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Cours familier de Littérature - Volume 25 cover

Cours familier de Littérature - Volume 25

Chapter 71: I
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About This Book

The text traces the sudden emergence and reception of the Ossianic poems, recounting initial admiration for the translator-collector Macpherson, subsequent scepticism led by critics, and the Highland Society's inquiry and edition that defended authenticity. It analyzes stylistic features, contrasting the somber, shadowed tone of these northern lays with the luminous epic of Homer, and argues their irreplaceable contribution of night-like imagery. The essay then examines particular chants, presenting genealogies of heroic families and sample scenes of warriors such as Cuchullin, Moran, and Swaran to illustrate the poems' atmospheric, elegiac narrative voice.

XVIII

La nature aussi les servit bien: leurs premiers ancêtres furent des hommes spéciaux et obscurs, qui s'élevèrent à la grande richesse par le commerce, qui n'offense personne et qui égalise tout le monde. Quand ils commencèrent à primer en Toscane, ils ne primèrent que par la démocratie, à laquelle ils furent utiles. Ils ne tenaient pas aux grandes résistances militaires du moyen âge, ils aidaient seulement le peuple à payer ces bandes de condottieri qu'on louait pour se défendre, et qui méprisaient ceux qui les payaient. La guerre achevée, ils les congédiaient, et la république restait libre. Lisez Machiavel et son Borgia: Borgia, tant de fois vainqueur en Italie, alla finir sa carrière d'aventurier au siége d'une bicoque en Espagne. Les Médicis ne voulaient ni de cette gloire soldée, ni de ces chutes honteuses; ils préféraient leur rôle civique et leur croissance régulière par l'estime publique dans un pays prospère et libre. Leur argent négociait pour eux, et ils prêtèrent plus d'une fois des sommes considérables au roi de Naples, à l'Espagne, à l'Angleterre, à la France, pour équilibrer le monde et pour se faire des clients des rois.

XIX

Quand enfin l'attention du monde se fut portée sur leur puissance, ils n'affectèrent point de prétentions orgueilleuses sur leurs concitoyens. Côme Ier fut le plus modeste des hommes; sa seule ambition fut de se confondre tellement avec la république, qu'on ne put le distinguer que par ses services et par ses vertus des meilleurs d'entre les Florentins. La fréquentation des hommes littéraires, l'accueil fait aux étrangers illustres de la Grèce, l'hospitalité européenne, la protection des lettres antiques, la fondation des académies, la gloire de son immense commerce, la culture utile de ses domaines rustiques à Careggi et ailleurs le rendaient l'égal des paysans toscans comme des princes de l'Europe. Sa vie fut celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un chrétien. Ses enfants furent des fils de la république; il partagea entre eux son âme et ses richesses. Il n'avait excité l'envie de personne, il mourait avec l'amitié de tous.

XX

Laurent hérita de toutes ses qualités, et il avait de plus cette vertu grandiose des hommes d'État qu'on appelle la magnificence et qui donne aux peuples le pressentiment de la souveraineté. On le sacra du nom populaire de Laurent le Magnifique, mais c'était lui-même qui s'était sacré de ce titre; il ne prit de l'autorité populaire que le soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs avec héroïsme dans son voyage téméraire auprès du roi de Naples; il en rapporta la paix à Florence.

Le pape le haïssait et forma la conspiration mortelle des Pazzi ou des aristocrates contre lui. Il y perdit le plus séduisant des hommes, Julien, frappé à côté de lui sur les marches de l'autel. Ce danger et cette mort lui valurent l'enthousiasme du peuple; la nation vit qu'il fallait aimer celui que les grands et les étrangers voulaient perdre. On le délivra malgré lui de ses implacables ennemis; de ce jour il régna sans titres, mais avec quelle prudence et quelle modestie! On peut dire qu'il reçut l'investiture de ses vertus, et n'exerça d'autre dictature que celle de ses bienfaits; il n'employa sa puissance qu'à maintenir la paix partout en Italie. Il fut philosophe et poëte sur le trône. Quand il mourut, Florence était libre, la Toscane prospère, l'Italie pacifique, l'Europe édifiée de ses vertus; il fallait ou reconnaître son ascendant ou se déclarer le peuple le plus ingrat de la terre.

Son successeur, Pierre de Médicis, renouvela les troubles par son inhabile témérité. Il goûta de l'exil, et ses partisans émigrés ne rentrèrent que par la violence. Côme II fut forcé de régner, et régna avec un titre plus absolu, mais sur les principes de Laurent. La république fut anéantie, mais la Toscane appartint aux Médicis.

Le gouvernement doux et fraternel de cette maison déclina, comme toutes les choses humaines, et finit par devenir un fief impérial de la maison d'Autriche, une espèce de noviciat du trône impérial, où les héritiers présomptifs de l'empire s'exerçaient à régner. Joseph II, Léopold, influencés par la douceur traditionnelle du gouvernement des Médicis, y régnèrent par des lois de Platon. Le dernier grand-duc, chassé par les Piémontais, était un souverain digne du nom des Médicis. On n'a pas pu trouver un prétexte pour détrôner sa modération et sa vertu; il aurait été le type d'un gouvernement fédéral en Italie. Il subit son exil jusqu'à ce que le roi de l'Italie, unitaire contre la nature et l'histoire, transporte son trône ambulant de capitale en capitale pour trouver une bonne place sur la terre des Romains; il y détrône un pontife désarmé, sans soldats et sans peuple, vainqueur par les armes françaises, d'une théocratie qui ne devait être remplacée que par la liberté de Dieu sur la terre.

Lamartine.

XXI

La mort de Laurent le Magnifique, admirablement et pathétiquement racontée par Politien, son ami, résume sa vie. Nous vous traduisons cette lettre, qui fit pleurer l'Italie et qui est écrite pour faire pleurer la France. La voici:

Ange Politien a Jacobsons, antiquaire S. D.

«Ordinairement, quand on est un peu en retard pour répondre aux lettres de ses amis, on donne pour excuse de grandes occupations: quant à moi, si j'ai un peu trop tardé à vous écrire, je ne veux pas tant mettre ma faute sur le compte de mes occupations, quoiqu'elles ne m'aient pas manqué, que sur le chagrin bien amer de la perte de cet homme sous le patronage duquel j'étais naguère si heureux de me trouver, avec tous ceux qui font profession de littérature ou avec tous les gens de lettres. Maintenant que nous n'avons plus celui qui fut le premier auteur d'un travail d'érudit, mon ardeur à écrire s'éteint, et je n'ai presque plus ce grand bonheur que me donnait l'étude des anciens; cependant, si vous avez un si vif désir de connaître mon malheur, et comment s'est montré ce grand homme dans les derniers actes de sa vie, bien que je sois empêché par mes larmes, et que mon esprit recule même devant un souvenir qui doit renouveler ma douleur, je cède cependant à vos si vives et si honnêtes instances; et je ne veux pas manquer à l'amitié qui nous unit. Je me trouverais par trop impoli et inhumain, si j'osais vous refuser quoi que ce fût sur un homme de cette trempe et qui m'a tant aimé.

«Au reste, puisque ce que vous me demandez est d'une telle nature, qu'il est bien plus facile de la sentir en silence au fond de l'âme que de l'exprimer par des paroles, je vous obéis, à cette condition que je ne vous promets pas ce que je ne puis tenir, et que j'ai de bons motifs pour ne pas vous refuser.

«Pendant deux mois, Laurent de Médicis avait été tourmenté par ces douleurs qu'on appelle hypocondriaques, parce qu'elles s'attachent aux cartilages des viscères. Quoique ces douleurs, par leur violence, ne tuent personne, elles passent cependant, et à bon droit, pour les plus insupportables, parce qu'elles sont les plus poignantes. Dans Laurent, est-ce fatalité, ou ignorance et incurie des médecins? pendant le traitement pour ses douleurs, une fièvre se déclara, et la plus perfide de toutes; elle se glissa peu à peu, et finit par envahir non pas seulement, comme il arrive souvent, les artères et les veines, mais les membres, les viscères, les nerfs, les os et leur moelle.—Subtile, latente et d'abord peu sensible, elle se montra bientôt ouvertement; comme elle n'avait pas été traitée avec les soins et la promptitude qu'elle réclamait, elle affaiblit et abattit tellement le malade, que non-seulement ses forces, mais son corps lui-même semblaient se fondre: c'est pourquoi la veille du jour où il paya son tribut à la nature, malade et couché dans la villa Careggi, il fut tellement frappé tout à coup, qu'il ne laissa aucun espoir de salut. Avec sa prévoyance, il comprit son état et n'eut rien de plus à cœur que d'appeler le médecin de l'âme, pour lui faire, en vrai chrétien, la confession générale des manquements et des fautes de toute sa vie. J'ai presque entendu dire à ce digne prêtre, qui fut ensuite si admirable, qu'il n'avait jamais rien vu de plus grand, de plus incroyable que la constance et l'imperturbabilité de Laurent en face de la mort, sa mémoire de son passé, sa façon de disposer les choses présentes, et le soin si sage, si religieux qu'il montra dans sa prévoyance de l'avenir. Vers minuit, il reposait et méditait, lorsqu'on lui annonça la présence du prêtre avec le saint sacrement. Se secouant aussitôt, il s'écria: «Loin, bien loin de ma pensée de souffrir que mon Jésus qui m'a créé et qui m'a racheté vienne jusqu'à mon lit. Vite, vite, ôtez-moi d'ici pour que j'aille au-devant de mon Seigneur.» Ce disant, il se soulève autant qu'il le peut, et par la vigueur de son âme soutenant son corps, il s'avance entre les mains de ses familiers et va au-devant du vieillard jusqu'à son vestibule, et là, se traînant à ses genoux, suppliant et en larmes: «Mon doux Jésus, dit-il, vous daignez visiter le plus mauvais de vos serviteurs! que dis-je, serviteur? ennemi, devrais-je dire, et certes, le plus ingrat, lui qui, comblé par vous de tant de bienfaits, fut si peu docile à votre parole et qui offensa tant de fois votre majesté! Par cet amour qui vous fait embrasser tout le genre humain, qui vous a fait descendre du ciel et revêtir notre humanité nue, qui vous a fait souffrir la faim, la soif, le froid, la chaleur, le labeur, les moqueries, le mépris, les coups, la flagellation, la mort enfin sur une croix; par cet excès d'amour, ô mon Sauveur Jésus, je vous supplie et vous conjure de détourner vos regards, votre face de mes péchés, afin que cité à comparaître devant votre tribunal, ce que je sens devoir être très-prochain, je ne sois pas puni pour mes fraudes, mes péchés, mais pardonné par les mérites de votre croix: qu'il plaide, qu'il plaide en ma faveur, ce sang, le plus précieux de tous, que vous avez répandu sur ce sublime autel de notre rédemption, et pour rendre l'homme libre, donner à l'homme la liberté.» Après ces paroles et d'autres encore, devant tous les assistants en pleurs, le prêtre ordonna qu'on le relevât et qu'on le mît dans son lit pour qu'on lui administrât plus facilement le sacrement: il s'y opposa d'abord; mais, de crainte de manquer d'obéissance au vieillard, il se laissa fléchir, et répétant avec fermeté les paroles sacramentales, déjà sanctifié et vénérable par une sorte de majesté divine, il reçut le corps et le sang du Seigneur. Il donna des consolations à Pierre, l'un de ses fils, car ses autres frères n'étaient pas là; il l'exhorta à supporter avec égalité d'âme la violence de la nécessité; il lui dit que la protection du ciel, qui n'avait jamais fait défaut au père dans la bonne et la mauvaise fortune, ne manquerait pas à son fils; qu'il s'évertuât seulement à être un homme de bien et un bon esprit; que les choses mûries par la réflexion produisaient, dans la pratique, des fruits excellents. Après ces paroles, il se reposa quelque temps comme dans la contemplation. Bientôt, il appela encore ce fils seul, lui donna des avertissements sur bien des choses, des leçons sur beaucoup d'autres qui n'ont pas encore transpiré au dehors, mais qui, comme nous l'avons entendu dire, étaient pleines d'une sagesse et d'une sainteté exquises. Je vous en écris une qu'il m'a été permis de savoir: «Les citoyens te reconnaîtront pour mon successeur, je n'en doute pas. Je ne crains pas non plus que ton autorité soit inférieure à celle que j'ai eue jusqu'à ce jour: mais parce qu'une cité entière est un corps à plusieurs têtes, comme l'on dit, et qu'on ne peut pas être au gré d'un chacun, souviens-toi, au milieu de cette diversité, de suivre toujours le dessein que tu jugeras le plus honnête, et d'avoir égard à l'intérêt de tous plutôt qu'à l'intérêt d'un seul.» Il donna ensuite des ordres pour ses funérailles, pour qu'elles se fissent à l'instar de celles de son aïeul Côme, dans la mesure enfin qui convient à un simple particulier. Ticine Lazare, votre médecin, réputé très-habile, vint. Appelé un peu tard, il se mit à essayer d'un remède composé avec une poudre de toutes sortes de pierres précieuses pilées. Laurent s'enquit alors d'un de ses familiers, car plusieurs de nous avaient été admis près de lui, de ce qu'élaborait le médecin. Je lui répondis qu'il préparait un cataplasme pour lui réchauffer les entrailles. Il reconnut à l'instant ma voix, et me regardant avec complaisance, selon son habitude: «Eh! mon cher Politien!» se mit-il à dire, et soulevant avec peine ses bras presque sans force, il me saisit et me serra les deux mains. J'éclatais en sanglots et en larmes que je voulais cacher, en m'efforçant de détourner ma tête; mais lui, nullement ému, me prenait et me reprenait les mains. Mais il les laissa peu à peu, insensiblement, et comme en dissimulant, comme pour venir en aide à mes larmes. Je me jetai aussitôt et en pleurant vers le fond du lit, et là, pour ainsi dire, je lâchai la bride à ma douleur et à mes larmes. Je repris bientôt ma place, après avoir, autant que je le pouvais, essuyé mes yeux. Laurent, en le voyant, et il le vit aussitôt, me rappela et me demanda, avec un surcroît de douceur, ce que faisait son ami Pic de la Mirandole. «Il est en ville, répondis-je, parce qu'il a craint d'être fâcheux en venant ici.—Et moi aussi, ajouta-t-il, si je ne craignais que la course le dérangeât, je voudrais bien lui dire un dernier adieu avant de vous quitter.—Désirez-vous qu'il vienne?—Oui, et le plus tôt possible.» Voici ce que je fis: il était déjà venu et s'était assis près de moi, qui me tenais contre les genoux de Laurent, pour entendre plus facilement sa voix qui commençait à baisser. Bon Dieu! avec quelle politesse, quelle humanité et presque quelles caresses il accueillit Mirandole! Il le pria d'abord de l'excuser de lui avoir donné cette peine et de la mettre sur le compte de l'affection et de la bienveillance qu'il avait pour lui; qu'il rendrait plus volontiers l'âme s'il avait d'abord rassasié ses yeux mourants de la vue d'un ami qui lui était si cher. Alors il nous jeta quelques paroles toujours remplies, selon sa coutume, d'urbanité, d'affection et d'amitié; il plaisantait même avec nous, et, en nous regardant tous deux: «J'aurais bien voulu, nous dit-il, que la mort eût différé son arrivée jusqu'au jour où j'aurais entièrement complété votre bibliothèque; il ne s'en fallait pas de beaucoup.» À peine Pic s'était éloigné, que Jérôme de Ferrare, homme remarquable et par son savoir et par sa sainteté, prédicateur distingué de la science céleste, entra dans la chambre à coucher et l'exhorta à bien garder sa foi: «Oui, et inébranlable, répondit-il avec assurance;» de prendre la résolution de vivre le plus irréprochablement possible: «Sans aucun doute, répondit-il encore avec fermeté»; qu'enfin, s'il le fallait, il supportât la mort avec calme: «Rien ne m'est plus agréable que de mourir, si Dieu le veut.» Après cela, Jérôme se retirait, lorsque Laurent: «Hé! votre bénédiction, mon père, avant de me quitter.» Aussitôt, courbant la tête, abaissant son regard et offrant la plus parfaite image de la piété, il répondit de mémoire et sacramentalement aux paroles et aux prières du prêtre, nullement ému de l'expression de la douleur de ses familiers qui éclatait et ne se dissimulait plus. Vous auriez dit que Laurent seul avait appris à mourir. Seul il ne donnait aucun signe de douleur, de trouble et de tristesse. Jusqu'à son dernier souffle, il manifesta la vigueur habituelle, la fermeté, l'égalité et la grandeur de son âme. Ses médecins insistaient encore, et, pour n'avoir pas l'air de ne rien faire, ils tourmentaient le malade par leurs offices empressés. Lui, cependant, ne refusait rien, ne montrait aucune répugnance pour ce qu'on lui offrait, non qu'il se flattât de l'illusion de prolonger sa vie, mais parce qu'il craignait en mourant de faire la plus légère offense.

«Il conserva si bien jusqu'au dernier moment toute sa fermeté, qu'il plaisanta parfois sur sa mort. Ainsi, à qui lui avait offert un peu de nourriture et qui lui demandait comment il se trouvait: «Comme un mourant,» répondit-il. Ensuite, après nous avoir caressés et embrassés tous, et demandé pardon pour les choses fâcheuses dont sa maladie avait pu être cause à l'égard de quelqu'un d'entre nous, il fut tout entier à l'extrême-onction et aux dernières paroles qu'on adresse à l'âme qui part. On commença ensuite la lecture de cette partie de l'Évangile où sont décrites les souffrances de Jésus-Christ. Par le mouvement de ses lèvres, par ses yeux vers le ciel, par l'agitation de ses doigts, il montrait qu'il en savait par cœur toutes les pensées et tous les mots. Enfin, après avoir de tous côtés regardé fixement, et baisé de temps en temps un crucifix d'argent orné magnifiquement de perles et de pierres précieuses, il expira.

Cet homme, né pour toutes les grandes choses, navigua si bien par le flux et le reflux des événements, qu'il est difficile de savoir s'il montra plus de constance dans la prospérité que d'égalité d'âme et de calme dans la mauvaise fortune: quant à son génie, il était si grand, si facile, si pénétrant, qu'il excellait autant en toutes choses que d'autres dans quelques-unes. La probité, la justice, la bonne foi, personne n'ignore qu'elles avaient choisi le cœur et toute l'âme de Laurent pour leur domicile et le temple qui leur était le plus agréable. L'affection si exquise, si distinguée de tout le peuple et de toutes les classes sans exception, montra clairement combien étaient remarquables en lui l'affabilité, la politesse et l'humanité. Parmi ses grandes qualités éclataient une libéralité et une magnificence dont la gloire l'avait presque élevé jusqu'aux dieux, et cependant il n'avait rien fait par zèle pour sa renommée et pour son nom, mais par le seul amour du bien et de la vertu. Dans quelle affection n'embrassait-il pas les gens de lettres! quels honneurs, quels respects n'avait-il pas pour eux! Que de travail et d'industrie ne mit-il pas dans la recherche et l'achat, dans tous les coins du monde, des livres écrits dans les diverses langues! Il fit même pour cela de telles dépenses, que non-seulement ses contemporains et ce siècle, mais la postérité ont immensément perdu en perdant un tel homme. Ce qui nous console dans ce grand deuil général, ce sont ses enfants, si éminemment dignes de leur père, et Pierre, l'un d'eux, leur aîné, qui, à peine dans sa vingt et unième année, soutient le poids des affaires de toute la république avec une gravité, une sagesse et une autorité telles, qu'il fait croire à une vie nouvelle du père dans son fils. Jean, son second frère, à dix-huit ans, est déjà un cardinal illustre, ce qui, à cet âge n'est jamais arrivé à personne. Il est encore l'égal du souverain pontife, non pas seulement dans les États de l'Église, mais dans sa propre patrie. Dans des affaires si ardues, il se montre tellement habile, qu'il fait naître d'incroyables espérances auxquelles il répondra pleinement. Julien, enfin, le dernier de tous, qui est encore un enfant, s'attache tous les cœurs de la cité par sa modestie, sa beauté, et par une nature merveilleuse et suave qui se décèle dans sa probité, son honnêteté et son esprit. Si je ne poursuis pas à présent sur les qualités des autres enfants, je ne puis cependant me retenir sur le sujet de Pierre et sur le témoignage que son père lui a rendu dans une affaire récente.—Deux mois environ avant sa mort, Laurent, assis sur son lit, selon sa coutume, causant avec nous philosophie et littérature, me disait qu'il voulait consacrer le reste de sa vie à des études qui nous étaient communes, à lui, à moi et à Pic de la Mirandole, et cela loin du bruit et du fracas de la ville. «Mais, lui dis-je, les citoyens ne vous le permettront pas, parce que, de jour en jour, ils aiment davantage vos conseils et votre autorité.» Souriant alors, il me dit: «J'ai déjà délégué mes fonctions à votre élève et je l'ai chargé de tout le poids des affaires.—Mais, avez-vous, lui répondis-je, surpris assez de force dans ce jeune homme pour que nous puissions avec confiance nous reposer sur lui?—J'ai découvert dans Pierre des qualités telles, qu'elles m'ont offert un fondement solide qui portera, sans aucun doute, tout ce que je pourrai édifier sur lui. Politien, remarquez encore que, de tous mes enfants, nul n'a montré une nature égale à celle de Pierre, de telle sorte qu'il me fait augurer et espérer qu'il ne le cédera à aucun de ses ancêtres, à moins que les expériences que j'ai déjà faites de ses talents ne me trompent.» Il m'a donné récemment une preuve de la vérité du jugement et de la prévision de son père, quand nous l'avons vu sans cesse près de lui dans sa maladie, toujours prévenant dans les services les plus intimes et les plus désagréables, supportant le plus patiemment possible les veilles, la privation d'aliments, ne pouvant souffrir qu'on l'arrachât du lit de son père que pour les affaires les plus urgentes de la république, et tout cela avec une merveilleuse piété répandue sur toute sa personne. Il dévorait avec une incroyable vertu ses gémissements et ses pleurs, de peur d'ajouter, par sa douleur, à la maladie et aux sollicitudes de son père. Mais ce qu'il y eut de plus beau dans une circonstance si triste, ce fut le tableau de ce père qui, de son côté ne voulait pas, par sa tristesse, aggraver la tristesse de son fils, se faisait un autre visage, contenait ses larmes dans ses yeux, et ne laissait aucunement paraître son âme brisée, tant que son fils était sous son regard: ainsi, tous deux faisaient violence à leur affection et s'efforçaient de rentrer leurs larmes, l'un par piété filiale et l'autre par piété paternelle.

Aussitôt que Laurent eut cessé de vivre, à peine pourrais-je vous dire avec quelle humanité et quelle gravité notre Pierre reçut tous les citoyens qui affluaient dans sa demeure; comme il fut convenable et même caressant dans les diverses réponses qu'il fit aux condoléances, aux consolations et aux offres de service; et bientôt quelle adresse, quelle sollicitude il montra dans l'arrangement des affaires de famille; comment il secourut et releva tous ses amis frappés par ce grand malheur; comment le moindre d'entre eux, celui-là même qui lui avait fait de l'opposition dans l'adversité, fut relevé dans son abattement, ravivé, encouragé; comment, dans le gouvernement de la république, il suffit à toutes choses, au temps, au lieu, aux personnes, et ne se relâcha en rien. Il parut ainsi avoir pris une voie et y marcher d'un pas si ferme, qu'il fit croire qu'il atteindrait bientôt son père en marchant sur ses traces. Sur ses funérailles, je n'ai rien à vous dire, elles se firent selon ce qu'il avait prescrit à son lit de mort et pareilles à celles de son aïeul. Nous n'avons pas souvenir qu'il y ait jamais eu un tel concours de mortels de tous les rangs, de toutes les classes. Voici, à peu près, les prodiges avant-coureurs de sa mort, sans parler de ceux qui ont couru dans le peuple. Aux nones d'avril, vers la troisième heure du jour et le troisième avant sa mort, une femme, je ne sais laquelle, dans l'église qu'on dit dédiée à Maria Novella, écoutait le prédicateur, lorsque tout à coup, au milieu d'une masse de peuple, elle se leva effrayée, consternée, courant comme une folle, poussant d'effroyables cris et disant: «Ah! hé! citoyens! ne voyez-vous pas ce terrible taureau, qui, avec des cornes tout en flammes, renverse ce vaste temple?» Ajouterai-je qu'à la première veille, des nuages ayant tout à coup assombri le ciel, le dôme de cette magnifique basilique, dont la coupole, par son admirable travail, surpasse la plus belle du monde entier, fut frappé d'un tel coup de foudre, que de grandes portions s'en détachèrent, et que des marbres énormes furent ébranlés par une force et un choc horribles, et principalement dans cette partie qui est en vue du palais des Médicis!

Dans ce présage, on remarqua aussi qu'une seule colonne dorée de ce dôme, une seule, fut renversée par la foudre, comme pour n'être pas d'un trop mauvais augure pour cette illustre famille. Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est qu'après l'explosion, le ciel reprit aussitôt sa sérénité. Dans la nuit de la mort de Laurent, une étoile plus grande et plus brillante qu'à l'ordinaire, se levant sur le faubourg de la ville dans lequel mourut Laurent, parut perdre peu à peu de son éclat et s'éteindre au moment même où l'on apprit qu'il venait de quitter la vie. On vit, dit-on, des flammes descendre des montagnes de Fiésole, scintiller quelque temps sur cette partie du temple où reposent les restes de la famille des Médicis, et enfin disparaître. Vous parlerai-je encore de ce couple des plus beaux lions gardés dans une cage pour un jardin public, et qui en vint aux prises avec une telle férocité, que l'un d'eux fut horriblement maltraité et l'autre tué? On dit même que, sur le sommet de la citadelle d'Arezzo, brillèrent deux flammes comme la constellation de Castor et Pollux, et que, sous les murs de la ville, des louves poussèrent d'effroyables hurlements. Il y eut aussi quelques personnes, ainsi court l'imagination, qui virent un présage dans la destinée de ce médecin, le plus grand de notre temps. Son art et ses ordonnances lui ayant fait défaut, il en fut désespéré, se jeta dans un puits, et médecin, si vous regardez au mot, il rendit sa part d'honneurs au chef de la famille des Médicis.

Mais je m'aperçois que même en passant sous silence beaucoup d'autres et de belles choses, je suis plus long dans mon récit que je ne voulais en le commençant. Si je l'ai prolongé, c'est d'abord par le désir de vous être agréable et de vous obéir, à vous si excellent, si savant, si sage, si bien mon ami, dont le zèle pour tout ce qui tient à ce grand homme se serait difficilement contenté, si j'avais été plus court; enfin, poussé par une certaine douceur amère et, le dirai-je, par une foule de démangeaisons, à faire un retour sur le souvenir de ce grand homme et à m'y complaire. Si notre siècle en a produit un autre et un pareil, il peut hardiment, et par l'éclat et par la gloire du nom, lutter avec tout ce que l'antiquité nous a offert.

Adieu!

15 des kalendes de juin 1482.

FIN DU CXLIXe ENTRETIEN.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLe ENTRETIEN
MOLIÈRE

I

Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux, ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.

Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du Médecin malgré lui ou de M. de Pourceaugnac; mais il prend l'œuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare, et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité. Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien, il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus que par la sienne.

II

Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les Précieuses ridicules ou en prose le Misanthrope, vous aurez toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il ait fait des milliers de vers faciles et agréables.

III

Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous les autres rapports, il est effacé par le comique français.

Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément plus parfait. La fantaisie écrit: Macbeth, Hamlet, le Roi Lear; le goût le plus pur écrit: le Misanthrope, Tartuffe, le Bourgeois gentilhomme, les Précieuses ridicules. Il n'y a pas une note fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but: seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections de l'esprit humain.

IV

Voyons d'abord comment la nature et la société avaient formé ces deux hommes d'élite presque contemporains, Shakespeare et Molière.

Shakespeare, d'une race ancienne, mais déchue, était fils d'un boucher de Stratford-sur-Avon. Son père le fit instruire. Il apprit le latin comme un homme qui devait plus tard écrire Brutus et la Mort de César. Mais il continuait néanmoins le métier de son père, et il est vraisemblable que ces scènes de carnage d'une boucherie anglaise inspirent quelquefois à l'enfant des exclamations tragiques adressées aux cadavres des taureaux et des moutons immolés par sa main. L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaietés triviales semblables à notre horrible fête du carnaval et à nos promenades ironiques du bœuf gras dans Paris, où le peuple jouit cruellement de l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.

Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de différence que dans la victime. Il prit le goût de la tragédie sur l'étal, l'instrument du meurtre était le même. Détournons les yeux.

V

Shakespeare s'éprit à dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la fille d'un fermier plus âgée que lui de quelques années. Le fermier vendait sans doute du bétail au père de Shakespeare. Sa fille était douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'époux se mit à braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint bientôt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le délit, il fut condamné à la prison, et se réfugia à Londres.

Sa première industrie fut de garder les chevaux des seigneurs à la porte des théâtres. Il y en avait huit à Londres. Celui de Black-Friars était particulièrement fréquenté par lord Southampton, qui devint le protecteur du jeune et pauvre étranger.

VI

Dans le même temps, Molière, à Paris, jouait la comédie dans une salle improvisée sous trois poutres de charpentes pourries et étayées; l'autre moitié de la salle était à jour et en ruine.

Shakespeare passa bientôt au grade de garçon aboyeur, appelant par leurs noms les spectateurs distingués. Il était beau, il avait le front élevé, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et profond. Il fréquentait les cabarets voisins de Black-Friars. On le remarquait surtout au cabaret de la Sirène, plein de beaux buveurs et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le même à qui la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les Espagnols en Amérique, et qui en rapporta le trésor inconnu de la pomme de terre.

Shakespeare devint peu à peu ainsi directeur du théâtre et chef d'une troupe de comédiens. Il travaillait surtout pour le salaire; il devint assez riche. Il conserva son amitié pour Stratford-sur-Avon, où son père était mort. Il y perdit sa femme, habituellement négligée, et se fit bâtir une belle maison. Il aima, dit-on, dans le voisinage d'Oxford, une belle et aimable femme, maîtresse de l'hôtel de la Couronne. Il en eut un fils, qui écrivait plus tard à lord Rochester: «Sachez ce qui fait honneur à ma mère: je suis le fils de Shakespeare.»

À partir de 1613, il ne quitta plus sa maison de Stratford, occupé de la culture de son jardin, et oubliant ses drames. Il y planta un mûrier fameux, qui fut mutilé depuis par le fanatisme de ses admirateurs; il y mourut à cinquante-deux ans, le 23 avril 1616.

Il ne fut pas heureux. «Mon nom, écrivait-il peu de temps avant sa mort, est diffamé, ma nature est avilie; ayez quelque pitié pour moi, pendant que je bois le vinaigre

Que d'hommes pourraient en dire autant!

La reine Elisabeth, qui se proclamait protectrice des arts et des lettres, ne fit aucune attention à lui; son pays l'oublia pendant près de deux siècles; sa grande gloire d'aujourd'hui ne fut qu'une lente réaction du temps.

VII

Molière eut une destinée à peu près égale. Nous allons en puiser les principaux faits, étudiés avec soin dans les notes d'un homme studieux et excellent que nous avons perdu il y a peu d'années, M. Aimé Martin, notre ami le plus intime et le plus dévoué.

Qu'un ami véritable est une douce chose!

La Fontaine.

Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis; mais jamais mon cœur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, no 15 de la rue des Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et mourir!—Repassons sa vie:

Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art, mais non une menace, chez lui; quand il se fendait en tierce ou en quarte, et qu'après avoir d'un coup d'œil infaillible ramassé le fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.

VIII

Quand Bonaparte, qu'Aimé Martin haïssait parce qu'il abusait trop du sabre et qu'il était plus Gaulois que Français, tomba, en 1814, pour retomber en 1815, il gémit sur le peuple tout en plaignant les soldats. Il n'y avait pas pour lui assez de philosophie dans la guerre; il ne l'aimait pas. La littérature était sa vocation.

IX

Il s'attacha comme secrétaire, à la fin du premier Empire, à un vieillard éminent qui s'était élevé, en 1790, au-dessus de tous les écrivains français de ce siècle par le sentiment: c'était Bernardin de Saint-Pierre, voyageur en Russie et aux Indes orientales. Né, élevé, grandi isolément dans une atmosphère supérieure au dix-huitième siècle, même à celle de Voltaire; dédaigneux et dédaigné par tous nos philosophes, excepté Jean-Jacques Rousseau; n'ayant de maître que la nature; méprisant nos controverses religieuses ou philosophiques, et qui était apparu tout à coup, comme une comète excentrique, Paul et Virginie à la main, homme bien supérieur à Chateaubriand, capable d'écrire mieux que le Génie du christianisme, le Génie du cœur humain.

X

Bernardin de Saint-Pierre était alors un beau vieillard semblable à Platon; ses cheveux blancs couronnés de roses, parfumés du souvenir de Paul et Virginie, rappelaient et écartaient à la fois les images de la vieillesse en annonçant l'éternité de la jeunesse. Il avait épousé mademoiselle Didot et en avait eu un fils appelé Paul. Il avait perdu cette première épouse par la mort; il n'avait renoncé ni au bonheur ni à l'amour. Quelque temps après, en visitant l'établissement de Saint-Ouen, il avait distingué mademoiselle de Pelleport, à peine en âge de correspondre à ses sentiments, et il s'était épris pour cette enfant d'une affection plus paternelle encore que conjugale. La jeune élève, sans guide dans la vie, sans fortune et sans gloire, s'était sentie flattée de trouver tous ces titres dans un seul homme. Devenir l'épouse de l'auteur de Paul et Virginie lui paraissait un don du ciel, supérieur à tous les dons de la terre. En se laissant aimer, elle avait aimé d'un attachement sévère et doux ce vieillard. Elle était elle-même d'une beauté candide et pure, comme le rêve d'un philosophe sur le berceau d'un enfant; la mélancolie de sa bouche et la fraîcheur de ses joues imprimaient les grâces de l'innocence sur le sérieux de ses pensées.

J'ai beaucoup connu, dans ma première jeunesse, une de ses tantes, chanoinesse, amie de ma mère, retirée à Lyon; quelque chose d'aventureux et d'héroïque dans sa physionomie révélait en elle je ne sais quel ressouvenir martial, empreint dans les races héroïques. Une de mes propres tantes la soutenait dans ses infortunes.

XI

L'union fut consolante pour le vieillard, douce pour la jeune fille. Elle lui servit de secrétaire intime; elle prit, avec lui, le goût de la haute littérature et de la philosophie naturelle. Elle l'inspira, elle l'aima, elle se fit sa fille. Quand on voyait le magnifique auteur de Paul et Virginie passer dans nos rues, et prêtant son bras à cette charmante enfant, on n'était point tenté de rire de ce contraste des âges; on respectait la félicité tardive de ce philosophe qui voulait aimer jusqu'à la mort; on sentait l'amour sous le dévouement de cette enivrante beauté. Cela continua ainsi jusqu'au moment suprême où la Providence sépara le maître et l'élève et fit tomber, chargé d'années, le vieux tronc à côté du fruit vert. On n'avait fait à Bernardin de Saint-Pierre qu'un reproche envieux et injuste: on l'accusait, lui, homme sans fortune, d'avoir sollicité avec trop d'anxiété des libraires, de l'Académie, du gouvernement, des ministres, les modestes tributs que l'État accordait à son génie indigène; mais on oublia qu'il n'avait aucun patrimoine que ce génie, qu'il avait à nourrir un enfant et une jeune épouse, qu'il sentait derrière lui, à peu de distance, la mort, épiant sa fin prochaine, les menacer d'un abandon éternel. C'est ainsi que les heureux d'ici-bas jugent et condamnent ce qu'ils ne savent pas. Tout était faux, ou calomnie cruelle, dans ces accusations contre ce beau et infortuné génie.

XII

Quand Bernardin de Saint-Pierre eut expiré sous les larmes de sa jeune femme, elle se retira quelque temps dans l'asile où elle avait abrité son enfance; mais le jeune homme qui avait servi volontairement d'élève et de secrétaire à son mari ne pouvait oublier le trésor de beauté, d'intelligence et de vertu, dont elle lui avait donné le spectacle et le chaste amour pendant qu'il fréquentait sa maison, du temps où il y entrait librement auprès d'elle pour travailler avec son mari. L'isolement de madame de Saint-Pierre était un intérêt et un attrait de plus. Ce souvenir revivait aussi dans le cœur de la jeune veuve; le malheur fut l'unique intermédiaire de ces deux amants. Après des obstacles vaincus par leur constance, ils s'unirent et furent heureux. Aimé Martin sentit, à partir de ce moment, que sa vie devait changer comme ses devoirs, et qu'il fallait vivre, penser, travailler pour deux. Il accomplit sa mission sévère, récompensé par le bonheur.

M. Lainé, le Cicéron et le Platon des premières années de la Restauration, le connut, le prit en estime et en affection, et le fit parvenir promptement aux honneurs de la questure de la Chambre. Il y trouvait dignité et aisance. Il envoyait à son vieux père, à la campagne, près de Lyon, les économies de son emploi et le salaire de son travail. Il écrivit, dans ses loisirs, des commentaires intéressants des livres de Bernardin de Saint-Pierre; le génie du maître survivait dans le disciple. Quant à sa femme, elle portait dans son regard et dans les traits de sa bouche tout le cœur à la fois si tendre et si sublime de son premier mari, et tout le bonheur qu'elle devait au second. C'était un couple virgilien qui faisait un plaisir antique à regarder.

XIII

Aimé Martin, après avoir relevé la fortune de cette jeune femme par l'édition des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procédé littéraire fort usité alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double succès; se livra à des travaux importants sur l'éducation des mères de famille, source de toute lumière dans le cœur; puis, à des éditions de nos grands écrivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin, il étudia Molière, et le commenta en six volumes; c'était la résurrection du classique, genre fort méprisé de la jeunesse de cette époque. Il replaça la statue du grand homme sur son piédestal, elle y est restée depuis, elle y restera toujours.

Il comprit l'unité de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions comprise depuis; il étudia Molière comme homme avant de nous le révéler comme écrivain. Tous les faux systèmes tombèrent devant lui; il ne déplaça pas l'intérêt de sa vie en nous formulant, comme on le fait aujourd'hui, un génie naissant sur un grand homme consommé arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'idées préconçues, comme si rien n'eût existé avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une lumière incréée jusque-là à la terre. Ce n'est pas ainsi que procèdent le génie et la nature. Non; Molière commença comme tout commence, comme Shakespeare lui-même, par balbutier, tâtonner, hésiter; puis il suivit laborieusement et pas à pas, tantôt heureux, tantôt malheureux dans sa conception, le goût de son siècle et l'ornière des événements de sa vie, jusqu'ici triomphe où la mort jalouse le prit et l'enleva pour l'immortalité. Voici sa carrière admirablement notée par Aimé Martin; on ne s'informait pas alors si un écrivain comme l'auteur de Macbeth, ou comme l'auteur du Tartuffe, était né dans la démocratie ou dans l'aristocratie; la gloire était neutre, le génie n'avait point de caste. Qu'on eût gardé des chevaux à la porte de New-Market, ou fait le lit du roi à Versailles, personne ne s'en humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mérite est comme le Nil, nul ne connaît sa source; il suffit qu'il coule et qu'il féconde; on boit ses eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est grand homme et c'est assez.

XIV

Molière n'était, en naissant, ni l'un ni l'autre; il n'y songeait pas. Il était né dans cette bonne bourgeoisie qui fut toujours la moelle de la France, à distance égale de l'ouvrier, démocrate par situation, ou gentilhomme oisif, par désœuvrement. Bonne place à l'entrée dans la vie, où l'on reçoit une éducation libérale, où l'on ne méprise personne, parce qu'on touche à tous, où l'on n'est dédaigné de personne, parce qu'on n'accepte pas le dédain. Il y avait de l'honneur dans cette famille. Le père de Molière s'appelait Poquelin; il était tapissier, valet de chambre du roi. La comédie, déjà populaire en Italie, naissait seulement en France; on s'occupa peu du jeune Molière.

À quatorze ans, il suivait seulement l'ornière banale des études de collége, grec et latin. À cette époque, son grand-père s'aperçut de son penchant pour la comédie, et le conduisit chez les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, troupe isolée et libre qui amusait Paris. «Avez-vous donc envie d'en faire un comédien? dit son père à son grand-père.—Plût à Dieu! répondit le vieillard, qu'il pût ressembler à Bellerose!» fameux acteur du temps. Molière se dégoûta de l'état de tapissier et s'engoua de celui de comédien. Son père l'envoya faire ses études aux Jésuites; il y resta cinq ans et s'éleva jusqu'à la philosophie.

XV

Le père de Molière vieillissait; il envoya son fils, en qualité d'apprenti tapissier, accompagner le roi dans un voyage de la cour à Narbonne. Au retour Molière devint avocat, et s'associa aussi à quelques bourgeois amateurs de Paris pour jouer la comédie; il y connut la Béjart, dont il devint amoureux. Elle avait été mariée avec M. de Modène, et en avait eu une fille, qu'elle élevait auprès d'elle et qui se prit d'une vive affection d'enfant pour Molière. Ce fut la source des malheurs du poëte, on l'accusa calomnieusement d'aimer dans cette enfant sa propre fille et plus tard de l'avoir épousée. Elle était née sept ans avant que Molière eût connu la mère.

XVI

Il suivit la Béjart à la cour du prince de Conti, en Languedoc. Il dirigeait sa troupe; il refusa, par amour pour la Béjart, l'emploi de secrétaire que lui offrait le prince, frappé de son talent. Rentré à Paris, il y adressa au roi un discours du haut de la scène, pour lui demander l'autorisation de jouer devant lui des divertissements scéniques. Le roi accorda cette permission, et y joignit le don du Petit-Bourbon, qu'occupe aujourd'hui la colonnade du Louvre, pour y représenter ces comédies italiennes qui amusaient le prince. Molière composa d'abord sur ce thème, imité de l'italien l'Étourdi et le Dépit amoureux, deux pièces de grands succès. Ces succès l'encouragèrent, et il écrivit les Précieuses ridicules, qui attirèrent une telle foule qu'on fut obligé d'en donner deux représentations le même jour. «Courage! Molière, s'écria du parterre une voix de vieillard enthousiasmé; voilà enfin la bonne comédie!» Le Cocu imaginaire suivit les Précieuses ridicules. Il eut le même succès: le cynisme et le comique s'y touchaient, l'un était de l'Aristophane, l'autre du Plaute. On sentit d'instinct dans les deux débuts l'hésitation d'un homme qui imite des théâtres étrangers et la confiance d'un homme qui croit en lui-même. Cependant les Précieuses ridicules, pièce satirique et personnelle, peignent des vices de salons propres à la nation française.

XVII

Don Garcia de Navarre échoua complétement, ainsi que le Prince jaloux. La verve comique y manquait, c'était de l'imagination plus que du ridicule; le Français ne l'aime pas. L'École des maris le releva; les Fâcheux réussirent, l'envie se déchaîna contre lui. Il fut applaudi, mais injurié. «Il est inégal!» murmura-t-on. Il était inégal comme le génie; le génie est capricieux comme l'inspiration. Ses farces renouvelées qu'il avait fait représenter dans ses courses en province devenaient des comédies à Paris. L'École des femmes n'eut pour ennemies que celles dont il médisait en riant. Louis XIV lui fit une pension de mille francs pour l'attacher à la cour. Cette somme, équivalant à trois mille d'aujourd'hui, était surtout un honneur qui signifiait la protection assurée du roi.

Ses malheurs commencèrent avec sa fortune.

On a vu qu'il avait aimé de bonne heure la Béjart, avec laquelle il partageait les soucis et les bénéfices de la direction du théâtre. Cette femme avait une fille de quatorze ou quinze ans, qui regardait Molière comme son père, et qui l'appelait son mari depuis son enfance. Molière conçut pour elle l'affection d'un père, mais aussi la passion d'un mari. Cette passion, partagée un moment par la fille de la Béjart, les rendit tous les trois insensés. «Molière avait passé, dit son commentateur, des badinages qu'on se permet avec un enfant à l'amour le plus violent qu'on a pour une maîtresse; mais il savait que la mère avait d'autres vues, qu'il aurait de la peine à déranger. C'était une femme altière et peu raisonnable lorsqu'on n'adhérait pas à ses sentiments; elle aimait mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi, il aurait tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avait d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans rien dire à cette femme; mais comme elle l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois: c'eût été risquer un éclat qu'il voulait éviter sur toute chose, d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnait de quelque dessein sur sa fille, le menaçait souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensait à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'accommodait point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentait continuellement et qui lui faisait essuyer tous les désagréments qu'elle pouvait inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller jeter dans l'appartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien s'apaiser; il n'y avait point de remède, et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille était d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme[20]. Celle-ci ne fut pas plutôt madame de Molière, qu'elle crut être au rang d'une duchesse, et elle ne se fut pas donnée en spectacle à la comédie, que le courtisan désoccupé lui en conta. Il est bien difficile à une comédienne, belle et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse l'attaquer. Qu'une comédienne rende à un grand seigneur les devoirs qui lui sont dus, il n'y a point de miséricorde, c'est son amant. Molière s'imagina que toute la cour, toute la ville en voulaient à son épouse. Elle négligea de l'en désabuser; au contraire, les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait, pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter sa jalousie. Il avait beau représenter à sa femme la manière dont elle devait se conduire pour passer heureusement la vie ensemble, elle ne profitait point de ses leçons, qui lui paraissaient trop sévères pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideur et de dissensions domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.[21]

XVIII

On conçoit les infortunes d'un homme trop sensible, tiraillé entre le remords de son ingratitude pour la mère et son amour délirant pour la fille. Cette crise dura un an, et ne tarda pas à être punie par la passion de sa jeune femme pour le comte de Guiche. Molière la subit et s'y résigna sans cesser d'adorer l'infidèle. Il ne s'en servait que comme d'une distraction, mais son génie éteint dans ses larmes se retrouvait tout entier dans ses pièces. Il n'en montrait pas moins pour s'assurer des acteurs. On le voit dans les soins qu'il prit du jeune Baron, enfant de douze ans, amené à Paris par la Raisin. La Raisin était une belle veuve qui jouait des espèces de farces au coin de la rue Guénégaud. Elle était suivie d'un officier éperdûment amoureux d'elle et qui lui mangeait son bien tout en l'adorant. Elle avait découvert à Villejuif, près de Paris, le jeune Baron, enfant prodige, qui jouait en maître sur son théâtre. Molière le découvrit et voulut se l'attacher.

Le petit Baron était en pension à Villejuif; un oncle et une tante, ses tuteurs, avaient déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui avait laissé; et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils commençaient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivaient un procès en son nom: leur avocat, qui se nommait Margane, aimait beaucoup à faire de méchants vers; une pièce de sa façon, intitulée la Nymphe dodue, qui courait parmi le peuple, faisait assez connaître la mauvaise disposition qu'il avait pour la poésie. Il demanda un jour à l'oncle et à la tante de Baron ce qu'ils voulaient faire de leur pupille. «Nous ne le savons point, dirent-ils; son inclination ne paraît pas encore: cependant il récite continuellement des vers.—Eh bien! répondit l'avocat, que ne le mettez-vous dans cette petite troupe de Monsieur le Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parents saisirent ce conseil, plus par envie de se défaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avait apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la troupe de la Raisin (car son mari était mort alors). Cette femme fut ravie de trouver un enfant qui était capable de remplir tout ce que l'on souhaiterait de lui; et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement, qu'elle y avait été fortement incitée par un fameux médecin qui était de Troyes, et qui, s'intéressant à l'établissement de cette veuve, jugeait que le petit Baron pouvait y contribuer, étant fils d'une des meilleures comédiennes qui aient jamais été.

Le petit Baron parut sur le théâtre de la Raisin avec tant d'applaudissements, qu'on fut le voir jouer avec plus d'empressement que l'on n'en avait eu à chercher l'épinette. Il était surprenant qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le faisait.

La Raisin s'était établie, après la foire, proche du vieux hôtel de Guénégaud; et elle ne quitta point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui serait pas moins favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle, elle mangea ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme de M. le prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimait à la fureur, et qui la suivait partout; de sorte qu'en très-peu de temps sa troupe fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits comédiens et son Olivier.

Cette femme, n'ayant aucune ressource, et connaissant l'humeur bienfaisante de Molière, alla le prier de lui prêter son théâtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espérait de faire dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui accorder ce qu'elle lui demandait. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'était promis; mais ceux qui avaient entendu le petit Baron en parlèrent si avantageusement que, le second jour qu'il parut sur le théâtre, le lieu était si rempli que la Raisin fit plus de mille écus.

Molière, qui était incommodé, n'avait pu voir le petit Baron les deux premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit porter au Palais-Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il était. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne n'en avaient manqué aucune, et ils n'étaient pas moins surpris du jeune acteur que l'était le public, surtout la Duparc, qui le prit tout d'un coup en amitié, et qui bien sérieusement avait fait de grands préparatifs pour lui donner à souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne savait auquel entendre pour recevoir les caresses qu'on lui faisait, promit à cette comédienne qu'il irait chez elle; mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de venir souper avec lui. C'était un maître et un oracle quand il parlait: et ces comédiens avaient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il était retenu; et la Duparc n'avait garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardaient tous ce bon accueil comme la fortune de Baron, qui ne fut pas plutôt arrivé chez Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son tailleur pour le faire habiller (car il était en très-mauvais état), et il recommanda au tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le lendemain matin. Molière interrogeait et observait continuellement le jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus le temps de connaître ses sentiments par la conversation, afin de placer plus sûrement le bien qu'il lui voulait faire.

XIX

Le lendemain matin, le tailleur exact apporta, sur les neuf à dix heures, au petit Baron, un équipage tout complet. Il fut tout étonné et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le tailleur lui dit qu'il fallait descendre dans l'appartement de Molière pour le remercier. «C'est bien mon intention, répondit le petit homme; mais je ne crois pas qu'il soit encore levé.» Le tailleur l'ayant assuré du contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnaissance à Molière, qui en fut très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait accommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dépenser à ses plaisirs. Tout cela était un rêve pour un enfant de douze ans, qui était depuis longtemps entre les mains de gens durs, avec lesquels il avait souffert; et il était dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avait pour le théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière; il s'applaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui paraissait avoir toutes les qualités nécessaires pour profiter du soin qu'il voulait prendre de lui; il n'avait garde d'ailleurs, à le prendre du côté du bon esprit, de manquer une occasion si favorable d'assurer sa troupe en y faisant entrer le petit Baron.

Molière lui demanda ce que sincèrement il souhaiterait le plus alors. «D'être avec vous le reste de mes jours, lui répondit Baron, pour vous marquer ma vive reconnaissance de toutes les bontés que vous avez pour moi.—Eh bien! lui dit Molière, c'est une chose faite; le roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la troupe où vous êtes.» Molière, qui s'était levé dès quatre heures du matin, avait été à Saint-Germain supplier Sa Majesté de lui accorder cette grâce; et l'ordre avait été expédié sur-le-champ.

La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur: animée par son Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendait son acteur, elle allait lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et elle se jeta aux pieds de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son acteur, et lui exposant la misère où elle allait être réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenait. «Comment voulez-vous que je fasse? lui dit-il, le roi veut que je le retire de votre troupe: voilà son ordre.» La Raisin, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, pria Molière de lui accorder du moins que le petit Baron jouât encore trois jours dans sa troupe. «Non-seulement trois, répondit Molière, mais huit, à condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le ferai toujours accompagner par un homme qui le ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme et Olivier ne séduisissent l'esprit du jeune homme, pour le faire retourner avec eux. Il fallait bien que la Raisin en passât par là; mais ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire un établissement près de l'hôtel de Bourgogne, mais dont le détail et le succès ne regardent plus mon sujet.

Molière, qui aimait les bonnes mœurs, n'eut pas moins d'attention à former celles de Baron que s'il eût été son propre fils: il cultiva avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avait pour la déclamation. Le public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection il l'a élevé: mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous ait fait voir qu'il a su profiter des leçons d'un si grand maître. Qui, depuis sa mort, a tenu plus sûrement le théâtre comique que Baron?

Le roi se plaisait tellement aux divertissements fréquents que la troupe de Molière lui donnait, qu'au mois d'août 1665, Sa Majesté jugea à propos de la fixer tout à fait à son service, en lui donnant une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de troupe du roi, qu'elle a toujours conservé depuis; et elle était de toutes les fêtes qui se faisaient partout où était Sa Majesté.

Le roi accorda alors une pension de sept mille francs à sa troupe et le titre de comédiens du roi.