[1] Le Salut Public, 10 août 1898.
II
TABLEAUX DE LA GUERRE
HISPANO-AMÉRICAINE
1
LA BATAILLE NAVALE DE
MONILO-CAVITE[1]
(Hong-Kong, 25 mai 1898).
Le public français a appris la destruction de la division espagnole des Philippines, le lendemain même de la bataille. Si j'envoie si tard ces quelques détails sur le combat, ce n'est pas à titre de spectateur, car je n'étais pas à Manille à cette date sanglante du 1er mai. Mais à Hong-Kong, où les Américains vinrent apporter eux-mêmes la nouvelle de leur victoire, j'ai eu l'occasion d'en faire parler plusieurs officiers; et ce que je voudrais, c'est faire comprendre aux gens étrangers à ces choses comment il se fait que les Espagnols, braves, bons marins, et disciplinés, ont pu subir un désastre total sans même avoir endommagé leurs adversaires.
Autant qu'il m'en souvient, la dépêche Havas du 2 mai donnait très exactement, à quelques détails près, le résultat de la bataille: «L'escadre américaine a réduit les forts espagnols et coulé ou incendié tous les bâtiments sans exception. Les Espagnols ont eu trois cents tués et quatre cents blessés.»
La nouvelle a dû, en France, paraître invraisemblable. A Hong-Kong, elle n'a surpris personne. On s'y attendait, dans le monde militaire surtout.
Huit jours auparavant, j'avais vu en rade relâcher cette escadre du commodore Dewey. Elle comptait quatre fort beaux navires, redoutables à n'importe quels croiseurs européens: l'Olympia, croiseur amiral, un grand navire de la taille de notre Pothuau, dépourvu de cuirasse, mais mieux armé et plus rapide;—le Baltimore, le Raleigh et le Boston, bons bâtiments un peu moins forts, mais parfaitement modernes et puissamment armés; en outre, deux canonnières, le Pétrel et le Mac-Culloch, sans grande valeur du reste. C'est ce dernier navire qui, le premier, apporta à Hong-Kong la nouvelle précise de la victoire.
En tout, l'escadre américaine déplaçait dix-huit mille tonnes, réparties sur quatre navires de combat. Sa grosse artillerie comptait dix pièces de 20 centimètres, de modèle récent; en outre, trente-six canons de moyen calibre, et trente-quatre pièces légères; le tout suffisamment abrité derrière des masques d'acier, protégeant pièces et servants des coups de l'ennemi.
La division espagnole, qui attendait son sort dans la baie de Manille, avait une composition bien inférieure. Elle comptait surtout des canonnières mieux faites pour la police que pour la guerre, de petits bâtiments construits pour appuyer près des côtes ou dans les rivières les opérations des troupes régulières contre les insurgés, et non pas pour subir l'attaque de grands croiseurs de haute mer bâtis pour le combat. Tels étaient le Don-Juan-de-Austria, le Don-Antonio-de-Ulloa, le Velasco, l'Isla-Cuba, l'Isla-Luçon. Seuls, les deux derniers, un peu plus récents, possédaient un pont cuirassé leur permettant de recevoir quelques obus sans couler immédiatement. A ces quelques canonnières, il faut joindre un croiseur en bois, sans protection aucune, la Castilla, et un croiseur en fer, la Reina-Christina, assez pauvre navire, un peu supérieur pourtant à ses compagnons. C'est sur la Reina-Christina que flottait le pavillon amiral.
Le tableau suivant résume en quatre chiffres les forces respectives des deux adversaires.
Valeur numérique.—Américains: 18.000 tonnes, 2.000 hommes.—Espagnols: 12.000 tonnes, 1.500 hommes.
Grosse artillerie.—Américains: 10 pièces de 200 m/m.—Espagnols: Néant.
Artillerie moyenne.—Américains: pièces de 152 m/m, 17 canons.—Espagnols: 10 canons.—Pièces de 125 m/m:—Américains: 20 canons.—Espagnols: 18 canons.
Artillerie légère.—Américains: 34 pièces; Espagnols: 34 pièces.
Et ce que les chiffres ne disent pas, c'est que, dans l'escadre américaine, tout est spécialement fait pour la guerre, et rien dans l'escadre espagnole. Ç'a été presque la bataille de soldats réguliers contre une foule en émeute, les soldats étant plus nombreux d'ailleurs que la foule.
Ce qu'il faut ajouter encore, c'est que les hommes du commodore Dewey, éloignés de leur pays, entraînés par la navigation fréquente à une discipline plus exacte, étaient sous ce rapport très supérieurs à la moyenne des équipages américains.
Dans ces conditions, les Espagnols pouvaient espérer infliger à l'ennemi quelques pertes avant de succomber, mais rien de plus.
Ils n'ont pas eu cette consolation dans leur désastre.
Dans la nuit du 1er mai, les navires américains, peints en gris (toile mouillée, disent les marins), pour être invisibles, pénétrèrent dans la rade en ligne de file, tous feux soigneusement éteints. La rade de Manille est pauvrement défendue par quelques forts anciens, armés d'une artillerie insuffisante et démodée. Récemment, le commandant de la Castilla, jugeant avec raison son navire sans valeur militaire, avait proposé d'en faire passer les canons à terre pour renforcer une batterie. Je ne sais si l'avis avait été suivi. En tous cas, les forts, dépourvus de projecteurs électriques, n'aperçurent pas les assaillants. Le commodore franchit la passe avec beaucoup d'audace, et, au jour seulement, il essuya quelques coups de canons de la dernière batterie. Les coups ne touchèrent pas, et les croiseurs américains s'avancèrent contre les navires espagnols.
Ceux-ci étaient mouillés à l'abri des bas-fonds qui interdisaient aux grands bâtiments ennemis de les approcher à moins de trois ou quatre mille mètres. Les Américains défilèrent donc à grande distance, en canonnant vivement la division à l'ancre.
Par une négligence qu'ils ont payée cher, les Espagnols n'avaient pas leurs chaudières allumées, et ne s'attendaient nullement au combat. Il s'en suivit évidemment un désordre inexprimable. Les commandants exécutèrent le branle-bas de combat sous le feu. Avant que les canons espagnols aient pu riposter un coup, plusieurs pièces étaient démontées, plusieurs pointeurs tués. La justesse du tir espagnol s'en ressentit. La Castilla prit feu et cessa de tirer. Plusieurs canonnières se jetèrent à la côte, près de couler bas.
La Reina-Christina alors, ayant réussi à prendre de la pression, leva l'ancre et se dirigea bravement sur l'ennemi. Ce noble exemple ne put malheureusement être suivi par personne, et le croiseur amiral n'arriva pas à moitié chemin. Déjà percé de toutes parts, il reçut un obus de 200 millimètres en enfilade, qui tua le commandant, blessa l'amiral, et acheva la ruine du malheureux navire. La Reina-Christina abandonna le combat sans amener son pavillon, d'ailleurs, et se jeta à la côte.
Il était alors huit heures du matin. Les Américains, dont les pertes étaient insignifiantes, se retirèrent pour faire reposer et déjeuner les équipages. Après quoi le combat ou plutôt l'exécution recommença. Un seul incident, qui témoigne de l'héroïsme des vaincus, le signala. Deux torpilleurs espagnols, de très ancien modèle et probablement en assez mauvais état, essayèrent de s'approcher des Américains pour leur lancer une torpille. Cette attaque, dangereuse et téméraire contre un ennemi en marche, même de nuit, n'offrait aucune chance de succès en plein jour. A huit cents mètres de l'Olympia, un des torpilleurs coula. L'autre, démonté de sa machine, et tout le monde à bord tués ou blessés, sans exception, alla faire côte. Son pont était éclaboussé de sang de l'avant à l'arrière.
Alors, tout fut fini. Le Pétrel put s'approcher des Espagnols vaincus et achever la destruction des débris encore flottants. Pas un pavillon ne s'était amené, et le chiffre des hommes hors de combat,—sept cents sur quinze cents,—attestait la bravoure espagnole.
Les Américains ont eu là une victoire facile. Ils en conviennent eux-mêmes. Le commodore a qualifié la bataille de «promenade dans la baie». En outre de leur écrasante supériorité matérielle, les Américains ont eu l'avantage d'une surprise, et ils ont combattu en marche une escadre au mouillage. Rien dans le résultat ne saurait surprendre un marin.
Je ne sais quelle leçon les Espagnols tireront de leur désastre. Ils devraient pourtant comprendre que la guerre d'escadre n'est pas leur fait, et qu'en la pratiquant contre un ennemi deux fois plus fort, ils courent à une défaite certaine. Au contraire, leurs très bons croiseurs et la vulnérabilité du commerce américain, leur offrent un mode de guerre aisé et terrible. Il n'est que temps pour eux d'en venir à la guerre de course.
Pour finir, deux anecdotes sur la journée du 1er mai: pendant le combat, le feu d'un fort gênant un peu la manœuvre des Américains, le Baltimore exécuta contre ce fort un feu rapide d'une telle intensité que, du coup, les Espagnols durent évacuer immédiatement les pièces devenues intenables.—Autre chose: Pendant le passage des passes, le commodore avait interdit formellement tous signaux, quoi qu'il arrivât, de peur de donner l'éveil à l'ennemi. Pendant la manœuvre, le mécanicien du Mac-Culloch fut frappé de congestion. Il n'y avait pas de médecin à bord. On n'en appela pas, et l'officier mourut. Mais aucun signal n'avait été fait, et la consigne du commodore était respectée.
[1] Le Salut public, 5 juillet 1898.
2
IMPRESSIONS DE SIÈGE[1]
(Manille, juillet 1898).
Soleil brumeux, rude vent du large. Il fait chaud, mais pas trop. Manille vaut mieux que sa réputation. D'Amoy à Singapore, on ne voit aujourd'hui que des casques blancs. Jusqu'aux femmes, dont la coquetterie doit s'accommoder de l'horrible coiffure de liège, à peine enrubannée de satin blanc. Ici, le soleil est plus indulgent. Les caballeros traversent insoucieusement les rues, mal abrités sous leurs sombreros de feutre fin ou sous leurs grands manilles de paille tissée serrée. Les señoras s'en vont frôlant les murs, la tête encapuchonnée dans la mante, et affrontent les terribles rayons en déployant seulement leur éventail ou leur petit parasol. Tout cela n'est pas bien méchant...
Gaie et bruyante à l'ordinaire, la ville est étrangement silencieuse. Seulement, comme au-dessus de ce silence, un grondement inégal et perpétuel, les canons qui se répondent, sur la tranchée.
C'est un vrai siège. Sur un immense demi-cercle, long d'une quinzaine de kilomètres, les Tagals enserrent la ville d'une ligne infranchissable, d'autant mieux que tout le pays environnant est à eux, et qu'ils sont bien dix fois plus nombreux que les assiégés. Ceux-ci ont aligné en face une longue tranchée assez mal établie, renforcée de kilomètre en kilomètre d'un fortin garni de quelques canons. C'est tout. On tire tout le temps, mais sans enthousiasme. Nuit et jour, canons, fusils se répondent consciencieusement. Exception pour les repas, que les adversaires ont soin de prendre à la même heure: c'est une trêve scrupuleusement observée.
Mais à part ce bruit persistant dont on prend vite l'habitude, la ville a presque sa physionomie ordinaire. Les équipages, pour être moins nombreux qu'autrefois, n'en font pas moins la promenade select de la Lunetta, et l'on y rivalise d'élégance comme par le passé. Les combats de coqs groupent toujours autour de leur arène minuscule la même foule passionnée, augmentée même des étrangers, des visiteurs plus nombreux qu'on ne le croirait; beaucoup de gens, des Allemands surtout, se trouvent à Manille, présence un peu étrange, dont on cause beaucoup. Enfin les cafés sont remplis, et, tout en dégustant force sorbets,—rien ici qui décèle la famine; c'est à peine si le prix des vivres augmente peu à peu;—tout en fumant profusion de cigares et de cigarillos, on échange des vues sur la guerre.
La population manifeste une confiance d'autant plus extraordinaire que la situation militaire est absolument désespérée, et que les officiers espagnols mettent presque de l'ostentation à l'avouer. Pas un homme de bonne foi qui ne convienne que Manille peut, d'un instant à l'autre, être emportée d'assaut par Aguinaldo, qui dispose de la moitié des rebelles, suffisamment décidés à lui obéir. Personne surtout à douter que Dewey puisse anéantir littéralement la ville sous le feu de ses croiseurs, le jour où il lui plaira de défiler devant. En attendant, Aguinaldo ne donne pas l'assaut, Dewey reste mouillé à Cavite. C'est à qui ne commencera pas.
Les Espagnols attendent. Au moral, ils ressemblent aux Parisiens de 70. La psychologie de gens assiégés ne doit pas varier beaucoup. Les Manillais attendent avec certitude l'arrivée d'impossibles secours. Ils attendent l'escadre de l'amiral Camara. On sait pourtant ici qu'elle a repris le chemin de Cadix. Ils attendent on ne sait quel navire sauveur, venant d'on ne sait où. Il y a huit jours, une canonnière autrichienne a mouillé au large. La populace a pris de loin le drapeau blanc et rouge de l'Autriche pour un pavillon espagnol. Pendant deux heures, la ville a été comme électrisée. Puis, ce sont les nouvelles à sensation révolutionnant un quartier. Deux navires américains ont fait côte... Aguinaldo vient d'être tué... Les rebelles ont évacué les avant-postes... Aguinaldo est tué de nouveau,—on tue Aguinaldo avec un plaisir manifeste. Parfois, dans le tas, une vérité se déterre, celle-ci par exemple: Dewey a débarqué quelques troupes nègres près de Cavite. Les rebelles, qui ont le préjugé de la couleur d'autant plus enraciné qu'ils sont presque tous mulâtres, ont accueilli leurs noirs alliés par une fusillade bien nourrie et les ont rejetés à la mer après un combat furieux. Après quoi, on s'est expliqué, et Aguinaldo a présenté à Dewey mille excuses, tout en insistant pour que les nègres restassent désormais où ils étaient.
La discorde règne évidemment dans le camp d'Agramant. Aguinaldo n'a qu'une influence médiocre sur une grande part des rebelles, et Dewey a de bonnes raisons de se défier de pareils alliés. Mais, par contre, les troupes espagnoles sont dans un découragement complet. Il faut les voir rentrer de la tranchée, traversant les rues en troupeau, sans chefs, sans clairons, allant lourdement, sans énergie, sans ardeur. Il faut voir la tranchée surtout. On y accède librement. Pas un chef, pas une sentinelle, ni laissez-passer, ni mot d'ordre. Dans le fossé à demi plein d'eau, juchés sur des caisses vides, quelques hommes, armés de Mauser, fusillent indolemment la tranchée adverse. D'autres, assis sur des tas de boue, jouent aux cartes. Les munitions ni les fusils ne manquent; tout cela est allemand, et semble absolument inépuisable. Et toute la garnison est là, éparpillée sur cette tranchée interminable, impossible évidemment à concentrer sur un point menacé. Si l'ennemi attaquait résolument à un bout de la ligne, il serait au cœur de la ville avant que les Espagnols de l'autre bout s'en soient douté.
En rade, tout est normal. Les Américains sont à Cavite et on ne les aperçoit pas. Devant la ville, une véritable escadre battant tous les pavillons du monde, depuis le chrysanthème rouge du Japon jusqu'à la croix de Saint-Georges anglaise. Très peu d'Anglais pourtant. Ils n'ont garde de venir troubler leurs futurs alliés. Nous, nous avons ici l'antique et glorieux Bayard, encore tout plein du souvenir de Courbet; le Pascal, un beau croiseur fort élégant; le Bruix, tout hérissé de longs canons sortant de leurs tourelles. Enfin, une profusion d'Allemands, beaucoup plus que de raison même. Voici le Kaiser, aussi laid que possible; l'Irène, la Princess-Wilhelm, la Kaiserin-Augusta, d'autres encore. Sans cesse, de grands chalands espagnols accostent les navires allemands et repartent pleins. Visiblement les Allemands débarquent ici quelque chose. Vivres? Armes? Les Américains ne voient rien, ou font semblant. C'est assurément prudent, car, en cas de bataille, ils sont à peu près sûrs d'avoir le dessous.
Ce gros mot de bataille, on le prononce volontiers à Manille. La sympathie marquée des Allemands pour l'Espagne est commentée très vivement. Il est certain que l'attitude des Allemands est extraordinaire. Sans même parler de ce fait inqualifiable de débarquer tout un matériel, quel qu'il soit, dans une ville bloquée, au mépris de toute neutralité, les proclamations successives de l'amiral allemand sont de nature à créer pas mal de difficultés diplomatiques. A diverses reprises, en effet, les Allemands ont déclaré ne pas reconnaître les insurgés comme belligérants; ils ont menacé d'intervenir sur-le-champ si Aguinaldo pénétrait dans la ville; ils ont protesté contre la remise aux insurgés par les Américains de prisonniers espagnols, et protesté de telle sorte que Dewey a repris ses prisonniers. Enfin, à maintes reprises, les officiers allemands ont manifesté bruyamment en l'honneur de l'Espagne et affirmé, à qui a voulu l'entendre, que les Philippines ne seront pas Américaines de sitôt. Est-ce vrai? De tout cela, on se préoccupe à Manille plus qu'il n'est sensé. Mais il faut avouer aussi qu'une intervention allemande dans le conflit hispano-américain pourrait modifier étrangement les choses.
[1] Le Salut Public, 5 septembre 1898.
III
APRES FASHODA
UN PEU DE VÉRITÉ
APRÈS FASHODA
UN PEU DE VÉRITÉ[1]
Maintenant que l'affaire de Fashoda commence à s'éloigner de nous, nous pouvons en parler avec plus de calme et de clairvoyance. Ce qui est fait est fait, et nous ne nous proposons pas d'apprécier la conduite du gouvernement, ni surtout de récriminer contre lui. Par une concession suprême, évidemment douloureuse au point d'honneur français, une guerre redoutable a été évitée, voilà ce qu'on ne peut guère mettre en doute. Cette guerre, qui aurait mis la France aux prises avec l'Angleterre vers les premiers jours de novembre 1898, nous nous proposons d'envisager les chances que nous pouvions avoir d'en sortir victorieux.
L'écrivain anglais dont l'opinion en la matière fait autorité en Europe, lord Brassey, a déclaré récemment, dans un discours remarqué, que jamais la puissance navale anglaise n'avait été aussi formidable; et, précisant sa pensée, l'orateur a ajouté que le rapport de cette puissance à celle des nations étrangères passait par un maximum en cette année 1898. Ce qui signifie qu'aux yeux d'un homme particulièrement à même de voir juste, jamais les chances de victoire de l'Angleterre n'ont été si favorables[2].
Quant à nous, il est bon qu'on le sache, jamais, au contraire, un conflit ne nous a trouvés dans un si complet désarroi.
Nous n'étions pas prêts. Et ce point capital, bien mis en lumière, aidera peut-être ceux qui ont rougi de l'affront à mieux accepter le fait accompli.
Etre prêts est une expression qui renferme force termes. Il va de soi que, parmi ces termes, figure en première ligne la nécessité d'avoir le matériel de guerre nécessaire et le personnel convenablement entraîné et instruit,—ce que n'avait pas l'Espagne, par exemple; ce que nous avons, grâce à Dieu[3]!—Mais là n'est pas tout; ce matériel perfectionné, ces hommes aguerris, ne donneront leur rendement maximum que dans certaines circonstances dont la réunion constitue en quelque sorte un moment psychologique particulièrement favorable. On peut rendre la chose frappante par un exemple: il est évident qu'un corps d'armée surpris par la guerre à la veille des grandes manœuvres est dans de meilleures conditions qu'un corps d'armée, d'ailleurs identique, mais surpris au moment de l'arrivée des recrues ou d'un changement de commandement. Eh bien, lors de l'affaire de Fashoda, une fatalité inouïe avait réuni contre nous toutes les circonstances défavorables.
Il est d'ailleurs facile de le constater.
Tout d'abord, la transformation des escadres, conçue par M. Lockroy, était commencée et non achevée. On se souvient que cette transformation comportait principalement l'envoi de plusieurs navires de Brest à Toulon, et l'envoi inverse d'autres bâtiments de Toulon à Brest. La guerre survenant aurait trouvé nos deux escadres de la Méditerranée et du Nord également désorganisées.
Quelques jours plus tard, les navires s'étant rejoints, les escadres se seraient, à vrai dire, retrouvées au complet. Mais, faute de quelque temps d'exercices, leurs unités, naviguant ensemble pour la première fois et sur des mers mal familières, se seraient trouvées inférieures à elles-mêmes. Enfin, pour comble de malheur, les commandants en chef venaient d'être changés et connaissaient forcément mal les navires placés sous leurs ordres. A ce sujet, on ne peut assez féliciter le ministre qui a enfin décidé de porter la durée des commandements d'escadres à deux années. Tout changement de chef entraîne forcément une période de presque indisponibilité pour l'armée.
Ce n'est pas tout. Des six cuirassés de l'escadre du Nord, les deux meilleurs, le Formidable et l'Amiral-Baudin, étaient et sont encore dans un état d'infériorité flagrant. Ces bâtiments ont subi l'an dernier une modification importante. Leur tourelle centrale, contenant une pièce de 370 millimètres, a été supprimée, et à sa place a été installé un réduit blindé abritant quatre canons à tir rapide de 164 millimètres.
La transformation a surtout ceci de bon, qu'elle a allégé sensiblement les deux bâtiments, dont la surcharge était telle que leur cuirasse de flottaison, entièrement enfoncée, ne servait plus absolument à rien. Mais, chose incroyable, les auteurs du projet n'avaient oublié qu'une chose, c'était de commander à l'industrie les plaques de cuirasse destinées à blinder le nouveau réduit. En sorte que, depuis plus d'un an que la réparation est faite et les navires armés, les réduits attendent toujours leur cuirasse; les canons de 164 n'ont donc, pour le moment, aucune protection, et la valeur militaire des deux cuirassés est diminuée d'autant.
Autre chose. L'escadre de la Méditerranée comptait bien ses six cuirassés au complet, et ces navires homogènes, rapides et puissants, auraient été évidemment pour l'Angleterre un aléa redoutable. Mais la division dite d'instruction, forte de trois cuirassés sérieux, Magenta, Neptune et Marceau[4], n'était pas encore armée; et de ce chef, un temps précieux aurait été perdu.
Enfin, chose plus grave peut-être, nous possédons trois navires qui viennent à peine d'être achevés. Ce sont trois cuirassés d'escadre, absolument de premier ordre, et qui ne le cèdent en rien à aucun cuirassé anglais, quel qu'il soit. Eh bien! ces navires n'auraient pu en aucune façon prendre part à la lutte, parce qu'ils n'ont pas de canons. Par une négligence invraisemblable, les pièces destinées au Charlemagne, au Gaulois et au Saint-Louis, commandées apparemment un peu tard, ne seront prêtes que dans un an.
Voilà un petit faisceau de faits qui sont à méditer.
Est-ce à dire que nous aurions été vaincus? Peut-être!
Evidemment, l'escadre du Nord n'était pas en mesure d'attaquer. Mais, par contre, mouillée à Brest, elle pouvait braver indéfiniment tous les efforts de l'ennemi et l'obliger à un blocus épuisant. A l'entrée de l'hiver, la flotte anglaise, qui aurait établi sa croisière à l'entrée de la Manche, se serait placée dans une situation périlleuse, prise entre les récifs innombrables, les coups de temps, les batteries de côtes, et les torpilleurs familiers de la mer bretonne.
Et, malgré son infériorité numérique, l'escadre de la Méditerranée, plus rapide, aurait pu sans grand risque prendre la mer et terrifier littéralement le commerce anglais, de Gibraltar à Suez.
Mais nous aurions dû accepter dès le début des sacrifices douloureux.
La guerre anglaise n'aurait pas borné ses ravages aux mers d'Europe; elle aurait évidemment embrasé le monde entier, car il n'y a guère de coin de terre où un Anglais et un Français n'aient des intérêts opposés.
Et partout nous aurions subi désastres sur désastres.
Je ne parle que pour mémoire du sort de la glorieuse colonne Marchand. Isolés en face d'un ennemi cent cinquante fois supérieur en nombre, pas un de ces héros n'aurait revu son pays.
Nos colonies lointaines auraient peut-être résisté à l'attaque anglaise. Mais chacune de nos divisions navales aurait fourni à l'ennemi l'occasion d'une facile victoire.
Veut-on préciser?
Au 1er novembre, nous avions trois amiraux commandants à l'étranger: le vice-amiral de Beaumont (cuirassé Vauban), au Tonkin, dans une baie absolument ouverte; le contre-amiral de la Bédollière (cuirassé Bayard), au Japon, à quarante-huit heures de Weï-a-Weï; le contre-amiral Escande (croiseur Dubourdieu), aux Antilles, n'ayant pas un seul port de refuge à sa disposition; tous trois sur des navires de valeur nulle et de vitesse dérisoire, bons à être coulés en cinq minutes par le premier croiseur sérieux qui les aurait attaqués.
Quarante-huit heures après la déclaration de guerre, nous aurions eu trois amiraux tués ou prisonniers. Sans doute, après cela, rien n'était perdu. En Extrême-Orient, par exemple, Saïgon et Haïphong n'ont pas grand'chose à craindre. Et les Anglais réussiraient-ils à bombarder une ville ou deux, que pas un de leurs marins ne mettrait le pied sur la terre française, défendue par une véritable armée d'occupation. Il n'en serait pas moins douloureux d'avoir, dès les premiers coups de canons, à pleurer des deuils et des défaites.
Nous l'avons dit souvent: en matière militaire, mieux vaut rien que pas assez. Ces navires absurdes que nous entretenons malgré tout en service, ces Bayard, ces Duguay-Trouin, ces Dubourdieu, nous vaudraient, en cas de guerre, autant de désastres. Ils constituent uniquement un point vulnérable de notre organisation et, par suite, une gêne véritable pour notre politique extérieure.
Et qu'on ne nous oppose pas la raison péremptoire: «Nous n'en n'avons pas d'autres, il faut prendre ceux-là.» Nous avons, au contraire, plusieurs navires disponibles qu'il suffirait d'armer. Pour ne citer que les meilleurs, le Cécille, le Tage, le Chasseloup-Laubat, l'Isly, l'Alger, sont de bons croiseurs modernes qui ne figurent actuellement dans aucune de nos escadres ou divisions armées[5].
Encore une fois, nous n'entendons nullement dire que les Anglais nous auraient vaincus. Une guerre navale est une longue affaire, et nous aurions eu le temps de nous ressaisir. Bien osé serait celui qui, dans un conflit semblable, pronostiquerait l'événement! Mais nous voulons mettre en évidence ce fait profondément regrettable: c'est qu'au moment où la guerre a failli nous surprendre, nous n'étions pas prêts, et que nous aurions payé cher notre infériorité momentanée.
Il est pourtant facile d'éviter de pareilles aventures. Assurément, il serait déloyal et injuste de reprocher au ministre sa transformation d'escadres, qui a failli nous jouer un fâcheux tour, car, à ce compte-là, on n'améliorerait jamais rien, craindre d'être surpris par la guerre pendant la période intermédiaire. Mais l'histoire de la cuirasse du Formidable et celle des canons du Gaulois contiennent une leçon dont on fera bien de se souvenir. De pareilles négligences, qui causeraient un désastre, risqueraient fort de s'appeler des trahisons.
En tout cas, le péril est conjuré, pour cette fois. Mais nul n'oserait affirmer que demain il ne renaîtra pas plus menaçant encore. Si décidément les Anglais exigent que nous leur fassions la guerre, nous entendons la faire avec les meilleures chances. Nous n'avons pas la prétention de battre à la fois sur toutes les mers un ennemi deux fois plus nombreux, mais nous voulons pouvoir n'accepter la bataille qu'à notre heure et sur notre champ, ce qui est absolument possible. Quand nous en serons là, nous pourrons reprendre en face de nos adversaires l'énergique attitude qui convient à la France, et ne plus souffrir en silence un soufflet sur notre joue[6].
[1] Le Salut Public, 27 décembre 1898.
[2] Il est exact que jamais l'Angleterre ne fut comparativement plus forte qu'en 1898. Seule comptait alors, en face d'elle, notre marine à nous, Français. Et le rapport de l'une à l'autre était à peu près comme 4 à 1. Au contraire, dès 1900, la marine allemande commença de prendre son essor, et aussi la marine américaine. En 1914, les cuirassés de Guillaume II purent affronter, çà et là, les cuirassés de Georges V: au Jutland, ceux-ci n'étaient guère que trois contre ceux-là deux.—Aujourd'hui,—1921,—l'Angleterre, tout à fait décadente, cède peu à peu cet empire des mers qui fit toute sa grandeur aux Etats-Unis, et pousse la folie jusqu'à se fier totalement à une alliance étrangère, à l'alliance du Japon. Nul doute que, d'ici à quelque quinze ou vingt ans, la grandeur britannique ne soit plus qu'un souvenir.—C. F.
[3] Ce que nous avions en 1900; ce que nous avions même encore en 1914; mais ce que nous n'avons plus en 1921. La marine française, elle aussi, et pour des raisons multiples, n'est plus, aujourd'hui, qu'un glorieux souvenir.—C. F.
[4] Il est bien entendu que toutes les unités navales dont il est question dans ce texte n'existent plus depuis de longues années. L'extrême vieillesse d'un navire de guerre n'excède jamais vingt ans.—C. F.
[6] Tout ce qui précède, écrit il y a plus de vingt ans, semble aujourd'hui tout à fait dépourvu d'actualité. Mais l'histoire est un recommencement éternel. Cet an-ci,—1921,—un journal de Londres déclarait, au grand étonnement de toute la France, que jamais les relations franco-anglaises n'avaient traversé de crise plus grave, depuis Fashoda, qu'à l'heure qu'il est. Changez, dans les douze pages qu'on vient de lire, tous les noms de navires cités; changez aussi quelques détails faciles à découvrir par quiconque sait lire entre les lignes, et l'Après Fashoda que Claude Farrère écrivait en 1898 pourra s'intituler en 1921, Après la Conférence de Londres ou Après l'accord de Paris.—Note de l'Éditeur.
TABLE DES MATIÈRES
| Avertissement de l'Editeur | 7 |
| I.—Croquis d'Extreme-Orient | 13 |
| 1.—Singapore | 15 |
| 2.—De Saïgon à Hanoï | 25 |
| 3.—Hong-Kong | 37 |
| 4.—Kouang-Cho-Van | 47 |
| II.—Tableaux de la guerre hispano-américaine | 57 |
| 1.—La bataille navale de Monilo-Cavite | 59 |
| 2.—Impressions de siège | 68 |
| III.—Après Fashoda.—Un peu de vérité | 77 |
ACHEVÉ D'IMPRIMER
le vingt juillet mil neuf cent vingt-et-un
POUR LA
SOCIÉTÉ DES TRENTE
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
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Lucile de Chateaubriand.—Œuvres. Étude de L. Thomas.
Maurice Barrès.—Autour des Eglises de Village.
Laurent Tailhade.—Quelques Fantômes de Jadis (épuisé).
Alfred Capus.—Boulevard et Coulisses.
A. Sérieyx.—Vincent d'Indy.
Chateaubriand & ***—Journal d'un Conclave.
Jules Destrée.—Wallonie.
Charles Morice.—Quelques Maîtres Modernes.
Marcel Boulenger.—Apologie du Duel.
Rémy de Gourmont.—Trois Légendes da Moyen Age (épuisé).
André Salmon.—La Jeune Sculpture Française (épuisé).
Émile Bernard.—Tintoret-Greco-Magnasco-Manet.
Diderot.—Historiettes. Recueillies par Suzy Leparc.
X.X.X.—Apologie des Nouveaux Riches.
Charles Du Bos.—Notes sur Mérimée.
François Fosca.—Degas.
Claude Farrère.—Croquis d'Extrême-Orient.
Nozière.—Un spectacle sur un Divan.
Louis Thomas.—Sur un Gratte Ciel.
Jacques Boulenger.—Histoires Vraies.
Louis Laloy.—Contes Magiques.