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Cours familier de Littérature - Volume 20 cover

Cours familier de Littérature - Volume 20

Chapter 56: I.
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About This Book

This volume collects literary conversations in which the author recalls schooldays under strict Jesuit authority, the political-religious tensions of the era, and the spirit of his college circle. He profiles the Maistre family and, above all, Xavier de Maistre, tracing his exile, temperament, and modest but affecting literary gifts, and reads one compact narrative by him as a concentrated expression of exile, isolation, and human suffering. The essay blends biographical recollection, a vivid portrait of a young friend, and reflective commentary on authority, memory, and how intense personal feeling becomes the engine of literary creation.

«Cette règle d'observation, je l'ai toujours reconnue à la preuve, pour être réciproquement vraie, comme on dit en arithmétique: qu'on me donne la nature d'un terrain quelconque, boisé ou découvert, haut ou bas, sec ou mouillé, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit la végétation, grands arbres, essences spéciales ou simples broussailles; et d'après ces seules indications, je me fais fort de vous dire, presque à coup sûr, quelle est la nature de ses habitants.

«Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes saccades interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus. Lent, quand l'oiseau le prolonge à une certaine distance, il devient assez rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte perpendiculairement du lieu où il est perché pour attraper un insecte, puis revient se poser sur quelque branche sèche d'où il peut inspecter les environs. Il avale sa proie d'un seul morceau, à moins qu'elle ne se trouve trop grosse; quelquefois il lui donne la chasse très-longtemps, mais rarement sans l'atteindre. Quand il s'arrête sur la branche, c'est d'un air fier et résolu; il se redresse à la manière des faucons, jette un regard autour de lui, se secoue les ailes en frémissant, et fouette de la queue qui se meut comme par un ressort. Sa crête touffue est généralement relevée, et son apparence propre, sinon élégante.—Le pewee a ses stations préférées et dont il s'écarte rarement: souvent il choisit le haut d'un pieu servant de clôture au bord de la route; de là, il glisse dans toutes les directions, ensuite regagne son poste d'observation qu'il garde durant de longues heures, au soir et au matin. Le coin du toit, dans la grange, lui convient également bien; et, si le temps est beau, on le verra perché sur la dernière petite branche sèche de quelque grand arbre. Pendant la chaleur du jour, il repose sous l'ombrage des bois; en automne, il recherche la tige de la molène, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher se projetant sur un ruisseau. De temps à autre, il descend par terre pour n'y rester qu'un moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans nos États du Sud, où il passe généralement cette saison; ou bien encore au printemps, lorsqu'il est occupé à ramasser les matériaux dont se compose son nid.

«J'ai trouvé ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant, aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de même, dans la Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton. Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston, dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties basses de cet État. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en février, pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, en attendant mieux, de baies de différentes sortes; très-adroits à découvrir les insectes empalés sur les épines par la pie-grièche de la Caroline, ils les dévorent avec avidité. Je trouvai quelques-uns de ces pewees sur les îles de la Madeleine, et les côtes du Labrador et de Terre-Neuve.

«Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fenêtre: l'extérieur consiste en terre gâchée, au milieu de laquelle sont solidement enchevêtrées des herbes ou mousses de diverses espèces, déposées par couches régulières. Il est garni de radicules fibreuses, ou de petites hachures d'écorce de vigne, de laine, de crins, et parfois d'un peu de plume. Le plus grand diamètre, à l'entrée, est de cinq à six pouces, sur quatre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent alternativement à apporter des pelotes de boue ou de terre humide mêlée avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et quelquefois tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La construction est fortement attachée contre un mur, un rocher, les poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des nids fixés à la paroi de ces trous singuliers qu'on appelle sink holes, et qui s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-dessous de la surface du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees reviennent au printemps, ils consolident leur ancienne habitation par des additions aux parties extérieures adhérentes au roc; c'est pour l'empêcher de tomber, ce qui lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de plusieurs années. On en a vu, dans l'État du Maine, prendre possession du nid de l'hirondelle républicaine (hirundo fulva). Ils pondent de quatre à six œufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec quelques points rougeâtres près du gros bout.»

V.

Quand il quitte l'homme pour décrire et colorier l'oiseau, Audubon surpasse Chateaubriand dans Atala, ce poëte qui ne fut que le précurseur du naturaliste dans les forêts de l'Amérique et qui introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la poésie en France.

Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de l'oiseau moqueur:

«Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du magnolia de la Louisiane au vaste tronc et à l'immense coupole de verdure, l'Européen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi sous l'ombre des chênes ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un parfum éthéré embaume l'air; partout des fleurs, des grappes mûrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante. Vous diriez que la nature, embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée un jour pour les répandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mâle, aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides, remonte, redescend, remonte encore...»

VI.

Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature. Écoutez:

LE FUGITIF.

«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des émotions de plus d'un genre.

«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée, ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les bords d'un bayou qui n'avait guère que quelques pas de large; mais ses eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la profondeur, et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon fardeau. En conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les lançai l'un après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire à poudre et mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse pour me défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai dans l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et lentement, Platon nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue. L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.

«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il avait éventé la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà j'apprêtais mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: «Halte-là, ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien fait pour surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre passage sur notre libre terre.

«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.

«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce malheureux produisirent leur effet: «Maître, dit-il, je suis un fugitif; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.—Et pourquoi, lui répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement plus à l'aise que dans ces affreux marais?—Maître, mon histoire est courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si vous consentez à me suivre, je vous donne ma parole d'honneur que vous serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre route.»

«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies, le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je voulais bien le suivre. Il remarqua l'emphase avec laquelle je prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément la portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez mon grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: je refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en état, pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.

«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la serra de façon à me convaincre de la bonté de son cœur, et aussi de la force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes tranquillement route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le flairer à plusieurs reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non loin de nous, prêt à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant, j'observais que le nègre me guidait vers le soleil couchant, dans une direction tout opposée à celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, me répondit: «C'est uniquement pour notre sûreté.»

«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse jamais fait route.

«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, assez semblable à celui d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même mon fusil se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le signal de mon retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même genre, mais tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée entre les cimes des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents d'ivoire semblaient envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui s'épaississait autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses yeux; c'est ma reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. Mais vous allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»

«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de peaux d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour toute la famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les petits, il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de jeunes ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt les uns et les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la Providence pour les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de mes hardes que l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda si je voulais qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et pendant ce temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon chien que les enfants s'amusaient déjà à caresser.

«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins, de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion! Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et finis par mettre de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre avaient un air bien tentant, et j'étais dans une position à trouver excellent un ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils m'invitèrent humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant nous, j'en pris ma part d'aussi bon cœur que je l'aie jamais fait de ma vie.

«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée. Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte, je désirais les voir se décharger le cœur. Enfin le fugitif me raconta l'histoire dont voici la substance:

«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères. On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et seule aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ comptés. Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on les porta à de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en raison de sa propre valeur.

«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation; la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long de la rivière. Le cœur de l'époux et du père défaillit sous cette dure calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous son nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des diverses personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère famille, il feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un homme dont les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa de se nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais œil par l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait considéré comme un bon marché.

«Une nuit d'orage, pendant que les éléments se déchaînaient dans toute la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre s'échappa. Il connaissait parfaitement tous les marécages des environs, et se dirigea en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle j'avais trouvé son camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la résidence où l'on retenait sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait; puis, l'un après l'autre, il réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce qu'enfin furent réunis sous sa protection tous les objets de son amour.

«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître, où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp avec d'amples provisions. Un jour qu'il était à la recherche de fruits sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on avait mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il, que mon vieux mousquet rate bien souvent.»

«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait pu entendre un pareil récit sans émotion? Je leur promis de tout mon cœur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour veiller sur mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots, comme sur un lit du plus moelleux duvet.

«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux, et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour du camp, et, comme un memento de la nuit que j'y avais passée, je fis une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils purent donc encore être heureux, comme le sont généralement les esclaves dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce tendre attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive de leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer ainsi les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»

VII.

L'hirondelle d'Europe a sa sœur en Amérique.

L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE,
OU MARTINET D'AMÉRIQUE.

«Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités pour y établir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacité vraiment remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute, lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher, les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est l'influence d'une première habitude, que c'est toujours là que, de préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et l'âge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouvé des nids d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de leur départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j'ai compté dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de plus, chaque branche creuse en renfermait un.

«Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort: on les dirait occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant à leur nid. La frégate pélican a souvent recours à la même manœuvre, seulement elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les tenir avec ses pieds.

«C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée; elle les arrange en rond, les croise, les entrelace, pour étendre à l'extérieur les bords de son ouvrage; le tout est pareillement englué de salive qu'elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités par terre.—On y compte de quatre à six œufs d'un blanc pur, et il y a deux couvées par saison.

«Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison où l'heureux couple prélude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses du mâle. En d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur, au-dessus des villes et des forêts; puis, avec la saison humide, reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer l'eau pour boire et se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une cheminée, leur vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par magie; en un instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait entendre dans la cheminée le roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur le sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette par terre, elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine se mouvoir. J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai entendu le frou-frou d'ailes des premiers et les cris de reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et sereines.

«Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois, bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide de leurs griffes aiguës, en élevant un pied, puis l'autre, et en s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état de s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès de l'ouverture de la cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose, quand ils ont été élevés dans un arbre.

«Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une cheminée spéciale pour s'y retirer. C'est là qu'au premier printemps et avant de commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltigé plusieurs fois tout à l'entour; puis, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils se décident à entrer, jusqu'à ce qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y précipitent plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l'aurore, avec un bruit sourd et retentissant, ils s'élancent dehors exactement tous à la fois. Je me rappelle qu'à Francisville, je voulus compter combien il en entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une fenêtre, à proximité du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis pas toutes, tant s'en faut! La ville, à cette époque, pouvait contenir une centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en route vers le sud, ne s'arrêtant simplement que pour la nuit.

«Je venais d'arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les arbres où l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais où, en réalité, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui répondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour revenir à la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux qui s'y retiraient.—M'étant remis en route, j'arrivai bientôt au lieu indiqué et n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en question: c'était un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix pieds de haut sur huit de diamètre à la base; il pouvait en avoir encore près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le tronçon d'une branche brisée et creuse, d'environ deux pieds de diamètre, se séparait de la tige principale. C'était par là qu'entraient les hirondelles. En examinant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois dur, mais rongé au centre presque jusqu'aux racines. On était au mois de juillet, et le soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les hirondelles volaient au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des bois environnants; mais je n'en voyais aucune près du sycomore. Je rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. Le soleil descendait derrière les montagnes d'Argent; la soirée était belle, des milliers d'hirondelles voltigeaient autour de moi, et de temps en temps quatre ou cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des abeilles se pressant à l'entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma tête appuyée contre le tronc et prêtant l'oreille au bruit assourdissant que faisaient les oiseaux pour s'installer à l'intérieur. Il était nuit noire quand je quittai mon poste, et j'étais convaincu qu'il en restait encore un bien plus grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la prétention de les compter: il y en avait trop, et ils se précipitaient à l'ouverture en rangs si serrés et si épais, que c'était à confondre l'imagination. À peine étais-je de retour à Louisville, qu'un violent ouragan mêlé de tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la précipitation des hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le désir d'éviter l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver d'hirondelles, tant j'étais impatient de constater leur nombre, avant que l'époque de leur départ fût arrivée.

«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma place et j'écoutai, réellement stupéfait de ce bruit du dedans, que je ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue sous l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de sorte que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais j'estime qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intérieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.

«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde. Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre; ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien voir du tout dans l'intérieur de l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. Je redescendis fatigué et désappointé.

«Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un trou à la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit à neuf pouces d'écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou plutôt me perçai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience que, si les oiseaux venaient à soupçonner l'existence de ce trou, ils abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher. Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai au sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le trou fut ouvert doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la masse de détritus; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout parfaitement tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la lanterne sur les côtés de l'excavation béante au-dessus de nous, j'aperçus les hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant toute la surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en prîmes et tuâmes plus d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et dans nos poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous retrouvâmes en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant notre visite, pas un seul de ces oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa fiente sur nous. L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que nous avions emportés, il ne se trouva que six femelles; soixante-six étaient mâles et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put être déterminé; c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première couvée: leur chair était tendre, et les tuyaux de leurs plumes paraissaient encore mous.

«Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi logés dans cet arbre: l'espace vide commençant à partir de la pile de plumes et de dépouilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité ne présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en supposant à l'arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d'à peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils étaient entassés: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par conséquent, le nombre total que contenait l'intérieur de ce seul arbre était de 11,000.

«Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles. Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C'était le 2 août. Je m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient n'avait pas augmenté; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que de mâles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour, j'y revins: le 13 août, il n'y en entra guère que deux ou trois cents; le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est à peine si je vis passer isolément quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intérieur: il n'y en restait aucun. J'y revins encore une fois, en février, par un temps très froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le pays, je refermai définitivement l'ouverture et cessai mes visites.

«Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur arbre, et j'en vis le nombre s'accroître chaque jour. Vers le commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un bouchon de paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d'une corde. Le résultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour s'abriter à la tombée de la nuit; ils s'attroupèrent, passant et repassant devant l'arbre d'un air tout dérouté; plusieurs déjà commençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, et immédiatement ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à ce qu'il ne me fût plus possible de les distinguer du lieu où j'étais.

«J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l'intérieur duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec lesquelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées; mais l'ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et de débris des oiseaux.—À la fin pourtant, il survint un ouragan tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long couchée par terre.»

VIII.

Revoyez l'aigle dans une autre scène:

«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique; il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas besoin d'une proie à dévorer.

«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des arbres. Son œil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; souvent son regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, qui effleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce bruit a le retentissement et la raucité[7] d'un instrument de cuivre: c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son expédition. Il va partir.

«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une blancheur de neige, étendu en avant; l'œil étincelant d'inquiétude. Le mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue, disparaissent à l'œil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau, abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manœuvre, dans l'agonie de sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prévoit la ruse; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.

«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le cœur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang. Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne, percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui en jaillit.»

IX.

En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.

«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter, descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise, vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes. Deux semaines après, six œufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.

«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de leur bec sur l'écorce des arbres.»

«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton œuvre éternelle, ton œuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»

Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.

Lamartine.

CXIXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GŒTHE
PAR ECKERMANN.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas d'un coup d'œil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel écho échappé de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur pensée par une de leurs œuvres posthumes ou par les confidences rétrospectives d'un de leurs familiers. Le temps les effeuille comme leurs actes et leurs ouvrages à chaque période de leur existence, à chaque année de leur vie. Leurs opinions, modifiées par les circonstances, changent selon qu'ils ont acquis plus ou moins d'expérience par leur contact avec le temps. Qui pourrait dire si Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme Napoléon à Marengo ou même comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait dire si lord Byron, mort à trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix ans ce qu'il avait écrit à vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait affirmer que Schiller, écrivant le drame des Brigands à vingt-deux ans, ce drame corrupteur de la moralité publique, l'aurait encore écrit, de sa plume refroidie, à l'âge fait où il écrivait ses belles œuvres savantes et morales, à son âge mûr? Qui pourrait dire enfin si Gœthe, l'homme essentiellement et véritablement progressif, qui doutait de tout, même de Dieu et de l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à quatre-vingt-deux ans le portrait de Faust, le héros du scepticisme? Non, les jugements du premier coup sont des impressions et non des jugements; autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion, l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence, aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.

II.

Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a écrit dans sa jeunesse, le grand homme qui se voit admiré, ou qui se voit loué souvent à tort, se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas: «On m'applaudit pour ce qui méritait, en réalité, d'être condamné! Je ne savais pas, j'étais inexpérimenté; l'illusion, ce mirage des belles âmes, me possédait; maintenant le temps a fait son œuvre, et il ne me reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien qu'elle m'ait souvent trompé: l'amour du mieux pour l'humanité.»

III.

M. de Las-Cases à Sainte-Hélène, auprès de Napoléon, le capitaine Medwin, auprès de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun un de ces échos providentiels que le hasard ou la volonté place à côté de ces grands hommes pour répercuter à l'avenir leurs confidences fausses ou vraies, intéressées ou désintéressées, selon qu'ils voulaient parler à leur chevet ou parler, comme on dit, par la fenêtre. La Providence ménage à ces hommes rares de pareils confidents: les uns pour porter leur voix lointaine à leurs partisans, comme Las-Cases; les autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions familières et vraies sur une des grandes natures de leur époque. Quand le plus grand homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une seule des facultés de son âme et sans perdre un seul des cheveux blanchis de sa large tête, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir envoie au voyageur son ombre prolongée qui le suit dans sa route afin de lui certifier son image. Or, qu'était-ce qu'Eckermann?

IV.

Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, était le fils d'un pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces esprits tout à la fois philosophiques, poétiques et critiques, qui creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:

«Il n'avait rien en lui de supérieur. C'était une de ces natures de second ordre, un de ces esprits nés disciples et acolytes, et tout préparés par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une première piété admirative, à être les secrétaires des hommes supérieurs. Ainsi, en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Nicole pour Arnauld, l'abbé de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fénelon; ainsi eût été Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on l'approchât. Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père était porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg. Élevé dans la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant ramasser du bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise saison, ou accompagnant, l'été, son père dans ses tournées pédestres, le jeune Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait des dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à la poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a raconté lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec bonhomie et ingénuité.

«Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans l'un de ces départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il se vit relevé, au printemps de 1813, par l'approche des Cosaques, et il prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique, résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art; il y renonça.

«Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre dans un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des chants patriotiques de Théodore Kœrner, qui était le héros du jour. Le recueil intitulé la Lyre et l'Épée le transporta; il eut l'idée de s'enrôler à la suite dans le même genre, et il composa à son tour un petit poëme sur la vie de soldat. Cependant il lisait et s'instruisait sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des grands auteurs, particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les admira, mais sans tirer grand profit de leurs œuvres. Ce ne fut que plus tard qu'il se rendit bien compte de la stérilité de cette admiration: c'est qu'il n'y avait nul rapport entre leur manière et ses dispositions naturelles à lui-même.

«Il entendit pour la première fois prononcer le nom de Gœthe, et un volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout; là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés, pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y retrouvait le cœur humain et le sien propre, avec ses désirs, ses joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le jour, la réalité pure, en pleine lumière et doucement idéalisée. Il aima Gœthe dès lors, et sentit un vague désir de se donner à lui; mais il faut l'entendre lui-même:

«Je vécus des semaines et des mois, dit-il, absorbé dans ses poésies. Ensuite je me procurai Wilhelm Meister, et sa Vie, ensuite ses drames. Quant à Faust, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment les jours de fête. Mon admiration et mon amour pour Gœthe s'accroissaient journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre chose.

«Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. Gœthe remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité, ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en lui-même, le sens enfin des mille apparitions de la nature et de l'art se découvraient à moi chaque jour de plus en plus.

«Après une longue étude de ce poëte et bien des essais pour reproduire en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers quelques-uns des meilleurs écrivains des autres temps et des autres pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans les meilleures traductions...»

«Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher Gœthe quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir) avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu plus libre, et sa démission donnée, à l'université de Gœttingue. Il avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de poésies dont il envoya un exemplaire à Gœthe, en y joignant quelques explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de critique et de poétique à son intention. Le grand poëte n'avait cessé d'être de loin son «étoile polaire». En recevant le volume de poésies, Gœthe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme le génie en a à tous les degrés; non content de faire à l'auteur une réponse de sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait conçue de lui. Là-dessus, et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann prit courage, adressa son traité critique manuscrit à Gœthe, et se mit lui-même en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre dessein d'abord que de faire connaissance avec le grand poëte, son idole. À peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, s'acquit d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable et utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de courtes absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le quitter jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.

«Après la mort de Gœthe, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses traits véritables et tel qu'il le portait dans son cœur, il continua de jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; revêtu avec les années du lustre croissant que jetait sur lui son amitié avec Gœthe, il finit même par avoir le titre envié de conseiller aulique, et mourut entouré de considération, le 3 décembre 1854.

«Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il est sans doute à quelque degré de la famille des Brossette et des Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a rien du gobe-mouche, et ses procès-verbaux portent en général sur les matières les plus élevées et les plus intéressantes dont il se pénètre tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent. Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et avec des airs de supériorité. Ne rions pas de ces natures de modestie et d'abnégation, surtout quand elles nous apportent à pleines mains des présents de roi.

«Gœthe, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin 1823), était âgé de soixante-quatorze ans, et il devait vivre près de neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus,—je n'appelle pas création cette seconde et éternelle partie de Faust,—mais il revenait sur lui-même, il revoyait ses écrits, préparait ses Œuvres complètes, et, dans son retour réfléchi sur son passé qui ne l'empêchait pas d'être attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les trésors de son expérience et de sa sagesse.

«Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intéressent plus particulièrement. Gœthe, en effet, s'occupe beaucoup de la France et du mouvement littéraire des dernières années de la Restauration; il est peu de nos auteurs en vogue dont les débuts en ces années n'aient été accueillis de lui avec curiosité, et jugés avec une sorte de sympathie; il reconnaissait en eux des alliés imprévus et comme des petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est nécessaire.

«Il faut distinguer deux temps très-différents, deux époques, dans les jugements de Gœthe sur nous et dans l'attention si particulière qu'il prêta à la France: il ne s'en occupa guère que dans la première moitié, et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. Gœthe, à ses débuts, est un homme du dix-huitième siècle; il a vu jouer dans son enfance le Père de famille de Diderot et les Philosophes de Palissot; il a lu nos auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son œuvre essentielle, qui était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui apprendre à se bâtir une maison à elle, une maison du Nord, sur ses propres fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette littérature d'un siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais mieux défini Voltaire dans sa qualité d'esprit spécifique et toute française qu'il ne l'a fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa portée la conception buffonienne des Époques de la Nature; on n'a jamais mieux respiré et rendu l'éloquente ivresse de Diderot; il semble la partager quand il en parle: «Diderot, s'écrie-t-il avec un enthousiasme égal à celui qu'il lui aurait lui-même inspiré, Diderot est Diderot, un individu unique; celui qui cherche les taches de ses œuvres est un philistin, et leur nombre est légion. Les hommes ne savent accepter avec reconnaissance ni de Dieu, ni de la Nature, ni d'un de leurs semblables, les trésors sans prix.» Mais ce ne sont pas seulement nos grands auteurs qui l'occupent et qui fixent son attention, il va jusqu'à s'inquiéter des plus secondaires et des plus petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet, d'un abbé Trublet, d'un abbé Le Blanc qui, «tout médiocre qu'il était (c'est Gœthe qui parle), ne put jamais parvenir pourtant à être reçu de l'Académie.»

«Cependant la France changeait; après les déchirements et les catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa métamorphose. Gœthe, qui connut et ne goûta que médiocrement Mme de Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand, le grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. À cette époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar ne faisait pas grande attention à la France, qui s'imposait à l'Allemagne par d'autres aspects. Et puis il y avait entre eux deux trop de causes d'antipathie. Gœthe reconnaissait toutefois à Chateaubriand un grand talent et une initiative rhétorico-poétique dont l'impulsion et l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les jeunes poëtes venus depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de génies, que de ceux de la grande race, de ceux qui durent, dont l'influence vraiment féconde se prolonge, se perpétue au-delà, de génération en génération, et continue de créer après eux. Les génies purement d'art et de forme, et de phrases, dénués de ce germe d'invention fertile, et doués d'une action simplement viagère, se trouvent en réalité bien moins grands qu'ils ne paraissent, et, le premier bruit tombé, ils ne revivent pas. Leur force d'enfantement est vite épuisée.

«Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de Gœthe du côté de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le journal le Globe se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici Gœthe se montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par des Français pour la première fois: il se demandait d'où venait cette race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui les maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues ailleurs. Il leur supposait même d'abord une maturité d'âge qu'il mesurait à l'étendue de leurs jugements, tandis que cette étendue tenait bien plutôt chez eux au libre et hardi coup d'œil de la jeunesse.

Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intérêt de Gœthe pour la nouvelle et jeune France se prononça pour ne plus cesser. En 1825, il hésitait encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit à Weimar, ayant voulu le mettre sur le chapitre de la littérature en France, ne put l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.»

Mais en 1827, lorsque M. Ampère le visita, sa disposition d'esprit était bien changée; Gœthe, averti par le Globe, était au fait de tout, curieux et avide de toutes les particularités à notre sujet. Dans une lettre adressée à Mme Récamier le 9 mai (1827) et publiée quelques jours après dans le Globe par suite d'une indiscrétion non regrettable, le jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à rapprocher de ceux dans lesquels Eckermann nous parle des mêmes entretiens:

«Gœthe, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenu de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son souvenir: il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.

«Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire parce qu'il est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible à tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres. À genoux devant Molière et la Fontaine, il admire Athalie, goûte Bérénice, sait par cœur les chansons de Béranger et raconte parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. À propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame récent.»

N'oublions pas que la lettre est adressée à Mme Récamier, favorable à tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.

V.

On connaît Gœthe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même homme, le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses mémoires; il fut constamment heureux. Son tempérament moral était composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses et d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les cœurs. Il s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, Gœthe le pleura toute sa vie. Jamais une si sincère confraternité n'avait uni deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, Gœthe suivit, par dévouement monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens contre la France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à Weimar. Il se maria; il eut un fils dont ces conversations nous entretiennent. Il lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre qui fut pour lui comme une seconde jeunesse en son cœur. Il les perdit. Ses deux petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.

VI.

Gœthe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement populaire de Werther, comme Schiller avait écrit les Brigands: deux œuvres inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, où la force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, et le héros mélancolique de Gœthe au suicide. Werther, comme un jet de flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à son apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'années, un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant extravasé sur la terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua. Werther resta et restera le charbon de feu des livres. Gœthe étudia de sang-froid les résultats terribles de l'incendie qu'il avait allumé; chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour lui un triomphe. Faust, son œuvre principale en vers, était avant lui une légende moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son succès fut à la fois philosophique et populaire. Méphistophélès, portrait de Gœthe au fond, fut l'indifférence railleuse entre le bien et le mal, l'éternel blasphème de l'humanité, représentée par la jeune et infortunée Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par cette doctrine plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de Jacopo Ortis, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le crime de ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans Don Juan; après cela Gœthe réfléchit et changea peu à peu de route. Il vit ou il crut voir que ses élans passionnés dans Werther, que ses aspirations désordonnées dans Faust, poussaient l'humanité hors de sa sphère en faisant rêver aux peuples des destinées supérieures à ce qu'ils peuvent atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible était l'honnête. Il prit pour devise la modération, et ne goûta plus que la vérité pratique. Il écrivit des ballades allemandes très-romantiques, mais qui, à nous, nous paraissent trop féeriques ou trop puériles; puis des études remarquables sur la botanique, puis des Essais sur les couleurs où il crut détrôner Newton, puis le roman de Wilhelm Meister, espèce de rêve d'un Juif errant de l'humanité, plein d'intentions souvent inintelligibles, et parsemé de réalités délicieuses telles que l'épisode de Mignon; puis un roman apocalyptique des Affinités électives, énigme dont le mot n'est pas encore trouvé.

VII.

Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa pas de gouverner, de concert avec lui, dans un sens libéral et modéré, dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar dans le double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il tint cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon, après la paix de Tilsitt, vint à Weimar, Gœthe témoigna, pour l'homme des grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui devant le poëte.