X
Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler en sa présence le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les fibres de l'instrument peuvent l'être sans se briser. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe, l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!
Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la langue usuelle, expression des choses ordinaires.
XI
Mais la mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent. Nous répondons en deux mots: parce qu'elle a plus d'émotion pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.
D'abord, la mer est l'élément mobile, sa mobilité semble lui donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou de terreur.—Émotion!
Ensuite, elle est transparente, elle ressemble au firmament ou à l'éther qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles de la nuit, elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans ses vagues.—Émotion!
Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.—Émotion!
Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de sa mère.—Émotion!
Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le feu.—Émotion!
Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd d'automne et qu'elle s'écroule avec des coups retentissants sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les cités.—Émotion!
Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de reconnaître un époux, un père ou un fils.—Émotion!
Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages lointains et inconnus où elle ira aborder après avoir traversé pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent, on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres destinées.—Émotion!
Si une flotte dont on attend le retour montre au coucher du soleil les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille, toutes les images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du deuil assiégent la pensée.—Émotion!
Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.—Émotion!
Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.—Émotion!
Si l'œil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des eaux.—Émotion!
Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du monde de leur flux et de leur reflux les falaises dont les granits pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment de l'étendue.—Émotion!
Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie de la mer, elles finissent par donner au contemplateur le vertige de tant d'impressions, qu'il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme dit Homère, et qu'il demeure immobile et muet à regarder et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un moment l'infini. Il ne parle pas, il s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie, il chante le Te Deum de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonient sur la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots.
XII
Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie, cachés aux profanes dans toute la nature comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.
XIII
Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y discerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est plus poétique que l'indifférence, que la douleur est plus poétique que le bonheur, que la piété est plus poétique que l'athéisme, que la vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte, comme la plus divine des émotions.
XIV
Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice! Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte au lieu de la corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille fois plus intime et plus sonore que le son qu'ils tirent des passions légères ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il y a de poésie, car la poésie suprême, c'est Dieu.
XV
Il nous a semblé que rien ne pouvait mieux compléter ces pages laissées inachevées que cette naïve et touchante image des deux natures de poésie et des deux natures de sons que rend l'âme du poëte aux différents âges, reprise d'une des dernières préfaces des Méditations et que les ravissants vers tirés des Destinées de la poésie.
«Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites sœurs et moi, à un jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous imaginions que c'étaient des esprits célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de mes sœurs; mais un jour, nous voulûmes éprouver si les anges joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant de l'aiguille à côté de nous dans le jardin. Elle se prêta à notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son beau front.
XVI
Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l'âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu'à travers le réseau blond de ces cordes vivantes; ces deux harpes ne sont-elles pas l'image puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l'homme? Songe et joie dans la jeunesse; hymne et piété dans les dernières années. Un salut et un adieu à l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut aussi! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du soir de la vie humaine!
XVII
Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti, où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde; tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du cœur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant devant son Créateur.
XVIII
Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle:
Quand, assise à douze ans, à l'angle du verger,
Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses,
Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger,
Une voix me parlait, si douce au fond de l'âme,
Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
Ce n'était plus le vent, la cloche, le pipeau,
Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
C'était vous dont le cœur déjà parlait au mien.
Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au cœur qui sous la main venait de palpiter,
La même voix tintait longtemps dans mes oreilles,
Et sortant de mon cœur m'entretenait tout bas.
Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas,
Ni l'écho des amants qui chantaient sous les treilles;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
C'était vous dont le cœur parlait encore au mien.
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer,
J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue
Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
Une voix s'élevait de mon sein, tendre et vague.
Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau,
Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau,
Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;
C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien,
Vous dont le cœur alors chantait avec le mien.
Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs;
Et le long des buissons abrités de la bise,
Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise,
Je garde les chevreaux et les petits enfants:
Cependant dans mon sein la voix intérieure
M'entretient, me console, et me chante toujours.
Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours,
Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;
Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon ange gardien,
Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien!
Ce que les femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
FÉNELON
Fénelon naquit d'une famille noble et militaire du Périgord vivant tantôt dans les camps, tantôt dans le fond de cette province.
Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis. Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, dont il eut François de Fénelon.
Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, Fénelon reçut de la nature la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Il fut élevé jusqu'à l'âge de douze ans dans la maison paternelle.
La littérature sacrée et les littératures grecque et latine, furent sous un précepteur particulier les premiers aliments de son imagination.
L'université de Cahors acheva son éducation.
I
Le bruit de ses heureuses dispositions parvint jusqu'à son oncle, Antoine de Fénelon qui, arrivé au premier grade de l'armée, appela son neveu auprès de lui à Paris.
On destinait l'enfant à l'Église. On lui fit poursuivre ses études philosophiques et théologiques dans les hautes écoles de Paris. Son génie précoce y éclata comme il avait éclaté à Cahors. La gloire anticipée et la faveur générale qui entourait le jeune Fénelon, firent craindre quelque enivrement du monde au vieil oncle, son tuteur, qui se hâta de le faire entrer dans le séminaire Saint-Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des vœux.
III
L'ardente imagination du jeune lévite devait naturellement le porter à l'héroïsme de sa profession. Il forma la résolution de s'enrôler parmi les missionnaires qui allaient convertir le Canada au christianisme, et de se consacrer, comme les premiers apôtres de l'Évangile, à la poursuite des âmes parmi les idolâtres, dans les forêts du nouveau monde.
Le directeur de Saint-Sulpice, homme sage et prudent, avertit le marquis Antoine de Fénelon de la résolution de son élève. On l'envoya chez un autre de ses oncles, évêque de Sarlat, qui lui défendit, au nom du ciel, de poursuivre ce dessein téméraire, et le fit rentrer au séminaire de Saint-Sulpice.
Le jeune homme ne tarda pas à devenir prêtre, resta à Paris, et fut employé, pendant trois ans, à expliquer les mystères aux enfants du peuple, les jours de fête et les dimanches, dans la sacristie de l'église Saint-Sulpice.
IV
L'évêque de Sarlat l'appela de ces humbles fonctions dans son diocèse, pour le faire nommer représentant du clergé de la province à l'assemblée générale du clergé.
La jeunesse de Fénelon fit échouer l'ambition de son oncle: un autre ecclésiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fénelon reprit à Sarlat sa passion d'apostolat lointain et poétique pour la conversion des peuples.
«Je médite, écrit-il alors à Bossuet, un grand voyage. La Grèce s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Péloponèse redevient libre, l'Église de Corinthe refleurit, la voix de l'apôtre s'y fait encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées, et parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je visite cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fit prendre sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les visions du disciple bien-aimé, heureuse Pathmos! J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme lui, voir les cieux ouverts! Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour, après une si longue nuit!»
V
Cette lettre ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évêque de Sarlat parvint à incliner l'esprit de son neveu d'un autre côté.
Fénelon, rappelé à Paris par l'archevêque, M. de Harlay, fut nommé, malgré sa jeunesse, supérieur des Nouvelles-Converties au catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse prématurée.
Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes et aux plus célèbres dignités de l'Église; il leur préféra l'amitié stérile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'évêque de Meaux, ressentit cette négligence du jeune prêtre. «Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement à lui complaire, vous voulez être oublié, vous le serez.»
VI
Fénelon fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de l'Église. Son oncle, l'évêque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant de son évêché. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans.
Il passa quelques semaines dans ce prieuré; il distribua aux indigents de la contrée tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu à ses besoins les plus restreints. Il y composa des vers, où le sentiment de la solitude, qui porte à Dieu, se mêle aux sentiments de Dieu qui remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grâce de la jeunesse; ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement poétique. Il le sentit lui-même et se résigna à la prose; mais il ne cessa pas d'être le génie le plus poétique de son temps.
VII
Il reprit et poursuivit, pendant dix ans, à Paris, la direction de l'établissement qui lui était confié; il s'exerçait à parler et à écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de Beauvillers, mère d'une jeune et nombreuse famille, un traité de l'Éducation des filles. Ce livre, bien supérieur à l'Émile, de Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelon écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour être lu, mais pour profiter aux familles.
VIII
Fénelon entremêlait à ces travaux et à ces devoirs de sa profession des correspondances intimes, pleines d'onction sainte et d'enjouement avec ses amis. Il en avait déjà un grand nombre; le plus cher et le plus assidu était le jeune abbé de Langeron. Bossuet était pour lui plus qu'un ami, c'était un maître; mais un maître chéri autant qu'admiré.
Fénelon, l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'élite de l'Église et de la littérature sacrée suivaient Bossuet dans sa retraite de Germigny; ils partageaient ses loisirs sévères, ils recevaient les confidences de ses sermons, de ses oraisons funèbres, de ses traités de polémique; ils lui soumettaient leurs essais, ils s'enrichissaient de ses entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement était plus sublime encore que dans sa chaire, parce qu'il était plus naturel.
Ce furent les plus belles années de Fénelon; il était loin de supposer que les foudres sortiraient bientôt pour lui de ce cénacle où il ne respirait que la paix, la modestie et le bonheur.
IX
La révocation de l'édit de Nantes venait de frapper la liberté de conscience en rompant le traité de paix, entre les religions, promulgué avec Henri IV. Trois cent mille familles étaient expulsées, dépouillées, privées de leurs enfants, des milliers d'autres familles, dans les provinces protestantes, étaient contraintes, moitié par la persuasion commandée, moitié par la violence imposée, à désavouer la religion du roi.
Bossuet approuvait ces croisades intérieures contre la réforme. Le but légitimait à ses yeux et sanctifiait même les moyens.
Des missionnaires, appuyés de troupes et de geôliers, parcouraient les provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, sévissant contre les obstinés. Les parties du royaume, où le protestantisme avait laissé le plus de racines, n'étaient qu'un vaste champ de bataille après la victoire, où des commissions ecclésiastiques ambulantes armées à la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout par le zèle, par la séduction ou par la terreur, à l'unité de la foi.
X
Bossuet était le ministre intime de cet empire sur les consciences. L'évêque de Meaux s'imposait à Rome par ses services à l'Église, à laquelle il conquérait par la main du roi la France protestante au catholicisme; il s'imposait à Versailles par son ascendant à Rome, au monde, par la sublimité de son génie.
Une persécution dont deux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la mémoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes commençait à importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres plus insinuants et plus humains.
XI
Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Celui-ci, qu'il présenta pour la première fois à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de désarmer la religion de toute force coercitive, d'éloigner les troupes des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait éclairer et non dompter. Louis XIV fut charmé de l'extérieur, de la modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre. Il lui confia les missions du Poitou.
Fénelon s'adjoignit, pour cette œuvre, l'abbé Langeron et l'abbé Fleury. Il ne tarda pas à pacifier les esprits, et obtint des abjurations libres. Accusé d'indulgence par les agents de la persécution: «Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu'à leur renvoyer les dragons.—Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux... Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver autant de douceurs à rester dans le royaume, que de périls à en sortir.»
XII
À son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi, par le duc de Beauvillers et par madame de Maintenon, pour précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils. L'amitié eut la première pensée de Fénelon après son élévation. Il fit nommer l'abbé Fleury sous-précepteur, et l'abbé de Langeron lecteur du jeune prince. L'abbé de Beaumont, son neveu, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury.
Le jeune disciple, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à espérer de sa nature. Dur, colère jusqu'aux emportements contre les choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse, la musique, le jeu, où il ne pouvait supporter d'être vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus abstraites; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la fois. Tel était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon. Le roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient été admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en rencontrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple.
Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne tarda pas à captiver la cour tout entière, à l'exception des envieux et du roi, qui avait contre le génie les préventions du plus simple bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que lui dans sa cour.
FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXVIIIe ENTRETIEN
FÉNELON
(SUITE)
XIII
Fénelon se renferma dans la délicate fonction de sa charge: il parvint à persuader son jeune disciple, parce qu'il parvint à s'en faire aimer; il fut aimé parce qu'il aima lui-même.
XIV
Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon composa secrètement en poëme le code moral et politique des gouvernements.
Nous parlons de Télémaque. Le Télémaque, c'est Fénelon tout entier pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition, c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des vers lui manque, il est vrai.
Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image, c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.
La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une continuation de l'Odyssée par un disciple égal au maître. C'est un jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du poëme, mais c'était celui du temps.
Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'œuvre de Fénelon n'est pas moins sublime.
Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor, navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit, par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à ses peuples.
XV
Mais le Télémaque était encore le secret de Fénelon; il l'écrivait dans le palais de Louis XIV. Il devait le dérober aux yeux du roi et des courtisans jusqu'à la fin de ce règne.
Dans ce livre était une terrible accusation: il la réservait pour l'époque où le duc de Bourgogne atteindrait à la maturité des années et s'approcherait des degrés du trône. C'était la confidence scellée, qui resterait ignorée à jamais jusque-là entre le maître et le disciple. Peut-être aussi ce livre était-il destiné à être, au moment de l'avénement du jeune prince à la couronne, la proclamation d'une politique nouvelle, le programme d'un gouvernement fénelonien; c'était aussi une sorte de candidature indirecte au rôle de premier ministre, dont Fénelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en avouer à lui-même l'ambition.
XVI
Mais l'envie commençait à percer l'ombre dans laquelle il se renfermait. On s'inquiétait de l'influence qu'il exerçait, non plus comme maître, mais comme ami, sur son élève. Celle qu'il conquérait tous les jours sur madame de Maintenon, par l'attrait de son entretien, ne portait pas moins d'ombrage à la cour. La correspondance entre madame de Maintenon et lui était aussi fréquente que l'intimité. Ses lettres ne déguisaient pas la hardiesse des conseils que Fénelon donnait à la femme qui conseillait à son tour le roi, il l'encourageait même à régner.
Cette correspondance et cette intimité pieuse entre madame de Maintenon et Fénelon lui conquérait l'attrait et le cœur de celle qui régnait à la cour.
XVII
Louis XIV récompensa Fénelon de ses succès dans l'éducation de son petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valéry; le roi lui annonça lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si tardive et si disproportionnée à ses services. Tout commençait à sourire à Fénelon: le cœur de madame de Maintenon semblait lui ouvrir celui de la cour.
XVIII
Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.
Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le ciel.
L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle avait connu à Paris avant son mariage.
L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre petite ville de son diocèse.
Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre l'admiration et le scandale.
XIX
Au retour de ce long pèlerinage, madame Guyon fit imprimer à Lyon une explication du Cantique des cantiques de Salomon, et quelques autres écrits sur la contemplation. Ces doctrines, renouvelées de Platon et des premiers contemplateurs chrétiens, consistaient à recommander aux âmes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour lui-même, désintéressé de toute récompense comme de toute crainte. L'Église s'émut de ces doctrines. Madame Guyon et le père Lacombe, qui venait de rentrer à Paris, furent arrêtés. Le religieux, interrogé, jeté à la Bastille, fut enfin renfermé au château de Lourdes, dans les Pyrénées, pour y languir pendant de longues années d'expiation. Madame Guyon, enfermée de son côté dans un monastère de la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires sévères de l'Église, et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et d'impiété. Elle devint l'édification du couvent qui lui servait de prison. Madame de Maintenon, intercédée en sa faveur, lui fit rendre la liberté. Madame Guyon courut rendre grâces à sa libératrice qui, subissant la fascination générale, la rapprocha d'elle comme un foyer de piété, d'éloquence et de grâce. Elle l'introduisit à Saint-Cyr, maison où elle avait rassemblé l'élite des jeunes filles nobles du royaume. Ce fut là que Fénelon rencontra madame Guyon. La conformité de tendresse et d'exaltation de ces deux âmes également religieuses, ne tarda pas à établir entre Fénelon et madame Guyon un commerce spirituel où il n'y eut de séduction que la piété et de séduit que l'enthousiasme.
XX
Cependant le bruit des nouveautés qui couvaient à Saint-Cyr et à Versailles entre madame Guyon et l'abbé de Fénelon et qui ravissaient les âmes ardentes, était parvenu à l'archevêque de Paris, à Bossuet et à l'évêque de Chartres, directeur de madame de Maintenon.
Ces trois prélats dénoncèrent Fénelon comme fauteur dangereux d'idées inexpérimentées ou téméraires, qu'il fallait, pour la paix de la religion, éloigner du roi et de son petit-fils.
Bourdaloue, orateur célèbre et vénéré de la chaire, consulté sur ces doctrines, répondit avec la même austérité. «Le silence sur ces matières, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix. Il n'en faut parler que dans le secret de la confidence avec ses directeurs spirituels.» La sourde conspiration des esprits sévères couva ainsi contre Fénelon longtemps avant d'éclater.
Bossuet, au commencement de cette querelle, chercha plutôt à l'étouffer qu'à l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon comme les erreurs d'un esprit malade; il reçut avec indulgence les explications de cette femme célèbre et ses regrets des troubles qu'elle excitait involontairement dans les âmes. Il se chargea d'examiner à loisir ses écrits et de porter un arrêt suprême auquel elle se soumettrait avec une déférence volontaire.
Il fit ce qu'il avait promis de faire; il lut et censura les livres de madame Guyon. Il lui écrivit pour lui indiquer, avec une bonté divine, les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale.
Il s'entretint confidentiellement avec Fénelon des aberrations de son ami spirituel et le conjura de les condamner avec lui. Fénelon, sûr de l'orthodoxie de madame Guyon, et touché des persécutions qui la menaçaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimité que de politique. Il se refusa à condamner, comme théologien, ce qu'il admirait comme homme, comme poëte et comme ami. Bossuet fut contristé.
XXI
Le roi, qui se mêlait de théologie, sans rien comprendre que la discipline et l'autorité infaillible, témoigna son mécontentement. Madame de Maintenon, tremblant de se compromettre aux yeux du roi, se hâta de désavouer ses amis et de retirer ses faveurs. Elle pressa la nomination d'un tribunal de docteurs pour juger les questions et pour la décharger d'une responsabilité qui lui pesait dans cette affaire.
Les conférences s'ouvrirent. Bossuet les dominait; étranger à ces susceptibilités, il priait encore Fénelon de l'initier à ces exaltations mystiques qu'il appelait d'amoureuses extravagances. Fénelon analysait pour Bossuet ces livres français, espagnols ou italiens, où madame Guyon avait puisé ses propres enthousiasmes. Madame de Maintenon, craignant que Fénelon ne se trouvât compromis dans ces réprobations de l'Église de Paris, et arraché ainsi à la cour, employa pour le détacher de madame Guyon la séduction de la faveur royale. Le roi le nomma archevêque de Cambrai. À ce titre, madame de Maintenon espérait le faire associer lui-même aux évêques qui jugeaient madame Guyon, et le contraindre à réprouver ainsi comme pontife, ce qu'il avait admiré comme ami.
Fénelon s'alarma au premier moment d'une dignité qui devait l'enlever à son élève. Il représenta au roi que la première dignité à ses yeux était la tendresse qui l'attachait à son petit-fils, et qu'il ne changerait volontairement contre aucune autre. «Non, lui répondit avec bonté Louis XIV, j'entends que vous restiez en même temps précepteur de mon petit-fils. La discipline de l'Église ne vous impose que neuf mois de résidence dans votre diocèse; vous donnerez vos trois autres mois à vos élèves ici: et vous surveillerez de Cambrai leur éducation pendant le reste de l'année, comme si vous étiez à la cour.»
XXII
Fénelon se dépouilla contre l'usage d'une abbaye qu'il possédait et résista aux instances et aux exemples qui l'encourageaient à garder ces richesses de l'Église. Le roi l'adjoignit aux évêques qui scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais déjà la conférence était dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rédigeait à part le jugement. Fénelon, après en avoir discuté et fait modifier les termes dans un sens qui excluait toute application de la censure à la personne de madame Guyon, signa l'exposé des principes purement théologiques de cette déclaration. La paix semblait tellement cimentée entre ces deux oracles de la foi, en France, que Bossuet voulut présider lui-même, comme pontife consécrateur, à l'élévation ecclésiastique de son disciple et ami.
Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entière assistèrent dans la maison de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, à la cérémonie où le génie de l'éloquence consacrait le génie de la poésie.
XXIII
Mais à peine la paix était-elle rétablie par l'intervention de madame de Maintenon entre Bossuet et Fénelon, que de nouvelles causes de discussion s'élevèrent entre eux. Madame Guyon s'évada secrètement du couvent où Bossuet lui avait offert un asile sûr et affectueux à Meaux. Ce dernier sollicita du roi l'arrestation de madame Guyon. Le roi la fit découvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous. Fénelon, alors à Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait d'être transférée à Vincennes. On la transféra, après plusieurs interrogatoires, dans une maison cloîtrée de Vaugirard, sous la surveillance du curé de Saint-Sulpice.
XXIV
Fénelon, placé par la rigidité de ses adversaires entre le crime de condamner ce qu'il croyait innocent et le danger de susciter sur sa propre tête les foudres de Bossuet, et pour enlever à celui-ci tout prétexte aux incriminations, écrivit son livre des Maximes des Saints.
C'était la justification, par les textes tirés des livres et des opinions même des oracles de l'Église, de l'amour désintéressé de Dieu.
Il soumit humblement, page par page, son manuscrit à la censure de monseigneur de Noailles, successeur de M. de Harlay, archevêque de Paris, qui l'engagea à ne le communiquer qu'à ses théologiens, sans en parler à Bossuet.
Celui-ci s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre dont on lui avait dérobé le secret. La justification de Fénelon parut un crime contre l'autorité de l'oracle de l'Église de France. Le roi prit parti pour le chef de l'épiscopat. Tout le monde s'éloignait de Fénelon. Il était à Versailles aussi isolé qu'à Cambrai, attendant chaque jour l'ordre de s'éloigner de la cour. Ce fut dans cette angoisse qu'un incendie dévora son palais épiscopal de Cambrai, les meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait. Il reçut ce coup avec sa sérénité habituelle. «J'aime mieux, dit-il à l'abbé de Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur, que le feu ait pris à ma maison plutôt qu'à la chaumière d'une pauvre famille.»
Cependant Bossuet fulminait de sévères censures contre le livre de Fénelon, à qui le roi enjoignit de quitter Versailles et de se rendre à Cambrai, sans s'arrêter à Paris. Il lui fut défendu d'aller à Rome solliciter un jugement du pape sur ces doctrines, et le roi écrivit au souverain pontife pour lui demander une condamnation de l'archevêque de Cambrai, s'engageant à la faire exécuter par toute son autorité royale.
XXV
La séparation de Fénelon et du duc de Bourgogne, son élève, déchira les deux cœurs. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi, son aïeul: «Non, mon fils, répondit le roi, je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur. Il s'agit de la sûreté de la foi; Bossuet en sait plus dans cette matière que vous et moi.» Madame de Maintenon affligée, mais d'autant plus inexorable qu'elle avait été plus complice, refusa de recevoir Fénelon.
Arrivé dans son diocèse, Fénelon se livra tout entier à la charité et à l'étude. De cette solitude sortirent des milliers de pages où respirent le génie littéraire de la plus pure antiquité et le génie moderne du christianisme, qui parlent de la divinité avec une admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus tendre enthousiasme. On y sent une prière, une adoration perpétuelle sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que Fénelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.
XXVI
Bossuet, de son côté, avait envoyé à Rome un de ses neveux pour solliciter les foudres de l'Église contre Fénelon. L'abbé Bossuet ne cessait de répandre à Rome, sur les doctrines et le caractère de Fénelon, les ombres de la calomnie. Ce futur janséniste poussait le zèle de secte et de famille jusqu'à appeler dans sa correspondance Fénelon: «cette bête féroce!»
Pendant ces négociations, la calomnie, à Rome et à Paris, poursuivait l'animosité par les mêmes moyens, la flétrissure des mœurs de madame Guyon, afin de faire rejaillir cette flétrissure, non-seulement sur la doctrine, mais sur la vertu de l'archevêque de Cambrai.
La tête du religieux Lacombe, enfermé dans les cachots du château de Lourdes, s'était affaiblie et égarée par la torture de l'isolement. Il avait fini par écrire à l'évêque de Tarbes des lettres dans lesquelles il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon.
XXVII
Aussitôt qu'on eut connaissance à Paris de ces aveux du délire, on fit transférer le religieux au château de Vincennes. Là il écrivit, sous l'insinuation, sous la contrainte, à madame Guyon une lettre où il l'exhortait, comme sa complice, à confesser leurs égarements et à se repentir. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lut cette lettre à madame Guyon et la somma d'avouer les désordres confessés par le religieux. Celle-ci se souleva contre une telle horreur et fut transférée, pour subir une plus étroite captivité, à la Bastille, où elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa néanmoins d'envoyer ces lettres infamantes à Rome, pour y ternir celui qu'on voulait perdre.
Le cardinal de Noailles, Bossuet, madame de Maintenon elle-même, sur la foi de ces rêves d'un insensé, ne doutèrent plus du crime du religieux et de madame Guyon.
«Ces lettres, écrivait l'abbé Bossuet à son oncle, feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques.»
La démence du religieux ne tarda pas à éclater. On le jeta dans une loge d'aliénés, où il mourut dans le délire.
On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui. On se vengea de cette déception de l'animosité par l'expulsion de tous les amis de Fénelon de la cour du duc de Bourgogne.
XXVIII
Fénelon montra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était supérieure encore à son esprit.
Cependant la condamnation du livre des Maximes n'arrivait pas. Rome hésitait, le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses mœurs, du charme de ses vertus. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se partageaient en nombre égal pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.
Pendant que cette objurgation au pape partait, Louis XIV, devançant la condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaçait, de sa propre main, le nom de Fénelon du rang de précepteur, supprimait ses appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles. Enfin la condamnation obtenue avec tant de peine de la justice et de la bonté d'Innocent XII arriva à Paris avec un cri de joie des ennemis de Fénelon à Rome.
XXIX
Au moment où celui-ci reçut à Cambrai la première nouvelle de sa condamnation, il allait monter dans sa chaire pour parler au peuple sur un sujet sacré qu'il méditait depuis quelques jours. Il n'eut pas le temps d'échanger une seule parole avec son frère, qui lui avait apporté le coup pour l'adoucir. Les assistants ne le virent ni rougir, ni pâlir à cette douleur. Il s'agenouilla seulement un moment, le front dans ses mains, pour changer le sujet et le plan de son discours, et, se relevant avec la sérénité de son inspiration ordinaire, il parla avec une onction pénétrante sur la soumission sans réserve, due dans toutes les conditions de la vie, à la légitime autorité de ses supérieurs.
Le bruit de sa condamnation, répandu de bouche en bouche par des chuchotements dans sa cathédrale, attirait tous les regards sur lui, et sa résignation invitait aux larmes.
Sa peine n'était pas dans son orgueil, elle était dans son incertitude de conscience, il avait remis sa conscience à l'Église, elle avait prononcé; il crut entendre la voix de Dieu et il s'inclina sous l'arrêt.
«L'autorité a déchargé ma conscience, écrivait-il le soir même de ce jour; il ne me reste plus qu'à me soumettre et me taire, et à porter en silence mon humiliation. Oserais-je vous dire que c'est un état qui porte avec soi sa consolation pour un homme droit qui ne tient pas au monde? Il en coûte sans doute à s'humilier; mais la moindre résistance coûterait cent fois davantage à mon cœur.»
XXX
Le lendemain, il publia une déclaration à ses diocésains, dans laquelle il s'accuse lui-même d'erreur dans son livre des Maximes des Saints. «Nous nous consolons, dit-il dans cette déclaration, de ce qui nous humilie, pourvu que le ministère de la parole que nous avons reçu du Seigneur pour votre sanctification n'en soit pas affaibli, et que l'humiliation du pasteur profite en grâce et en fidélité au troupeau.»
Sans doute l'arrêt officiel de Rome ne changea pas au fond de son cœur ses sublimes convictions sur l'amour désintéressé et absolu de Dieu: il ne crut pas s'être trompé dans ce qu'il sentait; mais il crut s'être égaré dans ce qu'il avait exprimé; il crut surtout que l'Église voulait imposer le silence sur des subtilités qui peuvent troubler les âmes et embarrasser son gouvernement, et il acquiesça avec bonne foi et avec humilité à ce silence.
Cette humilité et ce silence, qui édifièrent le monde, irritèrent davantage ses ennemis. Ils voulaient un hérésiarque à foudroyer, Fénelon ne leur offrait qu'une victime à admirer.
«On est très-étonné, s'écrie Bossuet lui-même, que Fénelon, si sensible à son humiliation, le soit si peu à son erreur. Il veut qu'on oublie tout, excepté ce qui l'honore. Tout cela est d'un homme qui veut se mettre à couvert de Rome, sans avoir aucune vue du bien!»
Le génie de ce grand homme ne sert ici qu'à illustrer sa haine; il l'emporta au tombeau. Sa mort suivit de près son triomphe. «Je l'ai pleuré devant Dieu, et j'ai prié pour cet ancien maître de ma jeunesse, écrit alors Fénelon; mais il est faux que j'aie fait célébrer ses obsèques dans ma cathédrale, et que j'aie prononcé son oraison funèbre. De pareilles affectations, vous le savez, ne sont pas dans mon âme.»
La persécution de Bossuet contre le plus doux des disciples a entaché sa mémoire. Rien ne reste impuni, même sur la terre, des faiblesses du génie.
L'ardeur du zèle pour l'unité de foi dans le pontife n'excuse pas la cruauté du polémiste dans la dispute. Bossuet était un prophète biblique, Fénelon un apôtre de l'Évangile: l'un tout terreur, l'autre tout charité. Tout le monde envie Bossuet comme écrivain; qui voudrait lui ressembler comme homme? C'est l'expiation des hommes supérieurs qui ne surent pas aimer, de n'être pas aimés après eux dans leur gloire.
XXXI
Madame Guyon, cause de toutes ces agitations, sortit de Vincennes après la mort de Bossuet, et vécut reléguée en Lorraine chez une de ses filles. Elle y mourut, de longues années après, dans une renommée de piété et de vertu qui ne se démentit jamais et qui justifie l'estime de Fénelon.
Tout semblait pacifié et tout promettait à Fénelon un retour prochain auprès de son élève, le duc de Bourgogne, que les années rapprochaient du trône, quand l'infidélité d'un copiste, qui livra aux imprimeurs de Hollande un manuscrit de Télémaque, rejeta pour jamais l'auteur dans la disgrâce de la cour et dans la colère du roi. Télémaque, ainsi dérobé, éclata comme une révélation et courut avec la rapidité de la flamme. Le temps l'appelait: les chances de la gloire, de la tyrannie, de la servitude et des malheurs des peuples à la suite des guerres de Louis XIV, avaient soufflé dans toutes les âmes, en Europe, une sorte de pressentiment de ce livre. C'était la vengeance des peuples, la leçon des rois, l'inauguration de la philosophie et de la religion dans la politique. Une poésie éclatante et harmonieuse y servait d'organe à la vérité, et même à l'illusion. Tout fit écho à cette douce voix d'un pontife législateur et poëte, qui venait instruire, consoler et charmer le monde. Les presses de la Hollande, de la Belgique, de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, ne pouvaient suffire à multiplier les exemplaires du Télémaque au gré de l'avidité des lecteurs. Ce fut en peu de mois l'évangile de l'imagination moderne: il fut classique en naissant.
Le bruit en vint à Louis XIV. Ses courtisans, en lui montrant son image dans le faible et dur Idoménée, fléau de ses peuples, lui dirent «qu'il fallait être son ennemi pour avoir peint un pareil portrait.» On vit une satire sanglante des princes et du gouvernement dans les récits et dans les théories du païen. La malignité publique se complut à voir la figure du roi, des princes, des ministres, des favoris et des favorites, dans les personnages dont Fénelon avait composé ses tableaux. Ces portraits, composés ainsi dans le palais de Versailles, sous les auspices de la confiance que le roi avait placée dans le précepteur de son héritier, parurent une trahison domestique. Les beaux rêves de Fénelon, en contraste avec les sombres réalités de la cour et avec les tristesses de son déclin, se levèrent comme autant d'accusations contre le monarque. La témérité, la noirceur et l'ingratitude furent imputées à l'imagination d'un poëte, qui n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé et peint plus beau que nature. L'antipathie naturelle de Louis XIV contre Fénelon devint de l'indignation et du ressentiment. Quand on compare le règne et le poëme, on ne peut ni s'étonner ni accuser le roi d'injustice.
Pour l'auteur, dans sa conscience, la publication imprévue de son poëme lui causa autant de trouble que de douleur. Il y vit sa condamnation certaine à un éternel exil, et sa situation d'ennemi public dans une cour qui ne lui pardonnerait jamais.
Il ne se trompait pas. Le soulèvement de la cour contre lui fut soudain. Elle déguisa mal la colère sous le dédain.
«Ce livre de Fénelon, dit Bossuet, qui vivait encore à l'époque de son premier bruit, est un roman. Ce livre partage les esprits: la cabale l'admire, le reste du monde le trouve peu sérieux et peu digne d'un prêtre.»
Il fut convenu à la cour qu'on ne prononcerait pas le titre devant le roi: il le crut oublié, parce qu'il l'oubliait lui-même. Seize ans après que Télémaque, imprimé sous toutes les formes et traduit en toutes les langues, inondait l'Europe, les orateurs à l'Académie française, en parlant des œuvres littéraires du temps, se taisaient sur le livre en possession du siècle et de la postérité.
XXXII
Cette colère de la cour consterna l'âme du duc de Bourgogne, que la séparation, l'injustice et l'adversité attachaient davantage à son maître. Ce prince, pour échapper à la jalouse tyrannie de son grand-père, était obligé de faire un mystère de son attachement à Fénelon et de cacher, comme un crime d'État, sa rare correspondance avec son ami.
«Enfin, lui écrit le jeune prince, je trouve une occasion de rompre le silence que je suis contraint de garder depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux; mais un de mes plus grands était de ne pouvoir vous dire ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie...
«... Ne montrez cette lettre à personne au monde, excepté à l'abbé de Langeron, car je suis sûr de son secret. Ne me faites pas de réponse...»
Fénelon répondait de loin en loin par des lettres où les conseils de l'homme de piété et de l'homme d'État étaient pénétrés de l'onction d'une tendresse paternelle.
«Je ne vous parle que de Dieu et de vous, écrivait-il, il n'est pas question de moi. Dieu merci, j'ai le cœur en paix. Ma plus rude croix est de ne plus vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille vies comme une goutte d'eau, pour vous voir tel que Dieu vous veut.»
XXXIII
Le duc de Bourgogne en allant prendre le commandement de l'armée de Flandre, dans la campagne de 1708, passa par Cambrai.
Le roi lui défendit non-seulement d'y coucher, mais de s'y arrêter même pour manger; il lui fut interdit de sortir de sa chaise.
L'archevêque se trouva à la poste, il s'approcha de la chaise de son pupille, dès qu'il arriva. Le jeune prince ne put retenir sa joie, en apercevant son précepteur; il l'embrassa à plusieurs reprises; on ne fit que relayer, mais sans se presser: nouvelles embrassades et on partit.
C'est à Cambrai, pendant les tristes années où l'Europe liguée faisait expier à Louis XIV l'éclat dominateur, les longues prospérités, la gloire hautaine de tout son règne, qu'il faut surtout admirer Fénelon.
C'est surtout au milieu des complications de la guerre malheureuse dont son diocèse est le théâtre et la victime que sa figure devient la plus touchante personnification de la charité. Des traits charmants, ramenés chaque jour par les misères qui les multiplient en se multipliant, font bénir le nom de Fénelon et surtout sa présence.
Pendant l'hiver et pendant la disette de 1709, cette charité s'exerça avec un zèle plus actif et sous les formes les plus diverses, pour répondre à la triple épreuve de la guerre, du froid et de la famine. Les désastres s'étaient accumulés. Les places fortifiées avec tant de soin par la prudence du roi étaient au pouvoir de l'ennemi. Les troupes, mal payées, désapprenaient l'obéissance et la discipline, comme elles avaient désappris la victoire. Le trésor était vide; la rigueur de l'hiver avait partout stérilisé les semences confiées à la terre. Les hommes mouraient de froid. L'été venu on vit mourir de faim, une poignée d'herbe à la bouche. Dans un grand nombre de villes et de provinces, des séditions étonnèrent ce règne, qui trouvait tout prosterné devant lui. Les exécutions répondirent aux égarements de la misère. La paix, qu'il n'avait jamais su garder, fuyait maintenant les sollicitations humiliées de Louis XIV.