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Cours familier de Littérature - Volume 26 cover

Cours familier de Littérature - Volume 26

Chapter 104: VI
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About This Book

A series of critical reflections compares two major dramatists by examining their humble artisan origins, early work in rough theatrical conditions, and gradual ascent to prominence. The essay contrasts national temperaments and artistic modes—measured comedy versus expansive natural drama—while describing period staging, audience behavior, and the material realities that shaped plays. Drawing on contemporary and later critics, it considers themes of genius, nature, and the mingling of the comic and the tragic, and it traces how reception and revival transformed reputations. The piece combines historical anecdote, close reading, and cultural observation to map influences on dramatic creation and performance.

Michel-Ange était à Florence, en 1533, travaillant aux monuments des Médicis, pendant que l'État gémissait sous la tyrannie de l'abominable duc Alexandre, bâtard de Laurent, duc d'Urbin. Les vers qui suivent font allusion à cette condition de l'illustre république florentine. Ils sont restés inédits jusqu'en 1860.

La femme à qui le poëte s'adresse est la Liberté de Florence. Les amants de cette femme sont les citoyens de l'État.

La Liberté leur répond dans la seconde strophe. Il faut observer que le duc Alexandre, dont son cousin Lorenzo di Pier Francesco dei Médicis, délivra le monde, vivait au milieu de continuelles terreurs.

Voici les vers:

I

Per molti, Donna, auzi
Per mille amanti
Creata fosti, ed'angelica forma:
Or, par che in ciel si dorma,
Che un sol s'appropria quel
Ch'è doto a tutti.
Ritorma à'nostri pianti
Il sol degli occhi tuoi,
Dre par che schivi
Chi, per perdesto, in tal
Miseria è nato.

II

Deh, non turbate i vostri
Pensier santi:
Che chi di me par chevi
Spoglio privi,
Pel gran timor non gode
Il gran peccato.
Che degli amanti è men
Felicestato
Que l'ove gran voglia gran
Conia ingombra
Che una miseria di spesanza piona.

Ce sont les plus beaux vers de l'époque. En voici une faible traduction:

Florence à la Liberté:

«Ô femme, tu fus créée pour mille amants, dans la perfection de tes formes angéliques. On dirait aujourd'hui que dans le ciel la justice s'est endormie, puisqu'un seul s'approprie ce qui fut donné à tous. Rends à nos yeux baignés de larmes le soleil de tes regards, qui semble dédaigner le spectacle de notre misérable chute!»

La Liberté répond:

«Ah! ne troublez point la sérénité de vos saintes pensées! Celui qui semble vous éloigner et vous priver de moi perd par sa grande terreur la jouissance de son grand crime. L'état heureux des amants n'est pas celui où la jouissance amène la satiété: c'est une souffrance misérable, mais remplie d'espérance.»

Reprenons:

Celles des poésies de Michel-Ange qui chantent ce premier amour ont un accent de jeunesse et d'espérance vague qui les distinguent seules des vers inspirés par Vittoria Colonna dans une époque plus mûre de sa vie. Celles-là ont, pour ainsi dire, le découragement mélancolique d'ici-bas et la sainteté des hymnes chantés dans le sanctuaire de la vie à la lueur des cierges du soir. Nous n'en citerons que quelques fragments. Ce ne sont pas les œuvres, c'est la bouche que le lecteur veut connaître dans le grand artiste.

L'amant, le poëte et le statuaire se révèlent ensemble dans le troisième de ces sonnets de Michel-Ange. Nous essayons de le traduire.

XVII

«L'attrait de ce beau visage me soulève vers les cieux, car aucun autre charme de la terre ne délecte ma vue, et, grâce à cette beauté, je monte encore vivant parmi les esprits célestes, faveur qui fut accordée ici-bas à si peu de mortels!

«L'œuvre divine en elle manifeste tellement l'ouvrier, qu'elle me ravit à lui par des impressions aussi divines, et que j'y puise intarissablement mes idées, mes inspirations, mes œuvres, mes paroles, dans le feu dont je brûle pour l'angélique modèle!

«Si je ne puis détacher mes regards de ses yeux, c'est qu'en eux seuls je découvre ma vraie lumière, la lumière qui m'éclaire la route vers mon Dieu.

«Et si je me consume délicieusement dans leur clarté, c'est que je sens se refléter dans ma propre glace cette joie inextinguible qui dilate éternellement dans le ciel le cœur de ceux qui jouissent de l'éternelle beauté!»

XVIII

Et ailleurs, vraisemblablement pour Louise de Médicis, quand il ébauchait son buste perdu:

«Comment se fait-il, ô femme! qu'une image vivante, sculptée par le ciseau dans une pierre fruste et alpestre des montagnes, survive à celui dont elle fut l'ouvrage et qui dure lui-même si peu de jours?

«L'effet donc l'emporte ici-bas sur la cause et la nature est vaincue par l'art! Je le sais, moi l'ami et le confident de la sublime sculpture; moi qui vois chaque jour le temps m'échapper et tromper ma confiance en lui!

«Peut-être au moins puis-je, ô mon amour! nous donner à tous deux une longue vie, soit sur la toile, soit dans ce bloc, en y gravant notre âme et nos traits?

«En sorte que mille ans après notre départ d'ici-bas, on comprenne combien tu fus belle et combien je t'aimai, et combien la nature rendait impossible de ne pas t'aimer!»


La mort de Vittoria Colonna devint le texte habituel de ses derniers chants:

«Quand celle vers qui volaient tous et tant de mes soupirs fut, par la volonté divine, enlevée de la terre au firmament, la nature, qui ne s'admira jamais dans un si beau visage, parut attristée, et tous ceux qui l'avaient vue restèrent dans les larmes!

«Ô destinée cruelle de toutes mes aspirations trompées! ô espérances déçues! ô âme délivrée de ton enveloppe, où es-tu maintenant? La terre a recueilli ton beau corps et le ciel tes saintes pensées!...

............................

Son vingt-deuxième sonnet sur le Dante prouve que son culte pour le génie égalait son culte pour la beauté, ou plutôt, comme on le voit dans son adoration pour Vittoria Colonna, que le génie et la beauté n'étaient pour lui qu'un seul culte.

Sonnet XXII, sur Dante.

«Ce qu'il y aurait à dire de lui ne pourra jamais être dit, car son génie s'alluma à des sphères trop hautes pour les mortels; il est plus aisé de flétrir ce vil peuple qui l'outragea que de s'élever jusqu'à l'éloge d'un tel poëte!

«Il descendit dans les royaumes du péché pour nous faire la leçon de nos fautes; puis il nous releva jusqu'à Dieu lui-même; le ciel ne refusa pas d'ouvrir ses portes à celui à qui sa patrie refusa d'ouvrir les siennes!

«Ingrate patrie, qui, en faisant son malheur, fais ta propre honte et qui montres ainsi une fois de plus que c'est aux plus parfaits et aux plus forts que sont réservées les plus glorieuses misères!

«Que son exemple serve pour mille, puisqu'il n'y eut jamais d'exil aussi indigne que son exil, comme il n'y eut jamais sur la terre un plus grand proscrit que lui!»

On voit que Michel-Ange sculptait de la plume comme du ciseau, et que son âme se construisait à elle-même des statues aussi mâles que son buste de Brutus.

Dans le sonnet suivant, il revient à son amour et à son deuil, et il défie le sort de ruiner davantage ses espérances, dans une image digne des prophètes:

«Que peut la scie ou le ver contre le chêne réduit déjà en cendres? s'écrie-t-il. Et n'est-ce pas une trop grande infamie à toi, ô destinée, de t'acharner sur celui qui a déjà perdu le souffle et la vie!»

Une dernière invocation à l'Amour par le souvenir, dans le vingt-quatrième sonnet, se tourne en piété, cet amour impérissable que la mort rapproche de sa possession éternelle:

«Ramène-moi au temps heureux, Amour! rends-moi le visage angélique dont la disparition a enlevé ta grâce et sa puissance à toute la nature.

«Et rends-moi cette ardeur à voler sur ses traces, à mes pas maintenant si seuls et si appesantis par le poids des années. Rends-moi ces torrents de larmes et ces foyers de flamme dans mon sein, si tu veux que je puisse pleurer et briller encore.

«Et s'il est vrai que tu ne vives que des sanglots à la fois doux et amers des mortels, que peux-tu attendre désormais d'un cœur stérilisé par la vieillesse? Il est temps que mon âme, arrivée au bord de l'autre rivage, saigne des blessures d'un autre amour et se consume d'un feu plus éternel.»

Le vieillard, toujours entier de génie à quatre-vingt-dix ans, restait comme un débris vénéré des règnes des quatre Médicis à Florence et de sept règnes de pontifes à Rome, comme pour surveiller la construction de l'édifice de Saint-Pierre, qu'il était seul capable parmi les hommes d'avoir conçu et de voir finir. Ses lettres à son ami Giorgio Vasari, à ce déclin de ses années, prouvent qu'il vivait seul à Rome dans la seule famille de ses disciples et de ses ouvriers. Par les conseils de Vasari, Cosme de Médicis écrivit au pape de veiller à ce que les dessins, les modèles, les ébauches, les reliques sans prix de la main de ce grand artiste fussent conservés à sa famille et au monde, dans le cas où des étrangers, à cause de son grand âge, tenteraient de dilapider ces trésors dans ses derniers jours ou après sa mort. Mais Michel-Ange lui-même, sentant venir son heure, écrivit à son neveu de prédilection, Lionardo Buonarroti, fils d'un de ses frères, de venir à Rome au commencement du carême, parce qu'il était temps de se dire adieu. À peine cette lettre était-elle écrite, qu'il fut saisi en effet d'une fièvre lente qui l'éteignit doucement, comme une lampe de nuit qui s'éteint dans le soleil levant. Il fit approcher son confesseur, son médecin, ses élèves favoris, et leur dicta en trois lignes son testament: «Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre, mon bien à mes proches. Souvenez-vous, ajouta-t-il, au moment de mon agonie, de me rappeler les souffrances du Crucifié, afin de m'encourager par ce souvenir à ce passage!» Il n'eut pas besoin d'être soutenu par ses amis, il expira sans effort et comme on s'endort, le 17 février 1564, au coucher du soleil.

Florence et Rome se disputèrent ses funérailles. La patrie l'emporta: son corps, dérobé secrètement par les soins de son neveu, et transporté hors des murs dans un char couvert, de peur d'éveiller l'attention des Romains et d'exciter une sédition dans la ville, fut conduit à Florence. Le récit des honneurs qu'on y rendit à ses cendres atteste à quel degré le culte des arts de l'esprit et de la main fanatisait les princes et le peuple à cette époque de renaissance et de réaction contre la barbare ignorance du moyen âge. La sépulture de Michel-Ange à Florence égala en pompe, en foule, en solennité, un triomphe romain au Capitole. On dressa son catafalque et on déposa son corps sous ce dôme de San Lorenzo, au milieu de ces statues du Jour et de la Nuit, du Crépuscule et de l'Aurore, ses plus divines conceptions. Après cette halte de quelques mois dans sa gloire, les Florentins, trouvant point de temple assez vaste pour cette mémoire, lui élevèrent un sépulcre dans l'église de Santa Croce, avenue couverte des tombeaux des grands Toscans dont il est le plus grand. Son ami Giorgio Vasari y sculpta et y posa son buste. On y cherche les traits du Phidias chrétien, on n'y voit qu'un front proéminent creusé de rides transversales, des yeux encaissés dans des orbites osseuses, qui avaient, dit-on, les couleurs changeantes selon la pensée, des tempes profondément creusées par la vieillesse, des pommettes saillantes, des lèvres minces et fortement fermées, une barbe rare et courte, divisée sur le menton en deux bouquets, comme celle du bouc, un cou fortement noué à des épaules lourdes, l'altitude plus paysanesque que noble: en tout, point de beauté, mais une puissance plus robuste que nature, telle était l'enveloppe de cette âme, qui contenait, comme Socrate, la suprême beauté. La nature, qui se complaît plus souvent dans les analogies entre l'âme et la forme, se complaît aussi quelquefois dans les contrastes; mystérieuse en tout, adorable en tout; cependant le physionomiste qui déchiffre avec intelligence l'hiéroglyphe de la figure humaine, peut facilement ici percer le mystère. L'homme de génie purement littéraire, qui n'a pour œuvre que de sentir, de penser et de reproduire ses sentiments et ses pensées par la parole, peut concentrer toute sa force intellectuelle dans le siége inconnu de l'intelligence, et n'offrir aux yeux, sur son visage, que le miroir lucide et presque immatériel de sa pensée, la force de son âme est souvent attestée par la délicatesse et par l'immatérialité de son corps, la matière n'est qu'un poids pour lui; plus son intelligence s'en affranchit, plus elle est intellectuelle. Mais l'artiste qui manie le bloc et qui taille le marbre participe à la fois de l'esprit et de la matière, du poëte et de l'artisan; Dieu lui donne dans sa structure et dans son visage quelque chose de la masse et de l'aplomb de ses blocs; et cette force que le philosophe ou le poëte n'ont besoin d'avoir que dans les organes de la pensée, le statuaire doit l'avoir répartie dans tous les membres, depuis le front qui conçoit jusqu'au bras qui soulève et jusqu'à la main qui taille le marbre.

C'est sans doute dans les deux bustes de Socrate et de Michel-Ange qu'on trouve l'explication de leur rusticité de formes: manœuvres sublimes au bras de fer, pour faire jaillir de la matière rebelle l'impalpable et immatérielle beauté!

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CLV.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CLVIe ENTRETIEN
MARIE STUART
(REINE D'ÉCOSSE)

I

Si un autre Homère devait renaître parmi les hommes, et si le poëte cherchait une autre Hélène pour en faire le sujet d'une épopée moderne de guerre ou de religion et d'amour, il ne pourrait la retrouver que dans Marie Stuart. La plus belle, la plus faible, la plus entraînante et la plus entraînée des femmes; créant sans cesse, par une irrésistible attraction autour d'elle, un tourbillon d'amour, d'ambition, de jalousie, où chacun de ses amants est tour à tour le motif, l'instrument, la victime d'un crime; passant, comme l'Hélène grecque, des bras d'un époux assassiné dans les bras d'un époux assassin; semant la guerre intestine, la guerre religieuse, la guerre étrangère sous tous ses pas et finissant par mourir en sainte, après avoir vécu en Clytemnestre; puis laissant une mémoire indécise, également défigurée par les deux partis: protestants et catholiques, les uns intéressés à tout flétrir, les autres à tout absoudre, comme si ces mêmes factions qui se l'arrachaient pendant sa vie devaient encore se l'arracher après sa mort! Voilà Marie Stuart.

Ce qu'un nouvel Homère n'a pas fait dans un poëme, un historien pathétique, éclairé des recherches d'autres historiens érudits, M. Dargaud l'a fait dans son Histoire de la reine d'Écosse. C'est sur les documents prodigieusement intéressants de M. Dargaud, mais dans un esprit souvent contraire, que nous allons recomposer nous-même cette figure, rapide ébauche d'un grand tableau.

II

Marie Stuart était la fille unique de Jacques V, roi d'Écosse, et de Marie de Lorraine, fille d'un duc de Guise. Elle était née en Écosse, le 8 décembre 1542. Son père était un de ces caractères aventureux, romanesques, galants, poétiques, qui laissent des traditions populaires de bravoure et de licence, dans l'imagination de leur pays, tels que François Ier et Henri IV, de France. Sa mère avait le génie grave, ambitieux et sectaire de ces princes de la maison de Guise, véritables Machabées des papes et du catholicisme de ce côté des Alpes.

Jacques V mourut jeune, en prophétisant à sa fille au berceau une destinée funeste. Cette prophétie était trop motivée par le sort d'une enfant livrée, pendant une longue minorité, aux dissensions d'un petit royaume, déchiré par les factions des grands seigneurs et du clergé, et convoité par un voisin aussi puissant que l'Angleterre. Le protestantisme et le catholicisme commençaient à ajouter à ces divisions le fanatisme des deux religions en présence. Le roi mourant avait, après de longues hésitations, adopté le parti catholique et proscrit le parti puritain. M. Dargaud voit, dans cette politique de Jacques V, la cause de la ruine de l'Écosse et des malheurs de Marie Stuart. Au premier regard, nous aurions été tenté de penser comme lui; mais, en regardant de plus près et en considérant, en politique, la situation générale de l'Europe, et la situation particulière de l'Écosse en ce moment, nous sommes resté convaincu que le parti catholique, adopté par le roi, était le seul parti de salut pour l'Écosse, si l'Écosse avait pu être sauvée. Ce ne fut pas le catholicisme de Marie Stuart qui perdit l'Écosse, ce furent sa jeunesse, sa légèreté, ses amours et ses crimes.

III

Où était, en effet, le vrai et permanent danger de l'Écosse? Il était dans le voisinage, dans l'ambition et dans la puissance de l'Angleterre. L'Écosse, une fois protestante, comme l'était, depuis Henri VIII, l'Angleterre, un des grands obstacles à l'absorption de l'Écosse par l'Angleterre disparaissait avec la différence de religion; le catholicisme était une partie du patriotisme écossais; l'y tuer dans les esprits, c'était tuer la patrie dans le cœur du peuple.

De plus, l'Écosse, sans cesse menacée de domination ou d'envahissement par l'Angleterre, avait besoin de puissantes alliances étrangères, en Europe, pour l'aider à conserver son indépendance et pour lui fournir l'appui moral et l'appui matériel nécessaires pour contre-balancer l'or et les armes des Anglais. Quelles étaient ces alliances sur le continent? La France, l'Italie, le pape, l'Espagne; elle ne vivait que de ces patronages imposants; là étaient ses parentés, ses vaisseaux, son or, sa diplomatie, ses armées auxiliaires. Or, toutes ces puissances, l'Italie, l'Espagne, la France, la maison d'Autriche, la maison de Lorraine avaient adopté avec fanatisme la cause du catholicisme contre les nouveautés. L'inquisition régnait à Madrid, la Saint-Barthélemy couvait en France; les Guise, oncles de Marie-Stuart, étaient le nœud de la Ligue qui allait proscrire Henri IV du trône pour soupçon d'hérésie. La communauté de religion pouvait donc seule coïntéresser les papes, l'Italie, l'Autriche, la France, la Lorraine à maintenir à main armée l'indépendance de l'Écosse. Le jour où elle cessait de faire partie du grand système catholique constitué sur le continent, elle tombait à la mer, elle n'avait plus pour alliée que son ennemie mortelle et naturelle, l'Angleterre. Nous ne parlons pas religion; mais, sous le rapport politique, pour Jacques V, s'allier au protestantisme, c'était s'allier à la mort. Le reproche de M. Dargaud à ce roi mourant nous paraît donc une erreur d'homme d'État, expliqué par une préoccupation qui est aussi la nôtre pour la liberté religieuse. Mais la liberté religieuse alors en Écosse n'était ni dans un camp ni dans l'autre. On tuait des deux côtés avec une égale férocité, et Knox, le bourreau des catholiques, n'était pas moins intolérant que le cardinal Beatoun, le proscripteur des puritains. Les rois n'avaient que le choix du sang, mais les fanatiques des deux communions leur demandaient de le répandre. La question était donc purement, pour eux, diplomatique. Nous croyons qu'en confiant sa fille à l'Europe catholique, Jacques V agissait en père et en roi prévoyant. Si la fortune trompa sa politique et sa tendresse, ce fut la faute de l'héritier et non la faute du testament.

IV

Sa veuve, Marie de Lorraine, privée de la régence par la jalousie des grands du royaume, la reconquit par son habileté et laissa gouverner, sous elle, des cardinaux, ministres habituels des trônes à cette époque. Sa fille lui était demandée par toutes les cours, non-seulement à cause de sa renommée précoce de génie et de beauté, mais surtout pour acquérir par un mariage avec elle un titre à la couronne d'Écosse, adjonction vivement convoitée à d'autres couronnes. Après un voyage en Lorraine et en France pour visiter les Guise, ses oncles, la reine se décida, par leur conseil, à fiancer sa fille au dauphin, fils de Henri II. Diane de Poitiers, l'Aspasie de ce siècle, gouvernait depuis vingt ans Henri II par l'amour qu'elle avait pour lui autant que par l'amour qu'il avait pour elle. On ne sait, en effet, lequel du roi ou de la maîtresse était le plus possédé ou le plus possédant des deux, tant ce sortilége de la passion d'un roi jeune pour une femme de cinquante ans était le miracle de la tendresse. Les Guise cultivaient Diane de Poitiers pour dominer le règne.

La reine d'Écosse, par leur conseil, laissa sa fille enfant au château de Saint-Germain, sous leur protection, pour y grandir dans l'air de la France, sur laquelle elle était destinée à régner un jour. «Votre fille est crûe et croît tous les jours en bonté, beauté et vertus, écrit le cardinal de Lorraine, son oncle, à la reine d'Écosse, après son retour d'Édimbourg; le roi passe bien son temps à deviser avec elle. Elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une femme de vingt-cinq ans.» L'éducation toute lettrée et tout italienne de la jeune Écossaise achevait, en effet, tout ce qu'avait en elle ébauché une riche nature. Le français, l'italien, le grec, le latin, l'histoire, la théologie, la poésie, la musique, la danse se partageaient, sous les plus savants maîtres et sous les plus grands artistes, ses études. Dans cette cour raffinée et voluptueuse des Valois, gouvernée par une favorite, on l'élevait plutôt en courtisane accomplie qu'en reine future. On semblait moins préparer au dauphin une épouse qu'une maîtresse. Les Valois étaient les Médicis de la France.

V

Les poëtes de la cour commençaient de célébrer dans leurs vers les merveilles de sa figure et les trésors de son esprit:

En votre esprit le ciel s'est surmonté;
Nature et art ont en votre beauté
Mis tout le beau dont la beauté s'assemble,

écrit du Bellay, le Pétrarque du temps; Ronsard, qui en était le Virgile, trouve, toutes les fois qu'il en parle, des images, des suavités et des finesses d'accent qui prouvent que la louange venait de l'amour et que son cœur séduisait son génie. Marie était évidemment la Béatrix de ce grand poëte:

Au milieu du printemps entre les liz naquit
Son corps qui de blancheur les liz mesmes vainquit,
Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes;
Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
Et les Grâces, qui sont les trois filles des cieux,
De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.

«Notre petite reinette écossaise, disait Catherine de Médicis elle-même, qui la voyait avec ombrage, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les têtes françaises!»

L'enfant n'aimait pas non plus la reine italienne, elle l'appelait, dans son mépris enfantin pour la maison roturière des Médicis, cette marchande florentine. Ses prédilections étaient toutes pour Diane de Poitiers, qui sentait s'élever en elle une fille ou une émule future de beauté et d'empire. Diane chérissait de plus dans la jeune Écossaise une rivale ou une victime échappée à cette reine Elisabeth d'Angleterre qu'elle détestait. Ou retrouve les traces de cette aversion dans une lettre curieuse de Diane de Poitiers communiquée en autographe à l'historien de Marie-Stuart que nous suivons:

«À madame ma bonne amie madame de Montaigu.

«Madame ma bonne amie, on me vient de donner la relation de la pauvre jeune reine Jeanne Cray, décapitée à dix-sept ans, et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pèse et se tourne à mal contre vous? Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc de belles paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre presence être sûre. Sur quoi, remettant à ce moment de vous embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le désir de

«Votre affectionnée à vous aimer et servir.

«Diane.»

Cette lettre, cette pitié, et cette magnifique expression trouvée: «on diroit que les précipices sont en haut», prouvent que le sortilége de Diane était dans son génie et dans son cœur autant que dans sa fabuleuse beauté.

La mort soudaine de Henri II, tué dans un tournoi par Montgomery, relégua Diane dans le château solitaire d'Anet, où elle avait préparé sa retraite et où elle vieillit dans les larmes. La jeune Marie d'Écosse fut couronnée avec son mari François II. C'était un enfant par l'esprit et par la faiblesse plus encore que par l'âge. Les Guise, oncles de Marie Stuart, recueillirent ce qu'ils avaient semé en conseillant ce mariage: ils régnèrent par leur nièce sur son mari, et par le roi sur la France. Ils eurent la témérité d'afficher hautement la prétention de la France à l'hérédité de la couronne d'Écosse, en confondant les armoiries des deux nations sur les écussons de la jeune reine. Ils signalèrent leur attachement à la cause du pape par le meurtre du calviniste Anne Dubourg, confesseur héroïque de la foi nouvelle. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt!» s'écria Anne Dubourg à l'aspect de la potence et en méprisant ses bourreaux. Marie Stuart, déjà d'un sang fanatique par sa mère, prit dans ces supplices infligés par ses oncles aux hérétiques l'âpre superstition des presbytériens.

Ce règne ne fut que de onze mois. La France perdait un fantôme de roi plus qu'un maître. À peine lui fit-elle des obsèques royales. Marie seule le pleura sincèrement, comme un compagnon doux et complaisant de son adolescence plus que comme un époux. Les vers de sa main qu'elle composa dans les premiers mois de son deuil n'exagèrent ni n'atténuent le sentiment de sa douleur. Ils sont doux, tristes et tièdes, comme une première mélancolie de l'âme, avant l'âge des désespoirs passionnés:

Ce qui m'estoit plaisant
Ores m'est peine dure;
Le jour le plus luisant
M'est nuit noire et obscure,

..........

Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée,
Soit sur l'aube du jour
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d'un absent.

..........

Si je suis en repos,
Sommeillant sur ma couche,
L'oy qui me tient propos,
Je le sens qui me touche.
En labeur et requoy,
Toujours est près de moy.

..........

C'est dans un couvent de Reims, où elle s'était retirée auprès de sa tante l'abbesse Renée de Lorraine, qu'elle se plaignait si doucement non du trône, mais de l'amour perdu. Elle y apprit bientôt après la mort de la reine d'Écosse, sa mère. Un nouveau trône l'attendait à Édimbourg, elle se prépara à ce départ.

Ah! s'écrie son poëte et son adorateur, le grand Ronsard, en apprenant ce prochain retour de la jeune reine en Écosse:

Comme le ciel s'il perdoit ses étoiles,
La mer ses eaux, le navire ses voiles,

..........

Et un anneau sa perle précieuse,
Ainsi perdra la France soucieuse
Son ornement, perdant la royauté
Qui fut sa fleur, son éclat, sa beauté!

L'Écosse, qui va nous la ravir, continue le poëte, fuirait si loin dans la brume de ses mers que ton vaisseau renoncerait à l'aborder.

Et celle donc qui la poursuit en vain
Retourneroit en France tout soudain
Pour habiter son château de Touraine,
Lors, de chansons j'aurois la bouche pleins
Et, dans mes vers, si fort je la louerois
Que comme un cygne en chantant je mourrois!

Le même poëte, la contemplant quelques jours avant son départ en habits de deuil dans le parc de Fontainebleau, retrace ainsi amoureusement son image et la confond pour jamais avec les belles ombres des Diane de Poitiers, des la Vallière et des Montespan qui peuplent, pour l'imagination, les eaux et les arbres de ce beau lieu:

..........

Un crespe long, subtil et délié,
Ply contre ply retors et replié,
Habit de deuil, vous sert de couverture
Depuis le chef jusques à la ceinture,
Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent
Souffle la barque et la cingle en avant.

De tel habit vous estiez accoustrée,
Partant, hélas! de la belle contrée
Dont aviez eu le sceptre en la main,
Lorsque pensive, et baignant vostre sein
Du beau crystal de vos larmes roulées,
Triste, marchiez par les longues allées
Du grand jardin de ce royal chasteau
Qui prend son nom de la beauté d'une eau.

Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le poëte? Mais l'amour et la poésie même, selon Brantôme, étaient impuissants à reproduire à cette période encore croissante de sa vie une beauté qui était dans la forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le cœur, le génie, la passion qui couvait encore sous la sereine mélancolie des adieux; la taille élevée et svelte, les mouvements harmonieux de la démarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du regard, la grâce des lèvres, la blancheur germanique du teint, le blond cendré de la chevelure, la lumière qu'elle répandait partout où elle apparaissait, la nuit, le vide, le désert qu'elle laissait où elle n'était plus, l'attrait semblable au sortilége qui émanait d'elle à son insu et qui créait vers elle comme un courant des yeux, des désirs, des âmes, enfin le timbre de sa voix qui résonnait à jamais dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce génie naturel d'éloquence douce et de poésie rêveuse qui accomplissait avant le temps cette Cléopâtre de l'Écosse sous les traits épars des portraits que la poésie, la peinture, la sculpture, la prose sévère elle-même nous ont laissés d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant que l'art; on sent que le copiste tremble d'émotion, comme Ronsard en peignant; un des contemporains achève tous ces portraits par un mot naïf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle produisait sur tous ceux qui la voyaient: «Il n'y avoit point de vieillards devant elle, écrit-il: elle vivifioit jusqu'à la mort.»

VI

Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard, brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard, âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son vaisseau en voyant fuir les côtes de France:

Adieu, plaisant pays de France,
Ô ma patrie
La plus chérie,
Qui a nourri ma jeune enfance!
Adieu, France, adieu, mes beaux jours!
La nef qui disjoint nos amours,
N'a eu de moi que la moitié,
Une part te reste, elle est tienne,
Je la fie à ton amitié
Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite. Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox était le Savonarole d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple, le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à l'échafaud?

À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation intitulé: Premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes.

«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»

Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.

VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme, parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la nuit les saintes Écritures!—Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la paix et le bonheur du royaume!—Madame, répondit le rude apôtre, la parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine; mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon, lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la femme qu'une place au foyer et une quenouille!»

C'était déclarer nettement à Marie Stuart qu'il ne voyait en elle qu'une usurpatrice, et qu'il était républicain de la république de Dieu.

La reine, consternée de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et de son rang, sur ce cœur cuirassé de fanatisme, pleura comme un enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le fléchirent pas, il continua à prêcher avec une sauvage liberté contre le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple, déjà aigri, s'endurcissait à sa voix.

«L'élève des Guise, parodie de la France, leur disait-il, farces, prodigalités, banquets, sonnets, déguisements...; le paganisme méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg, ivres et perdus de débauche?

«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses damnés oncles les Guise est en elle.»

Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repoussée qu'elle était par le cœur du peuple; elle confia la direction du gouvernement à un bâtard de son père Jacques V, nommé lord James, qu'elle traita en frère, et qu'elle éleva au rang de comte de Murray. Murray était digne, par son caractère et par son esprit, de la confiance de sa sœur; jeune, beau et éloquent comme elle, il avait de plus qu'elle la connaissance du pays, l'amitié des seigneurs, des ménagements prudents avec les presbytériens, l'estime du peuple, et cette habileté à la fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel frère était un favori donné par la nature à la jeune reine. Tant qu'il fut seul, il popularisa en effet sa sœur par le gouvernement comme par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval étonnait les Écossais. Elle assista à la bataille de Coréchée, dans laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des révoltés contre la reine. Marie rentra en triomphe à Édimbourg, maîtresse de l'Écosse pacifiée. Le protestantisme modéré, mais pieux de Murray, contribuait à cette pacification, en donnant un gage de tolérance et même de faveur à la nouvelle religion; tout permettait à Marie Stuart un régime heureux pour l'Écosse et pour elle, si son cœur n'avait pas eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce cœur n'était pas seulement celui d'une reine, il était celui d'une femme accoutumée, à la cour de France, à l'idolâtrie professée par tout un royaume pour sa beauté. Les nobles écossais n'étaient pas moins ivres que les Français de ce culte chevaleresque; mais se déclarer sensible aux hommages d'un de ses sujets, c'était s'aliéner par la jalousie tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-même, à l'égard des seigneurs écossais, qui lui était recommandée par son frère et son ministre Murray, fut précisément ce qui la perdit. Un obscur favori s'insinua insensiblement et comme à son insu dans son cœur. Ce favori, célèbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se nommait David Rizzio.

VIII

Rizzio était un jeune Italien d'une naissance infime et de condition presque domestique, doué d'une figure heureuse, d'une voix touchante, d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands; devenu habile à jouer du luth, à composer et à chanter cette musique langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait été attaché à Turin, comme musicien serviteur de la maison de l'ambassadeur de France en Piémont. À son retour en France, l'ambassadeur avait amené Rizzio avec lui, à la cour de François II; attaché à un des seigneurs français qui avait escorté Marie Stuart en Écosse, la jeune reine l'avait demandé à ce seigneur pour conserver auprès d'elle, dans ce royaume où elle se sentait moins reine qu'exilée, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des délices de la France et de l'Italie, pays de son âme; musicienne elle-même autant que poëte, charmant souvent ses tristesses par la composition des paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la société du musicien piémontais lui était devenue habituelle et chère. L'étude de son art et l'infériorité même de la condition de Rizzio couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduité et les familiarités de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tardé à naître de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue sans paroles, qui permet à ceux qui l'exercent ensemble de tout dire sans rien exprimer; le sentiment vague et passionné de la voix ou de l'instrument, qui s'adresse à tous, ne peut offenser personne en particulier, mais il peut, au gré de celle qui l'entend, s'interpréter comme un hommage timide ou comme un soupir brûlant, auquel il ne manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se rencontrent dans ce moment d'extase musicale achèvent la muette intelligence; de là à une passion mutuelle, devinée ou avouée, il n'y a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.

La musique a de plus, pour le musicien ou pour le chanteur, une autre séduction toute-puissante non-seulement sur les sens, mais sur l'âme même des femmes supérieures, c'est qu'elles attribuent naturellement à celui qu'elles écoutent les sentiments exprimés par la musique elle-même; ces notes délicieuses, passionnées, héroïques de la voix ou de l'instrument leur paraissent contenir une âme; à l'émission de ces sublimes ou touchants accords, elles ne peuvent séparer la musique du musicien, et la magie de l'air, de la voix ou de l'instrument se confond dans leur impression avec la magie de l'homme. Marie Stuart éprouva ce péril, et sa jeunesse, sa mélancolie, sa solitude au milieu d'une cour barbare ne la disposaient que trop à y succomber. Tout indique que Rizzio, après avoir été une diversion à ses ennuis, devint un confident et un consolateur. Sa faveur, d'abord inaperçue, éclata en passion et bientôt après en scandales. La jeune et superbe reine d'Écosse était trop tendre pour rien refuser à sa passion, trop fière pour rien concéder à la décence. Le musicien élevé rapidement par elle de sa condition domestique au sommet du crédit et des honneurs, devint, sous le nom de secrétaire d'État, le favori plus que le ministre de sa politique. C'est le malheur des reines belles, aimantes et aimées de ne pouvoir séparer ces deux titres et de confier leur empire à celui auquel elles ont donné leur cœur.

IX

Les rumeurs du palais sur cette passion de la reine pour l'Italien ne tardèrent pas à retentir jusque dans la ville et de là dans toute l'Écosse; Knox fit retentir les chaires sacrées de ses allusions ou de ses apostrophes aux corruptions de la Babylonienne. Murray s'attrista, les nobles s'offensèrent, le clergé fulmina, le peuple s'aigrit contre la reine. Le palais n'était plein que de tournois, de festins, de chasses, de fêtes, de spectacles, de musiques, couvrant ou trahissant d'ignobles amours. La reine s'aliénait tous les cœurs pour en posséder un seul; et ce cœur était celui d'un histrion, d'un joueur de luth, d'un Italien, d'un Français, d'un papiste réprouvé qu'on faisait passer pour un envoyé secret du pape, chargé de séduire la reine pour enchaîner la conscience du royaume.

X

Tout indique que Marie Stuart et Rizzio voulurent faire une tragique diversion à cette animadversion publique en sacrifiant à la rage presbytérienne du peuple un autre amant que l'amant véritable, et en donnant pour satisfaction au clergé protestant le sang d'un pauvre insensé! Cet insensé était le page du maréchal de Damville, ce jeune du Chatelard, resté, comme on l'a vu, à Holyrood pour y entretenir par correspondance son maître de tout ce qui touchait la reine, son idole. Du Chatelard, traité en enfant par l'indulgence et par le badinage de Marie Stuart, avait conçu pour sa maîtresse une passion qui allait jusqu'à la démence; la reine l'encourageait trop pour avoir le droit de la punir. Du Chatelard, sans cesse admis dans la familiarité la plus intime de sa maîtresse, avait fini par confondre le badinage et le sérieux, et par se persuader que la reine ne désirait qu'un prétexte pour tout accorder à son audace. Les dames du palais le découvrirent un soir, à l'heure du coucher, caché sous le lit de la reine; il en fut expulsé avec indignation, mais on n'attribua cette témérité qu'à l'étourderie de son âge et de son caractère. La raillerie fut sa seule punition. Il continua à professer à la cour son culte d'adoration pour Marie Stuart, à remplir le palais de ses vers amoureux et à réciter aux courtisans ceux que Ronsard, toujours possédé de la même image, adressait de Paris à la reine de sa lyre.