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Cours familier de Littérature - Volume 21 cover

Cours familier de Littérature - Volume 21

Chapter 64: II
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About This Book

An assemblage of literary essays reflects on the character and reception of great writers, concentrating on Goethe through Eckermann's conversations and contrasting him with Voltaire. The author considers devotion shown by disciples, traces Goethe's persistent creativity, and offers close readings of Werther as a profound expression of melancholic passion and Faust as a vast drama of good, evil, temptation, and redemption. Scenes and figures such as Marguerite and Méphistophélès illustrate moral descent, repentance, and metaphysical resolution. The essays also treat the nature of immortality in literature, the relation between spirit and genius, and how individual masterpieces differ from prolific but lighter works.

«La nature cherche à se procurer ce qu'il y a de précieux et de beau, et elle a horreur de ce qui est vil et grossier; mais la grâce se plaît aux choses simples et abjectes, ne dédaigne point ce qu'il y a de plus dur, et ne refuse pas de porter les habits les plus usés.

«La nature envisage les biens temporels, se réjouit de ses gains sur la terre, s'attriste d'une perte, s'irrite de la moindre parole injurieuse; mais la grâce envisage les biens éternels, ne s'attache point aux choses temporelles, ne se trouble point des plus grandes pertes, et ne s'irrite point des paroles les plus dures, parce qu'elle met son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

«La nature est avide et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle aime les choses en propre et pour son usage particulier: la grâce, au contraire, est charitable et communique ce qu'elle a, ne veut rien en propre, se contente de peu, et juge qu'il est plus heureux de donner que de recevoir.

«La nature a du penchant pour les créatures, pour sa propre chair, pour les vanités et pour les courses oiseuses; mais la grâce porte à Dieu et à l'exercice des vertus, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, retranche les allées et venues, rougit de paraître en public.

«La nature est bien aise d'avoir quelque consolation extérieure pour contenter ses sens; mais la grâce cherche à se consoler en Dieu seul, et à mettre tout son plaisir dans le souverain bien, de préférence à tous les biens visibles.

«La nature fait tout pour son profit et son utilité propre; elle ne peut rien faire gratuitement, mais elle espère obtenir pour ses bienfaits quelque chose d'équivalent ou de meilleur, ou des louanges ou de la faveur, et elle désire qu'on fasse grand cas de ce qu'elle fait et de ce qu'elle donne: la grâce, au contraire, ne recherche aucun avantage temporel; elle ne demande d'autre récompense que Dieu seul, et elle ne souhaite, des biens temporels les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir à l'acquisition des biens éternels.

«La nature se fait un plaisir d'avoir beaucoup d'amis et de parents, elle se glorifie d'un rang et d'une naissance illustres, elle est complaisante envers les grands, elle flatte les riches, elle applaudit à ses semblables: mais la grâce aime jusqu'à ses ennemis, et ne s'enfle point du grand nombre de ses amis; elle ne fait cas ni du rang, ni de la naissance, si une plus grande vertu ne les accompagne; elle favorise le pauvre plutôt que le riche; elle s'intéresse plus à l'homme innocent qu'à l'homme puissant; elle partage la joie de l'homme sincère, et non celle du trompeur, et elle exhorte toujours les bons à rechercher avec ardeur les qualités les plus parfaites, et à se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

«La nature se plaint bientôt de ce qui lui manque et de ce qui lui fait de la peine: la grâce supporte constamment la pauvreté.

«La nature rapporte tout à elle même, elle ne combat et ne dispute que pour ses intérêts: mais la grâce rapporte toute chose à Dieu, qui en est la source; elle ne s'attribue aucun bien et ne s'arroge rien avec présomption; elle ne conteste point, et ne préfère point son avis à celui des autres; mais elle soumet tous ses sentiments et toutes ses lumières à la sagesse éternelle et au jugement de Dieu.

«La nature cherche à savoir les secrets et à entendre des nouvelles; elle aime à se produire au dehors et à s'assurer de beaucoup de choses par le témoignage des sens; elle désire d'être connue et de faire des choses qui puissent lui attirer des louanges et de l'admiration: mais la grâce ne se soucie point d'apprendre des choses nouvelles ou curieuses, parce que tout cela vient de la corruption du vieil homme; n'y ayant rien de nouveau ni de durable sur la terre; elle enseigne donc à réprimer les sens, à éviter la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher avec humilité tout ce qui pourrait être loué et admiré, et à rechercher en toutes choses et dans toutes les sciences l'utilité qui en peut revenir, ainsi que l'honneur et la gloire de Dieu; elle ne veut point qu'on parle avantageusement d'elle ni de ce qui la touche; mais elle souhaite que Dieu soit béni dans tous ses dons, comme celui qui les répand tous par pure charité.

«Cette grâce est une lumière surnaturelle et un don spécial de Dieu, et proprement le sceau des élus et le gage du salut éternel, puisqu'elle élève l'homme des choses de la terre à l'amour des choses du ciel, et, de charnel qu'il était, le rend vraiment spirituel. Plus donc la nature est assujettie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par ces nouvelles influences, l'homme intérieur se reforme pour devenir une plus parfaite image de Dieu.

«Qu'est-ce que reposer en Dieu comme en sa dernière fin? C'est ne désirer, ne chercher et n'aimer que lui, c'est tout faire et tout souffrir pour lui; c'est acquiescer en tout à sa volonté; c'est ne vouloir que ce qu'il veut; c'est ne s'égarer et ne se détourner jamais de la voie de sa volonté; c'est enfin mettre son bonheur et son repos à le contenter, sans chercher à être content soi-même: mais cette conduite est contraire à la nature, et la grâce seule peut y parvenir.

«La nature a toujours pour fin de se satisfaire elle-même, et la grâce nous porte toujours à nous faire violence.

«La nature ne veut ni mourir, ni se captiver, ni être assujettie; la grâce, au contraire, fait que l'âme se captive, se retient et s'assujetti à ce qui lui est le plus dur et le plus contraire.

«La nature veut toujours dominer sur les autres; la grâce fait qu'une âme s'humilie sous la main toute-puissante de Dieu.

«La nature travaille toujours pour son propre intérêt, pour se contenter et pour s'établir; mais la grâce ne travaille que pour l'intérêt de Dieu, et veille incessamment sur les mouvements du cœur, pour le préserver du péché.

«La nature se plaît à l'estime et aux louanges des hommes, qu'elle croit mériter: la grâce fait qu'on s'en croit toujours indigne, et qu'on rapporte à Dieu l'honneur de toutes choses; et elle est si délicate sur ce point, qu'elle ne permet pas à une âme humble et fidèle le moindre retour volontaire de vanité sur elle-même, de peur qu'elle n'ait quelque complaisance du bien qu'elle fait.

«C'est quelque chose de grand que d'être même le plus petit dans le royaume de Dieu, où tous sont grands parce que tous y sont les enfants de Dieu!... Oh! que les humbles possèdent la véritable joie!... Gloire aux derniers! heureux ceux qui pleurent!»

Voilà les principales maximes de ce petit livre. Il condense en quelques pages la philosophie pratique des hommes de tous les climats et de tous les pays, qui ont cherché, souffert, conclu et prié dans leurs larmes depuis que la chair souffre et que la pensée réfléchit. Voilà la philosophie de la réalité, en opposition avec la philosophie des rêves.

La philosophie de la jouissance porte un défi impuissant à la douleur, et rit entre deux sanglots; la philosophie du progrès indéfini, pour se venger du monde présent, transforme le monde futur en une vallée de délices.

La philosophie réelle ne défie pas la douleur, elle ne la nie pas: elle s'y plonge comme dans un feu d'expiation, de régénération ou d'épreuve. Elle s'enveloppe de sa douleur même, en la sentant avec la chair, mais en la surmontant avec l'esprit, et en y voyant le titre de sa félicité future. Elle s'associe, sans le connaître, au mystère de la volonté divine sur l'homme, et, par cette association surnaturelle, elle participe pour ainsi dire à l'impassibilité, à la sainteté et à la divinité de la volonté de la Providence. Ce gouvernement occulte, mais sacré, de la créature, voilà le seul progrès et la seule transformation assurés de la destinée humaine ici-bas, car l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa condition mortelle: c'est de la sanctifier; l'homme n'a qu'un moyen de transformer sa nature: c'est de la diviniser; l'homme n'a qu'un moyen de diviniser sa volonté: c'est de l'unir par l'humilité résignée et laborieuse à la volonté divine, et, d'homme qu'il est par la chair, de vouloir avec Dieu par l'esprit ce que Dieu lui-même veut en lui!

XII

Le livre qui contient cette philosophie dans les temps modernes nous semble une des plus hautes expressions de l'esprit humain par la parole écrite. Nous ne savons pas si le Verbe du ciel aura de plus sublimes révélations et de plus pénétrantes consolations pour l'âme. Nous ne le croyons pas.

On lui reproche un excès de mysticisme. Nous ne le lui reprocherons pas. L'homme est une créature mystique, et, si c'est quelquefois son délire, c'est souvent aussi sa grandeur. Le mysticisme n'est que le crépuscule des vérités surnaturelles qui ne sont pas encore levées sur l'horizon de notre âme, mais qui répandent déjà une lueur entre la lumière divine et les ténèbres d'ici-bas. L'homme de désir et d'espérance élève involontairement ses regards vers cette lueur crépusculaire, pendant que le vulgaire regarde en bas. Les astronomes, qui veillent la nuit au sommet des tours, découvrent les astres; les mystiques entrevoient les vérités de l'autre monde à travers leurs larmes d'extase et du haut de leur exaltation! Il faut les plaindre quelquefois et les envier souvent; plus ils sont loin de la terre, plus ils sont près de Dieu.

XIII

On sent la portée idéale, philosophique et sainte de Gerson dans cette opposition entre la nature et la grâce. Mais il y a deux choses qu'on ne sent pas avec la même évidence: c'est la vérité et l'onction; la vérité, qui est la force; l'onction, qui est la grâce des paroles. Donnons-en quelques exemples:

«La multitude des paroles ne rassasie point l'âme.

«Ne vous élevez point en vous-même; avouez plutôt votre ignorance.

«Aimez à vivre inconnu et à n'être compté pour rien.

«La science la plus haute, c'est la connaissance exacte du mystère de vous-même.»

XIV
DE LA DOCTRINE DE VÉRITÉ.

«Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

«Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.

«À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement de Dieu on ne nous reprochera point d'avoir ignorées?

«C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour s'appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.

«Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces?

«Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

«Tout vient de ce Verbe unique: de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est lui qui parle au-dedans de nous.

«Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.

«Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son cœur demeurera dans la paix de Dieu.

«Ô vérité, qui êtes Dieu! faites que je sois avec vous, dans un amour éternel.

«Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre; en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux.

«Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures soient dans le silence devant vous: parlez-moi vous seul.

«Plus un homme est recueilli en lui-même et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.

«Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.

«Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de votre cœur?

«L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au-dedans de lui tout ce qu'il doit faire au dehors; il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, aux désirs d'une inclination vicieuse; mais il les soumet à la règle d'une droite raison.

«Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre?

«C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le bien.

«Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection; et nous ne voyons rien qu'à travers une certaine obscurité.

«L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu, que les recherches profondes de la science.

«Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose; car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie sainte.

«Mais, parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.

«Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.

«Certes au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.

«Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur science?

«D'autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux.

«Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.

«Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

«Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science et par l'oubli du service de Dieu!

«Et, parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans leurs pensées.

«Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

«Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui les hommes du monde ne sont qu'un pur néant.

«Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de la boue toutes les choses de la terre.

«Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.»

XV
DE L'AVANTAGE DE L'ADVERSITÉ.

«Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l'homme à son cœur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son espérance en aucune chose du monde.

«Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humble et à nous prémunir contre la vaine gloire.

«Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du cœur, quand les hommes au dehors nous rabaissent et pensent mal de nous.

«C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.

«Lorsque, avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.

«Alors il s'attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu'il souffre.

«Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps et il souhaite que la mort arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Dieu.

«Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de ce monde.»

Voyez comme il développe cette maxime dans les chapitres suivants:

XVI

«Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux, qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.

«Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les nécessités du corps.

«Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.

«Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!

«Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le nécessaire en travaillant, ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.

«Ô cœurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!

«Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé!

«Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ, ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs, aspiraient aux biens éternels.

«Tout leur cœur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

«Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle; vous en avez encore le temps.

«Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger.

«Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.

«Il faut passer par le feu et par l'eau avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement.

«Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

«Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui, ni sans douleur.

«Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais, en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.

«Il faut donc persévérer dans la patience et attendre la miséricorde de Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité passe, et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie.

«Oh! qu'elle est grande, la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.

«Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.

«Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.

«Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais élever en nous-mêmes, étant si fragiles et si inconstants.

«Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.

«Que sera-ce donc de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le matin?

«Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté!

«Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles mœurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.»

Il passe de là à la contemplation de la fin de tout homme vivant: la mort!

XVII
DE LA MÉDITATION DE LA MORT.

«C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.

«L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.

«Ô stupidité et dureté du cœur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas l'avenir!

«Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

«Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

«Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.

«Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez vous demain?

«Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain?

«Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?

«Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos fautes.

«Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour!

«Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent qu'ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles!

«S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.

«Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque jour à mourir!

«Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que, vous aussi, vous passerez par cette voie.

«Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de voir le matin.

«Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.

«Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas.

«Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.

«Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie, qu'il souhaite d'être trouvé à la mort!»

Que cela est grave, et que le fond de la sagesse divine est supérieur à notre vaine sagesse! Lisez encore:

XVIII

«Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'après les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage, et c'est Dieu qui l'instruit plus que les hommes.

«Celui qui vit au-dedans de lui-même et qui s'inquiète peu des choses du dehors, tous les lieux lui sont bons et tous les temps, pour remplir ses pieux exercices.

«Un homme intérieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se répand jamais tout entier au dehors.

«Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certains temps, ne le troublent point; mais il se prête aux choses selon qu'elles arrivent.

«Celui qui a établi l'ordre au-dedans de soi, ne se tourmente guère de ce qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.

«L'on a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée soi-même.

«Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à votre bien et à votre avancement.

«Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce que vous n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même, et séparé des choses de la terre.

«Rien n'embarrasse et ne souille le cœur de l'homme, que l'impur amour des créatures.

«Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les choses du ciel, et goûter souvent les joies intérieures.»

L'âme se console de n'être pas consolée. C'est le chef-d'œuvre de l'abnégation!

XIX
DE LA PURETÉ D'ESPRIT ET DE LA DROITURE D'INTENTION

«L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté.

«La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.

«La simplicité cherche Dieu: la pureté le trouve et le goûte.

«Nulle bonne œuvre ne vous sera difficile, si vous êtes libre au dedans de toute affection déréglée.

«Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au prochain, vous jouirez de la liberté intérieure.

«Si votre cœur était droit, alors toute créature vous serait un miroir de vie et un livre rempli de saintes instructions.

«Il n'est point de créature si petite et si vile, qui ne présente quelque image de la bonté de Dieu.

«Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez tout sans obstacle. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer.

«Chacun juge des choses du dedans, selon ce qu'il est au-dedans de lui-même.

«S'il est quelque joie dans le monde, le cœur pur la possède.

«Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont connues de la mauvaise conscience.

«Comme le fer mis au feu perd sa rouille et devient tout étincelant, ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu se dépouille de sa langueur et se change en un homme nouveau.

«Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces, et reconnaissez que n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du péché.

«Mettez-vous toujours à la dernière place, et la première vous sera donnée, car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est le plus bas.

«Les plus grands saints, aux yeux de Dieu, sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur cœur.

«Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d'une gloire vaine.

«Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.

«Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul. Leur unique but, leur désir unique, est qu'il soit glorifié en lui-même et dans tous les saints, par-dessus toutes choses.»

XX

Ses conseils redescendent vers l'homme:

«Soyez donc reconnaissant des moindres grâces, et vous mériterez d'en recevoir de plus grandes.

«Que le plus léger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.

«Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il donne ne vous paraîtra petit ni périssable: car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?

«Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet tout ce qui nous arrive.

«Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.»

XXI
DES ENTRETIENS INTÉRIEURS DE JÉSUS-CHRIST AVEC L'ÂME FIDÈLE.

«J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi.

«Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui reçoit de sa bouche la parole de consolation!

«Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle divin, et sourdes aux bruits du monde!

«Heureuses encore une fois les oreilles qui écoutent, non la voix qui retentit au dehors, mais la vérité qui enseigne au dedans!

«Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que les intérieures!

«Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le cœur recèle, et qui, par des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à comprendre les secrets du ciel!

«Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se dégagent de tous les embarras du siècle!

«Considère ces choses, ô mon âme! et ferme la porte de tes sens, afin que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

«Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et votre vie.

«Demeurez près de moi, et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui passe; ne cherchez que ce qui est éternel.....»

XXII
LA VÉRITÉ PARLE AU-DEDANS DE NOUS SANS AUCUN BRUIT DE PAROLE.

«Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute.

«Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache votre témoignage.

«Inclinez mon cœur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur lui comme une douce rosée.

«Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse: Parlez-nous, et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que nous ne mourrions.

«Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière; mais au contraire je vous implore, comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant: Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute.

«Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes; mais vous plutôt parlez, Seigneur mon Dieu, vous la lumière de tous les prophètes et l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité; et sans vous ils ne pourraient rien.

«Ils peuvent prononcer les paroles, mais non les rendre efficaces.

«Leur langage est sublime; mais, si vous vous taisez, il n'échauffe point le cœur.

«Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens.

«Ils proposent les mystères, mais vous en rompez le sceau qui en dérobait l'intelligence.

«Ils publient vos commandements, mais vous aidez à les accomplir.

«Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.

«Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous éclairez et instruisez les cœurs.

«Ils arrosent intérieurement; mais vous donnez la fécondité.

«Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.

«Que Moïse donc ne me parle point: mais vous, Seigneur mon Dieu, éternelle vérité! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je n'écoute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma condamnation dans votre parole entendue sans être accomplie, comme sans être aimée, crue sans être observée.

«Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute: vous avez les paroles de la vie éternelle.

«Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer ma vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de votre nom.»

XXIII
QU'IL FAUT MARCHER EN PRÉSENCE DE DIEU DANS LA VÉRITÉ ET L'HUMILITÉ.

Jésus-Christ. «Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi toujours dans la simplicité de votre cœur.

«Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque; la vérité le délivrera des calomnies et des séductions des méchants.

«Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous importeront les vains discours des hommes.»

Le fils. «Seigneur, il est vrai. Qu'il me soit fait, de grâce, selon votre parole. Que votre vérité m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle me conserve jusqu'à la fin dans la voie du salut.

«Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée; et je marcherai devant vous dans une grande liberté de cœur.»

Jésus-Christ. «La vérité, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est bon, ce qui m'est agréable.

«Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret; et ne pensez jamais être quelque chose, à cause du bien que vous faites.

«Car dans la vérité vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de passions et engagé dans leurs liens.

«De vous-même vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage.

«Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? Et que de motifs, au contraire, pour vous mépriser vous-même! car vous êtes beaucoup plus infirme que vous ne sauriez le comprendre.

«Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de grand.

«Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable, élevé, digne d'être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.

«Aimez, par-dessus toutes choses, l'éternelle vérité, et n'ayez jamais que du mépris pour votre extrême bassesse.

«N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du monde.

«Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un cœur sincère; mais, guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils négligent de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.

«Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité, en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je me sépare d'eux.

«Craignez les jugements de Dieu, redoutez la colère du Tout-Puissant; ne scrutez pas les œuvres du Très-Haut, mais sondez vos iniquités, le mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez négligé.

«Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des images, d'autres en des signes et des marques extérieures.

«Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le cœur.

«Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent d'aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre et ne s'assujettissent qu'à regret aux nécessités de la nature. Ceux-là entendent ce que l'esprit de vérité dit en eux.

«Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure éternellement, à oublier le monde et à désirer le ciel, le jour et la nuit.»

XXIV

Et plus loin il remonte au ciel avec le divin amour.

DES MERVEILLEUX EFFETS DE L'AMOUR DIVIN.

Le fils. «Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature.

«Ô Père des miséricordes et Dieu de toute consolation! je vous rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien cependant me consoler!

«Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et votre Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.

«Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez dans mon cœur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

«Vous êtes ma gloire et la joie de mon cœur.

«Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.

«Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

«Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon cœur toutes ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.

«C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.

«Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer.

«L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.

«L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de terrestre.

«L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.

«Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu au-dessus de toutes les créatures.

«Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête.

«Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle.

«Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens jusqu'à celui qui donne.

«L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.

«Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis.»

Après ce magnifique tableau de l'amour divin, il revient à la patience, qui est le sceau de cette vertu.

XXV

«Qui n'est pas prêt à souffrir et à s'abandonner entièrement à la volonté de son Bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

«Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus dur et de plus amer, pour son Bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le détache de lui.

«Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois est l'effet de la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste; il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est venu.

«Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque d'une solide vertu.»

XXVI

Puis il se retourne vers la faiblesse humaine, et lui dit avec une douce colère:

«Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t'écouterai pas davantage, quoi que tu fasses pour m'inquiéter. Le Seigneur est ma lumière et mon salut: que craindrai-je?

«Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon cœur ne craindrait pas. Le Seigneur est mon aide et mon rédempteur.

«Combattez comme un généreux soldat: et, si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage plus grand dans l'espérance d'être soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l'orgueil.

«Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre cœur demande.

«Si vous voulez goûter une véritable joie et des consolations abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toujours les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations.

«Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes.

«Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu.

«Une mauvaise habitude vous arrêtera, mais vous la vaincrez par une meilleure.

«La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

«L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la prière, et, en vous occupant surtout d'un travail utile, vous lui fermerez l'entrée de votre âme.»

Enfin il atteint la paix, et il lui chante ce Te Deum suprême:

XXVII

«Ô mon Dieu! vous êtes seul infiniment bon, seul très-haut, très-puissant; vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout; vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul, vous êtes toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera toujours.

«Ainsi tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et ne suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement.

«Car mon cœur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié, jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en vous.

«J'ai été délaissé, pauvre exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.

«Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon cœur: car il soupire après vous de toute l'ardeur de ses désirs.»

XXVIII

Voilà cette nouvelle philosophie du christianisme; j'en ai goûté la saveur, je l'ai jugée par ses œuvres. Elle avait sur mes lèvres d'enfant la douceur du lait de ma nourrice. C'était une femme de l'école de Gerson, ou plutôt de l'école de Dieu. Elle avait trouvé dans ce petit livre toutes ses doctrines, toute son intelligence, tout son cœur; aussi était-il partout dans la maison. C'était l'ubiquité de la parole de Dieu dans l'humble famille. Voyant le caractère grave et pieux que contractait le doux et ravissant visage de notre jeune mère, quand, après nous avoir embrassés, elle prenait ce livre dans sa main pour en lire quelques versets, comme pour l'avant-goût de la journée dans la nourriture de son âme, nous appelions avec respect l'Imitation la gravité de notre mère, et nous nous mettions le doigt sur les lèvres pour nous commander à nous-mêmes le silence sans savoir pourquoi, jusqu'à ce que sa courte lecture fût achevée.

Quand elle était levée, elle y mettait en guise de signet une petite branche de buis bénit le jour des Rameaux, comme si ce buis jauni par l'année avait poussé entre ses pages, puis elle nous faisait balbutier nos prières, et nous courions après au jardin.

Nous ne sûmes que plus tard que cette miniature de volume contenait plus de philosophie sainte que tous les gros volumes de la bibliothèque de la maison.

Qu'est-ce en effet qu'une philosophie, me disais-je? Il y en a de deux espèces, me répondis-je bientôt: l'une morte et l'autre vivante; l'une qui disserte et ne conclut pas, l'autre qui conclut sans disserter; l'une qui dit oui et non, l'autre qui dit: Je n'en sais rien, mais je consulte mon cœur ignorant, et j'affirme sur la parole muette de ma conscience. Et je me sens convaincu, tranquillisé et heureux, car le silence est une conviction, la tranquillité est une preuve, le bonheur est une paix. Tenons-nous-en à ces trois dons que nous trouvons dans ce petit livre, et vivons: nous en saurons plus loin et plus haut quand nous serons dans la vraie vie.

Voilà la philosophie de Gerson; elle ne dit pas vérité, mais elle dit charité selon ses propres paroles, charité envers tous nos frères, et d'abord envers nous-mêmes. Qui ne s'aime mieux après avoir lu cette onction divine qui découle de toutes ces lignes? Quelle est la philosophie qui communique à l'âme des émanations aussi tendres et des consolations aussi sensibles?

XXIX

Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble découler de l'arbre de vie planté dans l'Éden de l'Himalaya)? Est-ce la philosophie de Socrate, qui n'est que sécheresse, froideur et raisonnement? Est-ce la philosophie de Platon, qui rêve inutilement pour la vertu des idéalités à deux faces, l'une faite pour les anges, l'autre pour les démons? Est-ce la philosophie des Romains, ces bâtards du vieux monde, que Cicéron élève jusqu'aux sublimités du Songe de Scipion, et que Marc-Aurèle ravale jusqu'aux mystères de l'ascétisme? Est-ce la philosophie française du dix-huitième siècle, qui pour expliquer l'œuvre divine commence par nier le Créateur, et qui révèle à la place des fins dernières, avec Condorcet, la stupide théorie du progrès continu et indéfini? Le progrès indéfini n'est qu'une qualité de l'Être des êtres; toute créature est assujettie aux lois de sa création. Imperfection et vicissitude sont les deux termes qui définissent l'humanité; changement est sa nature; cette vicissitude humaine, que la raison proclame, l'expérience et l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la condition de la vie universelle. Naître et ne pas mourir est l'utopie contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont traversé la terre depuis qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indéfiniment progressé, un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajouté à son être un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de matière! La raison et la matière sont à Dieu, et non à l'homme. Aucun homme n'échappe à la loi générale ou particulière; l'argile se brise, mais ne fléchit pas. La poésie a-t-elle fait un pas en avant depuis Homère? la philosophie pratique, à l'exception de celle de l'Imitation, depuis Gerson? la mécanique, depuis Archimède? la géographie, depuis Colomb? Nous allons un peu plus vite à la mort par la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du télégraphe électrique; nos boulets frappent un peu plus fort la poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matière seule a progressé, mais elle est toujours matière, c'est-à-dire obstacle et non moyen. Éteignez son foyer courant, et elle s'arrête; coupez son fil, et son âme s'évanouit. Point de changement, par conséquent point de progrès. Mais donnez à l'homme la conviction que se résigner humblement à la volonté de Dieu est plus beau que vouloir soi-même, et que la suprême sagesse est d'accepter ce que Dieu veut: voilà une sagesse, voilà une force nouvelle, voilà un progrès! L'homme devient Dieu et s'élève à la divinité par la conformité volontaire de sa nature infime avec la nature céleste; à celui-là Dieu dira lui-même: Assieds-toi à ma droite, car tu m'as adoré dans mon esprit.....

Encore une fois, voilà la philosophie de ce petit livre; il a été dicté par les anges à un homme plus ange qu'eux. Cet homme était Gerson, qui fit faire un pas à ses frères, et qui, en disant à l'homme: «Tu n'es qu'un homme,» lui fit accomplir l'évolution morale qui en fait presque un Dieu!

Lamartine.

CXXIIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA
CHAPITRE PREMIER

I

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après ces grandes fièvres de l'âme qui l'exaltent jusqu'au ciel et qui la précipitent tour à tour jusque dans l'abattement du désespoir, on reste quelque temps dans une sorte d'immobilité insensible, comme un homme tombé d'un haut lieu à terre, qui ne sent plus battre ses tempes, et qui ne donne plus aucun signe de vie.

Telle était ma situation morale après tant de vicissitudes de cœur, et après la perte, par la mort ou autrement, de tant de personnes adorées. On éprouve alors comme une convalescence de l'âme, qui n'est ni le trouble de l'adolescence, ni la paix de l'âge mur, ni la pleine santé, ni la maladie; état mixte, et, pour ainsi dire, neutre et passif, pendant lequel les blessures de l'âme se cicatrisent pour nous laisser vivre de nouveau, malgré tout le sang que nous avons perdu. Cet état, sans ivresse, n'est cependant pas sans douceur; c'est le recueillement du soir dans le demi-jour d'une triste enceinte; c'est la mélancolie qui n'espère plus, mais qui n'aura plus à désespérer; c'est ce qu'on appelle la résignation précoce, où les pensées religieuses surgissent en nous après les tempêtes, comme ces rayons calmants de l'astre nocturne qui se glissent entre deux nuages sur les dernières ondulations de l'Océan qui se tait.

II

Les démarches obligeantes de madame la marquise de Saint-Aulaire et de madame la duchesse de Broglie, mes deux principales protectrices auprès du ministre des affaires étrangères, qui était alors M. Pasquier, de centenaire mémoire, venaient d'emporter ma nomination au poste de troisième secrétaire de l'ambassade de Naples; je m'occupais de mon prochain départ, et pendant ces jours d'adieux à mes amitiés déjà nombreuses à Paris, M. Gosselin, libraire et imprimeur déjà célèbre, se pressait d'imprimer et de donner au public mes premiers essais de poésie, intitulés: Méditations poétiques et religieuses.

C'était un mince petit volume d'une magnifique impression, édité à cinq ou six cents exemplaires, et qui paraissait plus fait pour être offert par un auteur timide à un petit nombre d'amis d'élite et de femmes de goût, qu'à être lancé à grand nombre dans le rapide courant de la publicité anonyme; je n'avais pas même permis à M. de Genoude et au duc de Rohan, mes amis, qui s'en occupaient à mon défaut, d'y mettre mon nom. «Si cela réussit, leur disais-je, on saura bien le découvrir, et si cela échoue, l'insaisissable anonyme ne donnera qu'une ombre sans corps à saisir à la critique.»

III

Le volume ne fut mis en vente que la veille de mon départ de Paris. La seule nouvelle que j'eus de mon sort, dans la matinée de mon départ, fut un mot de M. Gosselin m'annonçant que le public d'élite se portait en foule à sa librairie pour retenir les exemplaires, et un billet de l'oracle, le prince de Talleyrand, à son amie, la sœur du fameux prince Poniatowski, billet qu'elle m'envoyait à huit heures du matin, et dans lequel le grand diplomate lui disait qu'il avait passé la nuit à me lire, et que l'âme avait enfin son poëte. Je n'aspirais pas au génie, l'âme me suffisait; tous mes pauvres vers n'étaient que des soupirs.

IV

Je partis sur ce bon augure et je m'arrêtai seulement quelques jours, dans ma famille, à Mâcon, où m'attendait un nouveau bonheur, préparé et négocié par ma mère en mon absence.

J'avais eu l'occasion, l'année précédente, de rencontrer à Chambéry une jeune personne anglaise, d'un extérieur gracieux, d'une imagination poétique, d'une naissance distinguée, alliée aux plus illustres familles de son pays. Son père, colonel d'un des régiments de milice levés par M. Pitt pendant les anxiétés patriotiques du camp de Boulogne, était mort récemment; sa mère, qui n'avait d'autre enfant que cette fille, lui avait donné une instruction grave et des talents de peinture et de musique qui dépassaient la portée de l'amateur. Sa fortune lui permettait de compléter, par des voyages sur le continent et par la pratique des langues étrangères, cette éducation soignée d'une fille unique. Elle l'avait liée, dès sa plus tendre enfance, en Angleterre, avec une famille émigrée de Savoie, celle du marquis de La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retiré à Londres depuis l'expulsion du roi de Sardaigne.

Le marquis de La Pierre était mort en exil; il avait laissé en mourant une nombreuse et belle famille, composée de: la marquise de La Pierre, sa veuve, et de quatre filles d'une beauté remarquable et d'un caractère accompli; l'une a épousé le marquis de Grimaldi, aide de camp du roi Charles-Albert; trois autres vivent à Turin dans la pratique de toutes les vertus pieuses. Après le renversement de 1815, le marquis de La Pierre fit des démarches auprès du roi de Sardaigne afin d'obtenir des indemnités pour ses biens confisqués pendant la Révolution. Les négociations ne furent terminées qu'après sa mort, mais en 1819 sa veuve revint à Chambéry avec sa belle famille, chercher quelques débris de son antique opulence. Mademoiselle B..., que je devais épouser, presque inséparable de ses amies, profita de cette circonstance pour venir, avec sa mère, rejoindre la marquise de La Pierre et visiter le continent. Elle se fixa avec sa mère, à Chambéry, dans la maison de ses amies, comme une cinquième fille de cette charmante famille.

V

Cette famille, respectée et recherchée de tous les étrangers de la ville et de la campagne, devint le centre d'une société de tout âge, composée de ce qu'il y avait de plus respectable, de plus brillant et de plus aimable dans le pays. C'est ainsi que j'avais connu celle qui devait être ma femme. Mademoiselle B... aimait passionnément la poésie, et mes vers encore inédits, mais récités dans la maison de la marquise de La Pierre par des amis de mon âge, l'avaient prévenue en ma faveur avant même de me connaître de vue: j'avais été accueilli avec cet enthousiasme que le mystère et le demi-jour ajoutent au talent.

Libres l'un et l'autre, rien ne nous empêchait de songer à nous unir, si nos deux familles consentaient à notre union. La religion différente était le seul obstacle aux yeux de ma famille, d'une orthodoxie sévère, et aussi aux yeux de la mère de mademoiselle B.... Quant à elle, cette diversité du culte natal n'était pas un empêchement; car, élevée dans l'intimité journalière de quatre personnes zélées catholiques, elle n'avait pas tardé à subir elle-même l'influence secrète du catholicisme du coin du feu, et elle était résolue à adopter la religion de ses amies aussitôt qu'elle pourrait le faire sans affliger sa mère. Les personnes pieuses du pays, confidentes de son penchant pour moi, faisaient des vœux charitables pour que l'amour achevât la conversion de l'esprit. Je me rappelle même, non sans sourire, une circonstance étrange, qui montre à quel point le zèle religieux exalte le prosélytisme du cœur.

VI

La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles étaient venues s'établir pour quelques semaines aux bains d'Aix, en Savoie. J'y étais moi-même et je logeais dans une maison peu éloignée de celle que ces dames habitaient. J'y venais, presque tous les jours, passer la soirée comme en famille. L'hôte de la marquise était un excellent et pieux vieillard, nommé M. Perret, qui, pour accroître son modique revenu et pour gagner, l'été, le pain de l'hiver, louait, pendant la belle saison, quelques chambres garnies et tenait à bon marché une pension gouvernée par ses deux sœurs. Ce vieillard simple et respectable, dont la vie ascétique avait écrit la macération sur sa pâle figure, passait sa vie en solitude et en prières dans une chambre haute de sa maison. Il y vivait entièrement étranger aux tracas d'une maison publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne l'atteint pas. C'était un véritable saint qui, par modestie, s'était refusé la prêtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la contemplation et l'étude des merveilles de Dieu dans sa création. Le saint était botaniste. On le voyait tous les matins, après avoir entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le bras, des filets à prendre des insectes à la main, les pentes escarpées des ruelles d'Aix, qui mènent aux plus hauts plateaux des montagnes, tout en murmurant à demi-voix les versets de son bréviaire.

Le soir, il en redescendait plus ou moins chargé de plantes ou de pauvres papillons épinglés, dont il grossissait sa collection. La seule distraction qu'il se permit après souper, le chapelet et la prière du soir, était un air de flûte, joué au bord de sa fenêtre donnant sur les prés de Tresserves. Il avait conservé ce goût de musique et cet instrument du temps de sa jeunesse où il avait été fifre dans un régiment du roi de Sardaigne.

Il avait beaucoup d'amitié pour moi, parce que j'aimais à aller, à mes heures perdues, visiter son herbier et entendre les explications scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les mœurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les desseins de la Providence.

Les chuchotements de la maison lui avaient fait connaître la secrète intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les obstacles que sa mère mettait par religion à ce penchant de sa fille, et les difficultés qu'elle apportait à nos entretiens. Il croyait de son devoir de les favoriser de toute sa complicité, pensant ainsi contribuer au salut d'une âme qui serait perdue, si le mariage ne la sauvait pas. Il me proposa d'être ma sentinelle dans la maison de ses sœurs, et de m'avertir, en jouant de la flûte, chaque fois que la mère vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fenêtre, dans une chambre de faubourg hors de la ville, était assez rapprochée pour que les sons aigus de l'instrument fussent saisissables à mon oreille et pour que je fisse cadrer mes visites avec l'absence de celle qui fut, plus tard, ma belle-mère. C'est ainsi que le saint homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le ciel; c'est la première fois sans doute que la piété la plus sincère sonnait à des profanes l'heure des rencontres.

VII

Je revins à Paris après la saison des bains; il était convenu que nous profiterions, l'un et l'autre, de toutes les circonstances favorables pour amener, elle sa mère et moi ma famille, à consentir à un mariage que nous désirions tous les deux très-vivement. Ma mère, comme à l'ordinaire, était ma complice.

Ma nomination à Naples, les espérances que cette carrière ouverte donnait à mon père, mon séjour de quelques semaines à Mâcon, mes instances auprès de mes oncles et de mes tantes amenèrent à bien les négociations; je partis avec l'autorisation de tout le monde et avec des assurances d'héritages, après la mort de grands parents, qui rendaient ma fortune au moins égale à celle de ma femme. Ses démarches auprès de sa mère, et l'influence de ses amies, mesdemoiselles de La Pierre, avaient triomphé de son côté de tous les obstacles. J'en étais informé par sa correspondance, et, en arrivant à Chambéry, je n'eus qu'à recueillir le fruit d'un an de patience et à emmener avec moi la femme accomplie que l'attachement le plus fidèle et le plus dévoué me destinait pour compagne de mes jours bons et mauvais. Nous fûmes mariés dans la chapelle du château royal de Chambéry, chez le marquis d'Andezène, qui gouvernait alors la Savoie. L'illustre comte de Maistre, mon allié par le mariage de la plus charmante de mes sœurs, madame Césarine, comtesse de Vignet, avec un neveu du comte de Maistre, me servit de parrain, chargé des pouvoirs de mon père.

VIII

Nous partîmes pour Turin, où je m'arrêtai quelques jours pour y voir le premier secrétaire d'ambassade, le comte de Virieu, mon ami le plus intime et presque un frère. Le duc d'Alberg, ami du prince de Talleyrand, y était alors ambassadeur. Il nous accueillit à Rivsalta, belle maison de plaisance qu'il habitait pendant l'été.

Rien ne semblait annoncer, à Turin, la fermentation sourde d'une révolution prochaine qui couvait sous les sociétés secrètes et dans les conjurations ambitieuses des amis du prince de Carignan, depuis le roi Charles-Albert.

Indépendamment du comte de Virieu, du marquis de Barral, du marquis Alfieri et de son fils, avec lequel j'avais été élevé, je connaissais d'enfance presque toutes les illustres familles du Piémont: les Sambuy, les Ghilini, les Costa, pour avoir reçu avec eux une éducation commune chez les jésuites de Belley, dans ce collége soutenu par eux. Je quittai Turin comblé de leur accueil et je m'arrêtai peu à Florence.

IX

En arrivant à Rome, où je comptais m'arrêter moins de temps encore, j'appris la révolution qui venait d'éclater inopinément à Naples, et qui me força de suspendre mon voyage; la route de Rome à Naples était interceptée, on ne passait plus. J'attendis qu'elle fût matériellement rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mère aux dangers inconnus d'une route couverte de soldats débandés et d'une capitale en révolution qu'on nous dépeignait comme sanglante; d'un autre côté, désirant me trouver à mon poste dans une circonstance éminemment intéressante pour la France et pour la maison de Bourbon, je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.

J'eus, en effet, beaucoup de peine à franchir la frontière du royaume. Après Terracine, le chemin était couvert de postes de soldats volontaires qui ne recevaient d'ordre que de leur caprice, et qui, voyant en moi un agent diplomatique français, se figuraient que j'apportais à la révolution l'appui de la France contre la Sainte-Alliance, et m'accueillaient de leurs acclamations. Grâce à cette erreur populaire, j'arrivai à Naples sans obstacle, la nuit du jour où les Calabrais, l'armée insurrectionnelle et le général Pepe, qui avait pris le rôle de Lafayette napolitain dans le pays et dans l'armée, entraient dans cette capitale. Je fus témoin, le soir, de cette entrée séditieuse et triomphale de la révolution dans Naples. C'était beau, enivrant et menaçant comme une révolution à sa première heure.

Le vieux roi Ferdinand, pilote expérimenté et railleur, avait pris le parti d'abdiquer et de remettre le gouvernement à son fils, le prince héréditaire, plus propre que lui à se compromettre, soit avec les révolutionnaires, soit contre les puissances étrangères. Ce prince, encore jeune, mais habile et déjà expérimenté des révolutions, passait pour constitutionnel et pouvait, grâce à cette opinion, peut-être fausse, exercer un certain ascendant sur l'armée insurgée au nom d'une constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue l'armée et la bande des carbonari calabrais, que le général Pepe lui présentait sous les armes, soit comme soutiens du trône transformé, soit comme expression de sa cour.

X

Le moment était délicat et décisif pour la diplomatie de la France. La question allait se poser entre le système constitutionnel et le régime absolu dans les États d'Italie dépendant de l'influence de la maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait évident que l'intérêt de la France serait de se poser en médiatrice entre les rois et les peuples, et d'empêcher les puissances étrangères d'intervenir, comme une haute police armée, à Naples, et bientôt à Turin, pour faire reculer le régime des institutions libres. La France elle-même ayant adopté le régime constitutionnel, il était peu logique à elle de combattre chez les autres ce qu'elle protégeait chez elle-même. Nous devions donc incliner modérément à la cause constitutionnelle à Naples, surtout si cette cause, sincèrement acceptée par le roi et patronnée par l'armée, se préservait des anarchies, des violences, où même des excès qui déshonorent les révolutions au commencement.