CHAPITRE IV
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE
La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire. D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la duchesse du Maine.
Le comte des Alleurs, un des habitués de la maison, parle dans une de ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime géomètre. D'Alembert, pour plaire à sa spirituelle amie, déployait toutes les ressources de son esprit. Sur un point seulement il était intraitable: il ne voulait pas être protégé et dérangeait par ses maladresses volontaires les plans arrangés pour le servir. Mme du Deffant lui promettait une place à l'Académie française; d'Alembert l'acceptait volontiers, mais à la condition de ne faire la cour à personne, de parler librement sur tous les sujets, et peut-être, sans l'avouer, de se montrer d'autant plus raide ou plutôt plus taquin—la raideur n'était pas son genre—qu'on pouvait davantage lui être utile.
Mme du Deffant, protectrice déjà de plus d'une candidature, n'avait rien rencontré de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste! Tant qu'il voudra quand on l'aura nommé. L'Encyclopédie est en vue, il suffit d'y brûler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre peut faire un ami et ne doit rien coûter à une conscience raisonnable! Le président Hénault, auteur d'une histoire chronologique de France, était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune, elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes compromettantes, elle ajoutait, en l'annonçant: «Quant au président Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui».
Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour son livre, ou s'intéressait assez à d'Alembert pour désirer dans sa candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer.
D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous, écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y décider.»
«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à célébrer les grands génies, je doive parler de l'abrégé chronologique? C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout.
«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus, et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir donné des éloges excessifs à personne.»
Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait bien pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il la compromet à plaisir: c'est à n'y rien comprendre! Dans un opuscule qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs. Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est point de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête devant l'Académie et devant ceux qui en font être.»
Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous donc dit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh! mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voilà tout.»
Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu à l'Académie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième candidature, fut également battu trois fois à l'Académie française.
Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens. Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.
L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir d'une épigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bâton au poète Roi:
Trente-neuf qu'on joint à zéro,
Si j'entends bien le numéro,
N'ont jamais pu faire quarante.
D'où je conclus, troupe savante,
Qu'ayant dans vos cadres admis
Clermont, cette masse pesante,
Ce digne cousin de Louis,
La place est encore vacante.
De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La supériorité du genre était alors acceptée.
Son Alceste, tel était le sujet, se termine par la mort du traître qui, se voyant démasqué, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup de poignard:
Dieux, avec tant de force et d'intrépidité,
Que n'avait-il un coeur à la vertu porté!
Ce sont les derniers vers de la pièce.
Alceste n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les Satires, premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge, offensé les hommes de lettres les plus éminents.
Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner l'extrême-onction?»
La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence.
L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)».
La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition auquel l'Académie n'était pas habituée.
Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches. On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent nombreuses.
La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli.
Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que l'histoire de l'évêché de Vence.
D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature, a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie; il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile, disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur, assurait à une séance publique une affluence dont il était fier.
À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en être secrétaire perpétuel, il prenait la parole à presque toutes les réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance empressée, de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées. Souvent même, les jours de réception, sans avoir de rôle officiel, il ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils sur des sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur toujours féconde pour la science.
«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures, le seul écrivain qui n'aille jamais ni en deçà ni au delà de ce qu'il veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La postérité n'a pas ratifié la louange.
Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la poésie en géomètre.
Qu'est-ce que cela veut dire?
Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y pénétrant on se condamne à n'en plus sortir et que l'habitude de la ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la fantaisie. Il n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre ignore la musique. Pour être différentes, les facultés de l'esprit ne s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire.
D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études profanes, celle des mathématiques fut la seule que le jeune ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions appeler de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis d'observer, tout intérêt particulier mis à part, que le théologien naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une science qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science en effet si propre non pas à redresser les esprits faux condamnés à rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs méditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas et à discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des ténèbres.»
L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes.
D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les limites du bon goût. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau disait: «Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules, ne saurait être loué dans le style habituel; il était nécessaire de combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont réuni dans l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force.
D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais qui n'a pas accepté l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir composé sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: la Princesse de Clèves, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son véritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincérité la plus franche, sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole.»
Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait supprimé les dernières lignes. Sans être des Fontenelles ni manquer de clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au lecteur le plaisir de deviner quelque chose.
D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler l'assertion sans accroître la clarté qui est complète, ou fortifier la preuve qui semble évidente.
Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers de ce poète de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un académicien lui représenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire était un homme dont la naissance et par conséquent les vers méritaient des égards. Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu dire «et par conséquent les vers» est jugé; d'Alembert ajoute pour l'accabler:
Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse, mais les titres du Parnasse; et quant à vous, monsieur, qui trouvez ces vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire du mal des miens.
L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute:
«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:
«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du poète y fait encore moins.»
On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.
Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes, commettraient un crime de lèse-humanité en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.» C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe à quelle place, comme un intolérable contresens.
L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui, dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.
D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit, admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:
«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin, ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains, que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis, et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du Belvédère.»
Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents. Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur rendait la critique facile.
D'Alembert—puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous insistons sur ses défauts oratoires—oubliait trop souvent l'excellente maxime d'Horace: Semper ad eventum festina; il se plaisait aux digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.
Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M. de Vendôme.—Monseigneur, répondit le poète, voulez-vous vous en aller?» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.
D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute: «Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:
Relicta non bene parmula.
Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant simplement le non:
Relicta bene parmula.
On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des poètes.»
On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert l'aurait peu flatté:
«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.»
N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de bataille où l'on n'a que faire?
D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public, croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.
Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit, d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni à Bachaumont, ni à Grimm, ni au Journal de Trévoux la vérité sur l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle que des échecs.
D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle.
D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure, entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.
La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant, alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré.
Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois. Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté.
N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent—d'Alembert ne l'aurait pas pardonné,—mais plus gracieux et plus sage au président de détourner les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser voir—l'esprit pour cela ne lui manquait pas—que, sans être sa dupe, il était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois, ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas semblable, lui-même leur aurait donné.
Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney. Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert, qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à cette vieille et infâme catin.
On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en peut être citée comme preuve.
«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi, ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»
Chabanon échoue.
«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami très intime de d'Alembert.
Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.
«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous, ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi, me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»
Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais, ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous irons nous promener ensemble.»
Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'Éponine. Chapelain-Lemierre et Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des deux—c'était Chapelain—ne passa que le second.
Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac de Meilhan, qui a écrit:
«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»
Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.
CHAPITRE V
D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES
Un personnage alors considérable—c'était le maréchal Vaillant—me disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!—Ah! maréchal! répondis-je sans hésitation…—Vous voulez dire, continua-t-il, que ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant pourquoi.»
Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.
D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire, affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond, affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un langage trop éloigné de sa pensée.
«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne n'y est trompé…» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»
«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert. C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement si connu: Écrasons l'infâme. Il avait cours entre amis seulement et les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.
D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je n'ai pas même fait la Pucelle. Je dirai à maître Joly de Fleury que c'est lui qui l'a faite.»
Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney. À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.
D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: Histoire de la destruction des Jésuites, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après, d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en Espagne. Vous le recevrez incessamment.»
Voltaire le reçoit et répond:
«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur odeur m'a réjoui le nez.»
Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin), secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules mathématiques».
Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être; comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus. L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à d'Alembert ni railleries ni bons mots.
Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les ordres religieux.
C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à l'inverse de Sosie, se présenter, en disant:
«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la canaille janséniste et la canaille parlementaire».
Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y trompèrent pas.
«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.
«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la poitrine.»
La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la main, promet des coups plus rudes encore.
«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai par les coups de bâton.»
Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.
«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à toutes les autres sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»
Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui écrivait:
«Cher défenseur de la raison, macte animo, et passez joyeusement votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être utile à la cause commune et que l'infâme, avec toutes les révérences que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitté.»
Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne pleuvent pas encore.
«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et partout triomphante l'espace de deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant leurs digues à cet élément destructeur.
«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et de patience, ceux qui ont ensuite veillé si longtemps à sa conservation, ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette digue, n'en méritent pas moins d'éloges.»
Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit, n'ont pas leur juste part.
D'Alembert raconte le rôle des jésuites pendant le premier siècle et les raisons, fort honorables pour eux, de leurs succès:
«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée du noviciat, les sérieuses épreuves qui précèdent l'engagement: nul n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve.
«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie, à quatre heures du matin pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des Bourdaloue que des fainéants et des chantres.»
Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.
«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les autres sociétés, les intérêts et les haines réciproques des particuliers nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la société pour ennemie. Jamais républicain n'aima la patrie comme chaque jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est pas sans raison qu'on les a définis une épée dont la pointe est à Rome.
«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si l'intérêt de la société le demande.
«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même et le donnait à bon marché aux autres.»
D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore restreinte davantage».
On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la pauvreté évangélique.
Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir. La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts engagés—les dettes s'élevaient à 3 millions,—l'était surtout par les révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle.
Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la tranquillité de l'État.
Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables. Ce motif, quoique non juridique, est meilleur qu'il ne faut pour s'en défaire.»
Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du premier tribunal de l'État.
D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien comprise:
«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause les richesses et l'insolence de ces républicains.»
«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables.
«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert, ont pris la peine de répondre. À quoi bon?
«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui suit dépasse toute mesure.
«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la nation désirait: l'anéantissement des jésuites.»
Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage.
Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs.
D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs, mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver.
Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à Voltaire:
«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement? Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les renfermer dans son coeur royal? Ne pensez-vous pas qu'on pourrait permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?»
À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.»
On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent; ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à l'occasion de la tragédie d'Olympie faite par Voltaire en six jours, lui écrit:
«Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas comme Dieu et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat compliment que je prétends vous faire; mais je ne vous dis que ce que j'ai déjà dit cent fois à d'autres. Vos pièces seules ont du mouvement et de l'intérêt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action. Je ne vous demande plus d'échafaud, je sais et je respecte toute la répugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les échafauds aient leur mérite.»
A la lueur d'un bûcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en l'oubliant, fait penser à ce mot de Grimm: «Il semble voir des enfants qui jouent avec les instruments du bourreau».
Les jésuites, condamnés, traînaient l'affaire en longueur. «Le gouvernement hésitait. Une circonstance fortuite précipita leur ruine. On reçut à la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de donner aux Français un autre objet d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imaginé de faire couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus sérieuses, on déclara donc au principal des jésuites qu'ils n'avaient plus qu'à obéir au Parlement et à cesser leurs leçons.»
«Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincère, que la plupart des jésuites, ceux qui dans cette société comme ailleurs ne se mêlent de rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient pas dû, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs supérieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus à regret avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre, car les chefs avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à leur aise, tandis que la multitude immolée restait sans pain comme sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves d'une maison pour le crime d'un seul.
Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum.
«Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.»
Il faut s'y résigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste encore, contre l'intérêt public allégué, il n'en faut invoquer aucune.
Continuons l'analyse du livre.
«Quelques parlements n'avaient rien prononcé contre l'institut, et les jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il y avait lieu d'appréhender qu'au premier signal de ralliement la partie dispersée, se rejoignant tout à coup à la partie réunie, ne formât une société nouvelle, avant même qu'on fût en état de la combattre. La sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la jurisprudence à l'égard des jésuites, quelle qu'elle pût être, fût conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit par lequel on vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la France.»
Tout s'était réuni pour accabler les jésuites et préparer leur ruine. Aux griefs accumulés contre eux ils avaient ajouté deux fautes capitales. Nous n'en rappelons qu'une.
«Ils avaient refusé, par des motifs de respect humain, de recevoir sous leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards. Ce refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine. Ainsi ces hommes qu'on avait tant accusés de morale relâchée et qui ne s'étaient soutenus à la cour que par cette morale même, ont été perdus dès qu'ils ont voulu, même à leur grand regret, professer le rigorisme. Matière abondante de réflexion et preuve évidente que les jésuites depuis leur naissance jusqu'à cette époque avaient pris le bon chemin pour se soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être dès qu'ils s'en sont écartés.» «Il est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anéantissement de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu que l'intolérance janséniste ne succède pas en crédit à l'intolérance jésuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jésuites, gens accommodants pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi, permettent assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme sans lumières, veulent qu'on pense comme eux. S'ils étaient les maîtres, ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours, sur les moeurs l'inquisition la plus violente.
«Les jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées sous l'étendard de la superstition. C'était la phalange macédonienne qu'il importait à la raison d'avoir rompue et détruite. Les jansénistes ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon marché.»
Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous également implacable.
Le livre sur la destruction des jésuites obtint un grand succès et souleva de violentes colères. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire qui cite de mémoire et invente quelquefois, fut traité d'hyène, de Philistin, d'Amorrhéen, de bête puante, de Satan et de Rabsacès.
Les pamphlets les plus envenimés ne vivent guère; la trace des invectives disparaît avec eux. La plupart s'adressaient moins à d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier.
L'yenne du Gévaudan, dit l'auteur anonyme d'une lettre à un ami sur le livre nouveau, a fait moins de mal que les écrits publiés depuis peu.
L'auteur de la lettre à un ami, qui s'appelait, je crois, le père Guidy, veut parler des écrits condamnés récemment par l'assemblée générale du clergé (août 1765) dans des termes d'une violence presque égale:
«Une multitude d'écrivains téméraires, disaient les évêques réunis, ont foulé aux pieds les lois divines et humaines. Les vérités les plus saintes ont été obscurcies et les principes de la monarchie ébranlés. Rien n'a été respecté ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel. La majesté de l'Être suprême et celle des rois sont outragées et l'on ne peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs, dans l'ordre même de l'État, l'esprit du siècle semble le menacer d'une révolution qui présage de toutes parts une ruine et une destruction totale.»
Le clergé voyait juste. Mais l'Encyclopédie dans ses craintes n'occupe qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jésuites était à peine signalé.
Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un mot nouveau le sottisier littéraire, l'ait répété plusieurs fois, que d'Alembert ait été appelé Rabsacès. J'ai trouvé le passage.
D'Alembert avait écrit:
«La philosophie, à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre presque aussi vive qu'à la Compagnie de Jésus, avait fait malgré eux et par bonheur pour eux des progrès semblables. Les jésuites, intolérants par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux. On les regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlements, quand ils ont commencé à attaquer la Société, ont trouvé cette disposition dans tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des magistrats a porté l'arrêt contre les jésuites. Le jansénisme n'a été que le solliciteur.»
C'est à l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets très différents portant tous deux pour titre le Philosophe redressé a provoqué par l'introduction du nom de Rabsacès l'ironie dangereuse de Voltaire.
«Quand j'accorderais, dit-il, à ces prétendus destructeurs des jésuites la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononcé l'arrêt de leur ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est servi de blasphémateurs, Rabsacès à leur tête, pour tailler en pièces les Éthiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur côté pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jérusalem s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par leur diversion lever le siège aux Assyriens?»
L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus obscure encore. L'auteur avait oublié les détails du siège de Jérusalem; mais il n'a pas appelé d'Alembert Rabsacès.
On lui en a dit bien d'autres:
«Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur à cet écrivain que de qualifier en détail toutes ses contradictions? Un monstre devant un miroir doit avoir horreur de lui-même.»
«L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la vérité et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du premier ordre. On pourrait définir son écrit: «Pot-pourri ou Recueil d'invectives ineptes contre la religion.»
La menace se mêle à l'injure:
«S'il n'est pas chrétien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait bien se faire chasser par le peuple à coups de pierre.»
D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice sans cela n'aurait pas été régulier.
D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse. Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont ajoute: «Et cela est vrai».
Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire. D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension. Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au choix du roi.
L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre, sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert». On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien, qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.
D'Alembert écrit à Lagrange:
«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me départir.»