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Cours familier de Littérature - Volume 23 cover

Cours familier de Littérature - Volume 23

Chapter 36: X
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About This Book

This essay examines a collection of rural sketches portraying peasants living under serfdom, evaluates a recent translation, and praises the author's faithful, unembellished depiction of social conditions. It emphasizes the works' documentary tone rather than romantic invention, commends economical characterization and a restraint from deep psychological analysis, and highlights the writer's vivid, precise descriptions of landscape and natural detail. The critic surveys particular stories that illustrate oppression, resilience, religious feeling, musical life, and popular superstition, and concludes that the assembled vignettes, carefully arranged, offer a convincing and sympathetic portrait of village life without idealization.

À la fin, Goulden se leva et sortit de l'armoire un sac de soldat en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le regardais tout abattu, ne songeant à rien qu'au malheur de partir.

«Voici ton sac, dit-il; j'ai mis là-dedans tout ce qu'il te faut: deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu recevras deux chemises à Mayence, c'est tout ce qu'il te faudra; mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais que les souliers des fournisseurs; c'est presque toujours du cuir de cheval, qui vous échauffe terriblement les pieds. Tu n'es pas déjà trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant, au moins que tu n'aies pas cette douleur de plus. Enfin voilà... c'est tout.»

Il posa le sac sur la table et se rassit.

Dehors on entendait les allées et les venues des Italiens qui se préparaient à partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal donnait des ordres. Il avait son cheval à la caserne de gendarmerie, et disait à son soldat d'aller voir s'il était bien bouchonné, s'il avait reçu son avoine.

Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet étrange, et je ne pouvais encore croire qu'il fallait quitter la ville. Comme j'étais ainsi dans le plus grand trouble, voilà que la porte s'ouvre, et que Catherine se jette dans mes bras en gémissant, et que la mère Grédel crie:

«Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse... que ces gueux finiraient par t'emmener... je te le disais bien... tu n'as pas voulu me croire.

—Mère Grédel, répondit aussitôt M. Goulden, de partir pour faire son devoir, ce n'est pas un aussi grand malheur que d'être méprisé par les honnêtes gens. Au lieu de tous ces cris et de tous ces reproches qui ne servent à rien, vous feriez mieux de consoler et de soutenir Joseph.

—Ah! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non! quoique ce soit terrible de voir des choses pareilles.»

Catherine ne me quittait pas; elle s'était assise à côté de moi, et nous nous embrassions.

«Tu reviendras, faisait-elle en me serrant.

—Oui... oui, lui disais-je tout bas; et toi, tu penseras à moi... tu n'en aimeras pas un autre!»

Alors elle sanglotait en disant:

«Oh! non, je ne veux jamais aimer que toi.»

Cela durait depuis un quart d'heure, lorsque la porte s'ouvrit, et que le capitaine Vidal entra, le manteau roulé comme un cor de chasse sur son épaule.

—«Eh bien! dit-il, eh bien! et notre jeune homme?

—Le voilà, répondit M. Goulden.

—Ah! oui! fit le capitaine, ils sont en train de se désoler, c'est tout simple... Je me rappelle ça... Nous laissons tous quelqu'un au pays.»

Puis, élevant la voix:

«Allons, jeune homme, du courage! Nous ne sommes plus un enfant, que diable!»

Il regarda Catherine:

«C'est égal, dit-il à M. Goulden, je comprends qu'il n'aime pas de partir.»

Le tambour battait à tous les coins de la rue; le capitaine Vidal ajouta:

«Nous avons encore vingt minutes pour lever le pied.»

Et, me lançant un coup d'œil:

«Ne manquons pas au premier appel, jeune homme,» fit-il en serrant la main de M. Goulden.

Il sortit; on entendait son cheval piaffer à la porte.

Le temps était gris, la tristesse m'accablait; je ne pouvais lâcher Catherine.

Tout à coup le roulement commença; tous les tambours s'étaient réunis sur la place. M. Goulden, prenant aussitôt le sac par ses courroies sur la table, dit d'un ton grave:

«Joseph, maintenant, embrassons-nous... il est temps.»

Je me redressai tout pâle; il m'attacha le sac sur les épaules. Catherine, assise, la figure dans son tablier, sanglotait. La mère Grédel, debout, me regardait les lèvres serrées.

Le roulement continuait toujours; subitement il se tut.

«L'appel va commencer, dit M. Goulden en m'embrassant, et tout à coup son cœur éclata, il se mit à pleurer, m'appelant tout bas son enfant, et me disant:

—Courage!»

La mère Grédel s'assit; comme je me baissais vers elle, elle me prit la tête entre ses mains, et m'embrassant, elle criait:

«Je t'ai toujours aimé, Joseph, depuis que tu n'étais qu'un enfant... je t'ai toujours aimé! tu ne nous as donné que de la satisfaction... et maintenant il faut que tu partes... Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!»

Moi, je ne pleurais plus.

Quand la tante Grédel m'eut lâché, je regardai Catherine, qui ne bougeait pas, et m'étant approché, je la baisai sur le cou. Elle ne se leva point, et je m'en allais bien vite, n'ayant plus de force, lorsqu'elle se mit à crier d'une voix déchirante:

«Joseph!... Joseph!...»

Alors je me retournai; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et quelques instants encore nous restâmes ainsi, sanglotant. Catherine ne pouvait plus se tenir, je la posai dans le fauteuil et je partis sans oser tourner la tête.

J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien.

Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. À droite, près de l'Hôtel-de-Ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait. On appela Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres; puis le capitaine commanda: «Marche!» et nous partîmes deux à deux vers la porte de France.

Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée:

«Kasper! Kasper!»

C'était la grand'mère de Zébédé; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre; il était aussi bien triste et baissait la tête.

Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous. En arrivant là, mes jambes fléchissaient; j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête du côté de l'auberge du Bœuf-Rouge; le bruit du tambour couvrait tout.

Les enfants couraient derrière nous en criant: «Les voilà qui partent... Tiens... Voilà Klipfel... Voilà Joseph!»

Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne nous regardèrent défiler, l'arme au bras. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.

Nous avions dépassé la ferme du Gerberhoff, et nous allions descendre la côte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me parler; c'était le capitaine, qui me criait du haut de son cheval:

«À la bonne heure, jeune homme; je suis content de vous!»

En entendant cela, je ne pus m'empêcher de répandre encore des larmes, et le grand Furst aussi, nous pleurions en marchant; les autres, pâles comme des morts, ne disaient rien. Au grand pont, Zébédé sortit sa pipe pour fumer. Devant nous, les Italiens parlaient et riaient entre eux, étant habitués depuis trois semaines à cette existence.

Une fois sur la côte de Metting, à plus d'une lieue de la ville, comme nous allions descendre, Klipfel me toucha l'épaule, et tournant la tête il me dit:

«Regarde là-bas.»

Je regardai et j'aperçus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous, les casernes, les poudrières, et le clocher d'où j'avais vu la maison de Catherine six semaines avant, avec le vieux Brainstein: tout cela gris, les bois noirs autour. J'aurais bien voulu m'arrêter là quelques instants; mais la troupe marchait, il fallut suivre. Nous descendîmes à Metting.

VIII

Le grand intérêt du roman avec l'histoire finit là; le reste est tragique, mais la naïveté change de ton. Tout devient héroïque et sanglant. C'est de l'histoire, nous vous renvoyons aux analystes des guerres de l'Empire. Ces pages de mémoires militaires leur appartiennent. Il n'y a que quelques premiers pas de la route de Phalsbourg à Dresde qui soient du ton du roman.

Seulement ce ton est merveilleusement retracé dans la première marche. Le peuple y est tout entier.

IX

Ce même jour, nous allâmes jusqu'à Bitche, puis le lendemain à Hornbach, à Kaiserslautern, etc. Le temps s'était remis à la neige.

Combien de fois, durant cette longue route, je regrettai le bon manteau de M. Goulden et ses souliers à doubles semelles!

Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. À l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la marche; alors nous redressions la tête, nous marquions le pas, pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant: «Ce sont des conscrits!»

Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds... Ah! je n'avais jamais senti cette grande fatigue! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre; quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit du garçon.

Avec quel bonheur je m'étendais! Comme j'aurais voulu dormir mes douze heures! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait; je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais: «Où suis-je?» Tout à coup mon cœur se serrait; je me disais: «Tu es à Bitche, à Kaiserslautern... tu es conscrit!» Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.

«Bon voyage! disait la ménagère éveillée de grand matin.

—Merci,» répondait le conscrit.

Et l'on partait.

Oui... oui... bon voyage! On ne te reverra plus, pauvre diable... Combien d'autres ont suivi le même chemin!

Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un paquet assez rond, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden: «Sois toujours bon, honnête, à la guerre. Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie, et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même à l'égard des nôtres. Et que le ciel te conduise... qu'il te sauve des périls! Voici quelque argent. Il est bon, loin des siens, d'avoir toujours un peu d'argent. Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon enfant, je te serre sur mon cœur.»

En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai: «Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre... De braves gens songent à toi! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils.»

Le Grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capougner Strasse; nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ensemble dans cette ville étrangère.

Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait à la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient à gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une allée sombre, où l'on sentait le pain frais, ce qui me réjouit intérieurement. Zébédé alla plus loin. Moi, je criais dans l'allée: «Il n'y a personne?»

Et presque aussitôt une vieille femme parut, la main devant sa chandelle, au bout d'un escalier en bois.

«Qu'est-ce que vous voulez?» fit-elle.

Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand:

«Venez!»

Je montai donc l'escalier. En passant, j'aperçus, par une porte ouverte, deux hommes en culotte, nus jusqu'à la ceinture, qui brassaient la pâte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilà pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet à rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En haut elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence, et un lit au fond.

«Vous arrivez tard, me dit cette femme.

—Oui, nous avons marché tout le jour, lui répondis-je sans presque pouvoir parler; je tombe de faim et de fatigue.»

Alors elle me regarda, et je l'entendis qui disait:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

Puis elle me fit asseoir près du fourneau et me demanda:

«Vous avez mal aux pieds?

—Oui, depuis trois jours.

—Eh bien! ôtez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens.»

Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'ôtai mon sac et mes souliers; j'avais des ampoules et je pensais: «Mon Dieu... mon Dieu... Peut-on souffrir autant? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort?

Cette idée m'était venue cent fois en route; mais alors, auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré Catherine, malgré la tante Grédel, M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais trop misérable!

Tandis que je songeais à ces choses, la porte s'ouvrit, et un homme grand, fort, la tête déjà grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. Il avait mis une chemise, et tenait dans ses mains une cruche et deux verres.

«Bonne nuit!» dit-il en me regardant d'un air grave.

Je penchai la tête. La vieille entra derrière cet homme: elle portait un cuveau de bois, et le posant à terre près de ma chaise:

«Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien.»

En voyant cela, je fus attendri et je pensai: «Il y a pourtant de braves gens sur la terre!» J'ôtai mes bas. Comme les ampoules étaient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille répéta:

«Pauvre enfant! pauvre enfant!»

L'homme me dit:

«De quel pays êtes-vous?

—De Phalsbourg, en Lorraine.

—Ah! bon,» fit-il.

Puis, au bout d'un instant, il dit à sa femme:

«Va donc chercher une de nos galettes; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos.»

Il poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds dans la baignoire, ce qui me faisait du bien, et que j'étais devant la cruche. Il emplit ensuite nos verres d'un bon vin blanc, en me disant:

«À votre santé!»

La mère était sortie. Elle revint avec une grande galette encore chaude, et toute couverte de beurre frais à moitié fondu. C'est alors que je sentis combien j'avais faim; je me trouvai presque mal. Il paraît que ces bonnes gens le virent, car la femme me dit:

«Avant de manger, mon enfant, il faut sortir vos pieds de l'eau.»

Elle se baissa et m'essuya les pieds avec son tablier, avant que j'eusse compris ce qu'elle voulait faire.

Alors je m'écriai:

«Mon Dieu, madame, vous me traitez comme votre enfant.»

Elle répondit au bout d'un instant:

«Nous avons un fils à l'armée!»

J'entendis que sa voix tremblait en disant ces mots, et mon cœur se mit à sangloter intérieurement; je songeais à Catherine, à la tante Grédel, et je ne pouvais rien répondre.

«Mangez et buvez,» me dit l'homme en découpant la galette.

Ce que je fis avec un bonheur que je n'avais jamais connu. Tous deux me regardaient gravement. Quand j'eus fini, l'homme se leva:

«Oui, dit-il, nous avons un fils à l'armée; il est parti l'année dernière pour la Russie, et nous n'en avons pas eu de nouvelles... Ces guerres sont terribles!»

Il se parlait à lui-même en marchant d'un air rêveur, les mains croisées sur le dos. Moi, je sentais mes yeux se fermer.

Tout à coup l'homme dit:

«Allons, bonsoir.»

Il sortit; sa femme le suivit emportant le cuveau.

«Merci, leur criai-je; que Dieu ramène votre fils!»

Puis je me déshabillai, je me couchai et je m'endormis profondément.

Le lendemain, je m'éveillai vers sept heures. Un trompette sonnait le rappel au coin de la Capougner Strasse; tout s'agitait: on entendait passer des chevaux, des voitures et des gens. Mes pieds me faisaient encore un peu mal, mais ce n'était rien en comparaison des autres jours; quand j'eus mis des bas propres, il me sembla renaître, j'étais solide sur mes jambes, et je me dis en moi-même: «Joseph, si cela continue, tu deviendras un gaillard; il n'y a que le premier jour qui coûte.»

Je m'habillai dans ces heureuses dispositions.

La femme du boulanger avait mis sécher mes souliers près du four, après les avoir remplis de cendres chaudes, pour les empêcher de se racornir. Ils étaient bien graissés et luisants.

Enfin je bouclai mon sac, et je descendis sans avoir le temps de remercier les bonnes gens qui m'avaient si bien reçu, pensant remplir ce devoir après l'appel.

X

Le conscrit, devenu un brave soldat, est blessé à Leipzig; il passe la nuit dans un fossé de la route, il rêve à sa situation, il voit dans son délire Catherine, sa tante Grédel, le bon Goulden.

La pensée de Catherine, de la tante Grédel, du bon M. Goulden, me vint aussi bientôt, et ce fut quelque chose d'épouvantable! c'était comme un spectacle qui se passe sous vos yeux:—je voyais leur étonnement et leurs craintes en apprenant la grande bataille; la tante Grédel qui courait tous les jours sur la route pour aller voir à la poste, pendant que Catherine l'attendait en priant; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la gazette que le 3e corps avait plus donné que les autres; il se promenait la tête penchée et s'asseyait bien tard à l'établi, tout rêveur. Mon âme était là-bas avec eux; elle attendait en quelque sorte devant la poste avec la tante Grédel, elle retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la désolation.

Puis, un matin, le facteur Rœdig passait aux Quatre-Vents, avec sa blouse et son petit sac de cuir; il ouvrait la porte de la salle, et tendait un grand papier à la tante Grédel, qui restait toute saisie, Catherine debout derrière elle, pâle comme une morte: et c'était mon acte de décès qui venait d'arriver! J'entendais les sanglots déchirants de Catherine étendue à terre, et les malédictions de la tante Grédel,—ses cheveux gris défaits,—criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il vaudrait mieux pour les honnêtes gens n'être jamais venus au monde, puisque Dieu les abandonne!—Le bon père Goulden arrivait pour les consoler; mais en entrant il se mettait à sangloter avec eux, et tous pleuraient dans une désolation inexprimable, criant:

«Ô pauvre Joseph! pauvre Joseph!»

Cela me déchirait le cœur.

L'idée me vint aussi que trente ou quarante mille familles en France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la même nouvelle, et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des malheureux étendus sur le champ de bataille avaient leur père et mère; je me représentai cela comme un grand cri du genre humain qui monte au ciel.

C'est alors que je me rappelai ces pauvres femmes de Phalsbourg qui priaient dans l'église à la grande retraite de Russie, et que je compris ce qui se passait dans leur âme!... Je pensais que Catherine irait bientôt là; qu'elle prierait des années et des années en songeant à moi... Oui, je pensais cela, car je savais que nous nous aimions depuis notre enfance, et qu'elle ne pourrait jamais m'oublier. Mon attendrissement était si grand, qu'une larme suivait l'autre sur mes joues; et cela me faisait pourtant du bien d'avoir cette confiance en elle, et d'être sûr qu'elle conserverait son amour jusque dans la vieillesse, qu'elle m'aurait toujours devant les yeux, et qu'elle n'en prendrait pas un autre.

La pluie s'était mise à tomber vers le matin. Ce grand bruit monotone sur les toits, dans le jardin et la ruelle remplissait le silence. Je songeais à Dieu, qui depuis le commencement des temps fait les mêmes choses, et dont la puissance est sans bornes; qui pardonne les fautes, parce qu'il est bon, et j'espérais qu'il me pardonnerait en considération de mes souffrances.

Comme la pluie était forte, elle finit par emplir le petit ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le village, un toit s'affaisser; les animaux, effarouchés par la bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une chèvre bêlait dans l'étable voisine; un grand chien de berger, la queue traînante, passa, regardant les morts; le cheval en le voyant se mit à souffler d'une façon terrible; il le prenait peut-être pour un loup, et le chien se sauva.

Après la première bataille de Leipzig on le jette à l'hôpital. Il s'y guérit lentement. La seconde bataille entraîne toute l'armée française, les alliés deviennent ennemis, il revient se traînant à la suite du bataillon. À Hanau il tombe malade du typhus, Zébédé, son camarade de Phalsbourg, le sollicite de se relever pour atteindre les chariots de l'ambulance.

L'espoir d'être rejoint par Zébédé me remontait le cœur, mais je n'avait plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même: «Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront. Tu auras un bon air, Catherine te soignera... Tout ira bien... Vous vous marierez ensemble.»

J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.

J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher et j'essayai de me lever.

«Allons, Joseph, me disait Zébédé, voyons... du courage!...»

Mais je ne pouvais pas et je me mis à sangloter en criant:

«Je ne peux pas!»

—Lève-toi, faisait-il.

—Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas!»

Je me cramponnais à son bras... des larmes coulaient le long de son grand nez... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins en lui criant:

«Zébédé, ne m'abandonne pas!»

Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse:

«Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de l'ambulance vont passer dans une demi-heure... on te prendra.»

Mais je savais bien ce que cela voulait dire et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer. Je lui dis à l'oreille:

«Écoute, tu embrasseras Catherine pour moi... tu me le promets!... Tu lui diras que je suis mort en l'embrassant et que tu lui portes ce baiser d'adieu!

—Oui!... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui dirai!...—Ô mon pauvre Joseph!»

Je ne pouvais plus le lâcher; il me posa lui-même à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait... je la regardai longtemps, comme on regarde la dernière espérance de vie qui s'en va... Les traînards du bataillon entrèrent dans un pli de terrain... Alors je fermai les yeux et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon et je vis une division de la garde passer sur la route au pas accéléré avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais:

«Prenez-moi!... prenez-moi!...»

Mais personne ne faisait attention à mes cris... on passait toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent ainsi, de la cavalerie et de l'infanterie; je n'avais plus la force d'appeler.

Enfin la queue de tout ce monde arriva. Je regardai les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, puis disparaître, et j'allais me coucher pour toujours lorsque j'entendis encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient attelées de solides chevaux,—les canonniers à droite et à gauche le sabre à la main.—Derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant quand à côté d'une de ces pièces je vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir. Mais alors de toutes mes forces je m'écriai:

«Christian!... Christian!...»

Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre. Il ouvrait de grands yeux.

«Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi!»

Alors il revint, me regarda et pâlit:

«Comment, c'est toi, mon bon Joseph!» fit-il en sautant à bas de son cheval.

Il me prit dans ses bras comme un enfant en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon:

«Halte!... arrêtez!»

Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fourgon la tête sur un sac. Je vis aussi qu'il étendait un gros manteau de cavalerie sur mes jambes et mes pieds en disant:

«Allons... en route... ça chauffe là-bas!»

C'est tout ce que je me rappelle, car aussitôt après je perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orage, des cris, des commandements, et même avoir vu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que derrière Salmunster, dans les bois de Hanau, fut livrée ce jour-là une grande bataille contre les Bavarois et qu'on leur passa sur le ventre.

XI

Le 15 janvier 1814, deux mois et demi après la bataille de Hanau, je m'éveillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien chaude; et, regardant les poutres du plafond au-dessus de moi, puis les petites fenêtres, où le givre étendait ses gerbes blanches, je me dis: «C'est l'hiver!»—En même temps, j'entendais comme un bruit de canon qui tonne, et le pétillement du feu sur un âtre. Au bout de quelques instants, m'étant retourné, je vis une jeune femme pâle assise près de l'âtre, les mains croisées sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la chambre où je venais passer de si beaux dimanches, avant de partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de minute en minute, me faisait peur de rêver encore.

Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien belle; je pensais: «Où donc est la tante Grédel? Comment suis-je revenu au pays? Est-que Catherine et moi nous sommes mariés! Mon Dieu! pourvu que ceci ne soit pas un rêve!»

À la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: «Catherine!» Alors, elle, tournant la tête, s'écria:

«Joseph... tu me reconnais?

—Oui, lui dis-je en étendant la main.»

Elle s'approcha toute tremblante, et je l'embrassai longtemps. Nous sanglotions ensemble.

Et comme le canon se remettait à gronder, tout à coup cela me serra le cœur.

«Qu'est-ce que j'entends, Catherine? demandai-je.

—C'est le canon de Phalsbourg, fît-elle en m'embrassant plus fort.

—Le canon?

—Oui, la ville est assiégée.

—Phalsbourg?... Les ennemis sont en France!...»

Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant de souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent: nous avons vu l'Allemand, le Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais, maîtres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau et se partager non-seulement nos conquêtes depuis 1804, mais encore celles de la République:—C'était payer cher dix ans de gloire!

Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera: il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis nous offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'empereur a refusé d'accepter ces conditions,—qui étaient pourtant très-belles,—parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la France!

Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en Lorraine.

La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre; leurs pensées, je n'ai pas besoin de le dire! Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus à la ronde, regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant!

Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures à panier du côté de Mayence, au milieu de plusieurs autres misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.

«C'est lui... c'est Joseph!» criait-elle de loin.

Mais personne ne voulait le croire; il fallut que la tante Grédel me regardât longtemps pour dire: «Oui, c'est lui!... Qu'on le sorte de là... C'est notre Joseph!»

Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: «De l'eau! de l'eau!» Personne au village ne croyait que j'en reviendrais; pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.

C'est environ six mois après, le 15 juillet 1814, que nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses enfants, m'avait mis de moitié dans son commerce; nous vivions tous ensemble dans le même nid: enfin, nous étions les plus heureux du monde.

Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux d'étape en étape, l'empereur était parti pour l'île d'Elbe, et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables. C'était encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait espérer en l'avenir, ou pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, arriverait à gagner l'estime des honnêtes gens, à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription sept et même huit ans après avoir gagné.

M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers, pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se tenir tranquille... mais il se trompait:—les Bourbons étaient revenus avec leurs vieilles idées, et l'empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche.

Tout cela devait nous amener encore bien des misères, et je vous les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois. Nous resterons donc ici jusqu'à nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail; eh bien! alors, je reprendrai la suite de ces événements, et je vous raconterai Waterloo!

XII

Voilà ce roman, vrai comme la nature; ce roman photographique, si j'ose me servir de cette expression. Quand on le ferme, on n'a dans les yeux ni héros, ni héroïne, ni amour, ni aventures qui s'effacent avec le temps. On ne voit que le pauvre apprenti de dix-huit ans, le bon horloger compatissant Goulden à son établi, la tante Grédel justement indignée, et la bonne nièce Catherine assise le dimanche sur la même chaise que son cousin Joseph, quatre cœurs où l'empire de 1813, ses victoires, sa gloire, et ses grandeurs retentissent dans un petit groupe de ce pauvre peuple et où tous les Te Deum se changent tout bas en larmes et en malédictions!

Ce n'est pas là un roman, c'est la nature! Et quand on lit cet évangile du pauvre peuple en 1814, et qu'on voit les enfants de ce peuple vaniteux épris d'un nom, qu'il a grandi, tantôt avec raison, plus souvent avec démence, oublier tant de misères pour ne se souvenir que de quelques grands jours marqués d'un bulletin menteur dans sa mémoire, proclamer qu'il n'a jamais été battu et qu'il a marché de triomphe en triomphe de Moscou, de Rome, de Madrid, de Lisbonne à Paris et à Fontainebleau; niant Moscou, niant Eylau, niant Ulm, niant Leipzig, niant Salamanque, Vittoria et Abrantès, niant Montmartre, niant Waterloo, niant à peu près autant de mémorables revers qu'il a proclamé de victoires; on est tenté de déchirer ces pages d'histoire falsifiée par des écrivains trompés ou trompeurs, et de ne reconnaître pour historiens vrais que deux noms et un romancier Erckmann Chatrian. Qui veut-on tromper ici?

Est-ce 1813? Soyez plus hardis! écrivez qu'il n'y a point eu de Fontainebleau, d'abdication, d'île d'Elbe.

Est-ce 1815? Écrivez qu'il n'y a point eu de Sainte-Hélène.

Vous ne serez pas plus menteur; mais vous serez plus logique, et après avoir trompé le peuple qui vous lit et qui ne vous contrôle pas, vous tromperez peut-être la dernière postérité, et vous lui ferez dire: il y a eu un homme qui est allé avec nos pères provoquer l'univers entier depuis Saint-Jean-d'Acre, le Caire, Aboukir, Trafalgar, Lisbonne, Madrid, Rome, Moscou, Eylau, Wagram, Dresde, Leipzig, Mayence, Paris, Waterloo, et qui n'a jamais été vaincu, et alors chantez des Te Deum posthumes! car il n'y avait apparemment en ce temps-là ni Providence qui châtie la démence, ni nations qui sentent l'injure et qui vengent l'opprimé, ni vicissitudes humaines qui se retournent contre les iniquités des oppresseurs, ni histoire qui instruit les rois et les peuples! Voulez-vous, après tant d'adulation, verser une goutte de vérité populaire dans la mémoire de vos enfants? ne la cherchez dans aucune de vos histoires, mais dans le roman vrai d'Erkmann et Chatrian!

Elle n'est plus que là!

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXV.
Paris.—Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVIe ENTRETIEN

L'AMI FRITZ
I

Le roman que nous venons de lire est certainement un chef-d'œuvre; mais cette histoire si naïve et si vraie du pauvre conscrit de Phalsbourg n'exige pas un autre mérite que la vérité. C'est le mérite des mérites, c'est vrai. Cependant, il ne faut, pour écrire le Conscrit de 1813, qu'avoir vécu et se souvenir. La moitié du talent, ici, est dans une bonne mémoire. Si un homme a vécu soixante et quelques années, et qu'il soit né écrivain, il y a à admirer sans doute, mais il n'y a pas à s'émerveiller de voir sortir de ses mains un pareil livre. C'est ce qui fait que j'ai dit en commençant. Si ce livre est du père de M. Erckmann, je le comprends; s'il est d'un jeune homme je ne le comprends pas. On n'invente pas la vraie couleur, on la copie; pour la copier, il faut la voir. Où donc ces jeunes yeux ont-ils pu voir ce qu'ils racontent aujourd'hui comme des daguerréotypes vivants? Dieu le sait; quant à moi, je l'ignore. Je ne puis que leur rendre témoignage et m'écrier à chaque page de ce miraculeux roman: Cela est vrai comme 1813!

II

Mais voici de la même main un nouveau fragment d'un roman de mœurs; roman aussi prodigieux d'invention que l'autre est prodigieux de mémoire. C'est l'Ami Fritz ou l'histoire d'un insouciant égoïste. Jamais la Bruyère ou Theophraste n'ont pétri de si vivantes couleurs sur leur palette. Vous allez voir; ici il faut beaucoup plus citer que dire; car on peut raconter le dessin, mais il faut peindre la couleur. Peignons donc. Voici le sujet du roman:

Lorsque Zacharias Kobus, juge de paix à Hanebourg, mourut, en 1832, son fils Fritz Kobus, se voyant à la tête d'une belle maison sur la place des Acacias, d'une bonne ferme dans la vallée de Meisenthâl, et de pas mal d'écus placés sur solides hypothèques, essuya ses larmes et se dit, avec l'Ecclésiaste: «Vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage a l'homme des travaux qu'il fait sur la terre? Une génération passe et l'autre vient: le soleil se lève et se couche aujourd'hui comme hier; le vent souffle au nord, puis il souffle au midi; les fleuves vont à la mer, et la mer n'en est pas remplie; toutes choses travaillent plus que l'homme ne saurait dire; l'œil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille d'entendre; on oublie les choses passées, on oubliera celles qui viennent: le mieux est de ne rien faire... pour n'avoir rien à se reprocher!»

C'est ainsi que raisonna Fritz Kobus en ce jour.

Et le lendemain, voyant qu'il avait bien raisonné la veille, il se dit encore:

«Tu te lèveras le matin, entre sept et huit heures, et la vieille Katel t'apportera ton déjeuner, que tu choisiras toi-même, selon ton goût. Ensuite tu pourras aller soit au Casino lire le journal, soit faire un tour aux champs, pour te mettre en appétit. À midi, tu reviendras dîner; après le dîner, tu vérifieras tes comptes, tu recevras tes rentes, tu feras tes marchés. Le soir, après souper, tu iras à la brasserie du Grand-Cerf, faire quelques parties de youker ou de rams avec les premiers venus. Tu fumeras des pipes, tu videras des chopes, et tu seras l'homme le plus heureux du monde. Tâche d'avoir toujours la tête froide et les pieds chauds: c'est le précepte de la sagesse. Et, surtout, évite ces trois choses: de devenir trop gras, de prendre des actions industrielles, et de te marier. Avec cela, Kobus, j'ose te prédire que tu deviendras vieux comme Mathusalem; ceux qui te suivront diront: «C'était un homme d'esprit, un homme de sens, un joyeux compère!» Que peux-tu désirer de plus, quand le roi Salomon déclare lui-même que l'accident qui frappe l'homme et celui qui frappe la bête sont un seul et même accident; que la mort de l'un est la même mort que celle de l'autre, et qu'ils ont tous deux le même souffle!... Puisqu'il en est ainsi, pensa Kobus, tâchons au moins de profiter de notre souffle, pendant qu'il nous est permis de souffler.»

Or, durant quinze ans, Fritz Kobus suivit exactement la règle qu'il s'était tracée d'avance; sa vieille servante Katel, la meilleure cuisinière de Hunebourg, lui servit toujours les morceaux qu'il aimait le plus, apprêtés de la façon qu'il voulait; il eut toujours la meilleure choucroute, le meilleur jambon, les meilleures andouilles, et le meilleur vin du pays; il prit régulièrement ses cinq chopes de bockbier à la brasserie du Grand-Cerf; il lut régulièrement le même journal à la même heure; il fit régulièrement ses parties de youker et de rams, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.

Tout changeait autour de lui, Fritz Kobus seul ne changeait pas; tous ses anciens camarades montaient en grade, et Kobus ne leur portait pas envie; au contraire, lisait-il dans son journal que Yéri Hans venait d'être nommé capitaine de hussards, à cause de son courage; que Frantz Sépel venait d'inventer une machine pour filer le chanvre à moitié prix; que Pétrus venait d'obtenir une chaire de métaphysique à Munich; que Nickel Bischof venait d'être décoré de l'ordre du Mérite pour ses belles poésies, aussitôt il se réjouissait et disait: «Voyez comme ces gaillards-là se donnent de la peine: les uns se font casser bras et jambes pour me garder mon bien; les autres font des inventions pour m'obtenir les choses à bon marché; les autres suent sang et eau pour écrire des poésies et me faire passer un bon quart d'heure quand je m'ennuie... Ah! ah! ah! les bons enfants!»

Et les grosses joues de Kobus se relevaient, sa grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles, son large nez s'épatait de satisfaction; il poussait un éclat de rire qui n'en finissait plus.

Du reste, ayant toujours eu soin de prendre un exercice modéré, Fritz se portait de mieux en mieux; sa fortune s'augmentait raisonnablement, parce qu'il n'achetait pas d'actions et ne voulait pas s'enrichir d'un seul coup. Il était exempt de tous les soucis de la famille, étant resté garçon; tout le secondait, tout le satisfaisait, tout le réjouissait; c'était un exemple de la bonne humeur que vous procurent le bon sens et la sagesse humaine, et naturellement il avait des amis, ayant des écus.

Le premier jour du printemps revient. Kobus le salue en le décrivant avec l'entrain insoucieux du joyeux égoïste qui se sent les pieds chauds. Il rêvait voluptueusement entre le réveil et le jour.

Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand matin, pour ouvrir ses fenêtres sur la place des Acacias, puis il s'était recouché dans son lit bien chaud, la couverture autour des épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfaction. Il songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entr'ouvrait les yeux pour voir s'il était bien éveillé.

Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les nuages s'en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes, la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant, où l'on se croit redevenu plus jeune parce qu'une séve nouvelle court dans vos membres, et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois: le pot de fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières, les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.

De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne, refroidi par les glaces qui s'écoulent lentement à l'ombre des ravines, remplissaient de nouveau la chambre.

On entendait au loin, dans la rue, les commères rire entre elles, en chassant à grands coups de balai la neige fondante le long des rigoles, les chiens aboyer d'une voix plus claire, et les poules caqueter dans la cour.

Enfin, c'était le printemps.

Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d'un violon, pénétrant et doux comme la voix d'un ami que vous entendez vous dire après une longue absence: «Me voilà, c'est moi!» le tira de son sommeil et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respirait à peine pour mieux entendre.

C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d'un autre violon et d'une contre-basse; il chantait dans sa chambre, derrière ses rideaux bleus, et disait:

«C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le printemps, avec le beau soleil...—Écoute, Kobus, les abeilles bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première caille court dans les sillons.—Et je reviens t'embrasser!—Maintenant, Kobus, les misères de l'hiver sont oubliées.—Maintenant, je vais encore courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins ou sous la pluie chaude des orages.—Mais je n'ai pas voulu passer sans te voir, Kobus; je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut au printemps.»

Tout cela, le violon de Iôsef le disait, et bien d'autres choses encore, plus profondes; de ces choses qui vous rappellent les vieux souvenirs de la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux Kobus en pleurait d'attendrissement.

Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l'archet frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands cheveux noirs, laineux, recouverts du large feutre en loques, retombant sur ses épaules comme la toison d'un mérinos, et ses narines aplaties sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.

III

Kobus a concentré toutes ses affections sur sa vieille cuisinière Katel, qui a servi son père. Il l'envoie au marché pour acheter les plus belles truites et les primeurs les plus chères; il voit passer un petit garçon dans la neige fondue, il le charge d'aller inviter ses meilleurs amis pour le dîner de midi; puis il descend seul et fait à loisir la revue de sa cave. Il s'extasie sur chaque échantillon de vin vieux. L'eau vient à la bouche à chaque dégustation. Il choisit huit ou dix bouteilles et les monte en réserve pour le festin. Il passe, en remontant, à la cuisine, il voit sur la table deux gélinottes, un superbe brochet arrondi dans le cuveau, des petites truites pour la friture, un beau pâté de foies gras. «Tout ira bien,» dit-il. Il encourage gaiement sa cuisinière Katel.