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Cours familier de Littérature - Volume 17 cover

Cours familier de Littérature - Volume 17

Chapter 78: VIII.
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About This Book

L'essai retrace la vie et les œuvres d'Alfieri en se concentrant sur sa liaison avec la comtesse d'Albany, ses séjours à Naples et Rome, les conflits avec le clergé qui le contraignent à l'exil, et ses errances en Italie et en Angleterre. Il décrit ses pèlerinages aux lieux littéraires, la tension entre passion amoureuse, fureur poétique et vanité personnelle, ses démêlés avec la presse et les critiques, l'omniprésence de la passion équestre parfois au détriment de l'écriture, et les interventions diplomatiques qui conduisent à une séparation légale. Le texte mêle biographie, analyse littéraire et anecdotes pour éclairer tempérament et production.

Cette série de vicissitudes était couronnée par le bonheur de famille que la Providence avait réservé pour les jours avancés de Benvenuto, en récompense des soins si tendres qu'il avait lui-même témoignés à son vieux père, et de la vive affection qu'il avait nourrie pour ses sœurs. La plus jeune d'entre elles, mariée et mère de famille à Florence, le logeait, le nourrissait, l'aimait et lui faisait goûter l'affection de ses nièces. Un autre eût été aussi heureux que la destinée le comporte. Cependant il pensait à retourner en France au service de François Ier. Il en fit parler au duc de Florence. Le duc rejeta bien loin cette requête, et continua ses commandes et ses bienfaits dans certaines limites, et Benvenuto devint, après Michel-Ange, le plus grand sculpteur d'Italie.

Il perdit son principal protecteur à la cour dans le cardinal Hippolyte de Médicis, qui prit la fièvre et la mort des maremmes de Toscane, dans un voyage où il accompagna le grand-duc son frère quelque temps après.

Benvenuto lui survécut peu; il mourut lui-même, riche et honoré, le 1er février 1570, et ses obsèques furent dignes de Florence et de lui. La croix monumentale qu'il avait conçue et exécutée vingt ans avant s'éleva dans l'église de la Nunziata sur sa tombe; on l'y admire encore. Semblable à ces grands musiciens qui écrivent en notes leurs plus magnifiques accents funèbres pour être chantés à leur propre convoi, il dormit sous le marbre qu'il s'était lui-même préparé. Cette croix, le Persée, et ses Mémoires furent ses éternels monuments, mais le plus impérissable furent ses Mémoires.

XIV.

Les principaux caractères de sa vie, écrits par lui-même tels que nous venons de vous les raconter, furent la naïveté souvent un peu féroce de ses sentiments et de ses actes. Ils peignent avec exactitude l'enthousiasme pour tous les arts de la main qui renaissaient sous Léon X, le culte du génie, la liberté des passions individuelles, à qui les crimes même étaient pardonnés en faveur d'un chef-d'œuvre de peinture et de sculpture, et enfin ce mélange bizarre de dévotion sincère et d'attentats atroces que l'absolution du pontife effaçait de la main même de l'assassin. La fausse modestie n'existait pas. On se vantait du mal comme du bien. Le génie était la vertu, la bravoure était la gloire. On jetait sa vie ou son immortalité à croix ou pile, pourvu qu'un pape eût le temps de vous pardonner et de vous renvoyer du gibet au ciel. Une sainte jactance affichait même plus de forfaits qu'on n'en avait commis. Ce temps explique Machiavel en politique, Benvenuto Cellini en art et en littérature. Les Médicis vinrent et changèrent ces mœurs en les polissant. Le commerce fit de l'Italie ce que la guerre et la religion en avaient fait sous les Romains et sous le christianisme naissant, ce modèle de l'Europe! Machiavel et Benvenuto Cellini furent les créatures de l'ère, de la politique et des arts, les héros forts et demi-barbares qui précédèrent dans l'antiquité fabuleuse les grandes civilisations.

Lamartine.

FIN.

CIe ENTRETIEN.

LETTRE À M. SAINTE-BEUVE.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Mon cher Sainte-Beuve,

Je reçois et je relis, avec un plaisir égal à celui de ma jeunesse, ces deux charmants volumes que vous avez pensé à m'adresser à Saint-Point.

La vieillesse réconcilie l'homme avec sa jeunesse. Tout ce qu'il y a eu entre ces deux âges de la vie disparaît; il ne reste que l'intrinsèque des hommes. Nous nous sommes beaucoup plu et beaucoup aimé quand en 1827 nous nous connûmes; je connaissais déjà vos premiers vers, et je les avais mis à part dans mon souvenir et dans ma bibliothèque dépareillée de ce pauvre Saint-Point. Ils y sont encore souvent lus, souvent feuilletés par moi et par mes amis. Saint-Point était alors un port tranquille où je laissais en partant ce que j'espérais retrouver intact dans mes jours de repos. Maintenant Saint-Point est une barque flottante à tous les vents, engagée à mes créanciers, qui peuvent m'y chercher tous les mois, et je la radoube grâce à mes amis, tous les jours, pour gagner un port aventuré. Sans le dévouement d'une nièce chérie j'y serais seul; ma mère, ma femme, mes deux enfants, m'attendent au bout du jardin dans le cimetière de la paroisse. Je me sens plus léger depuis que je porte, isolé, le poids de l'existence. La mort n'est que le sentiment de ce qui se quitte. J'ai, comme un voyageur attardé, envoyé mes trésors avant moi; qu'ai-je à quitter? une âme, une âme seule qui jettera un peu de sable humide de ses larmes sur ma poussière, et qui mettra en ordre ce que je laisserai ici-bas pour que nul ne dise: «Il m'a emporté en mourant quelque chose de ce qui était à moi;» mais plutôt: «Il est mort pauvre, mais il n'a appauvri personne.»

Quant à l'éternelle réunion de ces âmes chéries dans le sein du maître doux, clément et miséricordieux, je ne m'en inquiète pas, je m'y fie comme l'enfant se fie à sa mère, et ma confiance même est ma preuve d'immortalité. Dieu ne voudrait pas permettre, pour son honneur, à sa créature d'imaginer une Providence éternelle plus belle que la sienne; nous serons bien étonnés là-haut de trouver un monde de morts plus beau cent fois que nous n'avons rêvé! que d'êtres adorés nous y retrouverons!

Laissez donc ces nouveaux prêcheurs du néant croire à la stérilité de la mort, plus qu'à la divinité de la vie! Cela n'est pas poétique, encore moins philosophique, indigne de nous!

II.

Entre nos jeunesses et vieillesses nous fûmes, à mon grand regret, souvent séparés. Les événements nous ballottèrent d'un bord à l'autre. Vous aimiez la révolution de 1830, bien que vous ne l'eussiez pas préparée; je ne l'aimais pas, elle ne me semblait pas loyale et pas complète. J'aurais voulu que Louis-Philippe acceptât le rôle réparateur de lieutenant général de Charles X, avec la tutelle de son petit-neveu Henri V. Sa situation était honorable et logique, deux mandats, l'un du peuple vainqueur, l'autre du roi vaincu, lui donnant une base inébranlable. Il aurait laissé quelques jours peut-être sa belle villa de Neuilly, mais au bout de peu de semaines, l'armée, toujours fidèle au bon sens, serait revenue à lui, et la doctrine toujours fidèle au vent qui se lève, lui aurait restitué le trône. Alors la France était effectivement sauvée, et Louis-Philippe très-fort, de son désintéressement, l'aurait reçue en dépôt. C'est 1830 qui a engendré 1848. On me dit: Pourquoi, vous-même en 1848, n'avez-vous pas pratiqué contre la république ce que vous conseilliez en 1830 au roi Louis-Philippe? Je réponds: «Parce que Mme la duchesse d'Orléans n'était que la belle-fille de ce roi de l'illégitimité, parce que le comte de Paris n'était que le petit-fils de l'usurpation, parce que le mot de république ne préjugeait rien et apaisait tout jusqu'à l'Assemblée constituante nommée au suffrage universel pour déclarer la volonté du pays! Sans cela j'aurais certainement ramené la duchesse d'Orléans et son fils aux Tuileries; je n'avais qu'à les indiquer, au peuple indécis! Mais il m'était évident aussi que la ramener aux Tuileries, c'était la ramener au Capitole déjà conquis, et au bas duquel était la roche Tarpéienne pour elle, l'anarchie pour nous!—Voilà pourquoi!»

III.

Vous-même, peu de temps après 1830, vous combattîtes Louis-Philippe dans le National, cette Satire Menippée du temps; je ne vous suivis pas. Une république de fantaisie me paraissait coupable; j'attendis l'heure d'une république de nécessité. Je m'y jetai alors, et la république sauva tout, tant qu'elle ne se transforma pas en Montagne et ne menaça pas la France de spoliation et d'échafaud. Moi-même elle m'avait répudié comme un homme d'ordre, et mes dix nominations de 1848 m'avaient remplacé par dix montagnards!

L'armée alors joua le tout pour le tout, et accomplit son mouvement d'où sortit un homme. Comme républicain fidèle et sensé, je m'affligeai mais je ne m'étonnai pas: entre une épée et un échafaud, la France n'hésitera jamais!

Je me retirai pour toujours alors; ma page était écrite; l'honneur me condamnait à un éternel ostracisme.

Vous n'aviez, vous, ni les mêmes devoirs, ni les mêmes antécédents, ni les mêmes points d'honneur; vous pouviez transiger et choisir; vous parûtes vous rallier à un second dix-huit brumaire, bien supérieur, selon moi, au premier. Je ne peux pas et je ne veux pas le juger ici.

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L'histoire jugera dans quelques années; je n'ai pas d'humeur contre l'histoire. La France peut se ranger d'un autre parti que moi. La France, c'est la France! nous ne sommes que des Français; elle a toujours raison de se sauver quand il lui est démontré qu'elle se sauve!—Passons!—

IV.

Depuis cet exil volontaire à l'intérieur, je me suis retourné tout entier vers le passé; je ne me suis plus occupé de la politique de l'avenir, pas même par la pensée. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne veut pas toucher. J'ai envisagé courageusement mon passé, et j'ai été effrayé un moment de l'abîme de mes affaires personnelles. Une dette énorme pesait sur moi; elle ne m'était point personnelle: quand on se dévoue corps et bien pour son pays, on brûle ses vaisseaux, on prend de l'argent partout où les braves gens vous en offrent. J'ai trouvé beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaillé, j'ai vendu, j'ai engagé des terres, berceau, tombeau, tout, pour gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds nécessaires à mes publications, mes dettes totales ont bientôt atteint cinq millions. Je suis parvenu à en payer jusqu'à quatre aujourd'hui; il m'en reste un et demi à faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai été obligé de jeter au naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais à mes compatriotes de m'avoir imposé.)

Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas à me plaindre, m'a envoyé offrir les deux millions nécessaires à ma libération. J'ai cru devoir le remercier. J'ai désiré seulement que l'administration ne s'interposât pas entre moi et le public pauvre, mais empressé de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention volontaire, à me libérer d'une dette qui n'était pas toute à moi. C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans à recevoir pour d'autres cette subvention individuelle, et grâce au travail, j'espère mourir pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours à tout, même au hasard. Espérons! Le hasard est Dieu!

V.

Pendant ce temps-là, bien que vous m'eussiez vu à l'œuvre, et, entre autres jours, le 16 avril 1848, le plus beau jour, le jour du salut, le jour encore mystérieux de ma vie publique, le jour que des calomnies qui seront confondues à leur heure ont cherché à tourner contre moi et dont ils ont voulu me dérober l'honneur et la résolution, bien que ces calomniateurs n'en sachent pas même encore la cause et le secret; bien que, reconnu par vous au moment où, déguisé, j'échappais à mon triomphe, vous m'ayez dit à l'oreille, enlevé par l'enthousiasme de la bienveillance, un de ces mots que je n'ai jamais oubliés, jamais cités, et qui prouvaient plus que de la justice pour moi dans votre cœur, que faisiez-vous?

Vous ne demandiez ni asile, ni pardon, ni emploi à la république sauvée et fondée le 16 avril 1848; mais vous préfériez aller fonder dans une université de Belgique un enseignement littéraire indépendant, malgré mes instances pour vous retenir. Vous portiez un talent grandi par la liberté et qui grandissait encore. Dès votre retour de Belgique, quelque temps après, vous allâtes achever de grandir en Suisse, dans cette ville de Lausanne que Voltaire avait choisie pour en faire la colonie de la liberté entre la persécution et les cours. Vous y trouviez, comme Voltaire lui-même, un beau ciel, un beau lac, de l'étude et des amitiés.

VI.

Rappelé en France par des temps plus tranquilles, vous y parûtes un homme nouveau, retrempé et renouvelé par l'exil volontaire et par des études impartiales. La France littéraire, pervertie par l'esprit de parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme Récamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du passé, étant morts, vous ne deviez rien à personne; il nous fallait un grand critique, plus qu'un critique, un moraliste littéraire qui ne se bornât pas à la langue, mais qui étudiât l'homme et l'humanité dans l'écrivain, un Laharpe d'après, mais très-supérieur à Laharpe d'avant, homme de collége, qui n'apprit que les mots, quand Sainte-Beuve apprécie les choses. Les Soirées du lundi, plus approfondies que Laharpe, plus littéraires que Grimm, devinrent la correspondance, non plus avec tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postérité. Votre style, souvent embarrassé de l'abondance de vues et de l'excès d'esprit de l'auteur, ressemblait dans le commencement à un fil d'or mal dévidé, qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'écrivain, une énigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme pourtant. Maintenant l'excès s'est dépouillé, il n'y a plus que le charme. L'éblouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour éclaboussait s'est changé en lumière unie, franche et vraie, qui attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.

Je lis assidûment les admirables articles qui font du Constitutionnel du lundi le premier des livres littéraires de haute critique de la France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et l'impression en recueil de ces correspondances avec des impératrices de Russie, des rois de Prusse, des électeurs de Hesse ou de Bade, qui portaient le génie de la France au dix-huitième siècle partout. On ouvre le Constitutionnel du lundi; l'on sait ce qu'a pensé l'Europe, ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce siècle.—L'esprit de parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prévention sur la page. L'esprit de parti n'est que le lieu commun des sots qui se font passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalité ne les connaît pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant supérieurs, mais en réalité très-médiocres, de 1789 à 1863, ont occupé l'attention trompée de leur siècle, et disparu tout entiers sous la poussière de la vogue qui les avait soulevés,—depuis M. Necker jusqu'à messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles successives! Voltaire,—Mirabeau—Danton; le premier des Bonaparte, comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique détestable écrivain; Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique plus orateur et historien qu'homme d'État; le second des Bonaparte, quoiqu'il soit l'homme où l'esprit de parti aveugle ait eu la main heureuse en le choisissant pour dictateur;—ces hommes, nés d'eux-mêmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est faussement grand autour d'eux. On n'a qu'à fermer les yeux pendant une ou deux générations, et, en regardant après devant soi, on n'aperçoit plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le reste a disparu.

VII.

Quoi qu'il en soit, continuez; vous élevez un monument aux autres et à vous-même. Déblayez courageusement les routes du temple! Vous étiez fait pour mieux; vous êtes comme moi, né pour le grand, condamné au moindre. La nature nous avait bien doués, les événements nous ont mal servis: tant pis pour eux.

Je ne sais plus en quelle année exacte de ce siècle, autour de 1820, je crois, il parut un petit livre de poésie extrêmement original, intitulé: les Poésies de Joseph Delorme. Joseph Delorme était un pseudonyme, un jeune poëte imaginaire dessiné sur le type de Werther. On lui arracha le masque bientôt, et sous ce masque maladif on reconnut un autre jeune homme blond, frais, fin et profond de physionomie, Allemand plus que Français d'apparence.

Le peu de personnes qui prétendaient vous connaître disaient que vous sortiez d'une de nos villes maritimes du Nord, où vous aviez marqué dans votre éducation très-distinguée. On n'en savait pas davantage. Une mère que je connus plus tard vous était le monde tout entier. Cette mère n'avait que vous pour passé, pour présent, pour avenir; j'aime à me la retracer dans ce petit jardinet de la rue Notre-Dame des Champs, où je causais souvent avec elle en attendant que vous fussiez rentré quand j'allais vous voir; sa modestie, sa grâce naturelle, sa bonté maternelle, son sourire fin et attendri, le timbre enchanteur de sa voix émue en causant de vous, me rappelaient cette Monique, mère d'Augustin, si bien peinte par Scheffer, quand, dans son geste double, elle presse ici-bas des deux mains les mains de son fils, tandis que ses deux beaux yeux levés au ciel et tournés à Dieu ont déjà oublié la terre et enlèvent l'âme de son enfant dans un regard. Une maternité si complète éclate dans cette ravissante figure qu'on ne sait pas où est le père et qu'on ne s'en inquiète pas.

VIII.

Voici comment vous peigniez vous-même Joseph Delorme, cet autre vous-même sous le nom duquel vous vouliez entrer alors dans notre monde:

«Joseph était poëte, parce qu'il était amoureux.—Mais, dans la crainte de s'emprisonner dans une affection trop étroite, il avait cessé de rendre visite à une jeune personne pour laquelle il éprouvait trop d'inclination.

«Son premier amour pour la poésie se convertit alors en une aversion profonde; il se sevrait rigoureusement de toute lecture trop enivrante, pour être certain de tuer en lui son inclination rebelle. Il en voulait misérablement aux Byron, aux Lamartine, comme Pascal à Montaigne, comme Malebranche à l'imagination, parce que ces grands poëtes l'attaquaient par son côté faible.

«Un jour, c'était un dimanche, le soleil luisait avec cet éclat et cette chaleur de printemps qui épanouissent la nature et toutes les âmes vivantes. Au réveil, Joseph sentit pénétrer jusqu'à lui un rayon de l'allégresse universelle, et naître en son cœur comme une envie d'être heureux ce jour-là. Il s'habilla promptement, et sortit seul pour aller s'ébattre et rêver sous les ombrages de Meudon. Mais, au détour de la première rue, il rencontra deux amants du voisinage qui sortaient également pour jouir de la campagne, et qui, tout en regardant le ciel, se souriaient l'un à l'autre avec bonheur. Cette vue navra Joseph. Il n'avait personne, lui, à qui il pût dire que le printemps était beau, et que la promenade, en avril, était délicieuse. Vainement il essaya de secouer cette idée, et de continuer quelque temps sa marche: le charme avait disparu; il revint à la hâte sur ses pas, et se renferma tout le jour.

«Les seules distractions de Joseph, à cette époque, étaient quelques promenades, à la nuit tombante, sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait. Ces longs murs noirs, ennuyeux à l'œil, ceinture sinistre du vaste cimetière qu'on appelle une grande ville; ces haies mal closes laissant voir, par des trouées, l'ignoble verdure des jardins potagers; ces tristes allées monotones, ces ormes gris de poussière, et, au-dessous, quelque vieille accroupie avec des enfants au bord d'un fossé; quelque invalide attardé regagnant d'un pied chancelant la caserne; parfois, de l'autre côté du chemin, les éclats joyeux d'une noce d'artisans, cela suffisait, durant la semaine, aux consolations chétives de notre ami; depuis, il nous a peint lui-même ses soirées du dimanche dans la pièce des Rayons jaunes. Sur ce boulevard, pendant des heures entières, il cheminait à pas lents, voûté comme un aïeul, perdu en de vagues souvenirs, et s'affaissant de plus en plus dans le sentiment indéfinissable de son existence manquée. Si quelque méditation suivie l'occupait, c'était d'ordinaire un problème bien abstrus d'idéologie condillacienne; car, privé de livres qu'il ne pouvait acheter, sevré du commerce des hommes, d'où il ne rapportait que trouble et regret, Joseph avait cherché un refuge dans cette science des esprits taciturnes et pensifs. Son intelligence avide, faute d'aliment extérieur, s'attaquait à elle-même, et vivait de sa propre substance comme le malheureux affamé qui se dévore.

«Cependant, au milieu de ces tourments intérieurs, Joseph poursuivait avec constance les études relatives à sa profession. Quelques hommes influents le remarquèrent enfin, et parlèrent de le protéger. On lui conseilla trois ou quatre années de service pratique dans l'un des hôpitaux de la capitale, après quoi on répondait de son avenir. Joseph crut alors toucher à une condition meilleure: c'était l'instant critique; il rassembla les forces de sa raison et se résigna aux dernières épreuves. S'il parvenait à les surmonter, et si, au sortir de là, comme on le lui faisait entendre, un patronage honorable et bienveillant l'introduisait dans le monde, sa destinée était sauve désormais; des habitudes nouvelles commençaient pour lui et l'enchaînaient dans un cercle que son imagination était impuissante à franchir; une vie toute de devoir et d'activité, en le saisissant à chaque point du temps, en l'étreignant de mille liens à la fois, étouffait en son âme jusqu'aux velléités de rêveries oisives; l'âge arrivait d'ailleurs pour l'en guérir, et peut-être un jour, parvenu à une vieillesse pleine d'honneur, entouré d'une postérité nombreuse et de la considération universelle, peut-être il se serait rappelé avec charme ces mêmes années si sombres; et, les renvoyant dans sa mémoire à travers un nuage d'oubli, les retrouvant humbles, obscures et vides d'événements, il en aurait parlé à sa jeune famille attentive, comme des années les plus heureuses de sa vie. Mais la fatalité, qui poursuivait Joseph, tournait tout à mal. À peine eut-il accepté la charge d'une fonction subalterne, et se fut-il placé, à l'égard de ses protecteurs, dans une position dépendante qu'il ne tarda pas à pénétrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux; son caractère noble se révolta à cette dernière idée. Pourtant des raisons de convenance l'empêchaient de rompre à l'instant même et de se dégager brusquement de la fausse route où il s'était avancé. Il jugea donc à propos de temporiser trois ou quatre mois, souffrant en silence et se ménageant une occasion de retraite.

«Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. Le désappointement moral, la fatigue de dissimuler, des fonctions pénibles et rebutantes, la disette de livres, un isolement absolu, et, pourquoi ne pas l'avouer? une vie misérable, un galetas au cinquième et l'hiver, tout se réunissait cette fois contre notre pauvre ami, qui, par caractère encore, n'était que trop disposé à s'exagérer sa situation. C'est lui-même, au reste, qu'il faut entendre gémir. Le morceau suivant, que nous tirons de son journal, est d'un ton déchirant. Quand son imagination malade se serait un peu grossi les traits du tableau, faudrait-il moins compatir à tant de souffrances?

«Ce vendredi 14 mars 1820, dix heures et demie du matin.

«Si l'on vous disait: Il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce qu'on appelle du talent, avec la facilité pour le produire et le réaliser; il a l'amour de l'étude, le goût des choses honnêtes et utiles, point de vices, et, au besoin, il se sent capable de déployer de fortes vertus. Ce jeune homme est sans ambition, sans préjugés. Quoique d'un caractère inflexible et d'airain, il est, si on ne l'atteint pas au fond, doux, tolérant, facile à vivre, surtout inoffensif; ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer, ou du moins s'intéresser à lui; tout ce qu'ils lui peuvent reprocher, c'est d'être excessivement timide, peu parleur et triste. Il entre aisément dans les idées de tout le monde, et pourtant il a des idées à lui, auxquelles il tient, et avec raison. Ce jeune homme a toujours, depuis qu'il se connaît, reçu des éloges et des espérances: enfant, il a grandi au milieu d'encouragements flatteurs et de succès mérités; depuis, il n'a jamais dérogé à sa conduite première, et il est resté irréprochable. Sa pureté est même austère par moments, quoique pleine d'indulgence envers autrui. Ce jeune homme a gardé son cœur, et il a près de vingt ans, et ce cœur est sensible, aimant; c'est le cœur d'un poëte. Il respecte les femmes; il les adore quand elles lui paraissent estimables; il ne demande au ciel qu'une jeune et fidèle amie, avec laquelle il s'unisse saintement jusqu'au tombeau. Ce jeune homme a de modestes besoins; le froid, la fatigue, la faim même, l'ont déjà éprouvé, et le plus étroit bien-être lui suffit. Il méprise l'opinion ou plutôt la néglige, et sait surtout que le bonheur vient du dedans. Il a une mère tendre enfin. Que lui manque-t-il? Et si l'on ajoutait: Ce jeune homme est le plus malheureux des êtres. Depuis bien des jours, il se demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas. Il est pauvre, et jusqu'aux livres de son étude, il s'en passe, faute de quoi. Il est lancé dans une carrière qui l'éloigne du but de ses vœux; dans cette carrière même, il s'égare plutôt qu'il n'avance, dénué qu'il est de ressources et de soutien. Sa mère pour lui s'épuise, et ne peut faire davantage. Lui travaille, mais travaille à peu de lucre, à peu de profit intellectuel, à nul agrément. Ses forces portent à vide; la matière leur manque; elles se consument et le rongent. Les encouragements superficiels du dehors le replongent dans l'idée de sa fausse situation, et le navrent. La vue de jeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire, non pas de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu'il ne peut se faire une place, il est en pleurs le lendemain; et s'il se résigne, car il le faut bien, c'est la douleur dans l'âme et en baissant la tête. Qu'on ne lui parle pas de protecteurs, ils se ressemblent tous, plus ou moins: ils ne donnent que pour qu'on leur rende, ou, s'ils donnent gratuitement, c'est qu'il ne leur en coûte nulle peine; leur indifférence n'irait pas jusque-là. Sa fierté à lui, honorable et vertueuse, s'accommoderait mal de ces transactions coupables ou de ses méprisantes légèretés. Oh! qui ne le plaindrait, ce jeune et malheureux cœur, si on y lisait ce qu'il souffre! qui ne plaindrait cet homme de vingt ans (car on est homme à vingt ans quand on est resté pur), en le voyant, sous la tuile, mendier dans l'étude une vaine et chétive distraction; non pas dans une étude profonde, suivie, attachante, mais dans une étude rompue, par haillons et par miettes, comme la lui fait le denier de la pauvreté? Qui ne le plaindrait de cette cruelle impuissance où il est d'atteindre à sa destinée? et quel être heureux, s'il n'avait souffert lui-même, ne sourirait de pitié à ces petites joies que l'infortuné se fait en consolation d'une journée d'ennui et de marasme; joies niaises à qui n'a point passé par là, et que dédaignerait même un enfant: prendre dans la rue le côté du soleil; s'arrêter à quatre heures sur le pont du canal, et, durant quelques minutes, regarder couler l'eau, etc., etc. Quant à ce besoin d'aimer qu'on éprouve à vingt ans... mais moi, qui écris ceci, je me sens défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... Miserere!»

«On voit, par quelques mots de cette méditation, que la vieille colère de Joseph contre la poésie s'était déjà beaucoup apaisée; il s'y glorifie d'avoir un cœur de poëte; et en effet, durant ses heures d'agonie, la Muse était revenue le visiter. Un soir qu'il avait par hasard entendu un opéra à Feydeau, et qu'il s'en retournait lentement vers son réduit à la clarté d'une belle lune de mars, la fraîcheur de l'air, la sérénité du ciel, la teinte frémissante des objets, et les derniers échos d'harmonie qui vibraient à son oreille, agirent ensemble sur son âme, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Ce fut pour lui comme un rayon de lumière saisi au passage à travers des barreaux. Dans ses longs tête-à-tête avec lui-même, sa morgue philosophique était bien tombée. Il avait compris que tout ce qui est humain a droit au respect de l'homme, et que tout ce qui console est bon au malheureux. Il avait relu avec candeur et simplicité ces mélodieuses lamentations poétiques dont il avait autrefois persiflé l'accent. L'idée de s'associer aux êtres élus qui chantent ici-bas leurs peines, et de gémir harmonieusement à leur exemple, lui sourit au fond de sa misère et le releva un peu. L'art, sans doute, n'entrait pour rien dans ses premiers essais. Joseph ne voulait que se dire fidèlement ses souffrances, et se les dire en vers. Mais il y a dans la poésie même la plus humble, pourvu qu'elle soit vraie, quelque chose de si décevant, qu'il fut, par degrés, entraîné beaucoup plus loin qu'il n'avait cru d'abord. Pour le moment, son importante affaire était de recouvrer sa liberté. Après quatre mois de silence, il n'hésita plus; un mot la lui rendit. Cela fait, incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s'enveloppant de sa pauvreté comme d'un manteau, il ne pensa qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.

«Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s'y confina plus étroitement que jamais, n'en sortant qu'à la nuit close. Là commença de propos délibéré, et se poursuivit sans relâche, son lent et profond suicide; rien que des défaillances et des frénésies, d'où s'échappaient de temps à autre des cris ou des soupirs; plus d'études suivies et sérieuses; parfois, seulement, de ces lectures vives et courtes qui fondent l'âme ou la brûlent; tous les romans de la famille de Werther et de Delphine; le Peintre de Saltzbourg, Adolphe, René, Édouard, Adèle, Thérèse, Aubert et Valérie; Sénancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cowper, etc.

«En nous efforçant d'arracher cette humble mémoire à l'oubli, continue-t-il, et en risquant aujourd'hui, au milieu d'un monde peu rêveur, ces poésies mystérieuses que Joseph a confiées à notre amitié, nous avons dû faire un choix sévère, tel sans doute qu'il l'eût fait lui-même s'il les avait mises au jour de son vivant. Parmi les premières pièces qu'il composa, et dans lesquelles se trahit une grande inexpérience, nous ne prenons qu'un seul fragment, et nous l'insérons ici parce qu'il nous donne occasion de noter un fait de plus dans l'histoire de cette âme souffrante. Après avoir essayé de retracer l'enivrement d'un cœur de poëte à l'entrée de la vie, Joseph continue en ces mots:

Songe charmant, douce espérance!
Ainsi je rêvais à quinze ans;
Aux derniers reflets de l'enfance,
À l'aube de l'adolescence,
Se peignaient mes jours séduisants.

Mais la gloire n'est pas venue;
Mon amante auprès d'un époux
De moi ne s'est plus souvenue,
Et de ma folie inconnue
Ma mère se plaint à genoux.

Moi, malheureux, je rêve encore,
Et, poëte désenchanté,
À l'autel du Dieu que j'adore,
Sous la cendre je me dévore,
Foyer que la flamme a quitté.

Avez-vous vu, durant l'orage,
L'arbre par la foudre allumé?
Longtemps il fume; en long nuage
Sa verte séve se dégage
Du tronc lentement consumé.

Oh! qui lui rendra son jeune âge?
Qui lui rendra ses jets puissants,
Les nids bruyants de son feuillage,
Les rendez-vous sous son ombrage,
Ses rameaux, la nuit gémissants?

Qui rendra ma fraîche pensée
À son rêver délicieux?
Quel prisme à ma vue effacée
Repeindra la couleur passée
Où nageaient la terre et les cieux?

Était-ce une blanche atmosphère,
Le brouillard doré du matin,
Ou du soir la rougeur légère,
Ou cette pâleur de bergère
Dont Phœbé nuance son teint?

Était-ce la couleur de l'onde
Quand son cristal profond et pur
Réfléchit le dôme du monde?
Ou l'œil bleu de la beauté blonde
Luisait-il d'un si tendre azur?

Mais bleue encore est la prunelle;
Mais l'onde encore est un miroir;
Phœbé luit toujours aussi belle;
Chaque matin l'aube est nouvelle,
Et le ciel rougit chaque soir.

Et moi, mon regard est sans vie;
Dans l'univers décoloré
Je traîne l'inutile envie
D'y revoir la lueur ravie
Qui d'abord l'avait éclairé.

Je soulève en vain la paupière:
Sans l'œil de l'âme, que voit-on?
Ô ciel! ôte-moi ta lumière,
Mais rends-moi ma flamme première;
Aveugle-moi comme Milton!


Enfant, je suis Milton! relève ton courage;
N'use point ta jeunesse à sécher dans le deuil;
Il est pour les humains un plus noble partage
Avant de descendre au cercueil!

Abandonne la plainte à la vierge abusée,
Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir,
Dans de vagues élans se complaît, amusée
Au récit de son déplaisir.

Brise, brise, il est temps, la quenouille d'Alcide;
Achille, loin de toi cette robe aux longs plis!
Renaud, ne livre plus aux guirlandes d'Armide
Tes bras trop longtemps amollis.

Tu rêves, je le sais, le laurier des poëtes;
Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvé
En ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes,
Des partis le glaive levé?

Et moi, rêvais-je alors qu'Albion en colère,
Pareille à l'Océan qui s'irrite et bondit,
Loin d'elle rejetait la race impopulaire
Du tyran qu'elle avait maudit?

Il fallut oublier les mystiques tendresses,
Et les sonnets d'amour dits à l'écho des bois;
Il fallut, m'arrachant à mes douces tristesses,
Corps à corps combattre les rois.

Éden, suave Éden, berceau des frais mystères,
Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux,
Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frères
Avec leur sang montait aux cieux?

Je croyais voir alors l'Ange à la torche sainte:
Terrible, il me chassait du divin paradis,
Et, debout à la porte, il en gardait l'enceinte,
Ainsi qu'il la garda jadis.

Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme;
Sion, quel chaste amour en moi fut allumé!
Dans tes embrassements je répandis mon âme,
De Sion enfant bien-aimé.

Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde;
Il vient la consoler par ces terribles sons;
Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde!
Silence aux profanes chansons!

Non, la lyre n'est pas un jouet dans l'orage;
Le poëte n'est pas un enfant innocent,
Qui bégaye un refrain et sourit au carnage
Dans les bras de sa mère en sang.

Avant qu'à ses regards la patrie immolée
Dans la poussière tombe, elle l'a pour soutien:
Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée;
Car le poëte est citoyen.

—Ainsi parlait Milton; et ma voix plus sévère,
Par degrés élevant son accent jusqu'au sien,
Après lui murmurait: «Oui, la France est ma mère,
Et le poëte est citoyen.»

«Tout ce discours de Milton révèle assez quelle fièvre patriotique fermentait au cœur de Joseph, et combien les souffrances du pays ajoutèrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en danger. C'était le seul sentiment assez fort pour l'arracher aux peines individuelles, et il en a consacré, dans quelques pièces, l'expression amère et généreuse. Plus d'un motif nous empêche, comme bien l'on pense, d'être indiscret sur ce point. À une époque d'ailleurs où les haines s'apaisent, où les partis se fondent, et où toutes les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien, les réminiscences de colère et d'aigreur seraient funestes et coupables, si elles n'étaient avant tout insignifiantes. Joseph le sentait mieux que personne. Il vécut assez pour entrevoir l'aurore de jours meilleurs, et pour espérer en l'avenir politique de la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d'œil mélancolique jeté sur l'humanité, sa mémoire le reportait alors aux orages des derniers temps! En nous parlant de cette Révolution dont il adorait les principes et dont il admirait les hommes, combien de fois il lui arrivait de s'écrier avec lord Ormond dans Cromwell:

Triste et commun effet des troubles domestiques!
À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques?
Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux,
Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!

Et qu'il enviait au divin poëte d'avoir pu dire, parlant à sa lyre tant chérie:

Des partis l'haleine glacée
Ne t'inspira point tour à tour:
Aussi chaste que la pensée,
Nul souffle ne t'a caressée,
Excepté celui de l'amour!

«Par ses goûts, ses études et ses amitiés, surtout à la fin, Joseph appartenait d'esprit et de cœur à cette jeune école de poésie qu'André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l'échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Émile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit jamais essayé qu'en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a peut-être le droit d'être compté à la suite, loin, bien loin de ces noms célèbres. S'il a été sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture; s'il a exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop dédaignés; s'il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique; si enfin il a constamment obéi à une inspiration naïve et s'est toujours écouté lui-même avant de chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l'horizon un peu borné de certains tableaux; du moins son passage ici-bas dans l'obscurité et dans les pleurs n'aura pas été tout à fait perdu pour l'art: lui aussi, il aura eu sa part à la grande œuvre, lui aussi il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple; et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, on relira quelquefois son nom.

«Paris, février 1829.»

IX.

Comme de juste, les premiers vers de Joseph Delorme ou de vous étaient amoureux. L'amour est l'aurore de la nature. Qui n'aime pas ne voit rien. Jusqu'à ce que ce soleil du cœur se lève, tout est ténèbre et par conséquent tout est froid. Les plus grands poëtes sont ceux qui ont le plus aimé de l'amour de l'âme. Voici comment vous aimiez, c'est-à-dire comment vous chantiez votre premier air: c'était chaste, par conséquent amoureux, car là, la chasteté n'est que le respect de ce qu'on aime.

PREMIER AMOUR.

Printemps, que me veux-tu? Pourquoi ce doux sourire,
Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants?
Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire,
Et du soleil d'avril ces rayons caressants?

Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse;
De biens évanouis tu parles à mon cœur;
Et d'un bonheur prochain ta riante promesse
M'apporte un long regret de mon premier bonheur.

Un seul être pour moi remplissait la nature;
En ses yeux je puisais la vie et l'avenir;
Au musical accent de sa voix calme et pure,
Vers un plus frais matin je croyais rajeunir.

Oh! combien je l'aimais! et c'était en silence!
De son front virginal arrosé de pudeur,
De sa bouche où nageait tant d'heureuse indolence,
Mon souffle aurait terni l'éclatante candeur.

Par instants j'espérais. Bonne autant qu'ingénue,
Elle me consolait du sort trop inhumain;
Je l'avais vue un jour rougir à ma venue,
Et sa main par hasard avait touché ma main.

Que de fois, étalant une robe nouvelle,
Naïve, elle appela mon regard enivré,
Et sembla s'applaudir de l'espoir d'être belle,
Préférant le ruban que j'avais préféré!

Ou bien, si d'un pinceau la légère finesse
Sur l'ovale d'ivoire avait peint ses attraits,
Le velours de sa joue, et sa fleur de jeunesse,
Et ses grands sourcils noirs couronnant tous ses traits:

Ah! qu'elle aimait encor, sur le portrait fidèle
Que ses doigts blancs et longs me tenaient approché,
Interroger mon goût, le front vers moi penché,
Et m'entendre à loisir parler d'elle près d'elle!

Un soir, je lui trouvai de moins vives couleurs:
Assise, elle rêvait: sa paupière abaissée
Sous ses plis transparents dérobait quelques pleurs;
Son souris trahissait une triste pensée.

Bientôt elle chanta; c'était un chant d'adieux.
Oh! comme, en soupirant la plaintive romance,
Sa voix se fondait toute en pleurs mélodieux,
Qui, tombés en mon cœur, éteignaient l'espérance!

Le lendemain un autre avait reçu sa foi.
Par le vœu de ta mère à l'autel emmenée,
Fille tendre et pieuse, épouse résignée,
Sois heureuse par lui, sois heureuse sans moi!

Mais que je puisse au moins me rappeler tes charmes;
Que de ton souvenir l'éclat mystérieux
Descende quelquefois au milieu de mes larmes,
Comme un rayon de lune, un bel Ange des cieux!

Qu'en silence adorant ta mémoire si chère,
Je l'invoque en mes jours de faiblesse et d'ennui;
Tel en sa sœur aînée un frère cherche appui,
Tel un fils orphelin appelle encor sa mère.

Puis vient une série de pièces en vers où respire un souffle à la fois antique et moderne. Quelque chose de Virgile et d'André Chénier.

Mais une pièce étrange, et cependant au fond très-originale, très-belle et très-triste, intitulée les Rayons jaunes, attira sur ce remarquable volume les regards et les moqueries des critiques du temps. Je n'étais pas critique alors, je n'étais que sensible. Je me souviens que les Rayons jaunes, cette nuance non encore caractérisée du soir dans nos villes ou dans nos étages élevés de nos chambres à la campagne, me frappa comme une nouveauté des yeux, du cœur, de l'expression, et m'arracha des larmes. Je me dis: Voilà un jeune homme qui s'attache trop à un détail, mais le détail est pittoresque, et son expression restera dans le dictionnaire de nos tristesses. J'ai mille fois senti ces rayons jaunes. Je n'aurais pas osé les décrire, ce jeune homme est plus poëte que moi! du premier coup il déchire le voile des fausses convenances, et pénètre dans la nature vraie comme un conquérant dans son domaine.

LES RAYONS JAUNES.