SCÈNE VI
Devant la caverne de Bélarius.
Entre IMOGÈNE en habit d'homme.
IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur, et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages, prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel propice!
(Elle entre dans la caverne.)
BÉLARIUS, revenant de la chasse.--C'est toi, Polydore, qui as été le meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!
GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.
ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est vigoureux.
GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.
BÉLARIUS, regardant dans la caverne.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée.
GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?
BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un jeune adolescent.
(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)
IMOGÈNE, suppliante.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri.
GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?
ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.
IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.
BÉLARIUS.--Où allez-vous?
IMOGÈNE.--Au havre de Milford.
BÉLARIUS.--Quel est votre nom?
IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim, je suis tombé dans cette faute.
BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres, et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.
GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce que je ferais.
ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois joyeux; car tu rencontres ici des amis.
IMOGÈNE, à part.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi, Posthumus.
BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.
GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!
ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de peines et de dangers! Dieux!
BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.
(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)
IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe, pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.
BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(Il se rapproche avec eux d'Imogène.) Beau jeune homme, entrons. La conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te plaira.
GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.
ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour l'alouette.
IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.
ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.
(Tous trois entrent dans la caverne.)
SCÈNE VII
Rome.
Entrent DEUX SÉNATEURS et des TRIBUNS.
PREMIER SÉNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: Puisque les soldats ordinaires sont maintenant occupés contre les Pannoniens et les Dalmates, et que les légions des Gaules sont trop faibles pour entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter la noblesse à y prendre part. Il crée Lucius proconsul, et il vous donne à vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette levée.--Vive César!
LES TRIBUNS.--Lucius est-il général de l'armée?
SECOND SÉNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule.
PREMIER SÉNATEUR.--Avec les légions dont je vous parlais et que vos recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre d'hommes et le moment de leur départ.
LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Forêt près de la caverne.
Entre CLOTEN.
CLOTEN.--Me voici tout près des lieux où ils doivent se rejoindre, si Pisanio m'en a donné la carte fidèle. Que ses habits me vont bien! Pourquoi sa maîtresse ne m'irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par celui qui a fait le tailleur (révérence parler), et d'autant plus que la femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce déguisement j'en fasse l'épreuve.--J'ose me l'avouer tout haut à moi-même (car il n'y a pas de vanité à parler à son miroir, seul dans sa chambre), mon corps est aussi bien dessiné que celui de ce Posthumus: je suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cède point en fortune; j'ai l'avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance; je le vaux bien dans les occasions générales, et je me montre mieux que lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entêtée l'aime au mépris de moi!
Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta tête, qui maintenant s'élève sur tes épaules, dans une heure sera abattue; ta maîtresse violée et tes habits déchirés en pièces sous tes yeux; et, tout cela fait, je la traîne à son père; il pourra d'abord m'en vouloir un peu d'avoir traité si rudement sa fille; mais ma mère régente son humeur; elle saura bien tourner le tout à mon éloge.--Mon cheval est bien attaché.--Allons, sors mon épée et dans un but sanguinaire. Fortune, amène-les sous ma main.--Oui, je reconnais ici la description que Pisanio m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misérable n'oserait me tromper.
(Il sort.)
SCÈNE II
A l'entrée de la caverne.
BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE
sortent de la caverne.
BÉLARIUS, à Imogène.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne; après notre chasse nous viendrons te retrouver.
ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères?
IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant nous voyons que l'argile et l'argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit la même.--Je suis bien malade.
GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui.
IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien; mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant même d'être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n'est pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie, laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi mourir puisqu'on y perdra si peu de chose.
GUIDÉRIUS, à Imogène.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et l'étendue de mon amour égalent celui dont j'aime mon père.
BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?
ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la moitié de la faute de mon bon frère.--Je ne sais pourquoi j'aime ce jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune homme!
BÉLARIUS, à part.--O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son, de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?--Il est neuf heures du matin.
ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.
IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.
ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. (A Bélarius.) Allons, seigneur.
IMOGÈNE, à part.--Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer, dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue.
BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il était bien né, mais tombé dans l'infortune; qu'il était persécuté malhonnêtement, mais honnête.
GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit que dans la suite je pourrais en apprendre davantage.
BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. (A Imogène.)--Nous allons te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.
ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.
BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois l'économe de notre ménage.
IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.
(Imogène rentre dans la caverne.)
BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le malheur, paraît issu de nobles ancêtres.
ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!
GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait réclamé ses soins.
ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme si le soupir n'était ce qu'il est que par le regret de n'être pas sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'éloigner d'un temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des matelots.
GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en lui, entrelacent leurs racines.
ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante à celle de la vigne prospère.
BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va là?
(Entre Cloten.)
CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m'a joué.--Je succombe.
BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais à demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque embûche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'années, et pourtant je suis certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.
GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si quelqu'un l'accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui.
(Bélarius et Arviragus sortent.)
CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques vils montagnards: j'ai ouï parler de ces gens-là. (A Guidérius.)--Qui es-tu, esclave?
GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de répondre au nom d'esclave sans t'assommer.
CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable... Rends-toi, voleur.
GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui es-tu donc pour que je doive te céder?
CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits?
GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu'il me semble.
CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits.
GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as l'air de quelque fou; il me répugne de te battre.
CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.
GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?
CLOTEN.--Cloten, coquin!
GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère ou une araignée.
CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis le fils de la reine.
GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance.
CLOTEN.--Tu n'as pas peur?
GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris des fous, je ne les crains pas.
CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma propre main, j'irai poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.
(Ils s'éloignent en combattant.)
(Bélarius et Arviragus rentrent.)
BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.
ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement.
BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne l'ai vu, mais le temps n'a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles...--Je suis certain que c'était Cloten.
ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère vienne à bout de lui; vous dites qu'il est si féroce.
BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme fait il ne craignait pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la cause de la peur. Mais voilà ton frère.
(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)
GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n'y avait point d'argent dedans; Hercule lui-même n'aurait pu lui faire sauter la cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait, cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.
BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?
GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai coupé la tête à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait traître, montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud.
BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!
GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à perdre que ce qu'il jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair nous menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter lui seul tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite avez-vous découvert dans les bois?
BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit à la cour que les hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son caractère, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé l'entreprendre, et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tête.
ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel qu'il soit, mon frère a bien fait.
BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin bien long.
GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait autour de ma gorge, je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l'anse qui est derrière notre rocher; qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle appartient à Cloten, le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en fais.
(Il sort.)
BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille à merveille.
ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance tomber sur moi seul!--Polydore, je t'aime en frère, mais je suis jaloux de cet exploit: tu me l'as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l'épreuve.
BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus aujourd'hui: ne cherchons point des dangers là où il n'y a pas de profit. (A Arviragus.)--Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que cet impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant pour dîner.
ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme pour un acte de charité.
(Il sort.)
BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les forme ainsi sans leçons à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, à la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà produit une aussi riche moisson que si on l'avait semée. Cependant, je voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)
GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette lourde tête de Cloten, et de l'envoyer en ambassade à sa mère, comme otage, en attendant le retour de son corps.
(Musique solennelle.)
BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... Écoutons.
GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?
BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.
GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet instrument n'a pas parlé... Pour ces sons solennels, il faudrait un événement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?
SCÈNE III
ARVIRAGUS entre soutenant dans ses bras IMOGÈNE qu'il croit morte.
BÉLARIUS.--Regarde, le voilà qui vient! et dans ses bras il porte le triste objet de ces accents que nous blâmions tout à l'heure.
ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions tant de cas! J'aurais mieux aimé, passant d'un saut de seize ans à soixante, avoir changé mon temps de bondir contre une béquille, que de voir cela.
GUIDÉRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! penché sur les bras de mon frère, tu n'as pas la moitié des grâces que tu avais, lorsque tu te soutenais toi-même.
BÉLARIUS.--O mélancolie! qui a jamais pu sonder ton abîme? qui a jamais pu jeter la sonde pour trouver la côte où ta barque pesante pourrait aborder? Objet bien-aimé! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir; mais moi je sais que tu étais un enfant rare, et que tu es mort de mélancolie.--En quel état l'as-tu trouvé?
ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lèvres, comme s'il eût senti en riant non le trait de la mort, mais la piqûre d'un insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un coussin.
GUIDÉRIUS.--En quel endroit?
ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacés. J'ai cru qu'il dormait, et j'ai quitté mes souliers ferrés qui retentissaient trop sous mes pas.
GUIDÉRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et sa tombe sera un lit. Les fées viendront la visiter souvent, et jamais les vers n'oseront l'approcher.
ARVIRAGUS.--Tant que l'été durera, tant que je vivrai dans ces lieux, Fidèle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu ne manqueras de primevères, elles ont la douce pâleur de ton visage; ni de la jacinthe, azurée comme tes veines; ni de la feuille de l'églantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'était pas plus doux que ton haleine; le rouge-gorge lui-même, dont le bec charitable fait affront à ces riches héritiers qui laissent leurs pères gisant sans monument, viendrait t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de fleurs, il protégerait tes restes contre le froid par un vêtement de mousse.
GUIDÉRIUS.--Cesse, mon frère, je te prie: et ne joue pas avec ce langage efféminé sur un sujet aussi sérieux. Ensevelissons-le, et ne différons plus, par admiration, d'acquitter une dette légitime.--Allons au tombeau.
ARVIRAGUS.--Dis-moi, où le placerons-nous?
GUIDÉRIUS.--A côté de notre bonne mère Euriphile.
ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un accent plus mâle, nous chanterons, en le conduisant à la terre, comme pour notre mère: répétons le même air, les mêmes paroles, et ne changeons que le nom d'Euriphile en celui de Fidèle.
GUIDÉRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je répéterai les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas d'accord, sont pires que des temples et des prêtres imposteurs.
ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les réciter.
BÉLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les petites. Voilà Cloten entièrement oublié. Mes enfants, il était le fils d'une reine, et s'il est venu en ennemi, souvenez-vous qu'il en a été puni. Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que la même poussière, cependant le respect, cet ange du monde, établit une distance entre les grands et les petits. Notre ennemi était un prince. Comme ennemi vous lui avez ôté la vie; mais vous devez l'ensevelir comme il convient à un prince.
GUIDÉRIUS, à Bélarius.--Je vous prie, allez chercher son corps. Le corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque ni l'un ni l'autre ne sont en vie.
ARVIRAGUS, à Bélarius.--Si vous voulez l'aller chercher, pendant ce temps-là nous réciterons notre hymne. Mon frère, commence. (Bélarius sort.)
GUIDÉRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tête vers l'orient: mon père a des raisons pour cela.
ARVIRAGUS.--Il est vrai.
GUIDÉRIUS.--Allons, viens, emportons-le.
ARVIRAGUS.--A présent, commence.
CHANT FUNÈBRE.
GUIDÉRIUS.
Ne crains plus les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de l'hiver furieux;
Tu as fini ta tâche dans la vie;
Tu as reçu ton salaire et regagné ta demeure.
Les jeunes garçons et les jeunes filles vêtues d'or
Doivent devenir poussière comme les ramoneurs.
ARVIRAGUS.
Ne crains plus le courroux des grands;
Tu es au delà de la portée du trait des tyrans.
Ne t'inquiète plus de manger ni de te vêtir.
Pour toi, le roseau est égal au chêne,
Et le sceptre, et la science, et la médecine,
Tout doit suivre et rentrer dans la poussière.
GUIDÉRIUS.
Ne crains plus l'éblouissant éclair,
ARVIRAGUS.
Ni le trait de la foudre redoutée.
GUIDÉRIUS.
Ne crains plus la calomnie et la censure téméraire.
ARVIRAGUS.
La joie et les larmes sont finies pour toi.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
Subiront la même destinée que toi, et rentreront dans la poussière.
GUIDÉRIUS.
Que nul enchanteur ne te fasse de mal.
ARVIRAGUS.
Que nul maléfice ne t'approche dans ton asile.
GUIDÉRIUS.
Que les fantômes non ensevelis te respectent.
ARVIRAGUS.
Que rien de funeste n'approche de toi.
TOUS LES DEUX.
Goûte un paisible repos,
Et que ta tombe soit renommée.
(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)
GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le.
BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus propres à joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs visages.--Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris: elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous. Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l'écart.--La terre qui les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines aussi.
(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)
IMOGÈNE, se réveillant.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford; quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce détour là-bas?--Je vous prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié de moi!--J'ai marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (Elle voit le corps de Cloten.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espère que je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. Mais il n'en est rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine image formée des vapeurs du cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien aveugles!--En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d'un roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main, son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais où est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est donc fait!--Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as égorgé ici mon époux!--Qu'écrire et lire soient désormais une trahison! Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit Pisanio,--il a abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc? Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête. Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... Oh! le crime est évident, évident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un cordial salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage, afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver. O mon seigneur, mon seigneur!
(Elle retombe évanouie à côté du corps.)
(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)
UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes ordres passé la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre de Milford; elles sont ici prêtes à agir.
LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?
L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie et des frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services; ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de Sienne.
LUCIUS.--Quand les attendez-vous?
L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.
LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rêvé dernièrement sur l'entreprise de cette guerre?
LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une vision; j'avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J'ai vu l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès de l'armée romaine.
LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines annoncent que l'édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a horreur de partager la couche d'un défunt et de dormir près d'un mort. Voyons le visage de ce jeune homme.
L'OFFICIER, qui s'approche et le considère.--Il est vivant, seigneur.
LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune homme, instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature à exciter la curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, qui es-tu?
IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien être... Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré ici par les montagnards. Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en retrouver jamais un pareil.
LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m'émeuvent autant que la vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.
IMOGÈNE.--Richard du Champ. (A part.) Si je fais un mensonge, sans qu'il nuise à personne; j'espère que les dieux qui m'entendent me le pardonneront. (A Lucius.) Vous demandez, seigneur...
LUCIUS.--Ton nom!
IMOGÈNE.--Fidèle.
LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde bien avec ta fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître, mais sois sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur, qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès de moi que ton propre mérite; viens avec moi.
IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments. Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages, prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire... et les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger de moi.
LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l'homme. Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui nous servent à relever plus heureux.
(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)
SCÈNE IV
Appartement dans le palais de Cymbeline.
CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.
CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de l'état de la reine. Une fièvre allumée par l'absence de son fils, un délire qui met sa vie en danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogène, ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans un état désespéré, et cela au moment où des guerres redoutables me menacent! Son fils, qui me serait à présent si nécessaire, parti aussi! Tant de coups m'accablent, et me laissent sans espoir... (A Pisanio) Mais toi, misérable, qui dois être instruit de l'évasion de ma fille, et qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton secret par de cruelles tortures.
PISANIO.--Seigneur, ma vie est à vous, je l'abandonne humblement à votre bon plaisir: mais, pour ma maîtresse, je ne sais rien du lieu qu'elle habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de revenir. Je conjure Votre Majesté de me tenir pour son loyal serviteur.
PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour même qu'elle disparut, cet homme était ici: j'ose répondre qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera fidèlement de tous les devoirs de l'obéissance. Pour Cloten, on ne manque point d'activité dans sa recherche, et sans doute on parviendra à le découvrir.
CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix pour un temps, mais mes soupçons subsistent.
PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les légions romaines, toutes tirées des Gaules, ont abordé sur vos côtes avec un renfort de nobles Romains envoyés par le sénat.
CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et de la reine! Je suis accablé par les affaires.
PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied sont en état de faire tête à toutes celles dont je vous parle: s'il en vient davantage, vous êtes prêt à leur résister; il ne reste plus qu'à mettre en mouvement toutes ces forces, qui brûlent du désir de marcher.
CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons face aux circonstances qui se présentent. Je ne crains point les coups de l'Italie; mais je déplore les malheurs arrivés ici.--Retirons-nous.
(Ils sortent.)
PISANIO, seul.--Point de lettre de mon maître depuis que je lui ai mandé qu'Imogène avait été immolée; c'est étrange: aucunes nouvelles de ma maîtresse qui m'avait promis de m'en donner souvent; je ne sais pas davantage ce qu'est devenu Cloten: une perplexité générale m'environne. Cependant le ciel agira. Là où je suis perfide, c'est par honnêteté; je suis fidèle en n'étant pas fidèle; la guerre présente fera voir aux yeux du roi même que j'aime mon pays, ou bien j'y périrai. Laissons au temps le soin d'éclaircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port certains vaisseaux qui n'ont pas de pilote.
(Il sort.)
SCÈNE V
Devant la caverne.
BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS paraissent.
GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.
BÉLARIUS.--Fuyons-le.
ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour l'enfermer loin de l'action et des aventures?
GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger après.
BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l'aveu de ce que nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la torture.
GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.
ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où nous venons?
BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à l'âpre froidure des hivers.
GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce, seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.
ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.
GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur ma tête le sort qui m'est dû!
ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!
BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai point de raison de réserver pour d'autres soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long. (A part.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu'ils sont nés princes.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.