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Cours familier de Littérature - Volume 24 cover

Cours familier de Littérature - Volume 24

Chapter 60: IX
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About This Book

A literary lecture offers a popularized reading and retelling of the medieval German epic of the Nibelungs, tracing Burgundian kings and their retainers as they equip themselves, cross rivers, heed ominous dreams and prophecies, and proceed toward a foreign court where betrayal and vengeance unfold. Narrative passages recount key episodes and character interactions, while interpretive commentary examines motives, honour, fate, and the moral tensions that drive the catastrophe. The text also attends to structural features and recurring motifs, alternating scene-by-scene summary with contextual observations to illuminate the poem's style and dramatic dynamics.

J'employai le jour de mon arrivée à Ispahan, et le jour suivant, à recevoir les visites de tous les Européens du lieu, de plusieurs Persans et Arméniens avec qui j'avais fait amitié à mon premier voyage, et à prendre connaissance sur mes affaires. La cour était fort changée de ce que je l'avais vue à mon premier voyage, et dans une grande confusion. Presque tous les grands du temps du feu roi étaient ou morts ou disgraciés. La faveur se trouvait dans les mains de certains jeunes seigneurs, sans générosité et sans mérite. Le premier ministre, nommé Cheik-Ali-Kan, était depuis quatorze mois dans la disgrâce. Trois des premiers officiers de la couronne faisaient sa charge. Le pis pour moi était qu'on parlait de la lui rendre et de le rétablir, parce qu'étant, d'un côté, fort ennemi des chrétiens et des Européens, et qu'étant, d'un autre, inaccessible aux recommandations et aux présents, ayant toujours fait paraître durant son emploi qu'il n'avait rien plus à cœur que de grossir le trésor de son maître, je devais craindre qu'il ne l'empêchât d'acheter les pierreries que j'avais apportées par l'ordre exprès du feu roi son père, et sur les dessins qu'il m'en avait donnés de sa propre main. Cette considération me fit résoudre à faire incessamment savoir au roi mon retour. Ma peine était au choix d'un introducteur auprès du nazir, qui est le grand et suprême intendant de la maison du roi, de son bien, de ses affaires et de tous ceux qui y sont employés: je veux dire, qui je prendrais pour me donner les premières entrées. On me conseilla le Zerguer-Bachy, ou chef des joailliers et des orfèvres de Perse. D'autres me proposaient Mirza-Thaer, contrôleur général de la maison du roi. J'eusse mieux fait de me fier à la conduite du premier; je le reconnus ainsi dans la suite; mais, parce que je connaissais de longue main ce contrôleur général, ce fut à lui à qui je résolus de me remettre.

Le 26, le supérieur des capucins prit la peine de l'aller voir de ma part. Je le suppliai de lui dire qu'une indisposition m'empêchait de l'aller saluer; mais que les bontés qu'il avait eues pour moi, il y avait six ans, me faisaient prendre la liberté de m'adresser à lui pour me produire au nazir ou surintendant, sûr que j'étais de n'y pouvoir aller par un meilleur canal; que je le suppliais très-humblement de représenter à ce ministre l'ordre que j'avais eu du feu roi, d'aller en mon pays faire faire de riches ouvrages de pierreries et de les apporter moi-même, ce que j'avais fait d'une manière à oser me persuader qu'il n'était pas possible de faire mieux. J'ajoutai à cela de grandes promesses de récompense, comme je savais qu'il fallait faire. La réponse que j'eus de ce seigneur fut que «j'étais le bienvenu; que je pouvais compter sur lui, et qu'il remplirait tout de son mieux l'attente que j'avais en ses bons offices; mais que je devais faire compte que le roi avait peu d'amour pour la pierrerie; que la cour était extrêmement dénuée d'argent, et que, pour mon malheur, le premier ministre, homme si contraire à ces sortes de dépenses et si dégagé de tout intérêt, rentrait en grâce; qu'il me faisait dire cela non pour me décourager, mais afin de me disposer à donner à bon marché, à faire bien des présents, à prendre bien de la peine et à avoir beaucoup de patience; qu'au reste, il ferait savoir ma venue au nazir de la meilleure manière qu'il pourrait, et que j'espérasse en la clémence de Dieu.» Les Persans finissent toujours leurs délibérations par ces mots, comme pour dire que Dieu donnera les ouvertures aux affaires qu'on est en peine de faire réussir.

En même temps, j'appris une nouvelle qui confirmait ces avis. C'est que le jour précédent, le roi s'étant enivré, comme il avait de coutume de faire presque tous les jours depuis plusieurs années, il se mit en fureur contre un joueur de luth, qui, à son gré, n'en jouait pas bien, et commanda à Nesr-Ali-Bec, son favori, fils du gouverneur d'Irivan, de lui couper les mains. Le prince, en prononçant cette sentence, se jeta sur une pile de carreaux pour dormir. Le favori, qui n'était pas si ivre, ne reconnaissant nul crime dans le condamné, crut que le roi n'y en avait point trouvé non plus, et que ce cruel ordre était une pure fougue d'ivresse. Ainsi, il se contenta de réprimander sévèrement le joueur de luth de ce qu'il ne s'étudiait pas mieux à plaire à son maître. Le roi s'éveilla au bout d'une heure, et voyant ce musicien toucher du luth comme auparavant, il se souvint de l'ordre qu'il avait donné à son favori contre lui, et s'étant fort emporté contre ce jeune seigneur, il commanda au grand maître de leur couper à tous deux les mains et les pieds. Le grand maître se jeta aux pieds du roi pour avoir la grâce du favori. Le roi, extrêmement indigné et tout furieux, cria aux eunuques et aux gardes d'exécuter sa sentence sur tous les trois. Cheik-Ali-Kan, ce grand vizir hors de charge, se trouva là pour le bonheur de ces malheureux. Il se jeta aux pieds du roi, en les embrassant, et le supplia de leur faire grâce. Le roi, s'arrêtant un peu, lui dit: «Tu es bien téméraire d'espérer que je t'accorde ce que tu me demandes, moi qui ne saurais obtenir de toi que tu reprennes la charge de premier ministre.—Sire, répondit le suppliant, je suis votre esclave; je ferai toujours ce que Votre Majesté me commandera.» Le roi s'apaisa là-dessus, fit grâce à tous ces condamnés, et le lendemain matin envoya à Cheik-Ali-Kan un calaat (khala'at). On appelle ainsi les habits que le roi donne par honneur. Il lui envoya, outre l'habit, un cheval avec la selle et le harnais d'or, chargé de pierreries, une épée et un poignard de même, avec l'écritoire, les patentes et les autres marques de la charge de premier ministre.

Ce seigneur avait été, comme je l'ai dit, quatorze mois dans la disgrâce, et, durant ce temps-là, il n'y avait point eu de premier ministre, chose dont on n'avait point d'exemple en Perse. Trois des principaux officiers de la couronne faisaient sa charge. Il allait de temps en temps à la cour, le roi ne l'ayant ni exilé, ni chassé de sa présence. La cause de sa disgrâce était qu'il ne voulait point boire de vin, s'en excusant toujours sur sa vieillesse, sur la dignité de premier ministre, sur le nom de Cheik qu'il porte, lequel revient à celui de Kéat, et marque un homme consacré à une étroite observance de la religion, et enfin sur le pèlerinage qu'il avait fait à la Mecque, qui l'engageait à vivre plus purement. Le roi, le voyant seul ferme à ne vouloir point boire de vin, le maltraitait souvent de paroles; il lui donna même une fois quelques coups pour cela. Il lui faisait jeter des pleines tasses de vin au visage, sur la tête et sur les habits, et lui faisait dans l'ivresse mille indignités de cette nature. Mais, hors de là, il le considérait infiniment pour le parfait dévouement qu'il avait aux intérêts de l'État, pour sa vertu et ses grandes qualités. En effet, c'est un ministre fort sage, tout plein d'esprit et fort intègre. Sa religion est coupable, plus que son naturel, des duretés qu'il a pour les chrétiens. C'est elle qu'il faut accuser des rigueurs avec lesquelles on les maltraite; sans les emportements de zèle aveugle qu'elle lui inspire, les chrétiens auraient sujet, comme les mahométans, de bénir son ministère. Il est vrai que ceux-ci même ne le bénissent pas, car il empêche le roi de faire des prodigalités et de dissiper ses trésors comme ses devanciers; ce qui ne plaît guère à la cour, qui est pauvre d'ordinaire quand le roi n'est pas libéral. Ce ministre était âgé de cinquante-cinq ans. Sa taille était bien prise et fort belle, et son visage aussi. Il avait la physionomie la plus avantageuse du monde. Un calme perpétuel et une douceur engageante régnaient dans ses yeux et sur son visage; et, bien loin d'y apercevoir aucune de ces marques d'un esprit occupé, qui couvrent celui de la plupart des grands ministres, on y voyait briller toutes celles d'un esprit débarrassé, tranquille et qui se possède parfaitement, de manière qu'à le regarder sans le connaître, on ne se serait douté ni de son rang ni de ses occupations.

Le 16, sur les huit heures du matin, on vit la place Royale arrosée de bout en bout et ornée comme je vais le dire. À côté de la grande entrée du palais royal, à vingt pas de distance, il y avait douze chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, six de chaque côté, couverts de harnais les plus superbes et magnifiques qu'on puisse voir au monde. Quatre harnais étaient d'émeraudes, deux de rubis, deux de pierres de couleurs mêlées avec des diamants, deux autres étaient d'or émaillé et deux autres de fin or lisse. Outre le harnais qui était de cette richesse, la selle, c'est-à-dire le devant et le derrière, le pommeau et les étriers, étaient couverts de pierreries assorties au harnais. Ces chevaux avaient de grandes housses pendant fort bas, les unes en broderies d'or et de perles relevées, les autres de brocart d'or très-fin et très-épais, entourées de houppes et de pommettes d'or parsemées de perles. Les chevaux étaient attachés aux pieds et à la tête avec de grosses tresses de soie et d'or à des clous d'or fin. Ces clous sont longs de quinze pouces environ et gros à proportion, ayant un gros anneau à la tête, par où l'on passe le licou ou les entraves. On ne peut, en vérité, rien voir de plus superbe ni de plus royal que cet équipage, à quoi il faut joindre douze couvertures de velours d'or frisé, qui servent à couvrir les chevaux de haut en bas, lesquelles étaient en parade sur le balustre qui règne le long de la face du palais royal. On n'en peut voir de plus belle, soit qu'on considère la richesse de l'étoffe, soit qu'on regarde l'artifice et la finesse du travail.

Entre les chevaux et le balustre, on voyait quatre fontaines hautes de trois pieds et grosses à proportion, tout comme celles dont on se sert à Paris à garder l'eau dans les maisons. Deux étaient d'or, posées sur des trépieds, aussi d'or massif; deux autres étaient d'argent, posées sur des trépieds de même métal. Tout contre, il y avait deux grands seaux et deux gros maillets, des plus gros qu'on puisse voir, tout cela aussi d'or massif jusqu'au manche. On abreuve les chevaux dans ces seaux, et les maillets sont pour ficher en terre les clous auxquels on les attache. À trente pas des chevaux, il y avait des bêtes farouches dressées à combattre contre de jeunes taureaux: deux lions, un tigre et un léopard, attachés, et chacun étendu sur un grand tapis d'écarlate, la tête tournée vers le palais. Sur les bords des tapis, il y avait deux maillets d'or et deux bassins, aussi d'or, du diamètre des plus grandes cuvettes rondes. C'est pour donner à manger à ces belles bêtes lorsqu'on les fait paraître en public. Il faut remarquer que toute la vaisselle d'or qui est chez le roi est de ducat, comme je l'ai éprouvé. Vis-à-vis du grand portail, il y avait deux carrosses à l'indienne, fort jolis, attelés de bœufs, à la façon de ce pays-là, dont les cochers, aussi Indiens, étaient vêtus à la mode de leur pays. Au côté droit, il y avait deux gazelles (c'est une espèce de biches, de poil tout blanc, avec des cornes droites comme une flèche et fort longues); et, au côté gauche, étaient deux grands éléphants couverts de housses de brocart d'or, et chargés d'anneaux aux dents et de chaînes et d'anneaux d'argent aux pieds, et un rhinocéros. Ces animaux étaient l'un près de l'autre, sans aversion et sans peine, quoique les naturalistes disent, au contraire, que l'éléphant et le rhinocéros ont une invincible antipathie qui les tient perpétuellement en guerre. Aux deux bouts de la place, on promenait en laisse les taureaux et les béliers dressés au combat; et il y avait là aussi des troupes de gladiateurs, de lutteurs et d'escrimeurs, tout prêts à en venir aux mains au premier signal qui leur en serait donné. Enfin, il y avait, en huit ou dix endroits de la place, des brigades des gardes du roi rangés sous les armes.

La salle préparée pour donner l'audience était ce beau et spacieux salon bâti sur le grand portail du palais, qui est le plus beau salon de cette sorte que j'aie vu au monde. Il est si haut élevé, qu'en regardant en bas dans la place, les hommes ne paraissent pas hauts de deux pieds, et regardant, au contraire, de la place dans le salon, on ne saurait reconnaître les gens. Le roi y étant entré sur les neuf heures, et toute la cour, au nombre de plus de trois cents personnes, on vit entrer dans la place, par le coin oriental, l'ambassadeur des Lesqui: c'est une nation tributaire de la Perse, qui habite un pays de montagnes, aux confins du royaume, vers la Moscovie, proche de la mer Caspienne. L'ambassadeur était un jeune seigneur fort beau et fort bien couvert. Il n'avait que deux cavaliers à sa suite et quatre valets de pied qui marchaient autour de lui. Un aide des cérémonies le conduisait. Il le fit descendre de cheval à cent pas environ du grand portail et le mena fort vite au salon où était le roi. Le capitaine de la porte, qu'on appelle Ichic-Agasi-Bachi, le prit là, et le conduisit au baiser des pieds du roi. On appelle ainsi le salut que lui font ses sujets et les étrangers qui ont l'honneur de l'approcher, de quelque qualité qu'ils soient. Pabous est le terme persan qui signifie baiser les pieds. On l'appelle aussi zemin bous, c'est-à-dire baiser la terre, où ravi zemin, c'est-à-dire le visage en terre. Ce salut se fait en cette sorte. On mène l'ambassadeur à quatre pas du roi, vis-à-vis de lui, où on l'arrête; on le met à genoux, et on lui fait faire trois fois un prosternement du corps et de la tête en terre, si bas que le front y touche. L'ambassadeur se relève après, et délivre la lettre qu'il a pour le roi au capitaine de la porte, qui la met dans les mains du premier ministre, lequel la donne au roi, et le roi la met à son côté droit sans la regarder. On mène ensuite l'ambassadeur à la place qui lui est destinée.

Celui de Moscovie parut un quart d'heure après. Il entra du même côté, amené sur les chevaux du roi par l'introducteur des ambassadeurs; car cet ambassadeur moscovite était un si grand misérable, qu'il n'entretenait pas un cheval. L'introducteur mit pied à terre à cent cinquante pas du palais, et dit à l'ambassadeur de descendre aussi de cheval. Je ne sais si le Moscovite avait été informé que l'ambassadeur des Lesqui n'était descendu de cheval que beaucoup plus proche de l'entrée, ou que, par grandeur et pour l'honneur de son maître, il voulût passer et aller plus avant, tant il y a qu'il fit résistance, et, donnant des talons à son cheval, il le fit avancer trois ou quatre pas, malgré l'opposition des valets de pied de l'introducteur, qui avaient mis la main à la bride de son cheval pour le retenir. On l'arrêta alors tout à fait; et, comme il faisait encore résistance et voulait avancer, les valets de pied donnèrent de leurs bâtons sur le nez du cheval pour le faire reculer, et l'ambassadeur fut forcé de descendre. Il mit donc pied à terre avec deux de ses gens, qui le suivaient à cheval, savoir: son interprète et son intendant. Les autres domestiques, au nombre de neuf ou dix, allaient à pied, en assez pauvre équipage pour une telle décoration. L'ambassadeur était vêtu d'une robe de satin jaune et, par-dessus, d'une grande veste de velours rouge fourrée de martre qui pendait jusqu'à terre. Il avait un bonnet aussi de martre, couvert de velours cramoisi, fort haut, brodé de petites perles sur le devant, avec deux tresses de perles qui tombaient du derrière sur le dos, jusqu'à la ceinture. C'était un vieillard tout blanc, de bonne mine et fort vénérable. Son interprète marchait à sa gauche, portant la lettre du grand-duc dans un sac de velours cacheté. On le conduisit au baiser des pieds du roi, comme on avait fait à l'ambassadeur des Lesqui, et on le plaça vis-à-vis de lui, à la gauche.

L'envoyé de Basra vint ensuite. On le fit descendre à l'entrée de la place Royale, et on le mena dans le même ordre à l'audience du roi. Basra (Bassorah), que les Européens appellent aussi Balsura, est cette ville célèbre au fond du golfe de Perse, à l'endroit où le Tigre et l'Euphrate se rendent dans la mer.

Les présents de ces ambassadeurs étaient cependant au bout de la place, près de la mosquée royale. C'est toujours là qu'en est l'entrepôt, et d'où on les fait marcher, lorsque le roi donne audience dans ce salon sur la place Royale. Les dévots disent qu'en faisant venir les présents du côté de l'orient et de devant la mosquée, on veut témoigner que Dieu est la source et le donateur de tous les biens temporels, tellement que tout ce que les hommes reçoivent de bien est un présent de Dieu. On fit passer ces présents un quart d'heure après que les ambassadeurs eurent pris séance.

Ceux de l'ambassadeur de Moscovie passèrent les premiers, portés par soixante-quatorze hommes, consistant en ce qui suit: une grande lanterne de cristal, peinte; neuf petits miroirs de cristal, peints sur les bords; cinquante martres zibelines; vingt-six aunes de drap rouge et vert; vingt bouteilles d'eau-de-vie de Moscovie.

Le présent de l'ambassadeur des Lesqui consistait en cinq beaux jeunes garçons, vêtus de brocart, en une chemise de maille et en une armure de cavalier complète.

Celui de l'envoyé de Basra était une autruche, un jeune lion et trois beaux chevaux arabes.

Il pensa arriver alors une plaisante bévue: c'est que les gens qui avaient été chargés le jour précédent du présent de l'envoyé de la Compagnie française, comme on a dit, n'ayant pas su que l'audience de cet envoyé avait été remise à une autre fois, l'avaient apporté dans la place et s'étaient mis à la suite des autres. Le receveur des présents, s'apercevant de cette lourde méprise, fit charger ces porteurs de coups de bâton, en leur commandant de reporter le tout jusqu'à la huitaine.

Dès que les présents eurent passé, les tambours, les trompettes et plusieurs autres instruments commencèrent à jouer. C'était le signal pour les jeux et pour les combats, et, au même instant, les lutteurs, les gladiateurs et les escrimeurs se prirent ensemble. Les geôliers des bêtes féroces les lâchèrent sur de jeunes taureaux qu'on tenait assez proche, et les gens qui gouvernent les boucs et les taureaux dressés à s'entre-battre les mirent aux prises. C'est un carnage plutôt qu'un combat que ce que les bêtes féroces font avec les taureaux. Voici comment: Deux hommes tiennent la bête féroce par la laisse, à l'endroit du cou. Le taureau, dès qu'il l'aperçoit venir, se jette à la fuite; la bête le poursuit, et si vite, qu'en trois ou quatre sauts elle l'attache et l'accule. Les geôliers qui ont ces bêtes en garde se jettent alors sur le taureau, lui abattent la tête à coups de hache et donnent son sang à la bête. La raison pour laquelle on ne laisse pas la bête et le taureau se battre jusqu'à la mort, et qu'on se rue ainsi sur le taureau, c'est que le lion étant l'hiéroglyphe des rois de Perse, les astrologues et les devins disent qu'il serait de mauvais augure que le lion qu'on lance sur le taureau n'en fût pas entièrement le vainqueur, peu après l'avoir attaqué. Le spectacle de ces diverses sortes de combats dura jusqu'à onze heures. Ceux qui suivirent étaient plus divertissants et plus naturels. Le premier fut de trois cents cavaliers environ, qui parurent des quatre côtés de la place, fort bien montés, et vêtus aussi richement et aussi galamment qu'il se puisse. C'étaient, la plupart, de jeunes seigneurs de la cour, qui avaient tous plusieurs chevaux de main. Ils s'exercèrent une heure au mail à cheval. On se partage, pour cet exercice, en deux troupes égales. On jette plusieurs boules au milieu de la place, et on donne un mail à chacun. Pour gagner, il faut faire passer les boules entre les piliers opposés qui sont aux bouts de la place et qui servent de passe. Cela n'est pas fort aisé, parce que la bande ennemie arrête les boules et les chasse à l'autre bout. On se moque de ceux qui la frappent au pas du cheval, ou le cheval étant arrêté. Le jeu veut qu'on ne la frappe qu'au galop, et les bons joueurs sont ceux qui, en courant à toute bride, savent renvoyer d'un coup sec une balle qui vient à eux.

Le second spectacle fut des lanceurs de javelots. On l'appelle girid-bas, c'est-à-dire le jeu du dard, et voici comme on s'y exerce: Douze ou quinze cavaliers se détachent de la troupe et, serrés en un peloton, vont à toute bride, le dard à la main, se présenter pour combattre. Une pareille troupe qui se détache les vient rencontrer; ils se lancent le dard l'un à l'autre, et puis se rendent à leur gros, d'où il se fait un autre pareil détachement, et ainsi de suite tant que le jeu dure. Parmi cette belle noblesse, il y avait une quinzaine de jeunes Abyssins, de dix-huit à vingt ans, qui excellaient en adresse à lancer le dard ou le javelot, en dextérité à manier leurs chevaux, et en vitesse à la course. Ils ne mettaient jamais pied à terre pour ramasser des dards sur la lice, ni n'arrêtaient leurs chevaux pour cela; mais, en pleine course, ils se jetaient sur le côté du cheval et ramassaient des dards avec une dextérité et une bonne grâce qui charmaient tout le monde.

Tous ces exercices, qui sont les carrousels des Persans, finirent à une heure après midi, après le congé donné aux ambassadeurs. Le roi ne leur dit point une parole, et ne les regarda seulement pas. Il passa le temps à voir les jeux, les combats et les exercices qui se faisaient dans la place, à entendre la symphonie qu'il y avait dans le salon, composée des meilleures voix et des plus excellents joueurs d'instruments qui soient à ses gages, à discourir avec les grands de son État, qui étaient dans l'assemblée, et à boire et manger. Dès que les ambassadeurs furent entrés, on servit devant tout le monde une collation de fruits verts et secs, et de confitures sèches et liquides de toute sorte. Ces collations sont servies ordinairement dans des bassins plus grands que ceux dont on se sert dans nos pays, faits de bois laqué et peint fort délicatement, contenant vingt-cinq ou trente assiettes de porcelaine. On sert de ces bassins devant chaque personne, et quelquefois deux ou trois, selon l'honneur que l'on lui veut faire. Au bout du salon, vis-à-vis de l'entrée, il y avait un buffet garni, d'une part, de cinquante grand flacons d'or de diverses sortes de vins; quelques-uns de ces flacons émaillés, les autres couverts de pierreries et quelques-uns de perles; et de l'autre, de soixante à quatre-vingts coupes, et de plusieurs soucoupes de même sorte. Il y a de ces coupes qui tiennent jusqu'à trois chopines; elles sont larges et épatées, montées sur un pied haut de deux doigts seulement. On ne peut voir en lieu du monde rien de plus pompeux, de plus riche et de plus brillant. Les ambassadeurs ne burent point de vin; on servit seulement à celui de Moscovie de l'eau-de-vie de son pays. Je m'étonnai qu'on ne donnât point de vin à cet ambassadeur, puisque le roi en buvait à longs traits, et la plupart des grands. J'en demandai le sujet à un seigneur qui était là présent. «C'est par grandeur, me répondit-il, et pour garder davantage le respect de la majesté royale; et puis, ajouta-t-il en riant, on se souvient de ce qu'un de ses compatriotes fit à une célèbre audience qu'il eut du feu roi.» Je demandai aussitôt ce que c'était. Il me répondit que l'an 64, deux ambassadeurs extraordinaires de Moscovie étant à l'audience du roi, ils burent si fort qu'ils s'enivrèrent jusqu'à perdre la connaissance.

À midi, on servit le dîner. Chaque invité n'eut qu'un bassin, mais d'une grandeur au-dessus de tous ceux dont on se sert dans nos pays. Il y a dans ces grands plats du pilo de cinq ou six sortes, au chapon, à l'agneau, aux poulets, aux œufs farcis avec de la viande, aux herbes, au poisson salé, et, par-dessus, du rôti de plusieurs façons en quantité. Quinze hommes, sans exagération, épuiseraient sur un tel plat la plus ardente faim. Le plat qu'on servit devant le roi fut apporté et posé devant lui sur une civière d'or. On servait avec chaque plat une grande écuelle de sorbet, une assiette de salade et de deux sortes de pain. Le roi se retira sans dire un mot aux ambassadeurs et sans tourner seulement la tête de leur côté. Celui des Lesqui sortit le premier, et trouva ses chevaux au même lieu où il avait mis le pied à terre. L'ambassadeur de Moscovie le suivait de si près qu'il le vit monter à cheval; il prétendit qu'on lui amenât son cheval au même endroit. L'introducteur des ambassadeurs, qui le reconduisait, lui dit qu'il avait ordre de le faire monter à cheval à la même place où il était descendu, et que la coutume était d'en user ainsi. Le Moscovite allégua l'exemple du Lesqui et protesta de se ressentir de l'affront qu'on lui faisait. Il menaça, il tempêta durant un quart d'heure, frappant des pieds et retroussant son bonnet avec un étrange emportement; mais, après tout, il fut contraint d'avancer à pied et d'aller prendre ses chevaux au lieu où il les avait laissés. Voilà comment les Persans en usent pour faire honneur à leur religion, et les égards qu'ils ont pour ceux qui la professent. Ils avaient sacrifié à un Moscovite, qui paraissait n'être qu'un simple marchand et n'avoir d'autres intérêts en Perse que ceux de son petit commerce particulier, les envoyés des compagnies de France et d'Angleterre, et cela sur des vues de politique que l'on a remarquées; ils sacrifièrent par un semblable égard, le rang du Moscovite à l'envoyé des Lesqui, qui sont leurs tributaires, des montagnards à demi sauvages. Ils ménagèrent pourtant les honneurs entre ces envoyés, faisant mener l'ambassadeur de Moscovie par l'introducteur des ambassadeurs, et l'autre par un aide de ces cérémonies seulement, et faisant passer les présents du Moscovite les premiers. Mais il est facile de voir que, dans ce partage d'honneurs, le Lesqui avait les plus essentiels; car il fut mis à la droite du roi, et quand l'ambassadeur de Moscovie voulut s'en plaindre, on lui répondit qu'on avait donné la droite au Lesqui, parce qu'il était venu le premier. À dire le vrai, c'était parce qu'il était mahométan.

IX

D'après ces magnificences du palais et des réceptions du roi de Perse, on juge de l'impression qu'un pareil livre produisait sur les lecteurs de Chardin. La cour de Louis XIV elle-même devait rougir d'une civilisation qui dépassait la sienne.

Chardin raconte avec la même naïveté et la même grandeur les autres somptuosités de l'empire. Il reprit ensuite ses négociations avec le grand vizir et le nazir pour la vente de ses pierreries.

La sœur du roi me fit montrer un fil de perles, un bijou et une paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un article dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me fit cette faveur.

On me fit voir à cette occasion une partie du trésor en vaisselle du roi de Perse. Les tasses ordinaires sont d'une pinte. Ce qui me parut le plus royal, ce fut une douzaine de cuillères longues d'un pied, grandes à proportion, faites pour boire du bouillon et des liqueurs. Le cuilleron était d'or émaillé; le manche était couvert de rubis; le bout était un gros diamant de quelque six carats. Cette douzaine de cuillères pouvait valoir seize mille écus. Il ne faut pas s'étonner qu'elles aient le manche long d'un pied, parce que, comme dans tout l'Orient, on mange à terre, et non sur des tables, il faudrait trop se baisser pour prendre du bouillon si les cuillères n'étaient aussi longues. La plupart de toutes ces pièces sont antiques. À moins de voir soi-même la quantité qu'il y en a, on ne saurait croire ce qui s'en peut dire. J'ai tâché plusieurs fois de savoir à combien tout cela se monte sur les registres, car il est marqué et on le sait très-exactement; mais je n'ai pu le découvrir. Toute la réponse que j'en pouvais tirer, c'est qu'il y en avait pour des sommes immenses, et que le compte en était infini. Je suis persuadé, après ce que j'en ai vu, qu'il y en a pour quelques millions. Le chef de gobelet m'a dit une fois que le buffet du roi contenait quatre mille pièces, ou ustensiles, toutes d'or, ou garnies d'or et de pierreries, comme je l'ai rapporté. Ce seigneur me donna à dîner, et me fit boire de plusieurs sortes de vins et d'eaux-de-vie, tant que la tête m'en tourna en un quart d'heure, car ces vins sont violents et les eaux-de-vie le sont encore plus. Si l'eau-de-vie n'est forte comme l'esprit-de-vin, elle ne plaît point en Perse, et le vin qu'on estime davantage est celui qui est très-violent et qui enivre le plus vite. Il me traitait en Persan, croyant que c'était bien me régaler que de m'enivrer d'abord. On appelle le vin en Perse, cherab, terme qui dénote en son étymologie toute sorte de liqueurs. Le nom de sorbet et celui de sirop viennent de ce terme de cherab, que les mahométans religieux ont en telle horreur, à cause que le vin enivre, qu'il est impoli de le proférer seulement en leur présence.

Le 3, je conclus un marché de mille pistoles avec la femme du grand pontife, qui est sœur du feu roi. Le marché fait, elle m'envoya dire qu'étant du voyage du roi, elle avait besoin de son argent comptant, mais qu'elle me donnait le choix de prendre une assignation à deux mois de terme, ou de l'or en plat. J'acceptai de prendre de l'or, et on me remit au soir. Dès que j'eus comparu à l'assignation, un eunuque, intendant de la princesse, apporta un plat-bassin du poids de six cents onces, à fort peu près. J'avais amené avec moi un changeur indien, fort habile en or en argent. Il toucha le plat en divers endroits, et le jugea à vingt-trois carats et demi, et me dit qu'il le garantissait à ce titre. J'en fis le marché à cinquante-six francs l'once. J'eusse volontiers acheté tout le bassin à ce prix-là; mais on ne m'en voulut donner que ce qu'il me fallait pour mon payement.

Le soir, étant allé chez le roi pour voir plusieurs qui me devaient de l'argent, le premier maître d'hôtel du roi, le capitaine de la porte et le receveur des présents, qui étaient du nombre, me prièrent de voir l'envoyé de la Compagnie française, et de lui dire «qu'on s'étonnait à la cour qu'il ne voulût pas payer la régale des présents qu'il avait faits au roi: qu'on l'informait mal en cela des coutumes de Perse, puisque tous les ambassadeurs, et généralement tous ceux qui font des présents au roi, de quelque part qu'ils vinssent, payaient cette régale, qui était un droit établi, et le principal émolument de leurs charges, et des autres officiers qui y avaient part; que c'était vainement qu'il se faisait une affaire de ne le payer pas, parce que sûrement il faudrait qu'il le payât.» Ces seigneurs me dirent la chose beaucoup plus fièrement que je ne la rapporte. D'autres intéressés dans ce même endroit me chargèrent aussi du même message, de manière que je crus être obligé de le rapporter à cet envoyé, afin qu'il pût prendre plus sûrement ses mesures. Je le trouvai prévenu pour sa conduite. Il me répondit «qu'il avait fait entendre à ces seigneurs, la première fois qu'on lui avait parlé de ce droit, qu'il était venu faire un présent au roi; mais qu'il n'avait rien apporté pour les officiers, qu'absolument il ne leur donnerait rien, et qu'il me priait de leur porter cette réponse à ma commodité.» On faisait parler l'envoyé de cette sorte, et on lui avait mis en tête que le nazir l'affranchirait du droit prétendu. Ce seigneur fit effectivement quelques démarches pour cela. Il lut au roi la requête que l'envoyé présenta à cet effet. Les grands, qui étaient intéressés, présentèrent aussi requête à l'encontre, et le différend fit du bruit. Le premier ministre ne se déclarait point. L'envoyé alléguait pour ses raisons que son collègue, qui avait des ordres libres, était mort; mais que lui n'avait point le pouvoir de rien donner, outre ce que portait sa commission. Les grands alléguaient la coutume, et que ce droit fait une partie de leurs appointements. Enfin, le conseil royal ordonna qu'on informerait la chose chez les Anglais, chez les Portugais et chez les Hollandais, et que s'il se trouvait qu'on eût jamais fait grâce de ce droit à quelque ambassadeur ou envoyé de ces nations-là, on la ferait aussi à cet envoyé. On fit venir les interprètes de ces nations, et on fit apporter les registres du receveur des présents. Ils demeurèrent tous d'accord que nul Européen n'avait jamais été affranchi de ce droit, et il fallut que l'envoyé français en passât par là. On lui fit pourtant grâce de quelque chose, et il en fut quitte pour dix mille huit cents livres.

Ce droit est de quinze pour cent par constitution. Les abus qui s'y sont glissés l'ont fait monter à près de vingt-cinq. Le grand maître d'hôtel en prend dix, lesquels de droit il faudrait qu'il partageât avec les yessaouls, qui sont comme les gentilshommes ordinaires de chez le roi, lesquels sont au nombre de vingt-quatre; mais il ne leur en donne presque rien. Les autres quinze pour cent sont pour les intendants des galeries ou magasins où le présent est consigné, comme on l'a dit; ainsi les droits de la pierrerie dont on fait présent au roi sont pour le chef du trésor et le chef des orfèvres, et ainsi du reste.

Le même jour, le grand maître vendit aux Arméniens, au nom du roi, un diamant de cinquante-trois carats, appartenant à la princesse sa mère, cent mille francs, à payer en dix-huit mois. Ce ministre avait fort tâché de le troquer avec moi contre une partie de ce que j'avais apporté; mais n'ayant pas voulu m'en charger, et la mère du roi en étant dégoûtée et s'en voulant défaire à quelque prix que ce fût, on obligea enfin le corps des marchands arméniens de l'acheter. Ils se défendirent de ce marché tant qu'ils purent; mais on les sollicita et pressa si fort de faire ce plaisir à la mère du roi, qu'ils furent enfin contraints de se rendre. Si, d'abord, ils eussent fait présent de sept ou huit cents pistoles au nazir, il les eût garantis de cette avanie. Ils m'offrirent, huit jours après, ce diamant à un tiers de perte.

Le 4, l'envoyé de la Compagnie française eut une conférence avec le premier ministre. Il se rendit à dix heures à l'hôtel de ce seigneur. Le nazir y était et plusieurs autres ministres. On mit sur le tapis les lettres qu'il avait présentées et le mémoire de ses demandes, et on lui demanda ce qu'il offrait en échange des exemptions de droits et des autres grâces qu'il prétendait. Il se trouva empêché de répondre, et il supplia qu'on envoyât quérir le supérieur des capucins. On le fit, et ce capucin étant venu, il répondit, au nom de l'envoyé, «qu'il n'avait nul pouvoir de traiter, et qu'il n'était venu pour autre chose que pour faire un présent au roi, et pour demander la confirmation des priviléges accordés par le feu roi à la Compagnie, et confirmés par le roi régnant.»—Les ministres répondirent que «les premiers députés de la Compagnie, qui étaient venus l'an 1665, avaient donné parole, en recevant ces priviléges, qu'au bout de trois ans, il viendrait de nouveaux députés de la Compagnie, non-seulement apporter des présents, mais aussi faire un traité de commerce avec la Perse, et que c'était uniquement sur cette parole qu'on leur avait donné ces priviléges, et que le roi les avait confirmés au commencement de son règne.» Le premier ministre ajouta ces paroles: «Les Anglais ont les exemptions que vous demandez pour avoir mis Ormus dans les mains des Persans. Les Portugais en jouissent pour avoir cédé à la Perse les terres qu'ils tenaient dans le golfe. Les Hollandais les ont aussi en vertu de six cents balles de soie qu'ils prennent tous les ans du roi, à un tiers plus cher qu'elle ne vaut au marché. Les Français, que veulent-ils nous donner pour avoir les mêmes exemptions qu'eux?» Le supérieur des capucins répondit, pour l'envoyé, «qu'il n'avait point d'ordre de traiter aucune condition; que M. Gueston, qui était plénipotentiaire, en eût traité s'il fût venu; mais qu'étant mort, l'envoyé ici présent n'avait d'autre ordre que de faire au roi le présent qu'il avait fait, et demander la continuation de l'octroi accordé à la Compagnie.»—Le premier ministre, se retournant vers les autres ministres, leur dit, avec un faux sérieux, «qu'il croyait que cela était vrai, y ayant toute sorte d'apparence que la Compagnie n'aurait pas fait choix pour une négociation d'importance d'une personne si jeune que l'envoyé.»—Il se retourna ensuite vers le supérieur des capucins, et lui demanda comment il accordait la réponse qu'il venait de faire avec la lettre que l'envoyé avait rendue au roi, de la part de la Compagnie, où il y a que les sieurs Gueston et de Jonchères sont égaux en qualité et en pouvoir; et qu'elle envoie deux députés, afin que, si l'un meurt, l'autre puisse remplir la députation.» Le père capucin se trouva un peu embarrassé de cette Contradiction, et tâcha de l'éclaircir; mais le divan en fut si mal satisfait, qu'il ne daigna pas y répondre. Le premier ministre fit là-dessus une longue énumération «des bons traitements qu'on avait faits à tous les gens de la Compagnie et en faveur de leur commerce, depuis leur établissement en l'an 1664, qu'on les avait laissés trafiquer sans leur faire payer aucun droit, et qu'au lieu de tenir la parole que les premiers députés de cette Compagnie avaient donnée par écrit en son nom, on venait leur demander la continuation de ces faveurs sans rien offrir en échange.»

Le conseil de l'envoyé répondit en promesses et en bonnes paroles. Au bout d'un assez long entretien, le premier ministre dit «qu'on informerait le roi de ce qui s'était passé dans cette conférence, et que Sa Majesté, selon sa générosité ordinaire ne manquerait pas de répondre favorablement aux requêtes de l'envoyé, et qu'il pouvait l'espérer ainsi. Il le chargea aussi d'écrire à la Compagnie que le roi était tout à fait bien porté pour l'avancement de son négoce et tous ses ministres pareillement, et que l'on ferait toutes choses favorables en sa faveur. La négociation finie, on servit le dîner, qui fut tout à fait magnifique, et un quart d'heure après on donna congé à l'envoyé.

«Le lendemain, l'agent de la Compagnie anglaise eut une pareille conférence avec le divan ou conseil, sur les affaires. Il représenta fort au long l'injustice que l'on rendait depuis quelques années à la Compagnie en la frustrant de la moitié qu'elle a dans la douane de Bander-Abassi, par le contrat solennel fait avec les rois de Perse derniers morts. Ensuite le peu d'égards qu'on avait pour les Anglais, depuis un certain temps, et les duretés qu'on leur faisait ressentir à certains péages, en visitant leurs valises et leurs meubles. Le premier ministre répondit que l'on avait fait cela sans ordre, et qu'il ferait faire justice, quoique ce ne fût pas tout à fait sans sujet, parce que les Anglais avaient la réputation d'emporter tous les ans de grosses sommes de ducats, contre les lois du royaume et avaient été surpris en le faisant. Il répondit ensuite sur le principal que pour ce qui regardait la douane de Bander-Abassi, les choses étaient fort changées depuis la prise d'Ormus, et que si les Persans faisaient des infractions au traité, c'était sur le modèle de la Compagnie anglaise; que cela paraissait, en ce que ce même traité portait qu'ils entretiendraient une escadre de navires dans le golfe de Perse, pour tenir la mer nette, et pour assurer le commerce, et que cependant il y avait plusieurs années qu'on n'y avait vu un seul vaisseau anglais pour ce dessein, que cela était cause que les Portugais, et les Arabes l'infestaient étrangement au dommage de la Perse, ceux-là entraînant les vaisseaux par force à d'autres ports que Bander-Abassi et leur faisant mille avanies. Cette conférence fut longue et le grand vizir y fit de rudes reproches aux Anglais, de ce qu'ils faisaient passer sous leur nom des marchandises qui ne leur appartenaient pas. L'envoyé assura que cela se faisait à l'insu et contre les ordres de la Compagnie et qu'il pourvoirait qu'à l'avenir cela ne se fît plus.» Il fut traité ensuite splendidement à dîner. Le même jour, la princesse, femme du grand pontife, me fit montrer un fil de perles, un bijou et une paire de pendants, qui méritent bien qu'on leur donne un article dans ce journal. Ce fut à propos de mes bijoux qu'elle me fit cette faveur.

Elle m'avait fait demander les plus beaux qui me restaient, et j'avais fort estimé un collier de perles que je lui envoyai, qui était de dix mille écus. Quand la princesse l'eut vu, et tous mes autres bijoux, elle m'en fit remercier, et m'envoya son tour de perles. Je n'en ai jamais vu de si beau, ni de si gros. Il est de trente-huit perles orientales, de vingt-trois carats pièce, toutes bien formées, de même eau et de même grosseur. Ce n'est pas un fil pour le cou, mais pour le visage, à la mode de Perse. On l'attache au bandeau, à l'endroit des tempes; il passe sur les joues et sous le menton. Les deux pendants d'oreilles, qu'elle me fit voir aussi, sont deux rubis balais, cabochons, mal formés, mais nets et de bonne couleur, qui pèsent deux gros et demi chacun.

L'eunuque me dit qu'un ambassadeur de Perse en Turquie, envoyé par le roi Sefi, père de cette princesse, les avait achetés six vingt mille écus à Constantinople. Le bijou était de rubis et de diamants, avec des pendeloques de diamants. Il ne s'en peut voir de plus beaux pour la netteté et la vivacité des pierres.

Les bijoux de cette princesse montent à quarante mille tomans, qui font dix-huit cent mille livres. L'eunuque me dit que la princesse avait tant de bontés pour moi, qu'elle me les eût fait voir, s'ils n'eussent pas été cousus sur des habits, et accommodés en ceinture la plus grande partie; mais que, parmi eux, ce n'était pas la coutume que les dames fissent voir leurs habits. Cela est vrai, la chose passerait pour une espèce d'infamie; et de plus, ils disent qu'en voyant les habits d'une dame, on peut juger dessus de sa taille et de sa façon, et faire avec cela des sortiléges sur sa personne. Les Persanes ont l'esprit tout à fait faible sur le sujet de l'ensorcellement; elles y croient comme aux plus grandes vérités, et le craignent plus que l'enfer.

Le 9, je fus à la maison des orfévres du roi, qui est dans le palais Royal, pour voir forger des plaques dorées en forme de tuile, qu'on faisait pour couvrir le dôme de la mosquée d'Imanreza, à Metched, qu'un tremblement de terre avait abattu, comme je l'ai rapporté. Mille hommes, à ce qu'on dit, étaient employés à rétablir cette mosquée, et ils y travaillaient avec tant d'application, qu'elle devait être achevée à la fin de décembre. Ces plaques étaient de cuivre, carrées, de dix pouces de largeur et de seize de longueur, épaisses de deux écus. Il y avait dessous deux lames larges de trois doigts, soudées en travers, pour enfoncer dans le plâtre, et servir de crampons pour tenir les tuiles. Le dessus était doré si épais, qu'on eût pris la tuile pour de l'or massif; chaque tuile consumait le poids de trois ducats et un quart de dorure, et revenait à près de dix écus. L'ordre était donné d'en faire trois mille d'abord, à ce que me dit le chef des orfévres, qui en avait l'intendance.

Le 13, au matin, on porta des calates à tous les ambassadeurs et à tous les envoyés qui étaient à Ispahan. Ce sont ces habits que le roi donne par honneur, dont j'ai parlé diverses fois. Le premier ministre leur fit dire de les mettre et de venir recevoir leur audience de congé à la maison de plaisance où était la cour depuis son départ d'Ispahan.

Nul ambassadeur ou envoyé n'a son audience de congé, autrement que revêtu de cet habit; et lorsqu'on le lui envoie, c'est une marque certaine qu'il va être congédié. Les calates sont de diverses sortes. Il y en a qui valent jusqu'à mille tomans, qui font quinze mille écus. Celles-là sont garnies de perles et de pierreries. Les calates, en un mot, n'ont point de prix limité, et on les donne plus ou moins riches, selon la qualité des gens. Il y en a qui contiennent tout l'habillement, jusqu'à la chemise et aux souliers. Il y en a qu'on prend dans la garde-robe particulière du roi, et entre les habits qu'il a mis. Les ordinaires sont composées de quatre pièces seulement, une veste, une surveste, une écharpe et un turban, qui est la coiffure du pays. Celles qui se donnent aux gens de considération, comme des ambassadeurs, valent d'ordinaire quatre-vingts pistoles; les autres, qu'on donne aux gens de moindre condition, ne valent que la moitié. On en donne quelquefois qui ne valent pas dix pistoles, et ne consistent qu'en une veste et une surveste. Enfin, la qualité de la personne règle entièrement le prix et la qualité des calates qu'on lui donne. J'en ai vu donner une l'an 1666, à l'ambassadeur des Indes, qu'on estimait cent mille écus: elle consistait en un habit de brocart d'or, avec plusieurs vestes de dessus, doublées de martre, garnies d'agrafes de pierreries; en quinze mille écus comptant; en quarante très-beaux chevaux, qu'on estimait cent pistoles la pièce; en des harnais garnis de pierreries; en une épée et un poignard qui en étaient tous couverts; en deux grands coffres remplis de riches brocarts d'or et d'argent, et en plusieurs caisses de fruits secs, de liqueurs et d'essences. Tout cela s'appelait: la calate.

On ne saurait croire la dépense que fait le roi de Perse pour ces présents-là. Le nombre des habits qu'il donne est infini. On en tient toujours ses garde-robes pleines. Le nazir les fait délivrer selon la volonté du roi. On les tient dans des magasins séparés par assortiment. Le nazir ne fait que marquer sur un billet le magasin dont l'habit que le roi donne doit être tiré. Les officiers de ces magasins et garde-robes ont un droit fixe et taxé sur ces habits, qui va à plus de la moitié de la valeur. Ce droit est le principal émolument de ces officiers; et lorsque le roi commande que quelque habit soit délivré gratis, et défend d'exiger ce droit, chose qui arrive fort rarement, il en fait bon aux officiers, de manière qu'ils ne le perdent jamais. Il en est de même de tous les présents que le roi fait. Si c'est en argent comptant, le surintendant du trésor prend cinq pour cent, qui se partagent en plusieurs officiers de la maison du roi. Le nazir en a seul deux pour cent pour sa part; si c'est de chevaux, le grand écuyer a un pareil droit dessus; si c'est de pierreries, le chef des orfévres s'en fait payer deux pour cent, et ainsi des autres choses. Au reste, le roi de Perse ne congédie jamais un étranger qu'après lui avoir envoyé une calate, et aux principaux de sa suite et à son interprète.

La calate de l'ambassadeur de Moscovie consistait en un beau cheval, avec le harnais d'argent doré, la selle et la housse en broderie; en trois habits complets de brocart, l'un à fond d'or, l'autre à fond d'argent, l'autre à fond de soie; et en neuf cents pistoles, moitié comptant, moitié en étoffes. Celle de l'envoyé de la Compagnie des Indes orientales de France consistait en un cheval nu, sans harnais, en quatre habits de brocart, deux complets à fond d'or et à fond d'argent, deux à fond de soie non complets, et en cinq cents pistoles, moitié comptant, moitié en étoffes. L'agent de la Compagnie anglaise eut pour calate un cheval nu, comme celui de l'envoyé de la Compagnie française; trois habits comme ceux de l'ambassadeur de Moscovie, et une épée garnie de turquoises, de la valeur de trois cent cinquante pistoles.

Ces messieurs se rendirent à la cour, l'après-midi. On y avait donné congé le matin aux ambassadeurs mahométans, dans le grand salon qui est au bout du jardin de ce beau palais. Les salles en étaient fort propres. Les cascades jouaient; les eaux faisaient un charmant murmure, et toute la cour y était dans un ordre et dans une pompe admirables. L'introducteur des ambassadeurs mena celui de Moscovie à l'audience. L'envoyé de la Compagnie française suivait, conduit par un aide des cérémonies. L'agent de la Compagnie anglaise venait après, conduit par un pareil officier. Ils se joignirent tous trois à l'entrée du salon où était le roi et toute la cour. L'ambassadeur de Moscovie entra avec son second et son interprète, revêtus de calates. Ils allèrent jusqu'à quatre pas du roi, et là l'ambassadeur et son second, s'étant mis à genoux, s'inclinèrent trois fois en terre et se relevèrent. En même temps, le nazir prit des mains du premier ministre la réponse du roi à la lettre du grand-duc, et la mit dans celles de l'ambassadeur. Il voulut par honneur se l'attacher au front comme un bandeau; mais elle ne tint pas et tomba. Il la releva aussitôt, et la porta sur ses mains. Cette lettre était enfermée dans un sac de brocart d'or fort épais, long d'un pied et demi, large comme la main, avec le sceau apposé à des cordons d'or dont le sac était lié. Pendant que l'ambassadeur se retirait, l'envoyé de la Compagnie française avança au même endroit, et fit une pareille révérence. Son second et son chirurgien, qui l'accompagnaient, en firent autant que lui. L'agent anglais s'avança ensuite à la même place; il fit sa révérence à l'européenne, et son second aussi, et il se retira. Comme il s'inclinait la troisième fois, le nazir lui passa dans les plis de son turban la réponse du roi à la lettre du roi d'Angleterre; elle était pliée, empaquetée et cachetée comme celle qu'on avait donnée à l'ambassadeur de Moscovie. L'envoyé de la Compagnie française fut le seul qu'on expédia sans réponse. On le remit à quelques jours. Le roi le regarda, et tous ces autres Européens, avec une grande envie de rire de leur voir porter si mal l'habit persan. En effet, on ne pouvait s'empêcher d'en rire, tant cet habit leur allait mal et les défigurait. Le roi donna congé ensuite à quantité de gens étrangers et du pays, qui étaient venus à la cour, et reçut divers présents.

Le 14, le roi partit, sur le soir, et alla coucher dans une maison de plaisance, à deux lieues de celle-ci, à l'autre bout de la ville. Il passa par les dehors, les astrologues ayant trouvé dans le mouvement des étoiles qu'il ne fallait pas passer dans la ville; les Arméniens l'attendirent en corps sur le chemin, leur chef en tête, pour lui souhaiter un bon voyage; et parce qu'il ne se faut jamais présenter devant le roi les mains vides, ils lui firent un présent de quatre cent cinquante pistoles.

Le 17, le nazir me mena parler au roi. Il était en robe de chambre, dans un petit jardin, appuyé contre un arbre, sur le bord d'un bassin d'eau. Le roi me dit de lui faire venir les pierreries mentionnées dans un mémoire que le nazir me donnerait, et que je serais content.

Le 18, le roi partit pour continuer son voyage, et alla mettre pied à terre à deux lieues, à un gros bourg nommé Deulet-Abad, c'est-à-dire l'Habitation de la grandeur. Les traites du roi ne sont jamais plus longues que cela, et il trouve à chacune une maison qui lui appartient, dans toutes les provinces de son empire.

IX

Après avoir décrit ainsi la puissance, la magnificence, la richesse territoriale et mobilière du roi de Perse, Chardin nous conduit dans le harem, dépôt des voluptés de ce prince, et dans le fond du harem, au centre de l'incomparable trésor en réserve de ce monarque. Voici en peu de mots la description qu'il en fait: