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Cours familier de Littérature - Volume 25 cover

Cours familier de Littérature - Volume 25

Chapter 59: I
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About This Book

The text traces the sudden emergence and reception of the Ossianic poems, recounting initial admiration for the translator-collector Macpherson, subsequent scepticism led by critics, and the Highland Society's inquiry and edition that defended authenticity. It analyzes stylistic features, contrasting the somber, shadowed tone of these northern lays with the luminous epic of Homer, and argues their irreplaceable contribution of night-like imagery. The essay then examines particular chants, presenting genealogies of heroic families and sample scenes of warriors such as Cuchullin, Moran, and Swaran to illustrate the poems' atmospheric, elegiac narrative voice.

Speluncæ, vivique lacus, ac frigida Tempe,
Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni.

L'ulivia, in qualche dolce piazzia aprica
Secundo il vento par or verda or bianca.

(L'olivier, dans quelque douce plaine sauvage, paraît, selon le vent qui agite ses feuilles, sombre ou verdoyant.)

Les Selve d'amour, autre genre de composition pastorale, ne présentent pas de moins douces images:

Al dolce tempo, il bon pastor informa
Lasciar le mandre, ove nel verno giaque
Il luto grege che ballando in torma
Torma all alte montique alle fresch aque;
L'agnel trottendo pur la materna orma
Sequi; et selum che puror ora naque
L'ammoral pastor, in braccia porta:
Il fido a lutti fu le scorta.

«Au retour des temps doux, le pasteur sollicite son troupeau à quitter les étables, à gagner les hautes montagnes et les bords des ruisseaux rafraîchissants. Le troupeau, bondissant de joie, le précède et l'agneau suit les traces de sa mère, et si quelqu'un d'eux vient de naître à l'instant sur le sentier, le berger l'emporte dans ses bras, pendant que le chien fidèle veille sur tous et leur fait escorte.»

De telles images sont d'un vrai poëte. On y reconnaît le cœur de l'enfant qui suivait Côme, son père, dans les pâturages de Coreggio. Ce n'est pas la cour, c'est la nature qui fait les poëtes, ces hommes de grand air!

«Souvent, dit-il dans un de ces sonnets, où il montra la charité produisant l'amour, souvent Apollon, le dieu de la flamme, cueille ses rayons dorés sur les monts glacés du Nord.»

Et dans un autre sonnet, sur les larmes de sa Beauté:

«Qu'elles étaient belles, grands dieux! ces larmes que fit couler le désir impatient d'une dure contrainte, lorsque la juste douleur dont le cœur était pénétré éleva un nuage de pleurs sur des astres de l'amour! Elles coulaient, ces larmes divines, sur des joues où le lis semble mêlé d'une teinte légère d'incarnat; elles coulaient sur cette peau délicate et tendre, comme ferait un clair ruisseau dans une prairie émaillée de fleurs blanches et roses. L'amour satisfait recevait cette pluie amoureuse, comme l'oiseau brûlé par l'ardeur du soleil reçoit avec joie les gouttes de la rosée si longtemps désirée. Puis en pleurant dans ces yeux où il a fixé son asile, l'amour faisait sortir de ces larmes si belles et si touchantes de brillantes et douces étincelles.»

VIII

Mais le sonnet n'est qu'un soupir, court et fugitif comme lui; c'est vrai, cependant il résume une passion en un mot, et ce mot est immortel. Quel poëte mettez-vous au-dessus de Pétrarque; il n'a fait que des sonnets et des canzoni. Les canzoni (odes) sont mortes, le sonnet vit et a donné la vie à Laure. Les Selve d'amor de Laurent sont un poëme plus long. Un autre poëme de lui, intitulé Umbra, du nom d'un ruisseau qui coule encore auprès de sa maison de campagne de Poggio à Cajano, lui fournit un autre genre de succès. C'est le poëme de toutes ses amitiés; Politien y tient le premier rang. Cela ressemble à Horace à Tibur ou dans son voyage en Campanie, doux, gai, varié comme le délassement de ce maître.

Mais, à mesure qu'il mûrissait, son génie devenait plus grave. Il remontait à Platon et à Dieu.

«Ranime, ô mon esprit, tes facultés endormies; chasse de tes yeux ce sommeil perfide qui leur dérobe la vérité; réveille-toi enfin, et reconnais combien est vaine, inutile et trompeuse toute action qui n'est pas dirigée par une raison supérieure à nos désirs. Ah! pense au faux éclat dont nous éblouissent les honneurs, les richesses et les plaisirs qu'on croit les plus propres à nous rendre heureux. Pense à la dignité de ton intelligence, qui ne t'a pas été donnée pour l'employer à la poursuite d'un bien mortel et périssable, mais au moyen de laquelle le ciel même peut devenir l'objet de ton ambition. Tu connais par expérience le prix de ce que le vulgaire appelle des biens; biens aussi éloignés du véritable bonheur, que l'orient l'est de l'occident. Ces attraits de la beauté qu'Amour présentait à tes yeux, et qui te séduisirent dès tes plus jeunes ans, t'ont privé de toute la paix et de tout le bonheur dont tu devais jouir. Plaisir léger, volage, fugitif, qu'accompagnent mille tourments, à travers l'éclat trompeur dont tu nous éblouis, tu caches des maux cruels, et ta riche et brillante parure couvre des monstres hideux. Oh! de quel bonheur nous jouirions si la raison, qui doit régler toutes nos actions, avait eu sur nous plus d'empire! Si l'emploi de tant de temps, de génie, d'artifices, avait eu un plus juste et plus digne objet, dans quel calme heureux et consolant tu verrais aujourd'hui s'écouler ta vie! Hélas! si tu avais su t'aimer davantage toi-même, peut-être qu'aujourd'hui tu distinguerais mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais parmi les objets qui flattent tes désirs et tes espérances. Tu as consumé sans fruit le printemps de ton âge, et peut-être en sera-t-il ainsi du reste de ta vie, jusqu'à la dernière soirée de ton hiver. Une illusion perfide te persuadera, sous mille faux prétextes, que c'est à la fragilité de ton cœur que tu dois attribuer ce malheur.—Ah! brise enfin ces chaînes honteuses; arrache tes bras de ces liens funestes dont les a chargés une beauté trompeuse. Bannis de ton cœur la vaine espérance; que la partie plus noble et plus calme reprenne son empire sur tes sens; armée d'une force irrésistible et d'une prudence plus grande, qu'elle soumette à ses lois tout désir contraire à sa volonté, et que ton funeste ennemi, désormais terrassé, n'ose plus dresser contre toi sa tête venimeuse.»

C'est ainsi qu'il méditait en vers longtemps avant l'époque des Méditations.

Il passa de là aux harmonies sacrées où Dieu remplit tout, et me montra à moi-même la vraie route et le vrai but de toute poésie.

Politien, son ami et le précepteur de ses fils, composa alors le poëme d'Orphée. Laurent, aussi soigneux de sa popularité que de son génie, usa de la liberté du carnaval pour composer des poésies dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais. Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie toscane adorait son souverain dans son poëte; ce David de l'Arno dansait lui-même dans ces fêtes populaires.

Le plus autorisé des critiques de la langue et de la littérature italiennes, le célèbre Guicciardini en parle en ces termes:

«Mais dans cette décadence des lettres, après Dante, Pétrarque, il s'éleva un homme qui les préserva d'une ruine absolue et sembla l'arracher du précipice prêt à l'engloutir: c'était Laurent de Médicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui était devenu si nécessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des ténèbres de la barbarie qui s'étaient étendues sur toute l'Italie, une simplicité de style, une pureté de langage, une versification heureuse et facile, un goût dans le choix des ornements, une abondance de sentiments et d'idées, qui firent encore une fois revivre la douceur et les grâces de Pétrarque.»

Si l'on ajoute à ces témoignages respectables les considérations suivantes, que les deux grands écrivains dont on prétend établir la supériorité sur Laurent de Médicis employèrent principalement leurs talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exerça les siens dans une foule de genres différents; que, dans le cours d'une longue vie consacrée aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manière à les mettre en état de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de Laurent, presque tous composés à la hâte, et, pour ainsi dire, impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on sera forcé de reconnaître que l'infériorité de sa réputation comme poëte ne doit pas être attribuée à la médiocrité de son génie, mais aux distractions de sa vie publique.

Jusqu'au grand Frédéric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu dans un même homme une telle association de génies divers: l'universalité était la seule vocation de Laurent, grand commerçant, grand politique, grand poëte.

IX

Il mania, avec sa loyauté et son habileté honnête, le timon de la république entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques années. Celui-là même qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier assassin, Bandini, de Constantinople à Florence, conspira contre lui et fut exécuté. C'était Faccibaldi. Mais il finit par rétablir une troisième fois la concorde de la paix en Italie.

Les affaires intérieures appelaient aussi sa prudence. La démocratie de Florence, gouvernée par les corps de métiers et surtout par les ouvriers de la laine, ne l'inquiétait pas au dedans, mais l'inquiétait pour le gouvernement extérieur, qui demande plus de suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remédia en créant un sénat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence du gouvernement. Sa police était douce, mais attentive. Voici ce qu'en dit un historien contemporain:

«On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de désordres nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut vaquer à ses affaires avec la plus parfaite sécurité: on n'y connaît ni espions ni délateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un seul trouble la tranquillité générale; car c'est une des maximes de Laurent, qu'il vaut mieux se fier à tous qu'à un petit nombre.»

Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal, celui de Hongrie, le sultan lui-même le comblaient d'égards et de présents. Guicciardini décrit ainsi son règne:

«Depuis dix siècles entiers, l'Italie n'avait pas éprouvé un seul moment de prospérité égale à celle dont elle jouit à cette époque. Alors on vit la culture la plus active étendre ses bienfaits sur cette belle et fertile contrée: non-seulement ses plaines riantes et ses fécondes vallées furent couvertes de fruits, mais même le sol stérile et ingrat des montagnes fut forcé de payer un tribut à l'industrie du cultivateur; et, sans reconnaître d'autre autorité que celle de sa noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie était heureuse à la fois par le nombre et la richesse de ses habitants, par la magnificence de ses princes, par la grandeur et l'éclat imposant de plusieurs de ses cités... Abondante en hommes distingués par leur mérite dans l'administration des affaires publiques, illustres dans les arts et dans les sciences; elle jouissait au plus haut degré de l'estime et de l'admiration des nations étrangères. Plusieurs causes concoururent à maintenir cette prospérité extraordinaire, que diverses circonstances favorables avaient produite; mais on s'accorde généralement à l'attribuer en grande partie au génie actif et aux vertus de Laurent de Médicis. Ce citoyen s'élève tellement au-dessus de la médiocrité d'une condition privée, qu'il parvint à régler par ses conseils les affaires de la république de Florence, plus considérable alors par sa situation, par le génie de ses habitants et par la promptitude de ses ressources que par l'étendue de son territoire. Jouissant de la confiance la plus entière du pontife de Rome, Innocent VIII, il rendit son nom illustre, et lui donna la plus grande influence dans les affaires de l'Italie; mais, convaincu d'ailleurs que l'agrandissement de l'un quelconque des États qui avoisinaient la république ne pouvait que devenir funeste à lui-même et à sa patrie, il employa tous ses efforts à maintenir entre les puissances de l'Italie un équilibre si parfait, que la balance ne pût pencher en faveur d'aucune d'elles en particulier: ce qui ne pouvait se faire qu'en s'appliquant à conserver la paix entre elles, et en portant la plus scrupuleuse attention sur tous les événements, les moins importants en apparence.»

On ne peut s'empêcher de regretter que ces jours de prospérité aient été de si courte durée. Semblable à ces moments de calme qui précèdent les ravages de la tempête, à peine on avait commencé à en goûter les douceurs, qu'elles s'évanouirent sans retour, l'édifice de la félicité publique, élevé par les travaux de Laurent et conservé par ses soins assidus, ne demeura ferme et entier que pendant le peu de temps qu'il vécut encore; mais, à sa mort, on le vit s'abîmer comme ces palais enchantés que créa l'art de la magie, et il entraîna pour un temps dans sa ruine les descendants mêmes de son fondateur.

Il ne manqua à ce règne que la durée.

X

Les rapports passionnés que Laurent établit entre la Grèce et l'Italie, les livres dont il enrichit sa patrie, les hommes célèbres auxquels il offrit un asile, furent le signal de la Renaissance, époque brillante où un monde moral nouveau sort tout à coup d'un monde qui s'éteint.

Politien chantait ce que Laurent faisait. Son Ode à Horace égale son modèle et rend à Laurent l'honneur de cette résurrection:

«Poëte dont les accents sont plus doux que ceux du chantre de la Thrace; soit qu'épris d'admiration, les fleuves impétueux suspendent leur course pour t'entendre; soit que tu veuilles, par le charme de tes accords, adoucir la férocité des hôtes des bois, ou attendrir les rochers mêmes qui leur servent d'asile;

«Rival heureux des poëtes de l'Eolie, toi qui le premier sus tirer des sons harmonieux de la lyre latine, dont le vers audacieux et sévère imprima l'opprobre et la honte sur le front coupable des pervers,

«Quelle main propice a rompu tes indignes entraves, et, dissipant le nuage épais et sombre où t'avaient enseveli des siècles de barbarie, te rend aux danses légères paré de toutes tes grâces, et brillant d'une jeunesse nouvelle?

«Le temps destructeur t'avait couvert de ses ombres affreuses; la triste vieillesse s'était appesantie sur toi, et voici que tu reparais à nos yeux avec un visage aimable et riant, le front ceint de fleurs odorantes!

«Ainsi, lorsque le printemps, succédant aux glaces de l'hiver, rend à la terre sa brillante parure, on voit le serpent, quittant son ancienne dépouille, étaler avec joie sa robe éclatante aux yeux de l'astre du jour;

«Ainsi Landino, ce digne émule de la gloire des anciens, t'a rendu ta grâce et les doux accords de ta lyre; tel on te vit sous les frais ombrages de Tibur faire résonner les cordes de ton luth harmonieux.

«Livre-toi maintenant aux doux plaisirs et aux jeux folâtres; tu peux te mêler aux danses légères de la jeunesse, ou amuser les jeunes filles par tes aimables chansons.»

XI

«Non content de son intimité avec Politien, le Villemain de ce siècle, et qu'il avait choisi pour le conseiller suprême de l'éducation de ses enfants, avec qui il se promenait à cheval dans ses domaines, Laurent témoignait la même faveur au jeune Pic de la Mirandole.

Pic était né à Mirandola. Après des études précieuses dans la maison du prince, son père, il vint à Rome et offrit de soutenir une joute littéraire sur vingt-deux langues et sur neuf cents questions philosophiques. «C'était, dit son rival Politien, un homme ou plutôt un être extraordinaire, à qui la nature avait prodigué tous les avantages du corps et de l'esprit. Sa taille était noble et élégante; il y avait dans toute son apparence quelque chose de divin; doué d'une pénétration d'esprit inconcevable, d'une mémoire infaillible, d'une ardeur infatigable au travail, parlant avec autant d'éloquence que de netteté, on ne savait ce que l'on devait le plus admirer, de ses talents ou de ses vertus. Ses connaissances profondes dans toutes les parties de la philosophie étaient encore étendues et fortifiées par l'avantage de posséder plusieurs langues, et par l'instruction qu'il avait sur toutes les sciences dignes d'estime; en sorte que l'on peut dire qu'il n'y a point d'éloges qui ne soient au-dessous de son mérite.»

Il mourut jeune.

«Politien avait aimé Alessandra, fille de Bartolommeo Scala. C'était une beauté ravissante, aussi célèbre par ses grâces que par ses talents. Mais Alessandra lui préféra Marcellus, aussi savant et plus beau que lui. Les vers que Marcellus adresse, en latin, au père de sa maîtresse ont été conservés comme preuve de son talent et de la chasteté de ses amours:

Casta carmina, castior vita!

«Politien entretenait aussi une correspondance amoureuse avec Cassandra Fidelis, jeune et belle Vénitienne, aussi érudite qu'aimable. Il alla la visiter à Venise et lui rendit l'hommage qu'elle méritait.

«Hier, écrivait-il à son illustre protecteur, hier j'allai voir la célèbre Cassandra, à laquelle je présentai vos hommages; c'est véritablement une femme étonnante par la profonde connaissance qu'elle a de sa langue naturelle et de la langue latine: je lui trouve une physionomie très-agréable; je l'ai quittée plein d'admiration pour ses talents. Elle est extrêmement dévouée à vos intérêts et parle de vous avec la plus grande estime: elle m'a avoué même qu'elle avait le projet d'aller vous voir à Florence; ainsi préparez-vous à la recevoir d'une manière digne de son mérite.»

Mais Cassandra s'était mariée, comme la Laure de Pétrarque, et avait déjà plusieurs enfants. Elle vécut près d'un siècle, et finit dans l'indigence.

Politien, à son retour, traduisit Homère tout entier. Son maître et son ami, Laurent de Médicis, le voyant en disgrâce auprès de sa femme Clarisse, l'envoya résider à Pistoja, auprès de ses enfants; puis à Caffagiolo, maison des champs de Côme, son père.

«Ne pensez pas, écrivait Politien à un de ses amis, qu'aucun des savants qui composent notre société, même ceux qui ont consacré leur vie tout entière à l'étude, puisse prétendre à quelque supériorité sur Laurent de Médicis, dans tout ce qui tient à la subtilité de la discussion et à la solidité du jugement, ou dans l'art d'exprimer ses pensées avec autant de facilité que d'élégance. Les exemples de l'histoire lui sont aussi présents que les amis qu'il admet à sa table, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi; et lorsque le sujet le comporte, il sait répandre à pleines mains, dans sa conversation, ce sel précieux que l'on dirait recueilli dans l'Océan où Vénus prit naissance.»

Sa femme Clarisse et ses enfants étaient ordinairement les objets de ses plus charmantes plaisanteries. Il adorait les femmes, mais il respectait son épouse; trois fils et quatre filles composaient cette famille. Il jouait, comme Henri IV, à ces jeux familiers avec ses fils, dont l'un devait être pape, l'autre duc de Nemours. Politien lui écrivait quelquefois de Pistoja pour se plaindre de sa trop sévère autorité sur eux. Voici en quels termes il retrace les portraits de ces enfants:

«Pierre s'applique beaucoup. Nous faisons tous les soirs des courses dans le voisinage. Nous visitons les nombreux jardins dont cette ville est embellie. Jean sort à cheval pendant ce temps, et la foule s'amuse à le suivre.»

Ils allèrent passer l'hiver à Caffagiolo. Politien écrivit de là à la grand'mère de ses élèves, Lucretia, qui l'aimait toujours. Le ton de ces lettres est triste comme les événements de cette saison:

«Les seules nouvelles que je puisse vous apprendre d'ici, écrit-il à cette dame, c'est que la pluie est si continuelle qu'il est impossible de quitter la maison, et l'on est forcé de renoncer aux exercices de la campagne, pour se livrer, dans l'appartement, à des jeux tout à fait puériles. Je reste constamment au coin du feu, en pantoufles et en robe de chambre, et je pourrais représenter la Mélancolie assez au naturel. À dire le vrai, c'est l'état où je suis dans tous les moments, et rien de ce que je puis voir, entendre, ou faire, n'a le pouvoir de dissiper la sombre tristesse que m'inspire la pensée des maux qui nous affligent; que je dorme ou que je veille, elle est incessamment présente à mon esprit. Il y a deux jours que nous étions au comble de la joie, sur ce que nous avions ouï dire que la peste avait cessé; aujourd'hui, nous sommes retombés dans l'abattement en apprenant qu'il en reste encore quelques symptômes. Si nous étions à Florence, nous éprouverions quelque consolation, ne fût-ce qu'à revoir Laurent, lorsqu'il rentre chez lui; mais ici nous sommes dans une anxiété continuelle, et quant à moi, la solitude et l'ennui me tuent; la guerre et la peste sont sans cesse présentes à mes yeux: je déplore nos maux passés, j'anticipe sur ceux de l'avenir, et je n'ai plus à mes côtés ma chère madame Lucretia, dans le sein de laquelle je puisse épancher mes inquiétudes.»

À sept ans, Jean, depuis Léon X, dont la vocation était de devenir un grand pape, recevait des bénéfices ecclésiastiques de Louis XI. Les conseils de Laurent respirent la gravité de cette destinée.

XII

Son repos était magnifique comme son caractère; Laurent aimait surtout le palais des champs qu'il venait de construire à Poggio-Caiano, sur les bords de l'Umbra, qui fut son Tibur. Que de fois n'ai-je pas erré sur les traces de ce palais avec un digne successeur de Laurent, le dernier grand-duc de Toscane, aujourd'hui mort en exil, en Bohême!

«N'oubliez pas que nous ne sommes que des citoyens de Florence; mais son chef-d'œuvre de sagesse est la lettre pleine de conseils paternels qu'il écrit au jeune cardinal de Suza, se rendant alors à Rome; la voici:

«Nous avons, ainsi que vous, de grandes grâces à rendre à la Providence, non-seulement pour les honneurs et les bienfaits sans nombre qu'elle a répandus sur notre maison, mais plus particulièrement encore à cause qu'elle nous fait jouir, dans votre personne, de la plus éminente dignité qui ait jamais été accordée à notre famille. Cette faveur, si importante par elle-même, le devient plus encore par les circonstances qui l'ont accompagnée, et particulièrement par la considération de votre jeunesse et de notre situation dans le monde. Le premier sentiment donc que je voudrais vous inspirer, c'est celui de la reconnaissance envers Dieu, et de vous ressouvenir sans cesse que ce n'est ni à vos mérites, ni à votre prudence, ni à vos soins que vous devez une si rare faveur, mais à sa bonté seule, dont vous ne pouvez vous montrer reconnaissant que par une vie pieuse, exemplaire et pure; et vous êtes d'autant plus obligé de vous montrer rigide et scrupuleux observateur de ces devoirs, que vos jeunes années ont donné une attente plus légitime pour les fruits de l'âge mûr. Ce serait, en effet, une chose aussi humiliante pour vous que contraire à vos devoirs et à mes espérances, si vous veniez à oublier les préceptes de votre jeunesse et à quitter le sentier où vous avez marché jusqu'ici. Tâchez donc, par la régularité de votre vie et par votre persévérance dans les études qui conviennent à votre profession, de vous élever au niveau d'une dignité où vous avez été appelé de si bonne heure. J'ai appris avec bien de la satisfaction que, dans le cours de l'année passée, vous aviez souvent approché des sacrements de la confession et de la communion, de votre propre mouvement; et je ne connais rien qui soit plus capable d'attirer sur vous les faveurs du ciel, que de vous habituer à la pratique de ces devoirs et autres semblables.

«Je conçois bien qu'il vous sera plus difficile de mettre ces avis à profit, à Rome, dans ce séjour de corruption et d'iniquité où vous allez vivre désormais. L'influence de l'exemple est déjà un très-grand danger, mais vous vous trouverez probablement avec des gens qui tâcheront de vous corrompre et de vous porter au vice. Vous devez comprendre vous-même que l'envie ne vous a pas vu avec indifférence parvenir si jeune à une si éminente dignité, et ceux qui n'ont pu réussir à vous exclure de cet honneur feront jouer toutes sortes d'intrigues pour le flétrir entre vos mains, en vous faisant perdre l'estime publique, et tâchant de vous entraîner dans le gouffre de turpitudes où ils sont eux-mêmes tombés; et sur ce point la considération de votre jeunesse redouble leur confiance. C'est à vous de lutter contre cet écueil avec d'autant plus de fermeté, qu'il y a désormais moins de vertus dans vos frères du collége des cardinaux. Je sais bien qu'il y en a parmi eux plusieurs qui sont à la fois éclairés et vertueux, dont la vie est exemplaire, et je vous recommande expressément de les prendre pour modèles de votre conduite. C'est en les imitant que vous vous ferez connaître et estimer à mesure que votre âge et les circonstances particulières de votre vie vous feront distinguer davantage entre vos collègues. Fuyez néanmoins l'hypocrisie, comme vous fuiriez les écueils de Charybde et de Scylla; évitez l'ostentation, soit dans votre conduite, soit dans vos discours; n'affectez ni l'austérité ni une gravité outrée. Vous comprendrez, j'espère, ces avis, et vous les mettrez en pratique lorsqu'il en sera temps, mieux que je ne puis vous les retracer ici.

«Vous n'ignorez pas l'importance extrême du caractère dont vous êtes revêtu, car vous savez très-bien que le monde chrétien jouirait de la paix et du bonheur si les cardinaux étaient ce qu'ils devraient être, puisque alors les papes seraient toujours vertueux, et que le repos de toute la chrétienté est essentiellement dans leurs mains. Tâchez donc de vous rendre tel que, si tous les autres vous ressemblaient, on pût goûter ce bonheur universel. Il serait trop difficile de vous donner des instructions précises sur ce qui regarde votre conduite et vos conversations; je me bornerai donc à vous recommander d'avoir avec les cardinaux et les autres personnes élevées en dignité le langage du respect et de la déférence, sans néanmoins renoncer à vous servir de votre propre raison, et vous laisser entraîner par les passions des autres, qui peuvent être égarés par des motifs peu estimables. Soyez toujours en état de vous rendre à vous-même ce témoignage, que jamais vous n'avez l'intention d'offenser personne dans vos discours; et si l'impétuosité du caractère vous porte à faire à quelqu'un une offense involontaire, comme son inimitié sera sans fondement légitime, elle ne saurait être de longue durée. Au reste, dans les premiers moments de votre séjour à Rome, il vous conviendra plus généralement d'écouter les autres, que de parler beaucoup vous-même.

«Vous êtes désormais consacré à Dieu et à l'Église, et pour cette raison vous devez constamment aspirer à être un bon ecclésiastique, et montrer que vous préférez l'honneur et l'état de l'Église et du saint-siége apostolique à toute autre considération. Et tant que vous serez pénétré de ces principes, il ne vous sera pas difficile de rendre à votre famille et à votre patrie des services importants; au contraire, vous pouvez devenir le lien heureux qui attachera plus étroitement cette ville à l'Église et votre famille à cet État; et, quoiqu'il soit impossible de prévoir quels événements peuvent arriver un jour, je ne doute point que cela ne se puisse faire avec un égal avantage pour tous, observant néanmoins que vous devez toujours préférer les intérêts de l'Église.

«Non-seulement vous êtes le plus jeune cardinal du sacré collége, mais encore le plus jeune homme qui ait jamais été élevé à cette dignité, et c'est pour cela que vous devez vous montrer à la fois le plus empressé et le plus humble dans toutes les circonstances où vous aurez à vous trouver avec les autres, sans jamais vous faire attendre soit à la chapelle, soit au consistoire, soit dans les députations. Vous saurez bientôt quels sont ceux dont la conduite est plus ou moins estimée. Il faudra éviter toute liaison intime avec ceux dont les mœurs sont décriées, non-seulement pour l'inconvénient de la chose en elle-même, mais aussi à cause de l'opinion publique, qu'il est bon de se concilier; parlez de choses générales avec chacun. Quant au train de votre maison, j'aimerais mieux que vous fussiez en deçà qu'au delà des bornes de la modération, et je préférerais une maison noble et élégante, des domestiques mis décemment et honnêtes, à une suite pompeuse et magnifique. Appliquez-vous à régler votre maison, réduisant insensiblement les choses sur le pied de la décence et de la modération, ce qui ne saurait être, dans ces premiers moments où le maître et les domestiques sont encore nouveaux et étrangers les uns aux autres. Les bijoux et la soie sont rarement bienséants aux personnes de votre état. J'aimerais mieux vous voir mettre votre luxe à rassembler les restes précieux de l'antiquité, ou des livres rares, à réunir autour de vous des hommes instruits et de bonnes mœurs, qu'à vous entourer d'un nombreux domestique. Montrez-vous plus empressé à recevoir chez vous, qu'à vous rendre aux repas où vous serez invité par d'autres, mais néanmoins sans excès et sans affectation. Adoptez pour votre nourriture ordinaire des mets simples et communs, et faites beaucoup d'exercice, parce qu'on est bientôt exposé à des infirmités, dans l'état que vous avez embrassé, si l'on ne sait pas prendre les précautions convenables. La dignité de cardinal n'offre pas moins de tranquillité que de grandeur, d'où il arrive que l'on se livre à une sorte de négligence; on croit avoir tout fait quand on s'est élevé à ce poste éminent et que l'on n'a plus rien à faire pour s'y maintenir, opinion aussi funeste à la vertu qu'à la véritable grandeur, et dont vous devez avoir grand soin de vous garantir; sur ce point, il vaut mieux pécher par trop de défiance que de tomber dans l'excès contraire. Un usage que je vous recommande surtout d'observer avec la plus scrupuleuse exactitude, c'est de vous lever chaque jour de bonne heure, parce qu'indépendamment de l'avantage qui en résulte pour la santé, on a le temps de penser à toutes les affaires de la journée et de les expédier; vous trouverez cette pratique extrêmement utile dans votre profession, ayant à dire l'office, à étudier, à donner audience, etc. Une autre pratique encore extrêmement nécessaire dans la situation où vous vous trouvez, c'est de penser chaque soir, surtout dans les premiers temps, à ce que vous aurez à faire le jour suivant, afin qu'il ne vous survienne aucune chose imprévue. Quant à vos opinions dans le consistoire, je crois qu'il sera plus convenable et plus louable de vous en rapporter, dans toutes les circonstances, aux sentiments et à l'avis de Sa Sainteté, alléguant votre jeunesse et votre inexpérience, qui a besoin d'être guidée par sa prudence et sa profonde sagesse. Probablement on vous priera, dans bien des circonstances, de parler à Sa Sainteté et d'intercéder auprès d'elle pour des affaires particulières. Ayez soin, dans ces commencements, de vous charger le moins possible de semblables demandes, et de l'importuner rarement, parce que c'est le moyen le plus sûr de lui être agréable. C'est une attention que vous devez avoir pour notre saint-père, que de ne pas le fatiguer de prières indiscrètes, de ne l'aborder jamais qu'avec des choses qui lui fassent plaisir; ou, si vous vous y croyez obligé, une requête humble et modeste lui plaira davantage et sera plus agréable à son humeur et à son caractère.»

Voilà l'âme d'un père chrétien et politique unissant le ciel à la terre pour protéger son fils.

XIII

Laurent avait choisi pour ami hors de ce monde le supérieur des augustins, l'abbé Mariano, à qui il avait fait construire pour ses religieux un magnifique monastère, dans lequel il se rendait quelquefois avec ses amis pour parler des choses plus hautes que la terre. Mariano, selon le récit de Politien, était le prédicateur le plus remarquable de ce temps. «Dernièrement, dit-il, je me laissai entraîner à un de ses sermons, plutôt, à dire le vrai, par curiosité que dans l'espoir d'y trouver un grand intérêt. Cependant son extérieur me prévint en sa faveur. Son début était frappant et son regard plein d'expression; je commençai à m'intéresser sérieusement à ce qu'il allait dire.—Il commence; je suis attentif: une voix sonore, des expressions choisies, des sentiments élevés.—Il établit les divisions de son sujet: je les saisis sans peine; rien d'obscur, rien d'inutile, rien de fade et de languissant.—Il développe ses arguments; je me sens embarrassé.—Il réfute le sophisme, et mon embarras se dissipe.—Il amène un récit analogue au sujet; je me sens intéressé.—Il module sa voix en accents variés qui me charment.—Il se livre à une sorte de gaieté; je souris involontairement.—Il entame une argumentation sérieuse; je cède à la force des vérités qu'il me présente.—Il s'adresse aux passions; les larmes inondent mon visage.—Il tonne avec l'accent de la colère; je frémis, je tremble; je voudrais être loin de ce lieu terrible.»

«Valori nous a laissé, sur les sujets particuliers qui occupaient l'attention de Laurent et de ses amis dans leurs entrevues au couvent de San-Gallo, des détails qu'il tenait de la bouche de Mariano lui-même. L'existence et les attributs de la Divinité, la probabilité et la nécessité morale d'un état futur, étaient les objets favoris des discours de Laurent. Il exprimait d'une manière très-positive son opinion sur ce point: «Celui, disait-il, qui n'a pas l'espoir d'une autre vie est mort même dès celle-ci.»

XIV

Un autre religieux d'un caractère enthousiaste, fanatique et populaire à la fois, véritable Masaniello du cloître, Savonarole, avait conquis en ce temps-là l'oreille de Florence. Laurent, trompé sur son mérite, l'avait appelé de Ferrare, sa patrie, à Florence. Il se fit tribun, au lieu de rester prédicateur. Laurent n'osa pas se compromettre avec l'Église, alors toute-puissante, en le réprimant. Il alla l'entendre et affecta de l'écouter avec respect. Toutes les fois que Laurent allait dans les jardins de son monastère, Savonarole se retirait par un respect religieux ou par une pudeur monastique. Ses invectives dans la chaire contre Laurent respiraient la haine et l'envie. C'était un des caractères les plus pervers et les plus ambigus qu'on pût haïr. Le peuple, qu'il excitait par son talent, lui attribuait la sainteté qui n'était que l'hypocrisie. Tartufe, tribun et fou, c'était la vraie définition de Savonarole. Il prêchait non des crimes, mais la haine qui produit tous les crimes. Nous avons connu, de nos jours, des hommes ainsi composés pour le peuple. Le peuple, trompé, les suivait à l'autel et à l'échafaud. Il adorait ce vague déclamateur d'illusions qui recevait ses rêves comme des révélations célestes. On le vit plus tard porter le défi au feu lui-même, et jurer qu'il n'oserait pas le consumer; puis, retirer son défi et demander pour l'accomplir qu'il consumât son Dieu avec lui; puis victime de ses honteuses tergiversations, périr sous la vengeance du peuple qu'il avait fasciné.

XV

La femme de Laurent, Clarisse Orsini, mère vertueuse de ses fils, charme de sa vie, mourut alors, en 1488. Sa mélancolie redoubla; la solitude du cœur, à un certain âge, est la mort anticipée. Il s'y prépara.

Mais son ennemi acharné, le neveu du pape, Riario, périt avant lui. Il avait épousé une sœur de Galéas Visconti, duc de Milan. Son déréglement de vie excita contre lui la haine des troupes. Trois assassins conjurés pénétrèrent dans la salle où il soupait: le premier le blessa au visage; il se jeta sous la table; le second l'y perça de son épée; il se releva encore pour s'enfuir par la porte; le troisième l'en empêcha par un dernier coup mortel. Les gardes ne parurent pas. On le dépouilla et on lança son cadavre par la fenêtre. Toute la ville applaudit à ce meurtre, hormis un corps de troupes enfermées dans la citadelle. Catherine obtint du peuple la permission d'aller parler aux troupes. Elle ne leur parla que pour les affermir dans la révolte. Le peuple, irrité, vint au pied des remparts pour l'outrager de paroles et pour menacer de mort ses enfants. «Frappez-les! s'écrie cette femme énergique en montrant son sein à la multitude; il me reste des sens capables d'en avoir d'autres.» On vint à son secours, et sa générosité courageuse sauva sa patrie et ses jeunes fils.

XVI

Faenza, ville et principauté voisine de Florence, vit à peu près en même temps un crime encore plus atroce. Laurent de Médicis avait fait conclure un mariage entre la belle Francesca, fille de Jean de Bentivoglio, et Galeotto Manfredi, prince de Faenza. Un jour, qu'elle écoutait furtivement un entretien secret de son mari avec son astrologue confident, elle découvrit que le prince, déjà soupçonné d'infidélité conjugale, conspirait, en outre, contre la vie de son propre père Bentivoglio. Manfredi, auquel elle ne put cacher son indignation, répondit à ses reproches par des sévices et des coups; Bentivoglio, informé par sa fille de ces outrages, vint enlever violemment Francesca et son fils à la violence de son gendre et les ramena à Bologne. Une réconciliation fardée réunit de nouveau les deux époux. Laurent s'y employa, comme il s'était employé au mariage. Mais, soit vengeance, soit nouvelle jalousie, Francesca résolut de se délivrer de son époux. Elle feignit une maladie et fit prier Manfredi de venir dans sa chambre. Quatre assassins cachés sous le lit de Francesca se précipitèrent sur lui pour l'immoler; sa vigueur corporelle allait en triompher, quand l'épouse, inquiète et furieuse, s'élança de son lit, et saisissant une épée en perça elle-même le cœur de son mari. Laurent partagea l'indignation de l'Italie contre ce crime; mais il intervint cependant pour Francesca auprès des citoyens de Forli, et obtint du pape l'absolution de l'épouse coupable et de ses complices.

Bentivoglio fit valoir auprès de Laurent l'excuse, naïvement féroce: que, d'ailleurs, il destinait à sa fille un autre époux.

XVII

Les Médicis avaient la fortune de coïncider, en Toscane, avec la renaissance des lettres à laquelle ils avaient immensément concouru. Les arts les suivirent; les plus grands noms dans la sculpture, la peinture, la gravure des pierres précieuses, l'architecture faisaient de Florence, de Rome, de Venise l'atelier de l'Europe. La Grèce se sentait égalée et souvent surpassée. Cimabue, Giotto, à qui Laurent dédia un buste un siècle après sa mort; Mazaccio, Philippo Lippi, à qui il fit élever un monument dans sa patrie Spoleto; Guirlandaio, à qui il confia son portrait à faire, étaient autant de clients de cette famille. Nicolo Pisani, Guiberti Donatello et plusieurs autres se disputaient leur faveur. Leurs amis les plus dévoués, tels que Poggio, partageaient leur goût.

On en trouve un exemple encore plus frappant dans le zèle avec lequel Poggio poursuivait cet objet, dans une lettre de lui à un religieux nommé Francesco de Pistoie, qui avait parcouru la Grèce pour y recueillir des antiques. «Par votre lettre de Chio, lui dit-il, j'apprends que vous vous êtes procuré pour moi trois bustes, un de Minerve, un autre de Jupiter et le troisième de Bacchus. Cette lettre me fait le plus grand plaisir, car j'aime les morceaux de sculpture au delà de toute expression; je ne saurais me lasser d'admirer l'habileté d'un artiste qui sait travailler le marbre au point d'imiter la nature elle-même.

«Croyez-moi, mon ami, vous ne pouvez pas me faire de plus grand plaisir que de revenir chargé de pareils ouvrages, qui comblent délicieusement tous mes souhaits. Les hommes sont sujets à différentes manies: la mienne est une admiration profonde pour les productions des grands sculpteurs, et peut-être en suis-je possédé plus qu'il ne convient à un homme qui peut avoir quelque prétention à la science. La nature elle-même est, sans doute, toujours supérieure à ces imitations; cependant on est excusable d'admirer un art qui sait donner à la matière morte tant de vie et d'expression, qu'il semble qu'il ne faudrait que le souffle pour l'animer. Appliquez-vous donc, je vous en conjure, à obtenir, soit par des prières, soit à prix d'argent, tout ce que vous pourrez trouver qui ait quelque mérite: si vous pouvez vous procurer une figure entière, triumphatum est

Lamartine.

FIN DU CXLVIIIe ENTRETIEN
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CXLIXe ENTRETIEN
DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE
OU
LES MÉDICIS
(SUITE)

I

La découverte d'un beau buste grec de Platon fut un événement pour l'âme platonique de Laurent. Ses jardins rappellent ceux d'Académus à Athènes. Michel-Ange enfant y eut le berceau de son génie. Son maître, le peintre Ghirlandaio, obtint pour lui de Laurent la permission d'aller dans ses jardins étudier les beaux vestiges d'art qui arrivaient de Grèce. Laurent s'attacha à cet enfant, lui ouvrit sa maison, le reçut à sa table avec ses propres enfants. Il pourvut, par une pension, aux besoins de son père. C'est là que, jusqu'à la mort de son protecteur, Michel-Ange connut tous les hommes remarquables de la Toscane et de l'Italie. Politien le devina et l'aima par analogie de génie. «Donnez-lui une bonne chambre dans le palais de Laurent,» écrit-il à ceux qui en disposent sous ses ordres. Le sculpteur devint ainsi peintre, poëte, architecte. Homme aussi grand qu'universel, il fit partie de la grandeur et de la gloire des Médicis: un grand homme féconde un grand siècle. Michel-Ange répandit son génie sur la Toscane et sur Rome, il égala l'antiquité sans l'imiter. La nature, en même temps, lui créa dans Raphaël d'Urbin un émule et un rival; ils s'admirèrent l'un l'autre en sentiment et ne se confondirent que dans la double immortalité qu'ils répandaient sur leur pays. Les Médicis les protégèrent, l'un le mérite, l'autre la popularité.

II

La mort, cependant, s'approchait de Laurent; il l'accueillait avec la même philosophique résignation qu'avait montrée Côme, son père. Il s'entourait, à Careggi, de la nature, de la solitude et de ses amis. Ses ennemis même venaient assister à ce spectacle. Le fourbe et fanatique Savonarole, qui voulait prendre pied sur un cadavre pour se montrer plus dévoué au peuple, osa troubler son agonie en venant lui offrir sa bénédiction dans des termes qui semblaient révoquer en doute sa foi chrétienne; il l'interrogea sur ses sentiments. Mais, lui ayant demandé s'il avait la résolution de remettre au peuple toscan la liberté anarchique dont il jouissait avant lui, Laurent ne daigna pas répondre. Savonarole alors se retira sans lui avoir donné sa bénédiction. L'homme d'État ne voulut pas mentir; l'homme d'Église ne voulut pas pardonner.

III

Politien ne le quitta plus; il fit venir à son insu un célèbre médecin de Ferrare, Lazaro de Ticino; il en attendait un miracle. Lazaro fit dissoudre des perles et des diamants qui ne firent qu'accroître le mal. Laurent fit approcher alors Pierre, son fils et son héritier, et lui parla longtemps des intérêts de la république et de sa famille.

«Je ne doute point, lui dit Laurent, que vous ne jouissiez, après moi, d'autant de crédit et d'autorité dans l'État que j'en ai eu moi-même; mais, comme la république, bien qu'elle ne forme qu'un seul corps, est composée d'un grand nombre de têtes, vous devez vous attendre qu'il ne vous sera pas possible de vous conduire, en toute occasion, de manière à obtenir l'approbation de chaque individu. Ressouvenez-vous donc de vous conformer toujours et dans tous les cas aux décisions de la plus stricte équité, et de consulter les intérêts du grand nombre plutôt que la satisfaction d'une portion des citoyens.»

IV

Il prit ensuite la main de Politien et la serra dans les siennes. Politien ne put retenir ses sanglots et se retira dans la chambre voisine pour cacher ses larmes. Celui qui avait chanté Dieu comme poëte le pria comme mourant. Il expira doucement, dans le silence et dans la contemplation des grandeurs et des volontés du Tout-Puissant. Il pressa, jusqu'au dernier soupir, sur ses lèvres le crucifix précieux qu'on lui avait apporté. Le nouveau Périclès venait de manquer, jeune encore, à la nouvelle Athènes. Il laissait après lui l'ordre au dedans, la paix au dehors; il n'avait combattu que pour la rétablir ou pour la maintenir partout. Pas une goutte de sang ne pesait sur son âme; il s'était borné à être ce qu'avait été son père, un grand citoyen. Sa modération était son titre à son pouvoir tout volontaire et tout électif. C'était le pouvoir de tous dans un seul.

V

C'était le 8 avril 1492; le désespoir saisit ses concitoyens. Son médecin courut consterné à la ville et se précipita dans un puits du faubourg. «Jamais personne, dit Machiavel à la fin de son Histoire, ni en Italie ni ailleurs, ne mourut avec une telle réputation de sagesse et de prudence, et ne causa un plus grand deuil à sa patrie; et comme sa mort devait entraîner de grandes ruines, de grands signes l'annoncèrent au monde.»

Il fut transporté sans pompe, mais non sans unanime douleur, à San Lorenzo, tombeau de sa famille. Michel-Ange décora plus tard ces sépulcres où manqua celui de Laurent. «Ce grand homme, s'écria le roi de Naples en apprenant sa fin, a vécu assez pour sa gloire, pas assez pour le bonheur de l'Italie. Plaise au ciel que l'ambition ne trame pas après lui des projets qu'elle n'aurait pas osé concevoir pendant qu'il vivait!»

VI

Son second fils, Jean de Médicis, écrivit de Rome à Pierre de Médicis, qui héritait de sa place et de son influence: «De quoi puis-je aujourd'hui t'entretenir, si ce n'est de ma douleur? car, en songeant à la perte que nous avons éprouvée par la mort de notre père, je suis bien plus disposé à verser des larmes qu'à parler de mes peines. Quel père, hélas! Jamais il n'en fut de plus tendre; tout le prouve et l'atteste: il n'est donc pas surprenant que je me plaigne, que je verse des pleurs, que je ne puisse goûter aucun repos. Si quelque chose au moins peut alléger ma douleur, c'est que tu me restes, ô mon frère, toi que j'honorerai toujours comme le père que j'ai perdu: tu commanderas, et je me ferai un devoir de t'obéir; tes ordres me feront toujours un plaisir inexprimable: éprouve-moi, commande, je n'hésiterai pas un instant. Je t'en conjure cependant, mon cher Pierre, fais en sorte d'être envers tout le monde, et surtout envers les tiens, tel que je le désire, bon, doux, affable, généreux: qualités par lesquelles il n'est rien qu'on n'obtienne et qu'on ne puisse conserver. Si je te fais ces représentations, ce n'est pas que je me défie de toi, mais c'est que mon devoir m'y oblige. Beaucoup de choses me soutiennent et me consolent; le concours de ceux qui pleurent avec nous notre perte, la douleur générale qui se manifeste dans toute la ville, le deuil public, et beaucoup d'autres considérations de cette nature, propres à adoucir en grande partie notre chagrin: mais ce qui me console le plus, c'est de t'avoir; c'est d'avoir un frère en qui j'ai plus de confiance et d'espoir que je ne le saurais dire. On n'a point entretenu Sa Sainteté sur l'objet dont tu avais recommandé qu'on lui parlât, parce que ce parti a paru plus sage; on prendra une autre voie, comme tu le verras par les lettres des ambassadeurs: je crois que l'on trouvera un moyen plus commode et plus facile, dont tu seras content; du moins je l'espère. Adieu. Ma santé est bonne autant qu'elle peut l'être.

«De Rome, ce 12 avril 1492.»

VII

Pierre avait la puissance, mais non la prudence de Laurent. L'Italie recommença à s'agiter; la main qui en tenait la balance s'était éteinte. Le roi de France, Charles, descendit à Milan, à la requête de Sforza, pour aller conquérir le royaume de Naples. Il attaqua Sarzana, forteresse florentine, en passant. Pierre, pour imiter gauchement Laurent, alla au-devant de Charles, commença à négocier, finit par supplier et par lui remettre lâchement Sarzana, Pietra Santa, Livourne, honneur et force de Florence. Les citoyens humiliés de la Toscane le contraignirent à se réfugier à Venise. Les Français entrèrent à Florence et dévastèrent les magnifiques monuments de Laurent. Pic de la Mirandole et Politien ne survécurent pas à leur ami. Ce dernier composa une élégie si pathétique sur la mort de Laurent, que sa raison s'égara et qu'il mourut à la fin de la seconde strophe:

«Oh! qui pourra prêter à mes yeux une source intarissable de larmes? La nuit, je verserai des pleurs; le jour, j'en veux répandre encore. Ainsi le tendre ramier, séparé de sa fidèle colombe, le cygne près d'expirer, le rossignol privé de ses petits, exhalent leurs douleurs en gémissements plaintifs. Ah! malheureux! malheureux! Ô douleur! ô douleur!—Le voilà gisant dans la poussière, et frappé par la foudre redoutable, ce laurier naguère la gloire de nos campagnes, cher à la troupe sacrée des Muses, aux chœurs des nymphes. Hélas! sous son ombre propice, la lyre de Phœbus rendait des sons plus touchants, la voix du poëte se modulait en accents plus remplis de charme. Désormais, un morne silence règne autour de lui; tout est sourd à nos plaintes.—Oh! donnez à mes yeux une source intarissable de larmes!... Etc.»

On calomnia jusqu'à sa douleur, en attribuant ces strophes, dont Politien mourut, aux regrets amoureux que lui inspira la mort d'un jeune Grec, son élève.

Le cardinal Bembo chanta sa mort et l'attribua à sa véritable cause, le désespoir de la mort de Laurent de Médicis. Il fut enseveli, selon ses désirs, dans l'église du couvent de Saint-Marc. Depuis les anciens, le monde n'avait pas entendu de pareils accents.

VIII

Savonarole profita de l'exil de Pierre pour incendier la populace de ses féroces déclamations. Un accès de démence parut avoir saisi le peuple et les moines. Vingt des principaux citoyens de Florence furent décapités par les ordres de Savonarole: théocratie gouvernée par des tribuns insensés. Quand on lit l'histoire authentique de ces temps, on s'étonne de voir de nos jours traiter de prophète ce moine furieux: il périt enfin, couvert de honte, dans le feu qu'il avait allumé. Sa fourberie reçut sa récompense.

IX

Pierre de Médicis s'allia à la France contre l'Espagne; il périt, après un exil de dix ans, dans un bateau surchargé de combattants, à la bataille de Garigliano; il avait cru sa fortune indestructible, il avait aspiré au despotisme. Peu de jours avant sa mort, il avait été réduit à demander à sa patrie la grâce d'un tombeau. Le cardinal Jean de Médicis se retira de Rome en France; après la bataille de Ravenne, il rentra à Rome et s'étudia à capter les Florentins. Soderini gouvernait alors Florence sous le titre de gonfalonier décennal. Les amis de sa famille renversèrent Soderini, et réhabilitèrent les Médicis. Le cardinal, leur chef, y fut rappelé et accueilli. À peine rapatrié, le conclave le rappela à Rome; il y fut nommé pape, à trente-sept ans, sous le nom de Léon X, qu'il immortalisa par les mêmes faveurs qui avaient valu à sa maison le sceptre moral de la Toscane. Il amnistia tous ses ennemis, et rappela Soderini à Rome; il plaça les fils et les filles de Laurent dans toutes les grandes familles royales de l'Italie et de l'Europe; il donna son nom à son siècle, et il mérita cette gloire. Ce fut le point culminant de l'Église romaine; Michel-Ange et Raphaël en furent les architectes, les praticiens et les peintres. La foi fournissait les trésors. Les trésors nécessitent la vente des indulgences; la simonie corrompit Rome. Luther insurgea l'Allemagne; l'unité se rompit sous le poids de l'or mal acquis; mais le génie de Léon X régnait toujours. Rome, comme capitale des lettres et des arts, régit l'Italie avec le génie de Laurent de Médicis. Elle égala, si elle ne surpassa pas, l'époque d'Auguste. Sa libéralité ne distingua pas entre Rome et Florence; il se fit une clientèle morale partout. Julien de Médicis, dernier fils de Laurent, fut nommé duc de Nemours par François Ier. Michel-Ange, dans la fameuse chapelle de San Lorenzo, lui construisit son sépulcre, à jamais célèbre: les statues de la Nuit et du Jour y représentent l'éternelle vicissitude des événements et la brièveté de la gloire. Julien n'avait point eu d'enfants de Philiberte de Savoie, qu'il avait épousée. Il ne laissa qu'un fils illégitime, qui fut le célèbre cardinal Hippolyte de Médicis.

X

Le descendant de Laurent par Lucrezia Salviati, sa fille, reprit le nom vénéré de Côme et le titre de grand-duc. Alexandre de Médicis fut nommé doge de la république par l'influence du pape Clément VII, Médicis lui-même. Alexandre n'était point méchant, mais ses mœurs étaient dépravées par l'amour; il fit de Florence le sérail de ses plaisirs; il corrompait ou séduisait les femmes ou les filles des plus illustres maisons de la capitale. Ce vice le perdit.

XI

Il y avait alors à Florence un jeune homme de la famille des Médicis nommé Lorenzino, en souvenir de Laurent. La petitesse de sa taille et la gentillesse apparente de son humeur lui avaient valu ce nom familier. Il avait longtemps habité Rome sous la protection du pape et sous le patronage de sa parenté avec les grandes familles de Florence. Quand Alexandre avait pris le titre de doge et affecté le despotisme, Lorenzino était venu à sa cour et avait conquis, par mille flatteries et par de honteux services, la confiance d'Alexandre. Il s'était fait le ministre de ses plaisirs secrets, le complaisant de ses débauches. Mais, soit conception, fort voilée sous une apparente complicité imitée de la folie de Brutus, soit tentation soudaine d'un crime mémorable, née en lui de la facilité et de l'occasion, il avait résolu d'être le meurtrier de son ami et le libérateur de sa patrie. Il faisait cependant des allusions obscures à la pensée qui le dominait en présence d'Alexandre lui-même. Benvenuto Cellini raconte qu'étant entré un jour au palais en montrant son portrait gravé au duc, il le trouva indisposé et couché sur le même lit que son cousin, et qu'ayant demandé à Lorenzino s'il ne consentirait pas à lui donner le sujet d'un revers de sa médaille, celui-ci lui avait répondu avec enjouement «qu'il fût tranquille et qu'en ce moment même il pensait à lui en fournir un digne de la gloire d'Alexandre, et qui étonnerait le monde.» Alexandre se tourna avec un sourire de pitié dédaigneuse sur son lit et se rendormit. La plaisanterie devint bientôt tragique.

XII

Alexandre poursuivait de ses assiduités une jeune femme vertueuse de Florence, épouse de Ginori, d'une des familles les plus considérables de la Toscane. Il venait d'envoyer son mari à Naples, comme ambassadeur, espérant ainsi éloigner sa surveillance; Lorenzino, feignant de presser la jeune dame de consentir aux désirs du duc, affecte enfin d'avoir reçu une réponse favorable et de la transmettre au prince. Il lui assigna une entrevue chez lui, dans une maison peu éloignée du palais, et fit préparer un appartement pour les deux amants. Il avait préalablement enrôlé dans le complot un de ces hommes d'action qui ne reculent devant aucun crime, pourvu qu'il leur présente des espérances indéfinies de salaire et de faveur. Cet homme, dont le nom vulgaire attestait la vileté de son métier, se nommait Scoroncocolo. L'instrument était ignoble comme le crime.

XIII

La nuit, à l'heure convenue, Alexandre, ayant couvert d'un masque son visage, suivit Lorenzino et entra furtivement dans sa maison, en apparence déserte. Après quelques badinages, il se coucha sur le lit de son cousin pour attendre l'arrivée de la jeune femme. Lorenzino, qui s'était évadé comme pour la recevoir et la conduire, plaça Scoroncocolo dans une antichambre d'où il pût venir à son aide au bruit de la lutte; puis, étant rentré dans la chambre et croyant Alexandre endormi, il lui demanda à voix basse s'il dormait déjà, et, s'approchant du lit, il lui perça la poitrine de son épée. Le duc, qui n'était que blessé, se précipite, pour s'évader, vers la porte.

Scoroncocolo l'empêcha de franchir le seuil et lui porta un coup de son poignard au visage. Lorenzino, le saisissant par le milieu du corps, le fit retomber sur le lit. Alexandre, dans l'étreinte, mordit le doigt de Lorenzino avec tant de fureur que Scoroncocolo, craignant de blesser son complice en le secourant, saisit son couteau et égorgea le prince; il n'apprit qu'alors que c'était le grand-duc qu'il venait de tuer; il resta anéanti de son crime et de son danger. Lorenzino lui dit que ce n'était pas l'heure de délibérer et qu'ils n'avaient que l'un de ces deux partis à prendre pour leur salut: ou sortir le poignard sanglant à la main et appeler le peuple à la liberté; ou s'évader pendant que le forfait était ignoré encore et aller rejoindre les émigrés. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti comme au plus sûr, franchirent la maison, qui ne renfermait plus qu'un cadavre, sautèrent à cheval et coururent vers Bologne.

XIV

Les émigrés, à la tête desquels était Philippe Strozzi, tentèrent de surprendre Florence dans le tumulte qui éclata quand on eut découvert l'horrible fin du duc. Philippe, fait prisonnier et gardé un an dans les cachots de Castille, mourut en Romain, en se frappant, comme Caton, de sa propre main. Côme II accourut et reçut l'empire sous le titre de chef de la république. Lorenzino se sauva jusqu'à Constantinople, revint ensuite à Venise, y vécut onze ans et mourut assassiné par deux soldats florentins, laissant une renommée équivoque entre l'héroïsme et la folie, juste punition d'un forfait plus semblable à un caprice qu'à une pensée.

Tout fut monarchie à Florence, excepté le nom.

XV

Les rois de l'Europe s'empressèrent de rechercher en mariage les filles de cette illustre maison, qui commença la dynastie par les alliances. Catherine de Médicis et Marie de Médicis régnèrent en France; l'Italie poétique et artistique émigra avec elles, les arts les suivirent; elles bâtirent le Louvre et le charmant château des Tuileries; leur règne fut le règne de quelques vices et de beaucoup de génie. C'est par elles que la France toucha à l'Italie et à la Grèce. Puis vint Louis XIV, qui lui rendit le caractère fanatique et somptueux de la Gaule et de l'Espagne. La littérature fleurit; mais après les Valois, les arts déclinèrent, l'influence des Médicis, excepté en Toscane, périt avec eux.

XVI

En remontant le cours des siècles, on ne trouve pas un autre exemple d'une monarchie entièrement fondée par le commerce, la fortune et l'estime que les simples vertus des citoyens étalèrent dans leur pays. Ils acquirent la richesse, mais ils ne la conquirent par aucune violence: leur or leur donna une clientèle, mais ne corrompit pas l'esprit public; ce fut la monarchie de la civilisation, la dynastie des familles.

Aussi ne trouve-t-on pas dans l'histoire une famille de simples citoyens offrant l'hérédité du mérite, du travail et des vertus continues, et rassemblés avec des qualités présentes diverses, tels que Côme Ier, Laurent, Julien et Côme II, chacun ajoutant un échelon de plus à la grandeur des autres. Ajoutons-y Léon X, plus Toscan et plus Médicis encore que pontife. L'Église ajouta sous ces deux papes sa puissance réelle et respective à l'influence des Médicis; les cours de France et d'Espagne y ajoutèrent leurs armes; estime, vénération, politique se réunirent aussi pour les consacrer, mais ce furent les lettres qui leur donnèrent l'empire. Leur supériorité fut toute morale, ce fut l'aristocratie de la littérature. Il faut toujours qu'on la retrouve quelque part, ou dans l'esprit, ou dans le trésor, ou dans le bras. Le genre humain n'est point de niveau, Dieu ne l'a point fait ainsi; la démocratie absolue est une chimère, l'égalité est une utopie. Robespierre ne la maintint que par le glaive; Platon, que par des rêves qui trompent les hommes en les séduisant; l'un est un bourreau, l'autre un sophiste; ni l'un ni l'autre ne fut un homme d'État. Jean-Jacques Rousseau ne fut qu'un écrivain chimérique, rédigeant bien des phrases, incapable de rédiger une loi. Il faut que, dans la démocratie même, l'autorité soit quelque part, sans quoi tout s'écroule. La supériorité n'est point un abus, c'est une loi de Dieu, volontaire et mobile dans la démocratie, immobile et tyrannique dans la monarchie absolue. Dans le siècle des Médicis, la supériorité fut dans la force qui civilise les hommes. C'est cette force qui les fit rois: leur supériorité s'élève naturellement comme une végétation du sol et de la mer. On les voyait grandir, on ne les sentait pas opprimer.

XVII

L'esprit humain, ébranlé par les grandes catastrophes de l'Orient et par la ruine des ruines de la Grèce à Athènes et à Constantinople, avait la passion de se reconstruire de ses propres débris; c'était ce qu'on appelle une renaissance. La passion universelle poussait les hommes vers cette reconstruction d'une humanité transcendante. Un Platon, un savant grec, un livre étaient une victoire sur la nuit. C'était une illusion, si vous voulez, mais de temps en temps l'humanité est saisie d'une de ces manies générales qui deviennent la passion du moment; la plus populaire est celle qui la sert le mieux.

Les Médicis, bourgeois de Toscane, ayant acquis de grandes richesses, les consacrèrent à seconder et à semer cette passion à Florence, à Naples, à Venise; ils devinrent ainsi les apôtres de la renaissance, Évangile nouveau qui s'associait bien avec l'Évangile romain. Nul ne les égalant en zèle, nul ne pouvait les égaler en moyens; leurs navires couvraient toutes les mers pour opérer le sauvetage du vieux monde et le rapporter à l'ancien monde italien. Nous avons vu il y a quelques années, en France et en Angleterre, une illusion aussi généreuse s'emparer de tous les esprits pour ressusciter la Grèce, qui ne pouvait être ressuscitée, car on ne ressuscite pas les nations; mais on l'espérait, l'espérance fut du fanatisme. Cependant, les Médicis ramenaient quelque chose de réel en Italie, une langue, des marbres, des manuscrits, des savants, des traductions, des modèles, mais nous ne rapportions rien que des songes. Aussi nous ne faisions que ranimer des illusions. Les Médicis fondèrent un nom immortel et presque un empire; ils étaient, par le hasard de leur opulence et par le hasard de leur mérite, ceux de tous les citoyens du moment qui pouvaient le mieux se consacrer à l'idée en vogue: le rajeunissement de l'esprit humain. Ils n'étaient point guerriers, ils ne voulaient point l'être; leur pays natal était trop étroit pour les porter à la grande ambition des conquêtes; les Apennins d'un côté, Rome inviolable de l'autre faisaient de la Toscane une avendie, un rien; ils le comprirent et n'eurent que l'ambition pastorale et pacifique d'une famille de patriarches.