Scène 4.VIII.
Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
Guiche donnent des ordres.
ROXANE (courant à Christian):
Et maintenant, Christian !. . .
CHRISTIAN (lui prenant les mains):
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m'a rejoint ici ?
ROXANE:
C'est à cause des lettres !
CHRISTIAN:
Tu dis ?
ROXANE:
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
Et plus belles toujours !
CHRISTIAN:
Quoi ! pour quelques petites
Lettres d'amour. . .
ROXANE:
Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
Ton âme commença de se faire connaître. . .
Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
CHRISTIAN:
Mais. . .
ROXANE:
Je lisais, je relisais, je défaillais,
J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
Était comme un pétale envolé de ton âme.
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
L'amour puissant, sincère. . .
CHRISTIAN:
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sent, Roxane ?. . .
ROXANE:
Oh ! si cela se sent !
CHRISTIAN:
Et vous venez ?. . .
ROXANE:
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
CHRISTIAN (avec épouvante):
Ah ! Roxane !
ROXANE:
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
—Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,—
Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
CHRISTIAN:
Et maintenant ?
ROXANE:
Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
CHRISTIAN (reculant):
Ah ! Roxane !
ROXANE:
Sois donc heureux. Car n'être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé,
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
Mais ta chère pensée efface ta figure,
Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
CHRISTIAN:
Oh !. . .
ROXANE:
Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
CHRISTIAN (douloureusement):
Roxane !
ROXANE:
Je comprends, tu ne peux pas y croire,
A cet amour ?. . .
CHRISTIAN:
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
ROXANE:
Pour
Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
CHRISTIAN:
Non ! c'était mieux avant !
ROXANE:
Ah ! tu n'y entends rien !
C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
Et moins brillant. . .
CHRISTIAN:
Tais-toi !
ROXANE:
Je t'aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
CHRISTIAN:
Oh ! ne dis pas cela !
ROXANE:
Si, je le dis !
CHRISTIAN:
Quoi ? laid ?
ROXANE:
Laid ! je le jure !
CHRISTIAN:
Dieu !
ROXANE:
Et ta joie est profonde ?
CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
Oui. . .
ROXANE:
Qu'as-tu ?
CHRISTIAN (la repoussant doucement):
Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
ROXANE:
Mais ?. . .
CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
ROXANE (attendrie):
Cher Christian !. . .
(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour d'elle.)
Scène 4.IX.
Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
Cyrano ?
CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
Qu'est-ce ? Te voilà blême !
CHRISTIAN:
Elle ne m'aime plus !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
C'est toi qu'elle aime !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Elle n'aime plus que mon âme !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime,—et tu l'aimes aussi !
CYRANO:
Moi ?
CHRISTIAN:
Je le sais.
CYRANO:
C'est vrai.
CHRISTIAN:
Comme un fou.
CYRANO:
Davantage.
CHRISTIAN:
Dis-le-lui !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Pourquoi ?
CYRANO:
Regarde mon visage !
CHRISTIAN:
Elle m'aimerait laid !
CYRANO:
Elle te l'a dit !
CHRISTIAN:
Là !
CYRANO:
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
—Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
De la dire,—mais va, ne la prend pas au mot,
Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
CHRISTIAN:
C'est ce que je veux voir !
CYRANO:
Non, non !
CHRISTIAN:
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout !
CYRANO:
Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN:
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est trop injuste !
CYRANO:
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
CHRISTIAN:
Dis-lui tout !
CYRANO:
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
CHRISTIAN:
Je suis las de porter en moi-même un rival !
CYRANO:
Christian !
CHRISTIAN:
Notre union—sans témoins—clandestine,
—Peut se rompre,—si nous survivons !
CYRANO:
Il s'obstine !. . .
CHRISTIAN:
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
—Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
L'un de nous deux !
CYRANO:
Ce sera toi !
CHRISTIAN:
Mais. . .je l'espère !
(Il appelle):
Roxane !
CYRANO:
Non ! Non !
ROXANE (accourant):
Quoi ?
CHRISTIAN:
Cyrano vous dira
Une chose importante. . .
(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
Scène 4.X.
Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
Ragueneau, de Guiche, etc.
ROXANE:
Importante ?
CYRANO (éperdu):
Il s'en va !. . .
(A Roxane):
Rien !. . .Il attache,—oh ! Dieu ! vous devez le connaître !—
De l'importance à rien !
ROXANE (vivement):
Il a douté peut-être
De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
CYRANO (lui prenant la main):
Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
ROXANE:
Oui, oui, je l'aimerais même. . .
(Elle hésite une seconde.)
CYRANO (souriant tristement):
Le mot vous gêne
Devant moi ?
ROXANE:
Mais. . .
CYRANO:
Il ne me fera pas de peine !
—Même laid ?
ROXANE:
Même laid !
(Mousqueterie au dehors):
Ah ! tiens, on a tiré !
CYRANO (ardemment):
Affreux ?
ROXANE:
Affreux !
CYRANO:
Défiguré !
ROXANE:
Défiguré !
CYRANO:
Grotesque ?
ROXANE:
Rien ne peut me le rendre grotesque !
CYRANO:
Vous l'aimeriez encore ?
ROXANE:
Et davantage presque !
CYRANO (perdant la tête, à part):
Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
(A Roxane):
Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
Cyrano !
CYRANO (se retournant):
Hein ?
LE BRET:
Chut !
(Il lui dit un mot tout bas.)
CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
Ah !. . .
ROXANE:
Qu'avez vous ?
CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
C'est fini.
(Détonations nouvelles.)
ROXANE:
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
(Elle remonte pour regarder au dehors.)
CYRANO:
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
ROXANE (voulant s'élancer):
Que se passe-t-il ?
CYRANO (vivement, l'arrêtant):
Rien !
(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
ROXANE:
Ces hommes ?
CYRANO (l'éloignant):
Laissez-les !. . .
ROXANE:
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
CYRANO:
Ce que j'allais
Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
(Solennellement):
Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
Étaient. . .
(Se reprenant avec terreur):
sont les plus grands. . .
ROXANE:
Étaient ?
(Avec un grand cri):
Ah !. . .
(Elle se précipite et écarte tout le monde.)
CYRANO:
C'est fini !
ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
Christian !
LE BRET (à Cyrano):
Le premier coup de feu le l'ennemi !
(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
(Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
ROXANE:
Christian !
LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
Qu'on se dépêche !
ROXANE:
Christian !
CARBON:
Alignez-vous !
ROXANE:
Christian !
CARBON:
Mesurez. . .mèche !
(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
CHRISTIAN (d'une voix mourante):
Roxane !. . .
CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine):
J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
(Christian ferme les yeux.)
ROXANE:
Quoi, mon amour ?
CARBON:
Baguette haute !
ROXANE (à Cyrano):
Il n'est pas mort ?. . .
CARBON:
Ouvrez la charge avec les dents !
ROXANE:
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !
CARBON:
En joue !
ROXANE:
Une lettre sur lui !
(Elle l'ouvre):
Pour moi !
CYRANO (à part):
Ma lettre !
CARBON:
Feu !
(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
Mais, Roxane, on se bat !
ROXANE (le retenant):
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
(Elle pleure doucement):
—N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
Merveilleux ?
CYRANO (debout, tête nue):
Oui, Roxane.
ROXANE:
Un poète inouï.
Adorable ?
CYRANO:
Oui, Roxane.
ROXANE:
Un esprit sublime ?
CYRANO:
Oui,
Roxane !
ROXANE:
Un cœur profond, inconnu du profane,
Une âme magnifique et charmante ?
CYRANO (fermement):
Oui, Roxane !
ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
Il est mort !
CYRANO (à part, tirant l'épée):
Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
(Trompettes au loin.)
DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante):
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
Tenez encore un peu !
ROXANE:
Sur sa lettre, du sang,
Des pleurs !
UNE VOIX (au dehors, criant):
Rendez-vous !
VOIX DES CADETS:
Non !
RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le talus):
Le péril va croissant !
CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
Emportez-la ! Je vais charger !
ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
Son sang ! ses larmes !. . .
RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
Elle s'évanouit !
DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
Tenez bon !
UNE VOIX (au dehors):
Bas les armes !
VOIX DES CADETS:
Non !
CYRANO (à de Guiche):
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
(Lui montrant Roxane):
Fuyez en la sauvant !
DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagnez du temps !
CYRANO:
C'est bon !
(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
Adieu, Roxane !
(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
CARBON:
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
CYRANO (criant aux Gascons):
Hardi ! Reculès pas, drollos !
(A Carbon, qu'il soutient):
N'ayez pas peur !
J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane):
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
(Il la plante en terre; il crie aux cadets):
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
(Au fifre):
Un air de fifre !
(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.)
UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
Ils montent le talus !
(et tombe mort.)
CYRANO:
On va les saluer !
(Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
Feu !
(Décharge générale.)
CRI (dans les rangs ennemis):
Feu !
(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
Ce sont les cadets de Gascogne,
De Carbon de Castel-Jaloux;
Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
(Il s'élance, suivi des quelques survivants):
Ce sont les cadets. . .
(Le reste se perd dans la bataille.)
Rideau.
Acte V.
La Gazette de Cyrano.
Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix occupaient à Paris.
Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.
C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.
Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.
Scène 5.I.
Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
C'est très laid.
SŒUR CLAIRE:
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin: je l'ai vu.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
C'est très vilain, sœur Marthe.
SŒUR CLAIRE:
Un tout petit regard !
SŒUR MARTHE:
Un tout petit pruneau !
MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
SŒUR CLAIRE (épouvantée):
Non, il va se moquer !
SŒUR MARTHE:
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !
SŒUR CLAIRE:
Très gourmandes !
MÈRE MARGUERITE (souriant):
Et très bonnes.
SŒUR CLAIRE:
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
MÈRE MARGUERITE:
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
SŒUR MARTHE:
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
TOUTES LES SŒURS:
Il est si drôle !—C'est amusant quand il vient !
—Il nous taquine !—Il est gentil !—Nous l'aimons bien !
—Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
SŒUR MARTHE:
Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
SŒUR CLAIRE:
Nous le convertirons.
LES SŒURS:
Oui ! oui !
MÈRE MARGUERITE:
Je vous défends
De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
SŒUR MARTHE:
Mais. . .Dieu !. . .
MÈRE MARGUERITE:
Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
SŒUR MARTHE:
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
MÈRE MARGUERITE:
Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
SŒUR MARTHE:
Ma Mère !
MÈRE MARGUERITE:
Il est pauvre.
SŒUR MARTHE:
Qui vous l'a dit ?
MÈRE MARGUERITE:
Monsieur Le Bret.
SŒUR MARTHE:
On ne le secourt pas ?
MÈRE MARGUERITE:
Non, il se fâcherait.
(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
Marguerite se lève):
—Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
Avec un visiteur, dans le parc se promène.
SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
C'est le duc-maréchal de Grammont ?
SŒUR CLAIRE (regardant):
Oui, je crois.
SŒUR MARTHE:
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
LES SŒURS:
Il est très pris !—La cour !—Les camps !
SŒUR CLAIRE:
Les soins du monde !
(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.)
Scène 5.II.
Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
Ragueneau.
LE DUC:
Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
Toujours en deuil ?
ROXANE:
Toujours.
LE DUC:
Aussi fidèle ?
ROXANE:
Aussi.
LE DUC (après un temps):
Vous m'avez pardonné ?
ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
Puisque je suis ici.
(Nouveau silence.)
LE DUC:
Vraiment c'était un être ?. . .
ROXANE:
Il fallait le connaître !
LE DUC:
Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
. . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
ROXANE:
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
LE DUC:
Même mort, vous l'aimez ?
ROXANE:
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
LE DUC (après un silence encore):
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
ROXANE:
Oui, souvent.
—Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
—Car je ne tourne plus même le front !—sa canne
Descendre le perron; il s'assied; il ricane
De ma tapisserie éternelle; il me fait
La chronique de la semaine, et. . .
(Le Bret paraît sur le perron):
Tiens, Le Bret !
(Le Bret descend):
Comment va notre ami ?
LE BRET:
Mal.
LE DUC:
Oh !
ROXANE (au duc):
Il exagère !
LE BRET:
Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires,—tout le monde.
ROXANE:
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.
LE DUC (hochant la tête):
Qui sait ?
LE BRET:
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
La solitude, la famine, c'est Décembre
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
—Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
LE DUC:
Ah ! celui-là n'est pas parvenu !—C'est égal,
Ne le plaignez pas trop.
LE BRET (avec un sourire amer):
Monsieur le maréchal !. . .
LE DUC:
Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
LE BRET (de même):
Monsieur le duc !. . .
LE DUC (hautainement):
Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
(Saluant Roxane):
Adieu.
ROXANE:
Je vous conduis.
(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
Oui, parfois, je l'envie.
—Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent,—n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !—
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
ROXANE (ironique):
Vous voilà bien rêveur ?. . .
LE DUC:
Eh ! oui !
(Au moment de sortir, brusquement):
Monsieur Le Bret !
(A Roxane):
Vous permettez ? Un mot.
(Il va à Le Bret, et à mi-voix):
C'est vrai: nul n'oserait
Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
LE BRET:
Ah ?
LE DUC:
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
LE BRET (levant les bras au ciel):
Prudent !
Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
Qu'est-ce ?
LA SŒUR:
Ragueneau vent vous voir, Madame.
ROXANE:
Qu'on le laisse
Entrer.
(Au duc et à Le Bret):
Il vient crier misère. Étant un jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
Chantre. . .
LE BRET:
Étuviste. . .
ROXANE:
Acteur. . .
LE BRET:
Bedeau. . .
ROXANE:
Perruquier. . .
LE BRET:
Maître
De théorbe. . .
ROXANE:
Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
RAGUENEAU (entrant précipitamment):
Ah ! Madame !
(Il aperçoit Le Bret):
Monsieur !
ROXANE (souriant):
Racontez vos malheurs
A Le Bret. Je reviens.
RAGUENEAU:
Mais, Madame. . .
(Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)