Où va-t-il?... Il gouverne au berceau du soleil.
Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil?
Va-t-il, le cœur brûlant d'une foi magnanime,
Conquérir une tombe au désert de Solyme;
Ou, pèlerin armé, son bourdon à la main,
Laver ses pieds souillés dans les flots du Jourdain?
Non: du sceptique Harold le doute est la doctrine,
Le croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine;
Jupiter, Mahomet, héros, grands hommes, dieux,
(Ô Christ, pardonne-lui!) ne sont rien à ses yeux
Qu'un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore,
Rêves plus ou moins purs qu'un vain délire adore,
Et dont par ses clartés la superbe oraison,
Siècle après siècle, enfin délivre l'horizon.
Jamais, d'aucun autel ne baisant la poussière,
Sa bouche ne murmure une courte prière;
Jamais, touchant du pied le parvis d'un saint lieu,
Sous aucun nom mortel il n'invoqua son Dieu!
Le dieu qu'adore Harold est cet agent suprême,
Ce Pan mystérieux, insoluble problème,
Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste univers
Révèle à ses regards sous mille aspects divers:
Être sans attributs, force sans providence,
Exerçant au hasard une aveugle puissance;
Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour;
Faisant le mal sans haine et le bien sans amour;
N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice;
Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice;
Livrant le faible au fort et le juste au trépas,
Et dont la raison dit: «Est-il? ou n'est-il pas?»
Ses compagnons épars, groupés sur le navire,
Ne parlent point entre eux de foi ni de martyre,
Ni des prodiges saints par la croix opérés,
Ni des péchés remis dans les lieux consacrés,
D'un plus fier évangile apôtres plus farouches,
Des mots retentissants résonnent sur leurs bouches:
Gloire, honneur, liberté, grandeur, droits des humains,
Mort aux tyrans sacrés égorgés par leurs mains,
Mépris des préjugés sous qui rampe la terre,
Secours aux opprimés, vengeance, et surtout guerre;
Ils vont, suivant partout l'errante Liberté,
Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté;
Briser les fers usés que la Grèce assoupie
Agite, en s'éveillant, sur une race impie;
Et voir dans ses sillons, inondés de leur sang,
Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.
Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore
Se joue avec les flots que sa pourpre colore;
La vague, qui s'éveille au souffle frais du jour,
En sillons écumeux se creuse tour à tour;
Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie,
Vole, et rase de près la côte d'Italie.
Harold s'éveille; il voit grandir dans le lointain
Les contours azurés de l'horizon romain;
Il voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre,
Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre,
Et Soracte, dressant son sommet dans les airs,
Seul se montrer debout où tomba l'univers.
Plus loin, sur les confins de cette antique Europe
Dans cet Éden du monde où languit Parthénope,
Comme un phare éternel sur les mers allumé,
Son regard voit fumer le Vésuve enflammé:
Semblable au feu lointain d'un mourant incendie,
Sa flamme, dans le jour un moment assoupie,
Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés;
La mer rougit des feux dans son sein reflétés;
Et les vents agitant ce panache sublime,
Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme,
Font pencher sur Pæstum, jusqu'à l'aube des jours,
La colonne de feu, qui s'écroule toujours.
À la sombre lueur de cet immense phare,
Harold longe les bords où frémit le Ténare;
Où l'Élysée antique, en un désert changé,
Étalant les débris de son sol ravagé,
Du céleste séjour dont il offrait l'image
Semble avoir conservé les astres sans nuage.
Mais là, près de la tombe ou le grand cygne dort,
Le vaisseau, tout à coup, tourne sa poupe au bord.
Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse,
Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse;
Bientôt son œil confond l'océan et les cieux;
Et ces borda immortels, disparus à ses yeux,
Semblant s'évanouir en de vagues nuages,
Comme un nom qui se perd dans le lointain des âges.
«Italie! Italie! adieu, bords que j'aimais!
Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais!
Ô terre du passé, que faire en tes collines?
Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines,
Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort,
On se retourne en vain vers les vivants: tout dort.
Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire,
Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire!
Tout dort, et cependant l'univers est debout!
Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout!
Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages
Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages,
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris.
Et, mesurant de l'œil tes arches colossales,
Tes temples, tes palais, tes portes triomphales,
Avec un rire amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument,
Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?
Et tu souffres sans honte un affront si sanglant!
Que dis-je? tu souris au barbare insolent;
Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime;
Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même
Ton sol partout empreint de tes nombreux héros,
Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos,
Ces marbres mutilés par le fer du barbare,
Ces bustes avec qui son orgueil te compare,
Et de ces champs féconds les trésors superflus,
Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus!
Rougis!... Mais non: briguant une gloire frivole,
Triomphe! On chante encore au pied du Capitole.
À la place du fer, ce sceptre des Romains,
La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains;
Tu sais assaisonner des voluptés perfides,
Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
Animer les couleurs sous un pinceau vivant,
Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau vivant,
Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse
Les traits de ces héros dont l'image t'accuse.
Ta langue, modulant des sons mélodieux,
À perdu l'âpreté de tes rudes aïeux;
Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave,
Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave;
Et, semblable au serpent, dont les nœuds assouplis
Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,
Façonnée à ramper par un long esclavage,
Elle se prostitue au plus servile usage,
Et, s'exhalant sans force en stériles accents,
Ne fait qu'amollir l'âme et caresser les sens.
«Monument écroulé, que l'écho seul habite
Poussière du passé qu'un vent stérile agite;
Terre, ou les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux,
Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux,
Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre,
Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre,
Où l'amour n'est qu'un piége et la pudeur qu'un fard,
Où la ruse a faussé le rayon du regard,
Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore.
Un nuage éclaté qui retentit encore:
Adieu! Pleure ta chute en vantant tes héros!
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os,
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
«Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux;
Quelque chose de saint sur les tombeaux respire,
La Foi sur tes débris a fondé son empire!
La Nature, immuable en sa fécondité,
T'a laissé deux présents, ton soleil, ta beauté;
Et, noble dans ton deuil, sous tes pleurs rajeunie,
Comme un fruit du climat enfante le génie.
Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend,
Comme un glaive tombé des mains du combattant;
À ce bruit impuissant, la terre tremble encore,
Et tout cœur généreux te regrette et t'adore.
«Et toi qui m'as vu naître, Albion, cher pays
Qui ne recueilleras que les os de ton fils,
Adieu! tu m'as proscrit de ton libre rivage;
Mais dans mon cœur brisé j'emporte ton image,
Et, fier du noble sang qui parle encore en moi,
De tes propres vertus t'honorant malgré toi,
Comme ce fils de Sparte allant à la victoire,
Je consacre à ton nom ou ma mort ou ma gloire.
Adieu donc! Je t'oublie, et tu peux m'oublier:
Tu ne me reverras que sur mon bouclier.
. . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . .
«Souvent, le bras posé sur l'urne d'un grand homme,
Soit aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome,
Soit sous la voûte auguste où, de ses noirs arceaux,
L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux,
En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues,
Du long respect des temps par l'âge revêtues,
En voyant l'étranger d'un pied silencieux,
Ne toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux,
Et des inscriptions sur la poudre tracées
Chercher pieusement les lettres effacées
J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument
Leur grande ombre devait dormir plus mollement;
Que le bruit de ces pas, ce culte, ces images,
Ces regrets renaissants et ces larmes des âges,
Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil,
De ces morts immortels l'impérissable orgueil;
Qu'un cercueil, dernier terme où tend la gloire humaine,
De tant de vanités est encor la moins vaine;
Et que pour un mortel peut-être il était beau
De conquérir du moins, ici-bas, un tombeau?...
Je l'aurai!... Cependant mon cœur souhaite encore
Quelque chose de plus, mais quoi donc? il ignore.
Quelque chose au delà du tombeau! Que veux-tu?
Et que te reste-t-il à tenter?... La vertu!
Et bien! pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise!
S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on méprise,
Sacrifier son or, ses voluptés, ses jours,
À ce rêve trompeur... mais qui trompe toujours;
À cette liberté que l'homme qui l'adore
Ne rachète un moment que pour la vendre encore;
Venger le nom chrétien du long oubli des rois;
Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix,
Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire
Qu'un regard de ce Juge en qui l'on voudrait croire
Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom?
Eh bien! sachons enfin si c'est un rêve ou non!»
XXXVII
Voici comment je rends compte dans mes commentaires de cet événement.
J'étais secrétaire d'ambassade à Naples. Je quittais Naples et Rome en 1822. Je vins passer un long congé à Paris. J'y fis paraître la Mort de Socrate, les Secondes Méditations. J'y composai, après la mort de lord Byron, le cinquième chant du poëme de Child Harold.
Dans ce dernier poëme, je supposais que le poëte anglais, en partant pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective terrible à l'Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa voluptueuse servitude. Cette apostrophe finissait par ces deux vers:
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...
Les poëtes italiens eux-mêmes, Dante, Alfieri, avaient dit des choses aussi dures à leur patrie.
Ces reproches, d'ailleurs, n'étaient pas dans ma bouche, mais dans la bouche de lord Byron: ils n'égalaient pas l'âpreté de ses interpellations à l'Italie. Ce poëme fit grand bruit: ce bruit alla jusqu'à Florence. J'y arrivai deux mois après en qualité de premier secrétaire de légation.
À peine y fus-je arrivé qu'une vive émotion patriotique s'éleva contre moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les fit répandre à profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple; on s'indigna dans des articles de journaux et dans des brochures, de l'insolence du gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans le centre de l'Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers étaient un outrage à l'Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque temps proscrit par toutes les opinions. Il y avait alors à Florence des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à la suite des trois révolutions qui venaient de s'allumer et de s'éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des officiers les plus distingués de l'armée; il avait suivi Napoléon en Russie; il était, de plus, écrivain de talent. Il prit en main la cause de sa patrie; il fit imprimer contre moi une brochure dont l'honneur de mon pays et l'honneur de mon poste ne me permettaient pas d'accepter les termes. J'en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au bord de l'Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue, moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J'eus cinq ou six fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée: j'évitai de l'atteindre. J'étais résolu de me laisser tuer, plutôt que d'ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause qui n'était point personnelle, et qui, au fond, honorait son patriotisme. Je sentais aussi que si j'avais le malheur de le tuer, je serais forcé de quitter l'Italie à jamais. Après deux reprises, le colonel me perça le bras droit d'un coup d'épée. On me rapporta à Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.
XXXVIII
Les duels sont punis de mort en Toscane. Le nôtre avait eu trop d'éclat pour que le gouvernement pût feindre de l'ignorer. Ma qualité de représentant d'une puissance étrangère me couvrait; la qualité de réfugié politique aggravait celle du colonel Pepe. On le recherchait. J'écrivis au grand-duc, prince d'une âme grande et noble, qui m'honorait de son amitié, pour obtenir de lui que le colonel Pepe ne fût ni proscrit de ses États, ni inquiété pour un fait dont j'avais été deux fois le provocateur. Le grand-duc ferma les yeux. Le public, touché de mon procédé et attendri par ma blessure, m'applaudit la première fois que je reparus au théâtre. Tout fut effacé par un peu de sang entre l'Italie et moi. Je restai l'ami de mon adversaire, qui rentra plus tard dans sa patrie et devint général.
Un de mes amis avait relevé ma cause dès la première émotion de cette querelle, et il avait écrit, en quelques pages de sang-froid et d'analyse, une défense presque judiciaire de mes vers calomniés. Mais je ne voulus plaider de la plume qu'après le jugement de l'épée, et je ne consentis à publier cette défense que lorsque je pus la signer de la goutte de sang de ce duel d'honneur non personnel, mais national.
J'en donne ici quelques extraits, comme pièces justificatives de cet étrange procès littéraire.
XXXIX
«On a donné, dans quelques écrits récemment publiés en Italie, de fausses interprétations d'un passage du cinquième chant du poëme de Child Harold, interprétations dont l'auteur a été profondément affligé, et auxquelles on croit convenable de répondre. Les esprits impartiaux apprécieront sans doute les motifs du silence que M. de Lamartine a gardé jusqu'ici, et la justesse de ces observations.
«Un auteur ne doit jamais défendre ses propres ouvrages, mais un homme qui se respecte doit venger ses sentiments méconnus. Fidèle à ce principe, M. de Lamartine n'a jamais répondu aux critiques littéraires que par le silence; mais il repousse avec raison des opinions et des sentiments que l'erreur seule peut lui imputer.
«Le passage inculpé est une imprécation poétique contre l'Italie en général; imprécation que prononce Child Harold au moment où, quittant pour jamais les contrées de l'Europe, contre lesquelles sa misanthropie s'exhalait souvent avec toutes les expressions de la haine, il s'élançait vers un pays où son imagination désenchantée lui promettait des émotions nouvelles. Cette imprécation renferme ce que renferme toute imprécation, c'est-à-dire tout ce que l'imagination d'un poëte, quand il rencontre un pareil sujet, peut lui fournir de plus fort, de plus général, de plus exagéré, de plus vague, contre la chose ou le pays sur lesquels s'exerce la fureur poétique de son héros. Si l'on veut une idée juste d'une pareille figure, qu'on lise les diatribes d'Alfieri contre la France, son langage, ses mœurs, ses habitants; les imprécations de Corneille contre Rome, celle de Dante, de Pétrarque, et de presque tous les poëtes italiens contre leur propre patrie, celles même de lord Byron contre quelques-uns de ses compatriotes; qu'on lise enfin tous les satiriques de tous les siècles, depuis Juvénal jusqu'à Gilbert. De pareils morceaux n'ont jamais rien prouvé, que le plus ou moins de talent de leurs auteurs à se pénétrer des couleurs de leur sujet, ou à exercer leur verve satirique sur des nations ou des époques, c'est-à-dire sur des abstractions inoffensives.
XL
«Voilà cependant de quel fondement des critiques italiens et quelques personnes mal informées ont voulu conclure les opinions et les sentiments de M. de Lamartine sur l'Italie. Hâtons-nous d'ajouter cependant que la plupart des personnes qui sont tombées dans cette erreur ne connaissaient de l'ouvrage que ce seul passage, et que, le lisant séparé de l'ensemble qui l'explique, et le croyant placé dans la bouche du poëte lui-même, l'accusation pouvait leur paraître plus plausible.
«Rétablissons les faits: l'imprécation du cinquième chant de Child Harold n'a jamais été l'expression des sentiments de M. de Lamartine sur l'Italie. Ces vers ne sont nullement dans sa bouche, ils sont dans la bouche de son héros; et si jamais il a été possible de confondre le héros et l'auteur, et de rendre l'un solitaire des opinions de l'autre, à coup sûr ce n'était pas ici le cas. Child Harold, ou lord Byron, que ce nom désigne toujours, est non-seulement un personnage très-distinct de M. de Lamartine, il en est encore en toute chose l'opposé le plus absolu. Irréligieux jusqu'au scepticisme, fanatique de révolutions, misanthrope jusqu'au mépris le moins déguisé pour l'espèce humaine, paradoxal jusqu'à l'absurde, Child Harold est partout et toujours, dans ce cinquième chant, le contraste le plus prononcé avec les idées, les opinions, les affections, les sentiments de l'auteur français; et peut être M. de Lamartine pourrait-il affirmer avec vérité qu'il n'y a pas dans tout ce poëme quatre vers qui soient pour lui l'expression d'un sentiment personnel. Le genre même de l'ouvrage peut rendre raison d'une pareille dissemblance: ce cinquième chant est, en effet, une continuation de l'œuvre d'un autre poëte, œuvre où cet autre poëte célébrait son propre caractère et ses impressions les plus intimes; sorte de composition où l'auteur doit, plus que tout autre, se dépouiller de lui-même et se perdre dans sa fiction. Ajoutons que ce cinquième chant était même destiné à paraître sous le nom de lord Byron, et comme la traduction d'un fragment posthume de cet illustre écrivain.
«Mais depuis quand un auteur serait-il solidaire des paroles de son héros? Quand lord Byron faisait parler Manfred, le Corsaire ou Lara; quand il mettait dans leur bouche les imprécations les plus affreuses contre l'homme, contre les institutions sociales, contre la Divinité; quand ils riaient de la vertu et divinisaient le crime, a-t-on jamais confondu la pensée du poëte et celle du brigand? et un tribunal anglais s'est-il avisé de venir demander compte à l'illustre barde des opinions du corsaire ou des sentiments de Lara? Milton, le Dante, le Tasse, sont dans le même cas: toute fiction a été de tout temps permise aux poëtes, et aucun siècle, aucune nation ne leur a imputé à crime un langage conforme à leur fiction.
Pictoribus atque poetis
Quid libet audenti semper fuit æqua potestas.
«Mais si l'usage de tous les temps et le bon sens de tous les peuples ne suffisaient pas pour établir ici cette distinction entre le poëte et le héros, M. de Lamartine avait pris soin de l'établir d'avance dans la préface même de son ouvrage. «Il est inutile, dit-il, de faire remarquer que la plupart des morceaux de ce dernier chant de Child Harold se trouvent uniquement dans la bouche du héros que, d'après ces opinions connues, l'auteur français ne pouvait faire parler contre la vraisemblance de son caractère. Satan, dans Milton, ne parle point comme les anges. L'auteur et le héros ont deux langages très-opposés, etc...» (Préface de la première édition d'Harold.)
Lamartine.
CXXIVe ENTRETIEN
FIOR D'ALIZA
(Suite. Voir la livraison précédente).
XLI
«Ce serait en dire assez; mais on dira plus. Lors même que M. de Lamartine aurait écrit en son propre nom, et comme l'expression de ses propres impressions, ce qu'il n'a écrit que sous le nom d'Harold; lors même qu'il penserait de l'Italie et de ses peuples autant de mal que le supposent gratuitement ses adversaires, le fragment cité ne mériterait aucune des épithètes qu'on se plaît à lui donner. En effet, une chose qui, par sa nature, n'offense ni un individu ni une nation, n'est point une injure; jamais une vague déclamation contre les vices d'un siècle ou d'un peuple n'a offensé réellement une nation ou une époque; et jamais ces déclamations, quelque violentes, quelque injustes qu'on les suppose, n'ont été sérieusement reprochées à leurs auteurs; l'opinion, juste en ce point, a senti que ce qui frappait dans le vague était innocent, par là même que cela ne nuisait à personne.
«Plaçons ici une observation plus personnelle. Si le chant de Child Harold était le début d'un auteur complétement inconnu, si la vie et les ouvrages de M. de Lamartine étaient totalement ignorés, on comprendrait plus aisément peut-être l'erreur qui lui fait attribuer aujourd'hui les sentiments qu'il désavoue. Mais s'il perce dans tous ses écrits précédents un goût de prédilection pour une contrée de l'Europe, à coup sûr c'est pour l'Italie: dans vingt passages de ses ouvrages, il témoigne pour elle le plus vif enthousiasme; il ne cesse d'y exalter cette terre du soleil, du génie et de la beauté:
Délicieux vallons, où passa tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde!
(Méditation VIII, 1re édit.)
d'en appeler à ses immortels souvenirs:
Oui, dans ton sein l'âme agrandie
Croit sur tes monuments respirer ton génie?
(Id.)
de célébrer sa gloire et même ses ruines: voyez le morceau intitulé Rome, dédié à la duchesse de Devonshire. Si du poëte nous passons à l'homme, nous voyons que M. de Lamartine a passé en Italie, et par choix, les premières années de sa jeunesse; qu'il y est revenu sans cesse à différentes époques; qu'il y revient encore aujourd'hui. Qu'on rabaisse son talent poétique tant qu'on voudra, il n'y attache pas lui-même plus de prix qu'il n'en mérite; mais si on veut bien lui accorder au moins le bon sens le plus vulgaire et le plus usuel, comment supposera-t-on que si la haine qu'on lui impute était dans son cœur, que s'il avait prétendu exhaler ses propres sentiments en écrivant les imprécations d'Harold, il eût au même moment demandé à être renvoyé dans ce pays qu'il abhorrait, et qu'enfin il fût venu se jeter seul au milieu des ennemis de tout genre que la manifestation de ces sentiments aurait dû lui faire? Qui ne sent l'absurdité d'une pareille supposition, et quel homme de bonne foi, en comparant les paroles du poëte et ses actions, en opposant tous les vers où il exprime sous son propre nom ses propres impressions à ceux où il exprime les sentiments présumés de son personnage, quel homme de bonne foi, disons-nous, pourra suspendre son jugement?
XLII
«Quelle que soit, au reste, la peine que puisse éprouver M. de Lamartine de voir ses intentions si amèrement inculpées, il doit peut-être de la reconnaissance aux auteurs des différents articles où on l'accuse, puisqu'ils le mettent dans la nécessité d'expliquer sa pensée méconnue, et de désavouer hautement les sentiments aussi absurdes qu'injurieux qu'on s'est plu à lui prêter. De ce qu'il y a quelques traits de vérité dans le fragment d'Harold, on veut conclure que ce ne sont point des sentiments feints, et qu'ils expriment la pensée de l'auteur plus que la passion du héros. Oui, sans doute, il y a quelques traits de vérité: et quel peuple n'a pas ses vices? quelle époque n'a pas ses misères? L'Italie seule voudrait-elle n'être peinte que des traits de l'adulation? Il y a quelques traits de vérité; mais l'ensemble du tableau est faux, outré, comme tout tableau qui n'est vu que sous un seul jour, comme toute peinture où l'imagination n'emploie que les couleurs de la prévention et de la haine. Oui, le tableau est faux pour M. de Lamartine. Dans sa fiction, son héros et lui parlent de principes trop opposés pour se rencontrer jamais dans un jugement semblable.
«Mais peut-on admettre, d'ailleurs, que le poëte qui a pu faire les vers de Child Harold soit en même temps assez absurde et assez aveugle à toute évidence pour ne pas rendre une éminente justice à ce que tout le monde entier reconnaît et admire? pour maudire une terre à laquelle la nature et le ciel ont prodigué tous leurs dons, dont l'histoire est encore un des trophées du genre humain? pour dédaigner une langue qu'ont chantée le Dante, Pétrarque et le Tasse; une terre où, dans les temps modernes, toute civilisation et toute littérature ont pris naissance et ont produit la splendeur de Rome sous les Léon X, la culture et l'éclat de Florence sous les Médicis, la puissance merveilleuse de Venise et les plus imposants chefs-d'œuvre que nos âges puissent opposer au siècle de Périclès? comprendre enfin, dans une exécration universelle, le climat, le génie, la langue, le caractère de dix nations des plus heureusement douées par le ciel, et chez lesquelles tant de grands écrivains, tant de nobles caractères semblent renouvelés de siècle en siècle pour protester contre la décadence même de cet empire du monde qu'aucun peuple n'a pu conserver?
«Mais c'est assez. Quelle que soit l'estime que l'on porte à un homme ou à un peuple, le moment de le louer n'est pas celui où l'on est injustement accusé par lui; la justice même en pareil cas ressemblerait à de la crainte. Quoique M. de Lamartine rejette à bon droit ce rôle d'insulteur public qu'on a voulu lui faire jouer malgré lui, il ne veut pour personne, pas même pour une nation, s'abaisser au rôle de suppliant ou à celui d'adulateur: l'un lui messied autant que l'autre. Satisfait d'avoir répondu aux injustes inculpations qu'un de ses écrits a pu malheureusement autoriser jusqu'à ce qu'il se fût expliqué lui-même, il se taira maintenant. Les esprits impartiaux rendront justice aux sentiments de convenances personnelles et politiques qui lui imposent désormais le devoir de ne répondre aux fausses interprétations que par le silence, aux injures littéraires que par l'oubli, aux insultes personnelles que par la mesure et la fermeté que tout homme doit retrouver en soi, quand on en appelle de son talent à son caractère.
«Florence, le 12 janvier 1826.»
CHAPITRE II
XLIII
Pendant le mois que je passai dans mon lit à me guérir de ma blessure, les personnes les plus distinguées de Florence se firent écrire à ma porte, et je compris, par cet empressement, que le pays était satisfait et que la réconciliation était complète. Après ma convalescence, je rendis ces visites; M. Demidoff, le père, qui vivait alors à Florence dans une opulence sans limites, entretenait dans son palais une troupe de comédiens français très-distingués, et un orchestre italien réunissait, une fois par semaine, chez lui, tout ce que la cour, la ville et le corps diplomatique renfermaient de spectateurs. J'y fus particulièrement bien reçu, et son fils, Anatole Demidoff, enfant alors, m'a conservé et témoigné depuis des sentiments survivant à toutes les circonstances heureuses ou malheureuses de ma vie.
L'ancien ambassadeur de Prusse, Luchesini, homme d'une finesse et d'une grâce qui voilaient son habileté consommée, me rappelait au delà des Alpes et des Apennins la figure et la sagacité du prince de Talleyrand. Le marquis de Bombelles était ambassadeur d'Autriche. Fils de M. de Bombelles, émigré français rentré avec le roi et devenu, depuis la mort de sa femme, évêque d'Amiens, il était resté au service de l'empereur François. C'était un homme d'un esprit très-expert et d'un caractère très-agréable, mais d'autant plus hostile à la France que, étant lui-même Français d'origine, il avait plus à cœur de paraître servir son souverain allemand par une opposition innée à tout ce qui pouvait rappeler la constitution semi-révolutionnaire dans le gouvernement de Louis XVIII. Il avait épousé et amené à Florence une jeune et belle Danoise, la fameuse Ida Brown, devenue comtesse de Bombelles, aussi bonne que belle, douée d'une voix et d'un talent musical égaux peut-être aux charmes de madame Malibran, rassemblant presque tous les jours dans son salon les admirateurs passionnés de sa personne et de son art. On en sortait enivré. Sa simplicité candide la défendait contre l'enthousiasme qu'inspiraient sa jeunesse, sa beauté et sa voix. Elle n'éprouvait et n'inspirait que l'amitié. Elle en conçut une très vive pour ma femme et pour moi.
XLIV
Nous dûmes à cette prédilection de la comtesse de Bombelles de la voir quelquefois dans le merveilleux exercice du talent, ou plutôt de l'inspiration qui lui avait valu l'enthousiasme de madame de Staël dans son dernier voyage à Hambourg: les Attitudes. Elle était née grande tragédienne par le geste. Dès l'âge de dix à douze ans, elle avait compris d'elle-même qu'il y avait un langage souverainement expressif dans les poses et dans les attitudes du corps, comme il y en a un dans les sons. La contemplation des tableaux des grands peintres ou des statues des grands sculpteurs, qui gravent, en immortelles attitudes, leur pensée dans l'œil de leurs admirateurs, avait convaincu la jeune fille que l'effet de la beauté vivante ne serait pas moins impressionnant que celui de la beauté morte, et que la chair était au moins l'égale de la pierre, ou du bronze, ou du marbre.
Une révélation de son génie inné lui avait fait imiter sans efforts l'expression des fortes sensations: effroi, amour, contemplation, tristesse, deuil, désespoir, sur le visage et dans la pose du corps, pour produire sur l'œil ce que la poésie dramatique ou épique la plus éloquente produit sur l'imagination la plus sensible.
Pour rendre cet effet aussi agréable qu'il était puissant, il fallait que l'artiste ajoutât à l'intelligence la suprême beauté, afin que l'imagination ravie ne pût pas rêver plus beau que l'image reproduite à ses yeux. La nature en cela n'avait rien laissé à désirer dans les yeux, dans la chevelure, dans les traits, dans les bras, dans tout le galbe enfin de madame de Bombelles. L'inspiration même, qui manquait quelquefois à la figure au repos, reparaissait en elle aussitôt qu'elle oubliait le monde pour s'abandonner à son génie plastique. Ce n'était plus une femme, c'était une passion sous l'idéale beauté; elle ne se livrait à cette inspiration des attitudes que dans l'intimité la plus confidentielle. Le prestige d'une telle exhibition de soi-même eût été trop expressif en public. Le génie lui-même a sa pudeur, surtout quand il a pour organe une femme. Je n'ai jamais vu ailleurs que devant ces statues animées de madame de Bombelles le prodige des attitudes, et je ne l'ai jamais oublié. Son mari est mort, et elle vit maintenant retirée du monde dans quelque asile religieux d'Allemagne. Si elle y pense à ses amis des jours heureux, que mon nom lui revienne et qu'elle se souvienne à son tour de ceux qui l'ont le plus aimée. Le souvenir est la résurrection des jours évanouis.
XLV
J'en trouvai en ce temps-là une autre à Florence dans la présence inattendue de la comtesse Léna, qui était venue passer quelques mois chez son frère, en Toscane, et visiter ses anciens amis. Un long silence l'avait éloignée de moi depuis mon mariage. Elle pensait pouvoir renouer un attachement, passionné d'une part, mais combattu de l'autre. C'était la plus belle et la plus gracieuse des femmes qui m'eût jamais apparu dans ma vie. (Voir sous le nom de Régina le deuxième volume des Confidences.) Telle elle était encore; telle elle fut jusqu'au dernier jour de sa vie, à l'heure où le choléra l'emporta, en 1851, dans sa retraite des environs de Venise où elle s'était réfugiée. Connaissant mes revers après la révolution de 1848, elle m'écrivit pour m'offrir un asile dans le séjour solitaire que sa fidèle amitié me gardait. J'avais des devoirs rigoureux à remplir avant de penser à un repos délicieux, mais coupable. J'étais parti pour Constantinople et Smyrne quand cette invitation m'arriva. Je lui répondis pour la remercier et pour ajourner l'acceptation de son offre. Elle était morte quand ma réponse parvint à son sépulcre.
Elle prit un appartement à Florence, où nous passâmes quelques mois ensemble dans une intimité douce, mais irréprochable, au milieu du petit cercle d'amis et d'admirateurs de sa merveilleuse beauté. Nous nous séparâmes douloureusement quand elle repartit pour Rome. Il y a ainsi dans la vie des apparitions qui auraient pu enchanter l'existence, mais qu'on ne rencontre que trop tôt ou trop tard. La comtesse Léna ne se retrouvera que dans le ciel; elle était trop belle pour cette terre.
XLVI
Le marquis de la Maisonfort quitta Florence au printemps, au moment où la cour de Toscane allait habiter, suivant son usage, Livourne et Pise, où elle avait ses palais. J'y allai moi-même, et je pris à Livourne, non loin du bord de la mer, une belle villa dans un faubourg, entourée de vastes jardins plantés de citronniers et de figuiers. La grande-duchesse allait tous les soirs se promener en voiture à l'Ardenza; cette promenade, la seule qu'il y eût à Livourne, était alors sans ombre, et on ne pouvait y aller qu'au soleil couchant, à l'heure où la brise de mer soufflait la fraîcheur humide des flots sur la plage.
J'y montais moi-même à cheval à cette heure, et je galopais sur la roule solitaire de la maison isolée, qu'avait habitée longtemps lord Byron. Je croyais y revoir son ombre et celle de son amie, la comtesse Guicioli.
Quelquefois je partais le matin avant l'ardeur du jour, et j'allais jusqu'au monastère célèbre de Montenero, lieu de pèlerinage, chez un matelot de la Méditerranée; je laissais mes chevaux de selle dans quelque auberge du Cap, et je me perdais, un album sous le bras, dans les bois de caroubiers et de chênes verts qui en couvraient les pentes. C'est là que j'écrivis en grande partie les Harmonies poétiques et religieuses, qui ne furent imprimées que huit ans après. Le soir, quand je remontais à cheval pour regagner ma villa de Livourne, au soleil baissant, je trouvais quelquefois les deux grandes-duchesses assises, avec leurs enfants, dans le jardin de ma femme, et passant familièrement les heures intimes de la soirée avec nous en causant de poésie et de littérature, comme elles avaient fait avec Schiller et Gœthe, à Weymar.
XLVII
Après tout un été passé ainsi dans l'intimité de ces princesses et du prince, on conçoit aisément que je ne puisse être impartial sur le sort de ces souverains, qui descendaient du trône pour s'entretenir avec un poëte, et pour méditer tout bas le bonheur des peuples qui leur étaient confiés. Cette vie cessa pour reprendre à Florence, l'hiver suivant, après leur séjour à Pise et dans leur villa impériale de Poggio Caiano, aux environs de Florence. J'y fus souvent invité plus tard et j'y dînai dans la salle magnifique où la célèbre Vénitienne Bianca Capello, devenue grande-duchesse par l'amour, expia par le poison son bonheur et celui de son époux.
XLVIII
Le marquis de la Maisonfort m'avait invité à venir à Lucques, où il voulait me présenter au duc de Lucques, fils de la reine d'Étrurie, que Napoléon avait mise sur le trône de Toscane, puis détrônée et reléguée à Lucques. La Restauration y avait rétabli son fils, en attendant le duché de Parme, après Marie-Louise, veuve de Napoléon vivant relégué à Sainte-Hélène.
La duchesse de Parme, Marie-Louise, que j'avais vue en passant à Parme, m'avait paru charmante et bien éloignée de l'affreuse image que les libéraux et les bonapartistes français avaient faite d'elle à Paris. Sa figure aussi douce qu'intelligente, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa taille souple, sa physionomie heureuse sous un voile de mélancolie paisible, plaisaient aux regards impartiaux. Le comte de Neiperg, grand-maître de sa maison et son premier ministre, qu'elle passait pour aimer en secret depuis son retour à Vienne (1814), avait vis-à-vis d'elle la déférence respectueuse qui convenait à sa situation officielle.
Après avoir dîné deux jours à sa table, dans son palais de Parme, elle reconnut en moi en ami de la maison des Bourbons, et elle me conduisit elle-même dans les chambres hautes de son palais pour m'y faire voir, avec une visible indifférence, les reliques de sa grandeur impériale données par la ville de Paris à l'époque de son mariage et de ses couches. Ces monuments de sa dignité forcée, couverts de la poussière du temps, lui rappelaient évidemment des années de splendeur qu'elle eût voulu effacer de sa vie. Je la quittai pour la revoir depuis, tous les ans, avec une impression très-douce et très-admirative qui ne pouvait que s'accroître en la voyant familièrement. C'était une femme pleine de grâce, de simplicité et d'agréments. Parme était heureuse sous cette princesse qui cherchait à consoler ce petit peuple, par son gouvernement, des splendeurs dont elle avait joui et dont elle était déchue en trois ans, d'un règne qui n'avait été qu'un grand orage.
XLIX
Je m'arrêtai à Pise pendant quelques jours pour y admirer les beautés de la cathédrale et du Campo Santo, ce monument de marbre du XIIIe siècle, et les quais magnifiques et solitaires, témoins aujourd'hui muets d'une grandeur évanouie. J'y fis connaissance avec un ami de madame de Staël, l'aimable professeur Rosini, auteur de la Monaca de Monza, avec lequel j'entretins depuis une amitié qui ne s'éteignit qu'à sa mort.
De là, je me rendis à Lucques par une route entrecoupée de riants villages où les pampres déjà jaunissants, suspendus en guirlandes, semaient les bords des fossés de feuilles de vigne et d'oliviers.
Je ne fis que traverser la ville, et je descendis à Saltochio, superbe villa antique qu'habitait le marquis de La Maisonfort, de l'autre côté de la plaine, sur la route des bains. J'y pris possession d'un appartement que voulut bien m'offrir le ministre de France. Nous y fîmes ensemble plus de poésie que de diplomatie. La sérénité limpide de ce beau ciel au commencement de l'automne m'inspira ces mélancolies qui se répandent sur le bonheur même, comme le clair de lune de ces climats sur la nuit d'un beau jour.
En voici une que j'écrivis dès les premiers jours de mon arrivée à Saltochio; je la donne ici avec le commentaire qu'on retrouve dans mes œuvres complètes:
PENSÉE DES MORTS
Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon;
Voilà le vent qui s'élève
Et gémit dans le vallon;
Voilà l'errante hirondelle
Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais;
Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts.
L'onde n'a plus le murmure
Dont elle enchantait les bois;
Sous des rameaux sans verdure
Les oiseaux n'ont plus de voix;
Le soir est près de l'aurore;
L'astre à peine vient d'éclore,
Qu'il va terminer son tour;
Il jette par intervalle
Une lueur, clarté pâle
Qu'on appelle encore un jour.
L'aube n'a plus de zéphire
Sous ses nuages dorés;
La pourpre du soir expire
Sous les flots décolorés;
La mer solitaire et vide
N'est plus qu'un désert aride
Où l'œil cherche en vain l'esquif;
Et sur la grève plus sourde
La vague orageuse et lourde
N'a qu'un murmure plaintif.
La brebis sur les collines
Ne trouve plus le gazon,
Son agneau laisse aux épines
Les débris de sa toison.
La flûte aux accords champêtres
Ne réjouit plus les hêtres
Des airs de joie ou d'amours,
Toute herbe aux champs est glanée:
Ainsi finit une année,
Ainsi finissent nos jours!
C'est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants:
Ils tombent alors par mille,
Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
À l'approche des hivers.
C'est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière
Dieu n'a pas laissés mûrir!
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison;
Et quand je dis en moi-même:
Où sont ceux que ton cœur aime?
Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,
Mon pied le sait: la voilà!
Mais leur essence divine,
Mais eux, Seigneur, sont-ils là?
Jusqu'à l'indien rivage
Le ramier porte un message
Qu'il rapporte à nos climats;
La voile passe et repasse:
Mais de son étroit espace
Leur âme ne revient pas.
Ah! quand les vents de l'automne
Sifflent dans les rameaux morts,
Quand le brin d'herbe frissonne,
Quand le pin rend ses accords,
Quand la cloche des ténèbres
Balance ses glas funèbres,
La nuit, à travers les bois,
À chaque vent qui s'élève,
À chaque flot sur la grève,
Je dis: N'es-tu pas leur voix?
Du mois, si leur vois si pure,
Est trop vague pour nos sens,
Leur âme en secret murmure
De plus intimes accents;
Au fond des cœurs qui sommeillent,
Leurs souvenirs qui s'éveillent
Se pressent de tous côtés,
Comme d'arides feuillages
Que rapportent les orages
Au tronc qui les a portés.
C'est une mère ravie
À ses enfants dispersés,
Qui leur tend, de l'autre vie,
Ces bras qui les ont bercés;
Des baisers sont sur sa bouche;
Sur ce sein qui fut leur couche
Son cœur les rappelle à soi;
Des pleurs voilent son sourire,
Et son regard semble dire:
«Vous aime-t-on comme moi?»
C'est une jeune fiancée
Que, le front ceint du bandeau,
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau:
Triste, hélas! dans le ciel même,
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,
Et lui dit: «Ma tombe est verte.
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu? Je n'y suis pas!»
C'est un ami de l'enfance
Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuyer notre cœur.
Il n'est plus; notre âme est veuve,
Il nous suit dans notre épreuve,
Et nous dit avec pitié:
«Ami, si ton âme est pleine,
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié?»
C'est l'ombre pâle d'un père
Qui mourut en nous nommant;
C'est une sœur, c'est un frère
Qui nous devance un moment.
Sous notre heureuse demeure,
Avec celui qui les pleure,
Hélas! ils dormaient hier!
Et notre cœur doute encore,
Que le ver déjà dévore
Cette chair de notre chair!
L'enfant dont la mort cruelle
Vient de vider le berceau,
Qui tomba de la mamelle
Au lit glacé du tombeau;
Tous ceux enfin dont la vie,
Un jour ou l'autre ravie,
Emporte une part de nous,
Murmurent sous la poussière:
«Vous qui voyez la lumière,
De nous vous souvenez-vous?»
Ah! vous pleurer est le bonheur suprême,
Mânes chéris de quiconque a des pleurs!
Vous oublier, c'est s'oublier soi-même:
N'êtes-vous pas un débris de nos cœurs?
En avançant dans notre obscur voyage,
Du doux passé l'horizon est plus beau:
En deux moitiés notre âme se partage,
Et la meilleure appartient au tombeau!
Dieu de pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères!
Toi que leur bouche a si souvent nommé,
Entends pour eux les larmes de leurs frères!
Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé!
Ils t'ont prié pendant leur courte vie,
Ils ont souri quand tu les as frappés!
Ils ont crié: «Que ta main soit bénie!»
Dieu, tout espoir, les aurais-tu trompés?
Et cependant pourquoi ce long silence?
Nous auraient-ils oubliés sans retour?
N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense!
Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour?
Mais s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,
S'ils nous disaient comment ils sont heureux,
De tes desseins nous devancerions l'heure;
Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière
Répand un jour plus durable et plus doux?
Vont-ils peupler ces îles de lumière?
Ou planent-ils entre le ciel et nous?
Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme?
Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,
Ces noms de sœur, et d'amante, et de femme?
À ces appels ne répondront-ils pas?
Non, non, mon Dieu! si la céleste gloire
Leur eût ravi tout souvenir humain,
Tu nous aurais enlevé leur mémoire:
Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?
Ah! dans ton sein que leur âme se noie!
Mais garde-nous nos places dans leur cœur.
Eux qui jadis ont goûté notre joie,
Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?
Étends sur eux la main de ta clémence!
Ils ont péché: mais le ciel est un don!
Ils ont souffert: c'est une autre innocence!
Ils ont aimé: c'est le sceau du pardon.
Ils furent ce que nous sommes,
Poussière, jouet du vent;
Fragiles comme des hommes,
Faibles comme le néant!
Si leurs pieds souvent glissèrent,
Si leurs lèvres transgressèrent
Quelque lettre de ta loi,
Ô Père, ô Juge suprême,
Ah! ne les vois pas eux-mêmes;
Ne regarde en eux que toi!
Si tu scrutes la poussière,
Elle s'enfuit à ta voix;
Si tu touches la lumière,
Elle ternira tes doigts;
Si ton œil divin les sonde,
Les colonnes de ce monde
Et des cieux chancelleront;
Si tu dis à l'innocence,
«Monte et plaide en ma présence!»
Tes vertus se voileront.
Mais, toi, Seigneur, tu possèdes
Ta propre immortalité;
Tout le bonheur que tu cèdes
Accroît ta félicité.
Tu dis au soleil d'éclore,
Et le jour ruisselle encore!
Tu dis au temps d'enfanter,
Et l'éternité docile,
Jetant les siècles par mille,
Les répand sans les compter!
Les mondes que tu répares
Devant toi vont rajeunir,
Et jamais tu ne sépares
Le passé de l'avenir.
Tu vis! et tu vis! Les âges,
Inégaux pour tes ouvrages,
Sont tous égaux sous ta main;
Et jamais ta voix ne nomme,
Hélas! ces trois mots de l'homme:
Hier, aujourd'hui, demain!
Ô Père de la nature,
Source, abîme de tout bien,
Rien à toi ne se mesure:
Ah! ne te mesure à rien!
Mets, ô divine clémence,
Mets ton poids dans la balance,
Si tu pèses le néant!
Triomphe, ô vertu suprême,
En te contemplant toi-même!
Triomphe en nous pardonnant.
L
COMMENTAIRE
DE LA PREMIÈRE HARMONIE
Cela fut écrit à la villa Ludovisi, dans la campagne de Lucques, pendant l'automne de 1825. La campagne de Lucques est l'Arcadie de l'Italie. En quittant Pise et ses monuments de marbre blanc étincelant sous son ciel bleu, qui font de cette ville un musée en plein soleil, on s'enfonce dans des gorges fertiles, où l'olivier, le figuier, le grenadier, le maïs oriental, le peuplier, l'if poudreux, la vigne grimpante, inondent la campagne de végétation. Bientôt ces vallées s'élargissent, et deviennent un bassin de quelques lieues de circonférence, dont la ville de Lucques occupe le centre. Ses remparts, ses clochers, ses tours, les toits crénelés de ses palais jaillissent du sein des arbres, c'est une Florence en miniature. Mais aussitôt qu'on a traversé la capitale, on découvre, sur le penchant des montagnes, une nature infiniment plus accidentée, plus ombragée, plus arrosée, plus creusée, plus étagée, plus alpestre, plus apennine, que la nature en Toscane: les cimes, voilées de châtaigniers et dentelées de roches, se perdent en une hauteur immense dans le ciel. Des ermitages, des couvents, des hameaux, des maisons de chevriers isolées, éclatent de blancheur, au milieu des figuiers et des caroubiers presque noirs, sur chaque piédestal de rocher, au bord écumant de chaque cascade. Au-dessous, cinq ou six villas majestueuses sont assises sur des pelouses entourées de cyprès, précédées de colonnades de marbre entrevues derrière la fumée des jets d'eau; elles dominent la plaine de Lucques d'un côté, et de l'autre elles s'adossent aux flancs ombragés des montagnes. Des chemins étroits, encaissés par les murs des podere et par le lit des torrents, mènent en serpentant à ces villas, où les grands seigneurs de Florence, de Pise, de Lucques, et les ambassadeurs étrangers passent dans les plaisirs les mois d'automne.
J'habitais un de ces magiques séjours; je gravissais souvent, le matin, les sentiers rocailleux qui mènent au sommet de ces montagnes, d'où l'on aperçoit les maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien n'était triste alors dans ma vie, rien vide dans mon cœur; un soleil répercuté par les cimes dorées des rochers m'enveloppait; les ombres des cyprès et des vignes me rafraîchissaient; l'écume des eaux courantes et leurs murmures m'entretenaient; l'horizon des mers m'élargissait le ciel, et ajoutait le sentiment de l'infini à la voluptueuse sensation des scènes rapprochées que j'avais sous les pieds; l'amitié, l'amour, le loisir, le bonheur, m'attendaient au retour à la villa Ludovisi. Je ne rencontrais sur les bords des sentiers que des spectacles de vie pastorale, de félicité rustique, de sécurité et de paix. Des paysages de Léopold Robert, des moissonneurs, des vendangeurs, des bœufs accouplés ruminant à l'ombre, pendant que les enfants chassaient les mouches de leurs flancs avec des rameaux de myrte; des muletiers ramenant aux villages lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans un des paniers; de jeunes filles dignes de servir de type à Raphaël, s'il eût voulu diviniser la vie et l'amour, au lieu de diviniser le mystère et la virginité; des fiancés, précédés des pifferari (joueurs de cornemuse), allant à l'église pour faire bénir leur félicité; des moines, le rosaire à la main, bourdonnant leurs psaumes comme l'abeille bourdonne en rentrant à la ruche avec son butin; des frères quêteurs, le visage coloré de soleil et de santé, le dos plié sous le fardeau de pain, de fruits, d'œufs, de fiasques d'huile et de vin, qu'ils rapportaient au couvent; des ermites assis sur leurs nattes au seuil de leur ermitage ou de leur grotte de rocher au soleil, et souriant aux jeunes femmes et aux enfants qui leur demandaient de les bénir, voilà les spectacles de cette nature; il n'y avait là rien pour la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui me ramena donc à cette pensée? Je n'en sais rien; j'imagine que ce fut précisément le contraste, l'étreinte de la volupté sur le cœur qui le presse trop fort, et qui en exprime trop complétement la puissance de jouir et d'aimer, et qui lui fait sentir que tout va finir promptement, et que la dernière goutte de cette éponge du cœur qui boit et qui rend la vie, est une larme. Peut-être cela fut-il simplement la vue d'un de ces beaux cyprès immobiles se détachant en noir sur le lapis éclatant du ciel, et rappelant le tombeau.
LI
Quoi qu'il en soit, j'écrivis les premières strophes de cette harmonie aux sons de la cornemuse d'un pifferaro aveugle, qui faisait danser une noce de paysans de la plus haute montagne sur un rocher aplani pour battre le blé, derrière la chaumière isolée qu'habitait la fiancée; elle épousait un cordonnier d'un hameau voisin, dont on apercevait le clocher un peu plus bas, derrière une colline de châtaigniers. C'était une des plus belles jeunes filles des Alpes du midi qui eût jamais ravi mes yeux; je n'ai retrouvé cette beauté accomplie, à la fois idéale et incarnée, que dans la race grecque ionienne, sur la côte de Syrie. Elle m'apporta des raisins, des châtaignes et de l'eau glacée pour ma part de son bonheur; je remportai, moi, son image. Encore une fois, qu'y avait-il là de triste et de funèbre? Eh bien! la pensée des morts sortit de là. N'est-ce pas parce que la mort est le fond de tout tableau terrestre, et que la couronne blanche sur ses cheveux noirs me rappela la couronne blanche sur un linceul? J'espère qu'elle vit toujours dans son chalet adossé à son rocher, et qu'elle tresse encore les nattes de paille dorée en regardant jouer ses enfants sous le caroubier, pendant que son mari chante, en cousant le cuir à sa fenêtre, la chanson du cordonnier des Abruzzes:
«Pour qui fais-tu cette chaussure? Est-ce une sandale pour le moine? est-ce une guêtre pour le bandit? est-ce un soulier pour le chasseur?
«C'est une semelle pour ma fiancée, qui dansera la tarentelle sous la treille, au son du tambour orné de grelots. Mais, avant de la lui porter chez son père, j'y mettrai un clou plus fort que les autres, un baiser sous la semelle de ma fiancée!
«J'y mettrai une paillette plus brillante que toutes les autres, un baiser sous le soulier de mon amour!
«Travaille, travaille, calzolaïo!»
CHAPITRE III
LII
Ce n'est pas un poëme, ce n'est pas non plus un roman, c'est le récit d'une promenade que je fis, cette année, dans les montagnes de Lucques. Je l'écrivis alors en note dans mes souvenirs de poëte pour faire peut-être un jour un sujet vrai de poëme d'une aventure réelle, telle que Graziella, qu'on a tant aimée, ou que Geneviève, qui a fait verser tant de larmes aux cœurs simples.
Je dois avouer aussi que la beauté candide, et cependant incomparable, de la jeune fille ou femme qui fut, bien à son insu, l'héroïne de cette histoire, me resta profondément gravée dans les yeux, que mes yeux ne purent jamais l'oublier, et que toutes les fois qu'une apparition céleste de jeune fille ici-bas me frappa depuis, soit en Italie, soit en Grèce, soit en Syrie, je me suis demandé toujours: «Mais est-elle aussi délicate, aussi virginale, aussi impalpable que Fior d'Aliza, de Saltochio?» Voilà pourquoi les temps et les événements m'ayant enlevé le loisir d'écrire en vers, comme Jocelyn, cette simple et touchante aventure, je l'écris en prose, et je demande pardon à mes lecteurs de ne pas en avoir fait un poëme; mais, vers ou prose, tout s'oublie et tout s'anéantit en peu d'années ici-bas, il suffit d'avoir noté, à quoi bon écrire? On voit bien, du reste, que rien ici ne sent l'effet ou la prétention de l'invention, et que cela est vrai comme la nature. Laissez-moi donc l'insérer tel quel dans mes confidences de cette année. Ce qui nous émeut fortement, ce qui revient perpétuellement dans notre mémoire, fait partie de notre vie. Voici la chose.
LIII
En ***, je passai l'été à Saltochio, délicieuse et pompeuse villa des environs de Lucques, qu'on avait louée à l'ambassadeur de France, à ***. J'en sortais souvent seul, le matin, pour aller, dans les hautes montagnes de ce pays enchanté, chercher des points de vue et des paysages; je ne m'attendais certainement pas à rencontrer de point de vue sur le cœur humain, ni des poëmes en nature ou en action qui me feraient penser toute ma vie, comme à un songe, à la plus divine figure et à la plus mélancolique aventure qu'un poëme eût jamais fait lever devant moi. C'est pourtant ce qui m'arriva.
Un jour d'été, de très-grand matin, je sortis du parc, des lits d'eau, des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis les collines opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques; mon chien me suivait par amitié, et je portais mon fusil par contenance, car dès ce temps-là je ne tuais pas ce qui jouit de la vie. La beauté sereine du temps m'engagea à monter beaucoup plus haut, jusque dans la montagne. J'abandonnai les villages, les maisons, les champs cultivés et je m'égarai pendant trois heures dans les ravins pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j'en sortis pour monter encore. J'apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute entièrement solitaire sur le penchant d'un étroit vallon vert, sous d'énormes châtaigniers. J'avais besoin de me reposer un moment, et de m'abreuver à une source. J'entendais un léger suintement d'eau filtrer dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres noires des châtaigniers velouter un peu le rocher, derrière la maison; j'y montai pour jouir de deux bienfaits inespérés de la saison: de l'eau et du frais.
LIV
En tournant sans bruit le site de la maison, bâtie à moitié dans le rocher, je m'arrêtai comme frappé d'une apparition soudaine: c'était une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins à une jeune fille, qui donnait à téter à un bel enfant de cinq ou six mois. Non, je n'essayerai pas de vous la décrire; il n'y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Elle était debout, les pieds nus, plus blancs et plus délicats que les cailloux qui sortent de la source; sa robe, à gros plis noirs perpendiculaires, tombait avec majesté sur ses chevilles; son corset rouge à demi délacé laissait l'enfant sucer le lait et le répandre de sa bouche rieuse, comme un agneau désaltéré qui joue avec le pis de la brebis, ou comme un enfant qui trouble la source avec ses petites mains après avoir bu. Elle ne me voyait pas, caché à demi que j'étais par l'angle du rocher sur lequel était bâtie la maison. Je retenais ma respiration pour mieux contempler cette divine figure; elle ressemblait à une belle villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette à la source, au lever du jour, derrière le jardin. Elle faisait semblant d'allaiter l'enfant d'une sœur plus âgée qu'elle (je le supposais du moins). Puis elle peignait négligemment les longues tresses blondes de ses cheveux, tantôt recouvrant l'enfant et elle comme d'un voile, tantôt relevés et rattachés à son front, avec des bouquets d'œillets rouges et de giroflées autour de sa tempe.
Quand cette première toilette, qui annonçait un jour de fête, fut finie, elle s'assit à terre, sous le grand châtaignier, et roulant avec des éclats de rire mutuels son bel enfant nu sur le lit de feuilles, elle jouait avec lui comme une biche avec son faon nouveau-né. Toute la voûte des feuilles résonnait de leurs cris, car ils se croyaient seuls dans la nature:
Mi rivedrai
Ti revedro
Di tuo bel rai,
Mi pascero!
chantait-elle en entrecoupant son air de baisers et d'éclats de rire, comme quelqu'un qui pense à revoir et à être revue avec une égale ivresse, le soir de ce beau jour qui commence si bien.
LV
À ce moment où je me noyais en silence dans l'admiration de cette jeune fille, la plus séduisante que j'eusse encore vue, déjà semblable à une mère, à un âge où elle devait grandir encore, et réunissant sur sa figure l'amour badin de la sœur à la tendre sollicitude de la mère, mon chien, qui revenait d'un arrêt, se précipita avec fougue vers moi et me fit apercevoir de la jeune fille. Elle jeta un cri, se leva d'un bond en emportant son enfant, et voulut s'enfuir.
—Ne fuyez pas, lui dis-je avec respect, c'est à moi de m'éloigner, puisque ma présence inattendue dans ce lieu trouble vos yeux et aussi ceux de ce bel enfant à qui ma vue fait détourner la tête vers votre épaule.
—Non, seigneur, me répondit-elle en rajustant son corset rouge sur sa poitrine; pardonnez, je me croyais seule et je faisais participer mon nourrisson au bonheur qui nous attend ce soir. Je passais le temps qui sera si long aujourd'hui!
LVI
Elle me pria d'entrer pour me rafraîchir un moment, m'assurant que son père aveugle et sa tante seraient heureux dans un tel jour de pouvoir m'offrir l'hospitalité.
—Car les hôtes de ces solitudes sont bien rares, et il faut bien s'en défier, ajouta-t-elle avec grâce; mais il y en a dont l'arrivée porte bonheur à une maison.
En parlant ainsi, elle tourna l'angle du petit jardin, et, m'annonçant à son père, elle me fit entrer dans la masure.
LVII
Après les premiers compliments et les premières excuses, ces braves gens, chez qui tout respirait un air d'indigence, mais un air de fête, m'offrirent, sur une table de bois très-propre, un repas champêtre: de belles châtaignes conservées en automne dans leur seconde écorce et bouillies dans du lait de chèvre, du fromage, du pain de couvent très-blanc et très-savoureux, de l'eau de la source. J'avais une gourde dans mon havre-sac, j'en voulus faire goûter à la jeune mère; elle y trempa ses lèvres avec complaisance, et, les détournant bientôt avec répugnance:
—Je n'ai jamais bu que de l'eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de mon enfant.
Je n'osai pas l'interroger sur sa maternité précoce; mais on voyait qu'elle n'avait pas à rougir. Le vieillard but à sa place.
—Il y a longtemps que j'en ai perdu le goût, dit-il.
—Vous n'êtes donc pas riches? lui dis-je.
—Oh! non, dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.
—Oh! nous l'avons été, s'écria la mère.
—Oh! oui, reprit la jeune femme, nous l'avons été; tenez, regardez ce champ de maïs, ce petit enclos où les vignes et les figuiers rampent contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les supporter; ce petit pré, au fond du ravin à gauche, qui nourrit deux vaches, et ce bois de jeunes châtaigniers et de lauriers sauvages, qui descend d'en haut vers le pré: tout cela a été à nous. Mais le rocher, le châtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s'étendent et que son ombre porte, et ce verger entre ces pierres grises avec ces vingt pas d'herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout cela est à nous; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoyé d'autres petites bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.
LVIII
—Cinq? dis-je à la jeune femme, mais je n'en vois que quatre en comptant le petit enfant que vous allaitez.
—Oh! oui, dit la vieille mère, mais il y en a un que vous ne voyez pas et que nous voyons nous, tout comme s'il était là, et à qui nous laissons sa place vide autour de la table.
À ces mots, la jeune mère se leva, pressa son enfant contre son cœur d'un mouvement sensible et presque convulsif, tourna ses yeux humides du côté de la mer et les essuya avec la manche de sa veste verte.
—C'est Hyeronimo qu'elles veulent dire, monsieur, dit le vieillard; c'est mon fils et mon apprenti. Il est en mer.
—Est-il donc matelot? demandai-je.
—Oh! non, monsieur; il l'est et il ne l'est pas. Mais ce serait trop long à vous raconter; vous devez avoir besoin de dormir. Ah! le pauvre garçon, il aime trop le châtaignier pour cela.
—Mais, à propos de châtaignier, dis-je, comment se fait-il que, si vous aimez tant de père en fils cet arbre nourricier de la famille, vous ayez creusé à coups de hache dans son tronc ce grand creux où l'on voit encore l'empreinte du fer dont vous l'avez si cruellement frappé, au risque de le faire écrouler avec son dôme immense et ses branches étendues sur votre chaumière?
—Ah! c'est une longue et triste histoire; monsieur, me dirent-ils tous à la fois; le bon Dieu et la Madone l'ont sauvé par miracle, et il nous a sauvés avec lui, mais cela n'importe pas plus que le nid de corneilles qui a été sauvé, ce soir-là, avec l'arbre, et dont les petits seraient tombés à terre avec lui. N'en parlons plus; cela nous ferait trop serrer le cœur.
LIX
—Non, non! dis-je avec une curiosité qui venait de bonne intention, parlons-en, à moins que cela ne vous fasse trop d'angoisse. Je suis jeune encore, mais j'ai toujours aimé, dès mon enfance, à pleurer avec ceux qui pleurent, plus qu'à rire avec ceux qui rient; si vous ne voulez pas me dire toute l'histoire aujourd'hui, vous me la direz demain, car je n'ai rien qui me presse, et si j'étais pressé, quelque chose encore me retiendrait ici que je ne puis pas définir.
En parlant ainsi, je jetai involontairement un coup d'œil à la dérobée sur l'angélique figure de la jeune mère, qui était allée donner le sein à son enfant sur le seuil de la cabane. Jamais beauté si pure et si rayonnante n'avait fasciné mes yeux: une apparition du ciel à travers le cristal de l'air des montagnes, la fraîcheur du matin, un fruit d'été sur une branche, une joie céleste à travers une larme, une larme d'enfant devenue perle en tombant des cils; puis ces quatre âges de la vie sous un même arbre: l'aïeule, le père, la jeune épouse, l'enfant à la mamelle; ces pauvres animaux domestiques: le chien, les chèvres, les colombes, les poussins sous l'aile de la poule, les lézards courant avec un léger bruit sous les feuilles sèches du toit. Cette scène me fascinait.
Nous soupâmes.
LX
Après le souper, je demandai timidement, en regardant tour à tour l'aïeule, le père, la fille, le récit qui m'avait été promis pour m'expliquer la profonde blessure du châtaignier.
—Ah! moi, je ne saurais pas dire, je pleurerais trop, dit la vieille femme.
—Ah! moi, je n'oserais pas, je suis trop jeune pour tout savoir et trop innocente pour savoir bien raconter, dit la sposa.
—Parlez donc, vous, père, dirent-elles toutes deux.
LXI
—Ah bien! non, dit le père; mais parlons chacun à notre tour, et disons chacun ce dont nous nous souvenons; ainsi le voyageur saura tout par la bouche même de celui qui aura vu, connu et senti la chose.