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Cruelle Énigme

Chapter 6: IV
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About This Book

An aging retired officer who has become a regular companion to a widow and her adult daughter reflects on the melancholy produced by close family resemblance and the anticipation of inevitable decline. Domestic visits and memories of military life frame a psychological study of love as a fusion of thought, feeling, and instinct, and of how that unity makes passion vulnerable to jealousy. The narrative traces how hereditary likenesses reveal moral continuities between generations, provoking anxiety and bitter insight, while depicting the protagonist's modest routines and emotional dependency as lenses for broader reflections on possession, aging, and the laws of nature.

Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scène aurait été le prélude d'un effort vers la complète possession d'une femme aussi évidemment éprise,—effort qui eût peut-être échoué, car une femme du monde qui veut se défendre trouve bien des moyens de ne pas se donner, même après des aveux de ce genre, ou des marques plus compromettantes d'attachement,—pour peu qu'elle soit coquette. Mais la coquetterie n'était pas plus le cas de Mme de Sauve que l'audace physique n'était le cas de l'enfant de vingt-deux ans dont elle était aimée. Ces deux êtres ne se voyaient-ils point placés par le hasard dans une situation de la plus étrange délicatesse? Il était, lui, incapable d'entreprendre davantage, à cause de son entière pureté. Quant à elle, comment n'aurait-elle pas compris que s'offrir à lui, c'était risquer d'être aimée moins? De telles difficultés sont moins rares que la fatuité des hommes ne l'avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les mœurs modernes. Entre deux personnes qui s'aiment, dans l'état présent des mœurs, toute action devient en même temps un signe; et comment une femme qui sait cela n'hésiterait-elle pas à compromettre pour jamais son bonheur en voulant l'étreindre trop vite? Thérèse obéissait-elle à cette raison de prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brûlants de son ami un plaisir de cœur d'une nouveauté délicieuse? Chez tous les hommes qu'elle avait rencontrés avant celui-ci, l'amour n'était qu'une forme déguisée du désir, et le désir lui-même une forme enivrée de l'amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce premier aveu, elle accorda au jeune homme tous les rendez-vous qu'il lui demanda, et que tous ces rendez-vous demeurèrent aussi essentiellement innocents qu'ils étaient clandestins. Tandis que le train de Boulogne emportait Hubert vers la plus désirée de ces rencontres, il se ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses promenades, hasardées presque toutes à travers le Paris matinal. Ils avaient ainsi aventuré leur naïve et coupable idylle dans tous les endroits où il semblait invraisemblable qu'une personne de leur monde pût les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visité, par exemple, les tours de Notre-Dame, où Thérèse aimait à promener sa grâce jeune parmi les vieux monstres de pierre sculptés sur les balustrades? A travers les minces fenêtres en ogive de la montée, ils regardaient tour à tour l'horizon du fleuve encaissé entre ses quais et de la rue encaissée entre ses maisons. Il y avait dans une des bâtisses tapies à l'ombre de la cathédrale, du côté de la rue Chanoinesse, un petit appartement au cinquième étage, prolongé par une terrasse, derrière les vitres duquel ils imaginaient un roman pareil au leur, parce qu'ils y avaient vu deux fois une jeune femme et un jeune homme qui déjeunaient, assis à une même table ronde et la fenêtre entr'ouverte. Quelquefois les rafales du vent de décembre grondaient autour de la basilique, des tourmentes de neige fondue battaient les murs. Thérèse n'en était pas moins exacte au rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail, traversant l'église pour sortir sur le côté, puis retrouver Hubert dans le sombre péristyle qui précède les tours. Ses fines dents brillaient dans son joli sourire, sa taille mince paraissait plus élégante encore dans ce décor de l'ancienne cité. Sa grâce heureuse semblait agir même sur la vieille gardienne qui distribue les cartes du fond de sa loge et parmi ses chats, car elle lui envoyait un sourire de reconnaissance. C'est dans l'escalier de ces antiques tours qu'Hubert s'était hasardé à mettre pour la première fois un baiser sur ce pâle visage, pour lui divin. Thérèse gravissait devant lui, ce matin-là, les marches creusées qui tournent autour du pilier de pierre. Elle s'arrêta une minute pour respirer; il la soutint dans ses bras, et comme elle se renversait doucement en appuyant la tête sur son épaule, leurs lèvres se rencontrèrent. L'émotion fut si forte qu'il pensa mourir. Ce premier baiser avait été suivi d'un autre, puis de dix, puis d'autres encore, si nombreux qu'ils n'en savaient plus le nombre. Oh! les longs, les angoissants, les profonds baisers, et dont elle disait tendrement, comme pour se justifier dans la pensée de son doux complice: «J'aime les baisers comme une petite fille!...» De ces adorables baisers, ils avaient ainsi peuplé follement tous les asiles où leur imprudent amour s'était abrité. Hubert se souvenait d'avoir embrassé Thérèse, assis tous les deux sur une pierre de tombeau, dans une allée déserte d'un des cimetières de Paris, tandis que le jardin des morts étendait autour d'eux, par une matinée bleue et tiède, son funèbre paysage d'arbres toujours verts et de sépulcres. Il l'avait embrassée encore sur un des bancs de ce parc lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la ville, parc tout nouvellement planté qu'un chemin de fer traverse, que domine un pavillon d'architecture chinoise et autour duquel s'étend l'horizon d'usines du lamentable quartier de la Glacière. D'autres fois, ils s'étaient promenés, indéfiniment, en voiture, le long du morne talus des fortifications, et, lorsque l'heure arrivait de rentrer, c'était toujours Thérèse qui partait la première. Il la voyait, caché lui-même dans le fiacre arrêté, qui, de son pied svelte, franchissait les ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu'une tache de boue déshonorât sa robe et se retournait comme involontairement pour l'envelopper d'un dernier regard. C'est dans ces occasions-là qu'il sentait trop bien quels dangers il faisait courir à cette femme; mais, quand il lui parlait de ses craintes, elle répondait en secouant sa tête d'une expression si aisément tragique: «Je n'ai pas d'enfants... Quel mal peut-on me faire, sinon de te prendre à moi?» Ils en étaient venus, bien qu'ils continuassent de n'être point l'un à l'autre entièrement, aux familiarités de langage dont s'accompagne la passion partagée. Ils s'écrivaient presque tous les matins des billets dont un seul aurait suffi pour établir que Thérèse était la maîtresse d'Hubert, et cependant elle ne l'était point. Mais, à quelque détail que s'arrêtât le souvenir du jeune homme, il trouvait toujours qu'elle ne lui avait disputé aucune des marques de tendresse qu'il lui avait demandées. Seulement il n'osait rien concevoir au delà de lui prendre les mains, la taille, le visage, et de s'appuyer, comme un enfant, sur son cœur. Elle avait avec lui cet abandon de l'âme, si entier, si confiant, si indulgent, le seul signe du véritable amour que la plus habile coquetterie ne puisse imiter. Et, par contraste à cette tendresse, pour en mieux encore aviver la douceur, à chacune des scènes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse explication du jeune homme avec sa mère, ou quelque cruelle angoisse à retrouver Mme de Sauve, le soir, auprès de son mari. Ce dernier ne faisait réellement aucune attention à Hubert, mais le fils de Mme Liauran n'était pas encore habitué aux déshonorants mensonges des cordiales poignées de main offertes à l'homme que l'on trompe... Qu'importaient ces misères cependant, puisqu'ils allaient, lui la retrouver, elle l'attendre, dans la petite ville anglaise où ils devaient passer ensemble deux jours? Était-ce d'Hubert, était-ce de Thérèse que venait cette idée? Le jeune homme n'eût pas su le dire. André de Sauve se trouvait en Algérie pour une enquête parlementaire. Thérèse avait une amie de couvent et qui habitait la province, assez sûre pour qu'elle pût se donner comme étant allée chez elle. Elle prétendait, d'autre part, que la position sur le chemin de Paris à Londres fait de Folkestone, en hiver, le plus sûr abri, parce que les voyageurs français traversent cette ville sans jamais s'y arrêter. A la seule idée de la revoir, le cœur d'Hubert se fondait dans sa poitrine, et il se sentait, avec un frémissement impossible à définir, sur le point de rouler dans un gouffre de mystère, d'enivrant oubli et de félicité.

IV

Le paquebot approchait de la jetée de Folkestone. La mer toute verte, à peine striée d'écume d'argent, soulevait la coque svelte. Les deux cheminées blanches lançaient une fumée qui s'incurvait en arrière sous la pression de l'air déchiré par la course. Les deux énormes roues, toutes rouges, battaient les lames; et, derrière le bateau, se creusait un mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frangé de mousse. C'était par un jour d'un bleu tiède et voilé, comme il en fait parfois sur la côte anglaise par les fins d'hiver,—jour de tendresse et qui s'associait divinement aux pensées du jeune homme. Il s'était accoudé sur le bastingage de l'avant, et il n'en avait pas bougé depuis le commencement de la traversée, laquelle avait été d'une rare douceur. Il voyait maintenant les moindres détails de l'approche du port: la ligne crayeuse de la côte à droite, avec son revêtement de maigre gazon, à gauche la jetée soutenue par ses pilotis, et par delà cette jetée, plus à gauche encore, la petite ville qui échelonne ses maisons depuis la base de la falaise jusqu'à sa crête. Il les examinait une par une, ces maisons qui se détachaient avec une netteté de plus en plus précise. Laquelle d'entre toutes pouvait bien être l'asile où son bonheur l'attendait sous les traits aimés de Thérèse de Sauve; laquelle ce Star hotel que son amie avait choisi dans le guide, à cause de ce nom de Star qui veut dire étoile? «Je suis superstitieuse, avait-elle dit enfantinement, et puis, n'es-tu pas ma chère étoile?...» Elle avait ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert songeait ensuite indéfiniment. Il savait bien qu'elle ne serait pas sur le quai à l'attendre, et il la cherchait des yeux malgré lui. Mais elle avait multiplié les précautions, jusqu'à être arrivée, elle, la veille, par Calais et Douvres. Le paquebot approche toujours. On distingue le visage de quelques habitants de la ville, dont l'unique distraction consiste à venir au bout de cette jetée afin d'assister à l'arrivée du bateau de marée. Encore quelques minutes, et Hubert sera auprès de Thérèse. Ah! si elle allait manquer au rendez-vous? Si elle avait été malade ou bien surprise? Si elle était morte en route?... Toute la légion des folles hypothèses défile devant la pensée de l'amant inquiet. Le bateau est dans le port, les passagers débarquent et se précipitent vers les wagons. Hubert est presque le seul à s'arrêter dans la petite ville. Il laisse sa malle partir pour Londres, et il prend place avec sa valise dans une des voitures qui stationnent devant la gare. Il a bien eu comme un passage de mélancolie, en parlant au cocher, et en constatant, quoiqu'il en soit à son premier voyage en Angleterre, combien son anglais est correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa gouvernante venue du Yorkshire, le soin que sa mère avait de le faire causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette pauvre mère?... Puis, ce souvenir s'efface, à mesure que la légère calèche, enlevée au trot d'un petit cheval, gravit allégrement la rampe rude par laquelle on va jusqu'à la ville haute. L'admirable paysage de mer se développe à la gauche du jeune homme, gouffre démesuré d'un vert pâle, confondu à sa ligne extrême avec un gouffre bleu, et tout semé de barques, de goëlettes, de bateaux à vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La voiture abandonne la falaise, entre dans une rue, puis dans une seconde, puis dans une troisième, toutes bordées de maisons basses dont les fenêtres en saillie laissent apercevoir derrière leurs vitres des rangées de géraniums rouges et de fougères. A un détour, Hubert aperçoit la porte d'un vaste bâtiment gothique et une plaque noire, dont la seule inscription en lettres dorées lui fait sauter le cœur. Il se trouve devant le Star hotel. Le temps de demander au bureau si Mme Sylvie est arrivée,—c'est le nom que Thérèse a voulu prendre à cause des initiales gravées sur tous ses objets de toilette, et elle a dû être inscrite sur le livre comme artiste dramatique;—le temps encore de monter deux étages, de suivre un long corridor; le domestique ouvre la porte d'un petit appartement, et, assise à une table, dans un salon, avec son visage dont la pâleur est augmentée par l'émotion profonde, la taille prise dans un vêtement en étoffe de soie rouge dont les plis gracieux dessinent son buste sans s'y ajuster, c'est Thérèse. Le feu de charbon rougeoie dans la cheminée, dont les parois intérieures sont garnies de faïence coloriée. Une fenêtre en rotonde, du genre de celles que les Anglais appellent bow-windows, termine la pièce, à laquelle l'ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la Grande-Bretagne donne un aspect de paisible intimité. «Ah! c'est bien toi,» fait le jeune homme en s'approchant de Thérèse qui lui sourit, et il met la main sur la poitrine de son amie comme pour se convaincre de son existence. Cette douce pression lui fit sentir les battements affolés, sous la mince étoffe, de ce cœur de femme heureuse: «Oui! c'est bien moi,» répondit-elle avec plus de langueur que d'habitude. Il s'assit auprès d'elle et leurs bouches se cherchèrent. Ce fut un de ces baisers d'une suprême douceur, où deux amants qui se retrouvent après une absence s'efforcent de mettre avec la tendresse de l'heure présente, toutes les tendresses inexprimées des heures perdues. Un léger coup frappé à la porte les sépara.

—«C'est pour tes bagages, dit Thérèse en repoussant son ami d'un geste de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici depuis hier soir; j'espère que tout te plaira. J'ai tant pensé à toi en faisant préparer le petit appartement...»

Elle l'entraîna par la main dans une pièce contiguë au salon, dont la fenêtre donnait sur le jardin de l'hôtel. Le feu était allumé dans la cheminée. Des fleurs égayaient les vases posés sur l'encoignure et aussi la table, sur laquelle Thérèse avait déployé, pour lui donner un air plus à eux, une étoffe japonaise apportée par elle. Elle y avait placé trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme préférait. Il se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui font défaillir tout le cœur, par lesquels une femme attendrie semble remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir d'elle. Mais la présence du domestique, en train de déposer et d'ouvrir la valise, l'empêcha de répondre à ce regard par un baiser.

—«Tu dois être lassé, fit-elle; tandis que tu achèves de t'installer, je vais dire qu'on prépare le thé dans le salon. Si tu savais comme il m'est doux de te servir!...

—«Va» dit-il, sans pouvoir trouver une phrase à répondre, tant l'émotion heureuse lui envahissait toute l'âme. «Mais comme je l'aime!» ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait disparaître par la porte, avec cette taille et cette démarche de très jeune fille que lui avait laissée son mariage sans enfants; et il fut obligé de s'asseoir pour ne pas s'évanouir devant l'évidence de son bonheur. La créature humaine est si naturellement organisée pour l'infortune, qu'il y a dans la réalisation complète du désir un je ne sais quoi d'affolant, comme la soudaine entrée dans le miracle et dans le songe, et, à un certain degré d'intensité, il semble que la joie ne soit pas vraie. Et puis, l'étrangeté de la situation ne devait-elle pas agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour sauver justement par cette étrangeté les difficiles préliminaires d'un plus complet abandon de sa personne?

Oui, cette joie était-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart d'heure plus tard, assis auprès de Mme de Sauve devant la table carrée du petit salon sur laquelle était disposé tout l'appareil nécessaire pour le goûter: la théière d'argent, l'aiguière d'eau chaude, les fines tasses. N'avait-elle pas encore emporté ces deux tasses de Paris avec elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme elle avait dit, de ses jolies mains d'où elle avait retiré son anneau d'alliance, afin d'éloigner de la pensée du jeune homme toute occasion de se rappeler qu'elle n'était pas libre. Durant ces heures de l'après-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable autour d'eux, et la sensation de la solitude partagée s'approfondissait dans leurs cœurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils eussent craint que leurs paroles ne les réveillassent de la sorte de sommeil enivré qui gagnait leurs âmes. Hubert appuyait sa tête sur sa main et regardait Thérèse. Il la sentait si parfaitement à lui dans cette minute, si voisine de son être le plus secret, qu'il ne ressentait même plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la première, rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa chaise et vint s'asseoir à terre, aux pieds du jeune homme, la tête sur ses genoux; et, comme il continuait à ne pas bouger, elle eut une inquiétude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu auquel nul amant n'a jamais résisté: «Si tu savais, dit-elle comme je tremble de te déplaire? J'ai pleuré, hier au soir, toute seule, au coin de ce feu, dans cette chambre où je t'attendais, en songeant que tu m'aimerais sans doute moins après être venu ici. Ah! tu m'en voudras de t'aimer trop, et d'avoir osé ce que j'ai osé pour toi!...» L'angoisse à laquelle la charmante femme se trouvait en proie était si forte, qu'Hubert vit ses traits s'altérer un peu, tandis qu'elle prononçait cette phrase. Tout le drame qui s'était joué en elle depuis le commencement de cette liaison se formulait pour la première fois. Surtout à cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dépourvu de brutalité, si selon son rêve, elle éprouvait un insensé besoin de lui prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais de l'effaroucher, et peut-être, car il y a de ces replis étranges dans les consciences féminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la première fois: «Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons. Du jour où je t'ai rencontré, en revenant de la campagne, je t'ai appartenu. Je t'aurais suivi où tu m'aurais demandé de te suivre. Rien n'a plus existé pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un crime d'aimer quand on n'est pas libre?

—«Je ne sais plus rien, répondit Hubert en se penchant vers elle pour la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus chère.

—«Non! laisse-moi rester à tes pieds, comme ta petite esclave, reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah! Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.

—«Je te le jure» dit le jeune homme, que l'émotion de son amie gagnait sans qu'il pût bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se redresser; légère comme une jeune fille, elle se releva, et, penchée sur Hubert, elle commença de lui couvrir le visage de baisers passionnés, puis, fronçant le sourcil et comme par un effort sur elle-même, elle le quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assurée, mais plus calme: «Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. Will you be so kind as to ask for a carriage, will you?» ajouta-t-elle en anglais. Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose de tout à fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon par une porte opposée à celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un petit salut de la main, coquettement.

Ce même mélange de caressante inquiétude, de soudaine exaltation, et d'enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade qui se composa, pour l'un et pour l'autre, d'une suite d'émotions suprêmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une vie humaine, ils se trouvaient placés exactement dans les circonstances qui devaient porter leurs âmes au plus haut degré possible d'amour. Le monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait écarté. Il existait aussi peu pour leur pensée que le cocher qui, juché haut par derrière et invisible, conduisait le léger cab où ils se trouvaient en tête à tête, le long de la route de Folkestone à Sandgate et à Hythe. Le monde de l'espérance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin paré des plus belles fleurs. Ils se voyaient récompensés, lui de son innocence, elle de la réserve que sa raison lui avait imposée, par une impression aussi délicieuse que rare: ils jouissaient de l'intimité de cœur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'après une longue possession, et ils en jouissaient dans toute la fraîcheur du désir timide. Mais ce désir timide avait pour arrière-fonds chez tous les deux une enivrante certitude, perspicace chez Thérèse, obscure encore chez Hubert, et c'était dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations rares. Ils suivaient donc cette route, de Folkestone à Hythe, mince ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers, mais sa hauteur suffit pour donner à la route qu'elle surplombe cette physionomie d'asile abrité, reposant attrait des vallées au pied des montagnes. La plage de galets était recouverte par la marée haute. Elle remuait, cette large mer, sans qu'un oiseau volât au-dessus d'elle. Son immensité verdâtre se fonçait jusqu'au violet à mesure que le jour tombant assombrissait l'azur froid du ciel. La voiture allait vite sur ses deux roues, traînée par un cheval fortement râblé, que son mors trop gros forçait par instants à relever sa tête en tordant sa bouche. Thérèse et Hubert, serrés l'un contre l'autre dans la sorte de petite guérite roulante ouverte à moitié, se tenaient la main sous le plaid de voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme cet océan, frémir en eux avec la plénitude de ces houles, s'ensauvager comme cette côte stérile. Depuis que la jeune femme avait demandé à son ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgré des passages de soudaine rêverie qui se résolvaient en effusions muettes. Lui, de son côté, ne l'avait jamais si absolument aimée. Il lui fallait sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un infini besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait à sa tête et le grisait; et, cependant, il appréhendait l'arrivée du soir avec cette mortelle angoisse de ceux pour qui l'univers féminin est un mystère. Malgré les preuves de passion que lui donnait Thérèse, il se sentait devant elle en proie à une défaillance de sa volonté, insurmontable, qui serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en même temps une immense confiance dans l'âme de cette femme. Cette impression de l'abîme inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui l'eût épouvanté d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il descendait dans cet abîme avec elle. Véritablement elle avait une intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle aimait. N'était-ce pas pour ménager ses nerfs trop vibrants qu'elle l'avait entraîné à cette promenade, durant laquelle le grandiose spectacle, le vent du large et les marches à pied à de certaines minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles inévitables du trop ardent désir? Ils allèrent ainsi, jusqu'à l'heure tragique où les astres éclatent dans le ciel nocturne, tantôt cheminant sur les galets, tantôt remontant dans la petite voiture, prenant et reprenant sans cesse les mêmes sentiers, sans pouvoir se décider à retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-là, jamais! L'obscure intuition de l'âme universelle, dont les visibles formes et les invisibles sentiments sont le commun effet, leur révélait, sans qu'ils s'en rendissent compte, une mystérieuse analogie et comme une correspondance divine entre la face particulière de ce coin de nature et l'essence indéfinie de leur tendresse. Elle lui disait: «Être auprès de toi ici, c'est un bonheur à ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie»; et il ne souriait pas d'incrédulité à cette phrase, comme elle ne doutait pas lorsqu'il lui disait: «Il me semble que je n'ai jamais ouvert les yeux sur un paysage avant cette minute.» Et, quand ils marchaient, c'est lui qui prenait le bras de Thérèse et qui s'y appuyait câlinement. Il symbolisait ainsi, sans le savoir, l'étrange renversement des rôles qui voulait que, dans cette liaison, il eût toujours représenté l'élément féminin, avec sa frêle personne, son innocence entière, la candeur de ses émotions craintives. Certes, elle était bien femme aussi, par sa démarche souple, par la finesse féline de ses manières, par ses yeux fondus qui se donnaient à chaque regard. Elle paraissait pourtant une créature plus forte, mieux armée pour la vie que le délicat enfant, œuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait enlacé d'un si léger tissu de séduction, et qui, à peine plus grand qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle confiance; et le mouvement même de leur démarche, d'une parfaite harmonie de rythme, disait assez la complète union des cœurs qui les faisait vibrer ensemble à ce moment d'une étroite manière.

Ils rentrèrent. Le dîner qui suivit cet après-midi de songe fut silencieux et presque sombre. Il semblait que tous deux eussent peur l'un de l'autre. Ou bien seulement était-ce chez elle une recrudescence de cette crainte de déplaire qui lui avait fait différer jusqu'à cette heure l'abandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche mélancolie, dernier signe de l'animalité primitive, qui précède chez l'homme toute entrée dans le complet amour? Comme il arrive à des moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et indifférents que leurs cœurs étaient plus troublés. Ces deux amants, qui avaient passé la journée dans la plus romanesque exaltation, et qui se retrouvaient dans la solitude de cet asile étranger, semblaient n'avoir à se dire que des phrases sur le monde qu'ils avaient quitté. Ils se séparèrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les deux que dormir séparés l'un de l'autre ne leur était pas possible. Aussi Hubert ne fut-il pas étonné, quoique son cœur battît à se rompre, lorsque au moment où il allait lui-même se rendre auprès d'elle, il entendit la clef tourner dans la porte; Thérèse entra, vêtue d'un long peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur passionnée: «Ah! dit-elle en fermant de sa main parfumée les paupières d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton cœur!»—... Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s'éveilla, et cherchant des lèvres le visage de sa maîtresse, il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas étaient inondées de pleurs. «Tu souffres?» lui dit-il. «Non, répondit-elle, ce sont des larmes de reconnaissance. Ah! continua-t-elle, comment a-t-on pu ne pas te prendre à moi par avance, mon ange, et comme je suis indigne de toi!...» Énigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si souvent plus tard, et qui, même à cette minute, et sous ces baisers, firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperçut, comme dans un éclair, une maison de lui bien connue, et les visages penchés sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes qui l'avaient élevé. Ce ne fut qu'une seconde, et il posa sa tête sur la poitrine de Thérèse pour y oublier toute pensée tandis que la vague plainte de la mer arrivait jusqu'à lui, adoucie par la distance,—rumeur mystérieuse et lointaine comme l'approche de la destinée.

V

Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare du Nord, vers cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de jour. Le comte Scilly et Mme Castel l'attendaient. Mais que devint-il lorsqu'il aperçut, parmi les visages qui se pressaient autour des portes, celui de Thérèse? Ils avaient arrêté par lettres qu'ils se rencontreraient, le soir de ce jour qui était un mardi, au Théâtre-Français, dans sa loge. Elle, pourtant, n'avait pas résisté au désir de le revoir quelques heures plus tôt; et dans ses yeux éclatait une émotion suprême, faite du bonheur de le contempler et du chagrin d'être séparée de lui; car ils ne purent échanger qu'un salut, qui échappa heureusement à la grand'mère. Thérèse disparut, et tandis que le jeune homme se tenait dans la salle des bagages, un involontaire mouvement de mauvaise humeur s'élevait en lui, qui lui faisait se dire que les deux vieilles gens, dont il était pourtant si aimé, auraient bien dû n'être pas là. Cette petite impression pénible, qui lui montrait, à la minute même de son retour, le poids de la chaîne des tendresses de famille, se renouvela aussitôt qu'il se retrouva en face de sa mère. Dès le premier regard, il se sentit étudié, et, comme il n'avait guère l'habitude des dissimulations, il se crut deviné. C'est qu'en effet ses yeux, à lui, avaient changé, comme changent ceux d'une jeune fille devenue femme, d'un de ces changements imperceptibles qui résident dans une nuance d'expression. Mais comment la mère s'y serait-elle trompée, elle qui depuis tant d'années suivait tous les reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fond de félicité enivrée et insondable? Mais poser une question à ce sujet, la pauvre femme ne le pouvait pas. Les nuances, ces évènements principaux de la vie du cœur, échappent aux formules des phrases, et de là naissent les pires malentendus. Hubert fut très gai durant le dîner, d'une gaieté que rendait un peu nerveuse la prévision d'une difficulté toute prochaine. Comment sa mère allait-elle prendre sa sortie du soir? Il n'y avait pas une demi-heure qu'on avait quitté la table, lorsqu'il se leva, comme quelqu'un qui va dire adieu.

—«Tu nous laisses? fit Mme Liauran.

—«Oui, maman, répondit-il avec une légère rougeur à ses joues; Emmanuel Deroy m'a chargé d'une commission extrêmement pressée et que je dois exécuter dès ce soir...

—«Tu ne peux pas la remettre à demain et nous donner ta première soirée?» fit Mme Castel qui voulut épargner à sa fille l'humiliation d'un refus qu'elle prévoyait.

—«Véritablement non, grand'mère, répliqua-t-il avec un ton de badinage enfantin; ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a été si gentil à Londres...

—«Il nous ment», se dit Mme Liauran; et, comme le silence s'était fait parmi les hôtes du salon après le départ d'Hubert, elle écouta si la porte d'entrée de l'hôtel allait s'ouvrir aussitôt. Il s'écoula une demi-heure sans qu'elle n'entendît le bruit du battant. Elle n'y put tenir et pria le général d'aller jusque dans l'appartement du jeune homme, sous le prétexte de prendre un livre, afin de savoir s'il s'était habillé ce soir. Il s'était habillé en effet. Il allait donc chez Mme de Sauve, ou bien dans le monde, afin de l'y revoir. Ce fut la conclusion que tira de cet indice la mère jalouse, qui, pour la première fois, avoua au comte ses longues inquiétudes. L'accent dont elle parlait empêcha ce dernier d'avouer à son tour l'emprunt qu'Hubert avait fait auprès de lui des trois mille francs, dépensés sans doute, songea-t-il, à suivre cette femme.

—«Il m'a menti une fois encore, s'écria Mme Liauran, lui qui avait une telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l'a changé!»

Ainsi, l'évidence d'une métamorphose de caractère subie par son fils la torturait dès ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son cher, son candide Hubert fût l'amant de Mme de Sauve. Elle ne se résignait pas à l'idée qu'il pût se rendre coupable d'une faute de cet ordre sans de terribles remords. Elle l'avait élevé dans de si étroits principes de religion! Elle ignorait que précisément le premier soin de Thérèse avait été d'endormir tous les scrupules de conscience de son jeune ami, en le conduisant, par d'insensibles degrés, de la tendresse timide à la passion brûlante. Pris au lacet de ce doux piège, Hubert n'avait à la lettre jamais jugé sa vie depuis ces cinq mois, et la nature s'était faite la complice de la femme aimante. Nous nous repentons bien de nos plaisirs, mais il est malaisé d'avoir des remords du bonheur, et l'enfant était heureux d'une de ces félicités absolues qui ne voient même pas les souffrances qu'elles causent. C'était cependant sur le pouvoir de sa souffrance que Mme Liauran comptait presque uniquement dans la campagne qu'elle avait entreprise, elle, une simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une créature qu'elle imaginait à la fois prestigieuse et fatale, ensorcelante et meurtrière. Elle avait adopté le naïf système commun à toutes les jalousies tendres, et qui consiste à montrer sa peine. Elle se disait: «Il verra que j'agonise. Est-ce que cela ne suffira pas?» Le malheur était qu'Hubert, enivré par sa passion, n'apercevait dans la peine de sa mère qu'une injustice tyrannique à l'égard d'une femme qu'il considérait comme divine, et d'un amour qu'il estimait sublime. Lorsqu'il revenait du bois de Boulogne, le matin, après avoir monté à cheval et vu passer Mme de Sauve dans la voiture attelée de deux ponettes grises qu'elle conduisait elle-même, il rencontrait à déjeuner le profil attristé de sa mère, et il se disait: «Elle n'a pas le droit d'être triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection.» Il raisonnait, au lieu de sentir. Sa mère lui mettait son cœur saignant sur son chemin, et il passait outre. Quand il devait dîner au dehors, et qu'à l'instant du départ l'adieu de sa mère lui présageait que Mme Liauran passerait à le regretter une soirée de mélancolie, il songeait: «Si elle savait pourtant que Thérèse me reproche de consacrer à notre amour trop de mes heures!» Et c'était vrai. La maîtresse avait cette générosité facile des femmes qui se savent immensément préférées, et qui se gardent bien de demander à celui qui les aime d'agir comme elles le désirent. Le plaisir est si délicat de laisser son amant libre, de l'encourager même à vous sacrifier, quand on est certaine de ce que sera sa décision! Il arrivait aussi qu'Hubert revînt à l'hôtel de la rue Vaneau ayant eu avec Thérèse un rendez-vous secret dans la journée,—Emmanuel Deroy avait mis à la disposition de son ami le petit appartement de garçon qu'il conservait avenue Friedland.—Mais alors, soit que la tristesse nerveuse dont s'accompagnent les trop vifs plaisirs le rendît cruel, soit que de secrets remords de conscience vinssent le tourmenter, soit que le contraste fût trop fort entre les formes charmantes que prenait la tendresse de Thérèse et les formes tristes que revêtait celle de Mme Liauran, le jeune homme devenait réellement ingrat. L'irritation grandissait en lui, et non la pitié, devant le chagrin de celle dont il était pourtant le fils idolâtré. Marie-Alice saisissait cette nuance, et elle en souffrait plus que de tout le reste, sans deviner que l'excès de sa douleur était une faute irréparable de conduite et qu'une comparaison démoralisante s'établissait dans l'esprit d'Alexandre-Hubert entre les sévérités de la famille et les caressantes délices de l'affection choisie.

La mère, épuisée par une inquiétude continuelle, était à bout de forces, quand un événement inattendu, quoique facile à prévoir, mit davantage encore en saillie l'antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse contre son fils. On était dans la semaine sainte. Elle avait compté sur la confession et la communion d'Hubert pour hasarder une tentative suprême et le décider à rompre des relations qu'elle jugeait encore incomplètement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer dans sa tête de fervente chrétienne que son fils manquât au devoir pascal. Aussi n'avait-elle aucun doute sur sa réponse, en lui demandant à un moment où ils se trouvaient seuls:

—«Quel jour feras-tu tes pâques cette année?

—«Maman, répondit Hubert avec un sensible embarras, je vous demande pardon du chagrin que je vais vous causer; il faut que je vous l'avoue cependant, des doutes me sont venus, et, en toute conscience, je ne crois pas pouvoir m'approcher de la sainte table.»

Cette réponse fut l'éclair qui montra soudain à Marie-Alice l'abîme où son fils avait roulé, tandis qu'elle le croyait seulement sur le bord. Elle ne fut pas dupe une minute du prétexte imaginé par Hubert. Et d'où lui seraient venus des doutes religieux, à lui qui depuis des mois ne lisait aucun livre? Elle connaissait d'ailleurs la simplicité d'âme de cet enfant, à l'instruction de qui elle avait présidé. Non; s'il ne voulait pas communier, c'est qu'il ne voulait pas se confesser. Il avait horreur d'avouer une faute inavouable. Laquelle, sinon celle qui avait été l'œuvre mauvaise de ces six mois?... Adultère! Son fils était adultère! Mot terrible et qui lui représentait, à elle, si loyale, si pure, si pieuse, la plus répugnante des bassesses, l'ignominie du mensonge mélangée aux turpitudes de la chair. Elle trouva dans son indignation l'énergie d'ouvrir enfin tout son cœur à Hubert. Elle lui dit, bouleversée comme elle était par ses craintes religieuses pour le salut de cet enfant aimé, des phrases qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir prononcer, nommant Mme de Sauve, l'accablant des plus durs reproches, la flétrissant de tout ce qu'une femme honnête peut trouver en elle de mépris pour une femme qui ne l'est pas, invoquant le souvenir du passé commun, menaçante tour à tour et suppliante, déchaînée enfin et ne calculant plus.

—«Vous vous trompez, maman, répondit Hubert qui avait subi ce premier assaut sans parler. Mme de Sauve n'est rien de ce que vous dites; mais comme je n'admets pas qu'on insulte mes amies devant moi, à la prochaine conversation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous préviens que je quitterai la maison...» Et sur cette réplique, prononcée avec tout le sang-froid que lui avait laissé le sentiment de l'injustice de sa mère, il sortit de la chambre, sans ajouter un mot.

—«Elle lui a perverti le cœur, elle en a fait un monstre», disait Mme Liauran à Mme Castel en lui racontant cette scène, qui fut suivie de vingt jours de silence entre la mère et le fils. Ce dernier se montrait au déjeuner, baisait sa mère au front et lui demandait de ses nouvelles, s'asseyait à table et n'ouvrait pas la bouche de tout le repas. Le plus souvent, il n'assistait pas au dîner. Il avait confié ce chagrin, comme il confiait tous ses chagrins, à Thérèse, qui l'avait supplié de céder.

—«Fais cela, disait-elle, quand ce ne serait que pour moi. Il m'est si cruel de songer que je suis dans ta vie le principe d'une mauvaise action...

—«Noble amie!» avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de baisers et se noyant sous le regard de ces yeux, pour lui si doux. Mais s'il avait mieux aimé sa maîtresse à cause de cette générosité, il avait ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pénible querelle avaient soulevée en lui contre sa mère. Celle-ci cependant avait été secouée par cette brouille au point d'en avoir une recrudescence de sa maladie nerveuse, qu'elle put cacher à celui qui en était la cause. Il lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l'empêchait pas, la nuit, et au prix d'atroces souffrances, de se traîner jusqu'à sa fenêtre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une précaution de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentrée d'Hubert, ses croisées à lui s'éclairer, et devant cette lumière qui filtrait par un mince filet, attestant la présence de ce fils à la fois si cher et si perdu, elle sentait sa colère se détendre et le désespoir l'envahir.

Ils se réconcilièrent, grâce à l'entremise de Mme Castel, qui souffrait entre ces deux hostilités un double martyre. Elle obtint de la mère la promesse qu'il ne serait plus jamais parlé de Mme de Sauve, et du fils des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une nouvelle période commença, où Marie-Alice essaya de retenir Hubert à la maison en modifiant un peu son train de vie. Acharnée à espérer même dans le désespoir, comme il arrive toutes les fois qu'on a dans le cœur un trop passionné désir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa société lui procurait. L'intérieur de la rue Vaneau n'était-il pas bien monotone pour un jeune homme inoccupé? Elle sentait maintenant qu'elle avait été très imprudente, trouvant Hubert de santé trop délicate et d'ailleurs si désireuse de sa présence, de ne l'attacher à aucune carrière. Elle eut la naïveté de se dire qu'il fallait égayer un peu leur solitude, et, pour la première fois depuis son veuvage, elle donna de grands dîners. Les portes de l'hôtel s'ouvrirent. Les lustres s'allumèrent. La vieille argenterie aux armes des de Trans orna la table, autour de laquelle se pressèrent quelques vieilles gens, et quelques charmantes jeunes filles, aussi élégantes et jolies que les cousines de Trans étaient provinciales et gauches. Mais Hubert, depuis qu'il aimait Thérèse, s'était interdit, par une douce exagération de fidélité, de regarder jamais une autre femme qu'elle. Et puis, on était au mois de mai. Les journées se faisaient tièdes et claires. Sa maîtresse et lui s'étaient hasardés à faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris, à Saint-Cloud, à Chaville, dans la forêt de Marly. Assis dans la salle à manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thérèse lui offrant une fleur, l'alternance sur son front de la lumière du soleil et de l'ombre des feuillages, la pâleur de son teint parmi les verdures, un geste qu'elle avait eu, la pose de son pied sur l'herbe d'un sentier. S'il écoutait la conversation, c'était pour comparer les propos des convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les premiers abondaient en préjugés; c'est là l'inévitable rançon de toute vie morale très profonde. Les seconds étaient imprégnés de cet esprit parisien dont le jeune homme n'apercevait plus la triste vacuité. Il assistait donc aux dîners de sa mère avec le visage de quelqu'un dont l'âme est ailleurs.

—«Ah! que faire? que faire?» sanglotait Mme Liauran; tout l'ennuie de nous et tout l'amuse de cette femme.»

—«Attendre», répondait Mme Castel.

Attendre! C'est le mot dernier de la sagesse; mais, dans l'attente, l'âme passionnée se dévore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la vie était tout entière concentrée sur son enfant, chaque heure maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui était impossible de ne pas se livrer sans cesse à cette inquisition du petit détail dont les plus nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau brimborion de jeune homme que son fils portait, et elle se demandait s'il ne s'y rattachait pas quelque souvenir de son coupable amour. Il avait ainsi au petit doigt une alliance d'or qu'elle ne lui connaissait point. Ah! ce qu'elle aurait donné pour savoir s'il y avait une date et des mots gravés à l'intérieur! Il lui arrivait, lorsqu'elle l'embrassait, de respirer sur lui un parfum dont elle ne connaissait pas le nom, et qui était certainement celui qu'employait sa maîtresse. Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d'une finesse pénétrante et voluptueuse, c'était comme si une main lui eût physiquement serré le cœur. Enfin, au degré de passion où elle était montée, tout devait faire et faisait blessure. Si elle constatait qu'il avait les yeux battus, le teint pâli, elle disait à sa mère: «Elle me le tuera.» Ç'avait toujours été l'habitude, dans cette maison de mœurs simples, que les lettres fussent remises en mains propres à Mme Liauran, qui les distribuait ensuite à chacun. Hubert n'avait pas osé demander à Firmin, le concierge, de faire infraction pour lui à cette règle. N'aurait-ce pas été mettre ce domestique dans le secret des dissentiments qui le séparaient de sa mère? Or, sa maîtresse et lui s'écrivaient tous les jours, qu'ils se fussent ou non rencontrés déjà, par cette prodigalité de cœur des nouveaux amants qui ne savent de quelle manière se donner l'un à l'autre davantage. Hubert parvenait souvent à éviter que sa mère ne vît ces lettres, en convenant bien exactement de l'heure où Thérèse mettrait son billet à la poste, et il se hâtait de descendre de chez lui à temps pour prendre le courrier lui-même des mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait inexactement, et il fallait qu'elle passât par Mme Liauran. Cette dernière ne s'y trompait jamais. Elle reconnaissait l'écriture, pour elle la plus haïssable qui fût au monde. Souvent encore Thérèse envoyait, au lieu d'une lettre, une de ces petites dépêches bleues qui vont si vite, et la sensation que ce papier avait été manié, une heure auparavant, par les mains de la maîtresse de son fils, était intolérable à la pauvre femme. Afin d'éviter à Hubert des ruses déshonorantes, et à elle-même une si horrible palpitation du cœur, elle prit le parti de donner l'ordre que les lettres de son fils lui fussent données directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu'elle eût de la réalité des relations du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une source de nouvelles espérances, par suite de nouvelles désillusions. Au mois de juillet, Hubert ayant cessé de sortir le soir, elle s'imagina qu'ils étaient brouillés; puis George Liauran, qu'elle avait pris pour confident de ses inquiétudes, parce qu'elle savait qu'il connaissait Thérèse, lui apprit qu'elle était partie pour Trouville, et cette déception lui fut un coup de plus. C'est le privilège et le fléau des organismes où les nerfs prédominent, que les douleurs, au lieu de s'assoupir par l'accoutumance, s'exagèrent et s'exaspèrent infatigablement. Les plus menus détails renferment en eux un infini de chagrin, comme une goutte d'eau l'infini du ciel.

VI

Des quelques personnes qui composaient l'intimité de la rue Vaneau, celle qui s'inquiétait le plus des chagrins de Marie-Alice était précisément George Liauran, parce qu'il était aussi celui auquel cette femme montrait le plus complètement sa peine. Elle comprenait qu'il était le seul à pouvoir un jour la servir. A chaque visite nouvelle, il mesurait le ravage produit chez elle par l'idée fixe. Ses traits s'atténuaient, ses joues se creusaient, son teint se plombait, ses cheveux, demeurés si noirs jusque-là, blanchissaient par touffes. Il arrivait parfois à George d'aller dans le monde au sortir d'une de ces visites et d'y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le même cercle que Mme de Sauve, élégant, joli, les yeux brillants, la bouche heureuse. Ce contraste soulevait dans cet homme d'étranges sentiments, tout mélangés de bien et de mal. D'une part, en effet, George aimait beaucoup Marie-Alice, et d'une affection qui avait été autrefois très romanesque, durant les premiers jours de leur jeunesse à tous deux. D'autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant Hubert et de Thérèse, l'irritait, sans qu'il comprît bien pourquoi, d'une colère nerveuse. Il éprouvait à l'égard de son cousin, l'invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de moins de cinquante professent pour les très jeunes gens qu'ils voient se pousser dans le monde, et, en définitive, prendre leur place. Et puis, il était de ces viveurs finissants qui haïssent l'amour, soit qu'ils en aient trop souffert, soit qu'ils le regrettent trop. Cette haine de l'amour se compliquait d'un entier mépris pour les femmes qui commettent des fautes, et il soupçonnait Thérèse d'avoir eu déjà deux intrigues; l'une avec un jeune député du nom de Frédéric Luzel, l'autre avec un écrivain célèbre, Alfred Fanières. Il était de ceux qui jugent d'une femme par ses amants,—ce en quoi il avait tort, car les raisons pour lesquelles une pauvre créature se donne sont le plus souvent personnelles, étrangères à la nature et au caractère de celui qui fait l'occasion de cet abandon. Or, Frédéric Luzel cachait sous sa grande franchise de manières une brutalité complète, et Alfred Fanières était un assez joli garçon aux manières fines, dont la câlinerie dissimulait à peine le féroce égoïsme de l'artiste adroit, pour lequel tout n'est qu'un moyen de parvenir, depuis ses habiletés de prosateur jusqu'à ses succès d'alcôve. C'était sur le germe de corruption déposé dans le cœur de Thérèse par ces deux personnages que George comptait secrètement lorsqu'il imaginait une fin probable à la liaison d'Hubert. Il se disait que Mme de Sauve avait dû contracter auprès de ces deux hommes, dont il connaissait le cynisme et les mœurs, des habitudes de plaisir et des exigences de sensations. Il calculait que la pureté d'Hubert devait un jour la laisser inassouvie,—et, ce jour-là, il était presque immanquable qu'elle le trompât. «Après tout, se disait-il, cela lui fera de la peine, mais il apprendra la vie.» George Liauran, pareil sur ce point aux trois quarts des personnes de son âge et de son monde, était persuadé qu'un jeune homme doit se former, le plus tôt possible, une philosophie pratique, c'est-à-dire, suivant les vieilles formules misanthropiques, peu croire à l'amitié, considérer la plupart des femmes comme des coquines, et interpréter par l'intérêt, avoué ou déguisé, toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n'a pas beaucoup plus d'originalité que cela. Le malheur veut qu'il ait presque toujours raison.

Telles étaient les dispositions du cousin de Mme Liauran, à l'endroit du sentiment d'Hubert et de Thérèse, lorsqu'il lui arriva, au mois d'octobre de cette même année, de se trouver dans un cabinet particulier du café Anglais, en train de dîner avec cinq autres personnes. Le repas avait été délicat et bien entendu, les vins exquis, et l'on bavardait, entre hommes, le café servi, les cigares allumés; et voici le bout de dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des convives,—cela au moment où lui-même venait de causer avec son voisin de droite, de sorte que toute la portée de la phrase lui échappa d'abord:

—«Nous les voyions, disait le conteur, de la chambre d'en haut du chalet d'Arthur, celle qui lui sert d'atelier, en regardant avec la longue-vue, comme si nous avions été à trois mètres. Elle entra, en effet, comme on nous avait dit qu'elle avait fait la veille; à peine entrée, il lui donna un baiser, mais un de ces baisers!...» et il fit claquer ses lèvres en humant une dernière goutte de liqueur restée au fond de son verre.

—«Qui? Il? demanda George Liauran.

—«La Croix-Firmin.

—«Et qui? Elle?

—«Mme de Sauve.

—«Par exemple, se dit George en lui-même, voilà qui est singulier et qui valait la peine d'accepter l'invitation de cet imbécile.

Et ce pensant, il regardait l'amphitryon, élégant de bas étage, qui exultait de joie de traiter quelques hommes de club très à la mode.

—«Nous nous attendions à mieux, continuait l'autre, mais elle voulut absolument baisser les rideaux... Ce que nous avons taquiné Ludovic sur son teint fatigué, le soir!... On n'a parlé que de cela entre Trouville et Deauville pendant une semaine. Elle s'en est doutée, car elle est partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu'elle n'en sera pas moins reçue partout cet hiver... La société devient d'une tolérance...

—«De maison...» fit l'interlocuteur; et les propos continuèrent d'aller, les cigares de se consumer, le kummel et la fine champagne de remplir les petits verres, et ces moralistes de juger la vie. Le jeune homme qui avait raconté au cours de la conversation l'anecdote scandaleuse sur Mme de Sauve, était un garçon d'environ trente ans, pâle, mince, déjà usé, très aimable d'ailleurs, et du nombre de ceux dont le nom attire universellement l'épithète de «brave garçon». De fait, il se serait brûlé la cervelle plutôt que de ne pas payer une dette de jeu dans le délai fixé. Il n'avait jamais refusé une affaire d'honneur, et ses amis pouvaient compter sur lui pour une démarche, même difficile, ou un service d'argent, même considérable. Mais dire ce que l'on sait des intrigues d'une femme du monde, après boire, où en serait-on, s'il fallait s'interdire ce sujet de causerie, ainsi que les hypothèses sur le secret de la naissance des enfants adultérins? Peut-être même le bavard qui avait ainsi affirmé, comme témoin oculaire, les légèretés de Thérèse de Sauve, aurait-il versé de réelles larmes de chagrin s'il avait su que son discours servirait d'arme contre le bonheur de la jeune femme. C'est un inépuisable sujet de mélancolie pour celui qui va dans le monde sans se pervertir le cœur, que de voir comment les férocités s'y accomplissent parfois avec une entière sécurité de conscience. Mais d'ailleurs, est-ce que George Liauran n'aurait pas appris de quelqu'autre source tous les détails que l'indiscrétion de son compagnon de table venait de lui révéler si soudainement et avec cette indiscutable précision? A vrai dire, il ne s'en étonna pas une minute. Il se répéta bien deux ou trois fois, en rentrant chez lui: «Pauvre Hubert!» mais il éprouvait secrètement le vilain et irrésistible chatouillement d'égoïsme que procure neuf fois sur dix la vision du malheur d'autrui. Ses pronostics ne se trouvaient-ils pas vérifiés? Et cela aussi n'allait pas sans une certaine douceur. La misanthropie vulgaire a beaucoup de ces satisfactions, lesquelles endurcissent le cœur qui les éprouve. On finit, lorsqu'on méprise l'humanité d'un mépris sans nuance, par s'applaudir de sa misère, au lieu d'en saigner. Quant au doute, il ne l'admit pas une minute, surtout en se rappelant ce qu'il savait de Ludovic de La Croix-Firmin. C'était une espèce de fat, qui pouvait, à la réflexion, paraître dépourvu de toute supériorité; mais il plaisait aux femmes par ces motifs mystérieux que nous ne comprenons pas plus, nous autres hommes, que les femmes ne comprennent le secret de la puissance sur nous de quelques-unes d'entre elles. Il est probable qu'il entre dans ces motifs beaucoup de cette bestialité toujours présente au fond de nos relations de personne à personne. La Croix-Firmin avait vingt-sept ans, l'âge de la pleine vigueur, des cheveux blonds et tirant sur le roux, avec des yeux bleus dans un teint clair, et des dents qui luisaient à chacun de ses sourires, toutes blanches entre des lèvres très fraîches. Quand il souriait ainsi, avec son menton creusé d'une fossette, avec son nez carré, avec les boucles frisées de sa chevelure, il rappelait ce type, immortel à travers les races, du visage du Faune, où les anciens ont incarné la sensualité heureuse. Ce qui achevait de lui donner ce caractère de charme physique auquel il devait d'avoir inspiré beaucoup de fantaisies, c'était une souplesse de mouvements particulière aux êtres chez lesquels la force vitale est très complète. Il était de moyenne taille, mais athlétique. Quoiqu'il fût parfaitement ignorant et d'une intelligence très médiocre, il possédait le don qui fait d'un homme ainsi bâti un personnage dangereux; il avait, à un rare degré, ce tact et ce flair qui révèlent la minute où l'on peut oser, celle où la femme, créature en rapides passages, en fugitives émotions, appartient au libertin qui la devine. La Croix-Firmin avait donc eu beaucoup d'aventures, et, quoique sa naissance et sa fortune dussent faire de lui un parfait gentleman, il les racontait volontiers; ces indiscrétions, au lieu de le perdre, lui servaient, si l'on peut dire, de réclame. En dépit de ses légers discours et de sa fatuité, ce jeune homme n'avait pour ennemie aucune des femmes qui s'étaient compromises pour lui, peut-être parce qu'il ne représentait à leur mémoire que de la sensation heureuse,—c'est l'étoffe des meilleurs souvenirs, disent les cyniques, et pour les âmes sans hauteur, quoi de plus vrai?

Ce fut précisément sur l'indiscrétion de La Croix-Firmin que George compta pour réunir quelques preuves nouvelles à l'appui du fait qu'il avait appris dans le dîner du café Anglais. En sa qualité de vieux garçon, il avait l'imagination triste et prévoyait plutôt la mauvaise fortune que la bonne. Par suite, il s'était habitué depuis longtemps à y voir clair dans les dessous du monde social. Il savait l'art d'aller à la chasse de la vérité secrète, et il excellait à ramasser en un corps les propos épars qui flottent dans l'atmosphère des conversations de Paris. Dans la circonstance, il n'était pas besoin de tant d'efforts. Il s'agissait uniquement de trouver de quoi corroborer un détail par lui-même indiscutable. Quelques visites à des femmes du monde qui avaient passé la saison à Trouville, et une seule à une femme du demi-monde, Ella Virieux, maîtresse en titre du meilleur camarade de La Croix-Firmin, suffirent à cette enquête. Il était bien certain que Ludovic avait été l'amant de Mme de Sauve, et cela de notoriété publique, ainsi que de son propre aveu, à lui, aux bains de mer. Un départ hâtif avait seul préservé Thérèse d'une avanie inévitable, et maintenant que l'existence parisienne recommençait, dix scandales nouveaux faisaient déjà oublier ce scandale d'été, destiné à devenir douteux comme tant d'autres. George Liauran y aperçut un sûr moyen de rompre enfin la liaison d'Hubert et de Thérèse. Il suffisait pour cela de prévenir Marie-Alice. Il eut bien une minute d'hésitation, car enfin il se mêlait d'une histoire qui ne le regardait en rien; mais le fond inavoué de haine qu'il cachait en lui, à l'égard des deux amants, l'emporta sur ce scrupule de délicatesse, et aussi le réel désir de délivrer d'un chagrin mortel une femme qu'il chérissait. Le soir même du jour où il avait causé avec Ella Virieux, qui lui avait rapporté, sans y attacher d'autre importance, les confidences de Ludovic à son amant, il était à l'hôtel de la rue Vaneau, et il racontait à Mme Liauran, couchée auprès de la bergère de Mme Castel, l'inattendue nouvelle qui devait changer du coup la face de la lutte entre la mère et la maîtresse.

—«Ah! la malheureuse! s'écria cette femme à demi mourante de ses longues angoisses; elle n'était même pas capable de l'aimer...»—Elle dit cette phrase avec un accent profond, où se résumaient toutes les idées qu'elle s'était faites depuis tant de jours sur la maîtresse de son fils. Elle avait tant pensé à ce que pouvait être cette passion d'une créature coupable, pour qu'elle fût plus forte sur le cœur d'Hubert que son amour à elle, qu'elle sentait pourtant infini! Elle continua, en secouant sa tête blanchie que la rêverie avait tant lassée: «Et c'est pour une pareille femme qu'il nous a torturées?... Ah! maman, lorsqu'il comparera ce qu'il a sacrifié à ce qu'il a préféré, il ne se comprendra plus lui-même.» Et, tendant la main à George: «Merci, mon cousin, fit-elle, vous m'avez sauvée. Si cette horrible aventure avait duré, je serais morte.

—«Hélas! ma pauvre fille, dit Mme Castel en lui caressant les cheveux, ne te nourris pas de vaines espérances. Si Hubert l'a aimée, il l'aime encore. Rien n'est changé. Il n'y a qu'une mauvaise action de plus, commise par cette femme, et elle doit y être habituée...

—«Vous croyez donc qu'il ne saura pas tout cela?» dit Marie-Alice en se redressant. Mais je serais la dernière des dernières si je n'ouvrais pas les yeux à ce misérable enfant. Tant que j'ai cru qu'elle l'aimait, je pouvais me taire. Si coupable que fût cet amour, c'était de la passion encore, quelque chose de sincère après tout, d'égaré, mais d'exalté... Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-là?

—«Soyez prudente, ma cousine, fit George Liauran, un peu inquiété par la colère avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés; songez que nous n'avons pas à donner au pauvre Hubert de ces preuves palpables et indéniables qui déconcertent toute discussion.

—«Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, interrompit-elle, que l'affirmation de quelqu'un qui a vu?

—«Bah! dit George, pour ceux qui aiment!...

—«Vous ne connaissez pas mon fils, reprit la mère fièrement. Il n'a pas de ces complaisances-là. Je ne veux de vous, avant d'agir, qu'une promesse: vous lui raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous l'avez dit, s'il vous le demande.

—«Certes! fit George après un silence; je lui dirai ce que je sais, et il conclura comme il voudra.

—«Et s'il allait chercher querelle à ce M. de La Croix-Firmin? interrogea Mme Castel.

—«Il ne le peut pas, repartit la mère, que sa surexcitation d'espérance rendait à cette minute perspicace, comme George lui-même eût pu l'être, des lois du monde; notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que le nom d'une femme soit prononcé à son sujet, fût-ce le nom de celle-là...»

Oui, le pauvre Hubert!—Elle se rapprochait ainsi de lui, heure par heure, cette destinée dont la rumeur de la mer, entendue la nuit, lui aurait été le symbole durant sa veillée divine de Folkestone,—s'il avait su la vie davantage. Elle se rapprochait, cette destinée, prenant pour instrument, tour à tour, l'indifférence malveillante de George Liauran et l'aveugle passion de Marie-Alice. Cette dernière, du moins, croyait travailler au bonheur de son fils, sans comprendre qu'il vaut mieux, lorsqu'on aime, être trompé même beaucoup, que de le soupçonner un peu. Et cependant, quoiqu'elle eût dit dans son entretien avec son cousin, elle ne se sentit pas la force de parler elle-même à son fils. Elle était incapable de supporter le premier éclat de sa douleur. Assurément, les preuves données par George lui paraissaient impossibles à réfuter, et, d'autre part, elle considérait, dans sa conscience de mère pieuse, que son devoir absolu était d'arracher son fils au monstre qui le corrompait. Mais recevoir le contre-coup de révolte qui suivrait cette révélation, comment l'eût-elle pu? Elle espérait cependant qu'il reviendrait à elle dans les minutes de son désespoir; elle lui ouvrirait ses bras, et tout ce cauchemar de malentendus se fondrait en une effusion,—comme autrefois. Involontairement et par un mirage familier à toutes les mères, comme à tous les pères, elle ne se rendait pas un compte exact du changement d'âme qui avait pu s'accomplir dans son fils. Elle le revoyait toujours, tel qu'enfant elle l'avait connu, se rapprochant d'elle à la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une fausse logique de sa tendresse, qu'une fois l'obstacle enlevé qui les avait séparés, ils se retrouveraient en face l'un de l'autre et les mêmes qu'auparavant. Sa première pensée fut de l'envoyer aussitôt chez George; puis elle réfléchit, avec son délicat esprit de femme, qu'il y aurait là pour lui une inévitable blessure d'amour-propre. Elle eut donc recours, encore une fois, à la vieille amitié du général Scilly, à qui elle demanda de tout raconter au jeune homme.

—«Vous me donnez là une commission terriblement difficile, répondit ce dernier quand elle lui eut tout expliqué. J'obéirai si vous l'exigez. Mais, croyez-moi, il vaudrait mieux vous taire. J'ai passé par là, moi qui vous parle, ajouta-t-il, et dans des conditions presque pareilles. Une gueuse est une gueuse, et toutes se ressemblent. Mais le premier qui m'en aurait touché un mot aurait passé un mauvais quart d'heure. On n'a pas eu à m'en parler, d'ailleurs, j'ai tout su moi-même.

—«Et qu'avez-vous fait? interrogea Marie-Alice.

—«Ce que l'on fait quand on a une jambe brisée par un éclat d'obus, dit le vieux soldat; je me suis amputé bravement le cœur. Ç'a été dur, mais j'ai coupé net.

—«Vous voyez bien qu'il faut que mon fils apprenne tout,» répondit la mère avec un accent de triomphe à la fois et de pitié.

VII

Ce fut au sortir d'un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après avoir goûté le plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café, qu'Hubert Liauran se rendit au quai d'Orléans, où un mot du général l'avait prié de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s'était imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu'il s'agissait des arriérés de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et deux mois s'étaient écoulés sans qu'il se fût acquitté de la dette promise. L'entretien commença donc par quelques paroles d'excuse, qu'il balbutia aussitôt entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n'était pas revenu depuis la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses sensations d'alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel qu'il l'avait laissé. Les notes sur la réorganisation de l'armée couvraient toujours la table; le buste du maréchal Bugeaud ornait la cheminée, et le général, habillé d'une veste de chambre taillée en forme de dolman, fumait avec méthode dans sa courte pipe de bois de bruyère. Aux premiers mots prononcés par son filleul, il répondit simplement: «Il ne s'agit pas de cela, mon ami,» d'une voix tout ensemble grave et triste. A cette intonation seule, Hubert comprit trop bien qu'il se préparait une scène d'une importance pour lui capitale. S'il est puéril de croire aux pressentiments, dans la nuance où les gens du peuple prennent ce terme, aucune créature finement douée ne saurait nier que de tout petits détails suffisent à provoquer la vision précise d'un prochain danger. Le général se taisait, et Hubert voyait dans ses yeux et sur ses lèvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais ce nom n'eût été prononcé entre lui et son parrain. Il attendit donc que la conversation reprît, avec ce battement affolé du cœur qui fait de l'impatience un supplice presque intolérable pour les êtres trop vibrants. Scilly, dont toute l'expérience sentimentale se résumait, depuis sa jeunesse, dans une déception d'amour, se trouvait maintenant saisi d'une grande pitié devant le coup qu'il allait porter à cet enfant si cher, et les phrases qu'il avait combinées, tout ce matin durant, lui paraissaient n'avoir pas le sens commun. Il fallait parler, cependant. Aux minutes de suprême incertitude, c'est le trait imprimé en nous par notre métier qui se manifeste d'ordinaire et gouverne notre action. Scilly était un soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla droit au fait.

—«Mon enfant, dit-il avec une certaine solennité, tu dois savoir d'abord que je connais ta vie. Tu es l'amant d'une femme mariée, qui s'appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L'honneur te défend de me dire la vérité. Mais l'essentiel est de mettre tout de suite les points sur les i.

—«Pourquoi me parlez-vous de cela, répondit le jeune homme en se levant et prenant son chapeau, puisque vous avouez que l'honneur me commande de ne pas même vous écouter? Tenez, mon parrain, si vous m'avez fait venir pour entamer ce sujet, brisons là. J'aime mieux vous dire adieu avant de m'être brouillé avec vous.

—«Aussi n'est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t'ai demandé cet entretien, répliqua le comte en prenant dans sa main la main crispée que lui avait tendue sèchement Hubert. C'est pour te dire un fait très grave et dont il faut, oui, il faut que tu sois informé. Mme de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n'est pas toi.

—«Mon parrain, fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du vieillard et pâlissant d'une subite colère, je ne sais pas pourquoi vous voulez que je cesse de vous respecter. C'est une infamie que de dire d'une femme ce que vous venez de dire de celle-là.

—«S'il ne s'agissait de toi, répondit le comte en se levant,—et le sérieux triste de son visage contrastait étrangement avec les traits égarés de son filleul, tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de Sauve ni d'une autre femme. Mais je t'aime comme j'aimerais mon fils, et je te dis ce que je dirais à mon fils: tu as mal placé ton amour; cette femme a un autre amant.

—«Qui? Quand? Où? Quelles sont vos preuves? répondit Hubert, exaspéré au-delà de toutes limites par l'insistance et le sang-froid du général; mais, dites, dites...

—«Quand? cet été... Qui? un monsieur de La Croix-Firmin... Où? à Trouville... Mais c'est le bruit de tous les salons, continua Scilly et il raconta, sans nommer George, les détails si indiscutables que ce dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis le récit du témoin oculaire jusqu'aux indiscrétions de La Croix-Firmin. Le jeune homme écoutait sans interrompre; mais pour quelqu'un qui le connaissait, l'expression de son visage était terrible. Une colère faite de douleur et d'indignation pâlissait jusqu'à sa bouche.

—«Et de qui tenez-vous cette histoire? interrogea-t-il.

—«Que t'importe? dit le général, lequel comprit qu'indiquer en ce premier moment le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c'était exposer George à une scène dont l'issue pouvait être tragique. Oui, que t'importe, puisque tu n'es pas l'amant de Mme de Sauve?

—«Je suis son ami, répliqua Hubert, et j'ai le droit de la défendre, comme je vous défendrais, contre d'odieuses calomnies... D'ailleurs, ajouta-t-il en regardant fixement son parrain, si vous refusez de répondre à ma question, je vous donne ma parole d'honneur que d'ici à deux jours j'aurai trouvé ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les coquineries de ces calomnies-là et que j'aurai une affaire avec lui sans qu'aucun nom de femme soit prononcé.

Le général, voyant l'état de surexcitation où se trouvait Hubert, et ne sachant par quelles paroles combattre une fureur qu'il n'avait pas prévue, car elle était fondée sur la plus absolue incrédulité, se dit en lui-même que Mme Liauran seule possédait le pouvoir de calmer son fils.

—«Je t'ai dit ce que j'avais à te dire, reprit-il mélancoliquement; si tu veux en savoir davantage, demande à ta mère...

—«Ma mère? fit le jeune homme avec violence, j'aurais dû m'en douter. Hé bien! j'y vais.» Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit salon de la rue Vaneau, où Mme Liauran se tenait seule, à cette minute. Elle attendait son fils, en effet, mais dans une mortelle angoisse. Elle savait que c'était l'instant de son explication avec Scilly, et l'issue l'en épouvantait maintenant. La vue de la physionomie d'Hubert redoubla encore ses craintes. Il était livide, avec un cercle de bistre sous les yeux, et Marie-Alice ressentit aussitôt le contre-coup de cette émotion visible.

—«Je viens de chez mon parrain, ma mère, commença le jeune homme, et il m'a dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m'a peiné davantage encore, c'est qu'il a prétendu tenir de vous les calomnies qu'il m'a répétées sur le compte d'une personne que vous pouvez ne pas aimer... Mais je ne vous reconnais pas le droit de la flétrir auprès de moi, pour qui elle a toujours été parfaite...

—«Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, dit Mme Liauran, tu me fais si mal. C'est comme si tu m'enfonçais un couteau ici...»; elle montrait son sein. Ah! ce n'était pas la voix seule d'Hubert, cette voix brève et dure, qui la torturait, c'était par-dessus tout, et une fois de plus, l'évidence du sentiment qui l'attachait à Mme de Sauve. «Entre elle et moi, songeait-elle, il la choisirait.» Sa douleur eut aussitôt pour résultat de raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui était cette femme; elle trouva dans ce mouvement d'aversion la force de continuer l'entretien: «Tu as perdu le sentiment de notre intérieur, mon enfant, fit-elle d'un ton plus calme; tu ne comprends plus quelle tendresse nous attache à toi, et quels devoirs elle nous impose.

—«Étranges devoirs, s'ils consistent à vous faire l'écho de bruits avilissants pour quelqu'un dont le seul tort est de m'avoir inspiré une affection profonde.

—«Non, dit Mme Liauran, qui s'exaltait à son tour; il ne s'agit pas de reprendre une discussion qui déjà nous a mis l'un en face de l'autre comme pour un duel», et en ce moment le regard du fils et celui de la mère se croisaient comme deux lames d'épées. «Il s'agit de ceci: que tu aimes une créature indigne de toi, et que moi, ta mère, je te l'ai fait dire et je te le redis.

—«Et moi, votre fils, je vous réponds...», et il eut le mot de mensonge sur la bouche; puis, comme effrayé de ce qu'il allait dire... «que vous vous trompez, ma mère. Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton, ajouta-t-il en lui prenant la main qu'il baisa; je ne suis pas maître de moi...

—«Écoute, mon enfant, dit Marie-Alice dans les yeux de laquelle la douceur inattendue de ce geste fit courir des larmes, je ne peux pas entrer avec toi dans tout ce triste détail»; elle lui touchait les cheveux en ce moment comme aux jours où il était petit: «Va trouver ton cousin George. Il te répétera tout ce qu'il nous a raconté. Car c'est lui qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous prévenir. Mais retiens ce que ta mère te dit maintenant. Je crois à la double vue du cœur. Je n'aurais pas haï cette femme comme j'ai fait dès les premiers jours, si elle ne devait pas t'être fatale. Allons, adieu, mon enfant. Embrasse-moi», dit-elle avec un accent brisé.—Comprenait-elle que depuis cette heure les baisers de son fils ne seraient plus jamais pour elle ce qu'ils avaient été?

Hubert s'élança de l'appartement, sauta dans un fiacre et donna au cocher l'adresse du club où il espérait trouver George,—un petit cercle très aristocratique situé rue du Cirque. Mais tandis que cet homme, stimulé par la promesse d'un fort pourboire, fouettait son cheval, le malheureux enfant commençait à réfléchir sur le coup si entièrement inattendu qui venait de le frapper. Le caractère de la race d'action de laquelle il était se manifesta par une reprise de possession de lui-même. Il écarta dès l'abord toute idée d'une invention calomnieuse de la part de sa mère et de son parrain. Que ces deux êtres détestassent Thérèse, il le savait. Qu'ils fussent capables d'oser beaucoup pour le détacher d'elle, il venait d'en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le comte pouvaient tout oser, tout, excepté mentir.—Ils croyaient donc à ce qu'ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de George Liauran, lequel avait colporté un des mille bruits infâmes de Paris; mais dans quel but? L'esprit d'Hubert, en ce moment, n'admettait pas qu'il y eût un atome de vérité dans l'histoire des relations de sa maîtresse et d'un autre homme. Il ne s'attarda pas à discuter le fait en lui-même, il pensa uniquement au personnage de la bouche de qui venait le récit. A quel mobile avait donc obéi ce cousin auquel il allait maintenant demander une explication? Il le vit en imagination avec son visage mince, sa barbe en pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette vision suscita en lui un singulier sentiment de malaise qui était, sans qu'il s'en doutât, l'œuvre de Mme de Sauve. Jamais George n'avait jusqu'ici parlé d'elle à Hubert d'une manière qui comportât une allusion ou une moquerie. Mais les femmes ont un sûr instinct de défiance, et celle-ci s'était rendu compte, dès les premiers temps, que son amour était nécessairement antipathique au cousin d'Hubert. Elle devinait qu'il voyait seulement une fantaisie de femme blasée, là où elle voyait, elle, une religion. Une femme pardonne des médisances précises plutôt encore qu'elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d'elle, et elle comprenait que le simple accent de la voix de George prononçant son nom était en désaccord absolu avec les sentiments qu'elle souhaitait inspirer à Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé, et George pouvait connaître ce passé. Un frisson la parcourait tout entière à cette seule idée. Pour ces diverses raisons, elle avait employé sa plus fine et sa plus secrète diplomatie à détacher les deux cousins l'un de l'autre. Ce travail portait aujourd'hui ses fruits, et c'était la cause qui inspirait à Hubert une invincible défiance, tandis que le fiacre l'emportait vers le cercle de la rue du Cirque. «Par quel moyen, songeait-il, questionner George? Je ne peux cependant lui dire: Je suis l'amant de Mme de Sauve, vous l'avez accusée de m'avoir trompé, prouvez-le-moi...» L'impossibilité morale d'un tel entretien était devenue, à la minute où la voiture s'arrêta devant le cercle, une impossibilité physique. Hubert se dit: «Après tout, je suis bien enfant de m'occuper de ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran». Il renvoya son fiacre, et, au lieu d'entrer au club, il marcha dans la direction des Champs-Elysées.