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Cours familier de Littérature - Volume 22 cover

Cours familier de Littérature - Volume 22

Chapter 174: VI
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About This Book

La livraison rassemble entretiens mensuels, récits et croquis littéraires qui alternent réflexion et évocation lyrique. On y trouve une suite narrative où une musicienne évanouie sur un pont est secourue par paysans, embarquée sur un char nuptial et amenée à partager la joie, les chants et les images rurales, tandis que sa mélancolie reste présente. D'autres textes offrent scènes d'action et de péripéties, descriptions de paysage, portraits populaires et méditations sur la musique et la pitié. Le ton mêle pittoresque, sensibilité romantique et attention aux usages et aux rites villageois.

Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l'âge de cinq ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À huit ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohème, jouant partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire même dans les bals; enfin, il réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade, parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite, comme exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui, tout en détestant cordialement la musique, s'était donné par vanité le luxe d'un orchestre. Lemm resta près de sept ans chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il s'était ravisé; et, tout compte fait, il ne lui avait pas payé un copeck.—Des amis lui conseillaient de partir; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez différents patrons, vécut à Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l'idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva par hasard dans la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant perdu tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie, et vivant misérablement du produit de quelques leçons.

L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien que le silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé; ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes, effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien, et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante; mais, la première impression une fois dissipée, on découvrait quelque chose d'honnête, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine ambulante.

Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans l'âme, doué de cette vivacité d'imagination et de cette hardiesse de pensée qui n'appartiennent qu'à la race germanique, Lemm aurait pu,—qui sait?—atteindre au niveau des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eût autrement disposé de son existence.—Hélas! il était né sous une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il n'avait eu la joie de voir aucune de ses œuvres publiée: il ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire à propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois, il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait publié à ses frais deux de ses sonates,—mais, après être restées en bloc dans les magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à la rivière.—Lemm finit par en prendre son parti; du reste, il se faisait vieux; à la longue, il s'endurcit au moral, comme ses doigts s'étaient endurcis avec l'âge; seul avec sa vieille cuisinière, qu'il avait tirée d'un hospice (car il ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans une petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant de psaumes, et les œuvres de Shakspeare dans la traduction de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps; mais Lise, sa meilleure écolière, avait su sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté les paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de sa composition. Elle était faite pour deux chœurs,—un chœur de gens heureux et un chœur d'infortunés;—vers la fin, les deux chœurs se réconciliaient et chantaient ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient écrites avec soin ces lignes: «Les justes seuls seront sauvés.—Cantate spirituelle, composée et dédiée à mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots: «Les justes seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout au bas, on lisait: «Pour vous seule, fur sie allein.» Voilà pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm avait cruellement souffert.

IV

Lise demande pardon à Hern de l'indiscrétion qu'elle a commise en parlant à Panchine de sa cantate; le vieillard, douloureusement affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les murailles.

Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et parent de la maison; c'est Lavretzky. Il revient de Pétersbourg pour habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de Lavretzky.

Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort. Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et régulières respiraient une santé campagnarde, et témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient naturellement comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus, à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque chose qui n'était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix avait un son trop égal.

Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son père; c'était un seigneur comme on n'en voit que dans les steppes, passablement excentrique, tapageur et agité, grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à la mort de son père il se trouva maître d'un héritage de deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et gâter complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hôte hospitalier. Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne tardait pas à s'ennuyer de leur absence. Sa femme était un être doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie pour lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien, recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir, quoique l'obligation de mettre de la poudre fît son désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les saupoudrait de farine, en y introduisant une masse d'épingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les peines du monde à se débarbouiller; cependant pour ne pas enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser personne, elle se résignait, à chaque visite qu'elle avait à faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé à son mari la pleine et entière disposition de tout son apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille, nommée Glafyra.

Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky, qui promit de faire de lui son légataire universel (autrement son père ne l'eût pas laissé partir), l'habilla comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé, disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de Vaucelles. C'était un homme fin, habile, insinuant; elle le qualifiait de fine fleur de l'émigration, et finit, presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après, les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre à la Richelieu, entourée de négrillons, de levrettes et de perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M. Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son argent.

Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante, où, d'héritier présomptif, il devenait tout à coup parasite,—ni même à Saint-Pétersbourg, où l'accès de la société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le service, qu'il aurait dû commencer par les grades les plus humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela se passait dans les premières années du règne de l'empereur Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en retourner au village de son père. Comme tout lui sembla sale, pauvre, mesquin! L'obscurité, le silence, l'isolement de la vie des steppes l'offusquaient à chaque pas; l'ennui le dévorait; avec cela personne dans la maison, hors sa mère, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui paraissaient avec assez de justesse, une délicatesse exagérée; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le grondait sans cesse. «Rien ne lui convient ici, disait-il souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la chambre; la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il n'a pas pour un liard de santé, cette femmelette! Et tout cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire.» Le vieillard détestait particulièrement Voltaire et ce mécréant de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de leurs œuvres: lire n'était pas de sa compétence.

Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot remplissaient, en effet la tête de son fils, et non pas eux seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et consorts; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné à verser en bloc sur son élève toute la science du dix-huitième siècle.—Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans pénétrer dans son âme, sans produire de fortes convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans, quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en avoir?

La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la maison paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il n'avait même pas réussi à se lier avec sa sœur, qui avait douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être étrange; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée, dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son goût; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens paternels: son avarice était un trait de plus qu'elle tenait de sa grand'mère. De plus, elle lui portait envie: il était si bien élevé, il parlait si bien le français avec l'accent parisien, et elle pouvait à peine prononcer «bonjour,» et «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents n'en savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il? Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui; il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et se gorgeant de confitures.

Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits fins; on la nommait Malanïa; elle était sage et modeste. Elle plut tout d'abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l'aima; sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce, son tendre sourire l'avaient captivé; tous les jours, elle lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui. Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne peut rester longtemps caché; chacun connut bientôt la liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle vint aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur l'occasion de confondre l'élégant philosophe pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva dans la maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'écoutait plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie, lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser sur Ivan toute la colère qui s'était amassée depuis si longtemps dans son cœur contre la princesse Koubensky; il l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah! pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène; c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous étonner.» Et aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée, quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son père qu'il avait tort de l'accuser d'immoralité; qu'il ne voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt à la réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de tous les préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute le but qu'il se proposait; son père fut tellement abasourdi, qu'il écarquilla les yeux et resta un instant immobile; mais il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de simples souliers, il s'élança les poings levés contre son fils. Ce jour-là, Ivan, comme s'il l'eût fait exprès, s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes à son cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger, puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il n'entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et ses cris redoublés et entrecoupés.

«Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»

Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage; son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et annonça, respirant à peine, qu'il retirait à son fils sa bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses malheureux livres; la servante Malanïa fut exilée dans un village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux, il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait Malanïa; il l'arracha de vive force à son escorte, courut avec elle à la ville voisine et l'épousa.

Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa sœur Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce qui s'était passé, leur dit qu'il partait pour Pétersbourg, afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il sanglota amèrement en prononçant le mot de femme, et, oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai paysan russe, en frappant la terre de son front. Les Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons, accédèrent aisément à sa prière; il passa trois semaines chez eux, attendant en secret une réponse de son père; mais il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur d'écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui avait le talent de faire ses soixante verstes à pied par jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir la colère de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré une autre belle-fille, mais que telle n'avait sûrement pas été la volonté divine, et qu'elle envoyait à Malanïa Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la main et se remit en marche pour la maison.

Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le cœur joyeux. Un avenir inconnu l'attendait: la misère pouvait bien l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il abhorrait. Surtout il était bien aise de n'avoir pas renié ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis réellement en pratique et justifié les principes de Rousseau, de Diderot et de la Déclaration des droits de l'homme. Le sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un juste orgueil satisfait, remplissait son âme; en outre, la séparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis, et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés qu'il avait obtenu une place à l'ambassade russe à Londres, et qu'il s'embarquait sur le premier bâtiment anglais en partance. (Il n'était pas encore question de bateaux à vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore, en l'honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de Malanïa Serguéiewna était telle, qu'elle ne pouvait ajouter que quelques lignes; ces quelques lignes même surprirent beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timoféevna eût enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la paternité; il faisait en ce moment la cour à l'une des plus célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques étaient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'être signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux noirs d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables; en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.

V

De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que son père.

En se rendant dans ses terres, il va visiter les Kalitine, ses voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration. Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même maison.

Voici le portrait de cette tante appelée Marpha Timoféevna.

Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous également chers à son cœur: un rouge-gorge savant, affligé d'un goître, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus méchante espèce; puis une petite fille brune et très-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d'environ cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et orpheline. Marpha Timoféevna l'avait recueillie chez elle par pitié, ainsi que Roska; elle les avait trouvés dans la rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien; quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui n'avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce au lieu de la nourrir, la céda de grand cœur à la vieille dame. Enfin, Marpha Timoféevna, avait fait la connaissance de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle priait Dieu de bon appétit, selon la pittoresque expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en pleine église et l'avait invitée à venir prendre une tasse de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables. Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus accommodant; une tête ronde et grise, des mains blanches et douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l'aimait infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de temps en temps sur la sensibilité de son cœur; car elle avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la plus innocente la faisait rougir comme une petite fille. Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats; elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré aucune servilité auprès de sa personne.

«Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous voilà tous réunis pour le thé; c'est le second, celui des jours de fête. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?

—Aujourd'hui même.—Lavretzky s'assit sur une petite chaise basse.—J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai même vu Lisaveta Michailovna.

—Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas casser la chaise de la petite Schourotschka.

—Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?

—Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.

—N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna en sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la première messe, vous irez à la dernière.

—Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop paresseuse, ma mère; je me gâte en prenant trop de thé.»

Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le savait.

«Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il? Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?

—Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.

«Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret, qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle bavarde.

«Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.

—Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait pas lieu de se réjouir.

—Il ne vous plaît pas!

—Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?

—Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»

Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur son cou.

«Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna; il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à te justifier.»

Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de dénégation.

«Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.

—Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le cœur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es entré?»

La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

«Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans le cœur d'une jeune fille?»

Et il fit mine de se retirer.

«Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha Timoféevna.

—C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.

—Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à Lavriki,—cela te regarde; seulement va saluer la tombe de ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui rendre justice; c'était une fille de caractère et d'esprit,—et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant, que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»

Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.

«Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il lui faut.

—Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en s'éloignant.

Quatre heures après, il était en route, et son tarantass roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui suivaient d'un œil bêtement soupçonneux l'équipage qui passait, et sur les longues raies semées d'armoise, d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris, ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait dans son cœur des sentiments à la fois doux et tristes, et tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était pas sans charme.—Ses pensées se succédaient lentement, mais leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête contre son cœur, elle s'était mise d'une voix faible, à se lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle, larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.

«Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie. Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir, quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les images du passé continuèrent à monter lentement dans son âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux. Lavretzky se mit,—Dieu sait pourquoi!—à penser à sir Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot: Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui, sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore bien conservé. C'était Wassiliewskoé.

Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau. L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère. Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.

«Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»

Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile, penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de côté et fit de nouveau un profond salut.

«Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres, et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.

La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de Glafyra Pétrowna.

Tout dans la maison était resté dans le même état; les petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des angles du portrait pendait une couronne d'immortelles, couverte de poussière.

«C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la tresser de ses propres mains.»

Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.—Une porte donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images. Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.

Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait conservé qu'un air d'aveugle obéissance.

Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues chemises,—petits-fils d'Antoine,—vivait encore dans la maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne, achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.

Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls, remarquables par leur développement gigantesque et par l'étrange disposition de leurs branches: on les avait plantés trop près les uns des autres; ils avaient été taillés naguère,—il y avait cent ans, peut-être.—Le jardin finissait à un petit étang clair, bordé de joncs rougeâtres.—Les traces de la vie humaine s'effacent vite: la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,—il fallut s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite, Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur, la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta le désir de prendre du thé, etc...

«Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le vieillard.

Et il tint parole.

On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de papier rouge; on découvrit un samowar, petit, à la vérité, mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus. Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger. Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé, lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et paisible.

Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa avec le starosta, visita la grange, fit délivrer de sa chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté. Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la journée.

«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à plusieurs reprises.

Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux bruits étouffés qui venaient du village solitaire.—Une voix grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une voix glapissante.

«Eh! mon petit Loulou!» dit Antoine à une petite fille de deux ans qu'il porte sur les bras.

«Apporte le kwass,» dit encore la même voix de femme.

Et tout cela est suivi d'un morne silence.—Plus un souffle, plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.

«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner; ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa tige grasse, et, plus haut encore, les larmes de la Vierge suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine, qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années; eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans précipitation!»

Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre, et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du printemps.—Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti aussi profondément encore l'amour du sol natal.

VI

Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné de sa tante Glafyra.

Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique sérieuse, la musique classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit, Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte, lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques fragments de ses compositions; entre autres, toute une ballade de Schiller, Fridolin, qu'il avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à petits pas sa demeure, comme un coupable.

«Ich bin wohl nicht klug (je ne suis pas dans mon bon sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.

Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant. Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit à parodier d'une manière très-comique les divers propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux, toutes les séductions du printemps, de la route et de la nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut lui le premier qui rompit le silence.

Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation sur ses œuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui proposa de lui écrire un libretto.

«Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.—Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour un opéra.—J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais encore faire quelque chose, je me contenterais d'une romance: certainement je voudrais de belles paroles.»

Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au ciel.

«Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»

Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le considérer.

«Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous regardez de la même manière les innocents et les coupables... mais les purs de cœur seuls,» ou quelque chose dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire non, «vous aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d'élevé.

Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus jeune.

«Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous êtes pures; vous seules pouvez consoler.»—Non, ce n'est pas encore cela,—je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais quelque chose dans ce genre...

—Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa Lavretzky.

—Vaine rêverie!» répliqua Lemm.

Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les yeux, comme s'il eût voulu dormir. Quelques instants s'écoulèrent; Lavretzky tendait l'oreille pour écouter.

«Oh! étoiles! pures étoiles;—amour!»—murmurait le vieillard.

«Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.

Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...

«Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de Fridolin, Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à haute voix. Mais quelle est votre pensée? Ce Fridolin, après que le comte l'eut amené à sa femme, devint-il immédiatement l'amant de cette dernière?

—C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que, vraisemblablement, l'expérience...»

Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé. Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna aussi et porta ses regards vers la route.

Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel blanchissait quand la calèche s'arrêta devant le perron de la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son hôte jusqu'à la chambre qui lui était destinée, revint dans son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au jardin, le rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de Lise lorsqu'ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée s'arrêta sur elle, et son cœur reprit un peu de calme: «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix.

Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brûlant, agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.

«Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.

Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.

Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé au jardin, sous un vieux tilleul.

«Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientôt à composer une cantate solennelle.

—À quelle occasion?

—À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès d'elle? Il paraît que l'affaire est en bon train.

—Cela ne sera pas! s'écria Lemm.

—Pourquoi?

—Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout ici, chez vous, en Russie.

—Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?

—Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.

—Mais elle l'aime.»

Le maestro se leva soudain.

«Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est très-pure de cœur et elle ne sait pas elle-même ce que cela signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine, parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore. Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire, son âme n'est pas belle.»

Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux semblaient courir sur le sol.

«Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.»

Lemm s'arrêta court.

«Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de rose.»

Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon. Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident intérêt.

«Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin. Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il agréable?»

Lemm inclina la tête de côté.

«Invitez, murmura-t-il.

—Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.

—Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard avec un sourire presque enfantin.

Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez les Kalitine.

La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha la tête et dit d'une manière significative:

«Maintenant, c'est fini.»

Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.

Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans l'étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons.—On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil tout près du bord, à l'ombre; on étendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services. C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les vermisseaux à l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français digne de nos institutions de demoiselles: Il n'y a plus maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois.

Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu'à la digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les poissons mordaient à l'hameçon; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs écailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction préméditée. C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de ce qu'ils étaient, moins que les autres, occupés de la pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage. Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux éclat.—Ils causaient à voix basse.—Lise se tenait debout sur le radeau.—Lavretzky était assis sur le tronc incliné d'un cytise.—Lise portait une robe blanche avec une large ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un certain effort, sa ligne flexible.—Lavretzky considérait son profil pur et un peu sévère,—ses cheveux relevés derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait:

«Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»

Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait l'eau.—On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si elle souriait.—Un tilleul projetait sur eux son ombre.

«J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous êtes très-bonne.

—Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute confuse.

—Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.»

Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait quelque chose de désagréable.

«Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte difficilement une pareille découverte... Attention! le poisson mord.»

VII

Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.