La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois, rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive, qui se déroule à l'œil du spectateur dans sa royale majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi, tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins. Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel, ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement pénétrer dans son cœur la conscience de son néant. Il est difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire encore à sa force et à son importance.
Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse, cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie, et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur. L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable crayeux.
Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du perron se tenait une telega remplie de caisses et de boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin. C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous marchaient en silence, dans une sorte de grave recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine renfrognée, le touloup entr'ouvert et un bonnet de peau de mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices, imbécile?—C'est selon ce que tu prendras, homme aimable, répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi, en as-tu un seulement dans ta poche?—Ce manger de bourgeois est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant le paysan au touloup. «Enfants, enfants, suivez la route; il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement, sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés, dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble. Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre rive. La petite telega se mit à ramper dans un chemin raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.
Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive. Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la forêt. Mon tarantass commença à danser sur les rondins qui servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal, soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis, de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers, de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et le tarantass entrait dans une petite plaine sablonneuse, nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent, interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits, elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient par couples, et l'œil suivait avec surprise leur vol inusité à travers les troncs des grands sapins.
«Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur le chien qui courait devant moi. Le vent apportait fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt. C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va, on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point de gémir; et le cœur commence à gémir lui-même, et l'on désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.
Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit village de Sviatoïé, situé au cœur de la forêt. Plusieurs fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.
—Non, pas loin: trois verstes environ.»
Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien y a-t-il d'ici à Sviatoïé?
—Qu'est-ce?
—D'ici à Sviatoïé?
—Huit verstes.»
Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine d'isbas se pressaient autour d'une vieille église en bois à coupole unique et à toiture verte, dont les petites fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère, et son église possédait une petite image miraculeuse, à l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dépassa mon tarantass en courant au milieu d'un tourbillon de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.
Je mis pied à terre chez le starosta, Poléka fin et rusé, de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de deux cents déciatines de terres défrichées autour du village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate, était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout le district. Il avait battu le pays dans toutes les directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert, chose rare chez un chasseur de profession. Il était de taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits, et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et, comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan. Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.
«Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.
Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra attentivement mon chien.
«Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de gélinottes.»
Puis il se remit à l'ouvrage.
C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la chasse.
Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé; mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on donnait à une partie du bois composée de pins immenses. Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix. C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes, du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée d'épingles de pin, couvrait la terre. La golonbiker aux baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait le visage. De lourdes gouttes de résine transparente sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce des arbres, et descendaient lentement.
Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor s'arrêta tout à coup près d'un maïdane, et m'appela par un geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de la mousse qui tapissait un trou.—C'est sa patte? lui dis-je.—Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des entailles comme faites au couteau.»
Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter des regards en haut, dans les rares éclaircies qui laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire, entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce encore un maïdane? demandai-je.—Non; ç'a été un fort de brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de répondre, il avait disparu...
Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti dans le profond abîme de la forêt! Mon cœur se resserra; dans cet instant, à cette place, je sentis presque le souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.
Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations, son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le cœur comme une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je tristement. Des formes confuses, des images insaisissables glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues, vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon cœur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux être calme; habitue-toi aux résignations des séparations éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse, où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté. Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la force, la puissance. Là n'est pas notre place.
«Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il sourit de nouveau, et se remit en marche.
Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous, inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre une voix farouche.
Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous, qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser d'autre trace de son passage que des feuilles mises à l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega, et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la journée se fondre en un seul sentiment, celui de la lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de m'endormir avec délices.
DEUXIÈME JOURNÉE
Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois en marche pour la Gary. Dix années auparavant, plusieurs milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises, airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour, Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant son bonnet.
Un paysan de petite taille, vêtu d'un court armiak noir, et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre, et s'approcha de notre telega.
«On t'a relâché? demanda Kondrate.
—Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents: il ne fait pas bon de me tenir sous clef.
—Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch, que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le gril!
—Si tu l'as cru, tu es un nigaud.
—Et le Stanovoï?...
—Bah! le Stanovoï.... ça veut être un loup, et ça a une queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.
—À la chasse, dis-je.
—À la Gary, ajouta Kondrate.
—Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère. Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il à Yégor en lui frappant sur le bras.
Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de tête.
De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement, les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils.
«Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.
—Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville: «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne trouveriez plus un aussi fin voleur.
—Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se mirent en marche.
—Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.
—Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons avec un seigneur, il se fâchera.
—Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup. Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à l'épaule, et en grinçant des dents.»
Je lui donnai un grivnik, et je dis à Kondrate de fouetter.
«Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant. Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait arraché la queue.»
Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les broussailles.
«Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à lui-même.
—Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'œil. Fuyez-le en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de dessous vous.
—Il me paraît bien hardi.
—Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là? Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on le revoit au pays.
—D'où est-il? de chez vous?
—Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville, et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin. C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel; les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les éleveurs de ruches.
—Il ne doit pas épargner non plus les borts?
—Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouvé ce péché. Le bort est chose sacrée chez nous. Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours qui touche à leur miel.
—Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua Yégor.
—Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.
—Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux. Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement. D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur moi.»
—Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne pouvez venir à bout d'un seul homme?
—Mais apparemment.
—Le tenez-vous donc pour un sorcier?
—Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres, et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.—Non, reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé; il erre comme une ombre. «Le cœur me fond dans la poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté quelques mots bien cruels.»
—Votre sous-diacre doit être bien bête.
—Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le Stanovoï était tout neuf à son poste, il voulait se signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés, qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade; et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend, se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après, que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au Stanovoï, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.
—Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits enfants.
—Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus, je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée blanche était entrée dans les branches de sapin, et empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit: «Dieu dit à la pluie: Tombe et mouille; et Ephrem dit: Tu ne mouilleras pas.» Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?» l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant qu'eux.»
Et Kondrate partit d'un éclat de rire.
Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.
«Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie.
—Un incendie! où cela? m'écriai-je.
—Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé. C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»
Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite et à gauche.
Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec peine son cheval qui n'était pas bridé.
«Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?
—Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?
—Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois, on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa monture, et partit à toutes jambes.
Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les contours de la fumée devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée très-blanche, les premières langues de la flamme.
«Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est surterrain.
—Comment dis-tu?
—Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'élancent.»
Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était surterrain, et dès lors pas méchant.
«C'est pourtant le même feu, lui disais-je.—Mais puisque je vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»
Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au visage.
«Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder? dit Yégor; partons.
—Par où passer? dit Kondrate.
—Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer partout.»
Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la Gary, bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille. Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère; respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature; une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas se plaindre et se résigner.
«Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?
—À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et regardait au loin dans la campagne qui commençait à s'assombrir.
—Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»
Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes; il savait, lui, ne pas se plaindre.
II
Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en romans plus humains, plus vastes et plus complets d'une seule pièce. Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates, mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les Anglais appellent un essayiste, il ne fut pas dans ces ouvrages un vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des mœurs donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.
Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre d'une Nichée de gentilshommes; c'est évidemment une peinture des mœurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous allons l'extraire pour vous.
UNE NICHÉE
DE GENTILSHOMMES
I
C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur plutôt que planer au-dessus de la terre.
Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une des rues extérieures du chef-lieu du département d'O... (l'histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes, dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et entreprenant, d'un naturel bilieux et entêté, était mort depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et fait ses études à l'Université; mais, né dans une condition très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune. Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna,—Pestoff de son nom de fille,—avait perdu ses parents en bas âge. Elle avait passé plusieurs années dans une institution de Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O..., avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et, jusqu'au jour où la mort vint le frapper, il avait tenu sa tante et sa sœur dans un état de dépendance humiliante. Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son cœur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu considérable, mais dépourvu d'agrément et privé d'habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux champs situés hors de la ville. «De cette façon,—avait dit Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie champêtre,—il est inutile de se traîner à la campagne.» Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du cœur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de la ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...
Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde; à cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle était moins bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on troublait ses habitudes; par contre, elle était aimable et gracieuse lorsqu'on remplissait ses désirs et qu'on ne la contredisait point. Sa maison était une des plus agréables de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle l'héritage paternel tenait moins de place que les économies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils faisait son éducation dans un des meilleurs établissements de la couronne, à Saint-Pétersbourg.
La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria Dmitriévna, était cette même tante, sœur de son père, avec laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulière, avait un esprit indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à faire croire qu'elle avait des milliers de roubles à dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé, elle s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'éclat s'était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.
«Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi?
—Ce n'est rien, répondit la nièce.—Quels beaux nuages!
—Tu les plains? hein!»
Maria Dmitriévna ne répondit rien.
«Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles.—Elle tricotait une grande écharpe de laine.—Il aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque bêtise.
—Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi Petrowitch est un homme respectable.
—Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha Timoféevna.
—Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.
—Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton mari l'a tiré de la boue par les oreilles,» grommela la vieille dame.
Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.
«Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête est toute blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche; c'est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela, il est conseiller d'État! D'ailleurs, que peut-on attendre du fils d'un prêtre?
—Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse, j'en conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation; il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en déplaise, un homme charmant.
—Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le français... le malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne parlât aucune langue, mais qu'il dît la vérité.—Bon, le voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il apparaît, ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'œil dans la rue. Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant! Qu'il est long! Une vraie cigogne!»
Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la regarda avec ironie.
«Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc? Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?
—Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria Dmitriévna avec dépit.
Et elle commença à battre de ses doigts le bras du fauteuil.»
«Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la porte.
III
Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un petit vieillard, maître de musique de Lise, fille aînée de la maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme Panchine.
Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit: