Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées,
S'attachant comme un lierre aux débris des années,
Voit avec l'avenir s'écrouler son espoir!
Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre,
Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe légère
Qu'enlève le souffle du soir.
Le poëte est semblable aux oiseaux de passage
Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois;
Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,
Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
Ne connaît rien d'eux que leur voix.
«Ce n'est pas là de l'imitation, c'est de l'émulation. Nobles poëtes, pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifié jusqu'au bout votre emblème, sans jamais ternir votre blancheur?
«Plus on a aimé les poëtes sous cette forme idéale qu'ils nous ont donnée d'eux-mêmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas réalisée en tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mêlés ensuite à la poussière et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir; et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de changer la clef, et il recommence sur un mode inférieur une cantate, encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.»
Cette dernière phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, à l'ambition politique qu'il suppose et qu'il déplore dans M. de Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montré que l'ambition n'était pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays était mon unique pensée. Si j'avais voulu être nommé dictateur par soixante départements ou par la France entière, je n'avais qu'à laisser partir cinq ou six amis dévoués, chargés de dire: «Nommez Lamartine, il accepte.» Je fis le contraire et je fus nommé dans treize départements à la presque unanimité. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que, pour lui donner de l'autorité, il aurait fallu le fortifier par quelques victoires politiques qui n'étaient pas dans mon programme, à moins qu'elles ne fussent dans la nécessité, non de mon ambition, mais de la république des honnêtes gens en France. Je ne briguai donc pas un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'étant pas compris et en me faisant une multitude d'ennemis que mon désintéressement mécontentait et qui ne me l'ont point encore pardonné. Nous connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au delà des limites. Quant à moi, je n'ai pas partagé envers moi-même l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tâché d'être juste; était-ce modestie, était-ce justice? Je crois que c'était l'une et l'autre; dans tous les cas, ce n'était pas ambition. Le présent le prouve.
LXVII
«À propos de la mort de son père, Chateaubriand exprime la même idée que j'ai exprimée sur l'immortalité que la mort grave sur nos traits comme l'empreinte d'une grande vision.
«Un autre phénomène, dit-il, me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?»
«Lamartine a repassé sur cette grande idée dans le Crucifix. Elvire meurt:
De son pieux espoir son front gardait la trace,
Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté
La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa majesté.
.............
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muette
L'eût déjà consacré!
«Ailleurs Chateaubriand dit en prose:
«L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la Religion! Quel labyrinthe de colonnes! quelle succession d'arches et de voûtes!...»
«René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique que tous les talents de notre âge suivront; car tous, à commencer par Chateaubriand lui-même, qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait supposé dans René, ils parcourront avec des variantes d'impressions le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage: l'Italie, la Grèce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pièce de l'Homme où il faisait la leçon morale à lord Byron, a dit:
Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée;
Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;
J'ai cherché vainement le mot de l'univers;
J'ai demandé sa cause à toute la nature...
.............
Des empires détruits je méditai la cendre;
Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre;
Des mânes les plus saints troublant le froid repos,
J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros;
J'allais redemander à leur vaine poussière
Cette immortalité que tout mortel espère.
Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants,
Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;
Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,
Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages,
J'appelais, je bravais le choc des éléments.
Semblable à la Sibylle en ses emportements,
J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles,
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles.
J'aimais à m'enfoncer dans ses sombres horreurs.
.............
Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,
J'avais lassé le ciel d'une plainte importune,
Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,
Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.
«Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René. Lamartine engendre la sérénité, il la crée même là où il n'y a pas lieu; René engendre l'orage!
«Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire entrer dans le Génie du Christianisme, revenez au pur René des Natchez, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins justement qu'à lord Byron.»
M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de l'Isolement.
«Voici Chateaubriand en prose:
«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent dans un état impossible à décrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire, seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme un ruisseau d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.»
«C'est juste l'Isolement de Lamartine, toujours avec la différence des complexions et des natures:
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un œil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire;
Là je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons;
Et moi je suis semblable à la feuille flétrie:
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!
«Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie...» Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:
«La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais eu la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais! Ô Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Ève tirée de moi-même... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma vie.»
«On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.
«René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir. C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu ce qu'il désire: il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements sans cause précise: désormais il a son accident singulier entre tous, son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire: «Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand c'est un malheur.» Et plus loin: «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.»
Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de Naples, dans les Martyrs, à des vers de moi sur le même paysage:
«Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome, et qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle pièce du Passé à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux donner que la note):
Combien de fois près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts!
Combien de fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par l'Amour conduits,
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits!
«N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de Chateaubriand-Eudore: «Attendre ou chercher une beauté coupable...?» Et encore, toutes ces stances célestes sur Ischia:
Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
La fleur dort sur sa tige, et la nature même,
Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.
Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
À la molle clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin...
«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la suavité.»
On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, le Suprême Verbe.
La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de Velléda:
«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une douleur pareille. Rien n'est affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font sourire: c'est plutôt douceur que douleur qu'il veut dire; il n'en est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange déchu, au plaisir de troubler un jeune cœur, et, mieux qu'une Ève encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la jeune Napolitaine dans les Harmonies (le Premier Regret):
Mon image en son cœur se grava la première,
Comme dans l'œil qui s'ouvre au matin la lumière;
Elle ne regarda plus rien après ce jour;
De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
Elle me confondait avec sa propre vie,
Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,
Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.
..............
Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme;
Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
Elle n'attendit pas un second avenir,
Elle ne languit pas de doute en espérance,
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance:
Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
Dans sa première larme elle noya son cœur,
Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle
Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,
Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...
«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance, et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une adorable élégie,—ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»
LXVIII
Je n'accuse pas l'intention du critique, dont la bienveillance est évidente dans toutes ces comparaisons du poëte en prose avec le poëte en vers; mais il se trompe bien en voyant dans cette élégie involontaire du Premier Regret l'ombre de fatuité. Voici comment elle fut écrite quinze ans après la mort de la pauvre Graziella.
J'étais à Paris en 1827; c'était un dimanche d'été. Le jour était long: ma femme entra dans ma chambre et me pria de l'accompagner aux vêpres de Saint-Roch. J'entrai avec elle dans l'église pleine de musique et d'encens. Pendant qu'elle s'avançait près du chœur, je m'assis contre un large pilier du temple, et je laissai errer mes regards au bruit d'une psalmodie plaintive; sur les murs de l'édifice, un tableau, signé de Lécluse, était suspendu au-dessus de ma tête contre le pilier qui était à ma gauche. Ce tableau d'assez poétique intention, mais d'exécution médiocre, représentait une vierge en tunique blanche qu'on vient chercher dans son sépulcre; mais, à la place de la morte, on ne trouve qu'un lit de fleurs dont les gerbes fraîchement nées semblent répandre dans le cercueil merveilleux des parfums et des ivresses du ciel.
Ce tableau me rappela la fille d'Ischia que j'avais tant aimée et qui était morte de son amour, quelque temps après mon départ de Naples. Je ne m'étais jamais pardonné cette dureté de cœur tant déplorée et tant punie. Combien, en effet, n'aurais-je pas été plus heureux dans la suite de mes jours agités, si j'avais cédé à ses larmes et aux miennes, repris mes vêtements de jeune pêcheur à la margellina, épousé celle que j'aimais, et continué avec elle, dans cette simple famille de camilleurs, l'existence où j'avais trouvé le bonheur? Cette pensée me revint et me plongea pendant une heure dans des regrets qui ressemblaient à des rêves. Je m'y livrai bientôt sans résister, et j'écrivis sans plume dans mon cœur les strophes de cette élégie que M. Sainte-Beuve appelle céleste, et qui n'était que le retentissement harmonieux et déjà lointain d'une douleur vraie. L'office fini, je rentrai, muet et mélancolique, à la maison, et je m'enfermai dans une chambre pour écrire ces vers tout faits dans ma tête.
LXIX
Comme je finissais de les écrire, on m'amena des visiteurs que je connaissais à peine, mais que j'aimais déjà sans tenir compte des opinions politiques qui devaient bientôt après nous réunir, puis nous séparer, pour nous réunir encore. C'était M. Thiers et son ami M. Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidèlement son ami dans la vie, mais sans affronter les mêmes orages; ils s'assirent, et, voyant sur ma table des lignes inégales annonçant des vers, ils me demandèrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans difficulté, mais non sans que ma voix entrecoupée leur révélât l'émotion très-vive dont j'étais encore agité. Ils me parurent très-émus eux-mêmes, et ils se retirèrent en silence comme des hommes dont le cœur avait été trop vivement touché pour qu'ils pussent continuer l'entretien sur le ton léger et futile qu'ils avaient en le commençant. Quant à moi, je restai attendri et mélancolique le reste du jour.
Voilà le récit vrai de l'espèce de fatuité un peu barbare que Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, allée solitaire du jardin du Luxembourg, séparé alors du jardin fruitier des Capucins par un mur à hauteur d'appui du jardin de Catherine de Médicis, ne te souviens-tu pas des larmes amères et contenues dont j'arrosai tes dalles un jour où je lisais seul le dernier Adieu de Graziella, et où Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut étonné de mes larmes mal essuyées et me demanda vainement la cause de ma tristesse. Je ne la lui dis pas et nous nous séparâmes. Voilà encore une fois cette fatuité ostentatoire qu'il m'attribue! Voilà comme le critique se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature. Défions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice à la nature! Nous risquerions de calomnier même les larmes; l'homme sensible en cache plus qu'il n'en montre.
LXX
Quant à la faculté d'écrire les vers, Chateaubriand ne l'avait pas reçue plus que Voltaire; la poésie, dans sa vraie forme sérieuse (le vers), excepté la poésie badine, ne leur était pas naturelle. Le drame de Moïse, par Chateaubriand, ne fut qu'une imitation impuissante de Racine; il fit admirer, comme le paon, les découpures et les couleurs savantes de ses ailes, mais il ne s'en servit pas. La beauté du vers, comme toutes les autres beautés, est un mystère. On ne sait pas pourquoi ils sont nécessaires à la vraie poésie: moi-même qui ai plaidé contre eux, je ne le sais pas, mais je le sens. Ce n'est pas parce qu'ils disent plus de choses que la poésie en prose, ils en disent moins, les belles pages de Chateaubriand contiennent autant et plus de sens que les plus belles pages de vers; ils n'en disent pas plus, mais ils le disent mieux.
Je me suis souvent figuré que les plus belles pages de la langue, prose ou vers, étaient celles qui possédaient en elles le plus d'éléments de durée ou d'immortalité, et que ces éléments de durée étaient, on ne sait pourquoi, plus réunis dans les vers que dans la prose; en un mot, que le vers était plus immortel que la prose: pourquoi cela encore? Je ne le sais pas; mais, de même que certains éléments matériels possèdent, à formes égales, plus de vie et de durée que d'autres, et sont mieux faits par le Créateur pour résister au temps; de même, entre le vers et la prose, il y a la même différence qu'entre le marbre statuaire ou le bronze et la terre dont l'artiste construit sa statue. La forme est la même, mais la durée ou l'immortalité sont différentes.
La boue est destinée à vivre quelques jours, le marbre dure à jamais. Le sentiment que le sculpteur a de cette vérité influe à son insu sur la perfection de son travail.
Ainsi que je l'ai dit une fois en poésie moi-même:
Mais le vers est de bronze et la prose est d'argile.
Je présume que c'est là le secret de cette supériorité. Si ce n'est pas cela, je ne puis le découvrir.
Voltaire, lui aussi, le sentait. Je me souviens d'un passage de lui, moitié plaisant, moitié sérieux, dans une de ses lettres à Condorcet, à propos du drame en prose qu'il avait en mépris, et dont Diderot le menaçait:
«Quant aux barbares qui veulent des tragédies en prose, dit-il à Condorcet, ils en méritent: qu'on leur en donne, à ces pauvres Welches, comme on donne des chardons aux ânes! Cela passera, etc., etc., etc.»
LXXI
Revenons au rôle religieux de Chateaubriand.
La France, qui suait le sang sur l'échafaud de la Terreur depuis trois ans, et qui avait horreur et peur d'elle-même, cherchait à retrouver son équilibre et son ordre matériel dans la force de ses armes et dans la pacification de ses doctrines. Un véritable grand homme qui eût paru alors, le glaive dans une main, la modération dans l'autre, pouvait lui apporter la raison, la force et la paix; c'était une de ces époques où la dictature des soldats et la dictature des législateurs peuvent s'unir pour reconstituer un grand peuple; mais, il faut le reconnaître, la France, qui est le pays des armes, du génie et de la gloire, n'est pas le pays de la raison. Ses excès sont tous des passions ou des repentirs.
Les excès en tout sont la nature de la France, les réactions sont sa loi; Bonaparte, son héros, fut un despote; Chateaubriand, son écrivain, fut un apôtre peu convaincu du passé; l'opinion publique, leur pondérateur naturel, au lieu de les contenir l'un et l'autre, les encouragea; elle poussa l'un à l'empire, l'autre au treizième siècle: la conquête pour diplomatie, le concordat pour liberté religieuse, furent les deux pôles du gouvernement des soldats et du gouvernement des consciences. On eut des victoires au lieu de droit, et des cérémonies au lieu de culte: le Génie du Christianisme y joignit le prestige de l'imagination et entraîna tout. Chateaubriand fut l'éloquent corrupteur du bien même; il ne se borna pas à assurer la liberté des âmes, il voulut leur asservissement. Les mœurs le secondèrent, et il alla, comme ambassadeur, porter lui-même à Rome le funeste présent qu'il avait obtenu du gouvernement de son pays. Voilà son début politique. Les temples furent remplis, les consciences, les unes favorisées, les autres opprimées, beaucoup vides; la révolution raisonnable avait été poussée jusqu'à la persécution, on la ramena jusqu'à la vengeance.
LXXII
Après l'insuccès des Martyrs, Chateaubriand dit adieu à la littérature et à la polémique religieuse. 1814 vit paraître la diatribe envenimée de Buonaparte et des Bourbons. Chateaubriand fut, dans cette brochure, le précurseur de la vengeance du monde contre l'oppression de l'Europe. Il prit le premier rang parmi les ingrats; il le prit aussi parmi les calomniateurs de l'infortune méritée, en calomniant même Bonaparte dans le récit mensonger de ses violences manuelles de Fontainebleau vis-à-vis du pape Pie VII.
Il fit une seule bonne brochure après 1815, la Monarchie selon la Charte. C'était la raison ramenée au service d'une monarchie nécessaire. Tout le reste de ses écrits politiques, d'ambition ou de circonstance, est mort avant lui, et ne méritait pas de vivre. C'était le style affecté du vieux français mal ressuscité pour donner au français une apparence de naïveté par le cynisme. Sa fortune ayant été compromise par son ambition inquiète en 1821, il mit en loterie son domaine de la Vallée-aux-Loups, à mille francs le billet. On ignorait alors la loi économique par laquelle la réduction du prix des billets augmente le nombre des souscripteurs. Il comptait sur le nombre de ses partisans dans l'aristocratie. Les ministres, ses ennemis, n'osèrent pas lui refuser l'autorisation; mais il fut trompé, il n'eut que trois souscripteurs, parmi lesquels M. Lainé, comme hommage, non aux opinions, mais au génie. M. Lainé refusa de reprendre l'argent de son billet. Mathieu de Montmorency acheta généreusement la dépouille de son ami. Chateaubriand n'avait rien fait encore pour le salut de son pays, mais il avait immensément fait pour sa gloire; la France fut ingrate: c'est son habitude; il ne s'adressait pas à un parti, comme les amis de Foy en 1829, ou de Laffitte en 1830. Tout hommage à un homme, qui n'est pas une insulte à un autre, ne réussit pas parmi nous. Nous n'aimons que la générosité haineuse qui, sous prétexte d'honorer un homme illustre, en déshonore un autre plus justement illustre que lui. Chateaubriand se tut, mais il ressentit l'injure au fond de son âme. On peut croire que la démocratie, qu'il servit de mauvaise grâce depuis ce jour-là, profita plus tard de cette faute capitale de l'ingrate aristocratie. L'homme est homme, il pardonne, mais il n'oublie pas. C'est sa faiblesse, mais c'est son droit.
LXXIII
Les Bourbons, qui durent en grande partie à Chateaubriand leur chute fatale, en 1830, ne lui durent qu'un grand service: la guerre d'Espagne. Malgré ce qu'en dirent les libéraux parlementaires du temps, cette guerre fut une grande et heureuse audace, digne d'un homme d'État. Les Bourbons, chefs de cette maison, ne pouvaient, sans déshonneur, voir la monarchie d'Espagne s'avilir et tomber, sans lui tendre la main. L'honneur, pour la monarchie consanguine, n'est pas seulement une décoration, c'est un devoir. Chateaubriand le sentit et osa faire de cette convenance, un dogme politique. Il rallia par là l'armée française à la maison des Bourbons, et fit rentrer la gloire sous ses drapeaux. C'était une grande idée toute simple; les peuples la comprirent. Ils comprirent peu les idées mixtes qui se refusent aux imprudences héroïques: le salut des circonstances douteuses où les Bourbons délibéraient. M. de Villèle penchait visiblement du côté de l'inaction, M. de Chateaubriand entraîna tout vers la guerre, et le dieu des projets généreux lui donna raison; la dernière grande action de la race de Louis XIV fut son ouvrage. On ne peut l'oublier, il perdit les Bourbons, mais il les illustra.
LXXIV
Voilà sa carrière d'homme d'État; quant à sa carrière d'homme de lettres, elle est beaucoup plus difficile à analyser; elle tient à son génie. La première question à résoudre est celle-ci:
Eut-il du génie?
Ce génie fut-il honnête dans l'usage qu'il en fit? Non.
Ce génie fut-il juste? Non.
Ce génie fut-il grand? Oui. Moins grand cependant que s'il eût été toujours honnête, vrai, juste, et que sa grandeur eût été aussi honnête, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique dans l'expression; mais il eut du génie; il en eut même plus qu'aucun écrivain de son pays et de son temps.
Nous avons répondu que le génie ne fut pas toujours honnête. Était-il parfaitement honnête d'écrire l'Essai sur les Révolutions en 1799 et d'écrire le Génie du Christianisme en 1800?
Était-il vrai de vanter la révolution dans ses opinions et dans ses tendances aujourd'hui et de brûler ensuite ce livre pour qu'il ne se levât pas contre lui dans une carrière nouvelle, pour que ses amis ne pussent pas lui reprocher l'ombre d'une apostasie?
Était-il juste enfin, en politique, d'imaginer des lois inhumaines (immanis lex) contre la liberté de la presse, en 1819, et de professer ensuite la liberté illimitée de la presse, c'est-à-dire l'anarchie et la démagogie de la pensée la plus téméraire, dont Chateaubriand affecta le dogme, quand la versatilité de ses intérêts le poussait à se déclarer chef de l'opposition aux Bourbons?
Non, il ne fut ni honnête, ni vrai, ni juste, ni moral dans l'usage de son génie. Benjamin Constant, le plus inconsistant des hommes, eût-il eu ce génie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait un pont, fût-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet, pour passer avec bienséance de M. de Bonald à Carrel, et de M. de Marcellus à Béranger, de la monarchie à la république. La liberté illimitée de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiéter de ce qui était au delà! Était-ce d'un esprit juste et d'un sens droit? Fabriquer et vendre de la poudre dans tous les carrefours d'une capitale, est-ce une condition de la sécurité publique? Nous l'avons éprouvé en 1848, par nécessité temporaire d'une révolution où toutes les lois anciennes étaient abolies; mais une émeute violente en sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple tenait lieu de loi pour réprimer la démence du peuple. Était-ce à cette lutte armée d'un dictateur contre un autre que M. de Chateaubriand voulait conduire son pays? C'était un homme de magnanime témérité, armé d'une assez puissante imagination pour se faire illusion à soi-même. Voilà la vérité.
LXXV
Mais son génie était grand, quoiqu'il fût loin d'être irréprochable. À ses premières publications, les hommes s'aperçurent qu'il n'était pas comme les autres hommes. L'instinct leur révéla que le grand style perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouvé dans la Bible, était retrouvé dans les forêts du nouveau monde. Il n'y était pas pour les Américains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la philosophie du lucre; peuple sans ancêtres, pour lequel le passé n'existe pas, peuple brutal qui ne croit qu'à ce qu'il touche; mais il y était en germe dans l'immensité des œuvres de sa nature, non encore épousée par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes nouveaux usés par la civilisation avec la nature sauvage que devait naître la nouvelle Bible de l'humanité. Chateaubriand était le prophète gigantesque et mystérieux. Il ne savait pas lui-même quel vent l'y poussait; c'était le souffle du vieux monde; c'était l'instinct mâle de la génération des choses cherchant comme la virginité des mers, des forêts, des solitudes pour y déposer la semence fécondante des langues mûres et rajeunies. Il respira un moment cette atmosphère amoureuse des terres virginales, il y déposa son génie, et Atala, René, le Génie du Christianisme naquirent. Un nouveau prophète revint en Europe, apportant ces prodiges de parole. Chateaubriand paraît avec eux comme un météore; il ne sort d'aucune école, il est lui. Ne lui cherchez ni père ni mère, il est le fils du désert, l'enfant trouvé dans les forêts. Il ne sait d'où il vient, et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle, et toute la terre l'écoute. On fait silence à ses premiers balbutiements. Le vieux siècle expirant dans les convulsions s'étonne et se sent rajeuni.
Les lignes ébauchées dans Atala et dans René sont, dès le premier jour, une révolution littéraire. Elles éteignent seules le bruit d'une turbulente révolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace tous les autres, même celui de Voltaire, le dictateur de l'intelligence universelle; à peine s'en souvient-on encore, et il vient seulement de mourir au seuil des temps qu'il a créés. Ce jeune homme, cependant, ne faisait que de naître, personne ne lui avait rien appris, il n'était d'aucune école; à peine, avant de quitter Paris, avait-il causé avec quelques hommes médiocres du dernier siècle pour lesquels il affectait un culte: Ginguené, Esménard, Chênedollé, un peu Fontanes, Parny et à peine Chénier. Il regardait comme une rare fortune quelques vers plus que médiocres de lui pour lesquels il s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amitié, une place au Mercure, le recueil des naissances et des sépultures du temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire et des augures d'immortalité.
Il débarque, il voit, avec le regard du génie qui embrasse tout d'un coup d'œil, l'ébauche des États-Unis; il méprise tout et passe; il prétend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur seul grand homme, pauvre, accusé, abandonné par ces démocrates rois de l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de là avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de sauvagesses, bohémiens du désert, qui dansent aux sons de la pochette d'un musicien français.
On voit qu'il s'amuse à faire à loisir la caricature de deux peuples dans une scène de cabaret. De là il va jusqu'à la cataracte du Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas même, lui si parfait descripteur, de décrire ce miracle des eaux, mais ce qu'il imagine est mieux que ce qu'il décrit; il rêve des amours sauvages et des mélancolies de solitude. Il revient avec ces ébauches dans l'esprit. C'est lui-même qui rapporte ses notes à son pays.
LXXVI
Aussi voyez comme, à ses premières lignes, tout se bouleverse dans la littérature de la France et de l'empire! On dirait qu'un nouvel instrument musical fait résonner ses sons dans les concerts de l'esprit; on croit entendre les soupirs du vent dans les roseaux, les secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forêts, les chutes des cataractes dans les abîmes, les éclats de la foudre entre les rochers, et quelque chose de plus pathétique encore, les battements intimes du cœur, les frissons de l'âme, le suintement des larmes à travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la vieille langue; nul ne cherche à imiter l'inimitable; les uns ricanent par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'émerveillent en écoutant; la note grave est retrouvée dans les langues modernes, et ce jeune inconnu a sonné sans le savoir le sursaut du monde. Voilà l'effet universel et inspiré d'en haut de Chateaubriand.
C'est la Bible des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la nature, un homme grand nous a parlé.
LXXVII
Il était grand en effet, la grandeur était son nom: grand, parce qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui ne savait que vociférer et tuer; grand, parce qu'il cherchait Dieu dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir et lire le nom de l'Incréé; grand, parce qu'il était triste comme Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et sœur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée. Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des larmes. La définition de l'univers, c'est la douleur d'être né, qui contient la douleur de mourir. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est le supplice de la vie.
Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est, elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, Dieu; il était religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.
Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait le démocrate. Ses bassesses, ses œuvres, ses vulgarités, ses colères, ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût haineux contre les mœurs de cette race, qui ne sentait alors sa grandeur qu'en faisant sentir sa terreur. Cette haine du vulgaire faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: Les pieds lui ont glissé dans le sang. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand. Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.
LXXVIII
On pourra lui contester beaucoup des qualités qui concourent à former un génie accompli et à laisser de lui une idée digne de la mission d'un de ces hommes que la postérité relève après leur malheur ou leur mort.
Il ne fut point assez honnête pour être offert en exemple à l'avenir.
Il chercha à briller plus qu'à servir.
Il eut l'idée juste et la conduite fausse.
Il affecta des passions, des affections et des haines qu'il n'avait pas.
Il eut un rôle dans sa vie politique, au lieu d'une conviction, et il en changea souvent.
Il fut à lui-même sa première pensée: toutes les fois qu'il y eut à choisir entre sa patrie et lui, il ne songea qu'à lui-même; il prit le décorum pour l'honneur, et l'honneur pour la vertu.
Tel fut l'homme, plus acteur que citoyen.
Malgré le nombre et l'éclat de ses images, il ne fut pas poëte. Le mystère qui donne à l'écrivain le droit de dire: Je chante, lui manqua; il ne fit jamais que parler et écrire, le chant inspiré faillit sur ses lèvres.
Mais, à cela près, il eut tous les talents qu'on peut emprunter à la terre, et que le ciel ne donne pas directement et mystérieusement à l'espèce humaine.
Et il eut même ces talents divers à un degré qui se fait reconnaître de lui-même, qui devient sa conscience dans l'âme d'autrui, qui réfute toutes les critiques, qui renverse toutes les jalousies et qui fait dire à tout un siècle: Il est grand!
Cette exclamation d'un siècle est le sceau du génie.
Il fut et il restera le plus grand écrivain de la France dans un siècle où tout était muet, mais où tout allait renaître.
Il fut à lui seul notre renaissance.
L'avenir portera son nom.
Soyez grand, et moquez-vous du reste; vous êtes immortel.
FIN DU CLXVe ENTRETIEN.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXVIe ENTRETIEN
BIOGRAPHIE DE VOLTAIRE
I
Voltaire, poëte, historien, philosophe, est l'homme le plus universel de l'Europe au dix-huitième siècle; l'universalité est surtout le caractère de son génie.
L'antiquité, sous ce rapport, ne peut lui comparer qu'un seul homme, Cicéron. Ces deux écrivains ont à eux seuls occupé l'espace de tout leur siècle; ils ont tellement confondu leur nom avec le nom même de leur patrie qu'on ne peut dire Cicéron sans que Rome tout entière se présente à l'imagination du lecteur, et qu'on ne peut dire Voltaire sans que la France apparaisse avec toutes ses grandeurs littéraires, tous ses talents et tous ses défauts, à l'esprit de l'Europe.
Ces deux hommes universels, Cicéron et Voltaire, ont d'autant plus de rapports entre eux que l'un et l'autre ont été plus que des poëtes, des écrivains, des orateurs; ils ont été des hommes dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire qu'ils ont agi en même temps qu'ils ont écrit ou parlé, et qu'ils ont participé, dans une proportion immense, l'un au grand mouvement des choses romaines par l'éloquence, l'autre au grand mouvement de l'esprit humain par la littérature et par la philosophie actives du monde moderne.
Quoique leurs talents, aussi supérieurs chez l'orateur romain que chez le poëte et le prosateur français, fussent d'un ordre très-différent, ils se ressemblent plus qu'on ne pense par ces trois caractères de leur génie: la justesse, l'universalité et l'action. À ce titre, je n'ai jamais pu penser à Cicéron sans penser à Voltaire, et je n'ai jamais pu lire Voltaire sans penser à Cicéron. À un autre titre encore, ils se rappellent sans se ressembler: c'est par la vaste et longue influence qu'ils exercèrent sur leur pays et sur le monde. Ce sont deux conquérants pacifiques qui ont planté le drapeau de leur langue et de leurs idées bien au delà des limites de leur nation et de leur langue. Universels par leur gloire, ce sont les César et les Alexandre de la littérature; ils ont asservi de vastes provinces de la pensée humaine. Cicéron vivant fut égorgé par ses ennemis politiques; Voltaire mort fut assassiné dans sa mémoire et traîné mille fois par son nom aux gémonies des ennemis de la philosophie et de la renommée; ce sont encore deux ressemblances entre les deux destinées de ces deux grands hommes. Le temps de la justice et de l'apothéose est venu pour Cicéron, le temps de l'impartialité n'est pas venu et ne viendra pas de plusieurs siècles encore pour Voltaire. Essayons de le devancer en présentant ici un portrait véridique du philosophe français.
II
François-Marie Arouet naquit à Châtenay, petit village des environs de Paris, le 20 février 1694. Il ne prit qu'à vingt-cinq ans le nom de Voltaire d'un petit fief de sa mère dans l'Anjou. Son père était un des membres de la haute bourgeoisie de Paris. Des fonctions honorables, l'élégance des mœurs, la fortune et les lumières rapprochaient cette classe de l'aristocratie: il était trésorier de la Chambre des comptes. La Chambre des comptes, corps presque parlementaire, exerçait le contrôle de la comptabilité du royaume. Sa mère, Catherine Daumart de son nom, était une femme d'une grande beauté, d'un esprit délicat et cultivé, centre d'une société choisie d'écrivains, de diplomates étrangers et de courtisans qui recherchaient dans son salon les charmes de sa figure et de son entretien. C'est de cette mère enivrante et gracieuse que l'enfant reçut avec le sang le don de la grâce, le don le plus naturel de l'esprit de Voltaire. Son génie, en effet, commença par la grâce, ce don féminin qui est la jeunesse de l'esprit. Sa mère, à l'époque de la naissance de ce fils, était liée d'amitié avec un seigneur napolitain de haute naissance qui avait été également lié avec la mère du duc de Richelieu, l'ami futur et inséparable de Voltaire. Cette liaison du diplomate italien avec ces deux femmes, l'une de la cour, l'autre du parlement, et la ressemblance des deux enfants, de visage et de caractère, a fait rechercher sans preuve par quelques écrivains curieux des indices de parenté indirecte entre Voltaire et le duc de Richelieu. La verve étincelante et facétieuse de l'Italie méridionale aurait expliqué ainsi par sa source l'originalité étrangère et quelquefois burlesque de l'imitateur futur d'Arioste. Mais rien ne motive cette rumeur du temps que ces chuchotements de salon qui sont les vengeances de l'envie contre l'esprit et la beauté des femmes célèbres. On trouvera de meilleures explications de la ressemblance des deux amis dans la fréquentation des mêmes sociétés spirituelles, élégantes et licencieuses qui furent le berceau de leur esprit.
L'enfant reçut une éducation soignée dans le collége des jésuites de Paris; le Père Porée, son professeur de rhétorique, présagea un grand homme dans son élève. L'élève, à son tour, devenu grand homme, conserva un penchant de cœur pour l'éducation libérale des jésuites, et une reconnaissance filiale pour son maître, le Père Porée.
III
Après ses études classiques, prématurément achevées avec une facilité qui dévorait les difficultés de l'étude, son père, riche et facile, sans préoccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison pour lui laisser le choix réfléchi d'une carrière à suivre. Un abbé de cour, d'une société lettrée et licencieuse, qui avait brigué autrefois les préférences de la belle trésorière, qui était resté l'ami de la famille et qui était le parrain du jeune homme, dirigea ou égara plutôt ses premiers pas dans le monde. Cet abbé était l'abbé de Châteauneuf; il s'honorait, comme l'abbé de Chaulieu, de fréquenter les courtisanes politiques d'Athènes. Il présenta le jeune Voltaire chez la vieille et célèbre Ninon de Lenclos, reste de beauté, de vice et d'esprit qu'un siècle transmettait à l'autre comme un scandaleux héritage. Ninon avait été l'amie d'occasion de madame de Maintenon, devenue depuis l'épouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet. Ninon sourit à la figure et à la vivacité d'esprit de l'élève de l'abbé de Châteauneuf, elle lui légua dans son testament deux mille livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie par ses vices, léguait ainsi à l'enfant poëte, n'étaient certainement pas des livres de théologie ou de piété. Voltaire connut chez Ninon l'abbé de la Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servieu, le prince de Conti, le duc de Vendôme, toute cette école de voluptueux débauchés de cour et d'église que l'hypocrite austérité de la vieille cour de Louis XIV avait refoulés. Cette école de philosophie du plaisir entretenait l'esprit d'opposition dans le désordre des mœurs et dans l'impiété; mais c'était en même temps l'école de toutes les délicatesses de l'esprit et de toutes les grâces nues de la poésie, magister elegantiarum. Excusable peut-être pour des vieillards libertins, elle était la corruption en précepte et en exemple pour un jeune homme. Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le talent. Ses premiers vers furent des sacrifices à ces indécences d'esprit. Son père s'en alarma, il s'en plaignit à l'abbé de Châteauneuf: l'abbé, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire en Hollande, en le recommandant comme une espérance de la diplomatie à son frère le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye. Il y avait alors à la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait plusieurs filles d'une extrême jeunesse et d'une naissante beauté. Voltaire devint éperdument amoureux de l'aînée de mesdemoiselles Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attaché d'ambassade. La figure de Voltaire, séduisante de physionomie, son esprit plus séduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait l'amour, l'extrême jeunesse des deux amants les entraînèrent à des projets d'enlèvement surveillés par la mère; elle saisit la correspondance, elle ébruita la prétendue séduction, elle demanda avec éclat une vengeance à l'ambassadeur de France, elle imprima les lettres, elle donna à cette aventure innocente encore la célébrité d'un scandale intéressé. M. de Châteauneuf renvoya le jeune homme à sa famille; il partit en jurant fidélité et protection à celle qu'il avait involontairement compromise. Le vent et la légèreté de l'âge, la mauvaise renommée de la mère emportèrent ces serments; mais Voltaire conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et retrouva plus tard avec un tendre intérêt mademoiselle Dunoyer mariée au baron de Winterfeld. Le père de Voltaire refusa de le recevoir dans sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile dans le château de Saint-Ange, aux environs de la forêt de Fontainebleau; il y conçut dans la solitude le plan d'un poëme épique, la Henriade.
Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par le duc d'Orléans, régent, à la Bastille. Il y écrivit les premiers chants de son poëme. Ce poëme, reçu dans le temps comme une œuvre du génie épique de la France, n'avait rien de la véritable épopée que le titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la conquête du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le sujet du poëme était national, le héros était populaire, les épisodes touchants, les vers dignes de lutter par l'élégance et l'harmonie avec les chants de Virgile, du Tasse, de Camoëns. Le succès fut soudain, immense, universel; la langue de Racine était retrouvée et appliquée à l'histoire de France. Cette œuvre éleva du premier coup le jeune poëte à une hauteur de renommée qui l'isola dans une gloire précoce et unique. La France crut que son poëte avait enfin répondu pour elle à ce défi de produire un poëme épique dont on l'humiliait tous les jours. Elle se sentit vengée; elle mit sa gloire nationale dans la Henriade: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV s'attacha au poëme où il était célébré, ce fut presque un blasphème qu'une critique contre cette épopée. Aujourd'hui ce poëme est rentré dans la foule de ces œuvres de circonstance qu'un siècle emporte avec lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalités. Homère, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camoëns vivent, la Henriade est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit éternellement, non dans la Henriade, non dans ses tragédies, mais dans l'universalité de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-même; son véritable ouvrage, c'est l'esprit humain étendu, reclassé, modifié par son génie.
IV
Il sortit de la Bastille par l'intervention du duc d'Orléans, régent du royaume, dont il devint le poëte favori. La réaction nationale de la licence contre l'intolérance sénile et dévote de la fin du règne de Louis XIV jetait l'esprit dans le désordre des mœurs et dans l'indépendance sans limites. Le régent donnait le signal et l'exemple de tous les débordements, son interrègne était le règne de la jeunesse contrastant avec le règne de la caducité.
La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de madame de Maintenon, Esther surannée d'un roi persécuteur des consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes indépendants. L'athéisme et le libertinage, comme il arrive toujours, remplaçaient l'orthodoxie forcée et la piété de convenance; la littérature impie ou légère succédait au molinisme ou au jansénisme, qui avaient enrôlé Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour lesquels ces poëtes n'étaient pas nés. Les plaisirs du régent étaient des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantôt caressé par les complaisances poétiques de cette cour, tantôt réprimé par quelques semaines de captivité pour ses insolences de favori, était le poëte de cette jeunesse. Il luttait de grâce et de licence avec l'abbé de Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'égalait pas encore en souplesse, il le dépassait en force. Son génie ambitieux de tous les succès le porta au théâtre, il fit représenter Œdipe, sa première tragédie. Ce n'était qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir retrouvé Racine; il en avait bien l'imagination, il était loin d'en avoir le style. Cette œuvre lui fit plus de renommée et plus d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la désarmer; il n'était point méchant, mais il avait ces malignités spirituelles de l'épigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis que des perversités en action. Un lâche affront qu'il éprouva alors de la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le força à demander réparation les armes à la main; la réparation lui fut indignement refusée; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre, il y passa deux ans dans un petit village nommé Mandworth, aux environs de Londres. Cette époque fut la véritable crise de ses croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son génie.
V
L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques; Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du Parlement, oracle des hommes de génie dans ses Épîtres, fléau des médiocrités littéraires dans ses Satires, philosophe dans l'Essai sur l'homme, distrait par le badinage classique dans la Boucle de cheveux enlevée, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.
Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses œuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des mœurs, des histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur, l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais, moitié romain, ses deux tragédies politiques de Brutus et de la Mort de César. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré depuis deux ans en Angleterre.
VI
Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la Henriade, imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope, concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en même temps de son père et de son frère, fut placée également par Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier, afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile, l'Horace et le Mécène de la France.
VII
Rentré en France après deux ans de cet exil volontaire à Londres, il excita les ombrages de l'autorité et du clergé par une élégie touchante et indignée sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'était une actrice tragique dont le talent et les charmes avaient séduit la France et Voltaire. On lui avait refusé une sépulture décente en terre consacrée; sa dépouille mortelle avait été jetée nuitamment dans une voirie humaine. Voltaire regrettait surtout en elle l'actrice éloquente et tendre à laquelle il destinait le rôle de Zaïre. Cette tragédie toute romanesque fut une innovation sur la scène française, consacrée surtout jusque-là à des scènes historiques. L'inattendu des situations, le contraste des mœurs, le pathétique de l'amour, l'éloquence de la passion et de la religion en lutte dans le drame lui valurent un de ces succès qui se prolongent à travers tout un siècle. Voltaire, à dater de ce poëme, fut sans rival au théâtre. Son style scénique n'est ni si mâle et si tendu que celui de Corneille, ni si parfait et si harmonieux que celui de Racine; ce style, qui sent trop l'improvisation, la facilité, la négligence, n'a point cette solidité qui résiste au temps dans l'œuvre des beaux vers; mais le mouvement, l'éclat, l'héroïsme, la tendresse, toutes ces qualités de surface qui séduisent l'œil et l'oreille, lui donnent un caractère voltairien indéfinissable par un autre nom que par le nom de l'auteur. C'est le brillant de la pièce fausse égal à la splendeur du diamant, auquel la foule charmée se trompe, et que les lapidaires du style peuvent seuls discerner. Une série de tragédies écrites d'année en année avec la rapidité de l'imagination, depuis Zaïre jusqu'à Mérope, l'Orphelin de la Chine, Tancrède, ne cesse pas de rappeler, pendant soixante ans de sa vie, l'intérêt, la passion, l'admiration des siècles sur le poëte. C'étaient les actes de son règne par lesquels il rappelait à propos qu'il était roi. Ces succès, habilement combinés comme des éléments de popularité renaissante, intimidèrent la persécution chaque fois que le gouvernement, le parlement ou le clergé en prenaient ombrage. C'était son appel au peuple et son appel à la gloire.
VIII
C'est à peu près dans le même temps qu'il publia sous le nom de l'abbé de Chaulieu, récemment mort, l'Épître à Uranie, son premier poëme philosophique. L'Épître à Uranie ressemble à un fragment de Lucrèce retrouvé dans une imagination française à dix-huit cents ans de distance. C'est une profession de dédain contre les opinions populaires en matière de divinité. Cette audace d'esprit fort devint le symbole de l'impiété théologique contre toutes les révélations. Caché sous le faux nom de l'abbé de Chaulieu, Voltaire échappa à la vengeance de l'Église et du gouvernement. On le soupçonna, on ne put le convaincre. Il publia aussi alors ses Lettres sur les Anglais, dans lesquelles il faisait connaître et goûter à la France les institutions libres, l'éloquence virile, la science pratique, et la littérature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier après Saint-Évremond, le Voltaire du dix-septième siècle, qui colonisa les idées anglaises sur le continent; le détroit de la Manche alors séparait deux mondes.
IX
Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite. Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses travaux sur l'astronomie et par son Commentaire sur Newton; mais elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se consoler d'une supériorité de cœur, de charmes et d'esprit qu'on ne pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées, dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste ressentiment d'un cœur négligé.
Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les mœurs du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs, sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un exil doux et volontaire dans la solitude des champs.