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Cours familier de Littérature - Volume 23 cover

Cours familier de Littérature - Volume 23

Chapter 11: IX
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About This Book

This essay examines a collection of rural sketches portraying peasants living under serfdom, evaluates a recent translation, and praises the author's faithful, unembellished depiction of social conditions. It emphasizes the works' documentary tone rather than romantic invention, commends economical characterization and a restraint from deep psychological analysis, and highlights the writer's vivid, precise descriptions of landscape and natural detail. The critic surveys particular stories that illustrate oppression, resilience, religious feeling, musical life, and popular superstition, and concludes that the assembled vignettes, carefully arranged, offer a convincing and sympathetic portrait of village life without idealization.

Il est fort possible que le lecteur soit lassé de mes récits. Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire; mais avant de prendre congé de lui, je ne puis m'empêcher d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.

La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-même, für sich, comme on disait autrefois, à l'époque où la philosophie de Hégel était en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point de votre goût; vous n'en aimez pas moins la nature, et par conséquent il est impossible que vous ne nous portiez envie à nous autres chasseurs... Écoutez!

Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on éprouve lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une belle journée de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel est d'un gris sombre, quelques étoiles brillent çà et là; un souffle humide s'élève et arrive en courant comme une vague légère. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?... les arbres bruissent doucement dans les ténèbres. On étend un tapis sur la téléga, et on place sous vos pieds une boîte renfermant le samovar. Les chevaux de volée frissonnent, s'ébrouent et piétinent avec grâce: une paire d'oies blanches qui viennent de s'éveiller traversent la route lentement et en silence. Dans le jardin, derrière une haie, ronfle paisiblement le gardien; au milieu de l'atmosphère refroidie, le moindre son reste immobile et se soutient longtemps. Vous voilà assis, les chevaux s'enlèvent, la téléga roule avec fracas... Vous avancez,—vous passez devant l'église, vous descendez la colline et prenez à droite, en suivant la digue...; l'étang commence à se couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne. Les chevaux traversent à grand bruit les flaques d'eau; le cocher sifflote sur son siége. Mais vous avez déjà fait quatre ou cinq verstes... Le ciel rougit à l'horizon, les corneilles s'éveillent dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte, le ciel s'éclaircit, les nuages blanchissent, les champs sont plus verts. Dans les isba, on aperçoit la flamme rougeâtre des loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours. L'aurore s'allume peu à peu; déjà quelques traînées d'or traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins; le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour s'est élevé, et le disque empourpré du soleil se montre lentement. La lumière se répand comme un torrent, et le cœur frémit comme un oiseau. Tout respire la fraîcheur et la joie! Vous promenez les yeux autour de vous. Là-bas, derrière le bois, paraît un village; plus loin vous en découvrez un autre avec une église blanche; plus loin encore s'élève sur une montagne un petit bois de bouleaux; au delà du bois s'étend le marais vers lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au trot!... il ne nous reste plus à faire que trois petites verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige de votre côté.

Vous achevez de gravir la côte... Quel coup d'œil magnifique! une rivière qui coule en serpentant sur une étendue de dix verstes au moins bleuit à travers le brouillard; de vertes prairies en bordent le cours; derrière sont des monticules, et dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un marais. La vue traverse, comme une flèche, le fluide lumineux répandu dans les airs, et on découvre distinctement les objets les plus éloignés... Qu'on respire librement! Que les membres ont de souplesse! Combien l'homme ranimé par la fraîche haleine du printemps se sent dispos et plein de vigueur!...

Mais rien n'égale une belle matinée du mois de juillet! un chasseur seul peut apprécier le bonheur que l'on éprouve à errer dans les buissons aux premières lueurs de l'aube. La trace de vos pas se détache en vert sur l'herbe que blanchit la rosée. Vous écartez le feuillage mouillé d'un buisson, et vous vous sentez inondé de la chaleur embaumée de la nuit qui s'y trouvait emprisonnée; l'air est imprégné de la fraîche amertume de l'absinthe, du parfum mielleux que répandent le blé noir et le trèfle; dans l'éloignement, un bois de chênes se dresse comme un mur qu'illumine la lumière empourprée du soleil; il fait encore frais, mais on pressent déjà l'ardeur du jour. L'air est tellement embaumé que vous en éprouvez une sorte de vertige. Le taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent çà et là quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de sarrasin rougeâtre. Le bruit d'une téléga se fait entendre; c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son cheval un endroit ombragé... Vous échangez le bonjour avec lui, et à peine l'avez-vous dépassé que le son métallique de la faux qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours; l'herbe sèche rapidement, et déjà la chaleur commence à se faire sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus foncé à ses bords: l'air est immobile et comme embrasé.—Frère, où peut-on se désaltérer?—demandez-vous à un faucheur.—Là-bas dans le ravin, il y a une source.—Vous gagnez le fond du ravin en traversant un épais taillis de noisetiers, qu'enlacent des plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point trompé, une source se cache au fond du ravin: un buisson de chêne étale avidement au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles d'argent se détachent du lit de mousse fine et veloutée qui en tapisse le fond, et montent en se balançant à la surface. Vous vous étendez au bord, votre soif est apaisée, mais la paresse l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; vous la respirez avec délices, et les buissons qui couvrent le flanc du ravin, devant vous, semblent jaunir à l'ardeur du soleil. Mais qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble s'ébranler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du ravin... Le ciel prend à l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la chaleur qui épaissit l'air, ou bien un orage qui se prépare? Voilà qu'un éclair brille dans le lointain: c'est un orage. Le soleil est toujours éclatant; on peut encore chasser. Mais le nuage grandit à vue d'œil.... il s'allonge par-devant et s'avance comme une voûte. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'élève là-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez... Quelle pluie! quels éclairs! Le chaume du toit laisse pénétrer la pluie çà et là, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil reparaît, l'orage s'est dissipé, et vous quittez la grange. Ah! comme tout étincelle gaiement autour de vous! comme l'air est frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des champignons...

Voici que le jour baisse. Le crépuscule du soir éclaire la moitié du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de vous, l'air paraît transparent comme le cristal: mais dans le lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent encore chaudes; la rosée se répand; les plaines, qu'inondaient peu d'heures avant les flots dorés du jour, revêtent une teinte rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le soleil a disparu; une étoile s'allume et tremble au milieu de la mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet océan enflammé commence à pâlir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la nuit vient. Il est temps de regagner son gîte, le village, l'isba où vous comptez coucher. Le fusil sur l'épaule, vous marchez d'un pas rapide, fussiez-vous accablé de fatigue... Mais l'obscurité augmente rapidement; vous n'y voyez plus à vingt pas; les chiens blancs même se détachent à peine au milieu des ténèbres. Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel s'éclaircit un peu... Serait-ce un incendie?—Non; c'est la lune qui se lève.—Mais bientôt, sur votre droite vous découvrez les feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la fenêtre, une table couverte d'une nappe, une lumière; c'est le souper qui attend.

Un autre jour, vous faites atteler un drochki léger et vous vous rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est agréable de s'engager dans une route étroite, que bordent comme un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des épis viennent vous frapper doucement la figure, les bluets s'accrochent à vos pieds, les cailles crient autour de vous, le cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de votre tête; les longues branches pendantes des bouleaux se balancent à peine; le chêne majestueux se dresse comme un vigoureux athlète, à côté de l'élégant tilleul. Vous suivez un sentier émaillé d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs à l'ombre et noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet! Allons, enfonçons-nous dans le bois,... le fourré s'épaissit... un calme indéfinissable gagne doucement tout votre être. Mais à un léger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce bruit rappelle, à s'y méprendre, celui d'une cascade... Des herbes élancées croissent çà et là sur le lit de feuilles fanées qui sont tombées l'année dernière; des champignons se dressent séparément coiffés de leurs chapeaux. Un lièvre part tout à coup à quelque distance de vous..., les chiens s'élancent à sa poursuite avec des aboiements sonores...

Et que cette forêt est belle à la fin de l'automne, lorsque les bécasses arrivent! Jamais la bécasse ne se tient dans le fourré, il faut l'aller chercher sur la lisière du bois. Il ne fait point de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de mouvement, ni même de bruit; une odeur vineuse, particulière à l'automne, est répandue dans la campagne; un brouillard transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent dans le lointain. On aperçoit des arbres se dessinant sur un ciel pâle, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dorées pendent encore çà et là sur les branches nues des tilleuls. La terre humide semble élastique sous le pied; les herbes hautes et desséchées ne bougent pas, et de longs fils étincellent sur l'herbe décolorée. On respire librement, mais un trouble étrange vous agite. Pendant que vous suivez la lisière du bois, les yeux fixés sur votre chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que vivantes, vous revient à l'esprit; des impressions depuis longtemps oubliées se raniment soudainement; l'imagination voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les images que vous évoquez ainsi. Votre cœur se met à battre soudainement avec force; vous vous élancez avec passion vers l'avenir ou vous vous perdez entièrement dans le passé. Toute votre vie se déroule alors à vos yeux; l'homme se possède complétement, il semble ressaisir tout son passé, tous ses sentiments, toutes les forces de son âme, et rien dans la nature environnante ne vient troubler ces rêveries; point de soleil, point de vent, aucun bruit...

Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il a gelé le matin et que les bouleaux argentés, semblables aux arbres dont parlent les contes des fées, sont couverts de rameaux d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de force, mais étincellent encore plus vivement qu'en été! Un petit bois de tremble, entièrement dépouillé de feuilles et inondé de lumière, semble tout joyeux de sa nudité; la gelée blanchit encore le fond de la vallée, et un vent frais soulève légèrement et chasse devant lui les feuilles desséchées qui couvrent le sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivière et balancent doucement les oies et les canards dispersés à sa surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin à demi caché par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes couleurs tournoient rapidement dans les airs...

Les jours brumeux d'été ont aussi leurs beautés, mais les chasseurs ne les aiment point. Impossible de tirer ces jours-là; une pièce de gibier qui se lève sous vos pieds disparaît presque aussitôt au milieu des ténèbres blanchâtres et immobiles que répand le brouillard. Mais comme tout est tranquille et silencieux autour de vous! Tout est réveillé et tout se tait. Vous passez devant un arbre; aucune de ses feuilles ne bouge; il semble goûter le repos avec délices. Une ligne noire se distingue au milieu de la vapeur qui est uniformément répandue dans les airs... Vous la prenez pour un rideau de bois; vous approchez, et le bois se change en une bande d'absinthe qui se dresse entre deux champs. Au-dessus de votre tête, autour de vous, le brouillard s'étend de tous côtés... Mais un léger souffle de vent se fait sentir; un coin du ciel, d'un bleu pâle, se montre confusément à travers la brume raréfiée qui se met en mouvement et semble flotter comme de la fumée; un éclatant rayon de soleil perce, inonde les champs, frappe la forêt...; puis, tout s'obscurcit de nouveau. Ces alternatives se répètent souvent; mais comme le temps devient serein et magnifique, lorsque la lumière, ayant triomphé définitivement dans cette lutte, les derniers flots du brouillard échauffé, tantôt se rapprochent et s'étendent comme une nappe, tantôt s'enroulent et s'évaporent dans les profondeurs lumineuses d'un ciel d'azur...

Mais vous voici en route pour une partie éloignée de la steppe. Après avoir fait près de dix verstes en suivant les chemins de traverse, vous arrivez à la grande route. Vous dépassez de longs convois de charrettes, vous laissez derrière vous des auberges sous les auvents desquels fument des samovar, et dont les portes cochères, grandes ouvertes, laissent plonger vos regards jusqu'au fond des cours garnies de puits; les villages, les longues et vertes chènevières se succèdent; vous marchez ainsi longtemps, longtemps... Les pies voltigent sur les saules qui bordent la route; des paysannes, armées de longs râteaux, traversent les champs; un piéton en vieux kaftane de nankin, un havresac sur le dos, chemine d'un pas fatigué; une lourde voiture de seigneur, attelée de six chevaux efflanqués et fourbus, vient lentement à votre rencontre; elle passe et vous apercevez le coin d'un coussin qui sort de la portière, et derrière, sur un sac entouré de nattes, attachées avec des cordes, se tient cramponné un laquais en redingote et couvert de boue jusqu'aux sourcils. Voici la ville du district avec ses maisonnettes de bois inclinées sur leurs fondements, ses haies sans fin, ses maisons de marchands construites en briques et inhabitées, son vieux pont jeté sur un profond ravin... En avant! en avant!... La steppe commence. Quelle vue on découvre du haut de cette montagne! Au milieu de la plaine, des mamelons écrasés, labourés et ensemencés du haut en bas, ressemblent à d'énormes vagues affaissées sur elles-mêmes; des ravins, aux flancs couverts de buissons, serpentent entre ces hauteurs; de petits bois sont dispersés çà et là comme des îles, et des sentiers étroits courent d'un village à l'autre; quelques églises blanches et élancées paraissent dans le lointain; une petite rivière, bordée de buissons, serpente au milieu de la plaine, et son cours est interrompu de distance en distance par des digues; quelques outardes rangées en file se tiennent immobiles dans un champ éloigné; une vieille maison seigneuriale, entourée de ses dépendances et de jardins fruitiers, est comme blottie au bord d'un petit étang; mais vous avancez toujours. Les mamelons s'abaissent de plus en plus, et la campagne est presque entièrement dégarnie d'arbres. La voilà enfin, la vraie steppe, immense, sans limites!

Et en hiver, la chasse au lièvre sur les monticules de neige! L'air que l'on respire est glacial, l'éclat de la surface scintillante qui s'étend de tous côtés vous fait involontairement cligner les yeux, et vous les reposez avec bonheur sur le ciel vert qui surmonte les bois rougeâtres. Et les premières journées du printemps, lorsque tout brille et s'écroule! Au milieu de l'épaisse vapeur que répand la neige fondue, on respire déjà le parfum de la terre réchauffée, et, sur les points où les rayons obliques du soleil l'ont mise à découvert, les alouettes chantent en toute confiance, tandis que les torrents, couverts d'écume, se précipitent avec un joyeux mugissement de ravin en ravin...

Mais il est temps de finir. Je viens de parler du printemps, et ce souvenir est venu s'offrir à moi fort à propos: au printemps, on se quitte avec moins de regret; au printemps, les heureux même se sentent attirés vers les régions lointaines... Adieu, chers lecteurs, je vous souhaite un bonheur inaltérable.

IX

Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scènes ravissantes; homme qui les écrit comme la nature les compose. Ses principaux caractères sont la finesse, la vérité, l'étrangeté. Cela ne s'invente pas, cela se trouve.

M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir où il s'arrêtera. Mais quel que soit son âge et son avenir, la Russie n'avait avant lui rien qui lui ressemblât. C'est le Balzac des forêts et des déserts.

Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les tempêtes, comme l'écho des cascades dans le lointain. Il est mélancolique et sensible comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au jeune et élégant séducteur qui part le lendemain après l'avoir trompée, avec son maître, pour ne la revoir jamais. À chaque instant on se sent une larme au bord de la paupière. Peu de livres m'ont autant ému et fait rêver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art est dans son œil qui lui fait tout discerner et dans son âme qui lui fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-même avec le rouge de la pudeur et la naïveté du premier âge. Une confession innocente et générale qui dit: Me voilà! Jugez-moi!

Tourgueneff aurait pu prendre la poésie pour langue, lui, admirateur, selon moi, très-exagéré de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de poésie vraie dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des deux ou trois poëtes de Pétersbourg ou de Varsovie qui chantent dans les salons, ces derniers juges de la poésie sur une terre virginale.

À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux longues et patientes œuvres qui forment la littérature des grandes nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la maturité des peuples. Ce sont les Mille et une nuits de Bagdad, où leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes œuvres que la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne. Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du temps.

Lamartine.

20 février 1864.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43.

CXXXIVe ENTRETIEN
RÉMINISCENCE LITTÉRAIRE

ŒUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE
I

Il y a une inspiration ineffaçable dans certains lieux, dans certains climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines mémoires qui nous reportent plus tard à ces premières caresses de la vie. C'est la rosée du matin que le soleil du jour n'a pas encore pompée, et qui même après qu'elle a été bue par les rayons, laisse au fond du calice quelques gouttes mal séchées qui gardent encore un arrière-goût de rose mouillée.

Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir à tourelles démantelées, jetant son ombre aux pieds des forêts sur les prés de la pente, du ruisseau qui coulait à voix basse sous la rangée de saules, dans le vallon auprès du château, des troupeaux de moutons sous la conduite du vieux berger qui montaient après que l'humidité malsaine était évaporée sur la colline élevée; souvenez-vous des attelages luisants de bœufs qui descendaient pour labourer la glèbe dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage. Écoutez les voix lentes des paysans qui se répandent avec leurs chiens, leur hache sur l'épaule, parmi les sentiers creux de la montagne pour aller étrancher les chênes; souvenez-vous des éclats joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots et qui les traînent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers où ils cuiront le pain de seigle de la chaumière. Regardez les bras demi-nus de belles jeunes demoiselles à moitié vêtues, écartant d'un geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le beau matin du jour qui se lève et pour écouter la cloche de l'église rustique convoquant tout le monde à l'angélus.

Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chaîne de montagnes du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le midi, chassant sur ses flancs, à mesure qu'elle se déroule, les vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'écume de l'océan. Un fleuve rapide et immense, le Rhône roule à leurs pieds ses eaux majestueuses, tantôt étincelantes dans de larges bassins semblables à des lacs, tantôt resserrées par les rochers et disparaissant sous les caps sombres d'où le murmure grandiose de son cours s'élève seul pour attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain où il va s'abîmer dans un horizon de lumière, emporte votre pensée au pays du soleil. Voilà le paysage à la fois rustique, féodal, gracieux par les détails, austère par l'ensemble, religieux par l'impression, amoureux par le frisson qu'il communique à l'âme. C'est là que je vivais à quinze ans entre un père militaire, une mère jeune encore et belle comme la mémoire mal voilée de son matin, et cinq sœurs groupées autour d'elle selon leurs âges différents comme des anges échelonnés sur les degrés de l'échelle de Jacob. L'escalier tournant du château sur lequel elles étaient éparses la moitié du jour nous rappelait sans cesse cette image biblique. Ô temps! où es-tu? Et pourquoi égrènes-tu si vite tout ce qui te pare?

II

Je commençais une vie orageuse dans le calme de cette demeure. Le domaine paternel, détaché des immenses domaines de mon grand-père, n'était pas considérable par son étendue, mais nous possédions en réalité tout le pays circonvoisin et toutes les familles rurales par la vieille affection qu'on portait au nom de mon père, aux vertus de ma mère, aux grâces naissantes de mes sœurs. Pas un pauvre qui n'eût son pécule de réserve déposé dans sa besace de toile chez nous; pas un infirme qui n'y eût son hospice, son médecin, ses remèdes. La Providence avait ainsi rapproché le soulagement de tous les malheureux. Aussi nous aimait-on comme les chefs de toutes ces familles. La Révolution de 89 n'y pouvait rien, la démocratie industrielle n'était pas encore née. On ne pouvait se figurer que la féodalité si odieuse de loin était si douce et si providentielle de près. Nous étions les parents, les frères, les sœurs de tout le monde. Quant à moi, mon cheval et mon chien, compagnons de ma vie, me suffisaient pour remplir mes journées de courses vagues dans les sentiers des bois ou dans les blés noirs de la montagne. Mes premières rêveries, ombres avancées de la vie future, m'emportaient de site en site plus haut et plus vite que les sabots de mon coursier. Je rentrais vers le soir pour me réunir à la famille, autour de la lampe qui éclairait le piquet de mon père et de ma mère et mes lectures silencieuses jusqu'à l'heure du sommeil.

Et qu'est-ce que je lisais? Tout ce que je trouvais sous la main dans la petite bibliothèque très-expurgée et très-dépouillée de la chambre haute où les vieux livres de la maison gisaient épars sur les rayons. Quelquefois aussi j'avais la permission d'entrer dans la chambre de mon père et de lire les volumes contenus dans une ancienne cassette de toilette, qu'on nous envoyait de la ville voisine les jours de marché. C'était le plus souvent de délicieux romans d'Auguste Lafontaine, un auteur très à la mode alors, traduits de l'allemand, et tout mouillés de larmes de famille par les lecteurs des environs. Les scènes de ces drames innocents étaient les matériaux sur lesquels mon imagination brodait ses plus doux rêves. Les idylles de Gesner, ce Théocrite suisse, avaient aussi alors le plus grand attrait pour nous. Ce petit monde de convention, qu'on trouverait bien fade maintenant, nous charmait par ses couleurs pastorales, tellement que quelques années après je fis un pèlerinage à la maison de Gesner dans une pittoresque vallée de Zurich, comme j'en fis un aux Charmettes de J. J. Rousseau, dans le jardin de madame de Warens. L'enthousiasme ne sait pas choisir, il va où l'engouement de son temps le pousse, et le monde des idées est plus mobile encore que celui des réalités. L'idéal est un pays où l'on se perd, comme les faits sont un pays où l'on s'embrouille. Avis à ces réalistes que nous adorons depuis quelque temps! Il n'y a de durable que le vrai bien choisi, il n'y a d'éternel que la nature épurée par le goût. Ne faisons pas de théorie sur le beau, laissons le temps porter et reporter ses arrêts, lui seul est juge. J'ai vu dans moins d'un demi-siècle vénérer Gesner comme le patriarche de la nature, et puis je l'ai vu railler comme l'écran de la niaiserie. J'ai vu régner Dorat et Parny préféré à Tibulle, et puis je les ai vu reléguer sans souvenir au nombre des poëtes à fantaisies, jouets d'un peuple sans mémoire; j'ai vu couronner Chateaubriand vêtu de la pourpre de son style: j'ai vu mourir Béranger dans sa gloire aux sons de ses grelots bachiques et politiques; j'ai vu, et pour peu que je vive, j'en verrai bien d'autres encore: ne nous faisons pas nos dieux éternels, car ce sont les dieux du temps qui souvent n'a pas de lendemain; jouissons de tout ce qui nous charme dans les différents chefs-d'œuvre dont nos contemporains nous charment; mais ne répondons ni d'eux ni de nous devant la postérité. Le monde passe et change en passant, à chaque petit hasard industriel qui apprend à coudre sans dé et sans main ou à faire un nœud servant de tête à un clou ou de tête à une épingle. Je vois des braves gens émerveillés, pleurer d'enthousiasme, sur ce qu'ils appellent à bonne foi le progrès indéfini de l'espèce humaine. Je ne demande pas mieux, mais Homère, qui règne depuis quatre ou cinq mille ans sur l'intelligence et sur le cœur humain, n'a pas encore trouvé un rival, et la morale des grands apôtres de religion n'a pas encore reçu un démenti!... Dieu a fait de l'espérance un des aliments de l'esprit humain; ne le nions pas, soyons-en soutenus sur notre route afin de marcher, mais n'en soyons pas ivres de peur de tomber comme des fous dans le délire du mieux. Tout commence et tout finit dans ce bas monde. Montrez-moi une chose qui n'ait pas subi cette loi, ou montrez-moi un mortel qui y ait échappé?

III

En ce temps-là, ma famille voyait souvent des émigrés rentrer dans le pays, et revendiquer leur domaine les uns de l'impartiale bienveillance du gouvernement nouveau, les autres de leurs acquéreurs. La paix se faisait ainsi entre les choses et prédisposait à la concorde entre les personnes. Plusieurs de nos parents, ainsi rapatriés par des lois complaisantes, venaient de temps en temps nous demander l'hospitalité. C'était une fête pour nous que leur arrivée. Il m'en est resté un grand goût pour les émigrés. Il y avait parmi eux des hommes de tous les partis. Les 9 thermidor et 18 fructidor avaient atteint jusqu'aux membres du comité de salut public. Carnot lui-même avait émigré comme royaliste, et avait reçu à Nyon, en Suisse, l'hospitalité de M. de Noailles, émigré d'une autre cause et d'un autre temps.

Les émigrés royalistes avaient suivi les princes fugitifs à l'étranger. La plupart étaient très-jeunes et on les avait enrégimentés pour leur donner une occupation et une solde, plus que pour les faire servir contre leur patrie; auxiliaires volontaires ils avaient très-peu servi en ligne contre leurs compatriotes. On les avait ensuite relégués en Russie; d'autres avaient passé sur les vaisseaux anglais dans la Vendée. Ils rentraient en amis, et charmaient nos foyers aussi par les récits héroïques ou plaisants de leurs aventures. C'était les soldats de la grande armée amusant les soirées des chaumières par les contes soldatesques de l'incendie de Moskou; chaque cause avait ses héros et ses désastres. Si la France de 1815 avait eu un Homère, il aurait hésité à chanter les bleus ou les blancs. Tous étaient au même rang, tous aventureux, tous braves; la fortune avait fait en France des vainqueurs et des vaincus, mais elle n'avait fait ni coupables ni lâches. Le Tasse ou Cervantes pouvaient également les chanter.

IV

Un de ces jeunes émigrés arriva alors dans la maison de mon père, apportant toutes ces qualités naturelles à ceux qui sortent de leur pays pour une cause politique. La fidélité méritoire à ses princes, l'esprit d'aventure, le caractère assoupli aux fortunes diverses de l'exil, et l'intarissable conversation qu'on y puise. Ses entretiens faisaient le charme du château; il se nommait M. de Davayé, il était le cousin de mon père.

Dans un de ces entretiens, il nous raconta qu'il allait bientôt paraître un volume du poésies dont il avait connu intimement l'auteur ou plutôt l'éditeur à Lauzanne.—Ce chevalier français, nous dit-il, était lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie émigré licencié, et vivait habituellement avec sa femme dans un modeste village des environs de Liége. Les chances de la guerre ayant soumis la Belgique à Custine ou à Dumouriez, il était venu plus récemment chercher asile et sécurité à Lauzanne; il se nommait M. de Surville, il était né dans le Vivarais, sur une de ces montagnes qu'arrose et ravage l'Ardèche. C'était un pays de royalistes, d'hommes aussi fidèles à leur foi qu'à leur souvenir, que le camp de Jalès, longtemps recruté par les paysans fanatiques, avait plusieurs fois signalé à la haine des républicains. M. de Surville était, nous disait M. de Davayé, un très-bel homme, jeune encore, d'une taille haute et imposante, d'une physionomie profonde, d'une expression de figure réservée et douce; on ne lui parlait qu'avec déférence comme à quelqu'un qui porte le respect devant lui. On le voyait rarement à Lauzanne. Il ne quittait guère sa femme qu'il paraissait aimer tendrement; il habitait à une certaine distance, sur le penchant des montagnes de Vévey, un chalet au-dessus du lac Léman. Il recherchait surtout à Lauzanne la conversation de quelques hommes et de quelques femmes de lettres distingués, jetés là par la Révolution française; il leur communiquait des fragments d'un livre mystérieux dont il s'occupait dans sa retraite. Ce livre qu'il déchiffrait et qu'il retouchait laborieusement était, disait-il, extrait des mémoires et des poésies d'une de ses aïeules, nommée Clotilde de Surville. Il ne dissimulait pas ses efforts pour rendre à ces poésies de famille, obscurcies par la vétusté de la langue romane et par l'obscurité des termes, la clarté et la fraîcheur du langage moderne. C'était moitié traduction, moitié correction. Certaines pages ravissaient ses confidents. Quelques-uns suspectaient bien un peu la fidélité littéraire de M. de Surville, et croyaient qu'il voulait dérober au quinzième siècle sa naïveté originale pour s'en parer lui-même, sous le nom de cette femme éminente qui avait alors illustré sa maison; mais cette naïveté même répondait victorieusement à ces soupçons, car M. de Surville écrivait lui-même des poésies personnelles empreintes d'un tout autre caractère. L'emphase, la rhétorique, la prétention de l'école de Thomas les surchargeait et les déparait en croyant les embellir. En dépassant le naturel il arrivait souvent au galimatias. Il était en tout l'opposé de sa grande aïeule. Ses amis l'avertissaient en vain de cette tension, il ne sentait sa force qu'en l'exagérant.

V

Ces chefs-d'œuvre de madame de Surville lui avaient été révélés à lui-même à Viviers, petite ville du Vivarais, à son retour de la première émigration en 1795. Il passa alors quelques mois dans cette ville, et ayant été investi de l'héritage de sa famille dans la terre de Vessau, il y trouva de nombreux et curieux manuscrits qui encombraient, depuis deux siècles, les archives du château. Ces manuscrits de la main de madame de Surville, en langue moins française que romane, étaient à peu près illisibles pour lui. Un vieil arpenteur du pays, accoutumé par état de déchiffrer les registres et les documents féodaux, l'assista dans ces recherches et lui remit dans les mains les mémoires et les poésies de Clotilde. Il emporta ces deux trésors à Lauzanne en repartant pour son second exil. Les mémoires furent égarés par lui; on n'en a connu les principaux faits que par ses entretiens, et par les allusions dont ses poésies sont pleines. Les voici:

VI

Selon ces mémoires, il n'y avait jamais eu en France, depuis la célèbre Héloïse, amante d'Abeilard, d'interrègne complet de la belle littérature en France. La langue seule était flottante, empruntant tantôt à l'italien, tantôt au latin, tantôt au patois du Midi l'instrument de sa pensée. Les magnifiques poésies de Mistral, dignes souvenirs d'Homère, nous en sont une preuve récente. Béatrix d'Aragon, Agnès de Bragelongue, Émélie de Montendre, Hélène de Grammont furent les femmes célèbres de cette période. Justine de Lévis, mère de Pulchérie de Vallon, donna sa fille à Bérenger de Surville, jeune gentilhomme du même pays, engagé à la cause royale du brave et infortuné Charles VI. Clotilde venait de perdre sa mère, elle vivait dans sa terre de Vessau aux bords de l'Ardèche. Elle y était entourée d'un groupe de jeunes amies lettrées et belles parmi lesquelles on remarquait une jeune Italienne du nom de Rocca, sa plus tendre amie. L'amour le plus précoce, le plus naïf et le plus passionné, comme on va le voir bientôt dans les héroïdes à son mari pendant ses absences, entraîna l'un vers l'autre ces deux jeunes amants. Clotilde le suivit même au camp de Charles VI au Puy-en-Velay, au milieu de cette cour militaire composée de la jeune noblesse française. Sa beauté et ses talents poétiques y brillèrent du plus doux éclat. La guerre continuant appela son mari à la suite du roi au siége d'Orléans. Il y perdit la vie sept ans après son mariage. Clotilde veuve regagna son manoir de l'Ardèche.

Des amis de l'intéressante veuve il ne lui restait plus que Tullie et Rocca; Rosé de Beaupuy s'était retirée dans un cloître après la mort du jeune de Liviers son amant; Louise d'Effiat avait épousé le vicomte de Loire. Tullie et Rocca se séparèrent même bientôt de leur amie: Tullie, appelée à Constantinople par les Paléologues, dont elle était l'alliée, périt au sac de cette capitale; Rocca alla mourir à Venise, sans qu'on nous apprenne ni les causes de son départ, ni les circonstances de sa mort.

Clotilde, accablée de tant de pertes, isolée dans le Vivarais, et moins capable sans doute de produire que de recueillir et de corriger, dut commencer à cette époque les Mémoires dont nous parlons, et dont les premiers livres contenaient l'histoire de l'ancienne poésie française: elle s'occupa aussi de revoir ses premiers ouvrages, travail qu'elle continua toute sa vie, et qui peut expliquer leur perfection. Elle songea en même temps à former des élèves. Sophie de Lyonne et Juliette de Vivarez sont les premières que cite M. de Surville; elles étaient même connues de Clotilde avant la mort de Bérenger. Sophie était fille d'un seigneur champenois; Juliette n'était qu'une bergère obscure que Clotilde avait rencontrée dans les montagnes voisines de sa terre de Vessau, et dont elle cultiva les dispositions heureuses. Sophie et Juliette se lièrent bientôt de la plus étroite amitié; elles consolèrent pendant quelque temps Clotilde de ses pertes; elles l'aidèrent dans l'éducation de Jean de Surville, son fils: mais des passions malheureuses, que la religion seule pouvait vaincre, et dont l'objet leur était peut-être commun, arrachèrent encore ces deux amies à leur protectrice; elles se retirèrent ensemble à l'abbaye de Villedieu.

VII

Après plusieurs années d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha quelque diversion dans la poésie: elle entreprit deux grands poëmes dont il ne reste que des fragments. Après avoir donné l'hospitalité à deux jeunes Écossaises qu'elle accueillit dans son château, et auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et du Vivarais, elle unit prématurément le fils unique qu'elle avait eu de Bérenger à Héloïse de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le perdre peu d'années après. Sa petite-fille Camille lui resta pour unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-même. Son génie survécut à toutes ces douleurs et la soutint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut ensevelie près de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses œuvres périrent avec elle, il n'en resta que la renommée.

Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les intervalles de ses douleurs, prépara pour M. de Surville, son frère, les pièces les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.

«Mais hélas! écrivait-elle peu d'années avant la Révolution, pourquoi me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dévore (elle était attaquée d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse; et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non, je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aïeule de mon époux; non, j'ai beau me hâter, la publication de cet unique essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour, si voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqué ces trésors de génie que mon enfance dévorait, qu'une main chère et jalouse m'arrache, et dont j'espérai si longtemps d'hériter. Lecteur, toujours présent à ma pensée, et qui peut-être n'existeras jamais pour moi, si tu vois cet écrit après que j'aurais cessé d'être, donne quelques regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux jours...»

VIII

Cette merveilleuse relique de notre passé littéraire devait passer ainsi comme un legs funèbre de mourant en mourant dans nos mains. M. de Surville quitta une seconde fois sa compagne chérie et son asile en Suisse pour aller chercher dans l'Ardèche quelques débris de sa fortune. La mort révolutionnaire l'y épiait et l'y surprit. Il y fut fusillé en 1795, sans doute comme un complice tardif des ennemis de la Convention; il mourut en héros, ne témoignant d'autres regrets que de laisser son sang inutile à son roi toujours fugitif, et la gloire de son aïeule encore incomplète. Ses amis et sa veuve, à Lausanne, recueillirent son héritage, et chargèrent plus tard M. de Vandenborg, membre de l'Institut français, d'épurer encore et d'éditer les œuvres de Clotilde. Le comte de Maistre, devenu si célèbre depuis, et qui entretenait des relations avec madame de Polier, d'une famille distinguée de Lausanne, chargea cette dame de lui procurer des relations et des documents sur la veuve de M. de Surville et sur les manuscrits dont elle était en possession. Ainsi les exilés cherchaient à honorer la mémoire de ces proscrits qui n'avaient à laisser à leur patrie que les échos du fleuve de Babylone—Super flumina Babylonis sedimus et flevimus.—Cette négociation dont nous avons la preuve n'eut point de résultats: la veuve de M. de Surville attendit des temps plus sereins.

IX

Qu'on juge de l'intérêt de curiosité que ces récits de M. de Davayé étaient de nature à inspirer à toute la famille: les âges, les lieux, les circonstances politiques ont des similitudes, des prédispositions, des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les sites, les mêmes points de vue donnent les mêmes sensations. Tout ce que l'émigré nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de l'Ardèche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville, découvrait ces chefs-d'œuvre inconnus d'une existence de son vieux château, de son long exil sur la terre étrangère, et de sa mort héroïque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son aïeule dans ce pays reculé, sauvage, alpestre, au milieu des rochers, des torrents et d'une population d'habitants dont elle était la sœur et la mère, enfin toute cette poésie si longtemps ensevelie avec elle dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque curiosité d'un arrière-petit-fils, nous faisaient rêver à tous des destinées semblables. Nous attendions avec impatience que M. de Vandenborg, ayant achevé son œuvre de critique et d'enthousiasme, publiât enfin les poésies de Clotilde qu'on disait prêtes à voir le jour.

L'été se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la Gazette de France nous apprit que les poésies de Clotilde avaient paru, et qu'une admiration unanime accueillait cette résurrection du passé.

Un de mes oncles paternels qui demeurait à la ville l'attendait de Paris.

X

Ces chefs-d'œuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que j'aurais craint de laisser évaporer.

C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas de le lire, je l'appris par cœur, seulement en le lisant. Aucune poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément gravée dans ma mémoire.

XI

Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un chaste amour de la comparer à Sapho?

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