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Cyrano de Bergerac

Chapter 34: Scène 3.X.
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About This Book

A heroic romantic verse play follows an eloquent, fiercely proud soldier who conceals his love for a noblewoman by lending his poetic voice to a handsome but inarticulate comrade; their deception wins her affection while probing appearance versus inner worth, pride, and loyalty. Staged across five acts that alternate public theatrical spectacle, comic banter, and intimate confidences, the drama builds toward a later, more somber reunion that reframes courage and sacrifice. Poetic language, duels, and theatrical satire combine with a bittersweet ending to examine identity, honor, and the cost of selfless love.



Scène 3.III.

Roxane, la duègne, Cyrano.


ROXANE:
Nous allons chez Clomire.
(Elle désigne la porte d'en face):
Alcandre y doit
Parler, et Lysimon !

LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
Oui ! mais mon petit doigt
Dit qu'on va les manquer !

CYRANO (à Roxane):
Ne manquez pas ces singes.
(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)

LA DUÈGNE (avec ravissement):
Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
(Au heurtoir):
On vous a baillonné pour que votre métal
Ne troublât pas les beaux discours,—petit brutal !
(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)

ROXANE (voyant qu'on ouvre):
Entrons !. . .
(Du seuil, à Cyrano):
Si Christian vient, comme je le présume,
Qu'il m'attende !

CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
Ah !. . .
(Elle se retourne):
Sur quoi, selon votre coutume,
Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !

ROXANE:
Sur. . .

CYRANO (vivement):
Sur ?

ROXANE:
Mais vous serez muet, là-dessus !

CYRANO:
Comme un mur.

ROXANE:
Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

CYRANO (souriant):
Bon.

ROXANE:
Chut !. . .

CYRANO:
Chut !. . .

ROXANE:
Pas un mot !. . .
(Elle rentre et referme la porte.)

CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
En vous remerciant.
(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)

ROXANE:
Il se préparerait !. . .

CYRANO:
Diable, non !. . .

TOUS LES DEUX (ensemble):
Chut !. . .
(La porte se ferme.)

CYRANO (appelant):
Christian !



Scène 3.IV.

Cyrano, Christian.


CYRANO:
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

CHRISTIAN:
Non !

CYRANO:
Hein ?

CHRISTIAN:
Non ! J'attends Roxane ici.

CYRANO:
De quel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .

CHRISTIAN:
Non, te dis-je !
Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

CYRANO:
Ouais !

CHRISTIAN:
Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
—C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

CYRANO (le saluant):
Parlez tout seul, Monsieur.
(Il disparaît derrière le mur du jardin.)


Scène 3.V.

Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, un instant.


ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte: révérences et saluts):
Barthénoïde !—Alcandre !—Grémione !. . .

LA DUÈGNE (désespérée):
On a manqué le discours sur le Tendre !
(Elle rentre chez Roxane.)

ROXANE (saluant encore):
Urimédonte !. . .Adieu !. . .
(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
C'est vous !. . .
(Elle va à lui):
Le soir descend.
Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
Je vous aime.

ROXANE (fermant les yeux):
Oui, parlez-moi d'amour.

CHRISTIAN:
Je t'aime.

ROXANE:
C'est le thème.
Brodez, brodez.

CHRISTIAN:
Je vous. . .

ROXANE:
Brodez !

CHRISTIAN:
Je t'aime tant.

ROXANE:
Sans doute ! Et puis ?

CHRISTIAN:
Et puis. . .je serais si content
Si vous m'aimiez !—Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

ROXANE (avec une moue):
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .

CHRISTIAN:
Mais. . .beaucoup.

ROXANE:
Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !

CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
Ton cou !
Je voudrais l'embrasser !. . .

ROXANE:
Christian !

CHRISTIAN:
Je t'aime !

ROXANE (voulant se lever):
Encore !

CHRISTIAN (vivement, la retenant):
Non ! je ne t'aime pas !

ROXANE (se rasseyant):
C'est heureux !

CHRISTIAN:
Je t'adore !

ROXANE (se levant et s'éloignant):
Oh !

CHRISTIAN:
Oui. . .je deviens sot !

ROXANE (sèchement):
Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

CHRISTIAN:
Mais. . .

ROXANE:
Allez rassembler votre éloquence en fuite !

CHRISTIAN:
Je. . .

ROXANE:
Vous m'aimez, je sais. Adieu.
(Elle va vers la maison.)

CHRISTIAN:
Pas tout de suite !
Je vous dirai. . .

ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
Non ! Non ! Allez-vous-en !

CHRISTIAN:
Mais je. . .
(Elle lui ferme la porte au nez.)

CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
C'est un succès.



Scène 3.VI.

Christian, Cyrano, les pages, un instant.


CHRISTIAN:
Au secours !

CYRANO:
Non monsieur.

CHRISTIAN:
Je meurs si je ne rentre
En grâce, à l'instant même. . .

CYRANO:
Et comment puis-je, diantre !
Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .

CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
Oh ! là, tiens, vois !
(La fenêtre du balcon s'est éclairée):

CYRANO (ému):
Sa fenêtre !

CHRISTIAN (criant):
Je vais mourir !

CYRANO:
Baissez la voix !

CHRISTIAN (tout bas):
Mourir !. . .

CYRANO:
La nuit est noire. . .

CHRISTIAN:
Eh ! bien ?

CYRANO:
C'est réparable.
Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
Et je te soufflerai tes mots.

CHRISTIAN:
Mais. . .

CYRANO:
Taisez-vous !

LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
Hep !

CYRANO:
Chut !. . .
(Il leur fait signe de parler bas.)

PREMIER PAGE (à mi-voix):
Nous venons de donner la sérénade
A Montfleury !. . .

CYRANO (bas, vite):
Allez-vous mettre en embuscade
L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
Et si quelque passant gênant vient par ici,
Jouez un air !

DEUXIÈME PAGE:
Quel air, monsieur le gassendiste ?

CYRANO:
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.—A Christian):
Appelle-la !

CHRISTIAN:
Roxane !

CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
Attends ! Quelques cailloux.



Scène VII.

Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.


ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN:
Moi.

ROXANE:
Qui, moi ?

CHRISTIAN:
Christian.

ROXANE (avec dédain):
C'est vous ?

CHRISTIAN:
Je voudrais vous parler.

CYRANO (sous le balcon, à Christian):
Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE:
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN:
De grâce !. . .

ROXANE:
Non ! Vous ne m'aimez plus !

CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
M'accuser,—justes dieux !—
De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !

ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
Tiens ! mais c'est mieux !

CHRISTIAN (même jeu):
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !

ROXANE (s'avançant sur le balcon):
C'est mieux !—Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

CHRISTIAN (même jeu):
Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.

ROXANE:
C'est mieux !

CHRISTIAN (même jeu):
De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

ROXANE (s'accoudant au balcon):
Ah ! c'est très bien.
—Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
Chut ! Cela devient trop difficile !. . .

ROXANE:
Aujourd'hui. . .
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
C'est qu'il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE:
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO:
Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !

ROXANE:
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO:
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

ROXANE:
Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !

CYRANO:
Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

ROXANE (avec un mouvement):
Je descends.

CYRANO (vivement)
Non !

ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
Non !

ROXANE:
Comment. . .non ?

CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
Laissez un peu que l'on profite. . .
De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE:
Sans se voir ?

CYRANO:
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent. . .

ROXANE:
Vous le fûtes !

CYRANO:
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai cœur. . .

ROXANE:
Pourquoi ?

CYRANO:
Parce que. . .jusqu'ici
Je parlais à travers. . .

ROXANE:
Quoi ?

CYRANO:
. . .le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
Que je vais vous parler pour la première fois !

ROXANE:
C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
(Il s'arrête et avec égarement):
Où en étais-je ?
Je ne sais. . .tout ceci,—pardonnez mon émoi,—
C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !

ROXANE:
Si nouveau ?

CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .

ROXANE:
Raillé de quoi ?

CYRANO:
Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

ROXANE:
La fleurette a du bon.

CYRANO:
Ce soir, dédaignons-la !

ROXANE:
Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

CYRANO:
Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !

ROXANE:
Mais l'esprit ?. . .

CYRANO:
J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
—Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel:
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE:
Mais l'esprit ?. . .

CYRANO:
Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
—Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !—
Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE:
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?

CYRANO:
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE (d'une voix troublée):
Oui, c'est bien de l'amour. . .

CYRANO:
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste !
De l'amour,—et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
—Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
(Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)

ROXANE:
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
Et tu m'as enivrée !

CYRANO:
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
Je ne demande plus qu'une chose. . .

CHRISTIAN (sous le balcon):
Un baiser !

ROXANE (se rejetant en arrière):
Hein ?

CYRANO:
Oh !

ROXANE:
Vous demandez ?

CYRANO:
Oui. . .je. . .
(A Christian bas):
Tu vas trop vite.

CHRISTIAN:
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

CYRANO (à Roxane):
Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE (un peu déçue):
Vous n'insistez pas plus que cela ?

CYRANO:
Si ! j'insiste. . .
Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !

CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
Pourquoi ?

CYRANO:
Tais-toi, Christian !

ROXANE (se penchant):
Que dites-vous tout bas ?

CYRANO:
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
Je me disais: tais toi, Christian !. . .
(Les théorbes se mettent à jouer):
Une seconde !. . .
On vient !
(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre):
Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? Une femme ?—Ah ! c'est un capucin !
(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.)



Scène 3.VIII.

Cyrano, Christian, un capucin.


CYRANO (au capucin):
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

LE CAPUCIN:
Je cherche la maison de madame. . .

CHRISTIAN:
Il nous gêne !

LE CAPUCIN:
Magdeleine Robin. . .

CHRISTIAN:
Que veut-il ?. . .

CYRANO (lui montrant une rue montante):
Par ici !
Tout droit,—toujours tout droit. . .

LE CAPUCIN
Je vais pour vous !—Merci
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
(Il sort.)

CYRANO:
Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
(Il redescend vers Christian.)



Scène 3.IX.

Cyrano, Christian.


CHRISTIAN:
Obtiens-moi ce baiser !. . .

CYRANO:
Non !

CHRISTIAN:
Tôt ou tard !. . .

CYRANO:
C'est vrai !
Il viendra, ce moment de vertige enivré
Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
(A lui-même):
J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)



Scène 3.X.

Cyrano, Christian, Roxane.


ROXANE (s'avançant sur le balcon):
C'est vous ?
Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .

CYRANO:
Baiser ! Le mot est doux.
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement:
N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
Glissez encore un peu d'insensible façon:
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

ROXANE:
Taisez-vous !

CYRANO:
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le cœur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

ROXANE:
Taisez-vous !

CYRANO:
Un baiser, c'est si noble, Madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !

ROXANE:
Alors !

CYRANO (s'exaltant):
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle. . .

ROXANE:
Et tu es
Beau comme lui !

CYRANO (à part, dégrisé):
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

ROXANE:
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .

CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
Monte !

ROXANE:
Ce goût de cœur. . .

CYRANO:
Monte !

ROXANE:
Ce bruit d'abeille. . .

CYRANO:
Monte !

CHRISTIAN (hésitant):
Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

ROXANE:
Cet instant d'infini !. . .

CYRANO (le poussant):
Monte donc, animal !
(Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.)

CHRISTIAN:
Ah, Roxane !
(Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)

CYRANO:
Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
—Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
Il me vient dans cette ombre une miette de toi,—
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
(On entend les théorbes):
Un air triste, un air gai: le capucin !
(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
Holà !

ROXANE:
Qu'est ce ?

CYRANO:
Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?

CHRISTIAN (très étonné):
Tiens Cyrano !

ROXANE:
Bonjour, cousin !

CYRANO:
Bonjour, cousine !

ROXANE:
Je descends !
(Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)

CHRISTIAN (l'apercevant):
Oh ! encor !
(Il suit Roxane.)



Scène 3.XI.

Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.


LE CAPUCIN:
C'est ici,—je m'obstine—
Magdeleine Robin !

CYRANO:
Vous aviez dit: Ro-lin.

LE CAPUCIN:
Non: Bin. B, i, n, bin !

ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte une lanterne, et de Christian):
Qu'est-ce ?

LE CAPUCIN:
Une lettre.

CHRISTIAN:
Hein ?

LE CAPUCIN (à Roxane):
Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
C'est un digne seigneur qui. . .

ROXANE (à Christian):
C'est De Guiche !

CHRISTIAN:
Il ose ?. . .

ROXANE:
Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
(Décachetant la lettre):
Je t'aime, et si. . .
(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
Mademoiselle,
Les tambours
Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
Je vais venir, et vous le mande auparavant
Par un religieux simple comme une chèvre
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
Éloignez un chacun, et daignez recevoir
L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
Qui signe votre très. . .et caetera. . .
(Au capucin):
Mon Père,
Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
(Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
Mademoiselle,
Il faut souscrire aux volontés
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
D'un très intelligent et discret capucin;
Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
La bénédiction
(Elle tourne la page):
nuptiale sur l'heure.
Christian doit en secret devenir votre époux;
Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
Le respect de celui qui fut et qui sera
Toujours votre très humble et très. . .et cætera.

LE CAPUCIN (rayonnant):
Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

ROXANE (bas à Christian):
N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

CHRISTIAN:
Hum !

ROXANE (haut, avec désespoir):
Ah !. . .c'est affreux !

LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
C'est vous ?

CHRISTIAN:
C'est moi !

LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté):
Mais. . .

ROXANE (vivement):
Post-scriptum:
Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

LE CAPUCIN:
Digne,
Digne seigneur !
(A Roxane):
Résignez-vous ?

ROXANE (en martyre):
Je me résigne !
(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano):
Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
Qu'il n'entre pas tant que. . .

CYRANO:
Compris !
(Au capucin):
Pour les bénir
Il vous faut ?. . .

LE CAPUCIN:
Un quart d'heure.

CYRANO (les poussant tous vers la maison):
Allez ! moi, je demeure !

ROXANE (à Christian):
Viens !. . .
(Ils entrent.)