LADY MACBETH.
Banquo est-il sorti du palais?
LE DOMESTIQUE.
Oui, madame; mais il revient ce soir.
LADY MACBETH.
Avertissez le roi que je voudrais, si cela est possible, lui dire quelques mots.
LE DOMESTIQUE.
J'y vais, madame.
(Il sort.)
LADY MACBETH.
On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu son désir sans en être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre par sa destruction dans des joies toujours inquiètes. (Macbeth entre.)—Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi vous enfermer dans la solitude, ne cherchant pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en vérité, devraient être mortes avec celui dont elles vous occupent? Les choses sans remède devraient être sans importance: ce qui est fait est fait.
MACBETH.
Nous avons tranché le serpent, mais nous ne l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice sera exposée aux dents dont il aura retrouvé la force. Mais que la structure de l'univers se décompose, que les deux mondes périssent avant que nous consentions ainsi à prendre notre repos dans la crainte, à passer le temps du sommeil dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent nous bouleverser toutes les nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver où nous sommes, nous avons envoyé reposer en paix, que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse sans relâche.—Duncan est dans son tombeau: sorti des redoublements de la fièvre de la vie, il dort bien; la trahison est à bout avec lui: ni le fer, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.
Venez, mon cher époux, que le calme reparaisse dans vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.
MACBETH.
Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y exhorte: que votre continuelle attention s'occupe de Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards et vos paroles.—Nous ne serons jamais en sûreté tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver de notre grandeur dans ce cours de flatteries, et faire de nos visages le masque qui doit servir à déguiser nos cœurs.
LADY MACBETH.
Ne pensez plus à cela.
MACBETH.
Ô chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?
LADY MACBETH.
Mais la copie de nature qui leur a été remise n'est pas éternelle.
MACBETH.
Il y a même de plus cette consolation qu'ils ne sont pas inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant que la chauve-souris ait cessé son vol circulaire, avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné, par son murmure assoupissant, le bourdon qui appelle les bâillements de la nuit, on aura consommé une action importante et terrible.
LADY MACBETH.
Que doit-on faire?
MACBETH.
Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.—Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre l'œil sensible du jour compatissant, et de ta main invisible et sanguinaire arrache et mets en pièces le lien puissant qui fixe la pâleur sur mon front.—La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se lèvent pour saisir leur proie.—Tu es étonnée de mes discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a commencées se consolident par le mal. C'en est assez; je te prie, viens avec moi.
(Ils sortent.)
Toujours à Fores.—Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du palais.
Entrent trois ASSASSINS.
PREMIER ASSASSIN.
Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?
TROISIÈME ASSASSIN.
Macbeth.
SECOND ASSASSIN.
Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous avons à faire.
PREMIER ASSASSIN.
Reste donc avec nous.—Le couchant luit encore de quelques traits du jour: c'est le moment où le voyageur attardé pique avec ardeur pour gagner l'auberge située à la fin de sa journée; et celui que nous attendons ici en approche de bien près.
TROISIÈME ASSASSIN.
Écoutez; j'entends des chevaux.
Donnez-nous de la lumière, holà!
SECOND ASSASSIN.
C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus à la cour.
PREMIER ASSASSIN.
On emmène ces chevaux.
TROISIÈME ASSASSIN.
À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.
(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un flambeau.)
SECOND ASSASSIN.
Un flambeau! un flambeau!
TROISIÈME ASSASSIN.
C'est lui.
PREMIER ASSASSIN.
Tenons-nous prêts.
BANQUO.
Il tombera de la pluie cette nuit.
PREMIER ASSASSIN.
Qu'elle tombe!
(Il attaque Banquo.)
Ô trahison!—Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras me venger.—Ô scélérat!
(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)
TROISIÈME ASSASSIN.
Qui a donc éteint le flambeau?
PREMIER ASSASSIN.
N'était-ce pas le parti le plus sûr?
TROISIÈME ASSASSIN.
Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.
SECOND ASSASSIN.
Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.
PREMIER ASSASSIN.
Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Un appartement d'apparat dans le palais.—Le banquet est préparé.
Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX et autres SEIGNEURS; suite.
MACBETH.
Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite à tous une sincère bienvenue.
Nous rendons grâces à votre majesté.
MACBETH.
Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les convives. Notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment favorable nous lui demanderons sa bienvenue.
(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siége au milieu pour Macbeth.)
LADY MACBETH.
Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis; car mon cœur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.
(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)
MACBETH.
Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur cœur.—Le nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.—Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à la ronde. (À l'assassin.) Il y a du sang sur ton visage.
L'ASSASSIN.
C'est donc du sang de Banquo.
MACBETH.
J'aurai plus de plaisir à te voir hors de cette salle que lui dedans. Est-il expédié?
Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu ce service.
MACBETH.
Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; mais il a son mérite aussi celui qui en a fait autant à Fleance. Si c'était toi, tu n'aurais pas ton pareil.
L'ASSASSIN.
Mon royal seigneur, Fleance a échappé.
MACBETH.
Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre de me répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé, resserré et emprisonné.
X
Entrent les assassins de Banquo. Pendant que Macbeth traite ses amis dans la salle du festin, il apprend que Fleance son fils a échappé à l'assassinat. Son remords le reprend sous la forme de l'inquiétude. Lady Macbeth s'en aperçoit et révèle aux convives une prétendue maladie de son mari; lui-même l'avoue pour s'excuser, puis il retombe dans ses transes nerveuses. Lady Macbeth le rassure et tâche de donner le change à ses convives.
Quelles balivernes! C'est une vision créée par votre peur, comme ce poignard dans l'air qui, m'avez-vous dit, guidait vos pas vers Duncan. Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, symptômes qui ne devraient accompagner qu'une crainte fondée, feraient à merveille dans le récit d'une histoire qu'une femme raconte au coin du feu, d'après l'autorité de sa grand'mère.—C'est une vraie honte! Pourquoi faire cette figure? Tout est fini, et vous êtes là à regarder une chaise!
MACBETH.
Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois. Que me dites-vous? vous demandez de quoi je m'inquiète?—Puisque tu peux remuer la tête, tu peux aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables au gésier des milans?
(L'ombre disparaît.)
LADY MACBETH.
Quoi! la folie s'est-elle emparée de tous vos sens?
Comme je suis ici, je l'ai vu.
LADY MACBETH.
Fi! quelle honte!
MACBETH.
Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le sang. Dans les anciens temps, avant que des lois humaines eussent purgé de crimes les sociétés adoucies, oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le récit; et l'on a vu des temps où, lorsqu'un homme avait la cervelle enlevée, il mourait, et tout finissait là. Mais aujourd'hui ils se relèvent avec vingt blessures sur le crâne, et viennent nous chasser de nos siéges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil meurtre.
LADY MACBETH.
Mon digne seigneur, vos nobles amis vous attendent.
MACBETH.
Ah! j'oubliais... Ne prenez pas garde à moi, mes dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin; remplissez jusqu'au bord. Je bois aux plaisirs de toute la table, et à notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y fût! (L'ombre sort de terre.) Nous buvons avec empressement à vous tous, à lui. Tout à tous!
LES SEIGNEURS.
Nous vous présentons nos hommages et faisons raison.
MACBETH.
Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé; rien ne se reflète dans ces yeux que tu ouvres ainsi.
LADY MACBETH.
Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui lui est ordinaire, rien de plus: seulement elle gâte tout le plaisir de ce moment.
MACBETH.
Tout ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie, sous quelque forme que tu choisisses, excepté celle-ci, et la fermeté de mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie, défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure tremblant, déclare-moi une petite fille au maillot.—Loin d'ici, fantôme horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (L'ombre disparaît.) À la bonne heure.—Dès qu'il disparaît, je redeviens un homme. De grâce, restez à vos places.
LADY MACBETH.
Vous avez fait fuir la gaieté, détruit tout le plaisir de cette réunion par un désordre qui a excité le plus grand étonnement.
MACBETH.
De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre, sans exciter en nous plus d'étonnement que ne le ferait un nuage d'été?—Vous me mettez de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe maintenant que vous pouvez contempler de pareils objets et conserver le même incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches de frayeur.
ROSSE.
Quels objets, seigneur?
LADY MACBETH.
Je vous prie, ne lui parlez pas; son mal ne fait qu'empirer: les questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir à tous à la fois. Ne vous arrêtez pas à conserver l'ordre des rangs; sortez tous ensemble.
Nous souhaitons à votre majesté une meilleure nuit et une meilleure santé.
LADY MACBETH.
Bonne et heureuse nuit à tous.
(Sortent les Seigneurs et leur suite.)
MACBETH.
Il y aura du sang: ils disent que le sang veut du sang. On a vu les pierres se mouvoir et les arbres parler. Par le moyen des devins, par l'intelligence que nous avons de certains rapports, les pies, les hiboux, les corbeaux ont souvent mis en lumière l'homme de sang le mieux caché.—Quelle heure est-il de la nuit?
LADY MACBETH.
À ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.
MACBETH.
Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne à nos ordres souverains?
LADY MACBETH.
Avez-vous envoyé vers lui, mon seigneur?
MACBETH.
Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas un d'eux dans la maison de qui je ne tienne un homme à mes gages. J'irai trouver demain, et de bonne heure, les sœurs du Destin: il faudra qu'elles parlent encore; car à présent je me précipiterai par les pires moyens dans la connaissance de ce qu'il y a de pire; je ferai céder à mon avantage tous les autres motifs. Me voilà avancé si loin dans le sang, que si je m'arrêtais à présent, retourner en arrière serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains, des choses qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de les examiner.
LADY MACBETH.
Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les créatures, du sommeil.
MACBETH.
Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je me suis laissé entraîner est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener un peu rudement. Nous sommes jeunes dans l'action.
XI
Ces sœurs du Destin causent entre elles en faisant leurs enchantements. Ceci est évidemment pour la populace et n'ajoute rien à l'horreur de la tragédie. Macbeth les interroge:
Je vous conjure par l'art que vous professez, répondez-moi, dussent les vents par vous déchaînés livrer l'assaut aux églises! dussent les vagues échevelées bouleverser et engloutir les navires! dût le blé chargé d'épis coucher abattu sur la terre! les arbres être renversés! dussent les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens! dût le faîte des palais et des pyramides s'incliner vers leurs fondements! dût le trésor des germes de la nature rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse d'elle-même! répondez à mes questions.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Parle.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Demande.
Nous répondrons.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre bouche ou de celle de nos maîtres?
MACBETH.
Appelez-les, que je les voie.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Versons du sang d'une truie qui ait dévoré ses neuf marcassins, et de la graisse exprimée du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la flamme.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Viens, haut ou bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.
(Tonnerre.—On voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque.)
MACBETH.
Dis-moi, puissance inconnue...
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne dis rien.
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi du thane de Fife.—Laissez-moi partir.—C'est assez.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Qui que tu sois, je te rends grâce de ton bon avis. Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un mot encore.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un autre plus puissant que le premier.
(Tonnerre.—On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)
LE FANTÔME.
Macbeth! Macbeth! Macbeth!
MACBETH.
Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
LE FANTÔME.
Sois sanguinaire, intrépide et décidé. Ris-toi jusqu'à l'insulte du pouvoir de l'homme. Nul homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
MACBETH.
Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant je veux rendre ma tranquillité doublement tranquille, et prendre mes sûretés avec le destin. Il faut que tu meures, afin que je puisse dire à la peur au pâle courage qu'elle en a menti, et dormir en paix en dépit du tonnerre. (Tonnerre.—On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné, ayant un arbre dans sa main.) Quel est celui qui s'élève semblable au fils d'un roi, et qui porte sur le front d'un petit enfant la couronne fermée d'un prince souverain?
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Écoute, mais ne parle pas.
LE FANTÔME.
Sois de la nature du lion, orgueilleux comme lui: ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche contre lui vers la haute colline de Dunsinane.
(Le fantôme rentre dans la terre.)
MACBETH.
Cela n'arrivera jamais. Qui peut faire mouvoir la forêt, commander à l'arbre de mettre en mouvement sa racine attachée à la terre? Ô douces prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce que je voie se lever la forêt de Birnam; et Macbeth, au faîte de la grandeur vivra tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut payé à la vieillesse et à la loi de mort.—Cependant mon cœur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi (si votre art va jusqu'à me l'apprendre), la race de Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?
TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.
Ne cherche point à en savoir davantage.
MACBETH.
Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, qu'une malédiction éternelle tombe sur vous!—Faites-moi connaître ce qui en est.—Pourquoi cette chaudière qui se renverse? Quel est ce bruit?
(Hautbois.)
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Paraissez.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Paraissez à ses yeux et affligez son cœur.—Venez comme des ombres, et éloignez-vous de même.
(Huit rois paraissent marchant à la file l'un de l'autre, le dernier tenant un miroir dans sa main. Banquo les suit.)
Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à bas! ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite.—Et toi, dont le front est également ceint d'un cercle d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier.—Un troisième ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, pourquoi me montrez-vous ces objets?—Un quatrième! Fuyez, mes yeux.—Quoi! cette ligne se prolongera-t-elle jusqu'à ce que le monde se brise au dernier jour?—Encore un autre!—Un septième! Je n'en veux pas voir davantage.—Et cependant en voilà un huitième qui paraît, portant un miroir où j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns qui portent deux globes et un triple sceptre. Effroyable vue! Oui, je le reconnais à présent; rien n'est plus certain, car voilà Banquo, tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et me les montre comme siens.—Quoi! serait-il donc vrai?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Oui, seigneur, de toute vérité.—Mais pourquoi Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez, mes sœurs, égayons ses esprits, et faisons-lui connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air pour en faire sortir des sons, tandis que vous exécuterez votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse, dans sa bonté, reconnaître que nous l'avons reçu avec les hommages qui lui sont dus.
(Musique.—Les sorcières dansent et disparaissent.)
MACBETH.
Où sont-elles? parties!—Que cette heure funeste soit maudite dans le calendrier!—Venez, vous qui êtes là dehors.
(Entre Lenox.)
LENOX.
Que désire votre grâce?
MACBETH.
Avez-vous vu les sœurs du Destin?
LENOX.
Non, mon seigneur.
MACBETH.
N'ont-elles pas passé près de vous?
LENOX.
Non, en vérité, mon seigneur.
MACBETH.
Infecté soit l'air qu'elles traverseront, et damnation sur tous ceux qui croiront en elles!—J'ai entendu galoper des chevaux: qui donc est arrivé?
Deux ou trois personnes, seigneur, apportent la nouvelle que Macduff s'est sauvé en Angleterre.
MACBETH.
Il s'est sauvé en Angleterre?
LENOX.
Oui, mon bon seigneur.
MACBETH.
Ô temps! tu devances mes œuvres redoutées. Le projet trop lent laisse tout échapper si l'action ne marche pas avec lui. Désormais, les premiers mouvements de mon cœur seront aussi les premiers mouvements de ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées par les actes, il faut, par une exécution aussi prompte que ma volonté, surprendre le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa femme, ses petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'être de sa race. Il n'est pas question de se vanter comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise avant que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!.... (À Lenox.) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi vers eux.
(Ils sortent.)
Remarquez comme l'ambition devient frénésie et comme le fourbe devient scélérat à mesure qu'il boit plus de sang.
Maintenant il a ordonné à ses seïdes d'aller tuer Macduff et ses enfants pour se délivrer d'un compétiteur au trône.
On les voit à l'œuvre au château de Macduff.
Pourquoi mon mari est-il parti? dit lady Macduff à sa cousine; le pauvre Roitelet, le moindre des oiseaux, dispute donc son nid, ses petits au hibou.—Mon enfant, dit la mère à son enfant comme par pressentiment, votre père est mort, comment vivrez-vous? L'enfant répond par les vers de Racine: Comme vivent les oiseaux, ma mère. Pauvre petit oiseau, répond la mère, ainsi tu ne craindras pas le filet, la glu, le piége, le trébuchet?—Pourquoi les craindrais-je? répond l'enfant; ils ne sont pas destinés aux tout petits enfants.
Arrive un messager qui avertit lady Macduff qu'on la poursuit, ainsi que ses petits enfants, pour les égorger. Les assassins entrent et tuent son fils sous ses yeux.
Il m'a tué, ma mère!...
XIII
Macduff apprend presque aussitôt la mort de ses enfants.
ROSSE.
Hélas! pauvre patrie! elle n'ose presque plus se reconnaître. On ne peut l'appeler notre mère, mais notre tombeau, cette patrie où rien que ce qui est privé d'intelligence n'a été vu sourire une seule fois; où l'air est percé de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on ne remarque plus; où la violence de la douleur est prise pour une des prétentions de notre temps à la sensibilité; où la cloche mortuaire sonne sans qu'à peine on demande pour qui; où la vie des hommes de bien s'évapore avant que soit séchée la fleur qu'ils portent sur leur chapeau, ou même avant qu'elle commence à se flétrir.
Ô récit trop cruel dans son exactitude, mais trop vrai!
MALCOLM.
Quel est le malheur le plus nouveau?
ROSSE.
Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le raconte: chaque minute en enfante un nouveau.
MACDUFF.
Comment se porte ma femme?
ROSSE.
Mais, bien.
MACDUFF.
Et tous mes enfants?
ROSSE.
Bien aussi.
MACDUFF.
Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?
............
............
MACDUFF.
Et faut-il que je n'y sois pas! Ma femme tuée aussi!
Je vous l'ai dit.
MALCOLM.
Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des remèdes propres à guérir cette mortelle douleur.
MACDUFF.
Il n'a point d'enfants!—Tous mes jolis enfants, avez-vous dit? tous? Oh! rejetons d'enfer! Tous! quoi! tous mes pauvres petits poulets et leur mère, tous enlevés d'un seul horrible coup!
MALCOLM.
Luttez en homme contre le malheur.
MACDUFF.
Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme; il faut bien que je me rappelle qu'il a existé un jour dans le monde des êtres qui étaient pour moi ce qu'il y a de plus précieux. Quoi! le ciel l'a vu et n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous été frappés pour toi. Misérable que je suis! ce n'est pas pour leurs fautes, mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le ciel maintenant leur donne la paix!
MALCOLM.
Que ce soit une pierre à aiguiser votre épée! que votre douleur se change en colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre cœur, qu'elle l'enrage!
XIV
Il se sauve en Angleterre avec Malcolm, fils du roi Duncan.
Le cinquième acte les montre rentrant en Écosse avec des forces nombreuses. Macbeth se moque d'eux du haut de ses remparts inexpugnables. Sa femme lady Macbeth expire de remords et de terreur. Un de ses courtisans entre et lui dit: Monseigneur la reine est morte.
MACBETH.
Elle aurait dû mourir plus tard: il serait arrivé un moment auquel aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain se glisse ainsi à petits pas d'un jour sur un autre, jusqu'à la dernière syllabe du temps qui nous est écrit; et tous nos hiers n'ont travaillé, les imbéciles, qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse. Finis, finis, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre ambulante; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre tant que dure son heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un conte raconté par un niais avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien. (Entre un messager.)—Tu viens pour faire usage de ta langue: vite, ton histoire en peu de mots.
XV
Un autre courtisan lui annonce qu'on voit la forêt de Dunsinane s'avancer vers la forêt de Birnam. Ce sont des soldats anglais qui ont coupé les rameaux des arbres et qui marchent couverts de leur feuillage du côté du fort.
Macbeth reconnaît la mort. À ce présage, son désespoir n'atteint pas son énergie, il meurt en combattant avec intrépidité; on sent dans ses dernières paroles, comme dans celles de Saül dans la Bible, l'âpre accent qui défie le ciel.
Tel est Macbeth dans son ensemble.
Dans ses détails, il est aussi complet et aussi pathétique.
C'est la plus magnifique analyse de l'ambition qui ait jamais été tracée par un génie humain.
On voit comment le crime se présente d'abord comme une tentation vague et facile à écarter.
Comment l'amour d'une femme vaine et perverse l'échauffe, l'embrase et y participe du cœur et de la main, en le facilitant et en l'accomplissant à demi elle-même.
Comment, une fois accompli, on en veut enfin le prix, et comment pour cueillir la paix et pour étouffer le remords, il mène à tous les crimes, puis à la mort.
La peinture de ce remords rendu visible par la tache indélébile de sang sur la main de l'assassin, que toutes les vagues de l'Océan ne peuvent faire disparaître, est une image digne de Job.
La mort de lady Macbeth et la féroce intrépidité de son époux en lutte désespérée contre le destin, mais sans fléchir, même en succombant, relèvent tout, même le crime; on déteste, mais on admire. C'est l'horreur qui fait pitié, c'est le chef-d'œuvre du tragique. C'est Macbeth, la plus belle des tragédies. Lisez, relisez, et ne fermez le livre que pour vous en souvenir éternellement.
XVI
Comparez maintenant Molière à Shakespeare! Mais non, ne comparez rien, jouissez de tout. Il n'y a rien de commun entre les deux talents, pas plus qu'entre les deux peuples. Ce sont deux saisons qui ne se ressemblent pas et qu'il faut également admirer. Molière, qui ne ressemble à rien dans l'antiquité comique, rend en vers plaisants et merveilleux les plus facétieux détails des caractères humains; il n'a point d'égal, comme il n'eut point de modèle. Le comique est son nom, on ne l'effacera jamais.
Shakespeare plonge dans l'abîme des fortes passions humaines avec quelque sauvagerie sans doute, mais avec un élan, une profondeur, une largeur qui n'ont de comparaison dans aucune langue. Ne comparons donc pas ces deux grands esprits, l'un de l'abîme, l'autre des régions tempérées. Mais déclarons notre insuffisance en ne tentant pas de les rapprocher: l'un est au-dessus du goût, l'autre est au-dessus du sublime. Ineffables tous deux!
XVII
Hugo, dans une œuvre d'un style égyptien mais souvent taillé en blocs comme les pyramides, a analysé Shakespeare; il est difficile de mesurer et plus difficile de porter ces blocs; ils sont jetés avec profusion et souvent sans symétrie et sans choix les uns sur les autres, mais il y en a beaucoup qui révèlent la pensée et la force d'un cyclope du style.
Aimé Martin, le plus doux des hommes, a commenté Molière: trahit sua quemque coluptas. Il a écrit avec l'atticisme d'un écrivain du siècle de Louis XIV. C'était l'homme qu'il fallait pour comprendre et pour analyser cette charmante nature du poëte cultivé sous un grand roi biblique, devant un grand peuple poli comme son époque de génie renaissant et d'imitation classique; leur mérite est divers, mais leur entreprise est également recommandable. D'ailleurs, j'aime trop le commentateur de Molière pour être juste; je suis surtout ami! pardonnez aux faiblesses de l'amitié!
XVIII
Quand il eut fini son Molière et son Bernardin de Saint-Pierre, Aimé Martin quitta le secrétariat de la Chambre et se retira, jeune encore, dans les lettres. Il y vécut de ses travaux passés et persévérants avec sa charmante épouse, sœur de Virginie; lui-même, digne frère de Paul. C'est alors que la conformité du goût et du talent nous unit plus intimement, que j'allai plus souvent m'asseoir à leur vie de famille, et qu'ils vinrent eux-mêmes habiter plus fréquemment ces deux asiles de Saint-Point et Monceaux que la suite des événements politiques me laissait encore libres pour moi et pour mes amis.
Cette amitié, devenue entre nous presque une parenté, me fut douce et chère. Elle subsista sans vicissitude et sans langueur jusqu'à la veille de sa mort. Il y avait un adoucissement dans ses souffrances quand j'allai l'embrasser au moment de mon départ pour la Bourgogne. J'appris quelques jours après que j'avais été, comme sa femme, trompé sur son état et que sa belle âme était remontée à Dieu inopinément, en me laissant comme monument de tendresse, et en encourageant sa veuve à me laisser, après lui, la meilleure partie de son héritage. Ils n'avaient point d'enfants et ils m'adoptaient ainsi tous deux en quittant la terre! Jamais portion de fortune ne fut plus sacrée; elle est encore confondue dans le peu qui me reste, et forme à Saint-Point le complément du victuaire de couvent annexé au château pour l'éducation rurale d'une cinquantaine de jeunes filles des champs.
XIX
Sa chère et charmante femme ne lui survécut pas longtemps. Elle mourut retirée à Saint-Germain, fidèle à son attachement pour lui et à son amitié pour moi. Que Dieu les bénisse et me permette de les retrouver dans l'immortelle réunion promise à ceux qui s'aiment ici bas! La bonté est le génie de l'amitié.
Ô bons et tendres amis, vous dont l'affection si délicieuse, pendant que vous viviez, me donna tant de douceurs ici-bas et qui voulûtes vous survivre encore après la séparation comme une immortelle providence du haut du ciel, il ne se passe pas de jour depuis qui ne soit adouci, ou attendri, ou consolé dans ce monde de larmes par votre vivante mémoire. Les vicissitudes éclatantes du temps où vous m'avez laissé poursuivre ma route ici-bas m'ont éprouvé, dénudé, accablé. Je vis par grâce, et sans savoir si le morceau de pain amer que je mange ne m'étouffera pas d'angoisses; j'ai eu tort, mais je n'en suis que plus infortuné.
Un jour est venu inopinément pour moi où tout l'établissement politique de notre pays s'est évanoui et où, surpris à l'improviste par ce vaste écroulement, j'ai été appelé par mon nom à décider le sort de notre patrie et peut-être de l'Europe. J'ai prononcé le nom de république, appel suprême à l'intérêt et à la raison de tous. Ce mot était tellement sur toutes les lèvres qu'il est sorti à la fois et à l'unanimité du fond du pays; de cette heure, il n'y a pas eu un moment de repos pour moi; comme le bouc expiatoire d'Israël, j'ai été rejeté hors des murs et déclaré coupable du salut commun. Dieu seul connaît ce que j'ai souffert et ce que je suis destiné à souffrir encore en disputant, par un travail forcé, l'ombre de la dernière tuile de mon toit à l'inimitié du monde. Que vous êtes heureux, vous, d'avoir échappé par la mort à ce drame lugubre de votre ami! Si nous étions au temps de Caton d'Utique, j'y aurais depuis longtemps échappé par la même voie moi-même; mais nous vivons sous une loi plus patiente et qui nous commande d'attendre avec résignation la justice des hommes et le pardon de Dieu!
Vous qui vivez maintenant plus près de lui, aimez encore votre ami d'exil et priez pour lui.
FIN DE L'ENTRETIEN CLI.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-St-Germain, 43.
CLIIe ENTRETIEN
MADAME DE STAËL
I
On agite sans cesse, sans la résoudre jamais, cette question en effet insoluble: Convient-il aux femmes d'écrire et d'aspirer à la gloire des lettres? S'il s'agissait de résoudre cette question d'une manière absolue, nous aimerions presque autant dire: Convient-il à la nature de donner du génie aux femmes?
Mais, s'il s'agit de la résoudre d'une manière relative et au point de vue de la société et de la famille, où la femme occupe une place si distincte de celle que la nature, la société, la famille, assignent à l'homme, la question prend un autre aspect, et nous présenterons à notre tour quelques considérations préliminaires à ceux qui cherchent à cet égard la convenance ou la vérité.
II
La nature, la société, la famille sont d'accord pour assigner aux deux sexes des rôles différents dans la vie civile. Le rôle public appartient essentiellement à l'homme; le rôle domestique, à la femme. L'action extérieure, la guerre, le gouvernement, la magistrature, le sacerdoce, la tribune, la chaire, la délibération, la parole, tout ce qui exige la publicité, la force, la lutte, la virilité, est masculin. Le foyer intérieur, l'allaitement de l'enfant, son éducation première, le soin des vieillards, la surveillance des serviteurs, l'assistance aux malades, l'aumône aux indigents, tout ce qui suppose la maternité, la pudeur, la grâce, la pitié, l'amour sous toutes ses formes et dans tous ses offices, est féminin. Ce n'est ni le hasard ni la tyrannie du sexe fort qui ont distribué ainsi les fonctions entre les deux sexes, c'est la nature. La société et la législation n'ont fait que suivre ses indications. La femme doit être chaste, par conséquent elle doit vivre à l'ombre; la femme doit inspirer l'amour à un seul, le respect, la tendresse, la pitié à tous; elle doit s'abstenir dans son intérêt même de tout ce qui sent le combat; l'altercation, la polémique, la haine, la colère, l'émulation envieuse, l'ambition implacable qui irritent la voix, endurcissent le cœur, défigurent les traits.
Les armes lui sont interdites comme aux prêtres, elle ne doit ni frapper ni verser le sang. Qui pourrait aimer une femme juge, soldat ou bourreau?
La femme doit porter neuf mois son fruit dans son sein, l'enfanter dans la douleur, remplir pour lui ses mamelles du lait, premier aliment de l'homme; approcher à toute heure du jour ou de la nuit cette source de vie des lèvres de son enfant, le porter dans ses bras pendant cette longue période de mois et d'années où le sein de la mère n'est pour ainsi dire qu'une seconde gestation de l'homme, lui apprendre à connaître, à balbutier, à aimer, à répondre à son sourire.
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem! comme dit le poëte.
Quelle fonction de la vie publique, ou dans les camps, ou sur les champs de bataille, ou dans les cités, ou dans les assemblées délibérantes, ou dans les tribunaux, ou dans les temples, pourrait convenir à un être voué par son sexe à de si douces et si maternelles fonctions? Si les femmes combattaient comme l'homme, chaque coup mortel tuerait en elles deux êtres au lieu d'un; l'enfant dans son sein ou à sa mamelle périrait en même temps que la mère; les carnages humains seraient doubles, l'humanité serait décimée dans sa source comme dans sa fleur. Qui pourrait supporter la vue d'un champ de bataille où les nourrissons expirants se traîneraient parmi les cadavres pour sucer le lait tari dans les mamelles sanglantes des mères? Il en serait de même dans toutes les autres fonctions publiques. Qui pourrait supporter sans répulsion et sans dégoût des assemblées de mégères exaspérées par l'esprit de parti, par l'ardeur des factions, par les convoitises de l'ambition ou de l'orgueil, se disputant la tribune au milieu des vociférations de leurs rivales, et vomissant l'injure, le délire, l'imprécation de ces lèvres d'où ne doivent sortir que la douceur, la tendresse, la compassion, la paix?
III
L'autorité, cette nécessité du gouvernement politique, n'est pas moins interdite aux femmes que la lutte ou la discussion. Qui dit autorité, dit force d'un côté, soumission et obéissance de l'autre. La force suppose la rigueur, l'obéissance suppose souvent la contrainte. Il faut faire taire son cœur pour commander; il faut faire taire son orgueil pour obéir. La femme qui fait taire son cœur n'est plus une femme, les hommes qui obéissent en murmurant n'aiment pas ce qu'ils craignent. Que deviendrait une famille où les hommes verraient dans les femmes des maîtres, au lieu d'y voir des mères, des amantes, des épouses, des consolatrices? Que deviendrait l'amour dans une société où la femme ordonnerait au lieu de persuader, et punirait au lieu de plaindre? L'amour s'éteindrait le jour où la femme, affectant une égalité de droit impossible, lutterait de tyrannie avec l'homme, au lieu de le dompter par le charme, cette seule tyrannie adorée des yeux et du cœur. Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de la vie intérieure pour se hisser dans la vie extérieure sur les tréteaux de la politique, ne sont pas des femmes; ce sont des êtres sans sexe, abdiquant l'un sans revêtir l'autre, scandalisant la nature plus encore que la société. Il n'y avait pas besoin de loi contre elles, il suffisait de l'ostracisme du dégoût. Quel homme aurait été chercher son épouse, quel fils sa mère, au pied de ces tribunes tumultueuses, entre les applaudissements et les huées de la place publique?
IV
Nous ne pousserons pas plus loin la démonstration de l'incompatibilité de la vie publique dans les femmes avec la vie domestique qui leur a été dévolue, non par la loi, mais par la nature, oracle de la loi. Plus on creuserait, plus on acquerrait l'évidence de cette distinction que nous avons faite en commençant. Dans la vie commune, l'homme est l'être public, la femme est l'être domestique. Ils n'agrandissent pas leur rôle en usurpant celui de l'autre sexe, ils le diminuent. Plus l'homme est un être public, plus il est viril; plus la femme est un être domestique, plus elle est femme; l'ombre de la maison la sanctifie et la divinise presque, la publicité la flétrit.
V
Or, la communication de la pensée par la parole ou par le livre est une publicité pour la femme. Cette publicité ne livre pas son corps, mais elle livre son esprit, son cœur, son âme au grand jour. Elle fait de la femme auteur l'entretien de tous; elle viole le foyer, elle lève le voile, elle écarte la pudeur, elle appelle sur le nom, sur le visage, sur l'intelligence, sur l'âme même de la femme célèbre, le regard, la pensée, l'applaudissement ou le sarcasme du monde; la femme devient une actrice qui ne monte pas sur la scène, mais c'est une actrice à domicile, qui s'introduit avec son livre dans le foyer de chacun, qui passe de mains en mains comme une chose vénale, qui sollicite, au lieu du silence, le bruit, au lieu du mystère l'éclat, au lieu de l'estime d'un seul la renommée de tous.
Une femme qui écrit, du jour qu'elle écrit, est de moins pour son mari tout ce qu'elle est de plus pour le public. Mais ce n'est pas seulement son nom que la femme célèbre expose à tous les hasards de la renommée, c'est le nom de son mari, de ses enfants, de sa famille. Si elle encourt la gloire pour elle seule, elle encourt pour eux tous les inconvénients de la célébrité, la critique, la calomnie, l'envie, le ridicule, le mépris, quelquefois la haine. Ce nom, abrité sous son obscurité, devient malgré lui l'occupation et souvent le jouet de l'opinion publique. Que de malédictions ceux qui le portent n'ont-ils pas le droit d'adresser tout bas à la femme téméraire qui les livre ainsi malgré eux à la merci du bruit littéraire!
VI
D'ailleurs, sur quels sujets convenables la femme ambitieuse de ce bruit écrira-t-elle?
Écrira-t-elle sur l'amour? La pudeur s'envole à ce mot, et le scandale s'empare de ses pages.
Écrira-t-elle sur la religion? Toutes les sectes contraires se déchaîneront contre elle avec les imprécations du fanatisme offensé.
Écrira-t-elle pour le théâtre? Son nom risquera les huées d'un parterre.
Écrira-t-elle sur la politique? Les partis, les factions, les journaux ameutés par ses opinions, ne respecteront plus en elle ni la pudeur, ni le génie, ni la beauté, ni le sexe; les injures, les calomnies, les sarcasmes, les invectives, armes ordinaires des opinions dans ces guerres civiles de l'esprit, souilleront son caractère comme son talent; elle sera traînée dans l'arène des partis jusqu'à l'ignominie, peut-être jusqu'à l'échafaud, comme madame Roland, et, pour comble d'infortune, elle y entraînera jusqu'à son mari, jusqu'à ses enfants.
Voilà une partie des inconvénients, des dangers, des catastrophes de la célébrité littéraire dans la femme. Les hommes sentent ces périls d'instinct. Ils encouragent cette ambition de bruit dans celles qui ne leur appartiennent ni par le sang, ni par le nom, ni par l'amour; ils la redoutent avec raison dans celles qui leur appartiennent. Nous sommes convaincu qu'il n'y a pas un jeune homme cherchant une compagne de sa vie, qui ne reculât d'effroi si on lui disait d'avance: «La femme que vous recherchez pour épouse deviendra une femme célèbre; au lieu de placer son bonheur dans son amour, et sa gloire dans sa modestie, elle placera son bonheur dans l'admiration du monde pour son génie, et sa gloire dans le vent du bruit public, et le nom modeste mais honorable que vous allez lui donner sera mis en contraste perpétuel avec la funeste célébrité du nom importun qu'elle va vous faire. Votre foyer sera un lieu banal et profané, où sa gloire éclairera malgré vous votre obscurité. Rien ne sera à vous chez vous, pas même votre nom; tout sera au public. La mère de vos enfants couvrira d'avance leur berceau ou d'un nom qu'il faudra excuser pour les revers de son amour-propre, ou d'un nom difficile à porter par l'excès même de sa célébrité.»
VII
Et cependant, nous le répétons, il n'y a point de règle si générale pour laquelle un heureux et invincible génie ne soit une exception. On ne peut interdire à la nature de donner du génie à une femme, et, quand ce génie éclate en dépit de toutes les considérations sociales, il faut plaindre le mari, la famille, les enfants, mais il faut féliciter le siècle. La célébrité est comme le feu, qui brûle de près et illumine de loin: heureux ceux qui sont à distance d'une gloire de femme!
Il y a eu, il y a, il y aura des femmes illustres par le talent littéraire, sans que cette célébrité ait coûté rien aux vertus de leur sexe, témoins Vittoria Colonna en Italie et madame de Sévigné en France. Mais il convient de remarquer que leur célébrité involontaire n'a été que le resplendissement involontaire aussi de leur nature féminine, et nullement une prétention ambitieuse à la gloire de l'écrivain; elles n'ont été écrivains que parce qu'elles étaient épouses et mères, elles n'écrivaient pas pour le public ou pour la postérité, elles écrivaient l'une pour son mari, l'autre pour sa fille. Les poésies conjugales de Vittoria Colonna ne cherchaient leur écho et leur gloire que dans le cœur d'un époux toujours adoré, le marquis de Pescaire; les lettres de madame de Sévigné ne briguaient d'autre prix que la tendresse d'une fille. Elles restaient femmes, elles restaient mères, elles croyaient rester obscures en écrivant pour leurs tendresses et non pour leur gloire. Cette gloire domestique, à son origine, n'a été que l'indiscrétion de leurs foyers. La postérité a entendu battre leur cœur de femme et a pénétré malgré elles dans ce secret de leur génie qui n'était, comme il sied à des femmes, que le génie de leur amour. Ce n'étaient pas des poëtes, ce n'étaient pas des prosateurs, c'étaient des femmes; leurs œuvres ne sont que leurs tendresses, seules œuvres qui conviennent au sexe fait pour aimer.
VIII
La femme dont nous allons raconter la vie et les œuvres sortit de son sexe; elle affronta le bruit, elle se jeta dans le tumulte d'un grand siècle, elle parla, elle chanta, elle écrivit sur la religion, la philosophie, la politique, la liberté, la tyrannie; elle brava l'échafaud, elle subit l'exil; elle combattit corps à corps tantôt les factions, tantôt le conquérant de l'Europe, et, si son nom ne nous rappelait son sexe, nous la placerions par ses œuvres au rang des grands hommes; si c'est sa gloire, c'est aussi son malheur; moins virile, elle nous intéresserait davantage. On ne sort pas impunément de sa nature: ce qu'on gagne en gloire on le perd en amour. Racontons:
IX
Madame de Staël était fille de M. Necker. On peut dire d'elle qu'elle naquit en pleine publicité et qu'elle fut bercée sur les genoux de son siècle.
M. Necker, son père, était un de ces hommes de bruit et de vent que l'engouement de leur époque enfle jusqu'aux proportions d'un grand homme, qui passent la moitié de leur vie à surexciter les espérances de leurs contemporains et l'autre moitié à les détromper de leur fausse supériorité; routinier en finances, banquier plutôt qu'administrateur du trésor public, novateur en paroles, stérile en mesures, pompeux en éloquence, vide en idées, boursoufflé en style, obscur en chiffres, nul en politique, soulevant témérairement toutes les questions sans avoir le génie d'en résoudre aucune, les laissant retomber de tout leur poids, tantôt sur le peuple, tantôt sur le roi, et ne sauvant jamais que sa propre popularité du naufrage.
Mais M. Necker, l'histoire doit le reconnaître, était en même temps un honnête homme: en trompant le roi, la cour et la nation, il se trompait lui-même. Le vertige dont il avait été saisi, en s'élevant de la banque de M. Thelusson au ministère des finances, lui faisait croire à son infaillibilité comme à un décret de la Providence. Il était vertueux avec faste et orgueilleux avec conscience. Il voulait le bien public non-seulement parce que le bien public était honnête, mais parce que le bien public était lui. Il remplissait de son importance l'État tout entier; il effaçait le roi, la cour, la noblesse, le peuple. Le peuple le rassasiait de confiance, de déférence, d'adulation, de popularité. Oracle pour les uns, idole pour les autres, il était passé à l'état de divinité.
Les hommes de lettres du dix-huitième siècle, depuis Buffon jusqu'à Thomas, lui formaient une cour de gloire et lui escomptaient l'immortalité. Voltaire même, tout en le mesurant, affectait de le grandir. Sa femme, madame Necker, plus enivrée encore que lui de cette apothéose, groupait dans sa maison tous les rayons de célébrité contemporaine pour faire autour de lui un éblouissement d'opinion.
Cette femme était une institutrice génevoise, froide, vertueuse, un peu puritaine, sincère dans sa tendresse, mais habile à donner l'exemple du fanatisme pour son mari. La maison de M. Necker était de verre; on y attirait sans cesse les regards du public; on y voyait, dans un temps de licence et de corruption des mœurs, des scènes un peu apprêtées de philosophie, de religion, de bienfaisance, d'amour conjugal, d'éducation maternelle, de culte filial. C'était un théâtre domestique de vertu privée, servant à accréditer l'homme public.
Tel était le berceau de mademoiselle Necker. Faut-il s'étonner qu'une enfant, respirant dans cette atmosphère de célébrité, en soit sortie avec la soif et la prédestination de la gloire? Il faut s'étonner seulement que tant de faveurs du sort n'aient pas étouffé le génie. Mais rien ne le donne et rien ne l'étouffe. Le génie n'est pas de la compétence de la société, il est arbitraire comme la nature.
X
L'éducation de la jeune fille fut conforme à cette opulence et à ce caractère de ses parents. Elle n'eut pas d'enfance; elle grandit et fleurit, comme une plante rare en serre chaude, sous la vertu de sa mère, sous la gloire de son père, sous les caresses et sous les admirations précoces des familiers illustres de la maison: ébauche de statue destinée au piédestal, sans cesse exposée dans le salon de son père comme dans un atelier de gloire à laquelle chacun des hôtes de la maison donnait tour à tour son coup de ciseau! Le public était sa perspective, la renommée son horizon; vivre pour elle, c'était briller. On doit admirer comme un prodige qu'après une pareille éducation il soit resté un cœur à l'idole. Le cœur y survécut, mais non la grâce.
Sa figure, à quatorze ans, inspirait déjà plus d'étonnement que d'attrait. Toute sa beauté était dans les yeux, foyer de l'intelligence, qui doivent avoir dans la femme moins d'éclat que de douceur. Ses yeux étaient noirs et bien ouverts, mais ils supportaient le regard avec trop de fermeté pour une jeune fille; ses cheveux, noirs comme ses yeux, étaient naturellement bouclés, mais ils n'avaient pas cette finesse de tissu qui fait suivre mollement à la chevelure les contours du front, des joues, des épaules, et qui déplie un voile naturel sur la femme; son front était large, carré, un peu trop haut comme celui de son père; son nez régulier, mais large comme celui des fils de l'Helvétie, où la grasse fécondité du sol donne à la charpente du visage humain, comme à celle du bœuf de ces pâturages, un peu plus de matière et de solidité qu'il ne convient à la délicatesse des traits. Les pommettes de ses joues étaient saillantes et nuisaient à la courbe de l'ovale; la bouche, grande et presque toujours entr'ouverte, respirait à grands souffles l'air et l'enthousiasme. Le contour de lèvres épaisses était éloquent, même dans le silence; ces lèvres palpitaient de paroles muettes qui montaient de l'âme perpétuellement. Le menton était trop accentué et trop lourd pour un visage de femme. Le cou, gros et court, se rattachait par des muscles vigoureux à de belles épaules. Des bras arrondis, charnus, rappelaient la vigueur paysanesque des montagnards de sa patrie; la gorge était riche; la taille, massive sans flexibilité et sans affaissement, avait trop d'aplomb pour le poids d'une femme; sa stature courte et virile ne donnait ni élégance ni noblesse de race à sa personne. Mais la richesse de la séve et la fraîcheur alpestre du teint répandaient sur cette figure une jeunesse et un éblouissement qui suppléaient au dessin par le coloris: on croyait voir une vigoureuse fille des neiges de la Suisse, mais étrangère au milieu de l'aristocratie de Paris.
XI
La chaleur de l'âme répondait à cette teinte animée du visage. Une jeune fille de Genève, que madame Necker avait appelée auprès d'elle pour donner un objet aux premières amitiés de sa fille encore enfant, raconte ainsi les premiers épanchements de son amie: «Elle me parla avec une chaleur et une facilité qui étaient déjà de l'éloquence et qui me firent une grande impression. Nous ne jouâmes point comme des enfants; elle me demanda tout de suite quelles étaient mes leçons, si je savais quelques langues étrangères, si j'allais souvent au spectacle. Quand je lui dis que je n'y avais été que trois ou quatre fois, elle se récria, me promit que nous irions souvent ensemble à la comédie, ajoutant qu'au retour il faudrait écrire le sujet des pièces et ce qui nous aurait frappées, que c'était son habitude... Ensuite, me dit-elle encore, nous nous écrirons tous les matins.
«Nous entrâmes dans le salon. À côté du fauteuil de madame Necker était un petit tabouret de bois où s'asseyait sa fille, obligée de se tenir bien droite. À peine eut-elle pris sa place accoutumée, que trois ou quatre vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent avec le plus tendre intérêt. L'un d'eux, qui avait une petite perruque ronde, prit ses mains dans les siennes, où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversation avec elle comme si elle avait eu vingt-cinq ans.
Cet homme était l'abbé Raynal. Les autres étaient MM. Thomas, Marmontel, le marquis de Pesay et le baron de Grimm.
«On se mit à table. Il fallait voir comment mademoiselle Necker écoutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et cependant elle semblait parler à son tour, tant ses traits mobiles avaient d'expression! Ses yeux suivaient les regards et les mouvements de ceux qui causaient; on aurait dit qu'elle allait au-devant de leurs idées. Elle était au fait de tout, même des sujets politiques, qui, à cette époque, faisaient déjà un des grands intérêts de la conversation.
«Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun, en s'approchant de madame Necker, disait un mot à sa fille, lui faisait un compliment ou une plaisanterie... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce; on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter cette petite imagination qui se montrait déjà si brillante. Les hommes les plus marquants par leur esprit étaient ceux qui s'attachaient davantage à la faire parler; ils lui demandaient compte de ses lectures, lui en indiquaient de nouvelles, lui donnaient le goût de l'étude en l'entretenant de ce qu'elle savait ou de ce qu'elle ignorait.»
XII
Dès cette époque la partialité de monsieur Necker pour les qualités brillantes de l'esprit de sa fille, et la sévérité de madame Necker, qui voyait des dangers dans la précocité de ce génie, établirent entre le père et la fille une intimité d'esprit qui blessa la mère. Madame Necker dissimula mal sa jalousie contre une enfant qui l'éclipsait dans son salon et jusque dans le cœur de son père. Une froideur qui ne se réchauffa plus jamais glaça les rapports de la mère et de la fille. Madame Necker avait voulu faire de sa fille un modèle, la nature en avait fait un prodige; elle s'alarma d'un éclat qu'elle ne pouvait ni modérer ni voiler. Elle ne fut bientôt plus que la seconde merveille dans sa propre maison. Son orgueil ne souffrit pas moins que sa prévoyance maternelle: elle fut la première éclipsée par le chef-d'œuvre qu'elle avait voulu montrer aux mères. Ce fut dès ce jour l'amertume du reste de sa vie.
On retrouve les traces de cette tristesse de la mère et de cet éloignement de la fille dans les entretiens de madame Necker et dans les écrits de madame de Staël. L'une gémit, l'autre se tait; on sent le froid qui s'est introduit dans la famille.
La passion de la célébrité qui possède également ces trois personnes devient leur châtiment; cette célébrité attire de loin les regards du monde sur la fille et glace de près ces trois cœurs qui éprouvent la rivalité dans leur propre sang. Il y a peu de leçons comparables à cet exemple: la publicité à laquelle on a témérairement voué la fille devient le fléau du foyer.
XIII
La conversation ne suffisait déjà plus à cette ardeur de gloire que l'éducation avait allumée dans l'âme de la jeune fille. L'époque toute littéraire et la société toute lettrée au milieu de laquelle on l'avait jetée ne s'entretenaient que des chefs-d'œuvre de la littérature; la gloire de la tribune et celle des champs de bataille, qui allaient naître pour la France révolutionnaire, n'étaient pas encore nées. Un livre était un homme, une nation, un siècle, une postérité. Voltaire et J. J. Rousseau étaient, l'un par son aptitude universelle, l'autre par son éloquence morose, les rois du bruit. Tout le monde aspirait à quelques lambeaux de leur gloire: écrire alors c'était régner. Une renaissance de la pensée libre éclatait sur l'Europe. Le foyer de cette renaissance, allumé en Angleterre un demi-siècle auparavant, était alors Paris. Cette renaissance s'appelait la philosophie française; chacun y empruntait ou y apportait son rayon. Le salon de M. Necker les condensait tous; mais, par une politique personnelle qui s'appliquait à recruter des partisans dans tous les partis de la pensée, monsieur et madame Necker gardaient une certaine neutralité caressante entre tous ces philosophes et tous ces écrivains, promulguant les principes, ajournant les applications, ménageant les rivalités, vénérant le passé, saluant l'avenir, se réfugiant dans la tolérance pour n'avoir pas à se prononcer entre la philosophie et le christianisme, entre l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la république.
Par indulgence pour le crédit du ministre dont on briguait les faveurs, on était tacitement convenu de respecter cette équivoque. On s'extasiait également sur les théories philosophiques du père et sur les œuvres pieuses de la mère. Tout se conciliait dans une religiosité supérieure et élastique qui se prêtait à toutes les opinions théologiques et qui enveloppait d'une égale tolérance les sectes contraires. Mais en réalité M. Necker était alors un théiste, madame Necker une protestante. L'un et l'autre se séparaient au moins du scepticisme ou de l'athéisme régnant par une foi vive dans la Divinité, dans la Providence et dans la destinée immortelle de l'âme.
Leur fille était née dans une atmosphère plus libre que celle de Genève, ville théologique où respire toujours le souffle contentieux de Calvin; elle vivait depuis son enfance sur les genoux des philosophes, elle inclinait par sentiment comme par éducation vers la religion philosophique de son père.
L'âme éloquente de J. J. Rousseau, son compatriote, avait passé dans cette enfant. Elle était de la religion qui parlait le plus éloquemment de la nature et de la liberté en s'élevant cependant à l'adoration du Créateur: c'était alors celle du philosophe de Genève exprimée dans la profession de foi du Vicaire Savoyard.
Les philosophes, plus secs de cœur et plus implacables de logique, ne pardonnaient pas à J. J. Rousseau sa condescendance pour le christianisme, qu'ils ne remplaçaient que par l'athéisme: de là, deux sectes dans la philosophie nouvelle, celle des philosophes impies et celle des philosophes pieux. Mademoiselle Necker était de celle de son père et du fils de l'horloger, comme on appelait alors J. J. Rousseau; mais elle était surtout de la religion littéraire du moment, la déclamation, l'éloquence, la gloire, le génie humain. Elle brûlait du désir de prendre place dans la renommée du siècle, dont le salon de son père était le cénacle.
XIV
Elle essaya ses forces dans la langue qui tente et qui trompe le plus les jeunes imaginations, celle des vers. Ses premiers essais de lyrisme et de drame furent malheureux. L'outil était trop lourd pour une main d'enfant, trop lourd même pour une main de femme. À l'exception de la virile Sapho, dont cinq ou six vers attestent l'énergie poétique, aucune femme, dans aucune langue antique ou moderne, n'a laissé un seul fragment de ces vers que les siècles se transmettent en les répétant comme un monument du sentiment ou de la pensée humaine. Cette lacune universelle, dans la littérature de tous les pays et de tous les âges, est au moins une présomption contre l'aptitude des femmes à la haute poésie exprimée en vers.
De toute la création, la femme est cependant l'être le plus essentiellement poétique, puisqu'elle est certainement l'être le plus richement doué des quatre facultés qui font le poëte suprême, l'imagination, la sensibilité, l'amour, l'enthousiasme. Pourquoi donc aucune femme ne fut-elle jusqu'ici un grand poëte en vers? C'est qu'apparemment le vers est un instrument exclusivement viril qui veut, comme l'éloquence de la tribune, une main d'homme pour le faire vibrer complétement à l'oreille, au cœur, à la raison, à la passion de l'humanité. C'est le mystère de la langue plus que celui de la nature. Le vers français, dont nous avons accusé ailleurs le vice et la puérilité trop musicale dans notre poésie rimée, est cependant la dernière expression de la condensation, de l'harmonie, de la vibration, de l'image, de la grâce ou de l'énergie dans la parole humaine. C'est la transcendance du langage, c'est la concentration de la pensée ou du sentiment dans peu de mots, c'est l'explosion de la phrase éclatant comme le canon sous la charge qu'une main vigoureuse a introduite et bourrée dans le tube de bronze; c'est l'idée, le sentiment, l'image, le son, la brièveté fondus ensemble d'un seul jet au feu de l'inspiration et formant ce métal de Corinthe dont nul n'a pu découvrir le secret en le décomposant; c'est l'algèbre sans chiffres qui abrége tout, qui dit tout, qui peint tout d'un seul trait; c'est la conception et l'enfantement de l'âme en un seul acte, c'est le délire raisonné surexcitant au dernier degré les facultés expressives de l'homme, mais c'est le délire se connaissant, se possédant, s'exaltant en se jugeant, se contenant avec la suprême autorité du sang-froid comme le coursier emporté qui tiendrait lui-même son propre frein. Peut-être la tension prodigieuse d'esprit nécessaire au grand poëte pour cette éjaculation à la fois passionnée et raisonnée des vers, est-elle disproportionnée à la force et à la délicatesse des organes de la pensée dans la femme? Peut-être sa main débile, qui n'a pas été façonnée pour l'effort, ne peut-elle jamais parvenir à tendre assez puissamment la corde de l'arc pour que la flèche du vers atteigne le but et touche l'âme en la charmant, comme le trait invisible de l'archer qui déchire l'air en le traversant et qui résonne à l'oreille en perçant le cœur? Nous l'ignorons, mais c'est un fait historique et universel qu'aucune femme encore n'a pu chanter comme Homère ni parler comme Démosthène.
Le poëme et le discours sont œuvres viriles, parce que l'un est le trépied, l'autre la tribune; l'un monte trop haut dans le ciel, l'autre descend trop bas dans le tumulte humain. La femme, même la femme de génie, veut un piédestal plus rapproché des yeux et des cœurs.