Scène 2.IX.
Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
Hé ! Cyrano !
(Cyrano se retourne):
Le récit ?
CYRANO:
Tout à l'heure !
(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
LE CADET (se levant, et descendant):
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
Leçon
(Il s'arrête devant la table où est Christian):
pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN (levant la tête):
Apprentif ?
UN AUTRE CADET:
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN:
Maladif ?
PREMIER CADET (goguenard):
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
CHRISTIAN:
Qu'est-ce ?
UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
Regardez-moi !
(Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
M'avez-vous entendu ?
CHRISTIAN:
Ah ! c'est le. . .
UN AUTRE:
Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
Deux nasillards par lui furent exterminés
Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
UN AUTRE (d'une voix caverneuse,—surgissant de sous la table où il s'est glissé à quatre pattes):
On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !
UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.)
CHRISTIAN:
Capitaine !
CARBON (se retournant et le toisant):
Monsieur ?
CHRISTIAN:
Que fait-on quand on trouve
Des Méridionaux trop vantards ?. . .
CARBON:
On leur prouve
Qu'on peut être du Nord, et courageux.
(Il lui tourne le dos.)
CHRISTIAN:
Merci.
PREMIER CADET (à Cyrano):
Maintenant, ton récit !
TOUS:
Son récit !
CYRANO (redescendant vers eux):
Mon récit ?. . .
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S'étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
CHRISTIAN:
Que son nez.
(Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
CYRANO:
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
UN CADET (à mi-voix):
C'est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO (faisant un pas vers Christian):
Ce matin ?
CARBON (à mi-voix):
Il se nomme
Le baron de Neuvil. . .
CYRANO (vivement, s'arrêtant):
Ah ! C'est bien. . .
(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
Je. . .
(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
Très bien. . .
(Il reprend):
Je disais donc. . .
(Avec un éclat de rage dans la voix):
Mordious !. . .
(Il continue d'un ton naturel):
que l'on n'y voyait rien.
(Stupeur. On se rassied en se regardant):
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
Qui m'aurait sûrement. . .
CHRISTIAN:
Dans le nez !. . .
(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
CYRANO (d'une voix étranglée):
Une dent,—
Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
J'allais fourrer. . .
CHRISTIAN:
Le nez. . .
CYRANO:
Le doigt. . .entre l'écorce
Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
À me faire donner. . .'
CHRISTIAN:
Sur le nez. . .
CYRANO (essuyant la sueur à son front):
Sur les doigts.
—Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
CHRISTIAN:
Une nasarde.
CYRANO:
Je la pare, et soudain me trouve. . .
CHRISTIAN:
Nez à nez. . .
CYRANO (bondissant vers lui):
Ventre-Saint-Gris !
(Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue):
avec cent braillards avinés
Qui puaient. . .
CHRISTIAN:
À plein nez. . .
CYRANO (blême et souriant):
L'oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé. . .
CHRISTIAN:
Nez au vent !
CYRANO: et je charge !
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
CHRISTIAN:
Pif !
CYRANO (éclatant):
Tonnerre ! Sortez tous !
(Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
PREMIER CADET:
C'est le réveil du tigre !
CYRANO:
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIÈME CADET:
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU:
En hachis ?
UN AUTRE CADET:
Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU:
Je sens que je blanchis,
Et que je m'amollis comme une serviette !
CARBON:
Sortons !
UN AUTRE:
Il n'en va pas laisser une miette !
UN AUTRE:
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
UN AUTRE (refermant la porte de droite):
Quelque chose d'épouvantable !
(Ils sont tous sortis,—soit par le fond, soit par les côtés,—quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.)
Scène 2.X.
Cyrano, Christian.
CYRANO:
Embrasse-moi !
CHRISTIAN:
Monsieur. . .
CYRANO:
Brave.
CHRISTIAN:
Ah ça ! mais !. . .
CYRANO:
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN:
Me direz-vous ?. . .
CYRANO:
Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN:
De qui ?
CYRANO:
Mais d'elle !
CHRISTIAN:
Hein ?. . .
CYRANO:
Mais de Roxane !
CHRISTIAN (courant à lui):
Ciel !
Vous, son frère ?
CYRANO:
Ou tout comme: un cousin fraternel.
CHRISTIAN:
Elle vous a ?. . .
CYRANO:
Tout dit !
CHRISTIAN:
M'aime-t-elle ?
CYRANO:
Peut-être !
CHRISTIAN (lui prenant les mains):
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
CYRANO:
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
CHRISTIAN:
Pardonnez-moi. . .
CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
CHRISTIAN:
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
CYRANO:
Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
CHRISTIAN:
Je les retire !
CYRANO:
Roxane attend ce soir une lettre. . .
CHRISTIAN:
Hélas !
CYRANO:
Quoi ?
CHRISTIAN:
C'est me perdre que de cesser de rester coi !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
CYRANO:
Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
CHRISTIAN:
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
CYRANO:
Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
CHRISTIAN:
Non ! car je suis de ceux,—je le sais. . .et je tremble !—
Qui ne savent parler d'amour.
CYRANO:
Tiens !. . .Il me semble
Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
J'aurais été de ceux qui savent en parler.
CHRISTIAN:
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
CYRANO:
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
CHRISTIAN:
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !
CYRANO (regardant Christian):
Si j'avais
Pour exprime mon âme un pareil interprète !
CHRISTIAN (avec désespoir):
Il me faudrait de l'éloquence !
CYRANO (brusquement):
Je t'en prête !
Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
Et faisons à nous deux un héros de roman !
CHRISTIAN:
Quoi ?
CYRANO:
Te sens-tu de force à répéter les choses
Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
CHRISTIAN:
Tu me proposes ?. . .
CYRANO:
Roxane n'aura pas de désillusions !
Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
CHRISTIAN:
Mais, Cyrano !. . .
CYRANO:
Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN:
Tu me fais peur !
CYRANO:
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions—et bientôt tu l'embrases !—
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
CHRISTIAN:
Tes yeux brillent !. . .
CYRANO:
Veux-tu ?
CHRISTIAN:
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?. . .
CYRANO (avec enivrement):
Cela. . .
(Se reprenant, et en artiste):
Cela m'amuserait !
C'est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
CHRISTIAN:
Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais. . .
CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN:
Comment ?
CYRANO:
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
CHRISTIAN:
Je. . .
CYRANO:
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
CHRISTIAN:
Vous aviez ?. . .
CYRANO:
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre—prends !—
D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
—Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN:
N'est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO:
Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN:
Mais. . .
CYRANO:
La crédulité de l'amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
CHRISTIAN:
Ah ! mon ami !
(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
Scène 2.XI.
Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
UN CADET (entr'ouvrant la porte):
Plus rien. . .Un silence de mort. . .
Je n'ose regarder. . .
(Il passe la tête):
Hein ?
TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
Ah !. . .Oh !. . .
UN CADET:
C'est trop fort !
(Consternation.)
LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
Ouais ?. . .
CARBON:
Notre démon est doux comme un apôtre !
Quand sur une narine on le frappe,—il tend l'autre !
LE MOUSQUETAIRE:
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
(Appelant Lise, d'un air triomphant):
—Eh ! Lise ! Tu vas voir !
(Humant l'air avec affectation):
Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
Quelle odeur !. . .
(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
CYRANO (le souffletant):
La giroflée !
(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
Rideau.
Acte III.
Le Baiser de Roxane.
Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
Scène 3.I.
Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
RAGUENEAU:
. . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
LA DUÈGNE:
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
RAGUENEAU:
Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
—Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
Je passe
Une mante !
LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
C'est là qu'on nous attend, en face.
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
RAGUENEAU:
Sur le Tendre ?
LA DUÈGNE (minaudant):
Mais oui !. . .
(Criant vers la fenêtre):
Roxane, il faut descendre,
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
LA VOIX DE ROXANE:
Je viens !
(On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
La ! la ! la ! la !
LA DUÈGNE (surprise):
On nous joue un morceau ?
CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
PREMIER PAGE (ironique):
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
CYRANO:
Je suis musicien, comme tous les disciples
De Gassendi !
LE PAGE (jouant et chantant):
La ! la !
CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
Je peux continuer !. . .
La ! la ! la ! la !
ROXANE (paraissant sur le balcon):
C'est vous ?
CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
Moi qui viens saluer
Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
ROXANE:
Je descends !
(Elle quitte le balcon.)
LA DUÈGNE (montrant les pages):
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
CYRANO:
C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
Nous discutions un point de grammaire.—Non !—Si !—
Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
(Aux musiciens):
Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
A Montfleury !. . .
(Les pages remontent pour sortir.—A la duègne):
Je viens demander à Roxane
Ainsi que chaque soir. . .
(Aux pages qui sortent):
Jouez longtemps,—et faux !
(A la duègne):
. . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
ROXANE (sortant de la maison):
Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
CYRANO (souriant):
Christian a tant d'esprit ?. . .
ROXANE:
Mon cher, plus que vous-même !
CYRANO:
J'y consens.
ROXANE:
Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
CYRANO (incrédule):
Non ?
ROXANE:
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
CYRANO:
Il sait parler du cœur d'une façon experte ?
ROXANE:
Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
CYRANO:
Il écrit ?
ROXANE:
Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
(Déclamant):
Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
(Triomphante, à Cyrano):
Hé ! bien ?
CYRANO:
Peuh !. . .
ROXANE:
Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !
CYRANO:
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .
ROXANE (frappant du pied):
Vous m'agacez !
C'est la jalousie. . .
CYRANO (tressaillant):
Hein !. . .
ROXANE:
. . .d'auteur qui vous dévore !
—Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
(Se reprenant et avec dédain):
mais bien mièvres !
ROXANE:
Et ceci. . .
CYRANO (ravi):
Vous savez donc ses lettres par cœur ?
ROXANE:
Toutes !
CYRANO (frisant sa moustache):
Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
ROXANE:
C'est un maître !
CYRANO (modeste):
Oh !. . .un maître !. . .
ROXANE (péremptoire):
Un maître !. . .
CYRANO (saluant):
Soit !. . .un maître !
LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
Monsieur de Guiche !
(A Cyrano, le poussant vers la maison):
Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
Le mettre sur la piste. . .
ROXANE (à Cyrano):
Oui, de mon cher secret !
Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
CYRANO (entrant dans la maison):
Bien ! bien ! bien !
(De Guiche paraît.)
Scène 3.II.
Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
Je sortais.
DE GUICHE:
Je viens prendre congé.
ROXANE:
Vous partez ?
DE GUICHE:
Pour la guerre.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
Ce soir même.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE:
Ah. . .on assiège ?. . .
DE GUICHE:
Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
ROXANE (poliment):
Oh !. . .
DE GUICHE:
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
—Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
ROXANE (indifférente):
Bravo.
DE GUICHE:
Du régiment des gardes.
ROXANE (saisie):
Ah ? des gardes ?
DE GUICHE:
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE (suffoquée):
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE (riant):
Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE (tombant assise sur le banc,—à part):
Christian !
DE GUICHE:
Qu'avez-vous ?
ROXANE (toute émue):
Ce. . .départ. . .me désespère !
Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
DE GUICHE (surpris et charmé):
Pour la première fois me dire un mot si doux,
Le jour de mon départ !
ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
Alors,—vous allez vous
Venger de mon cousin ?. . .
DE GUICHE (souriant):
On est pour lui ?
ROXANE:
Non,—contre !
DE GUICHE:
Vous le voyez ?
ROXANE:
Très peu.
DE GUICHE:
Partout on le rencontre
Avec un des cadets. . .
(Il cherche le nom):
ce Neu. . .villen. . .viller. . .
ROXANE:
Un grand ?
DE GUICHE:
Blond.
ROXANE:
Roux.
DE GUICHE:
Beau !. . .
ROXANE:
Peuh !
DE GUICHE:
Mais bête.
ROXANE:
Il en a l'air !
(Changeant de tone):
. . .Votre vengeance envers Cyrano ?—c'est peut-être
De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE:
C'est ?. . .
ROXANE:
Mais, si le régiment, en partant, le laissait
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
Un homme comme lui, de le faire enrager:
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
DE GUICHE:
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
Pour inventer ce tour !
ROXANE:
Il se rongera l'âme,
Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
Et vous serez vengé !
DE GUICHE (se rapprochant):
Vous m'aimez donc un peu ?
(Elle sourit):
Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
Une preuve d'amour, Roxane !. . .
ROXANE:
C'en est une.
DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
(Il en détache un):
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
(Il le met dans sa poche):
Je le garde.
(Riant):
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
—Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
ROXANE (le regardant):
Quelquefois.
DE GUICHE (tout près d'elle):
Vous m'affolez ! Ce soir—écoutez—oui, je dois
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
—Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
—On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
ROXANE (vivement):
Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
DE GUICHE:
Bah !
ROXANE:
Mais
Le siège, Arras. . .
DE GUICHE:
Tant pis ! Permettez !
ROXANE:
Non !
DE GUICHE:
Permets !
ROXANE (tendrement):
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE:
Ah !
ROXANE:
Partez !
(A part):
Christian reste.
(Haut):
Je vous veux héroïque,—Antoine !
DE GUICHE:
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?. . .
ROXANE:
Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE (transporté de joie):
Ah ! je pars !
(Il lui baise la main):
Êtes-vous contente ?
ROXANE:
Oui, mon ami !
(Il sort.)
LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
Oui, mon ami !
ROXANE (à la duègne):
Taisons ce que je viens de faire:
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
(Elle appelle vers la maison):
Cousin !