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Cours familier de Littérature - Volume 19 cover

Cours familier de Littérature - Volume 19

Chapter 67: V
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About This Book

An extended critical essay examines and praises the cardinal-minister's career while presenting the diplomatic fragments he left on church and state affairs. It argues that the papacy exercised a temporal government with ministers, celebrates the minister's steadfast loyalty and the idea of a government of friendship, and describes the memoirs as official notes on crucial events: the concordat, the restoration of worship in France, a decisive conclave, the pontiff's journey to crown an emperor, the pontiff's imprisonment and enforced residences, the military reversals that prompted reconciliation, and the pope's triumphant return. The piece also supplies biographical sketches of the minister's early life and formation.

Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»

La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir. L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et cette mort réveilla de nouveau dans son cœur cette tendance naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, elle ennoblit sa propre existence.

Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de Russie que des problèmes sans solutions.

Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet événement à son ami Varnhagen, de Berlin.

«Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.

«Mon cher Varnhagen,

«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.—Il a sa parfaite connaissance.—«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, avec beaucoup de lucidité.—J'étais très-heureux, ce jour a été bien beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre supérieur.»—«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que cela dure.»

XV

L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.

«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit les témoignages de la considération générale; souvent le passant s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement, et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»

«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue française très-agréable dans sa bouche.

«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement se contenter de quatre heures de sommeil.

«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire. Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit. Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du temps.

«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis, et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin, ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec l'austère science.»

XVI

Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui conviennent au vieillard.

Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le Cosmos, ce testament de sa science universelle, où il espérait immortaliser son nom. L'œuvre, déjà plusieurs fois entreprise, n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui avait destinés.

XVII

Pendant qu'il travaillait au Cosmos, et jusqu'au jour de sa mort il demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant le voyage de son maître.

«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.

«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées obscures des cœurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son Cosmos de livre de piété, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son ouvrage du Cosmos, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son Cosmos, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir d'une préface les œuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva, comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles, qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.»

XVIII

On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:—capter la faveur des deux partis.—Goethe, envers lequel il était respectueux comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826:

«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»

Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier l'armée de Condé.

Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de 1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop obérée les subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux parts.

En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu, pour lui substituer une république conservatrice de la paix de l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.

Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé démagogue du socialisme français. Le ministre de Prusse vint, au nom de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions offensantes.

ARAGO À HUMBOLDT.
(Lettre écrite en français.)

Paris, ce 3 juin 1848.

Mon cher et illustre ami,

Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des inquiétudes que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte socialiste hideuse, au communisme; car, j'ai honte de le dire, les accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive qu'il a adressée à M. Bastide.

J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai presque dit dans les trois derniers siècles) ne doit me rien faire perdre dans ton esprit.

Tout à toi de cœur et d'âme,

F. Arago.

Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.

Lamartine.

(La suite au prochain entretien.)

CXIIIe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,
PAR M. DE HUMBOLDT.
(DEUXIÈME PARTIE.)
LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.

I

Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il, cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait, plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées. Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné, peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel serrement de cœur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de 2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même, c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.

«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur Bonpland, nous exprima le vœu sincère que cette nouvelle édition fût adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante, incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie du vivant.

«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il ne le paraissait aux autres.»

II

«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins, la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques jours.»

III

«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait ni fortune, ni disposition testamentaire.

«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès de son intelligence.

«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le cortége funèbre se réunit devant la maison no 67 et dans l'intérieur. Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.

«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, le comte de Dœnnhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général comte de Grœben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers honneurs au citoyen adoptif de la ville.

«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.

«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le portail, la tête découverte, le prince régent, les princes Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre chœur de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.

«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des mains de Thorwaldsen.»

IV

«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.

«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et la deuxième partie du 4e volume du Cosmos, dont, jusqu'à sa mort, il avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main expérimentée d'un ami......

«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les œuvres de sa pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand nom de Humboldt!

«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, même dans les limites les plus étroites de leur être.

«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons hommage au nom de Alexandre de Humboldt

V

Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses yeux pour jamais. Il entendait par nature ces ensembles et lois générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné. On remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.

«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent l'hiver.—«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je repris.—«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses qu'un savant ne doit pas avouer.»

Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint le cœur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.

Il écrit alors à Ludmilla:

Berlin, 12 octobre 1858.

«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai bientôt vous voir et vous parler de lui.

«Al. de Humboldt.»

Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers ses correspondants.

Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables de Berlin.

Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point surpris.

La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses prétentions cachées.

Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en contemplation.

VI

Cosmos, en grec, est un terme qui veut dire le monde, l'univers, le tout.

Hors du cosmos il n'y a rien.

L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais écrire ma pensée cosmique,» dit par là même: «Je vais vous donner le livre universel, l'Évangile de l'univers. Après moi, il n'y a rien.»

Cet homme s'est trouvé.

C'est M. Alexandre de Humboldt;

Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique, spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire; réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour tout salaire que de le citer.

Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: C'est un nom souvent répété.—Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. Alexandre de Humboldt.

VII

La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule Cosmos, c'est d'être infini. «Ab Jove principium!» car le cosmos ou le monde étant l'œuvre de Dieu, il doit être divin.

«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans conclusion de vos Cosmos sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières sont au-dessus d'un Cosmos chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?

Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son Cosmos en dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier hosanna à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose, et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà tout.

Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle part.

VIII

Le véritable titre de ce livre, qui n'est que chimie, géométrie, nombres et mesures, c'était le Mécanisme de la matière dont le monde est composé. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des mondes ou du Cosmos est bien différent et infiniment supérieur. La première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: D'où vient le monde? qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du philosophe prussien: Ubi est Deus?

Toutefois prenons ce Cosmos matérialiste pour ce qu'il est, nous le raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en donner une idée à nos lecteurs.

Pour cela, lisons et analysons.

IX

L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique avant de pénétrer dans le temple:

«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le Cosmos, qui est une description physique du monde, avec la timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux que le public accueille avec le moins d'indulgence.

«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.

«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions fondamentales de la géographie des plantes, à l'exposé de la distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut approfondir les variations de température du sol rayonnant et de l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des études météorologiques.

«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru l'intérieur de deux grands continents dans des étendues très-considérables, et là où ces continents présentent les plus frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La description physique de la terre, jusqu'ici assez mal limitée comme science, devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une description physique du monde.

«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils dont je ne sais que signaler l'existence.»

X

«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de Tableaux de la nature. Ce petit livre, écrit originairement en allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir dans le Cosmos, comme dans les Tableaux de la nature, que la description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes de la création.

«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction d'un livre impose des obligations bien différentes de celles qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de quelques fragments de l'introduction du Cosmos, tout a été écrit dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le nord de l'Asie.

«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré dans des notes placées à la fin de chaque volume.

«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de l'univers.»

Potsdam, au mois de novembre 1844.

XI

Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de ce qu'on peut appeler son cours de contemplation de la nature universelle.

C'est le Cosmos lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va successivement et largement développer.

Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le nom de Dieu!

«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie sidérale, que Kant a appelée l'histoire naturelle du ciel, à la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil (avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable carte du monde, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il distingua, le premier, la géographie en générale et spéciale, subdivisant celle-là en partie absolue, c'est-à-dire proprement terrestre, et en partie relative ou planétaire, selon qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau titre de gloire pour Varenius, que sa Géographie générale et comparée ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son intime relation avec l'histoire de l'homme.»

Les nébuleuses, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur, et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.

«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent dans le ciel.

«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»

XII

Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.

«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes.

«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées de quelques planètes inférieures ou lunes.

«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente que dangereuse.»

Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse, chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire, conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil.

L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se déterminent facilement.

La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces phénomènes.

Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les animaux, puis l'homme.

Ici il s'arrête et il pense:

XIII

«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques traits caractéristiques, l'espèce humaine considérée dans ses nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des races; et ce que sont capables de produire même les moindres diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les questions les plus importantes que soulève l'histoire de la civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.

«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient les périodes de temps dont la connaissance historique nous est parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat relatif à cette problématique influence des climats sur les races d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa Physiologie de l'homme, «se modifient durant leur propagation sur la face de la terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant, elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»

XIV