WeRead Powered by ReaderPub
Cyrano de Bergerac cover

Cyrano de Bergerac

Chapter 45: Scène 4.V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A heroic romantic verse play follows an eloquent, fiercely proud soldier who conceals his love for a noblewoman by lending his poetic voice to a handsome but inarticulate comrade; their deception wins her affection while probing appearance versus inner worth, pride, and loyalty. Staged across five acts that alternate public theatrical spectacle, comic banter, and intimate confidences, the drama builds toward a later, more somber reunion that reframes courage and sacrifice. Poetic language, duels, and theatrical satire combine with a bittersweet ending to examine identity, honor, and the cost of selfless love.



Scène 4.IV.

Les mêmes, de Guiche.


DE GUICHE (à Carbon):
Ah !—Bonjour !
(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
Il est vert.

CARBON (de même):
Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHE (regardant les cadets):
Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
M'appellent intrigant, courtisan,—qu'il les gêne
De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,—
Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
(Silence. On joue. On fume):
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
Non.

CARBON:
D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .

DE GUICHE:
Ah ?

CARBON:
J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

DE GUICHE:
Ah ?. . .Ma foi !
Cela suffit.
(S'adressant aux cadets):
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
J'ai chargé par trois fois !

CYRANO (sans lever le nez de son livre):
Et votre écharpe blanche ?

DE GUICHE (surpris et satisfait):
Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
Durant que je faisais ma caracole afin
De rassembler mes gens la troisième charge,
Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler à terre
L'écharpe qui disait mon grade militaire;
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
—Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
(Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues: attente.)

CYRANO:
Qu'Henri quatre
N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
A se diminuer de son panache blanc.
(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée s'échappe.)

DE GUICHE:
L'adresse a réussi, cependant !
(Même attente suspendant les jeux et les pipes.)

CYRANO:
C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
(Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante):
Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
—Nos courages, monsieur, diffèrent en cela—
Je l'aurais ramassée et me la serais mise.

DE GUICHE:
Oui, vantardise, encor, de gascon !

CYRANO:
Vantardise ?. . .
Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

DE GUICHE:
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
En un lieu que depuis la mitraille cribla,—
Où nul ne peut aller la chercher !

CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
La voilà.
(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)

DE GUICHE (prenant l'écharpe):
Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
Pouvoir faire un signal,—que j'hésitais à faire.
(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)

TOUS:
Hein !

LA SENTINELLE (en haut du talus):
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .

DE GUICHE (redescendant):
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
De grands services. Les renseignements qu'il porte
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l'on peut influer sur leurs décisions.

CYRANO:
C'est un gredin !

DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
C'est très commode. Nous disions ?. . .
—Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
La moitié de l'armée est absente du camp !

CARBON:
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
Mais ils ne savent pas ce départ ?

DE GUICHE:
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.

CARBON:
Ah !

DE GUICHE:
Mon faux espion
M'est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
Et l'effort portera sur lui."—J'ai répondu:
"C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

CARBON (aux cadets):
Messieurs, préparez-vous !
(Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)

DE GUICHE:
C'est dans une heure.

PREMIER CADET:
Ah !. . .bien !. . .
(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)

DE GUICHE (à Carbon):
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

CARBON:
Et pour gagner du temps ?

DE GUICHE:
Vous aurez l'obligeance
De vous faire tuer.

CYRANO:
Ah ! voilà la vengeance ?

DE GUICHE:
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

CYRANO (saluant):
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

DE GUICHE (saluant):
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
(Il remonte, avec Carbon.)

CYRANO (aux cadets):
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.)

CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
Christian ?

CHRISTIAN (secouant la tête):
Roxane !

CYRANO:
Hélas !

CHRISTIAN:
Au moins, je voudrais mettre
Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .

CYRANO:
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
(Il tire un billet de son pourpoint):
Et j'ai fait tes adieux.

CHRISTIAN:
Montre !. . .

CYRANO:
Tu veux ?. . .

CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
Mais oui !
(Il l'ouvre, lit et s'arrête):
Tiens !

CYRANO:
Quoi ?

CHRISTIAN:
Ce petit rond ?. . .

CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
Un rond ?. . .

CHRISTIAN:
C'est une larme !

CYRANO:
Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
Tu comprends. . .ce billet,—c'était très émouvant:
Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

CHRISTIAN:
Pleurer ?. . .

CYRANO:
Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
Car enfin je ne la. . .
(Christian le regarde):
nous ne la. . .
(Vivement):
tu ne la. . .

CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
Donne-moi ce billet !
(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)

LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
Ventrebieu, qui va là ?
(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)

CARBON:
Qu'est-ce ?. . .

LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
Un carrosse !
(On se précipite pour voir.)

CRIS:
Quoi ! Dans le camp ?—Il y entre !
—Il a l'air de venir de chez l'ennemi !—Diantre !
Tirez !—Non ! Le cocher a crié !—Crié quoi ?—
Il a crié: Service du Roi !
(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se rapprochent.)

DE GUICHE:
Hein ? Du Roi !. . .
(On redescend, on s'aligne.)

CARBON:
Chapeau bas, tous !

DE GUICHE (à la cantonade):
Du Roi !—Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.)

CARBON (criant):
Battez aux champs !
(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)

DE GUICHE:
Baissez le marchepied !
(Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)

ROXANE (sautant du carrosse):
Bonjour !
(Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné.—Stupeur.)


Scène 4.V.

Les mêmes, Roxane.


DE GUICHE:
Service du Roi ! Vous ?

ROXANE:
Mais du seul roi, l'Amour !

CYRANO:
Ah ! grand Dieu !

CHRISTIAN (s'élancant):
Vous ! Pourquoi ?

ROXANE:
C'était trop long, ce siège !

CHRISTIAN:
Pourquoi ?. . .

ROXANE:
Je te dirai !

CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle):
Dieu ! La regarderai-je ?

DE GUICHE:
Vous ne pouvez rester ici !

ROXANE (gaiement):
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
Là, merci !
(Elle rit):
On a tiré sur mon carrosse !
(Fièrement):
Une patrouille !
—Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
(Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
Bonjour !
(Les regardant tous):
Vous n'avez pas l'air gais !
—Savez-vous que c'est loin, Arras ?
(Apercevant Cyrano):
Cousin, charmée !

CYRANO (a'avançant):
Ah çà ! comment ?. . .

ROXANE:
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !

CYRANO:
Voyons, c'est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?

ROXANE:
Par où ?
Par chez les Espagnols.

PREMIER CADET:
Ah ! qu'elles sont malignes !

DE GUICHE:
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

LE BRET:
Cela dut être très difficile !. . .

ROXANE:
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde,—je passais !

CARBON:
Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?

ROXANE:
Fréquemment.
Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
—Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D'un geste de la main à faire envie au Roi
Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"

CHRISTIAN:
Mais, Roxane. . .

ROXANE:
J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
Ne m'eût laissé passer !

CHRISTIAN:
Mais. . .

ROXANE:
Qu'avez-vous ?

DE GUICHE:
Il faut
Vous en aller d'ici !

ROXANE:
Moi ?

CYRANO:
Bien vite !

LE BRET:
Au plus tôt !

CHRISTIAN:
Oui !

ROXANE:
Mais comment ?

CHRISTIAN (embarrassé):
C'est que. . .

CYRANO (de même):
Dans trois quarts d'heure. . .

DE GUICHE (de même):
. . .ou quatre. . .

CARBON (de même):
Il vaut mieux. . .

LE BRET (de même):
Vous pourriez. . .

ROXANE:
Je reste. On va se battre.

TOUS:
Oh ! non !

ROXANE:
C'est mon mari !
(Elle se jette dans les bras de Christian):
Qu'on me tue avec toi !

CHRISTIAN:
Mais quels yeux vous avez !

ROXANE:
Je te dirai pourquoi !

DE GUICHE (désespéré):
C'est un poste terrible !

ROXANE (se retournant):
Hein ! terrible ?

CYRANO:
Et la preuve
C'est qu'il nous l'a donné !

ROXANE (à De Guiche):
Ah ! vous me vouliez veuve ?

DE GUICHE:
Oh ! je vous jure !. . .

ROXANE:
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'en vais plus !—D'ailleurs, c'est amusant.

CYRANO:
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

ROXANE:
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

UN CADET:
Nous vous défendrons bien !

ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
Je le crois, mes amis !

UN AUTRE (avec enivrement):
Tout le camp sent l'iris !

ROXANE:
Et j'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
(Regardant de Guiche):
Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
On pourrait commencer.

DE GUICHE:
Ah ! c'en est trop ! Je vais
Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
Le temps encor: changez d'avis !

ROXANE:
Jamais !
(De Guiche sort.)



Scène 4.VI.

Les mêmes, moins De Guiche.


CHRISTIAN (suppliant):
Roxane !. . .

ROXANE:
Non !

PREMIER CADET (aux autres):
Elle reste !

TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
Un peigne !—Un savon !—Ma basane
Est trouée: une aiguille !—Un ruban !—Ton miroir !—
Mes manchettes !—Ton fer à moustache !—Un rasoir !. . .

ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement):
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente):
Baron de Peyrescous de Colignac !

LE CADET (saluant):
Madame. . .

CARBON (continuant):
Baron de Casterac de Cahuzac.—Vidame
De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.—
Chevalier d'Antignac-Juzet.—Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .

ROXANE:
Mais combien avez-vous de noms, chacun ?

LE BARON HILLOT:
Des foules !

CARBON (à Roxane):
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
Pourquoi ?
(Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)

CARBON (le ramassant vivement):
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

ROXANE (souriant):
Il est un peu petit.

CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
Mais il est en dentelle !

UN CADET (aux autres):
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .

CARBON (qui l'a entendu, indigné):
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .

ROXANE:
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
Pâtés, chaud-froids, vins fins:—mon menu, le voilà !
—Voulez-vous m'apporter tout cela !
(Consternation.)

UN CADET:
Tout cela !

UN AUTRE:
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

ROXANE (tranquillement):
Dans mon carrosse.

TOUS:
Hein ?

ROXANE:
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
C'est Ragueneau !
(Acclamations):
Oh ! Oh !

ROXANE (les suivant des yeux):
Pauvre gens !

CYRANO (lui baisant la main):
Bonne fée !

RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
Messieurs !. . .
(Enthousiasme.)

LES CADETS:
Bravo ! Bravo !

RAGUENEAU:
Les Espagnols n'ont pas,
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
(Applaudissements.)

CYRANO (bas à Christian):
Hum ! hum ! Christian !

RAGUENEAU:
Distraits par la galanterie
Ils n'ont pas vu. . .
(Il tire de son siège un plat qu'il élève):
la galantine !. . .
(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

CYRANO (bas à Christian):
Je t'en prie,
Un seul mot !. . .

RAGUENEAU:
Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane en secret, pût passer. . .
(Il brandit un gigot):
son chevreuil !
(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

CYRANO (bas à Christian):
Je voudrais te parler !

ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
Posez cela par terre !
(Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse):

ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
Vous, rendez-vous utile ?
(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)

RAGUENEAU:
Un paon truffé !

PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon):
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton. . .
(Se reprenant vivement en voyant Roxane):
pardon ! un balthazar !

RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
Les coussins sont remplis d'ortolans !
(Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)

TROISIÈME CADET:
Ah ! Viédaze !

RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
Des flacons de rubis !—
(De vin blanc):
Des flacons de topaze !

ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !

RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
Chaque lanterne est un petit garde-manger !

CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

ROXANE (versant du vin, servant):
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l'armée !—Oui ! tout pour les Gascons !
Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
(Allant de l'un à l'autre):
Là, vous avez le temps.—Ne manger pas si vite !—
Buvez un peu.—Pourquoi pleurez-vous ?

PREMIER CADET:
C'est trop bon !. . .

ROXANE:
Chut !—Rouge ou blanc ?—Du pain pour monsieur de Carbon !
—Un couteau !—Votre assiette !—Un peu de croûte ?—Encore ?
Je vous sers !—Du bourgogne ?—Une aile ?

CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
Je l'adore !

ROXANE (allant vers Christian):
Vous ?

CHRISTIAN:
Rien.

ROXANE:
Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !

CHRISTIAN (essayant de la retenir):
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

ROXANE:
Je me dois
A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .

LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus):
De Guiche !

CYRANO:
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop !—N'ayons l'air de rien !. . .
(A Ragueneau):
Toi, remonte d'un bond
Sur ton siège !—Tout est caché ?. . .
(En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.—De Guiche entre vivement—et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.—Silence.)


Scène 4.VII.

Les mêmes, De Guiche.


DE GUICHE:
Cela sent bon.

UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
To lo lo !. . .

DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !

LE CADET:
Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !

UN AUTRE:
Poum. . .poum. . .poum. . .

DE GUICHE (se retournant):
Qu'est cela ?

LE CADET (légèrement gris):
Rien ! C'est une chanson !
Une petite. . .

DE GUICHE:
Vous êtes gai, mon garçon !

LE CADET:
L'approche du danger !

DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
Capitaine ! je. . .
(Il s'arrête en le voyant):
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !

CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an geste évasif):
Oh !. . .

DE GUICHE:
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter. . .
(Il montre un endroit dans la coulisse):
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADET (se dandinant):
Charmante attention !

UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
Douce sollicitude !

DE GUICHE:
Ah ça ! mais ils sont fous !—
(Sèchement):
N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.

LE PREMIER CADET:
Ah ! pfftt !

DE GUICHE (allant à lui, furieux):
Mais !. . .

LE CADET:
Le canon des Gascons ne recule jamais !

DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
Vous êtes gris !. . .De quoi ?

LE CADET (superbe):
De l'odeur de la poudre !

DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

ROXANE:
Je reste !

DE GUICHE:
Fuyez !

ROXANE:
Non !

DE GUICHE:
Puisqu'il en est ainsi,
Qu'on me donne un mousquet !

CARBON:
Comment ?

DE GUICHE:
Je reste aussi.

CYRANO:
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

PREMIER CADET:
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

ROXANE:
Quoi !. . .

DE GUICHE:
Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIÈME CADET (au premier):
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
Des vivres !

UN TROISIÈME CADET:
Il en sort de sous toutes les vestes !

DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?

CYRANO (saluant):
Vous faites des progrès !

DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent):
Je vais me battre à jeun !

PREMIER CADET (exultant de joie):
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHE (riant):
Moi ?

LE CADET:
C'en est un !
(Ils se mettent tous à danser.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête):
J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre et les suit.)

CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
Parle vite !
(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)

LES PIQUIERS (au dehors):
Vivat !

CHRISTIAN:
Quel était ce secret ?. . .

CYRANO:
Dans le cas où Roxane. . .

CHRISTIAN:
Eh bien ?. . .

CYRANO:
Te parlerait
Des lettres ?. . .

CHRISTIAN:
Oui, je sais !. . .

CYRANO:
Ne fais pas la sottise
De t'étonner. . .

CHRISTIAN:
De quoi ?

CYRANO:
Il faut que je te dise !. . .
Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
En la voyant. Tu lui. . .

CHRISTIAN:
Parle vite !

CYRANO:
Tu lui. . .
As écrit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN:
Hein ?

CYRANO:
Dame !
Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !

CHRISTIAN:
Ah ?

CYRANO:
C'est tout simple !

CHRISTIAN:
Mais comment t'y es-tu pris,
Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .

CYRANO:
Oh !. . .avant l'aurore
Je pouvais traverser. . .

CHRISTIAN (se croisant les bras):
Ah ! c'est tout simple encore ?
Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?—Trois ?—
Quatre ?—

CYRANO:
Plus.

CHRISTIAN:
Tous les jours ?

CYRANO:
Oui, tous les jours.—Deux fois.

CHRISTIAN (violemment):
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
Que tu bravais la mort. . .

CYRANO (voyant Roxane qui revient):
Tais-toi ! Pas devant elle !
(Il rentre vivement dans sa tente.)