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Cours familier de Littérature - Volume 20 cover

Cours familier de Littérature - Volume 20

Chapter 25: III.
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About This Book

This volume collects literary conversations in which the author recalls schooldays under strict Jesuit authority, the political-religious tensions of the era, and the spirit of his college circle. He profiles the Maistre family and, above all, Xavier de Maistre, tracing his exile, temperament, and modest but affecting literary gifts, and reads one compact narrative by him as a concentrated expression of exile, isolation, and human suffering. The essay blends biographical recollection, a vivid portrait of a young friend, and reflective commentary on authority, memory, and how intense personal feeling becomes the engine of literary creation.

«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.

«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.

LE MILITAIRE.

«Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes?

LE LÉPREUX.

«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.

LE MILITAIRE.

«Vous l'avez perdue bien jeune.

LE LÉPREUX.

«Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement d'août) je la vis si abattue que je ne voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m'agitait. «Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses.»

«Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers: c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. «Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force de marcher.» Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation: je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. «Je sens ma fin, me dit-elle en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants.» Ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. J'appuyai sa tête contre mon sein; je récitai la prière des agonisants: «Passe à l'éternité! lui disais-je, ma chère sœur; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille dans mes bras!» Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.

«Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva. Étranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile.

«Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite: Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux; accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: Dieu de bonté, s'écria-t-il, comble de tes bénédictions cet homme compatissant!

«Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moi-même. Le Lépreux réfléchit quelque temps. Pourquoi, dit-il enfin, chercherais-je à me faire illusion? Je ne dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu; nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... Adieu pour jamais! Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.»

XIII.

Vignet, qui s'était tu après la mort du chien, parce qu'il ne pouvait continuer à lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit s'échappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il était tout mouillé de nos larmes; nous restâmes longtemps sans parler; toute réflexion nous aurait semblé une dissonance. Ce ne fut que longtemps après que nous pûmes parler.

—Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle Xavier?

—C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un poëte; c'est un traducteur de Dieu!

—C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de la douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de mots.—Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du cœur humain (dit-on) le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à exhaler un jour dans notre vie inconnue.

—Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard; n'anticipons pas le moment.

XIV.

Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand.

Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge, et qui distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous suivaient.

Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand. C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de déclamation. Il savait par cœur les Nuits d'Young, et les sublimes passages de Werther, d'Atala et de René.

—Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et comme cela finit!

D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les remparts en ruines s'élèvent comme une végétation flétrie de pierres: y a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage? La description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent, du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil baisse dans la vallée.

XV.

Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des discours.

LE MILITAIRE.

«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.

LE LÉPREUX.

«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus son histoire et celle de sa famille. Il avait une sœur, il la perd: comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs, avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste tableau qui m'entoure j'ai des sites favoris que j'aime de préférence (l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité, aux choses inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant, etc., etc.»

Et la mort chrétienne et réfléchie de sa sœur! et jusqu'à la mort du chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le cœur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine? On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!

Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous jamais lu dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité rien de comparable? Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si tragique, car Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais lui, le lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le cœur, et on ne peut parler d'autre chose.

—Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier; je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne, s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire, voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon écrivain! Ah! quand serai-je assez indépendant pour chasser de ma bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége, pour n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le sentiment!—Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous pourrons lire pour seul livre: la nature!

XVI.

Nous causâmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu'à l'heure où la première ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumières de Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos paupières et étouffaient nos entretiens. Une paille fraîche nous reçut dans la grange, et nous saluâmes d'un cordial adieu, au lever du jour, l'hospitalière demeure où nous avions été si bien accueillis.

Nous reprîmes, après un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de parler à nos compagnons de cette découverte d'une littérature nouvelle et selon nous supérieure à tout ce que nous avions lu jusque-là, contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous nous promîmes d'en rechercher partout d'autres pages.

L'occasion s'en fit attendre longtemps.

Lamartine.

CXVIIe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE AMÉRICAINE.
UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Audubon est le Buffon de l'Amérique, mais infiniment plus naïf, plus coloré et plus écrivain que Buffon lui-même.

Nous devons dire à son sujet un mot du caractère et de la littérature de son pays; un homme n'en est jamais indépendant.

L'Amérique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en étouffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que nous regardons comme trop élémentaire et trop brutale: si nous avions vécu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseillé à ce prince infortuné de déclarer la guerre aux Anglais pour favoriser à tout prix une nation anglaise d'insurgés contre leurs frères. C'était une guerre civile intentée à la mère patrie, pour une cause purement vénale; cela n'était ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lancée; cela ne manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportèrent en France, et combien il y eut de sophismes américains dans l'Assemblée constituante et dans le sang de Louis XVI?

II.

Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-même pour discerner l'Amérique de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mêlées pendant et après la guerre d'Amérique; quoiqu'il en soit, nous n'eûmes pas à nous en féliciter. Aujourd'hui que nous avons à parler à propos d'Audubon de la cause américaine, nous le faisons en tremblant, car nous craindrions également ou d'être injuste envers un grand peuple naissant dans l'Amérique du Nord, ou d'être injuste envers l'autre moitié de ce peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amérique du Sud.

III.

Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour recouvrir ses os!—Ne ossa quidem habebis!

Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements, une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!

IV.

Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands, d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers d'anarchie, qui submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.

Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un jubilé américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer. Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch, celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.

Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le souffrait. N'eurent-ils pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos côtes, vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez piraté à nos dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous l'empire? On croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance tout anglaise, à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda par pitié, et moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain. Combien ne m'en suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû leur jeter des boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils appuyaient alors leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec laquelle nous voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle fut dupe. La Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes soutenir des républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que nous ne faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les opinions.

V.

Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles. Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate nomade et à peu près unique, la Constitution.

VI.

Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs, qui seraient tenus hors la loi des marchés à New-York, y subissent et y subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, l'extinction de leur race par la faim dans la fédération qui prétend faire la guerre au Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On connaît leur liberté et leur égalité à leurs œuvres; ils auront la liberté d'être proscrits de l'État comme six millions de vagabonds sans maître, mais sans feu ni lieu, sans qu'aucun maître ait la responsabilité de leur existence! La liberté de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la liberté de périr par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amérique a donné tant de fois l'exemple à l'histoire, ou d'être chassés et exterminés comme des nègres marrons dans les forêts où ils iraient chercher leur nourriture! Et quant à l'égalité, interrogez les voyageurs européens qui ont habité les États de la fédération soi-disant libératrice.

Est-ce l'égalité que d'être traités partout en lépreux de l'espèce humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que d'être expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que d'être relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être jetés inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne ou dont le contact flétrit?

Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, et la féroce irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!

Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de l'Union.

VII.

J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du rachat par l'État de cette nature honteuse de propriété d'une race humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus admis dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et honnêtes citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le vice radical de nos réclamations:

«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier jour.

«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité aux propriétaires, et sans donner en même temps aux propriétaires du sol, par votre indemnité, les moyens de payer un salaire à l'esclave émancipé pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai persévéramment avec vous cette œuvre d'humanité et de civilisation!»

De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et, bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la République, grâce à M. Schœlcher et au gouvernement rallié à mes vues, finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser sur l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à se féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre la propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle action de la patrie. La Providence aide une bonne œuvre. Quand l'homme est juste, Dieu est grand!

VIII.

Voilà ce que les Américains si opulents du Nord auraient dû dire aux Américains du Sud: «Émancipez vos esclaves, graduellement, prudemment; nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnité nécessaire aux États dépossédés pour payer le travail libre!»

IX.

Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme, d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi d'Espagne et à sa religion alors conquérante.

Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique, dont ils sont eux-mêmes le résidu.

J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur marche en avant.

Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser, comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata, Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil, n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats de l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui deviendront des bazars de marchands.

X.

Je ne crains pas de le dire hautement, malgré l'opposition naturelle qu'il peut y avoir entre les pensées diplomatiques de la République et les pensées diplomatiques de l'Empire; contre des intérêts si français, si élevés, si européens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui prévale. La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une pensée grandiose, une pensée incomprise (je dirai tout à l'heure pourquoi), une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan, neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'État, féconde comme l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.

XI.

Ici il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée. Le premier Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un morceau de pain de munition à ses armées, n'en eut jamais de pareilles.

XII.

La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre l'usurpation des États-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.

L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.

Voyons le droit de ce point de vue élevé d'où l'on distingue la légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.

Le globe est la propriété de l'homme; le nouveau continent, l'Amérique, est la propriété de L'Europe.

Elle n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du Nord, seuls.

XIII.

En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent américain est la propriété collective du genre humain, et non de l'union déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins sur l'Amérique espagnole et sur la race latine, mère de toute civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son indépendance, du moins dans ses dix-sept États républicains de l'Amérique du Sud, découle évidemment pour nous et pour toutes les puissances de l'ancien monde. Il faut prévoir les événements, il faut protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre position d'abord sur le point menacé contre les États-Unis. Il le faut, ou bien il faut déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe, appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces pionniers armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation que leur convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker, de lever individuellement des escadres et des armées contre Cuba, pendant que leur général fédéral entre au nom de l'Union dans Mexico, et de là dans toutes les capitales de l'Amérique civilisée du Sud!

XIV.

Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtraient-ils ces droits de piraterie sur mer et sur terre aux États-Unis, tandis que dans l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec indemnité les États et les individus de toute propriété de choses dont l'usage est nécessaire à tous?

Ce principe de protection des intérêts utiles à tous qui s'applique à une commune, s'appliquerait-il donc avec moins de droit à un continent tout entier à protéger dans son indépendance? Évidemment non; nous ne disons point: Expropriez les États-Unis de l'Amérique espagnole; leur propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons: L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!

XV.

Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et ne doit pas livrer à la merci des États-Unis de l'Amérique anglaise?

Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns, nécessaire à tous, dans notre état de civilisation et dans notre système d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi nécessaire que le pain. Les mines d'or sont là!

En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le blé, les farines, le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des dépopulations incalculables.

En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques années surtout, par le salaire qu'elles assurent à au moins quarante millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et indispensable stipendium du salaire et de la vie.

Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots, population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier Empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce n'est plus une lâcheté seulement, c'est accepter les fourches caudines de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le coton, le libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre que de la mort de la vie!

XVI.

Or qui ne sait que les blés et les farines de l'Amérique, de la vallée du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme la Sicile était le grenier des Romains?

Qui ne sait que le capital monétaire de l'univers est en masses immenses au Mexique, au Pérou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui enrichies par les eaux et rendues à leur productivité naturelle par un bon système d'épuisement mettront tout le capital or et argent de l'univers entre les mains des États-Unis maîtres des deux Amériques? Qui ne sait que le maître du capital est le maître de l'intérêt, et que l'Europe, livrée bientôt à ce pays de tous les monopoles, en subirait à jamais la loi? Qui ne sait que, maîtres des prix de l'argent et de l'or, ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et que leur coalition déjà ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait rivalité à leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des tissus et la seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous privant ou en se privant eux-mêmes par l'extinction du Sud de l'élément de cette industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils affament déjà, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre, cinq millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine à tout caprice de leur intérêt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces et nos navigations subiraient les mêmes anéantissements que nos produits?

XVII.

Voilà évidemment la pensée secrète qui aura inspiré l'expédition du Mexique, expédition qui a paru une témérité sans compensation, et derrière laquelle j'ai seul en France pressenti une utilité générale.

La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle ne lui a été au premier moment ni explicable ni expliquée. C'est que cette pensée de prendre position contre les États-Unis au Mexique ne devait pas être exclusivement française, mais européenne; il fallait se consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a pas fait. La France, accusée d'arrière-pensée personnelle, a été suspecte à l'Espagne et à l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait simplement entraîner ses deux alliés dans une guerre d'intervention uniquement française et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et Madrid une démarche armée désintéressée, européenne, et a pour cela été redoutée et abandonnée; or, de deux choses l'une: ou la France était sincère et elle ne voulait agir que dans l'intérêt commun, et alors il fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'après un concert diplomatique et militaire européen à égal emploi de forces, qui ne donnât motif à aucune plainte de réticence et de défaut de franchise contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait agir avec des forces françaises dignes d'elle, et ne pas débuter par planter son drapeau protecteur au Mexique avec une poignée d'hommes héroïques, mais abandonnés de leurs auxiliaires, et insuffisants à l'accomplissement de sa pensée.

XVIII.

Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes; l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés, l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans l'Amérique espagnole.

On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la conquête, les prétendus sauvages de Montezuma, les Péruviens avec leurs poëmes de quippos, étaient à cet égard bien plus avancés. Les monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée publique, où ils portent la rudesse de leurs mœurs violentes et où les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les Barnum de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se décréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes le désagrément habituel de leurs mœurs. Un de leurs rares orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté consiste à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins.» L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, mécanisme des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les traits: voilà un de ces autocrates de l'or.

XIX.

Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la pression générale dans une atmosphère inférieure, exceptions d'autant plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans l'individu, voilà l'Américain du Nord, voilà l'air du pays: «l'orgueil de ce qui lui manque!»

Voilà ce peuple à qui M. Monroë, un de ses flatteurs, disait pour être applaudi: «Le temps est venu où vous ne devez pas souffrir que l'Europe se mêle des affaires de l'Amérique, mais où vous devez désormais affecter votre prépondérance dans les affaires de l'Europe!»

XX.

Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.

Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni spiritualisme, ni philosophie, ni histoire, ni poésie, ni éducation nationale?

Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant; c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur l'homme.

Audubon, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche, entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs mœurs, et écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande épopée animale de la création.

XXI.

Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages, imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté, mais presque exclusivement en Europe, ne fait point partie de l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années cet homme des bois, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de Londres. Cet homme le frappa.

Voici le portrait qu'il en fait:

«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front haut, l'œil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques dont le tumulte semblait l'étonner. S'il prenait quelquefois la parole, c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une erreur; il ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne sais quel bon sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins de justesse, de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se partageaient naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y avait dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que l'eau du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe; notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge de la société n'entrent pour rien dans son caractère et ses mœurs.

«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie, un œil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'œil du faucon, un accent étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, fortement colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le portrait à peu près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain Audubon.

«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois d'Amérique»[1]; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais quitté.

«L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a passé les nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans ses rameaux le peuple dont il venait étudier les mœurs et que jamais il n'a perdu de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a poursuivi son œuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée avec une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.

«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette abnégation de tous les soins matériels, cette force intellectuelle d'un homme qui, sans maître, fait toute son éducation d'histoire naturelle au fond des bois, et complète seul une branche de la science, branche importante que l'on désespérait de compléter jamais.

«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon cœur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler. C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une mère; je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait à se former avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon culte par tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis persuadé que ces premières impressions ont ébauché ma carrière et préparé mes travaux.

«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés et aux alcôves élégantes. Mon père, dont j'étais le seul enfant, servait complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des œufs, des fleurs, des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment religieux et poétique, et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct qui l'animait lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse des détails, cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait la science sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la réduire à je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la nature un squelette.

«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont mon esprit suivait attentivement les détails.

«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible, embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me ravissaient. Pendant des heures entières mon attention charmée se fixait sur les œufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les roches nues et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du soleil. Je veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement qui suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les débris de leur coque transparente.

«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde et mes vœux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort, qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir. J'inventais mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait rendre tous mes travaux inutiles et détruire les objets de mes affections. J'essayais de lutter contre elle; et les constantes réparations qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et terne qui décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus forte que moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon chagrin: ces essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si triste métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume de planches coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon petit appartement.

«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc, dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait à mes yeux, et le copiant mal.

«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau, père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel!

«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques, des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.

«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour moi.

«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkill, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.

«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent. Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait. C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.

«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse vivaient dans mon cœur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de nouveau dans mes solitudes chéries.

«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne pourrait-il pas éterniser l'œuvre de ma jeunesse, le résultat de ce labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.

«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson, dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux de papier déchiré, morcelé, presque en poussière; lit commode et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte et y avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années de bonheur.

«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde.

«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à la démence; mais Dieu soit loué!»

XXII.

Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit, accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:

«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes, étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et safranée, plus prestigieuse peut-être que les couleurs vives et pures du printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était couleur de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage. Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et cette belle nature nous souriait.

«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos regards; ils menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive de ces solitudes, et je ne pus les voir sans regret.

«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve, une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne tardions pas à dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient chargées d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin un asile et planter leur tente dans ces solitudes.

«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches; et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de sa table de plus exquises voluptés.

«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au whoup! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des Peaux-rouges s'étaient répandus dans la campagne, avaient détruit les habitations des colons, massacré les enfants et les femmes, et couvert de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques minutes, une terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin nous aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes qui, les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en chœur et d'un air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras barbares. C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude, loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le tumulte discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.