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Cours familier de Littérature - Volume 23 cover

Cours familier de Littérature - Volume 23

Chapter 50: XI
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About This Book

This essay examines a collection of rural sketches portraying peasants living under serfdom, evaluates a recent translation, and praises the author's faithful, unembellished depiction of social conditions. It emphasizes the works' documentary tone rather than romantic invention, commends economical characterization and a restraint from deep psychological analysis, and highlights the writer's vivid, precise descriptions of landscape and natural detail. The critic surveys particular stories that illustrate oppression, resilience, religious feeling, musical life, and popular superstition, and concludes that the assembled vignettes, carefully arranged, offer a convincing and sympathetic portrait of village life without idealization.

Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:

«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces chevaux, le grand grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: «Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'un autre cheval n'en ait encore goûté de pareille.» Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire: c'était le premier des ânes!»

Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.

«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.

—Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.

—Tout cela ne signifie rien, David.

—Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi...

—Va-t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, et je n'ai pas le temps de te répondre.»

David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.

Et comme ils se séparaient:

«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.

Posché-isroel! répondit Kobus, posché-isroel!»

Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié et s'en alla.

«David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table!»

Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère: puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.

IX

L'ennui le reprend à la ville, il regrette à son insu la ferme et la petite Sûzel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de Sûzel. Il en commande à Katel, mais il ne les trouve pas si bons.

Survient le rebbe, le faiseur de mariages.

«Quel chagrin as-tu?

—De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!»

David s'assit en riant à son tour.

«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.

—Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?

—Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son œil gris; tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.

—Délicieux, David!

—Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.

Puis, changeant de ton:

«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.

—Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?

—Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en suis sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»

En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz, il observa le vieux rebbe du coin de l'œil et dit:

«Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste...

—Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.

Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.

Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l'antique romance du Croisé.

«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»

Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: le Siége de Prague, la Cenerentola, l'ouverture de la Vestale, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure: rien en deçà, rien au delà!

Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis Werther, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouvera cela fort beau.

«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:

«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»

Comme c'est simple! comme c'est naturel!

«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»

À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»

Il se mit à jouer en chantant:

«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»

Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.

Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter Rosette

Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.

«Hé! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.

—Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.

—Quelle commission donc, Sûzel?

—Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont prêtes et qu'on va les mettre.

—Je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine...; ça t'a fait bien rire, n'est-ce pas?

—Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.

—Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»

Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration et sa petite bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:

«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!

—Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le Siége de Prague; on entend rouler les canons; écoute un peu.»

Il se mit alors à jouer le Siége de Prague avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.

Après le Siége de Prague, il joua la Cenerentola; après la Cenerentola, la grande ouverture de la Vestale; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:

«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»

Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:

«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»

Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:

«Donne-moi ton cœur,
«Donne-moi ton cœur....
«Ou je vas mourir.... ou je vas mourir!
«Je vas mourir.... mourir.... mourir!...»

De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

Sûzel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.

Katel entra; il lui dit:

«Ah! c'est bon... Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»

X

Sûzel s'en va toute pensive. Kobus réfléchit, rougit en lui-même et s'excuse par un billet à son fermier. Il va au Grand-Cerf le soir. Le percepteur l'engage à l'accompagner dans une tournée pour passer le temps. Il y consent; il s'achemine avec lui de village en village pendant quinze jours. Ses soucis augmentent. Il pensait à Sûzel; il revient à la ville; il s'endort.

Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les persiennes fermées.

«C'est toi, Katel, dit-il en se détirant les bras; qu'est-ce qui se passe?

—Le père Christel vient vous voir, monsieur. Il attend depuis une demi-heure.

—Ah! le père Christel est là. Eh bien, qu'il entre. Entrez donc, Christel. Katel, pousse les volets. Eh! bonjour, bonjour, père Christel; tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.

Il le regardait la face épanouie. Christel était tout étonné d'un accueil si enthousiaste.

«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar que vous avez planté vous-même il y a douze ans.»

Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui pendaient tout autour. Elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles qu'il en fut émerveillé:

«Ah! c'est bon, c'est bon! Oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?

—C'est la petite Sûzel, répondit le fermier: elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier et disait: «Quand vous irez à Hunebourg, mon père, les cerises sont mûres. Vous savez que M. Kobus les aime!» Enfin, hier soir, je lui ai dit: «J'irai demain! et ce matin au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»

Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:

«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte.»

Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord. Il lui semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.

«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché. C'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie.»

Christel le regardait d'un air joyeux.

«Vous aimez bien les cerises? fit-il.

—Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»

Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troublés de plaisir.

«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous..., la mère Orchel?

—Très-bien, monsieur Kobus.

—Et Sûzel aussi?

—Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Sûzel paraît seulement un peu triste. Je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus; les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»

Fritz, se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant:

«C'est bon... oui... oui... Tiens, Katel, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.

—Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»

Tout en s'habillant, Fritz reprit:

«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des cerises?

—Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux bœufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés. Nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir acheté les bœufs, mais il a dit que rien n'était convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard. Et comme le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, qui doit le prêter aujourd'hui, à dix heures, entre les mains du vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.

—Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son feutre. Voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, aussitôt après, nous reviendrons dîner. Vous dînez avec moi.

—Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du Bœuf-Rouge.

—Bah! bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel.

Ils sortirent.

Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même:

«N'est-ce pas étonnant? Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi. C'est merveilleux, merveilleux!»

Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces choses le doigt de Dieu.

XI

Quelle scène! égale au cerisier de Jean-Jacques Rousseau.

Il erre dans les environs de la ville et trouve ses amis Hâan et Schoûltz jouant aux boules. Il apprend que le lendemain c'est la fête de Rischen, qu'on y dansera, et que Sûzel et sa famille pourront bien y être. Il se charge d'y conduire ses amis, va chez le maître de poste et s'arrange avec lui pour une magnifique berline, deux chevaux de choix et le postillon Zimmer qui a eu l'honneur de conduire l'empereur Napoléon. La description de sa toilette pour jeter de la poudre aux yeux des habitants de Rischen et peut-être de Sûzel est merveilleuse de vérité. Stern n'a rien de mieux.

La berline roule sur le pavé, toute la ville est aux fenêtres.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, ses culottes de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet à tour de bras.

«En route!» s'écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis. Ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense éclat de rire et se mit à crier:

«À la bonne heure! à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand! Ah! ah! ah! la bonne farce!»

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait, et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant:

«À la minute, monsieur Kobus! vous voyez, à la minute!

—Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce qu'on ne peut pas rabattre le manteau?

—Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul.»

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoûltz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route. C'était quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoûltz et de Hâan.

«Ah! s'écria Schoûltz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.»

—Nous avons des cigares, dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt et qu'ils se mirent à fumer renversés sur leur siége, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière la tête.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

—Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de Hildebrandt.»

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre. Le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur vie que de rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route. Ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit le fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne. Les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout cela courait le long de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.

«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt, bientôt elle saura tout... Il faut que tout se sache!»

Le gros Hâan fumait gravement et Schoûltz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux blonds filasse grisonnants où passait la brise.

«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habituer à ce genre de voiture.

—Ah! ah! ah! criait Schoûltz, je le crois bien; tu n'es pas difficile.»

Fritz rêvait.

«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.

—Pour deux heures, monsieur.»

Alors il pensait:

«Pourvu qu'elle soit là-bas! pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé!»

Cette crainte l'assombrissait. Mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»

Et tandis que Hâan et Schoûltz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.

XII

Ils arrivent, ils dînent; ils raillent les Prussiens; ils sortent bras dessus, bras dessous, dans la tente où l'on danse. Iôsef, le chef d'orchestre, s'élance dans les bras avinés de Kobus; la foule s'étonne de cette intimité du pauvre musicien avec un homme si magnifique.

Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.

Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours à bretelles blanches dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la grand'mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.

Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:

«Sûzel, veux-tu danser avec moi le treieleins?»

Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge:

«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand'mère.

La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz pour l'avoir vu venir à Bischem, dans le temps, avec son père.

Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoûltz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contre-basse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.

La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu-clair bordée de velours; ses petits souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant autour de ses bas d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.

Plus d'une belle fille l'observait d'un œil sévère, cherchant quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude, suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»

Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel, mais rien ne lui venait à l'esprit: il était trop heureux.

Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix: il se redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de le conduire.

Au même instant, Schoûltz amenait une petite femme rondelette, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.

Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier tour, que Iôsef s'écria:

«Kobus, y es-tu?»

Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du dix-huitième siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la valse des Esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.

Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les Esprits de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille du bourgmestre, Schoûltz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits rapides et joyeux comme de cris d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la terre!

Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant, puis encore s'élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le sol.

Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.

Schoûltz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite rousse sous les bras, et tournait, tournait sans interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.

Mais c'étaient Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les trouvait si beaux, que parfois un murmure d'admiration courait dans la Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater: mais le bonheur d'entendre la valse forçait les gens à se taire. Ce n'est qu'au moment où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: You! et qu'il retomba d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoûltz, levant sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il se mit à crier: «You! you! you! you! you! you!» ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des cris qui firent trembler la baraque.

Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec satisfaction la valse des Esprits de l'air reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.

Alors Schoûltz et Hâan n'en pouvaient plus; la sueur leur coulait le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.

Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la foule ne leur avaient rien fait: et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venait d'entrer dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.

«Hé! c'est vous, père Christel! s'écria Fritz tout joyeux. Vous le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.

—C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît donc! Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.

—Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée: elle a des ailes!»

Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:

«Mais Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!

—Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois tours dans la cuisine pour nous amuser.»

Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre anabaptiste s'écria:

«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul?... Ah! ah! ah!»

Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais, se contenant:

«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père Christel; Hâan et Schoûltz sont aussi là-bas; nous allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au Mouton-d'Or.

—Çà, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.

—Chercher Sûzel!

—Oui, monsieur Kobus.

—Et pourquoi?

—Parce que l'ouvrage presse à la maison: nous sommes au temps des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: «Honore ton père et ta mère!» et de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. Maintenant il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquiète.

Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre anabaptiste les suivait.

«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne: mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!

—Hé! mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir, s'écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... Ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très-sérieuse.»

En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.

«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»

Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien qu'elle aurait voulu rester.

Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi, prenant son parti, tout à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:

«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au Mouton-d'Or.

—Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais tout de suite avec Sûzel embrasser la grand'mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.

—Bon, allez!»

Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la Madame Hütte.

Hâan et Schoûltz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l'estrade: il les rejoignit:

«Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.»

Le bohémien ne demandait pas mieux; Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous.

À l'auberge du Mouton-d'Or, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle, alors déserte, et le père Lœrich descendit à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit rafraîchir dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière, sur une botte de paille, au milieu des kougelkof et des tartes de toute sorte qu'on rapporte toujours de la fête.

Fritz, voyant Sûzel venir, se dépêcha de casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un pétard, en s'écriant:

«À la plus gentille danseuse du treieleins!»

On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse: c'était comme un coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon cœur et pensait: «Ce bon M. Kobus est un peu gris... il ne faut pas s'en étonner un jour de fête!»

Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:

«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?

—Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.—À la santé de ma danseuse!»

Tous les amis frappèrent sur la table en criant: «Das soll gülden

Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles.

Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas:

«Oh! que c'est bon! Ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!»

Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise.

«Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant, oui, oui, ce n'est pas mauvais.»

Il aurait donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois le treieleins.

Comme les idées d'un homme changent en trois mois!

XIII

Il rentre tout joyeux à la ville; il a pris la résolution d'aller passer six semaines à la ferme pour voir Sûzel à son aise. Mais on sonne à sa porte: c'est la mère de Sûzel, qui vient lui apprendre le prochain mariage de la petite. Au premier mot, Kobus tombe évanoui du seul contre-coup de ce renversement de sa pensée.

Les amis accourent, le vieux rebbe le premier. On lui arrache son secret. Kobus et lui s'acheminent vers la ferme, tremblants que les promesses de mariage faites à un autre ne soient un obstacle invincible à la passion de Kobus. Kobus attend dehors pendant que David va sonder le fermier et sa femme. Kobus, transi d'angoisse, regarde.

Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n'était, et finalement, levant le mouchoir, il l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes seules: c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:

«Bonjour, monsieur Kobus... Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va bien... ça va bien... On t'accepte... Attends donc... écoute!»

Fritz ne l'écoutait plus: il courait à la porte, et le rebbe le suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour l'ouvrage; les uns remettaient les bœufs sous le joug garni de feuilles; les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:

«Bonjour, monsieur Kobus!»

Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les mains et riait dans sa barbiche.

On venait de dîner: les grandes écuelles de faïence rouge, les fourchettes d'étain et les cruches de grès étaient encore sur la table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche béante: et la petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le soleil, et ses bras repliés.

Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est le père Christel qui commença:

«Monsieur Kobus, s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible? vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage? Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.

—Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse.»

Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à sangloter. Si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.

—Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....

—Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus, réfléchissez..... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes.... Réfléchissez, que vous êtes d'un autre rang que nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela... Que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard.... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Réfléchissez donc pour nous tous ensemble!

—Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.

Et Fritz dit avec attendrissement:

«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.

—Eh bien, donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur s'accomplisse! Sûzel, tu viens de l'entendre: réponds toi-même. Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur?... Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»

Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.

Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:

«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»

Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras en s'écriant:

«Oh si! je vous aime!»

Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son cœur et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.

Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:

«C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!»

Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de Sûzel et se mit à walser avec elle, en criant: «You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you!»

Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.

La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du printemps.

Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de bon cœur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille tendue.

Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:

—Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz. Je la gardais pour la fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»

On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»

Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:

«Eh bien, Christel, à quand les noces?»

Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.

«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.

—Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.

—À votre santé, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense qu'après la rentrée des foins....»

Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:

«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?

—Comme Sûzel voudra je voudrai,» dit-il en la regardant.

Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans répondre.

«Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.

—Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain à Hunebourg dresser le contrat.»

Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:

«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.

—Bénissons la volonté de l'Éternel!» répondirent Christel et Orchel d'une seule voix.

Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le lendemain à Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours après.

XIV

Et ainsi finit, entre le vin et les larmes, le roman de ces messieurs. Les amis de Kobus le raillent un peu sur sa conversion.