«Quant à la tête, je compte sur une calotte dantesque, pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais!...
«Je finis cette lettre comme Caton finissait ses discours; il disait: Que Carthage soit détruite! Moi, je dis: Que le Tacite soit pris! et je suis, chère historienne, de vos quatre pieds huit pouces, le très-humble serviteur.»
Voici une lettre (d'août 1819) que je copie tout entière, après avoir préalablement donné les explications nécessaires pour la rendre intelligible.
Mon père, pour épargner à son fils des froissements d'amour-propre en cas du non-succès de ses espérances, le disait absent de Paris. C'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation mondaine.
M. de Villers, dont il parle dans cette lettre, était un vieil ami de la famille, ancien abbé et comte de Lyon, retiré à Nogent, petit village situé près de l'Isle-Adam. Mon frère avait déjà fait plusieurs séjours chez lui; la spirituelle conversation de ce bon vieillard, ses curieuses anecdotes sur l'ancienne cour, où il avait obtenu de grands succès, les encouragements qu'il donnait à mon frère, dont il était le confident, avaient fait naître une telle affection entre eux qu'Honoré appelait plus tard l'Isle-Adam son paradis inspirateur.
«Tu veux des nouvelles, il faut que je les fasse; personne ne passe dans mon grenier, je ne peux donc te parler que de moi et t'envoyer autre chose que des fariboles; exemple:
«Le feu a pris rue Lesdiguières, no 9, à la tête d'un pauvre garçon, et les pompiers n'ont pu l'éteindre. Il a été mis par une belle femme qu'il ne connaît pas: on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au bout du pont des Arts; elle s'appelle la Gloire.
«Le malheur est que le brûlé raisonne, et il se dit:
«Que j'aie ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des chagrins!
«Sans génie, je suis flambé! il faudra passer la vie à sentir des désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines!
«Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié; je sais bien qu'alors Mlle la Gloire essuiera bien des pleurs!...
«Il serait temps encore de faire partie nulle et de devenir un M. ***, qui juge tranquillement les autres sans les connaître, qui jure après les hommes d'État sans les comprendre, qui gagne au jeu, même en écartant les atouts, l'heureux homme! et qui pourra bien un jour devenir député, parce qu'il est riche, l'homme parfait!
«Si je gagnais demain un quine à la loterie, j'aurais raison comme lui, quoi que je fasse ou dise; mais, n'ayant pas d'argent pour acheter cette espérance, je n'ai pas cette merveilleuse chance pour en imposer aux sots!... Patraque d'humanité!...
«Parlons plutôt de mes plaisirs! J'ai fait hier un boston chez mes propriétaires, où, après avoir entassé misères sur piccolos et avoir eu des chances d'innocent (j'avais peut-être songé à M. ***), j'ai gagné... trois sols!...
«Maman va dire: «Allons, Honoré va devenir joueur!» Point, mère, je veille sur mes passions.
«J'ai songé qu'après l'hiver laborieux que je viens de passer, quelques jours de campagne me seraient bien nécessaires!...
«Non, maman, ce n'est pas pour fuir ma bonne vache enragée: j'aime ma vache; mais quelqu'un près de vous vous dira que l'exercice et le grand air sont bien utiles à la santé de l'homme! Or donc, comme Honoré ne peut se montrer chez son père, pourquoi n'irait-il pas chez le bon M. de Villers, qui l'aime jusqu'à soutenir le pauvre rebelle?
«Une idée, mère! si vous lui écriviez pour arranger ce voyage? Allons, c'est comme si c'était fait; vous avez beau prendre votre air sévère, on sait que vous êtes bonne au fond, et l'on ne vous craint qu'à demi!
«Quand viendrez-vous me voir? boire mon café, manger des œufs brouillés, raccommodés sur un plat que vous m'apporterez? car si je succombe à Cinna, il faudra renoncer à monter mon ménage et peut-être même au piano et à la machine hydraulique.
«L'Iris messagère ne vient pas! J'achèverai demain cette lettre.»
DEMAIN.
«Pas d'Iris encore! Se dérangerait-elle?... (Elle avait soixante-dix ans.) Je ne la vois jamais qu'à la volée et toujours si essoufflée qu'elle peut à peine me rendre compte du quart de ce que je voudrais savoir. Pensez-vous à moi autant que je pense à vous? Criez-vous quelquefois au whist ou au boston: «Honoré, où es-tu?» Je ne t'ai pas dit qu'avec l'incendie j'ai eu aussi d'affreuses rages de dents. Elles ont été suivies d'une fluxion qui me rend présentement hideux.
«Qui dit: Fais arracher? Que diable! on tient à ses dents, et il faut mordre, d'ailleurs, quelquefois dans mon état, quand ce ne serait qu'au travail!
«J'entends le souffle de la déesse.»
XII.
Son père alors avait perdu son emploi officiel; il n'avait de ressources que dans ses espérances; ses espérances problématiques ne reposaient que sur l'entreprise aléatoire et à longue échéance de la tontine Lafarge dont il était directeur. Il s'était retiré, après de longues et délicates contestations, dans une petite maison de campagne achetée non loin de Paris. Balzac commençait la vie par ce qu'il y a de plus difficile, gagner le moyen de vivre. Il avait quitté l'avoué et le notaire chez lesquels on l'avait placé: il n'y avait gagné que les connaissances techniques de législation pratique qui lui furent utiles plus tard dans ses ouvrages, et le profond dégoût de ces occupations mercenaires que sa belle imagination dédaignait; il commençait à penser à la gloire, premier et dernier rêve des grands cœurs.
XIII.
Il conçut dans son grenier une tragédie de Cromwell; mais il n'était pas né poëte, le vers l'embarrassait: il succomba sous l'effort.
«Ah! sœur, écrit-il, après l'épreuve d'une lecture sans succès, que j'ai de tourments! Je ferai une pétition au pape pour la première niche de martyr vacante! Je viens de découvrir à mon régicide un défaut de conformation et il fourmille de mauvais vers! Je suis aujourd'hui un vrai Pater dolorosa. Si je suis un misérable rimailleur, il faut se pendre. Je ressemble, avec ma pauvre tragédie, à Perrette au pot au lait, et ma comparaison ne sera peut-être que trop réelle!... Il faut pourtant réussir cette œuvre, et, coûte que coûte, avoir quelque chose de fini quand maman me demandera compte de mon temps! Je passe les nuits au travail; ne lui en dis rien, car elle s'inquiéterait. Quelles peines donne l'amour de la gloire! Vivent les épiciers, morbleu! ils vendent tout le jour, comptent le soir leur gain, se délectent de temps à autre à quelque affreux mélodrame, et les voilà heureux!... Oui, mais ils passent leur temps entre le gruyère et le savon. Vivent plutôt les gens de lettres; oui, mais ils sont tous gueux d'argent et seulement riches de morgue. Bah! laissons faire les uns et les autres, et vive tout le monde!»
XIV.
Il se plaint à sa sœur de ce que l'huile de sa lampe lui coûte plus cher que son morceau de pain. Mais il aime toujours sa mansarde: «Le temps que j'y passerai sera pour moi une source de doux souvenirs. Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goût et à ma guise, ne rien faire de sérieux, m'endormir sur l'avenir que je me fais beau, penser à vous en vous sachant heureuses, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, la Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître, le cimetière du Père Lachaise pour promenade!... ah! si cela pouvait durer toujours?
«Je suis plus engoué que jamais de ma carrière par une foule de raisons dont je ne déduirai que celles que tu n'aperçois peut-être pas. Nos révolutions sont loin d'être terminées; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents, les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques; ne réunissent-ils pas à la science, l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain?
«Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire; et ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, est une ambition qui peut tenter aussi!...»
XV.
La triste épreuve de sa tragédie faite et acceptée, il tombe énervé, découragé, maigri, chez sa mère, elle le garda quatre ans, mais non oisif. Ce fut alors qu'il fit seulement sa grande faute, pour vivre et donner à leur insu quelque aisance à ses parents. Il se lia avec des libraires, et sacrifia quelque temps sa conscience à ses besoins. Il écrivit ses Contes drolatiques, ouvrage de mosaïque très-habilement conçu et exécuté, qui lui firent une réputation de mauvais aloi et quelque argent. Comme langue, rien ne contribua plus à le former au travail difficile de parodier un siècle dans un autre siècle. C'était une gaieté triste au fond, un désespoir de verve qui lui donnait la conscience de son prodigieux talent, mais le repentir de l'usage qu'il en faisait. Il faut, comme lui, glisser sur cette jeunesse qui passe comme un orage du matin. Ne reprochons pas à l'homme ce qu'il se reproche le premier, le prix un peu honteux que la vie lui coûte, prix d'autant plus cher qu'il est plus prêt à le regretter. En lisant ses Contes drolatiques, on se souvient de Mirabeau écrivant, à Vincennes, des romans orduriers pour envoyer à une femme purement adorée le prix du vice qui le rendait indigne d'elle.
XVI.
Sa sœur s'était mariée à un homme distingué en Normandie, M. de Surville.
Il lui écrit à demi son mépris pour lui-même pendant qu'on imprime ses Contes à Paris.
«Tu me demandes des détails des fêtes, et je n'ai aujourd'hui que des tristesses au cœur! Je me trouve le plus malheureux des malheureux qui vivotent sous cette belle calotte céleste que l'Éternel a brillantée de ses mains puissantes!
«Des fêtes!...c'est une triste litanie que j'ai à t'envoyer.
«Mon père, en revenant du mariage de Laurence (il avait été célébré à Paris), a eu dans sa voiture l'œil gauche déchiré par le fouet de Louis, triste présage... Le fouet de Louis toucher à cette belle vieillesse, notre joie et notre orgueil à tous! Le cœur saigne! On a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est, heureusement! Le calme apparent de mon père me faisait peine, j'aurais préféré des plaintes, je me serais figuré que des plaintes l'auraient soulagé! mais il est si fier, à bon droit, de sa force morale, que je n'osais même le consoler, et la douleur du vieillard fait autant souffrir que celle d'une femme!
«Je ne pouvais ni penser ni travailler; il faut pourtant écrire, écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse! Essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans! Ah! Laure, quelle chute de mes projets de gloire!
«Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité, mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour m'indépendantiser!
«Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais été si vrai)!
«Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra, je ne serai pas notaire toutefois, car M. T... vient de mourir. Mais je crois que M. *** me cherche sourdement une place: quel terrible homme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet éteignoir: je deviendrai un cheval de manége qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance.
«Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses!...
«Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide existence! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans la saison où elles s'épanouissent! À quoi bon la fortune et les jouissances quand ma jeunesse sera passée? Qu'importe des habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger, et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits?...»
. . . . . . . . .
«Je t'envoie deux nouveaux ouvrages; ils sont encore fort mauvais et fort peu littéraires surtout! Tu trouveras dans l'un des deux quelques plaisanteries assez drôles et des espèces de caractères, mais un plan détestable.
«Le voile ne tombe, malheureusement, qu'après l'impression, et, quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coûteraient plus que le livre. Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le millier de francs qu'ils me rapportent, mais la somme n'a été réglée qu'en billets à longues échéances? Seront-ils payés?
«Je commence, toutefois, à tâter et reconnaître mes forces; sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de ses idées à de pareilles inepties! Il y a de quoi pleurer.
«Ah! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être!
«Mes idées changent tellement que le faire changerait bientôt! Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente! Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tête. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose; car je vois aujourd'hui que Cromwell n'avait pas même le mérite d'être un embryon; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, mais ils ne sont pas si tentateurs.»
XVII.
Il va à Bayeux chez son beau-frère. La misère l'y suit. Il veut tenter la fortune par une grande entreprise. Il s'associe à un vieil ami pour éditer des livres. Il échoue et perd les deux fortunes. Sa double dette l'écrase; il veut persévérer; sa famille lui donne par anticipation de quoi payer son brevet d'imprimeur. Il échoue plus irrémédiablement une seconde fois. On le console en le reléguant dans les ouvrages légers. Ce mépris l'irrite: «Il faudra que je meure, écrit-il, pour qu'on sache ce que je vaux!»
Il tombe dans le découragement, non de lui-même, mais de la fortune. Il néglige d'aller voir ses parents. Voici comment il s'excuse devant sa sœur:
«Ta lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail; mais je renonce à l'écrire, je n'ai pas le temps, ma sœur, et je ne me sens d'ailleurs aucun tort!...
«On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe! Je n'en ai pas acheté un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer! Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre; le goût, qui met tout chez moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches); je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que si l'un de mes créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y serai plus heureux, ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.
«Un port de lettre, un omnibus, sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits! Ceci est-il clair?
«Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossibles, n'oubliez pas que je n'ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes.
«Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, vous n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances! Écrire quand on a le cerveau fatigué et l'âme remplie de tourments! Je ne pourrais que vous affliger; à quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant de me mettre au travail, j'ai quelquefois à répondre à sept ou huit lettres d'affaires?
«J'ai encore une quinzaine de jours à passer sur les Chouans; jusque-là, pas d'Honoré; autant vaudrait déranger le fondeur pendant la coulée.
«Ne me crois aucun tort, chère sœur; si tu me donnais cette idée, j'en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m'avertirais, n'est-ce pas? Tu sais bien qu'alors aucune considération humaine ne m'empêcherait de me rendre près de lui.
«Il faut que je vive, ma sœur, sans jamais rien demander à personne; il faut que je vive pour travailler afin de m'acquitter envers tous! Mes Chouans terminés, je vous les porterai; mais je ne veux en entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis, sont incapables de juger l'auteur.
«Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de cœur?...»
XVIII.
Il vécut (si c'est là vivre) de cette misère jusqu'en 1833.
De 1833 à 1848, c'est sa moisson; retiré tantôt dans une solitude anonyme de Paris ou des environs, affectant quelquefois un certain luxe pour imiter Walter Scott, et doubler ainsi à l'œil le prix de ses propres œuvres, il se bâtit à Ville-d'Avray une maison en apparence idéale, qui s'écroule bientôt après comme un rêve. Mais son talent grandit. La liste de ses livres pendant ces fécondes années est longue. Tout est écrit de sa main, et recorrigé deux fois sous la main de l'imprimeur. Cela suppose un travail qui fait reculer le calcul.
Il s'isole, il se dérobe, il écrit à sa sœur qui s'en plaint, il fuit quelquefois à la campagne auprès de Tours, chez des amis. Il y compose ses meilleurs volumes. Il s'y apaise, il y respire, il y écrit à sa sœur:
«Merci, ma sœur; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difficultés de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!
«Mais quels efforts pour arriver là! ils brisent le corps, et, la fatigue venue, le découragement suit!
«Louis Lambert m'a coûté tant de travaux! Que d'ouvrages il m'a fallu relire pour écrire ce livre! Il jettera peut-être un jour ou l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une œuvre purement savante, il eût attiré l'attention des penseurs qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le hasard met, un jour ou l'autre, Louis Lambert entre leurs mains, ils en parleront peut-être!...
«Je crois Louis Lambert un beau livre! Nos amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne me trompent pas!
«Pourquoi revenir sur sa terminaison? Tu connais la raison qui me l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de tristes exemples ne la justifient que trop: le docteur n'a-t-il pas dit que la folie est toujours à la porte des grandes intelligences qui fonctionnent trop?...
«Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le découragement qui l'a rendue nécessaire. La partie engagée, je joue si gros jeu! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les seules réponses que je veuille jamais faire à ceux qui commencent à m'attaquer.
«Que leurs critiques ne te préoccupent pas trop; elles sont de bons pronostics: on ne discute pas la médiocrité!...
«Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère sœur, dis-lui de me faire l'aumône de sa patience; ses dévouements lui seront comptés! Un jour, je l'espère,—un peu de gloire lui payera tout! Pauvre mère! cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du nord au midi et du midi au nord: de tels voyages fatiguent; je le sais aussi, moi!
«Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe! Quand l'atteindrai-je?
«Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir.
«Quant à toi et à ton mari, ne doutez jamais de mon cœur; si je ne puis vous écrire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez jamais mon silence; dites-vous: Il pense à nous, il nous parle; entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieilles et mes plus sûres affections!
«En sortant de mes longues méditations, de mes travaux accablants, je me repose dans vos cœurs comme dans un lieu délicieux où rien ne me blesse!
«Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais l'égoïsme du penseur et du travailleur.
«Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'apportes l'espérance, baiser de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranimé; après sa lecture, j'ai poussé un hourra joyeux.»
La liste de ses ouvrages, avec la date qu'il leur assigna après les avoir remaniés, peut seule faire comprendre la valeur de ses travaux, car peu de lecteurs ignorent l'importance de ces livres.
- 1827. (Fin de) Les Chouans.
- 1828. Catherine de Médicis.
- 1829. La Physiologie du mariage, Gloire et malheur, le Bal de Sceaux, il Vertugo, la Paix du ménage.
- 1830. La Vendetta, une Double Famille, Étude de femme, Gobseck, autre Étude de femme, la Grande Bretèche, Adieu, l'Élixir de longue vie, Sarrazine, la Peau de chagrin.
- 1831. Madame Firmiani, le Réquisitionnaire, l'Auberge rouge, Maître Cornélius, les Proscrits, un Épisode sous la Terreur, Jésus-Christ en Flandre.
- 1832. La Bourse, la Femme abandonnée, la Grenadière, le Message, les Marana, Louis Lambert, l'Illustre Gaudissart, le colonel Chabert, une Passion dans le Désert, le Chef-d'œuvre inconnu, le Curé de Tours.
- 1833. Séraphita, Eugénie Grandet, Ferragus, le Médecin de campagne.
- 1834. Un Drame au bord de la mer, la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d'or, le Père Goriot, la Recherche de l'absolu.
- 1835. Le Contrat de mariage, la Femme de trente ans, le Lis dans la Vallée, Melmoth réconcilié.
- 1836. La Vieille Fille, l'Enfant maudit, Facino Cane, la Messe de l'Athée, l'Interdiction.
- 1837. Le Cabinet des antiques, la maison Nucingen, Gambara, César Birotteau.
- 1838. Une Fille d'Ève, les Employés, ou la Femme supérieure.
- 1839. Pierre Grassou, les Secrets de la princesse de Cadignan, Massimila Doni, Pierrette.
- 1840. Z. Marcas, la Revue parisienne.
- 1841. Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule Mirouet, une Ténébreuse Affaire.
- 1842. La Fausse Maîtresse, Albert Savarus, un Début dans la vie, un Ménage de garçon, ou les Deux Frères.
- 1843. Honorine, Splendeurs et Misères des courtisanes, Illusions perdues.
- 1844. Béatrix, Modeste Mignon, Gaudissart II.
- 1845. Un Prince de la Bohême, Esquisse d'homme d'affaires, Envers de l'histoire contemporaine, le Curé de village.
Il voyage deux fois en Italie et en Sardaigne pour une spéculation colossale sur les scories des mines antiques mal exploitées par les Romains. Il croit tenir la richesse; on la lui dérobe.
XIX.
Enfin il pense à renouer ses œuvres immortelles par un lien qui leur donne l'unité. Il conçoit la Comédie humaine, sujet que nous avons tous conçu, le poëme épique universel sous forme de romans successifs. Il s'y dévoue, il s'y absorbe, il expire sans l'avoir terminé.
«Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est mon bon Surville? est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles de Henri? sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades? Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.
«Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant; il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. Il y a d'ailleurs d'innombrables difficultés à vaincre pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes; un chef-d'œuvre seul, et mon nom m'en ouvriraient les portes; mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'œuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation, il faudrait trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux, plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu, et non pas moi.
«La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas épancher mon cœur trop plein près de toi? C'est mal, cependant; il faut une organisation robuste qui vous manque, à vous autres femmes, pour supporter les tourments de la vie de l'écrivain.
«Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve; mais toi, tu n'oublies rien! Il y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!
«Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une petite fortune à ma mère; toutes dettes payées, pourrais-je supporter ces frais? je verrai cela à mon retour.
«Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation à mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne pour son compte.
«Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai!
«Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le cœur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour! que dans la tombe peut-être!... on me rendra justice alors, je veux l'espérer!... Mes meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures d'extrêmes angoisses; elles vont donc luire encore!...
«Je m'arrête, je suis trop triste; le ciel devait un frère plus heureux à une sœur si affectionnée!...»
Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de cœur; je ne peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport à lui ou à ses œuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils ou de frère; ces restrictions privent le public de quelques pages intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu de plus éloquent dans l'expression de la douleur.
XX.
C'est vers ce temps qu'il imagina de prendre son rang, la gloire et la fortune d'assaut par un coup de main. Il écrivit deux drames: Vautrin et Mercadet. Deux pièces de Figaro. L'une échoua comme scandale; l'autre expira de langueur. Il croyait fermement que Mercadet, pris dans la passion industrielle de la bourgeoisie, serait le Figaro du siècle. Je me souviens qu'il vint plusieurs fois ayant la fièvre de son succès chez moi pour me conjurer de l'entendre, de le voir, d'assister aux répétitions. Je consentis; j'allai aux répétitions. Je fus peu touché. Rien ne put le désenchanter de son illusion; on le joua sans succès. Il était comme moi-même, mal né pour la scène: il n'y avait pas assez d'espace pour ses conceptions.
XXI.
C'est peu de temps avant cette époque que la beauté, l'amour, l'esprit et la fortune parurent d'un seul coup vouloir dépasser par la réalité tous les rêves de son passé. Une jeune et aimable étrangère, une de ces femmes dont l'imagination est une puissance, conçut pour lui une ardente passion. C'était une Polonaise, une Orientale, une personne attachée, dit-on, par devoir à un vieil époux dont la santé expirante devait assurer bientôt la liberté. Elle adorait Balzac, comme écrivain. Elle lui confirma par lettres le penchant de son cœur; il fut fasciné et enivré par une amitié qui ne coûtait rien à la vertu. J'ignore le lieu où ils se rencontrèrent. Était-ce à Milan? était-ce en Pologne ou en Russie? Rien n'est plus difficile que de percer le mystère des voyages de Balzac; ce que j'en sais, je ne le sais que de lui-même, longtemps avant l'événement qui dénoua par un trop court mariage le nœud de sa vie.
Je le rencontrai un jour dans une des sombres allées d'arbres qui s'étendent solitaires entre la Chambre des députés et le palais des Invalides. Il m'aborda avec l'empressement d'un homme heureux qui brûle de faire partager son bonheur encore caché à un ami.—Que faites-vous? lui dis-je. «J'attends, me répondit-il, la félicité des anges ici-bas. J'aime, je suis aimé par la plus charmante femme inconnue qui soit sur la terre. Elle est jeune, elle est libre, elle a une fortune indépendante qui ne se calcule que par millions de revenu. De courtes convenances l'empêchent seules de me donner sa main; mais dans peu de mois elle en est affranchie, et je suis aussi sûr de mon bonheur que de son amour!
«Voilà, mon cher Lamartine, l'état où je vis en ce moment; j'ai dû vous le cacher jusqu'à ce jour, mais maintenant rien ne m'empêche de me confier à votre amitié; vous voyez en moi le plus heureux des hommes!»
J'avoue que je crus à un de ces songes qu'il avait si longtemps poursuivis, et que je me séparai de lui incrédule, mais sans lui témoigner mon incrédulité. C'était moi qui me trompais. Peu de mois après ce jour, j'appris que Balzac était parti pour un voyage énigmatique, et qu'il était marié. À son retour, il vint me voir. J'allai lui rendre visite dans le magnifique hôtel du quartier Beaujon, où sa femme avait recueilli ce chevalier errant de tous les songes. Il n'était pas chez lui. Mais le luxe de l'ameublement, des jardins, des antichambres, attestait la réalité de ce qu'il m'avait confié quelques mois avant. Je me réjouis de ce miracle de l'amour. Hélas! comme tous les miracles, il ne devait durer qu'un moment.
Le bonheur de Balzac fut un éclair; son travail assidu l'avait usé; un rêve lui enleva ce que tant de rêves lui avaient coûté. Il n'eut que la perspective du repos dans la gloire. Une maladie de cœur l'emporta. Il mourut au milieu des délices et des splendeurs auxquelles il avait aspiré. Homme d'imagination, récompensé en imagination. Mais au moins il ne mourut pas dans les angoisses qui avaient consumé sa vie. Sa veuve avait acheté sur la route de Fontainebleau une belle colline boisée à Villeneuve-le-Roi, au sommet de laquelle elle habite avec l'ombre de son mari, un grand nom qui grandira sans cesse.
XXII.
Voilà l'homme dans Balzac.
Il avait eu, au milieu de beaucoup de chimères, un rare bon sens, celui de réduire son ambition politique à sa juste valeur et de renoncer de bonne heure à cet axiome faux: «J'ajouterai peut-être le titre de grand citoyen au titre d'homme littéraire.» Il avait espéré un moment que l'estime de ses compatriotes le porterait à la députation: il n'en fut rien; on reconnut promptement que son éloquence, toute de cœur, ne convenait pas au régime parlementaire, qui vit de parti et non de vérité. Je l'ai entendu souvent, chez madame de Girardin, s'abandonner au torrent de sa belle et fougueuse indignation contre ces fausses fureurs et ces fausses promesses des oppositions aux gouvernements qui n'avaient d'autres crimes que de n'être pas aimés. Quant à lui, il était aisé de voir qu'il était de race et de sang légitimistes, c'est-à-dire qu'il croyait à la puissance de la tradition et des mœurs avant tout; le commandement et l'obéissance par l'habitude, c'était pour lui tout le gouvernement. Les théories, les systèmes, les socialismes, n'étaient rien pour lui; des expériences hasardées sur des millions d'hommes ignorants ou passionnés lui paraissaient des bêtises ou des crimes. Laissez cela à faire aux avocats et à préconiser aux journalistes, deux espèces de publicistes pour lesquels il ne dissimulait pas son dédain.—Le gouvernement parlementaire, disait-il avec l'ironie profonde de sa bonne foi, est le régime des sophistes ou des bavards. Dieu n'a créé qu'une forme et qu'un moyen de volonté, c'est l'unité. La divergence des volontés, en effet, c'est l'immobilité ou l'anarchie. L'anarchie, c'est la mort violente de l'espèce humaine. L'immobilité, c'est sa mort lente. Si l'homme était capable de profiter de l'expérience, il reconnaîtrait que le gouvernement parlementaire n'est bon qu'à renverser successivement tous les régimes qui l'admettent. En 1789, le jour où Mirabeau l'introduisit par sa phrase fameuse à M. de Brézé: «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes,» la révolution est faite; Mirabeau se déshonore et se dépopularise en essayant de la diriger en sens inverse. Louis XVI tombe sous ses fureurs; les Girondins périssent pour avoir voulu la modérer; Vergniaud, Marat, Danton, Camille Desmoulins, Robespierre lui-même, sont dévorés par le régime qu'ils ont créé; la Convention est décimée par sa propre nature; le Directoire exécutif tente vainement ses coups d'État contre le gouvernement parlementaire, Bonaparte le renverse du vent de son épée; il renverse lui-même Bonaparte en 1814. Les Bourbons reviennent, le gouvernement parlementaire les laisse tomber et fuir jusqu'à Gand; Waterloo les rend nécessaires pour sauver la nation; le gouvernement parlementaire abandonne Bonaparte à Sainte-Hélène; il fait du gouvernement de Louis XVIII un tiraillement sans repos pendant tout son règne. Le gouvernement parlementaire provoque la lutte avec Charles X; le gouvernement parlementaire triomphe et renvoie le roi à l'exil. Le duc d'Orléans s'offre à ce régime, il est accepté avec enthousiasme; dix-huit ans après il est congédié avec plus d'enthousiasme encore; la république de nécessité sauve la France; le gouvernement parlementaire se hâte de choisir parmi les candidats celui qui doit le renverser. La France redevint militaire et calme, sous un despotisme intelligent et modéré; le gouvernement parlementaire recommence à poindre dans les coalitions d'opinions incompatibles. Dix gouvernements renversés en un demi-siècle attestent en vain que ce gouvernement ne sait ni se fonder ni se défendre. Proclamez maintenant la perfection et la permanence d'un gouvernement qui ne sait ni s'établir ni durer! Voilà son histoire! Jugez-le par ses œuvres.
XXIII.
Mais jugez-le aussi par sa nature, continuait-il.
Quand une nation va périr et qu'elle le sent, que fait-elle? Elle invoque le remède, le pouvoir à une seule tête, la dictature.
L'armée, ou la volonté active de la nation, se donne un dictateur; il frappe à droite et à gauche, il se défait des gouvernements parlementaires, obstacle à tout, au bien comme au mal. Il règne: si c'est avec folie, il tombe entraînant avec lui armée et nation; si c'est avec réflexion et mesure, il continue ou perpétue son règne, il peut même fonder une dynastie ou une monarchie héréditaire. Que lui faut-il pour cela?—Un conseil d'État nommé par lui et une armée chez un peuple militaire.
Mais, le jour où il fonderait un gouvernement à deux ou trois têtes, un gouvernement parlementaire dans l'élection duquel il n'interviendrait pas, il pourrait mesurer sa déchéance au progrès fait par ce gouvernement. Le jour où le gouvernement parlementaire serait achevé, il créerait de nouveau la force contre la force, c'est-à-dire le gouvernement de quelques-uns contre un. La révolution serait faite!
L'unité de volonté est nécessaire même dans la république. Le premier magistrat d'une république doit être un dictateur à temps; sans quoi il n'est rien.
Voyez l'armée! Qui fait sa force? C'est son général, soit pour un jour, soit pour un temps. Mettez deux chefs ou dix chefs avec des droits égaux à la tête de votre armée: elle cesse d'exister; elle a deux esprits ou dix volontés, c'est-à-dire pas une. Voilà pourquoi les gouvernements parlementaires les plus libres n'ont jamais reconnu à l'armée sous les armes le droit électoral. Je me trompe; le gouvernement parlementaire de 1849 a nommé une fois deux chefs et deux armées: l'un de la rive gauche de la Seine sous le parlement, l'autre de la rive droite sous le président de la république. Quinze jours après, le gouvernement n'existait plus. Le coup d'État était devenu inévitable, le pouvoir parlementaire s'était suicidé! Je l'avais prédit! Qu'on lise mon avant-dernier numéro de mes Conseils au peuple!
Le gouvernement est un monologue, pendant qu'il gouverne toute anarchie est un dialogue. On délibère avec un dialogue, on ne gouverne pas.—Mais, dit-on, la majorité sans cesse déplacée par un discours ou par une intrigue fait la loi?—Voyez la Belgique, où ni majorité ni minorité ne peuvent en sortir. Le gouvernement parlementaire refuse de gouverner: la volonté nationale est paralysée par la nation elle-même. Qu'adviendra-t-il? ou un coup d'État ou une révolution. Voilà le gouvernement parlementaire ou le gouvernement des factions.—La responsabilité n'est nulle part, et chaque faction dit:—Ce n'est pas moi!—
Et voyez l'Amérique!—Nous ne pouvons pas nous gouverner?—Exterminons-nous!
Quoi! un tel état serait le dernier mot de la sagesse humaine?—Non, Dieu a donné par la nature des choses des règles instinctives aux peuples comme aux individus.—Cette règle est l'unité de la volonté pour qu'elle soit obéie;—monarchie et république ont besoin de cette unité.
Unité permanente:—Monarchie! Unité temporaire:—République!
Peu importe, pourvu que le monde puisse se gouverner.
Le gouvernement, ce n'est pas seulement la forme, c'est la vie des nations.
Le gouvernement des factions ou le gouvernement des intrigues, c'est le gouvernement parlementaire!
Essayez-en cinquante fois.
Cinquante fois il vous trompe encore.
On ne varie pas le thème divin.
Le thème divin, c'est l'unité.
Voilà ce que disait plus éloquemment Balzac; je ne pouvais qu'applaudir à son discours, quoique alors j'eusse fait la république pour détruire le gouvernement parlementaire. Je sentais la force de ses considérations et je me taisais, plus convaincu que lui que Dieu seul gouvernait les hommes, et qu'il les gouvernait par l'unité.
XXIV.
On sentait dans ces paroles hardies et convaincues un grand fonds de foi dans l'éternelle sagesse, qui s'ajourne quelquefois, mais qui ne se dément jamais. «On ne voudrait pas m'entendre aujourd'hui, nous disait-il encore, mais le moment n'est pas loin où l'on m'entendra; car les nations se sauvent toujours et se perdent toujours, et quand elles veulent décidément se sauver elles remontent aux lois de Dieu! Ces lois de Dieu, c'est moi qui les sais, ajoutait Balzac; sous un régime ou sous un autre, vous reviendrez à la loi des lois, l'unité de volonté!»
Sa figure s'illuminait alors d'un éclat divin. On souriait, mais on l'écoutait, et on devait finir par le croire. Il avait péché dans sa jeunesse malheureuse contre les mœurs, mais jamais contre le bon sens et moins encore contre Dieu.
Il était religieux comme sa mère et sa sœur; la solitude et le bonheur le ramenaient à Dieu.—Lisons maintenant ce grand moraliste.
(La suite au prochain entretien.)
CVIIe ENTRETIEN.
BALZAC ET SES ŒUVRES.
(DEUXIÈME PARTIE.)
I.
Les trois caractères dominants du talent de Balzac sont la vérité, le pathétique et la moralité.
Il faut y ajouter l'invention dramatique, qui le rend en prose égal et souvent supérieur à Molière.
Je sais qu'à ce mot, un cri de scandale et de sacrilége va s'élever de toute la France; mais, sans rien enlever à l'auteur du Misanthrope de ce que la perfection de son vers ajoute à l'originalité de son talent, et en le proclamant, comme tout le monde, l'incomparable et l'inimitable, mon enthousiasme pour le grand comique du siècle de Louis XIV ne me rendra jamais injuste ni ingrat envers un autre homme inférieur en diction, égal, si ce n'est supérieur, en conception, incomparable aussi en fécondité: Balzac! Combien de fois, en le lisant et en déroulant avec lui les miraculeux et inépuisables méandres de son invention, ne me suis-je écrié tout bas: La France a deux Molières, le Molière en vers et le Molière en prose!
Je le dis, je le pense, ouvrons-le: c'est à lui de le prouver. Je commence par son chef-d'œuvre, Eugénie Grandet. Daignez me suivre.
II.
Eugénie Grandet est la peinture d'un vice, d'un vice froid, personnel, implacable, qui, sans présenter au dehors ces férocités dramatiques dont le scélérat passionne ses actes, lui fait commettre dans son intérieur ces cruautés lentes et silencieuses qui lui méritent à bon droit le titre de scélérat.
Tel est M. Grandet, le père d'Eugénie Grandet, qui, après sa femme, fait de sa fille unique sa première victime.
Balzac est avant tout le grand géographe des passions. Je ne sais quel instinct révélateur et observateur lui a appris que les lieux et les hommes se tiennent par des rapports secrets; que tel site est une idée, que telle muraille est un caractère, et que pour bien saisir un portrait il faut bien peindre un intérieur. Cette analogie et cette fidélité sont à ses romans ce que le paysage est aux grandes scènes du drame. Les imbéciles se plaignent de cette minutie apparente de descriptions, les hommes de haute et profonde intelligence l'admirent. Tout commence chez lui par ce milieu de ses personnages, préface de l'homme. C'est même là qu'il déploie le plus de verve. Voyez le début d'Eugénie Grandet.
Portrait de l'homme.—
Portrait du lieu.—
III.
«Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements des ruines: la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile, dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons, qui appartiennent à la vieille ville et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres, et qui couronnent d'un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises, et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l'action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les œillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, ce sont des portes garnies de clous énormes, où le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches, la gloire de son échevinage oublié. L'histoire de France est là tout entière. À côté de la tremblante maison à pans hourdés où l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme, où sur le plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des magasins; les amis du moyen âge y retrouveraient l'ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la supérieure se replie intérieurement, et dont l'inférieure, armée d'une sonnette à ressort, va et vient constamment. L'air et le jour arrivent à cette espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à étaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la nature du commerce, les échantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. Entrez. Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges, quitte son tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte, et qui tourne ses pouces en causant avec un voisin: il ne possède en apparence que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois paquets de lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers de l'Anjou; il sait, à une planche près, combien il peut de tonneaux si la récolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de pluie le ruine: en une seule matinée, les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers, sont tous à l'affût d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit; ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaye tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue, l'ancienne grand'rue de Saumur, ces mots: «Voilà un temps d'or!» se chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-il au voisin: «Il pleut des louis,» en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie opportune lui en apporte.
Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendrez pas pour un sou de marchandise chez ces braves industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins demandent au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses, n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de copieux donné aux habitants d'Angers, qui excellaient à ces railleries urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en haut de cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire était précisément un de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les mœurs françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel est cachée la porte de la maison à M. Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la biographie de M. Grandet.
M. Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point vécu en province. M. Grandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789 un maître tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, où, moyennant deux cents doubles louis offerts par son beau-père au farouche républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés; commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de pièces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies dépendant d'une communauté de femmes, que l'on avait réservées pour un dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut M. Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça M. Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire. M. Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait faire, dans l'intérêt de la ville, d'excellents chemins qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très-avantageusement cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion d'honneur. Cet événement eut lieu en 1806. M. Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours, était âgée de dix ans. M. Grandet, que la Providence voulut sans doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement, pendant cette année, de Mme de La Gaudinière, née de La Bertellière, mère de Mme Grandet; puis du vieux M. La Bertellière, père de la défunte; et encore de Mme Gentillet, grand'mère du côté maternel: trois successions dont l'importance ne fut connue de personne. L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée, que depuis longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux M. La Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d'après les revenus des biens au soleil. M. Grandet obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera jamais: il devint le plus imposé de l'arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent vingt-sept arpents de prairies, où croissaient et grossissaient trois mille peupliers plantés en 1793. Enfin, la maison dans laquelle il demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible. Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en présumer l'importance: l'une était M. Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de M. Grandet; l'autre, M. des Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot et M. des Grassins possédassent cette profonde discrétion qui engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à M. Grandet un si grand respect, que les observateurs pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que M. Grandet n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux, qui n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. M. Grandet inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui ne devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron, devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents; qui ne manquait pas une seule spéculation, avait toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents francs, quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres.
Financièrement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses griffes d'acier? À celui-ci, maître Cruchot avait procuré l'argent nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent; à celui-là, M. des Grassins avait escompté des traites, mais avec un effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de M. Grandet fût prononcé, soit au marché, soit pendant les soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi plus d'un négociant, plus d'un aubergiste, disait-il aux étrangers avec un certain contentement: «Monsieur, nous avons ici deux ou trois maisons millionnaires; mais, quant à M. Grandet, il ne connaît pas lui-même sa fortune!» En 1816, les plus habiles calculateurs de Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre millions; mais comme, terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis 1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était présumable qu'il possédait en argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une partie de boston, ou quelque entretien sur les vignes, on venait à parler de M. Grandet, les gens capables disaient-ils: «Le père Grandet? le père Grandet doit avoir cinq ou six millions.—Vous êtes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le total,» répondaient M. Cruchot ou M. des Grassins, s'ils entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rothschild ou de M. Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que M. Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un air d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule s'étaient usés. En ses moindres actes, M. Grandet avait pour lui l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses yeux, faisaient loi dans le pays, où chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements. «L'hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants fourrés: il faut vendanger.—Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette année.» M. Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de chapons, de poulets, d'œufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui en rapporter le son et la farine. La grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. M. Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle quantité qu'il en faisait vendre une grande partie au marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par complaisance dans son bûcher, et recevaient ses remercîments. Ses seules dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chaises à l'église, la lumière, les gages de la grande Nanon, l'étamage de ses casseroles, l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrases sentencieuses et dites d'une voix douce.
Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillement, l'incohérence de ses paroles, le flux de mots où il noyait sa pensée, son manque apparent de logique, attribués à un défaut d'éducation, étaient affectés, et seront suffisamment expliqués par quelques événements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases, exactes autant que des formules algébriques, lui servaient habituellement à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce: «Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela.» Il ne disait jamais ni oui ni non, et n'écrivait point. Lui parlait-on? il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il méditait longuement les moindres marchés. Quand, après une savante conversation, son adversaire lui avait livré le secret de ses prétentions en croyant le tenir, il lui répondait: «Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme.» Sa femme, qu'il avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir ni donner à dîner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les autres, par un respect constant de la propriété. Néanmoins, malgré la douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il était au logis, où il se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses lèvres n'offraient aucune sinuosité, et ses dents étaient blanches; ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur M. Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée, que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. Attitude, manières, démarche, tout en lui, d'ailleurs, attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours réussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles en apparence, M. Grandet avait-il un caractère de bronze. Toujours vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de cuir; il portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de gros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puce, boutonné carrément, un large habit marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien de plus sur ce personnage.»