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Cruelle Énigme

Chapter 12: X
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About This Book

An aging retired officer who has become a regular companion to a widow and her adult daughter reflects on the melancholy produced by close family resemblance and the anticipation of inevitable decline. Domestic visits and memories of military life frame a psychological study of love as a fusion of thought, feeling, and instinct, and of how that unity makes passion vulnerable to jealousy. The narrative traces how hereditary likenesses reveal moral continuities between generations, provoking anxiety and bitter insight, while depicting the protagonist's modest routines and emotional dependency as lenses for broader reflections on possession, aging, and the laws of nature.

Ce qui constitue l'essence merveilleuse de l'amour et son charme unique, c'est qu'il ramasse comme en un faisceau et fait vibrer à l'unisson les trois êtres qui sont en nous, celui de pensée, celui de sentiment et celui d'instinct,—le cerveau, le cœur et toute la chair. Mais c'est aussi cet unisson qui est sa terrible infirmité. Il demeure sans défense contre l'envahissement de l'imagination physique, et cette faiblesse apparaît surtout dans la naissance de la jalousie. Ainsi s'explique la monstrueuse facilité avec laquelle le soupçon surgit dans l'âme de l'homme qui se sait le plus aimé, si un détail quelconque fait se former devant les yeux de son esprit un tableau où il voit sa maîtresse le trompant. Sans doute, l'amoureux ne croit pas à la vérité de ce tableau, et il ne peut pas non plus l'oublier entièrement, et il en souffre, jusqu'à ce qu'une preuve vienne rendre cette image de tous points absurde. Mais comme il entre dans la formation de ce tableau une grande part de vie physique, plus la preuve sera matérielle, plus la guérison sera complète. C'est exactement ce qui arrive à celui qui se réveille d'un cauchemar, lorsque l'assaut des sensations environnantes vient dissiper le mirage torturant qui l'hallucinait dans son sommeil. Certes, Hubert Liauran, depuis une année qu'il aimait Thérèse de Sauve, n'avait jamais eu un doute, même d'une minute, sur cet amour, dont, par une délicatesse qui se trouvait être de la prudence, il n'avait jamais parlé à personne; et encore maintenant, après les accusations formulées contre elle par le comte Scilly et Mme Liauran, il ne la croyait pas capable d'une trahison. Cependant ces accusations emportaient avec elles une réalité possible, et tandis qu'il remontait vers l'Arc-de-Triomphe, voici que le souvenir des phrases prononcées par son parrain et sa mère évoqua en lui le spectacle de Thérèse s'abandonnant à un autre homme. Ce ne fut qu'un éclair, et à peine cette vision de hideur eut-elle frappé l'esprit d'Hubert, qu'elle détermina une réaction. Par un violent effort, il chassa cette image, qui s'effaça pour quelques minutes, puis reparut, accompagnée cette fois de tout un cortège d'idées probatrices. Hubert se rappela soudain que, durant le voyage à Trouville, et d'un jour à l'autre, plusieurs lettres de sa maîtresse s'étaient trouvées écrites d'une écriture un peu changée. Il semblait qu'elle se fût mise à sa table en toute hâte, pour s'acquitter de sa douce corvée d'amour comme d'une tâche précipitamment accomplie. Hubert avait été peiné de ce petit changement momentané, puis il s'était reproché comme une ingratitude cette tendre susceptibilité de cœur. Oui, mais n'était-ce pas aussitôt après cette courte période des lettres négligées que Thérèse avait quitté Trouville, sous le prétexte que l'air de la mer ne lui valait rien? Ce départ avait été décidé en vingt-quatre heures. Hubert ressentait encore le mouvement de joie étonnée que lui avait procuré ce retour subit. Il ne s'attendait pas à voir sa maîtresse rentrer à Paris avant le mois d'octobre, et il la retrouvait dans la première semaine de septembre. Cette joie d'alors se transformait rétrospectivement en une vague inquiétude. Est-ce qu'il n'y avait aucun rapport entre le trouble évident des lettres écrites avant ce départ, ce départ même, et l'abominable action dont Thérèse avait été accusée? Mais c'était une infamie à lui que d'admettre, même en imagination, des idées pareilles. Il rejeta sa tête en arrière, ferma ses yeux, plissa son front, et réunissant toute son énergie d'âme, il put encore une fois chasser le soupçon.

Il était maintenant dans la plus haute partie de l'avenue. Il se sentit tellement las, qu'il fit une action pour lui extraordinaire. Il chercha un café où il pût s'arrêter et se reposer. Il avisa une petite taverne anglaise perdue dans ce coin du Paris élégant pour l'usage des cochers et des bookmakers. Il y entra. Deux hommes à face rouge, à forte encolure, et que l'on devinait devoir sentir l'écurie, se tenaient debout devant le comptoir. Par cette fin d'une après-midi d'automne, l'ombre envahissait sinistrement ce coin désert. En face du bar courait une banquette vide, et une longue table de bois était chargée d'un numéro de journal anglais à plusieurs feuilles. Hubert s'assit là et se laissa servir un verre de vin de Porto, qu'il but machinalement, et qui eut, sur ses nerfs tendus, un effet d'excitation nouvelle. La vision lui revint pour la troisième fois, accompagnée d'un nombre d'idées plus grand encore qui, d'elles-mêmes, se classaient en un corps de raisonnement. Thérèse était donc revenue à Paris, si vite, et elle s'était rendue à l'un de leurs rendez-vous clandestins. Pourquoi donc avait-elle eu, entre ses bras même, un si violent accès de sanglots? Elle était souvent mélancolique dans la volupté. Les ivresses de l'amour aboutissaient d'ordinaire en elle à l'attendrissement triste. Mais qu'il y avait loin de son habituelle et rêveuse langueur à cette frénésie de désespoir! Hubert en était demeuré comme épouvanté, puis elle lui avait répondu: «Il y avait si longtemps que je n'avais goûté tes baisers. Ils me sont si doux qu'ils me font mal. Mais c'est un cher mal...» avait-elle ajouté en l'attirant sur son cœur et le berçant entre ses bras. Ce désespoir ne s'était pourtant dissipé entièrement, ni le lendemain, ni durant les semaines suivantes, qu'elle avait passées dans une maison de campagne des environs de Paris chez une de ses amies qu'Hubert connaissait. Il était allé l'y voir, et il l'avait trouvée plus silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle était revenue à Paris dans le même état, le visage un peu altéré; mais il avait attribué ce changement à un malaise physique. Une subite et nouvelle association d'idées lui faisait se dire maintenant: «Si c'était un remords?... Quel remords?... Mais de cette infamie!...» Il se leva, sortit du café, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothèse. «Insensé que je suis, pensa-t-il. Si elle m'avait trompé, c'est qu'elle ne m'aimerait pas, et quel motif aurait-elle alors de me mentir?...» Cette objection qui lui parut irréfutable chassa le soupçon pour quelques minutes. Puis le soupçon revint, comme il revient toujours. «Mais qui est ce comte de La Croix-Firmin? M'en a-t-elle jamais parlé?» se demanda-t-il. En fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put trouver que ce nom eût jamais été prononcé par elle... Si, cependant... Il aperçut soudain, et dans un coin perdu de sa mémoire, les syllabes de ce nom haï déjà. Il les avait vues imprimées dans un article de journal sur les fêtes de Trouville. C'était dans une feuille du boulevard, certainement, et dans une série où il avait remarqué aussi le nom de sa maîtresse. Par quel hasard ce petit fait, insignifiant en lui-même, revenait-il le tourmenter à ce moment? Il douta de son exactitude, et prit une voiture pour aller jusqu'aux bureaux du seul journal qu'il lût d'habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur l'entrefilet, dont il se souvenait sans doute parce qu'il l'avait lu plusieurs fois à cause de Thérèse. C'était le compte rendu d'une garden party, organisée chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela prouvait seulement que ce M. de La Croix-Firmin eût été présenté à Mme de Sauve? «Ah! s'écria le pauvre enfant à la suite de ces meurtrières réflexions, est-ce que je vais devenir jaloux?» Cela lui représentait une idée insupportable, car rien, plus que la défiance, n'était contraire à la loyauté innée de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la chaude tendresse que son amie lui avait prodiguée depuis le premier jour, et, comme il avait dès lors pris l'habitude douce de lui ouvrir tout son cœur, il se dit qu'il avait un moyen assuré d'éloigner pour toujours cette mauvaise vision. Il fallait simplement voir Thérèse et tout lui dire. D'abord, c'était la prévenir d'une calomnie à laquelle elle avait à couper court aussitôt. Puis il sentait qu'un seul mot sorti de la bouche de cette femme dissiperait immédiatement jusqu'à l'ombre de l'inquiétude dans sa pensée. Il entra dans un bureau de poste et griffonna sur le papier bleu d'une petite dépêche pneumatique: «Mardi, cinq heures,—l'ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des méchants lui ont parlé d'elle en lui faisant mal. A qui dire tout cela sinon à la chère confidente de toute douleur et de tout bonheur? Peut-elle venir demain où elle sait, à dix heures dans la matinée? Qu'elle le puisse et elle sera plus aimée encore, s'il est possible, de son H. L., qui signifie par cette fin d'après-midi: Horrible Lassitude.» C'est sur ce ton d'enfantillage tendre qu'il lui écrivait, avec la mignardise de mots où la passion dissimule souvent sa violence native. Il glissa la fine dépêche dans la boîte, et fut étonné de se sentir redevenu presque paisible. Il avait agi, et la présence du réel avait chassé la vision.

VIII

Au moment où Thérèse de Sauve reçut la dépêche d'Hubert, elle se préparait à s'habiller pour sortir et dîner en ville. Elle décommanda aussitôt sa voiture, et elle écrivit un mot en hâte pour mettre son absence sur le compte d'une migraine. Elle venait, à la lecture des simples phrases de ce billet bleu, d'être prise d'une sueur glacée et d'un tremblement. Elle consigna sa porte et s'accroupit sur une chaise basse, la tête dans ses mains, devant le feu de la cheminée de sa chambre à coucher. Depuis son retour de Trouville, elle vivait dans une continuelle angoisse, et ce qu'elle redoutait à l'égal de la mort était arrivé. Pour que son ami tant aimé, qu'elle avait quitté à deux heures si parfaitement tranquille et joyeux, fût tombé dans l'état d'esprit qu'elle pressentait derrière l'enfantillage gracieux de son billet, il fallait qu'une catastrophe fût survenue. Quelle catastrophe? Thérèse le devinait trop. On n'avait pas menti à George Liauran. Pendant le séjour de la malheureuse femme aux bains de mer, il s'était joué dans sa vie un de ces drames secrets d'infidélité comme il s'en joue en effet beaucoup dans la vie des femmes qui sont une fois sorties du droit chemin. Mais nos actions, si coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la mesure de notre âme. Il y avait dans la nature de Mme de Sauve des portions très hautes à côté de portions très basses, un mélange singulier de corruption et de noblesse. Elle pouvait bien commettre des fautes abominables, mais se les pardonner, comme c'est l'habitude heureuse de la plupart des femmes de ce genre, elle ne le pouvait pas, et maintenant moins que jamais, après ce qu'avait représenté dans sa vie cette passion de plusieurs mois pour Hubert.

Ah! sa vie! sa vie! C'est elle que Thérèse de Sauve apercevait dans les flammes tremblantes de la cheminée, par cette fin d'une journée d'automne, le cœur bourrelé d'appréhensions. Tout le poids des erreurs anciennes, des criminelles erreurs, lui retombait maintenant sur le cœur, et elle se souvenait de l'état de morne agonie où elle se trouvait lorsqu'elle avait rencontré Hubert. Thérèse de Sauve avait été douée par la nature des dispositions qui sont les plus funestes à une femme dans la société moderne, à moins qu'elle ne se marie dans des conditions rares, ou bien que la maternité ne la sauve d'elle-même en brisant les énergies de sa vitalité physique et en accaparant les ardeurs de sa vitalité morale. Elle avait le cœur romanesque, et son tempérament faisait d'elle une créature passionnée, c'est-à-dire qu'elle nourrissait tout à la fois des rêveries de sentiments et d'invincibles appétits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre rencontrent, au début de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins de leur être, c'est entre elles et cet homme de ces fêtes mystérieuses de l'amour comme les poètes en conçoivent sans jamais les étreindre. Lorsque leur destinée veut qu'elles soient livrées, ainsi que l'avait été Thérèse à son mari, à un homme qui les traite dès l'abord en courtisanes et les initie, en fait et en pensée, à toute la science du plaisir, sans avoir assez de poésie pour contenter l'autre moitié de leur âme, ces femmes-là deviennent nécessairement des curieuses, capables de tomber dans les pires expériences,—et alors leur stérilité même devient un bonheur, car du moins elles ne transmettent pas cette flamme de vie sentimentale et sensuelle qu'elles ont d'ordinaire héritée de la faute d'une mère. C'était de sa mère, en effet, misérable créature conduite par l'ennui et l'abandon, toute froide qu'elle fût, à de coupables égarements, que Thérèse tenait son imagination rêveuse, tandis qu'il coulait dans ses veines le sang brûlant de son vrai père, le beau comte Branciforte. Avec cela, cette enfant d'un libertin et d'une affolée avait été élevée sans principes religieux ni frein d'aucune sorte, par Adolphe Lussac, homme très immoral que les vivacités de la petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d'elle la convive de bien des dîners où elle entendait tout ce qu'elle n'aurait pas dû entendre, où elle devinait tout ce qu'elle aurait dû ignorer. Qui calculera la part d'influence attribuable, dans les chutes d'une femme de vingt-cinq ans, aux discours écoutés ou surpris par la fillette en robe courte?

Thérèse, cependant, mariée très jeune, était arrivée jusqu'au moment de sa rencontre de hasard avec Hubert n'ayant eu que deux intrigues, et ces deux aventures avaient été pour elle l'occasion de tels dégoûts qu'elle s'était juré de ne jamais plus retomber dans la folie de prendre un amant. Il en est des bonnes résolutions d'une femme qui est tombée, et qui a souffert de sa faute, comme des fermes propos d'un joueur qui a perdu deux mille louis et d'un ivrogne qui a dit ses secrets durant son ivresse. Les causes profondes qui ont produit le premier adultère continuent de subsister après que la faute a cruellement abreuvé la coupable de toutes les amertumes. La femme qui prend un amant aime moins cet amant qu'elle n'aime l'amour, et elle continue à aimer encore l'amour quand l'amant choisi l'a déçue, jusqu'à ce qu'elle arrive, de désillusions en désillusions, à aimer le plaisir sans amour, et quelquefois le plus dégradant plaisir. Thérèse de Sauve ne devait jamais en descendre là, parce qu'un sentiment de l'idéal persistait en elle, trop faible pour contre-balancer les fièvres des sens, assez fort pour éclairer à ses propres yeux l'abîme de ses défaillances. Cette taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d'un désir presque brutal, n'était pas une épicurienne, une légère et gaie courtisane du monde. Conçue parmi les remords de sa mère, Thérèse avait l'âme tragique. Elle était capable de dépravation, mais incapable de cet oubli amusé qui cueille l'heure fugitive et ne retrouve qu'avec effort le nom du premier amant parmi tant d'autres. Non, ce premier amant, ce Frédéric Luzel, soupçonné avec justice par George Liauran, jamais elle ne devait songer à lui sans une nausée intime, en se rappelant quels tristes motifs l'avaient livrée à lui. C'était un homme gai jusqu'à la bouffonnerie et spirituel jusqu'au cynisme, de la sorte d'esprit parisien qui a cours entre l'Opéra, Tortoni et le café Anglais. Il avait eu, en faisant la cour à Thérèse, le bon sens de ne pas se perdre, comme les nombreux rivaux qu'il avait alors auprès d'elle, troupe de bêtes de proie en train de flairer une victime, dans les mièvreries des flirtations à la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse de discours et une certaine profondeur dans le vice, offert d'arranger avec lui une sorte d'association pour le plaisir, secrète, sûre, et sans avenir, et l'infortunée avait accepté,—pourquoi? Parce qu'elle s'ennuyait mortellement, parce qu'elle enlevait Luzel à une de ses amies, parce qu'elle était avide de sensations nouvelles et que ce personnage au parler flétrissant avait autour de lui une sorte d'étrange prestige de libertinage. De cette liaison, dans laquelle Frédéric avait du moins été fidèle à sa parole en n'essayant pas de la prolonger, Thérèse avait eu bientôt une honte profonde et elle s'en était échappée comme d'un bagne. Après une année passée à subir ses remords et à se sentir souillée par tout ce que l'intimité de cet homme lui avait révélé de science du mal, elle avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins de cœur dans la personne d'Alfred Fanières, l'un des romanciers les plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce charmant conteur, depuis son premier et unique volume de poésie jusqu'à son dernier recueil de nouvelles, ne révélaient pas l'entente la plus minutieuse et la plus attendrie du doux esprit féminin? Dans cette seconde liaison commencée sur la plus enivrante espérance, celle de consoler toutes les déceptions d'un artiste admiré, Thérèse s'était bientôt heurtée au fond d'implacable sécheresse du littérateur usé, chez lequel le divorce est absolu entre le sentiment et son expression écrite. Elle s'était pourtant obstinée à rester la maîtresse de cet homme, même détrompée, par cette raison qui veut que, de tous les amours de femmes, le deuxième soit le plus long à finir. Elles veulent bien admettre que le premier ait été une erreur, mais l'erreur du mariage et l'erreur de ce premier amour, cela fait deux; à la troisième faute, elles se rendent compte que la cause de leur inconduite est en elles et non pas dans les circonstances de leur vie, et c'est là un aveu cruel pour l'orgueil intérieur. Puis, l'égoïsme de l'écrivain s'était révélé avec une telle dureté, quand il s'était cru sûr d'elle, que la révolte avait été trop forte, et Thérèse avait brisé.

C'est dans la période de sèche détresse postérieure à cette rupture, qu'elle avait rencontré Hubert Liauran. Ce qu'avait été pour elle la découverte de ce cœur d'enfant tendre, du coin de son feu solitaire, auprès duquel elle s'obstinait à veiller, elle le voyait si nettement. Dans cette existence où tout n'avait été que blessure ou flétrissure,—même ses plus vives douleurs n'étaient-elles point déshonorées à l'avance par leur cause?—avec quelle émotion ravie elle avait mesuré la pureté de ce cœur de jeune homme! Quelle inquiétude elle avait ressentie, et quelle crainte de ne pas lui plaire! Quelle crainte encore, sachant qu'elle lui avait plu, de se perdre dans son esprit! Comme elle avait tremblé qu'un des cruels indiscrets du monde ne révélât son passé à Hubert! Comme elle avait employé tout son art de femme à faire de cet amour un adorable poème où rien ne manquât de ce qui peut enchanter une âme innocente et neuve à la vie! Comme elle avait joui de ses respects et comme elle les avait laissé se prolonger! Ah! ces deux journées à Folkestone, quand elle y songeait maintenant, à peine pouvait-elle croire qu'elles eussent été réelles et qu'elle eût eu le courage de leur survivre. Elle se rappelait avoir conduit Hubert à la gare, en dépit de toutes les prudences; elle l'avait vu disparaître du côté de Londres, penché à la portière du wagon pour la regarder plus longtemps; elle était rentrée dans l'appartement qu'ils avaient occupé tous les deux, avant de prendre elle-même le train de Douvres; elle avait passé là deux heures dans le mortel abandon d'une âme comblée de désespoir à la fois et de félicité. Sous le poids des souvenirs, cette âme penchait, comme une fleur chargée de trop de rosée. C'est qu'elle avait connu là une complète union de ses deux natures, la vibration presque affolante de son être tout entier. Elle s'était à demi pardonné son passé, en s'excusant elle-même par cette phrase qu'elle disait mentalement à Hubert, comme tant de femmes l'ont dite tout haut à des hommes jaloux d'un autrefois qui fut à d'autres: «Je ne te connaissais pas!» Rentrés à Paris ensuite, durant le printemps et l'été, qu'elle s'était soigneusement, pieusement, appliquée à vivre de manière à ne pas démériter de lui une seule minute! Elle avait retrouvé toutes les pudeurs que comporte l'amour complet, mais ennobli par l'âme. Elle tremblait toujours que ses caresses ne fussent une cause de corruption pour cet être si jeune de cœur, si jeune de corps, qu'elle voulait enivrer sans le profaner. Quoiqu'elle fût éperdument éprise, elle avait voulu que les rendez-vous se fissent rares dans le petit appartement de l'avenue Friedland, de peur de ne pas conserver assez longtemps à ses yeux son charme de divine nouveauté. Elles n'avaient pas été bien nombreuses,—elle aurait pu les compter, et goûter en songe la douceur distincte de chacune,—les après-midi où elle avait retrouvé les délices des heures de Folkestone, tous volets clos, sans lumière, ensevelie dans les bras de son amant et morte à ce qui n'était pas cette minute et cette ivresse. Elle en était venue à ce point d'idolâtrie pour Hubert qu'elle adorait Mme Liauran, quoiqu'elle sût bien qu'elle en était haïe. Elle l'adorait d'avoir élevé ce fils dans cette atmosphère de sensibilité frémissante et pure. Elle l'adorait de le lui avoir gardé à travers les années de l'adolescence et de la jeunesse, si délicat, si gracieux, si tendre, si à elle, si uniquement à elle dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Car elle avait l'orgueil, presque la folie de son propre amour. Elle lui disait. «Ta vie commence, la mienne finit. Oui, enfant, à vingt-six ans une femme est presque à la fin de sa jeunesse, et toi, tu as tant d'années devant toi! Mais jamais, jamais on ne t'aimera comme je t'aime, et jamais tu ne m'oublieras, jamais, jamais...» Et d'autres fois: «Tu te marieras, disait-elle; elle vit pourtant, elle respire, et je ne la connais pas, celle qui doit te prendre à moi, celle qui dormira sur ton cœur, toutes les nuits, comme moi à Folkestone. Ah! faut-il que je t'aie rencontré si tard et que je ne puisse pas te lier à mes baisers...» Et elle lui entourait le cou avec les tresses défaites de ses longs cheveux noirs. Elle avait repris, depuis qu'elle était à lui, l'habitude qu'elle avait eue, petite fille, de se coiffer elle-même, afin qu'il pût manier ces beaux cheveux. Puis, quand elle s'était ainsi recoiffée toute seule, qu'elle s'était habillée et voilée, elle revenait auprès de lui, ne voulant pas lui dire adieu ailleurs que dans la chambre où ils s'étaient aimés, et aucune sensation n'était plus forte sur Hubert, elle le comprenait aux palpitations de son cœur, que ce baiser d'adieu qu'elle lui donnait avec des lèvres presque froides. Elle s'en allait, en proie à une tristesse sans nom, mais qu'elle disait du moins à son ami. Car elle ne lui disait pas toutes ses tristesses. Elle était mariée, et, quoiqu'elle eût de tout temps possédé sa chambre à elle, il fallait qu'elle y reçût quelquefois son mari. Hélas! il le fallait d'autant plus qu'elle avait un amant. Sinistre expiation de son grand amour, dont elle se justifiait en se disant qu'elle devait cela à Hubert! Si jamais elle devenait mère, pouvait-elle s'enfuir avec lui et lui prendre toute sa vie? Et l'implacable nécessité des meurtriers mensonges et des avilissants partages venait ainsi la torturer en plein bonheur. Elle s'en absolvait cependant, puisque c'était pour lui, son bien aimé, qu'elle mentait...

Oui, mais quelle monstrueuse énigme se dressait soudain devant elle? Oh! la cruelle, cruelle énigme! Comment, avec cet amour divin dans son cœur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait? Car c'était bien elle et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu'elle sentait glacés, avec ses mains qui pressaient son front où battait la fièvre, elle, avec tout son être physique enfin, qui était partie pour Trouville à la fin du mois de juillet, elle, Thérèse de Sauve, qui s'était installée pour la saison dans une villa sur la hauteur. Oui, c'était elle... Et pourtant non! Il n'était pas possible que la maîtresse d'Hubert eût fait cela... Quoi? cela? Oh! cruelle, cruelle énigme!... De quelles profondeurs de la mémoire de ses sens étaient donc sortis ces passages étranges, ces sourdes tentations de luxure qui avaient commencé de l'assaillir? Mais est-ce que les sens ont vraiment une mémoire? Est-ce que les coupables fièvres ne veulent pas s'en aller pour toujours du sang qu'elles ont brûlé dans des heures mauvaises? Une fois établie en sa villa, elle avait retrouvé des amies d'autrefois, très négligées depuis le commencement de sa liaison avec Hubert. Elle avait fait avec ces femmes et leurs attentifs, leurs fancy men,—comme disait une lady mêlée à ce cercle,—plusieurs parties de campagne, très gaies et très innocentes,—et voici que, jour à jour, elle se prenait, non pas à moins aimer Hubert, mais à vivre un peu à côté de cet amour, à se complaire de nouveau dans des habitudes de familiarités masculines qu'elle s'était interdites depuis une année. Elle était si oisive dans sa villa, sans occupation d'intérieur, sans lecture même. Car elle n'avait jamais beaucoup aimé les livres, et sa liaison avec Alfred Fanières l'avait dégoûtée à jamais du mensonge des belles phrases. Quand elle avait écrit à Hubert longuement, puis brièvement à son mari qui venait d'ailleurs la voir chaque semaine, il lui fallait bien tromper l'ennui, et par moments il lui arrivait comme des bouffées d'idées qu'elle n'osait pas s'avouer à elle-même. Des besoins de sensations s'élevaient en elle, qui l'étonnaient. Elle savait, pour l'avoir entendu dire, que presque tous les hommes, si tendres soient-ils, ne demeurent pas longtemps loin de leur maîtresse, si aimée soit-elle, sans éprouver des tentations irrésistibles de la tromper avec la première fille venue. Mais cela était vrai des hommes et non des femmes. Pourquoi donc se trouvait-elle en proie à ces troubles inexplicables, à cette ardeur intime, à cette soif d'ivresses sensuelles dont elle s'était crue à jamais guérie par l'influence de son ennoblissant, de son idéal amour? La créature dépravée qu'elle avait été autrefois se réveillait peu à peu. La nuit, durant son sommeil, elle était hantée par les visions de son passé. En vain elle avait lutté, en vain maudit sa perversion secrète. Puis elle s'était laissé faire la cour par le jeune comte de La Croix-Firmin. Elle se rappelait avec horreur la sorte de fascination nerveuse que la présence de cet homme, son sourire, ses yeux, avaient exercée sur elle. Puis,—elle aurait voulu mourir à ce souvenir,—une après-midi qu'il était monté chez elle, qu'il faisait une de ces torrides chaleurs par lesquelles la volonté se sent comme malade, il avait été audacieux, et elle s'était donnée à lui, d'abord lâchement puis fougueusement, rageusement. Pendant trois jours elle avait été sa maîtresse, en proie à l'égarement de la passion physique, chassant, chassant toujours le souvenir d'Hubert, se sentant rouler dans un gouffre d'infamie et s'y précipitant plus avant encore, jusqu'au jour où elle s'était réveillée de cette fureur sensuelle ainsi que d'un songe.—Elle avait ouvert les yeux, elle avait jugé sa honte, et, comme une blessée, comme une agonisante, elle avait fui cet endroit maudit, ce complice exécré, pour revenir—à quoi? et à qui?

Mélancolique et navrant retour vers ce qui avait été la réparation de sa vie entière et qu'elle avait flétri à jamais! Elle était rentrée dans l'appartement des heures douces, et elle avait retrouvé Hubert, son Hubert,—mais pouvait-elle encore l'appeler ainsi?—plus tendre, plus aimant, plus aimé encore. Hélas! hélas! son inexpiable tromperie l'avait-elle rendue pour toujours impuissante à goûter ce dont elle n'était plus digne? Entre les bras du jeune homme et sur son cœur, elle s'était souvenue de l'autre, et l'extase d'autrefois, la délicieuse et ineffable défaillance dans le trop sentir, l'avait fuie. C'est alors qu'Hubert l'avait vue sangloter désespérément, et une immense tristesse l'avait envahie, une torpeur de mort, traversée de l'inquiétude atroce qu'une indiscrétion quelconque n'arrivât jusqu'à son ami et n'éveillât ses soupçons. De sa réputation, à elle, elle ne se souciait guère; elle savait bien qu'après s'être conduite comme elle avait fait avec La Croix-Firmin, elle ne pouvait guère compter que sur son mépris et sa haine. Elle savait aussi ce que vaut l'honneur des hommes dont c'est la profession d'avoir des femmes. Ce qui la torturait, pourtant, ce n'était pas la crainte qu'en parlant il ne compromît sa sécurité personnelle. Après tout, sans enfants, et riche d'une fortune indépendante, qu'avait-elle à redouter de son mari? Mais une défiance dans les yeux d'Hubert, elle sentait qu'elle ne pourrait pas la supporter. Peut-être, néanmoins, vaudrait-il mieux qu'il sût l'affreuse vérité? Il la chasserait comme une malheureuse; mais tout lui semblait, par instants, préférable au supplice d'avoir ce remords sur le cœur et de mentir sans cesse à ce noble enfant. Elle s'était remise à l'aimer avec une frénésie désespérée, et comme sa révolte contre la partie basse de sa nature la précipitait à l'excès dans l'autre sens, c'est-à-dire dans le romanesque, un insensé désir l'envahissait de tout lui dire, afin que du moins l'humiliation volontaire de son aveu fût comme un rachat de son infamie. Et cependant, quoique le silence fût bien un mensonge, ce mensonge-là, elle avait encore la force de le soutenir; mais un mensonge effectif, si jamais il l'interrogeait, elle souffrait trop pour en avoir la honteuse énergie. Et cette interrogation, elle allait avoir à l'affronter; elle la lisait entre les lignes de la dépêche. Ah! qu'allait-elle faire, maintenant, si elle avait deviné juste? Elle avait bu du fiel de la honte tout ce qu'elle en pouvait supporter. Aurait-elle le cœur de boire cette goutte encore, la plus amère, et de trahir une fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie? Du moins, si elle était franche, il faudrait bien qu'Hubert l'estimât de cette franchise, et si elle ne l'était pas, comment elle-même se supporterait-elle?—Oui; mais parler, c'était la mort de son bonheur. Hélas! est-ce qu'il n'était pas mort déjà depuis son retour? Est-ce qu'elle retrouverait jamais ce qu'elle avait senti autrefois? A quoi bon disputer au sort ce reste mutilé, souillé, d'un divin songe?... Et toute cette nuit, elle plia sous l'agonie de ces pensées, pauvre créature née pour toutes les noblesses de l'amour unique et fidèle, qui avait entrevu, possédé son rêve, et qui en avait été dépossédée par la faute d'un être caché en elle, mais qui, cependant, n'était pas elle tout entière.

IX

Dans le fiacre qui l'emportait vers l'avenue Friedland, au lendemain de cette nuit d'agonie, Thérèse de Sauve ne prit aucune des précautions qui lui étaient habituelles, comme de changer de voiture en route, de nouer sur son visage une double voilette, d'épier au détour des rues, par la petite vitre de derrière, si rien de suspect n'accompagnait sa promenade clandestine. Toute cette craintive cachotterie de l'amour défendu lui plaisait autrefois délicieusement, à cause d'Hubert. Assurer le mystère de leur intrigue, n'était-ce pas en assurer la durée? Il s'agissait bien de cela, maintenant! Elle tenait dans sa main non gantée une petite clef d'or pendue à la chaînette d'un bracelet,—joli bijou de tendresse que son amant avait fait arranger pour elle. Cette clef, qui ne quittait jamais son poignet, servait à ouvrir la porte du rez-de-chaussée prêté par Emmanuel Deroy, asile adoré des quelques journées où elle avait vraiment vécu sa vie, oasis de rêve vers laquelle la malheureuse allait à présent comme vers un cimetière. Il devait y avoir de l'orage dans la journée, car l'atmosphère de ce matin d'automne était lourde et toute chargée d'une sorte de torpeur électrique, dont l'influence exaspérait encore ces nerfs malades de femme. Elle ne dit pas à son cocher, comme elle faisait toujours, de pousser la voiture dans l'allée, car la maison avait deux issues, et la porte cochère grande ouverte lui permettait d'arriver avec le fiacre devant la porte même de l'appartement, sans être vue du concierge dont la discrétion était d'ailleurs garantie par les profits que rapportait la liaison de l'ami de son locataire. Tout le long du chemin, elle avait fixé les yeux sur les moindres détails des rues successivement traversées; elle les connaissait si bien, depuis les enseignes des boutiques jusqu'à la physionomie des maisons, parce que ces images étaient associées aux plus heureux souvenirs de son trop court roman. Elle leur disait en pensée le même adieu funèbre qu'à son bonheur. Elle aussi, en proie aux hallucinations de l'épouvante, elle ne distinguait plus le possible du réel, elle ne doutait plus qu'Hubert ne sût tout. Elle relisait le billet reçu la veille et dont tous les mots, pour elle qui connaissait si bien le caractère du jeune homme, trahissaient une profonde angoisse. D'où cette angoisse serait-elle venue, sinon d'un évènement relatif à leur amour? Et de quel évènement, sinon d'une révélation sur l'horrible tromperie, sur l'acte infâme commis par elle, oui, par elle-même? Ah! s'il était quelque part une eau lustrale pour se laver le sang et, avec lui, le souvenir de toutes les fièvres mauvaises! Mais non; il continue de courir dans nos veines, ce sang chargé de nos péchés les plus honteux. Il n'y a pas eu d'interruption entre le battement de notre pouls à l'heure du remords et son battement à l'heure de la faute. Et Thérèse sentait de nouveau s'appuyer sur son visage les baisers de l'homme avec lequel elle avait trahi Hubert. Elle les avait rendus, cependant, ces affreux baisers.

—«Ah! s'il m'interroge, comment trouver la force de lui mentir, et à quoi bon?...» Cette phrase à laquelle aboutissaient depuis la veille toutes ses méditations, elle se la disait encore à la minute où elle se trouvait devant la porte, derrière laquelle allait sans doute se jouer une des scènes les plus tragiques pour elle du drame de sa vie. Elle eut du mal à glisser la petite clef d'or dans la serrure, tant ses doigts tremblaient,—cette clef donnée pour être maniée avec d'autres sentiments! Elle savait, à n'en pas douter, qu'au seul bruit de cette clef tournant sur le pêne, Hubert serait là, derrière cette porte, à l'attendre. Il était là, en effet, qui la reçut dans ses bras. Il sentit ses lèvres toutes froides. Il la regarda, ainsi qu'il faisait chaque fois, après l'avoir pressée contre lui. On eût dit qu'il voulait se persuader de la vérité de sa présence. Ce premier baiser infligeait toujours à Thérèse un spasme au cœur, et il lui fallait toute sa crainte de déplaire à son ami pour se détacher de ses bras. Encore à ce moment, et malgré les tortures de la nuit, elle tressaillit jusqu'au fond de l'être, et comme un désir fou s'empara d'elle de griser Hubert par tant de caresses qu'ils oubliassent tous deux, lui, ce qu'il avait à demander, elle, ce qu'elle avait à répondre. Ce ne fut qu'un frisson, pourtant, et qui tomba rien qu'à entendre la voix du jeune homme la questionner avec anxiété. «Tu es malade?» disait-il. La voyant toute pâlie, le tendre enfant se reprochait de l'avoir fait venir par cette matinée, et devant cette évidente souffrance, il avait déjà oublié le motif du rendez-vous. D'ailleurs, sa confiance dans l'issue de l'entretien était telle, qu'il n'avait pas eu de reprise de ses soupçons depuis la veille. «Tu es malade?» répéta-t-il en l'entraînant dans l'autre pièce et la faisant s'asseoir sur un divan. Comme Emmanuel Deroy avait été attaché à l'ambassade de Constantinople avant d'aller à Londres, son appartement était tout garni d'étoffes d'Orient, et ce grand divan, drapé de tapis, placé juste en face de la porte d'un petit jardin, était particulièrement chéri d'Hubert et de Thérèse. Ils avaient tant causé parmi ces coussins où reposaient leurs têtes unies, dans ces minutes de l'intimité qui suivent les ivresses de l'amour,—intimité que lui, du moins, préférait à ces ivresses; il avait beau aimer Thérèse jusqu'à tout lui sacrifier, il n'en était pas moins demeuré catholique au fond de sa conscience, et un obscur remords mêlait sa secrète amertume à la douceur que lui versaient les baisers. Il pensait à sa propre faute et surtout au péché qu'il faisait commettre à Thérèse; car, dans la naïveté de son cœur, il s'imaginait l'avoir séduite. Elle s'affaissa plutôt qu'elle ne s'assit sur ce profond divan, et il commença de lui ôter sa voilette, son chapeau et son manteau. Elle le laissait faire en lui souriant avec un attendrissement infini. Au sortir de ses heures de tourmentante insomnie, c'était pour elle quelque chose de si amer tout à la fois et de si pénétrant que l'impression de la câlinerie du jeune homme! Elle le trouvait si affectueux, si délicatement intime, si pareil à lui-même, qu'elle songea que, sans doute, elle s'était trompée sur le sens du billet, et à la question sur sa santé, afin de sortir d'incertitude tout de suite, elle répondit:

—«Non, je ne suis pas malade; mais le ton de ta dépêche était si étrange qu'il m'a inquiétée.

—«Ma dépêche? reprit Hubert en lui serrant les mains, qu'elle avait froides, pour les réchauffer. Ah! ce n'était pas la peine... Tiens, maintenant je n'ose plus même t'avouer pourquoi je l'ai écrite.

—«Avoue tout de même, fit-elle avec une insistance déjà angoissée, car l'embarras d'Hubert venait de lui rendre l'inquiétude dont elle avait tant souffert.

—«On est si étrange! reprit le jeune homme en secouant la tête. On a des heures où l'on doute malgré soi de ce que l'on sait le mieux... Mais il faut d'abord que tu me pardonnes d'avance.

—«Te pardonner, dit-elle, mon ange! Ah! Je t'aime trop!... Te pardonner?» répéta-t-elle; et ces syllabes, qu'elle entendait sa propre voix prononcer, retentissaient dans sa conscience d'une façon presque intolérable. Qu'elle aurait voulu en effet avoir à pardonner et non pas à être pardonnée! «Mais quoi?...» interrogea-t-elle d'une voix plus basse et qui révélait le recommencement de son trouble intérieur.

—«D'avoir pu me laisser troubler une minute par une infâme calomnie, que des personnes qui haïssent notre amour m'ont rapportée sur ta vie à Trouville... Mais qu'as-tu?...»—Cette phrase, et plus encore le son de voix avec lequel elle avait été prononcée, était entrée dans le cœur de Thérèse comme une lame. Peut-être si Hubert l'avait accueillie dès son arrivée, par des paroles de soupçon, ainsi que les hommes savent en inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les preuves, aurait-elle trouvé dans son orgueil de femme l'énergie d'affronter le soupçon et de nier. Mais il y avait dans toute l'attitude du jeune homme, depuis le début de cette explication, cette sorte de confiance tendre et candide qui impose la sincérité à toute âme demeurée un peu noble; et malgré ses défaillances, Thérèse n'était pas née pour les compromis des adultères, ni surtout pour les complications des trahisons. Elle était de ces créatures capables de grands mouvements de conscience, de soudains reflux de générosité, qui, descendues à un certain degré, disent: «C'est assez d'abjection» et préfèrent se perdre tout à fait que de s'abaisser davantage. Les remords des dernières semaines l'avaient d'ailleurs amenée à cet état de sensibilité souffrante qui pousse aux actes les plus déraisonnables, pourvu que ces actes fassent finir la souffrance. Et puis, l'énervement de la nuit d'insomnie, augmenté encore par le malaise du jour orageux, lui rendait aussi impossible de dissimuler ses émotions qu'il l'est à un soldat, frappé de panique, de dissimuler sa peur. En ce moment, son visage était à la lettre bouleversé par l'effet de ce qu'elle venait d'écouter, et par l'attente de ce que son bourreau inconscient allait dire. Il y eut une minute d'un silence plus que pénible pour tous les deux. Le jeune homme, assis sur le divan à côté de sa maîtresse, la regardait, avec ses paupières baissées, sa bouche entr'ouverte, sa face de morte. L'excès de ce trouble avait quelque chose de si étonnamment significatif, que tous les soupçons, soulevés et chassés la veille, se réveillèrent à la fois dans la pensée de l'enfant. Il vit soudain devant lui des gouffres, dans l'éclair d'une de ces intuitions instantanées qui nous illuminent parfois tout le cerveau, à des heures d'émotion suprême.

—«Thérèse! cria-t-il, épouvanté de sa propre vision et de l'horreur subite qui l'envahissait. Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible...

—«Quoi? fit-elle encore; parlez, je vous répondrai.»

Le passage du tendre «tu» de leur intimité à ce «vous», que son accent vaincu rendait si humble, acheva d'affoler Hubert:—«Mais non! continua-t-il en se levant et se mettant à marcher à travers la chambre d'un pas brusque dont le bruit piétinait le cœur de la pauvre femme; je ne peux même pas formuler cela... je ne peux pas... Eh bien! si!... fit-il en s'arrêtant devant elle: «On m'a dit que tu avais été à Trouville la maîtresse d'un comte de La Croix-Firmin, que c'était la fable de l'endroit, que des jeunes gens t'avaient vu entrer chez lui et l'embrasser, que lui-même s'était vanté d'avoir été ton amant... Voilà ce qu'on m'a dit, et dit avec une telle insistance que j'ai subi une minute l'affolement de cette calomnie; et alors j'ai éprouvé le besoin maladif de te voir, de t'entendre m'affirmer seulement que ce n'est pas vrai. Cela suffira pour que je n'y pense plus jamais... Réponds, mon amour, que tu me pardonnes d'avoir pu douter de toi, que tu m'aimes, que tu m'as aimé, que tout cela n'est qu'un odieux mensonge!...» Il s'était jeté à ses genoux en disant ces paroles; il lui prenait les mains, les bras, la taille; il se suspendait à elle, comme, au moment de se noyer, il se serait accroché au corps de celui qui se fût jeté à l'eau pour le sauver.

—«Que je vous aime, cela est vrai, lui répondit-elle d'une voix à peine distincte.

—«Et tout le reste est un mensonge?» supplia-t-il éperdu. Ah! pour un mot sorti de cette bouche, il eût donné sa vie à cette seconde. Mais la bouche restait muette, et, sur les joues si pâles de cette femme, des larmes se mirent à couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un soupir, comme si c'eût été son âme qui pleurait ainsi. Un tel silence, de telles larmes, dans un tel instant, n'était-ce pas la plus claire, la plus cruelle de toutes les réponses?

—«C'est donc vrai?...» interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait à se taire: «Mais réponds, réponds, réponds,» reprit-il avec une violence effrayante, qui arracha à cette bouche, dans les coins de laquelle continuaient à couler ces larmes lentes, un «oui» si faible qu'il l'entendit à peine,—et cependant il devait l'entendre toujours!—Il se releva d'un bond et tourna les yeux autour de lui avec égarement. Il y avait des armes appendues aux murs. Une tentation de lacérer cette femme avec une des lames qui brillaient s'empara de ce fils de soldat,—si forte qu'il recula. Il regarda de nouveau ce visage sur lequel les mêmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce «ah!» d'agonie, sorte de cri de bête blessée à mort qu'arrache un spectacle d'horreur, et, comme s'il eût eu peur de tout, de ce spectacle, de ces murs, de cette femme, de lui-même, il s'enfuit de la chambre et de l'appartement, la tête nue, l'âme affolée. Il avait eu assez de force pour sentir qu'après cinq minutes il serait devenu un meurtrier.

Il s'enfuit, où? comment? par quels chemins? Jamais il ne sut avec netteté ce qu'il avait fait durant cette journée. Il se rappela, le lendemain, et parce qu'il en eut la preuve palpable auprès de lui, qu'à un moment il s'était vu dans la glace d'une devanture, la face hagarde, les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de la tenue, il était entré dans une boutique pour y acheter un chapeau. Puis il avait marché droit devant lui, traversant d'interminables quartiers de Paris. Les maisons succédaient aux maisons, indéfiniment. A une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L'orage éclata, et il put s'abriter sous un pont de chemin de fer. Combien de temps resta-t-il ainsi? La pluie tombait par torrents. Il était appuyé contre une des parois du pont. D'intervalle en intervalle des trains passaient, ébranlant toutes les pierres. La pluie cessa. Il reprit sa marche, s'éclaboussant aux flaques d'eau, n'ayant pas mangé depuis le matin, et n'y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui était nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il allait. La monstrueuse chose qu'il avait aperçue à travers le saisissement d'une foudroyante épouvante, était là, devant ses yeux, il la voyait, il la savait réelle, et il ne la comprenait pas. Il était comme un homme assommé. Il éprouvait une sensation si insupportable qu'elle n'était même plus de la douleur, tant elle dépassait les forces de son être en les écrasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la route de sa maison, conduit par l'impulsion machinale qui ramène l'animal saignant du côté de sa tanière. Vers dix heures, il sonnait à la porte de l'hôtel de la rue Vaneau.

—«Il n'est rien arrivé à M. Hubert? fit le concierge; ces dames étaient si inquiètes...

—«Fais-leur dire que je suis rentré, dit le jeune homme, mais que je suis souffrant et que je désire être seul, absolument seul, tu entends, Firmin.»

Le ton avec lequel cette phrase était dite coupa toute question sur la bouche du vieux domestique. Il suivit Hubert, comme hébété de l'éclair de fureur qu'il venait de surprendre dans les yeux de son jeune maître et du désordre de sa toilette. Il le vit traverser le vestibule, entrer dans le pavillon, et il monta lui-même jusqu'au salon pour transmettre à sa maîtresse l'étrange commission dont il était chargé. La mère avait attendu le fils pour le déjeuner. Hubert n'était pas rentré. Quoique cela ne lui fût jamais arrivé de manquer sans prévenir, elle s'était efforcée de ne pas trop s'inquiéter. L'après-midi s'était passée sans nouvelles, puis l'heure du dîner avait sonné. Pas de nouvelles encore.

—«Maman, avait dit Mme Liauran à Mme Castel, il est arrivé un malheur. Qui sait où le désespoir l'aura entraîné?»

—«Il aura été retenu par des amis,» avait répondu la vieille dame, dissimulant sa propre inquiétude pour dominer celle de sa fille.

Lorsque la porte s'était ouverte à dix heures, avec sa finesse d'ouïe et du fond du salon, Mme Liauran avait entendu le bruit, et elle avait dit à sa mère et au comte Scilly, prévenu depuis le dîner: «C'est Hubert.» Quand Firmin eut rapporté la phrase du jeune homme: «Il faut que je lui parle,» s'était écriée la malade. Et elle s'était redressée sur son séant, comme ne se souvenant pas qu'elle ne pouvait plus marcher.

—«Le comte va se rendre auprès de lui, fit Mme Castel, et nous le ramener.»

Au bout de dix minutes, Scilly revint, mais seul. Il avait frappé à la porte, puis essayé de l'ouvrir. Elle était fermée à double tour. Il avait appelé Hubert plusieurs fois; ce dernier l'avait enfin supplié de le laisser.

—«Et pas un mot pour nous? demanda Mme Liauran.

—«Pas un mot, répondit le général.

—«Qu'avons-nous fait? reprit la mère. A quoi cela m'aurait-il servi de le détacher de cette femme, si j'ai perdu son cœur?

—«Demain, répliqua Scilly, vous le verrez revenir à vous plus tendre que jamais. Au premier moment, cela vous terrasse. Il a cherché des preuves de ce que nous lui avions dit, et il en a trouvé: voilà l'explication de son absence et de sa conduite.

—«Et il n'est pas venu souffrir auprès de moi! fit la mère. Mon Dieu! est-ce qu'en croyant l'aimer pour lui, je ne l'aurais aimé que pour moi? Voulez-vous sonner, général, qu'on me porte dans ma chambre?» Et lorsqu'on eut roulé dans l'autre pièce le fauteuil qu'elle ne quittait plus maintenant, et qu'elle fut couchée dans son lit: «Maman, dit-elle à Mme Castel, écarte le rideau, que je regarde ses fenêtres.» Puis, comme Hubert n'avait pas fermé ses volets et qu'on voyait passer et repasser son ombre: «Ah! maman, dit-elle encore, pourquoi les enfants grandissent-ils? Autrefois, il n'aurait pas eu une peine sans venir la pleurer sur mon épaule, comme je fais sur la vôtre, et maintenant...

—«Maintenant, il n'est pas plus raisonnable que sa mère, dit la vieille dame qui n'avait presque point parlé de la soirée et qui, mettant un baiser sur les cheveux de sa fille, la fit se taire en laissant tomber cette phrase où se révélait son propre martyre: «J'ai mal à vos deux cœurs.»

X

Quand, au matin, Mme Liauran fit prendre des nouvelles de son fils, ce dernier répondit qu'il descendrait pour déjeuner. A midi, en effet, il parut. Sa mère et lui n'échangèrent qu'un regard, et, aussitôt elle comprit l'étendue de la souffrance qu'il avait ressentie, rien qu'à la sorte de frisson dont il fut saisi en la revoyant. Elle était associée comme occasion, sinon comme cause, à cette souffrance, et il ne devait jamais l'oublier. Ses yeux avaient un je ne sais quoi de si particulièrement distant, sa bouche un pli de lèvres si fermé, tout son visage exprimait si bien la volonté de n'admettre aucune explication d'aucune sorte, que ni Mme Liauran ni Mme Castel n'osèrent l'interroger. Ces trois êtres avaient eu, depuis une année, bien des repas silencieux dans la salle à manger toute revêtue d'anciennes boiseries, vaste salle qui faisait paraître petite la table ronde placée au milieu. Mais tous les trois n'avaient jamais ressenti, comme ce jour-là, l'impression qu'il y aurait entre eux dorénavant, même s'ils se parlaient, un silence impossible à briser, quelque chose qui ne se formulerait pas et qui mettrait, pour bien longtemps, un arrière-fonds de mutisme, même sous leurs plus cordiales expansions. Quand, après le déjeuner, Hubert, qui n'avait fait que toucher aux plats, prit le bouton de la porte pour sortir du petit salon où il s'était à peine tenu cinq minutes, sa mère éprouva un désir timide et presque repentant de lui demander pardon pour la peine qu'elle lisait sur son visage taciturne.

—«Hubert? dit-elle.

—«Maman? répondit-il en se retournant.

—«Tu vas tout à fait bien aujourd'hui? interrogea-t-elle.

—«Tout à fait bien,» répondit-il d'une voix blanche,—une de ces voix qui suppriment du coup toute possibilité de conversation;—et il ajouta: «Je serai exact à l'heure du dîner, ce soir.»

Une préoccupation singulière s'était emparée du jeune homme. Après une nuit d'une torture si continuement aiguë qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais rien subi de pareil, il était redevenu maître de lui. Il avait traversé la première crise de son chagrin, celle après quoi on ne meurt plus de désespoir, parce qu'on a réellement touché le fond du fond de la douleur. Puis il avait repris ce calme momentané qui succède aux prodigieuses déperditions de force nerveuse, et il avait pu penser. C'est alors qu'une inquiétude l'avait saisi à l'endroit de Mme de Sauve,—inquiétude dépourvue de tendresse, car à cette minute, après l'assaut de chagrin qu'il venait de soutenir, il avait l'âme tarie, sa léthargie intérieure était absolue, il ne lui restait plus de quoi sentir. Mais il s'était souvenu tout d'un coup d'avoir laissé Thérèse dans le petit rez-de-chaussée de l'avenue Friedland, et son imagination n'osait pas former de conjectures sur ce qui s'était passé après son départ. C'est précisément à la fin du déjeuner que cette idée l'avait assailli; elle lui avait aussitôt donné, par-dessus sa douleur fondamentale, la seule émotion dont il fût capable, un frisson de terreur nerveuse. Il alla directement de la rue Vaneau à l'avenue, et quand il se trouva devant la maison, il n'osa pas entrer, bien qu'il eût la clef dans sa main. Il appela le concierge, vilain personnage auquel il ne parlait jamais sans répulsion, tant il haïssait sa face effrontée et glabre, son œil servile à la fois et insolent, et son ton de complice grassement payé:

—«Je fais toutes mes excuses à Monsieur, dit cet homme avant même qu'Hubert ne l'eût interrogé. Je ne savais pas que Madame fût encore là. J'avais vu sortir Monsieur; je suis entré, dans l'après-midi, pour donner un coup d'œil au ménage, comme je fais tous les jours. J'ai trouvé Madame assise sur le canapé. Elle semblait bien souffrante. Est-ce qu'elle va mieux aujourd'hui, Monsieur? ajouta-t-il.

—«Elle va très bien, répondit Hubert», et comme il éprouvait subitement une invincible répugnance à entrer dans l'appartement, et que d'autre part il voulait à tout prix ne pas mettre cet homme, pour lui si antipathique, à même de rien soupçonner du drame de sa vie, il reprit: «Je suis venu régler votre note. Je pars en voyage...

—«Mais Monsieur m'a déjà payé au commencement du mois, dit l'autre.

—«Je serai peut-être absent longtemps, fit Hubert, qui tira un billet de banque de son portefeuille. Vous mettrez cela en compte.

—«Monsieur n'entre pas? reprit le concierge.

—«Non», dit Hubert qui s'éloigna en se disant: «Je suis un innocent. Est-ce que ces femmes-là se tuent?»

Ces femmes-là!—Cette formule, qui lui était venue naturellement à l'esprit, à lui l'enfant jusque-là si naïf, si doux, si délicat, traduisait bien la sorte de sensation qui le dominait à cette heure, et qui dura plusieurs jours. C'était un immense dégoût, une nausée intime; mais si entière, si profonde, qu'elle ne laissait la place à rien d'autre dans son cœur. Il n'aurait même pas su dire s'il souffrait, tant le mépris absorbait toutes les forces vives de son être. Il apercevait cette femme, qu'il avait si religieusement idolâtrée et avec une ferveur si noble, comme plongée, comme vautrée dans un tel abîme de malpropreté, qu'il se faisait à lui-même l'impression de s'être, en l'aimant, roulé dans de la boue. C'était la vision physique dont il était la victime maintenant, d'un bout à l'autre du jour; à ce point qu'il ne pouvait l'interpréter et former quelque hypothèse sur le caractère de Thérèse. Cette vision s'infligeait à lui avec une précision matérielle qui touchait à l'hallucination. Oui, il voyait l'acte, et l'acte seul, sans avoir la force de secouer cette hideuse, cette obsédante hantise. Cela le paralysait d'horreur, et il ne pouvait penser qu'à cela. Une sorte de mirage ininterrompu lui montrait la prostitution de sa maîtresse, l'exécrable souillure, et, comme un homme atteint de la jaunisse regarde tous les objets à travers la bile qui lui injecte les yeux, c'est à travers ce dégoût que toute la vie lui apparaissait. Son âme était comme saturée d'amertume et cependant affreusement sèche. Il n'était pas une impression qui ne se transformât pour lui dans ce sentiment du sale et du triste. Il se levait, passait la matinée parmi ses livres, les ouvrait, ne les lisait pas. Il déjeunait, et la vue de sa mère, au lieu de l'attendrir, le crispait. Il rentrait dans sa chambre et reprenait son oisiveté morne de la matinée. Il dînait, puis, aussitôt après le dîner, quittait le salon, pour ne rencontrer ni le général ni son cousin, de qui la présence lui était insupportable. La nuit, s'il s'éveillait, il continuait de voir la scène maudite, avec la même impossibilité de parvenir à la douleur détendue. S'il s'endormait, il lui fallait, une fois sur deux, supporter le cauchemar de cette même vision. Comme il n'avait aucune idée sur la physionomie de l'homme avec lequel sa maîtresse l'avait trompé, ce qui surgissait devant son sommeil morbide, c'était d'horribles songes où toutes sortes de visages différents étaient mêlés. Le mal que lui faisait cette imagination le réveillait. La sueur inondait son corps, il éprouvait un déchirement au sein, comme si son cœur qui battait si vite allait se décrocher, et, à travers cette souffrance, c'était la même prostration de ses puissances affectueuses, si complète qu'il ne s'inquiétait même plus de savoir ce que Thérèse était devenue.

—«Après tout, se disait-il un matin en se levant, je vivais bien avant de la connaître! Je n'ai qu'à me remettre en pensée dans l'état où je me trouvais avant ce 12 octobre...»—Il se rappelait exactement la date.—«Il n'y a pas beaucoup plus d'un an; j'étais si paisible alors! J'aurai fait un mauvais rêve, voilà tout. Mais il faut détruire tout ce qui pourrait me rappeler ce souvenir.»

Il s'assit devant son bureau, après avoir mis de nouveau du bois dans le feu afin d'activer la flambée et fermé la porte à double tour. Il se rappela involontairement qu'il agissait ainsi autrefois, lorsqu'il voulait revoir le cher trésor de ses reliques d'amour. Il ouvrit le tiroir où ce trésor était caché: il consistait en un coffret de maroquin noir sur lequel étaient entrelacées deux initiales, un T et une H. Thérèse et lui avaient échangé deux de ces coffrets pour y conserver leurs lettres. Sur celui qu'il avait donné à son amie, il avait fait, à défaut des deux initiales, autographier le nom de Thérèse en entier. «Ai-je été enfant!» songea-t-il à l'idée des mille petites délicatesses de cet ordre auxquelles il s'était livré. Il y a toujours de la puérilité en effet dans les extrêmes délicatesses; mais c'est du jour où l'on est sur le chemin de la dureté de cœur que l'on pense ainsi. A côté de ce coffret gisaient deux objets qu'Hubert avait jetés là, le soir même du jour où il avait appris la trahison de sa maîtresse: l'un était sa bague, l'autre une fine chaîne d'or à laquelle était suspendue une clef toute mince. Il prit dans sa main le petit anneau, et regarda malgré lui sur la surface intérieure. Thérèse y avait fait graver une étoile et la date de leur séjour à Folkestone. Ce simple signe évoqua soudain devant Hubert une perspective indéfinie de réminiscences; il revit la porte de l'hôtel, l'escalier et son tapis rouge, le salon où ils avaient dîné, le garçon qui les servait avec son visage d'une respectabilité britannique, sa lèvre rasée, son menton trop long. Il l'entendit qui disait: I beg your pardon, et le sourire de Thérèse lui apparut. Quelle langueur flottait dans ses yeux alors, ces yeux dont la nuance d'un gris vert était en ces moments-là toute fondue, toute noyée d'un complet abandonnement de l'être intime, ces yeux où dormait un sommeil qui semblait l'inviter à en être le rêve! Hubert passa la bague à son doigt machinalement, puis la lança presque avec colère dans le tiroir, contre le bois duquel le métal rebondit. Pour ouvrir le coffret, il dut manier la chaîne. C'était un jaseron ancien qui lui venait de Thérèse. Il lui avait donné, lui, le bracelet auquel était attachée la clef de l'appartement, et elle lui avait, elle, donné cette chaînette pour qu'il pût porter à son cou la clef du coffret. Il avait gardé ce scapulaire d'amour des mois et des mois, et bien souvent il lui était arrivé de chercher avec la main le petit bijou sous sa chemise, pour se faire un peu de mal en se l'enfonçant contre la poitrine et se rappeler ainsi le tendre mystère de son cher bonheur. Que toute cette ivresse était loin aujourd'hui, ah! combien loin, combien perdue dans l'abîme du passé d'où il s'échappe une si affreuse odeur de mort! Quand il eut soulevé le couvercle du coffret, il s'accouda, et, le front dans sa main, il contempla ce qui restait de son bonheur, les quelques riens si parfaitement insignifiants pour tout autre, pour lui si pénétrés d'âme: un mouchoir brodé, un gant, une voilette, un paquet de lettres, un paquet de petites dépêches bleues, mises les unes dans les autres et formant comme un menu livre de tendresse. Et les enveloppes des lettres avaient été ouvertes avec tant de soin, le papier des dépêches déchiré si exactement. Les moindres détails remémoraient à Hubert les scrupules de piété amoureuse qu'il avait ressentis pour tout ce qui venait de sa maîtresse. Il y avait encore par-dessous les lettres et les dépêches un portrait d'elle, où elle était représentée dans le costume qu'elle portait à Folkestone: une simple jaquette ajustée en drap et un chapeau avancé dont l'ombre tombait un peu sur le haut du visage. Elle avait fait faire ce portrait pour le seul Hubert, et, en le lui donnant, elle lui avait dit: «Je pensais tant à nous, pendant que je posais... Si tu savais comme ce portrait t'aime!...» Et Hubert se sentait réellement aimé par ce portrait. Il lui semblait que de cet ovale du visage, que de cette bouche fine, que de ces yeux baignés de rêve, un effluve tendre se détachait et l'enveloppait; et c'est alors qu'à côté de la vision de la perfidie commença de nouveau à se dresser la vision de l'amour de Thérèse. Aussi évidemment qu'il savait, par son aveu, que cette femme l'avait trompé, il savait par ses souvenirs qu'elle l'avait aimé, qu'elle l'aimait encore. Il la revit telle qu'il l'avait laissée sur le canapé de leur cher asile, avec sa face convulsée et ses larmes surtout, ah! quelles larmes! Pour la première fois depuis cette heure fatale, il se rendit compte de la noblesse avec laquelle elle s'était confessée de sa faute, quand il lui était si aisé de mentir, et il laissa soudain échapper ce cri qui ne lui était pas encore venu à travers ses journées de douleur desséchée et déchirante: «Mais pourquoi? pourquoi?»

Oui, pourquoi? pourquoi? Cette angoisse d'ordre tout moral accompagna dès cette minute l'angoisse de la vision physique. Hubert commença de penser, non plus seulement à son mal, mais à la cause de son mal. Brûler ces lettres, déchirer ce portrait, briser, jeter la chaîne, la bague, détruire ce résidu suprême de son amour, cela lui aurait été aussi impossible que de déchirer avec le fer le corps frémissant de sa maîtresse. C'étaient, ces objets, des personnes vivantes, avec des regards, des caresses, des palpitations, une voix. Il referma le tiroir, incapable de supporter plus longtemps la présence de ces choses qui lui semblaient faites de la substance même de son cœur. Il se jeta sur la chaise longue et il se perdit dans le gouffre de ses réflexions. Oui, Thérèse l'avait aimé, Thérèse l'aimait. Il y a des larmes, des étreintes, une chaleur d'âme qui ne mentent pas. Elle l'aimait et elle l'avait trahi! Elle s'était donnée à un autre, avec son nom à lui dans le cœur, moins de six semaines après l'avoir quitté! Mais pourquoi? pourquoi? Poussée par quelle force? Entraînée par quel vertige? Envahie par quelle ivresse? Qu'était-ce donc que la nature, non plus de ces femmes-là,—il n'avait plus de ces férocités de pensée maintenant,—mais de la femme, pour qu'une aussi monstrueuse action fût seulement possible? De quelle chair était-elle donc pétrie, cette créature décevante, pour qu'avec toutes les apparences, avec toutes les réalités du sentiment, on ne pût pas faire plus de fond sur elle que sur de l'eau? Qu'elles étaient douces, ces mains de la femme, et qu'elles semblaient loyales! et cependant leur confier son cœur, dans la sécurité de l'affection partagée, c'était la plus folle des folies! Elle vous sourit, elle vous pleure, et déjà elle a remarqué celui qui passe, celui auquel, s'il l'amuse une heure, elle sacrifiera toute votre tendresse, une flamme aux yeux, la grâce aux lèvres! Ah! pourquoi? pourquoi? Qu'y a-t-il pourtant de vrai au monde, si même l'amour n'est pas vrai? Et quel amour? Hubert scrutait son passé intime maintenant; il faisait l'examen de conscience de son attachement pour Thérèse, et il se rendait cette justice qu'il n'avait pas eu depuis des mois une pensée qui ne fût pour elle. Certes il avait commis des fautes, mais pour elle toujours, et, à cette heure pourtant si triste, il ne pouvait pas se repentir de ces fautes-là. Il aurait éprouvé un soulagement de toute sa peine à s'agenouiller devant le prêtre qui l'avait élevé, à lui dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais non; il était au-dessus de ses forces de regretter les actions auxquelles Thérèse, sa Thérèse, était mêlée. Oui, il l'avait idolâtrée avec une ferveur sans défaillance, et c'était son premier amour, et ce serait le dernier, du moins il le croyait ainsi, et il lui avait montré cette confiance dans la durée de leur sentiment avec une ingénuité sans calcul. Rien de tout cela n'avait eu sur elle assez d'influence pour l'arrêter au moment de commettre son infamie,—avec le même corps! Il en respirait l'arome subitement, il en retrouvait l'impression sur tout son être; puis c'était une résurrection de la jalousie, douloureuse jusqu'à la torture, et toujours il reprenait le «pourquoi? pourquoi?»—désespéré lui, chétif, après tant d'autres, de se heurter à cette charade sans mot, qui est l'âme de la femme, coupable une fois, coupable deux fois, coupable jusqu'à ses cheveux blancs et jusqu'à sa mort.

Cette nouvelle forme de chagrin dura des jours encore et des jours. Le jeune homme donnait plein accès en lui à un sentiment nouveau qu'il n'avait jamais soupçonné jusque-là, qu'il devait toujours subir désormais,—la défiance. Il avait vécu depuis ses premières années dans une foi complète aux apparences qui l'entouraient. Il avait cru en sa mère. Il avait cru en Dieu. Il avait cru en la sincérité de toutes les paroles et de toutes les caresses. Il avait cru, par-dessus tout, en Thérèse de Sauve. Il l'avait, dans sa pensée, assimilée au reste de sa vie. Autour de lui tout était vérité; aussi l'amour de Thérèse lui était-il apparu comme une vérité suprême, et voici que maintenant, par une révolution d'esprit où se trahissait le vice originel de son éducation, il assimilait à cette femme de mensonge tout le reste de sa vie. Il avait été façonné par sa mère à ne faire aucune part au scepticisme. C'est probablement le procédé le plus sûr pour que la première déception transforme le trop croyant en un négateur absolu. Il n'est jamais bon d'attendre beaucoup des hommes et de la nature, car ils sont, eux, des animaux féroces à peine masqués de convenances; et quant à elle, son apparente harmonie est faite d'une injustice qui ne connaît pas de rémission. Pour garder de l'idéal en soi, jusqu'à ce que la mort nous délivre enfin du dangereux esclavage des autres et de nous-mêmes, il faut s'être habitué de bonne heure à considérer l'univers de la beauté morale comme le fumeur d'opium considère les songes de son ivresse. Ce qui constitue leur charme, c'est d'être des songes, partant de ne correspondre à rien de réel. Hubert était si accoutumé, bien au contraire, à remuer son intelligence tout d'une pièce, qu'il ne pouvait pas douter ou croire à moitié. Si Thérèse lui avait menti, pourquoi tout ne mentirait-il point aussi? Cette idée ne se formulait pas sous une forme abstraite, et il n'y arrivait pas avec l'aide du raisonnement: c'était une façon de sentir qui se substituait à une autre. Il se surprenait, durant cette cruelle période, à douter de Thérèse dans leur passé commun. Il se demandait si sa trahison de Trouville était la première, si elle n'avait pas eu d'autre amant que lui au temps de leur passion la plus enivrée. La perfidie de cette femme lui corrompait jusqu'à ses souvenirs. Elle faisait pire. Sous cette influence de misanthropie, il commettait le plus grand des crimes moraux, il doutait de la tendresse de sa mère. Oui, dans cette affection passionnée de Mme Liauran, le malheureux ne voyait plus qu'un égoïsme jaloux. «Si elle m'aimait vraiment, elle ne m'aurait pas appris, se disait-il, ce qu'elle m'a appris.» Il se trouvait ainsi dans cet état de cœur auquel le langage populaire a donné le nom si expressif de désenchantement. Il avait fini de voir la beauté de l'âme humaine, et il commençait d'en constater la misère, et toujours il retombait sur cette question comme sur une pointe d'épée: «Mais pourquoi? pourquoi?» Et il creusait le caractère de Thérèse sans aboutir à une réponse. Autant valait demander pourquoi Thérèse avait des sens en même temps qu'un cœur, et pourquoi le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins de ce cœur et la tyrannie de ces sens, comme chez les hommes. Les débauchés en qui le libertinage n'a pas tué le sentimentalisme connaissent le secret de ces divorces; mais Hubert n'était pas un débauché. Il devait rester pur, même dans son désespoir, et jamais il ne lui vint à la pensée de demander l'oubli de son mal aux enivrements des baisers sans amour. Il ignora toujours les tentations des alcôves vénales et consolatrices,—où l'on perd en effet ses regrets, mais en perdant son rêve.

Et cependant, comme il était jeune, comme dans son intimité avec Thérèse il avait contracté l'habitude du plus ardent plaisir, celui qui exalte à la fois l'esprit et le corps dans une communion divine, après quelques semaines de ces douleurs et de ces réflexions, il commença de ressentir l'obscur désir, l'appétit inavoué de cette femme, dont il ne voulait plus rien savoir, qu'il devait considérer comme morte et qu'il méprisait si absolument. Cet étrange et inconscient retour vers les délices de son amour, mais un retour qu'aucun idéal n'ennoblissait plus, se manifesta par une de ces curiosités qui sortent des profondeurs insondables de notre être. Il éprouva un besoin maladif de voir de ses yeux cet homme qui avait été l'amant de Thérèse, ce La Croix-Firmin auquel sa maîtresse s'était donnée, dans les bras duquel elle avait frémi de volupté, comme dans ses bras, à lui. Pour un directeur de conscience qui aurait suivi, période par période, le ravage qu'accomplissait dans cette âme le ferment de corruption inoculé par la trahison de Thérèse, cette curiosité eût sans doute paru le symptôme le plus décisif d'une métamorphose de cet enfant grandi parmi toutes les pudeurs. N'était-ce point le passage de l'horreur absolue devant le mal, tourment et gloire des êtres vierges, à cette sorte d'attrait encore épouvanté si voisin de la dépravation? Mais surtout, c'était l'affreuse complaisance de l'imagination autour de l'impureté d'une femme désirée, qui veut que, par une des plus tristes lois de notre nature, la constatation de l'infidélité, en avilissant l'amant, en déshonorant la maîtresse, avive si souvent l'amour. Il est probable que, dans ce cas, l'idée de la perfidie agit à l'état de tableau infâme, et ainsi s'expliquent ces accès de sensualité dans la haine qui étonnent le moraliste au cours de certains procès fondés sur les drames de la jalousie. Certes, le pauvre Hubert n'en était pas à donner place en lui à des instincts de cette bassesse; et cependant sa curiosité de connaître son rival de Trouville était déjà bien malsaine. Il en était d'elle comme de la faute de Thérèse. C'est la ténébreuse, l'indestructible mémoire de la chair qui agit à l'insu de l'être qu'elle domine. Il y avait un peu du souvenir de toutes les caresses données et reçues depuis la nuit de Folkestone, dans ce désir de repaître ses regards de l'existence réelle de l'homme haï. Cela devint quelque chose de si âpre et de si cuisant, qu'après avoir lutté longtemps et avec la sensation qu'il se diminuait étrangement, Hubert n'y put résister; et voici quel procédé presque enfantin il employa pour réaliser son singulier désir: il calcula que La Croix-Firmin devait appartenir à un cercle à la mode, et il eut tôt fait de découvrir son nom et son adresse dans l'annuaire d'un club élégant. C'est à ce club qu'il recourut pour savoir si le personnage était à Paris. La réponse fut affirmative. Hubert fit la reconnaissance de la rue de La Peyrouse, au numéro 14 ter de laquelle habitait son rival, et il se convainquit aussitôt qu'en se tenant sur le trottoir d'une des places que coupe cette rue, il pourrait surveiller la maison, un hôtel à deux étages qui ne contenait certainement qu'un très petit nombre de locataires. Il s'était dit qu'il se posterait là un matin: il attendrait jusqu'au moment où il verrait sortir un homme qui lui parût être celui qu'il cherchait. Il questionnerait alors le concierge, sous un prétexte quelconque, et il serait sans doute renseigné. C'était un moyen d'une simplicité primitive, dans lequel tous ceux qui ont eu en leur jeunesse le culte passionné de quelque écrivain célèbre retrouveront la naïveté des ruses employées pour voir leur grand homme. Si ce plan échouait, Hubert se réservait de s'adresser à une des personnes qu'il connaissait parmi les membres du cercle; mais sa répugnance était grande à une telle démarche... Il était donc là, par un froid de décembre, dès neuf heures. Le temps était sec et clair, le ciel d'un bleu pâle, et ce quartier à demi élégant, à demi exotique, traversé par son peuple de fournisseurs et de palefreniers. De la maison qu'il examinait, Hubert vit sortir successivement des domestiques, une vieille dame, un petit garçon suivi d'un abbé, puis enfin, sur les onze heures et demie, un homme encore jeune, de taille moyenne, élégant de tournure, mince et robuste dans son pardessus doublé de loutre. Cet homme achevait de boutonner son collet en se dirigeant droit du côté d'Hubert. Ce dernier s'avança aussi et frôla l'inconnu. Il vit un profil un peu lourd, des moustaches de la couleur de l'or bruni, et dans un teint que le saisissement du froid colorait déjà, un œil légèrement bridé, l'œil d'un viveur qui s'est couché trop tard, après une nuit passée au jeu, ou ailleurs. Un serrement de cœur inexprimable précipita l'amant jaloux vers l'hôtel.

—«M. de La Croix-Firmin? demanda-t-il.

—«M. le comte n'est pas à la maison, répondit le concierge.

—«Il m'avait cependant donné rendez-vous à onze heures et demie, et je suis exact, fit Hubert en tirant sa montre; y a-t-il longtemps qu'il est sorti?

—«Mais Monsieur aurait dû rencontrer M. le comte. M. le comte était là, voici cinq minutes; il n'a pas détourné la rue.»

Hubert savait ce qu'il voulait savoir. Il se précipita du côté où il avait croisé La Croix-Firmin, et après quelques pas, il l'aperçut de nouveau qui se préparait à prendre le trottoir de l'avenue, du côté de l'Arc de Triomphe. C'était donc lui! Hubert le suivait d'un peu loin, lentement, et le regardait avec une sorte d'angoisse dévorante. Il le voyait marcher d'une jolie manière, avec une souplesse tout ensemble robuste et fine. Il se rappelait ce qui s'était passé à Trouville, et chacun des mouvements de La Croix-Firmin ravivait la vision physique. Hubert se comparait mentalement, frêle et mince comme il était, à ce solide et fier garçon, qui, plus haut que lui de la moitié de la tête, s'en allait ainsi, tenant sa canne à la façon anglaise, par le milieu et à quelque distance de son corps, sous le joli ciel de ce matin d'hiver, d'un pas qui disait la certitude de la force. La comparaison expliquait très bien les causes déterminantes de la faute de Thérèse, et pour la première fois le jeune homme les aperçut, ces causes meurtrières, dans leur brutalité vraie. «Ah! le pourquoi? Le pourquoi? Mais le voilà!» songeait-il en considérant avec une envie douloureuse cet être si animalement énergique. Cette première émotion fut trop amère, et le misérable enfant allait renoncer à sa poursuite, lorsqu'il vit La Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en héla un lui-même.

—«Suivez cette voiture,» fit-il au cocher.

L'idée que son ennemi allait chez Thérèse venait de rendre à Hubert toute sa frénésie. Il se penchait de temps à autre à la portière de son coupé de rencontre et il voyait rouler celui qui emportait son rival. C'était un fiacre de couleur jaune, qui descendit les Champs-Élysées, suivit la rue Royale, s'engagea dans la rue Saint-Honoré, puis s'arrêta devant le café Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement déjeuner. Hubert ne put s'empêcher de sourire du piteux résultat de sa curiosité. Machinalement il entra, lui aussi, dans le restaurant. Le jeune comte était assis déjà devant une table, avec deux amis qui l'avaient attendu. A une autre extrémité de la salle une seule table était libre, à laquelle Hubert prit place. Il pouvait de là, non pas entendre la conversation des trois convives,—le bruit du restaurant était trop fort,—mais étudier la physionomie de l'homme qu'il détestait. Il commanda au hasard son propre repas et s'abîma dans une sorte d'analyse que connaissent les observateurs de goût et de profession, ceux qui entrent dans un théâtre, un estaminet, un wagon, avec le seul désir de voir fonctionner des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et des regards, dans des bruits de souffle et dans des attitudes, les instinctives manifestations des tempéraments. Il arrivait bien qu'un éclat de voix apportait à Hubert quelque lambeau de phrase. Il n'y prenait pas garde, abîmé qu'il était dans la contemplation de l'homme lui-même, qu'il voyait presque en face, avec ses yeux hardis, son cou un peu court, ses fortes mâchoires. La Croix-Firmin était entré le teint battu et couperosé: mais, dès la première moitié du déjeuner, le travail de la digestion commença de lui pousser à la face un afflux de sang. Il mangeait posément et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait haut. Ses mains, qui tenaient la fourchette et le couteau, étaient fortes et montraient deux bagues. Sur son front, que des boucles courtes découvraient dans son étroitesse, jamais une flamme de pensée n'avait dû briller. Tout cela faisait un ensemble qui, même au regard hostile d'Hubert, ne manquait pas d'une beauté mâle et saine; mais c'était la beauté brutale d'un être de chair et de sang, sur le compte duquel il était impossible qu'une personne délicate se fît illusion une heure. Dire d'une femme qu'elle s'était donnée à cet homme, c'était dire qu'elle avait cédé à un instinct d'un ordre tout physique. Plus Hubert s'identifiait à ce tempérament par l'observation, plus cela lui devenait évident. Il interprétait la nature de Thérèse à cette minute mieux qu'il ne l'avait jamais fait. Il en saisissait l'ambiguïté avec une certitude affreuse; et c'est alors que s'éleva dans son cœur le plus triste, mais aussi le plus noble des sentiments qu'il eût éprouvés depuis son aventure, le seul qui fût vraiment digne de ce qu'avait été autrefois son âme, celui par lequel l'homme trouve, devant les perfidies de la femme, de quoi ne pas se perdre tout à fait le cœur:—la pitié. Un attendrissement, d'une amertume tout ensemble et d'une mélancolie infinies, l'envahit à l'idée que la créature charmante qu'il avait connue, sa chère silencieuse, comme il l'appelait, celle qui s'était montrée si délicatement fine dans l'art de lui plaire, se fût livrée aux caresses de cet homme. Il se rappela tout d'un coup les larmes de la nuit de Folkestone, les larmes aussi de la dernière entrevue; et comme s'il en eût enfin compris le sens, il ne trouva plus en lui-même qu'un seul mot qu'il prononça tout bas dans cette salle de restaurant emplie de la fumée des cigares, puis sous les arbres défeuillés des Tuileries, puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau,—un seul mot, mais rempli de la perception des fatalités avilissantes de la vie: «Quelle misère! mon Dieu, quelle misère!»