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Cours familier de Littérature - Volume 23 cover

Cours familier de Littérature - Volume 23

Chapter 85: III
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About This Book

This essay examines a collection of rural sketches portraying peasants living under serfdom, evaluates a recent translation, and praises the author's faithful, unembellished depiction of social conditions. It emphasizes the works' documentary tone rather than romantic invention, commends economical characterization and a restraint from deep psychological analysis, and highlights the writer's vivid, precise descriptions of landscape and natural detail. The critic surveys particular stories that illustrate oppression, resilience, religious feeling, musical life, and popular superstition, and concludes that the assembled vignettes, carefully arranged, offer a convincing and sympathetic portrait of village life without idealization.

XXIII

Les religieuses nous ayant présentées à une brave fille, ancienne gouvernante du château qui connaissait tous les secrets et toutes les bonnes œuvres de madame de Lamartine, celle-ci nous présenta à son tour au mari et à la femme du paysan de Milly, qui en gouvernent actuellement les vignes, la basse-cour et les chiens. C'étaient des gens aussi doux que les maîtres. Tous, jusqu'à la bergère, semblaient être de la famille. Quand ils surent que nous étions de pauvres pèlerins venus à pied de si loin pour voir Saint-Point, ils nous introduisirent, accompagnés de tous les chiens hospitaliers qui nous tiraient par les manches et par le bord de nos robes. Vous savez ce que nous vîmes, monsieur, nous ne voulons pas le répéter. Les chambres, les salons, les terrasses, les paons qui venaient comme des chiens ailés becqueter les vitres quand on nous ouvrait les fenêtres, les hirondelles qui se préparaient à partir et qui voltigeaient autour du toit comme pour faire leurs adieux à leur demeure; enfin, les belles peintures que madame de Lamartine et votre nièce ont prodiguées dans les appartements, les portraits chéris de votre fille qui sortent partout des murailles comme pour vous appeler à la revoir dans un autre monde... Nous ne pouvions penser à enregistrer tout dans nos souvenirs; mes filles prenaient des notes en silence, moi je priais tout bas pour les habitants absents de ce lieu où l'on a tant aimé et tant souffert.

XXIV

Enfin, nous sortîmes sans pouvoir parler tout haut. Une religieuse était à la porte, elle nous conduisit au bout du jardin, à la chapelle funèbre où le sculpteur Adam Salomon était venu lui-même déposer sa statue, hommage d'une pure amitié; c'est la mort devenue immortalité! La femme rend son dernier soupir, mais ce soupir emporte avec elle tout ce qu'elle a aimé. On dit que c'est l'image littérale de cette sainte femme auprès de laquelle tous les montagnards viennent prier. Nous priâmes aussi, car nous nous sentions de la famille.

Mais, le château et le tombeau ne nous suffisaient pas, le pays tout entier était pour ainsi dire partie de la maison; nous voulûmes le visiter. Les religieuses nous donnèrent pour guide une de leurs petites filles en lui disant de nous mener partout où vous aviez eu l'habitude d'aller vous-même vous asseoir dans la campagne. Nous allâmes d'abord en suivant un chemin étroit entre une vaste étendue de vignes qu'on vendangeait et une grande prairie où paissaient votre ancien cheval et vos vaches, et un bois que vous visitez, dit-on, tous les jours, il est creusé en vallon qu'ombragent de grands chênes; au sommet du vallon une belle pièce d'eau réfléchit dans une onde qui, limitée, fait paraître noirs à force d'être limpide le ciel et les feuilles. Nous nous assîmes sur les bords pour nous reposer. Nous crûmes respirer les images que vous y aviez vous-même respirées en écrivant Jocelyn. Le murmure du vent dans les feuilles avait des accents d'infini.

Après une longue station au bord de l'eau, la petite fille nous conduisit sur la rive du bois, et un grand chêne qu'on appelle le chêne de Jocelyn, du nom du livre où ce poëme fut écrit.

De là la petite fille nous fit tourner la vallée pour remonter du côté opposé des montagnes par une large et profonde pente qu'on nomme le ravin. C'est un lieu qui nous parut magnifique. Les sapins et les hêtres qui croissent à d'immenses profondeurs dans le lit d'un torrent s'élèvent et forment des berceaux sombres dans les airs comme pour chercher le soleil. On ne regarde pas sans terreur les flots noirs du ruisseau encaissé qui baigne les racines, leurs oiseaux de nuit battent les deux bords de leurs ailes effarouchées. Nous redescendîmes par un joli hameau champêtre appelé le village de la Nourrice, du nom d'une pauvre femme qui donna son lait à votre charmante fille. Nous passâmes toute la journée entière à marcher et à parler et à rêver, et à prier sur vos traces. À notre retour au château nous trouvâmes le curé, homme de Dieu, et les deux religieuses qui nous prièrent d'accepter l'hospitalité dans le couvent et qui nous avaient préparé un frugal souper. Le curé qui le leur avait permis insista comme elles; nous ne pûmes pas leur refuser. Nous soupâmes en causant de tout le bien que ces secours aux malades faisaient dans la vallée, et nous priâmes pour l'âme de madame de Lamartine. Puissent nos prières être entendues!

XXV

Après un doux sommeil dans l'infirmerie dont les lits étaient vides, nous reprîmes le jour suivant la route montagneuse de Milly, et nous retrouvâmes le soir la maison et le lit du vigneron où nous avions été si bien reçues la veille. Nous en partîmes ce matin et nous voici. Pardonnez-nous, monsieur, si on vous a dérangé si matin. Nous n'avons plus qu'à vous remercier et à vous quitter en vous laissant tous nos vœux et tous nos souvenirs.

—Non, mesdames, leur dis-je, vous ne nous quitterez pas avant le déjeuner que nous vous supplions d'accepter et qui ne tardera pas beaucoup. Soyez assez bonnes pour l'accepter et pour l'attendre pendant que je vais ordonner qu'on mette vos couverts. En attendant, entrez dans ce petit salon qui ouvre sur cette salle d'arbres ou restez à l'ombre sous ce salon en plein air, je ne tarderai pas à revenir. Elles préférèrent le salon de Dieu, et après quelques difficultés elles ne purent refuser. Je m'éloignai.

XXVI

Un quart d'heure après je leur présentai mes charmantes nièces, ces fleurs qui croissent sur mes ruines et quelques hôtes du château qui étaient venus en charmer les dernières bonnes heures. Le déjeuner était frugal, l'entretien roula sur l'aimable empressement des paysans de Milly et des religieuses de Saint-Point, hélas! et sur le sort probable du château où nous les recevions encore aujourd'hui. Nous glissâmes sur ces suprêmes douleurs de notre vie.—Non, cela n'est pas possible, dirent-elles toutes à la fois. La France ne voudra pas que ses enfants périssent pour elle! La France ne me doit rien, répondis-je. Mon bonheur lui appartient comme ma vie. Seulement j'aurais préféré qu'elle choisît une autre mort, car si j'ai été coupable envers elle, ma famille est plus qu'innocente.

Leurs yeux se voilèrent de larmes; on parla d'autre chose.

XXVII

Et votre père, demandai-je aux jeunes personnes, que fait-il?—Monsieur, me répondirent-elles, il est maître de pension rurale dans notre village de Renève; il vous aime pour votre conduite dévouée en 1818, et son cœur est la source où nous avons puisé nos sentiments. Il y a quatre ans qu'il nous a préparé la petite économie dont le besoin était prévu pour notre voyage, il devait nous accompagner, une maladie l'a retenu. Nous allons vite le rejoindre et lui rendre compte de l'accueil que vous nous faites et de celui qu'on nous a fait en votre nom. Puisse la Providence s'en souvenir!

On se leva de table. Nous retournâmes tous au jardin. Mes nièces menèrent les jeunes filles causer dans les allées et cueillir les grappes et les fleurs sous les treilles; bientôt l'heure du départ sonna pour les aimables pèlerines. Elles reprirent leur foulard dans la main, nous les accompagnâmes par l'avenue jusqu'à la grande route de Mâcon. Nous les avions reçues en étrangères, nous les quittâmes en amies.—Voilà, dis-je en les regardant marcher sur le grand chemin, de la célébrité en cœur et en âme; quand nous serons bientôt peut-être expulsés de notre dernière maison, souvenons-nous, pour nous consoler, que la dernière visite que nous avons reçue était la visite de ces pauvres pèlerines de Renève et que nos bénédictions pleuvent sur elles!

Puis nous revînmes tristement au château.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXVII.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain, 43.

CXXXVIIIe ENTRETIEN
LITTÉRATURE GERMANIQUE

LES NIBELUNGEN
Poëme épique primitif
I

Les archives des grands peuples ont toutes pour première page une épopée.

Ce poëme épique se confond avec les plus vieilles traditions et les plus religieuses crédulités des nations.

Voilà pourquoi elles sont essentiellement populaires.

La littérature de ces peuples commence par les masses. Elle finit par la raison et par la critique savante qui sont l'apanage de l'élite de l'humanité.

Les grands poëmes indiens de deux cent mille vers;

Homère, en Grèce;

Les Saga, des nations septentrionales;

L'Edda, de l'Islande;

Les Romanzeros espagnols;

Antar, roman poétique de l'Arabie;

Les chants de Roland, en France;

Les ballades héroïques de l'Angleterre;

Les poëmes de Dante et du Tasse en Italie, plus tard;

Enfin, les Nibelungen de l'Allemagne en sont partout des preuves et des exemples.

Nous allons aujourd'hui vous parler de ce poëme chevaleresque, dont la date remonte dans les ténèbres de la Germanie.

II

Les Nibelungen furent chantés et écrits, à ce que l'on croit, dans les trois ou quatre premiers siècles du christianisme. Il y est question de la messe à laquelle les cloches convoquent les fidèles initiés au culte nouveau. On y parle de peuplades allemandes encore païennes vivant parallèlement et spontanément à côté des peuplades déjà converties.

Ce ne fut qu'en 1816 qu'on découvrit, qu'on multiplia, qu'on imprima tout à coup, avec un grand retentissement de l'opinion publique de l'autre côté du Rhin, ce merveilleux poëme, médaille retrouvée dans les décombres de l'ancienne civilisation allemande. L'Allemagne, humiliée de sa conquête par Napoléon, cherchait avec passion dans ses légendes historiques un esprit de nationalité qui la vengeât de ses défaites; elle s'attacha à cette découverte de ses vieilles traditions, et son esprit chevaleresque se rattacha à son patriotisme. Gœthe, Schiller, Lessing, Schlegel, Weiland, en propagèrent la popularité; les Nibelungen furent réinstallés à la première place et au premier rang, parmi les monuments germaniques; ils y sont restés depuis. De nombreuses traductions semblables à celles qui suivirent l'apparition des poëmes retouchés, mais originaux de l'Écosse, par Macpherson, les répandirent en Angleterre, en France, en Espagne, en Italie; ils passèrent dans l'héritage du monde. La traduction la plus récente et la plus fidèle dont nous nous servons est celle de M. Émile de Laveleye. Ses commentaires et ses notes attestent en lui un homme très érudit et très-compétent, un littérateur savant de l'Allemagne. Cette remarquable traduction parut chez M. Hachette, l'éditeur le plus universel de nos jours, en 1861. La couleur poétique seule et l'empreinte de l'antiquité, l'originalité des vieilles choses, nous paraissent laisser quelque lustre à regretter dans ce beau travail; nous avons cherché à le retrouver et à le rétablir où il nous a paru que la fidélité littérale l'avait effacé ou affaibli. Nous en demandons pardon au rigoureux traducteur. Plus poëte, et moins fidèle, et il eût été plus fidèle encore.

Quoi qu'il en soit, et sans rien altérer du tout, nous allons vous raconter ce grand poëme, en analysant ce que nous ne citerons pas et en citant ce qu'on ne saurait analyser. Que l'on soit indulgent! Cela ne ressemble en rien ni à la métaphysique confuse de la théologie du Dante, ni à la lumineuse et harmonieuse lucidité de la Jérusalem du Tasse, ni aux romanesques moqueries de l'Arioste, ni à l'imitation latine du Camoëns, ni à la sécheresse anti-passionnée de la Henriade de Voltaire. Cela ne ressemble qu'à soi-même ou plutôt pour s'en faire une juste image, il faudrait rassembler dans le même cadre les scènes tragiques d'Homère au siége de Troie, et les délicieuses aventures du roman de Daphnis et Chloé. Voilà les Nibelungen. La naïve innocence de la race germanique naissante pouvait seule admettre de pareils récits dans son poëme national. Tout est chaste aux oreilles chastes. Voyez la Bible!

III

C'était le temps où les grandes tribus de ces rois germaniques, Saxons, Allemands, Burgondes ou Bourguignons, pénétraient peu à peu en Allemagne et sur la rive gauche du Rhin, dans leur migration des Indes et de l'extrême Nord. Le sujet du poëme épique est pris là; c'est une rixe d'abord particulière, puis nationale entre les Nibelungen, peuplade des Burgondes et une peuplade plus imposante établie à Worms, en Allemagne. Les héros des deux côtés sont, comme les Allemands, intrépides et bons. L'intérêt vivifié par les femmes va toujours croissant pendant les trois quarts de l'épopée. Il ne diminue qu'au dénouement où les principaux héros des deux parts sont morts et où les survivants, animés par deux héroïnes jalouses, s'entretuent dans une horrible catastrophe finale.

Voici comment débute le poëme:

IV

Le tournoi finit. Le jeune Sîfrit reçoit l'investiture du domaine paternel; mais tant que son père et sa mère sont vivants, il se refuse par piété filiale à ceindre la couronne.

LA DÉTRESSE DES NIBELUNGEN

LE RÊVE DE KRIEMHILT

«Il croissait en Burgondie une jeune fille si belle, qu'en nul pays il ne s'en pouvait rencontrer qui la surpassât en beauté. Elle était appelée Kriemhilt, et c'était une belle femme! À cause d'elle beaucoup de héros devaient perdre la vie.

«De vaillants guerriers osaient, dans leurs désirs, prétendre comme il sied à la vierge digne d'amour; personne ne la haïssait! Prodigieusement beau était son noble corps. Les qualités de cette jeune fille eussent orné toute femme.

«Trois rois la gardaient, nobles et puissants: Gunther et Gêrnôt, guerriers illustres, et Gîselhêr, le plus jeune, un guerrier d'élite. La vierge était leur sœur, et ces chefs avaient à veiller sur elle.

«Ces princes étaient bons et nés d'une haute race. Héros accomplis, ils étaient démesurément forts et d'une audace extraordinaire. Leur pays s'appelait Burgondie: ils accomplirent des prodiges de valeur dans le pays d'Etzel.

«Ils habitaient en leur puissance à Worms sur le Rhin. Beaucoup de fiers chevaliers de leurs terres les servirent, avec grand honneur, jusqu'au temps de leur mort. Depuis ils périrent lamentablement par la jalousie de deux nobles femmes.

«Leur mère, reine puissante, s'appelait dame Uote. Leur père Dankrât, qui en mourant leur laissa son héritage, était doué d'une grande force; dans sa jeunesse, il avait aussi acquis beaucoup de gloire.

«Ces trois rois étaient, comme je l'ai dit, d'une haute valeur: aussi leur étaient soumis les meilleurs guerriers dont on ait ouï parler, très-forts et très-intrépides dans tous les combats.

«C'étaient Hagene de Troneje et son frère Danewart le très-agile, et Ortwîn de Metz, et les deux margraves Gère et Eckewart, et Volkêr d'Alzeye, doué d'une indomptable valeur.

«Rûmolt, le maître des cuisines, un guerrier d'élite; Sindolt et Hûnolt, qui devaient veiller à la cour et aux dignités comme vassaux des trois rois. Ceux-ci avaient encore à leur service beaucoup de héros que je ne puis nommer.

«Danewart était maréchal. Son neveu, Ortwîn de Metz, était sommelier du roi. Sindolt, le guerrier choisi, était échanson, Hûnolt, camérier; ils étaient dignes de remplir les emplois les plus élevés.

«En vérité, nul ne pourrait redire jusqu'au bout la puissance de cette cour, l'étendue de ses forces, sa haute dignité et l'éclat de la chevalerie qui servit ses chefs avec joie pendant toute leur vie.

«Et voilà que Kriemhilt rêva. Elle vit le faucon sauvage, qu'elle avait élevé pendant tant de jours, étranglé par deux aigles, et jamais rien en ce monde ne pouvait lui causer plus de douleur.

«Lorsqu'elle dit son rêve à sa mère Uote, celle-ci ne put l'expliquer à la douce jeune fille autrement qu'ainsi: «Le faucon que tu élevais est un noble époux, que tu dois bientôt perdre, si Dieu ne te le conserve.

«—Que me parles-tu d'un époux, ma mère bien-aimée? Sans amour de guerrier toujours je veux vivre. Ainsi je resterai belle jusqu'à ma mort, afin qu'à cause d'un homme nulle souffrance ne me vienne.

«—N'en jure pas si vite, reprit sa mère; si en ce monde tu es jamais heureuse de cœur, cela te viendra par l'amour d'un époux. Tu deviens une belle femme, que Dieu t'unisse à un vrai et bon chevalier.

«—Ô ma mère, répondit-elle, laisse là ce discours; on a pu voir très-souvent et par l'exemple de maintes femmes, que la souffrance est à la fin la suite de l'amour. Je les éviterai tous deux; ainsi il ne pourra jamais m'arriver malheur.»

«Dans la pratique des plus hautes vertus, la noble vierge vécut beaucoup de jours heureux, et elle ne connaissait personne qu'elle voulût aimer. Depuis elle devint avec honneur la femme d'un très-bon chevalier.

«C'était ce même faucon qu'elle avait vu dans son rêve et dont sa mère lui avait dit la signification. Comme elle assouvit sa vengeance sur ses plus proches parents, quand ils l'eurent tué! À cause de la mort d'un seul moururent les fils de maintes mères.»

AVENTURES DE SÎFRIT

«En ce temps-là croissait dans le Niderlant le fils d'un roi puissant,—son père se nommait Sigemunt, sa mère Sigelint,—en un burg très-fort et connu au loin, situé près du Rhin: ce burg s'appelait Santen.

«Je vous dirai combien il était beau ce héros! Son corps était complétement à l'abri de toute atteinte. Fort et illustre devint-il depuis, cet homme hardi. Ah! quelle grande gloire il conquit en ce monde!

«Ce brave guerrier s'appelait Sîfrit; il visita beaucoup de royaumes, grâce à son indomptable courage. Par la force de son corps il chevaucha en maints pays. Ah! quels rapides guerriers il trouva chez les Burgondes.

«Du bon temps de Sîfrit et des jours de sa jeunesse, on peut raconter bien des merveilles; quelle gloire s'attachait à son nom, et combien son corps était beau! Aussi beaucoup de femmes charmantes l'avaient aimé.

«On l'éleva avec le soin qui convenait. Mais que de qualités il sut tirer de son propre fond! Le pays de son père en fut illustré, tant il se montra accompli en toutes choses.

«Il avait atteint l'âge de chevaucher vers la cour. Chacun aimait à le voir. Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa volonté le portât toujours près d'elles; beaucoup lui voulaient du bien, et le jeune chef s'en apercevait.

«Rarement laissait-on chevaucher le jeune homme sans gardien. Sigemunt et Sigelint le firent revêtir de riches habits. Des gens sages, qui savaient ce que c'est que l'honneur, veillaient sur lui. C'est ainsi qu'il put acquérir à la fois des hommes et des terres.

«Lorsqu'il fut dans la force de l'âge et qu'il put porter des armes, ou lui donna tout ce qui lui était nécessaire. Il commença par rechercher les belles femmes qui aimaient, mais en tout honneur, à voir le beau Sîfrit.

«Et voilà que son père Sigemunt fit savoir à ses hommes qu'il voulait donner une grande fête aux amis qu'il chérissait. La nouvelle en fut portée dans les pays d'autres rois; il donnait aux étrangers et aux siens cheval et vêtement.

«Et partout où l'on connaissait un noble jeune homme qui, selon la race de ses pères, devait être chevalier, on l'invitait à la fête dans le pays: depuis ils prirent l'épée avec le jeune roi.

«On pourrait dire merveille de cette fête solennelle. Sigemunt et Sigelint méritent d'obtenir grande gloire pour leur générosité; leur main fit de grandes largesses, d'où il advint qu'on vit dans le pays beaucoup d'étrangers chevauchant avec eux.

«Quatre cents porte-glaives devaient prendre l'habit en même temps que Sîfrit. Maintes belles vierges étaient infatigables à l'ouvrage, car elles lui étaient favorables. Ces femmes enchâssaient quantités de nobles pierreries dans l'or, qu'elles voulaient travailler en broderie sur les vêtements des jeunes et fiers héros; et il n'en manquait pas. L'hôte royal fil préparer des siéges pour un grand nombre d'hommes hardis, quand Sîfrit, vers le solstice d'été, obtint le titre de chevalier.

«Maints riches bourgeois et maints nobles chevaliers se rendirent à la cathédrale. Les sages vieillards faisaient bien de diriger les jeunes gens inexpérimentés, comme autrefois on avait fait pour eux. Ils jouirent là de plaisirs variés et de la vue des divertissements.

«On chanta une messe en l'honneur de Dieu. Les gens se pressaient en foule quand les jeunes guerriers furent créés chevaliers, d'après la coutume de la chevalerie, avec de si grands honneurs qu'on n'en vit plus de semblables depuis.

«Ils se précipitèrent vers l'endroit où se trouvaient les coursiers sellés. Dans la cour de Sigemunt le tournoi était si animé qu'on entendait retentir la salle et le palais tout entier. Les guerriers à la haute vaillance faisait un bruit formidable.

«On pouvait ouïr les coups des experts et des novices, et le fracas des lances brisées montait jusqu'au ciel. On voyait des mains de plus d'un héros les tronçons voler jusqu'au palais. La lutte était ardente.»

COMMENT SÎFRIT VINT À WORMS

«Aucune souffrance d'amour n'agitait le jeune chef. Il entendit conter qu'il y avait en Burgondie une belle vierge, faite à souhait, par qui il éprouva depuis bien des joies et bien des calamités.

«Sa beauté démesurée était connue au loin et aussi les sentiments altiers que plus d'un héros avait rencontrés chez la jeune fille. Cela attirait beaucoup d'hôtes au pays de Gunther.

«Quoiqu'on en vit un grand nombre sollicitant son amour, Kriemhilt ne pouvait se résoudre dans son cœur à choisir l'un d'eux pour ami. Il lui était encore inconnu celui à qui elle fut soumise depuis.

«Il songea à ce haut amour, le fils de Sigelint. Devant la sienne, les poursuites des autres n'étaient que du vent; il était bien digne d'obtenir l'affection d'une belle femme. Depuis, la noble Kriemhilt devint l'épouse du hardi Sîfrit.

«Comme ses parents et ses hommes lui conseillaient, puisqu'il portait son esprit vers un fidèle amour, de s'adresser à une femme qui lui convînt, le noble Sîfrit parla: «Je veux prendre Kriemhilt, la belle jeune fille du pays des Burgondes, pour sa beauté sans pareille. Il m'est bien connu qu'il n'est pas d'empereur si puissant qui, voulant choisir une femme, ne tâchât d'obtenir cette puissante reine.»

«Sigemunt apprit cette nouvelle: ses fidèles en parlèrent et ainsi il connut la volonté de son enfant. Ce lui fut une grande peine qu'il voulût prétendre à cette superbe vierge.

«Cela affligea aussi Sigelint, la femme du très-noble roi; elle eut grand souci pour la vie de son enfant, car elle connaissait bien Gunther et ses hommes. On s'efforça de détourner le héros de sa poursuite.

«Alors le hardi Sîfrit parla ainsi: «Mon père bien-aimé, sans amour de noble femme je veux toujours vivre, si je ne me tourne là où mon cœur a grande affection.» Tout ce qu'on put dire fut pour lui conseil inutile.

«Si pourtant tu veux renoncer à ton projet, dit le roi, je te seconderai activement, et je ferai tout mon possible pour t'aider à l'accomplir. Cependant le roi Gunther a beaucoup d'hommes altiers.

«Et quand il n'y aurait personne autre que Hagene, la forte épée, il est en son arrogance tellement hautain, que je crains beaucoup qu'il ne nous arrive malheur, si nous voulons obtenir la jeune fille superbe.

«—Quel danger peut nous menacer? dit Sîfrit. Ce que je ne puis obtenir de lui amicalement, je puis le conquérir par la force de mon bras; je crois que je soumettrai à la fois le pays et ceux qui l'habitent.»

«Alors le seigneur Sigemunt répondit: «Ton discours me déplaît. Quand la nouvelle en sera dite sur le Rhin, tu ne pourras pas chevaucher au pays de Gunther. Gunther et Gêrnôt me sont connus depuis longtemps.

«Personne ne peut par force conquérir cette vierge.» Ainsi parla le roi Sigemunt, cela m'a été assuré. «Mais veux-tu néanmoins chevaucher dans ce pays avec des guerriers? Si nous avons des amis, ils seront bientôt prêts.»

«Sîfrit répondit: «Je n'ai pas le dessein de me faire suivre par mes guerriers comme par une armée en marche; j'en serais bien au regret si je devais conquérir ainsi la vierge superbe.

«Mon bras seul saura bien l'obtenir; je veux, moi douzième, aller au pays de Gunther. Vous voudrez bien m'aider en cela, ô Sigemunt, mon père.» Et l'on donna à ses guerriers des vêtements garnis de fourrures grises et bigarrées.

«Et sa mère Sigelint apprit aussi cette nouvelle. Elle commença de s'attendrir sur son enfant bien aimé, qui devait périr, craignait-elle, par la main des hommes de Gunther. La noble reine se prit à pleurer bien fort.

«Sîfrit, le jeune chef, se rendit auprès d'elle et parla à sa mère avec bonté: «Ô dame, vous ne devez point pleurer à cause de mon dessein; car certes, je n'ai nul souci de tous mes ennemis.

«Venez en aide à mon voyage au pays des Burgondes; que moi et mes guerriers nous ayons des vêtements tels que de si fiers guerriers les puissent porter avec honneur. En vérité je vous en remercierai sincèrement.

«—Puisque tu ne veux pas y renoncer, dit dame Sigelint, j'aiderai à ton voyage, ô mon unique enfant; je donnerai à toi et à tes compagnons les meilleurs habits que porta jamais chevalier. Vous en aurez assez.»

«Alors Sîfrit, le jeune homme, s'inclina devant la reine et parla: «Pour mon voyage je ne veux prendre que douze guerriers. Qu'on prépare des vêtements pour eux. Je verrai volontiers ce qui en est de Kriemhilt.»

«Alors de belles femmes restèrent assises nuit et jour sans se livrer au repos, jusqu'à ce que les habits de Sîfrit fussent terminés. Il conservait la ferme résolution d'entreprendre son voyage.

«Son père lui fit faire un costume de chevalier, qu'il devait porter en quittant le pays de Sigemunt. Plus d'une cotte d'armes fut préparée, ainsi que des heaumes épais et des boucliers brillants et larges.

«Le temps de leur voyage vers les Burgondes approchait. Et hommes et femmes commençaient à se demander, soucieux, si jamais ils reviendraient au pays. Les héros firent mettre sur des bêtes de somme armes et vêtements.

«Leurs chevaux étaient beaux et le harnais en or rouge. Il n'était pas à craindre que personne se comportât avec plus d'audace que Sîfrit et ses hommes. Il désirait partir pour le pays des Burgondes.

«Tristement pleurèrent sur lui la reine et le roi. Il les consola tous deux avec affection, et parla: «Vous ne devez point pleurer à cause de moi; soyez sans souci pour ma vie.»

«C'était une douleur pour les guerriers; mainte femme aussi pleura. Leur cœur leur disait réellement, j'imagine, qu'un si grand nombre de leurs amis devaient trouver la mort. Ils gémissaient avec raison; ils pressentaient la catastrophe.

«Au septième jour, à Worms, sur le sable chevauchaient ces braves. Leurs vêtements étaient d'or rouge et leurs harnais bien travaillés. Les chevaux s'avançaient majestueusement portant les hommes de l'intrépide Sîfrit.

«Leurs boucliers étaient neufs, brillants et larges et leurs heaumes magnifiques, lorsqu'il chevaucha vers la cour, Sîfrit le hardi, dans le pays de Gunther. Jamais à des héros on ne vit un équipement si magnifique.

«La pointe des épées tombait jusqu'aux éperons. Ils portaient des lances aiguës, les chevaliers d'élite. Sîfrit en portait une bien large de deux empans, dont le tranchant coupait épouvantablement.

«Ils tenaient à la main les rênes dorées; les housses étaient de soie. Ainsi ils entrèrent dans le pays. Partout le peuple les considérait d'abord bouche béante. Et beaucoup d'hommes de Gunther étaient accourus à leur rencontre.

«Ces guerriers au grand courage s'avancèrent vers les chefs étrangers, comme il était de droit, et reçurent les hôtes dans le pays de leur seigneur. Ils leur prirent des mains leur bouclier et les rênes de leurs destriers.

«Ils voulaient conduire les chevaux vers le palais. Mais aussitôt Sîfrit le hardi s'écria: «Laissez là nos chevaux, à moi et à mes hommes! Bientôt nous partirons de ce lieu, car nous avons de bonnes intentions.

«Celui qui sait la vérité voudra bien me répondre: il me dira où je puis trouver Gunther, le très-puissant roi des Burgondes.» L'un d'eux à qui cela était bien connu lui répondit:

«Voulez-vous voir le roi, cela peut très-bien se faire. Dans cette grande salle je l'ai vu avec ses héros: vous entrerez et vous pourrez l'y trouver avec maints guerriers superbes.»

«Alors on annonça au roi qu'il était arrivé des guerriers magnifiquement vêtus, qu'ils portaient de riches cottes d'armes et un équipement superbe et que personne ne les connaissait au pays des Burgondes.

«Le roi, étonné, aurait voulu savoir d'où venaient ces guerriers superbes, en vêtements si brillants, si riches et avec de si bons boucliers neufs et larges. Personne ne pouvait le lui dire, et cela le tourmentait.

«Alors Ortwîn de Metz, qui était puissant et brave, répondit au roi: «Puisque nous ne savons qui ils sont, il faut faire appeler mon oncle Hagene et vous les lui ferez voir.

«Les royaumes et les terres étrangères lui sont connus: s'il sait quels sont ces seigneurs, il nous le dira.» Le roi le pria de venir et avec lui ses hommes. On le vit s'avancer superbement en la cour avec ses guerriers.

«Hagene demanda ce que voulait le roi. «Il y a dans ma demeure des héros que personne ici ne connaît. Si tu les as vus déjà, Hagene, tu me feras connaître la vérité.

«—Je le ferai, dit Hagene.» Il alla vers une fenêtre, et tourna ses yeux vers les étrangers, il les examina. Leurs armes et tout leur équipement lui plurent. Il ne les avait jamais vus au pays des Burgondes.

«Il parla: «De quelque part que ces guerriers soient venus vers le Rhin, ce doivent être des chefs ou des messagers. Leurs destriers sont beaux et leurs habits magnifiques. D'où qu'ils viennent, ce sont des héros de grand courage.

«—Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire: quoique je n'aie point vu Sîfrit, pourtant je suis tout disposé à croire, d'après ce qu'il me paraît, que c'est là le héros qui s'avance si majestueusement.

«Il apporte des nouvelles en ce pays. La main de ce guerrier a vaincu les hardis Nibelungen, Schilbung et Nibelung, ces fils d'un roi puissant. Il accomplit de grandes merveilles par la force de son bras.

«Comme le héros chevauchait seul et sans suite, il rencontra devant une montagne, ainsi m'a-t-il été dit, près du trésor de Nibelung, beaucoup d'hommes hardis, qu'il ne connaissait pas, mais qu'il apprit à connaître alors.

«Tout le trésor de Nibelung avait été apporté hors de la montagne creuse.—Maintenant, écoutez le récit de ces merveilles.—Comme les Nibelungen se mettaient à le partager, Sîfrit les vit et le héros en fut étonné.

«Il vint si près d'eux, qu'il aperçut les guerriers et que les guerriers le virent aussi. L'un d'eux s'écria: «Voici venir le fort Sîfrit, le héros du Niderlant.» Il lui advint chez les Nibelungen des aventures très-extraordinaires.

«Schilbung et Nibelung reçurent fort bien le brave Sîfrit. De commun accord ils prièrent le noble chef, l'homme très-beau, de partager le trésor entre eux. Ils le désiraient si ardemment que Sîfrit commença à les écouter.»

«Sîfrit arrive à Worms; une rixe s'élève entre lui et les chevaliers de Gunther, roi du pays. Elle est calmée, par l'intervention d'Hagene, le plus brave et le plus puissant de ses chevaliers, parent du roi. Les fêtes de la réception royale commencent par de brillants tournois. Sîfrit triomphe toujours et partout de tous. Il n'avoue pas encore le vrai motif de son voyage à cette cour, mais il couve en silence son amour secret pour la belle Kriemhilt, la sœur du roi. De son côté Kriemhilt recherche les occasions de l'apercevoir, prévenue par le bruit de ses exploits et de sa merveilleuse beauté.

«Quand les jeunes hommes joutaient dans la cour, chevaliers et écuyers, Kriemhilt, la reine respectée, le regardait souvent par la fenêtre, et alors elle ne désirait pas d'autres divertissements.

«S'il avait su qu'elle le voyait, celle qu'il portait dans son âme, grande en eût été sa joie; si ses yeux avaient pu la voir, je puis l'affirmer, rien de mieux en ce monde n'eût pu lui arriver.

«Lorsqu'il se tenait près des guerriers dans la cour, ainsi qu'on fait dans les jeux, le fils de Sigelint paraissait si digne d'amour que mainte femme le désirait par tendresse de cœur.

«Il pensait aussi souvent: Comment arrivera-t-il que je puisse voir de mes yeux cette noble vierge que j'aime de toute mon âme et depuis si longtemps? Elle m'est encore inconnue et je ne puis pas ne pas en être affligé.

«Lorsque les rois puissants chevauchaient en leur pays, aussitôt les guerriers devaient les suivre et avec eux aussi Sîfrit: c'était une douleur pour les femmes. Souvent aussi à cause de son amour il ressentait grande souffrance.

«Ainsi il vécut auprès des chefs,—telle est la vérité,—dans le pays de Gunther une année tout entière, sans avoir vu la femme si digne d'amour, par qui lui vint ensuite beaucoup de bonheur et beaucoup d'affliction.

«Pendant que Sîfrit est à la cour de Gunther, le roi de Worms, ses ennemis le menacent d'une invasion. On tient conseil; Sîfrit lui offre son bras pour le défendre; il marche avec les amis du roi au-devant des envahisseurs et il en immole un grand nombre. L'armée de Gunther, victorieuse grâce à Sîfrit, envoie à Worms des messagers annonçant la victoire. Brunhilt reçoit un de ces messagers et l'interroge. Elle commença par s'informer de ses jeunes frères, le messager lui parle de Sîfrit et vante ses exploits. Les jours de la belle Brunhilt devinrent roses de plaisir à ces bonnes nouvelles. Sîfrit résolut de rester à la cour afin d'apercevoir Brunhilt.

«Le favori du roi Gunther parla à ce prince et lui dit:

«Voulez-vous que cette fête vous fasse le plus grand honneur, laissez admirer les belles jeunes filles qui font l'orgueil de la Burgondie.

«Quelle serait la joie de l'homme et quel serait son bonheur, s'il n'y avait ni belles vierges, ni femmes superbes? Laissez paraître votre sœur en présence de vos hôtes.» Le conseil était donné à la satisfaction de maint héros.

«Je le ferai volontiers,» dit le roi. Tous ceux qui l'entendirent furent très-joyeux. Il pria dame Uote et sa fille de vouloir bien avec leurs vierges se rendre à la cour.

«On prit hors des bahuts de beaux ajustements, on prépara maintes parures, galons et fermoirs, qui étaient soigneusement enveloppés. Plus d'une femme aux belles couleurs se para courtoisement.

«Maint jeune guerrier pensa en ce jour qu'il était doux de voir des femmes et qu'en échange il n'eût point accepté la terre d'un chef puissant. Ils voyaient avec plaisir celles qu'ils ne connaissaient pas.

«Le roi illustre ordonna qu'avec sa sœur marcheraient pour la servir cent guerriers de leur parenté; ils portaient l'épée à la main: telle était la suite de la cour dans le pays des Burgondes.

«On voyait venir à eux Uote la très-riche. Elle avait pris avec elle un groupe de jeunes femmes, cent ou même plus; elles portaient de splendides vêtements. Et aussi derrière sa fille marchaient quantité de femmes jolies.

«On les voyait toutes sortir d'une grande salle. Beaucoup de héros s'y pressaient, pleins du désir de voir le mieux possible la noble vierge.

«Elle s'avançait en ce moment, la charmante, comme l'aurore du matin sortant de sombres nuages, et une grande souffrance quitta celui qui la portait dans son cœur depuis si longtemps. Alors il vit la vierge marcher en sa beauté.

«Maintes pierreries brillaient sur ses vêtements. Ses couleurs, semblables à celles de la rose, avaient cet éclat qui inspire l'amour. Et quelle qu'en fut son envie, nul n'eût pu soutenir que jamais en ce monde il avait vu quelque femme plus belle.

«Comme la lune éclatante surpasse les étoiles, lorsque sa lumière sort resplendissante des nuages, ainsi elle surpassait les autres femmes. L'âme de maint héros grandit en cet instant.

«On voyait marcher devant elle de riches camériers. Les guerriers au grand cœur se pressaient en foule afin de voir la vierge charmante. Le seigneur Sîfrit ressentait à la fois amour et souffrance.

«Il pensait en lui-même: «Comment cela s'est-il fait qu'il m'ait fallu ainsi l'aimer? C'est une illusion d'enfant. Pourtant, si je dois m'éloigner de toi, il me serait plus doux d'être frappé à mort.

«Agité par ces pensées, il devint plusieurs fois rouge et pâle. Le fils de Sigelint était là, digne d'amour, comme s'il eût été peint sur le parchemin par le talent d'un bon maître. Et tous avouaient que jamais on n'avait vu un héros si beau.

«Ceux qui accompagnaient les femmes demandèrent que chacun se retirât de leur chemin; les guerriers obéirent. La vue de ces femmes au noble cœur réjouit les braves; car on voyait s'avancer en costume splendide maintes femmes charmantes.

«Le chef Gêrnôt de Burgondie parla: «À celui qui vous a si généreusement offert ses services, ô Gunther, mon frère chéri, faites honneur devant tous ces héros. Je ne rougirai jamais de ce conseil.

«Faites approcher Sîfrit de ma sœur, afin qu'elle le salue, nous en serons heureux; que celle qui jamais ne salua de guerrier, rende hommage à Sîfrit, afin que cette noble épée vous soit acquise.»

«Les parents du roi allèrent trouver le héros. Ils parlèrent ainsi au guerrier du Niderlant: «Le roi vous invite en sa cour, afin que sa sœur vous salue: c'est pour vous faire honneur.»

«Le chef en ressentit de la joie en son cœur. Il portait en son âme tendresse sans amertume: il allait voir la fille de la belle Uote. La jeune fille digne d'amour salua Sîfrit avec grâce et vertu.

«Lorsqu'elle vit debout devant elle l'homme au grand courage, une flamme colora ses joues. Elle dit, la belle vierge: «Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit, bon et noble chevalier.» Ce salut éleva son âme.

«Il s'inclina courtoisement et lui offrit ses remerciements. L'attrait des vœux d'amour les poussait l'un vers l'autre. Ils se regardaient avec de doux regards, le chef et la jeune fille. Cela se faisait à la dérobée.

«Si en ce moment sa blanche main fut pressée par tendre affection de cœur, je l'ignore. Mais je ne puis croire qu'ils ne l'aient point fait. Sinon ces deux cœurs agités d'amour auraient eu tort.

«Ni en la saison d'été, ni aux jours de mai, jamais il ne sentit en son âme tant de joie et si vive que celle que lui fit éprouver la main de celle qu'il désirait comme amie.

«Maint guerrier pensa: «Ah! que ne puis-je aussi marcher à ses côtés, ainsi que je vois Sîfrit, ou reposer près d'elle. En moi s'éteindrait toute haine.» Jamais depuis guerrier ne servit mieux si belle princesse.»

«Ceux qui étaient venus des pays d'autres rois, admirèrent tous Sîfrit et Kriemhilt. Il fut permis à la jeune fille d'embrasser l'homme vaillant. Jamais il ne lui arriva rien d'aussi doux sur cette terre.

«Le roi du Tenemark parla ainsi en ce moment: «Pour ces hautes salutations, plus d'un a reçu de graves blessures de la main de Sîfrit: et moi-même j'ai éprouvé sa force. Que Dieu éloigne à jamais de lui la pensée de revenir au pays de Tenemark.»

«Partout on fit faire place sur le chemin de la belle Kriemhilt. On vit plus d'un guerrier hardi l'accompagner à l'église magnifiquement vêtu. Bientôt il fut séparé d'elle, le héros très-vaillant.

«La voilà qui s'avance vers la cathédrale; mainte femme la suit. Elle est si richement parée que bien des vœux s'élèvent autour d'elle. Elle était née pour être la délectation des yeux de plus d'un guerrier.

«Sîfrit attendit avec impatience que les chants eussent cessé. Il pouvait se féliciter du bonheur de savoir que celle qu'il portait en son cœur lui était aussi favorable. Et lui aussi chérissait en son âme la belle jeune fille, et non sans motif.

«Quand, après la messe, elle sortit de la cathédrale, on invita le héros hardi à aller derechef vers elle. La vierge digne d'amour commença d'abord à le remercier de ce que devant les guerriers il avait si vaillamment combattu.

«Que Dieu vous récompense, seigneur Sîfrit, dit la noble enfant, de ce que vous avez mérité que les guerriers vous soient si attachés et de si bonne amitié, ainsi que je l'entends dire.» Il se prit à regarder tendrement la vierge Kriemhilt.

«—Je vous servirai toujours, dit Sîfrit la bonne épée, et je ne reposerai mon front que lorsque j'aurai conquis votre faveur, si je conserve la vie. Il doit en être fait ainsi pour votre service, madame Kriemhilt.»

«Durant douze jours, on vit près du héros la vierge digne de louanges, quand elle s'avançait vers la cour, devant ses fidèles. Avec grande affection on servait le guerrier.

«Et il y avait chaque jour, joie, plaisir et grand bruit devant la salle de Gunther.

«Sîfrit céda aux désirs du roi Gunther et de sa cour, et chaque soir il vit Kriemhilt la belle.»

V

Ici le poëme se sent des nouvelles orientales des Mille et une Nuits et des talismans surnaturels qui jouent un si grand rôle dans le Tasse et dans l'Arioste. Écoutez:

«Derechef des récits se répandirent sur le Rhin. On disait que là-bas, bien loin, il y avait maintes vierges, et le courageux Gunther songeait à en conquérir une. Cela parut bon à ses guerriers et aux chefs.

«Au delà de la mer siégeait une reine. Nulle part on ne vit plus la pareille. Elle était démesurément belle et sa force était très-grande. Elle joutait de la lance contre les héros rapides qui venaient pour obtenir son amour.

«Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour, devait sans faillir vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s'il perdait à un seul, sa tête était tranchée.

«La jeune fille l'avait fait très-souvent. Le chevalier l'apprit aux bords du Rhin; il le savait fort bien et pourtant son âme se tournait sans cesse vers cette belle femme. Bien des guerriers depuis en perdirent la vie.

«Un jour Gunther et ses hommes étaient assis, réfléchissant et cherchant de toute façon quelle femme leur seigneur pourrait prendre, qui lui convînt pour épouse et qui convînt au pays.

«Le chef du Rhin parla: «Je veux traverser la mer pour aller vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je veux exposer ma vie; je la veux perdre, si elle ne devient ma femme.

«—Je dois vous le déconseiller, dit Sîfrit; car cette reine a des coutumes si cruelles qu'il en coûte cher à celui qui veut conquérir son amour. Puissiez-vous renoncer à ce voyage!»

«Le roi Gunther parla: «Jamais ne naquit une femme si vaillante et si forte que, dans un combat, je ne puisse la dompter avec cette seule main.»

«—Ne parlez pas ainsi, dit Sîfrit, sa force vous est inconnue. Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous préserver de sa terrible fureur. Abandonnez donc votre dessein. Je vous le conseille en bonne amitié; si vous voulez éviter la mort, que son amour ne vous possède et ne vous entraîne pas ainsi.

«—Qu'elle soit aussi forte qu'elle voudra, je n'abandonnerai pas ce voyage vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'arriver. Il faut tout tenter pour sa beauté démesurée. Si Dieu le veut, peut-être me suivra-t-elle aux bords du Rhin.

«—Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sîfrit qu'il supporte avec vous les dangers de l'expédition; tel est mon avis, car il sait ce qui en est de cette femme.»

«Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Sîfrit, à conquérir cette vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon honneur et ma vie.»

«Sîfrit, fils de Sigemunt, répondit ainsi: «Je le ferai si tu me donnes ta sœur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi. Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.

«—Sîfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma sœur pour femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.»

«Ils jurèrent leurs serments, les très-fiers guerriers. Leurs travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent à amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis de grands dangers.

«J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes et qui portent pour leur défense une chose merveilleuse, la tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement à l'abri des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est revêtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le disent les traditions.

«Sîfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non sans peine, le héros intrépide, d'un nain qui s'appelait Albrîch. Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.

«Lorsque le fort Sîfrit portait la tarnkappe il était d'une vigueur terrible. Son corps seul possédait la force de douze hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.

Ce chapeau était ainsi fait que celui qui le revêtait devenait invisible. C'est par ce moyen que Sîfrit conquit la belle Brunhilt. Il lui en arriva mal.

VI

Le roi Gunther, consent, selon les conseils de Sîfrit, à renoncer pour ce voyage matrimonial à la force et au nombre de son armée. Il ira seul avec quelques chevaliers d'honneur. Il va demander avec eux à sa sœur Kriemhilt de leur faire préparer des habits magnifiques.