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Dans l'abîme

Chapter 11: LA POMME
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About This Book

A group of speculative short stories ranges from a tense underwater experiment in which a padded steel sphere is lowered to great depth with a human occupant and mechanical safeguards, to darkly comic sketches about a boastful taxidermist and other imaginative fables. The pieces probe technological risk, human curiosity, and ironic or unsettling consequences of experiments and ambition, emphasizing precise mechanical detail, procedural description, and the reactions of those who observe or enable extraordinary undertakings.

LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE.—«Il n'y a jamais eu d'homme qui sache empailler comme moi!»

«Il n'y a jamais eu d'homme, mon cher Bellows, qui sache empailler comme moi, jamais! J'ai empaillé des éléphants et j'ai empaillé des phalènes! Et ils n'en paraissaient que plus vivants et mieux faits. J'ai empaillé des êtres humains, surtout pour les ornithologues amateurs. Même une fois, j'ai empaillé un nègre...

«Non, il n'y a pas de loi qui le défende; je l'avais fait avec les doigts écartés et m'en servais comme de porte-manteau; mais cet imbécile de Homersby lui chercha querelle un soir, très tard, et le démolit. Cela se passait avant que je ne vous connusse. C'est difficile d'avoir des peaux, sans cela j'en aurais fait un autre.

«Désagréable? Ma foi non! Il me semble que la taxidermie pourra plus tard être substituée avec avantage aux inhumations et aux crémations. Vous pourriez conserver auprès de vous tous ceux qui vous sont chers. Un bric-à-brac de ce genre, disposé à travers la maison, vaudrait autant que n'importe quelle compagnie et serait moins coûteux. Vous pourriez les agencer avec des mouvements d'horlogerie et leur faire des choses...

«Évidemment il faudrait les vernir, mais il ne serait pas nécessaire de les rendre plus brillants que ne le sont en nature des masses de gens. Le crâne chauve du vieux Maningtree... Quoi qu'il en soit, on pourrait causer avec eux sans être interrompu... même avec ses vieilles tantes. Il y a un grand avenir réservé à la taxidermie, croyez-le bien. Il y a les fossiles...»

Il se tut soudain.

«Non, il ne faut pas que je vous le dise...»

Il tira méditativement quelques bouffées de sa pipe.

«Oui, merci... pas trop d'eau... Vous savez, ce que je vais vous dire doit rester entre nous. Vous n'ignorez pas que j'ai empaillé quelques dodos et un grand pingouin? Comment? Non? Vous n'êtes évidemment qu'un amateur en taxidermie. Mon cher monsieur, la moitié des pingouins du monde sont à peu près aussi authentiques que le mouchoir de sainte Véronique ou la Sainte Tunique de Trêves. Nous les faisons avec des plumes de grèbes et autres oiseaux semblables. Et les œufs des grands pingouins aussi!... Bon Dieu!... Oui, nous les faisons avec de la porcelaine tendre... je vous avoue que cela en vaut la peine... Ils atteignent... Ainsi, l'autre jour, il y en a un qui est monté jusqu'à 7500 francs. Je crois qu'il était réellement authentique, mais... on ne peut jamais en être certain. C'est du très bel ouvrage, et puis... après... il faut les empoussiérer, car aucun de ceux qui possèdent un de ces œufs n'aurait la témérité de le nettoyer. C'est là la beauté de l'affaire. Même s'ils avaient des soupçons sur leur œuf, ils n'oseraient pas l'examiner de trop près. C'est, en somme, un capital si fragile.

«Vous ne saviez pas que la taxidermie pouvait s'élever à des hauteurs pareilles... Mon pauvre garçon!... J'ai rivalisé avec la nature elle-même! L'un des grands pingouins authentiques (sa voix n'était plus qu'un murmure), l'un des grands pingouins authentiques a été fait par moi!

«Ah! mais non! Vous n'avez qu'à étudier l'ornithologie et trouver vous-même lequel c'est. Et, ce qui est mieux, un syndicat de marchands m'a proposé de pourvoir de spécimens une des régions inexplorées du nord de l'Islande. Je le ferai peut-être un jour. Mais juste en ce moment, j'ai une autre petite chose en mains. Avez-vous entendu parler du dinornis? «C'est l'un de ces grands oiseaux dont l'espèce a récemment disparu en Nouvelle-Zélande. On l'appelle communément Feuh, sans doute parce qu'il est éteint. Vous comprenez?... Eh bien! on s'est procuré de ses os, et on a même trouvé dans les marais des plumes et des morceaux de peaux sèches. Et maintenant, je vais fabriquer—ma foi ce n'est pas la peine d'en faire mystère—je vais fabriquer un Feuh entièrement empaillé. Je connais quelqu'un là-bas qui prétendra l'avoir découvert dans une sorte de marécage antiseptique et dira qu'il l'a empaillé immédiatement parce qu'il menaçait de se corrompre. Les plumes sont quelque chose de particulier, mais j'ai trouvé un moyen simplement délicieux de les imiter avec des fragments de plumes d'autruche passés à la flamme. Oui, c'est là l'odeur nouvelle que vous avez remarquée. On ne pourrait se rendre compte de la fraude qu'avec un microscope, et personne ne se soucierait de gâter pour cela un beau spécimen.

«De cette façon, vous voyez, je donne un petit coup d'épaule au progrès de la science. Mais tout ceci n'est qu'une simple imitation de la nature. De mon jeune temps, j'ai fait mieux que cela. Je l'ai... je l'ai battue....».

Il ramena ses pieds à terre et se percha confidentiellement vers moi.

«J'ai créé des oiseaux, dit-il à voix basse, de nouveaux oiseaux, des oiseaux comme on n'en avait encore jamais vu.»

Il replaça ses pieds sur le manteau de la cheminée pendant un silence impressionnant.

«Enrichir l'univers... plutôt! quelques-uns des oiseaux que j'ai fabriqués étaient des espèces nouvelles de colibris et de fort jolies petites choses, mais quelques-uns étaient simplement fantaisistes. Le plus drôle de ceux-là fut, je crois: l'Anomatoptéryx-Jejuna... Jejunus-Jejuna-Jejunum—vide—ainsi appelé parce qu'il n'y avait réellement rien dedans. Un oiseau absolument vide, à part la bourre. C'est le vieux Jawers qui le possède maintenant et je suppose qu'il en est presque aussi fier que moi. C'est un chef d'œuvre, Bellows! Il a toute la niaise gaucherie du pélican, tout le solennel manque de dignité du perroquet, la dégaine maigre et dégingandée du flamant, avec tout l'extravagant conflit chromatique du canard mandarin. Un oiseau pareil! Je l'ai fabriqué avec des fragments de squelettes provenant d'une cigogne et d'un toucan, et un lot de plumes acheté d'occasion. Ce genre de taxidermie, Bellows, est pour le véritable artiste une joie sans mélange.

«Comment j'en vins à le faire? C'est assez simple, comme toutes les grandes inventions. L'un de ces jeunes génies qui rédige pour les journaux des notes scientifiques, mit la main sur une brochure allemande concernant les oiseaux de la Nouvelle-Zélande et la traduisit au moyen d'un dictionnaire et de ses facultés naturelles; il s'embrouilla, grâce à ces dernières, dans l'aptéryx vivant et l'anomatoptéryx disparu, parla d'un oiseau haut de cinq pieds, vivant dans les jungles de la Zélande septentrionale, dont les spécimens rares et timides étaient difficiles à obtenir et ainsi de suite... Savary, qui, même pour un collectionneur, est un homme miraculeusement ignorant, lut ces paragraphes et jura qu'il aurait la chose à tout prix. Il tourmenta de ses questions tous les marchands. Cela montre ce qu'un homme peut faire avec de la persistance... avec de la volonté... Voilà un collectionneur d'oiseaux jurant qu'il aurait un spécimen d'un oiseau qui n'existe pas, qui n'avait jamais existé et qui, à la honte même de sa dégaine profane, ne pourrait probablement pas exister maintenant si on lui donnait la vie, et il l'obtint!

«Encore un peu de whisky, Bellows?—fit le taxidermiste s'éveillant d'une passagère contemplation des mystères de la volonté et de l'esprit collectionneur, et, rasséréné, il continua à me conter comment il avait façonné une sirène des plus séduisantes et comment un prédicateur errant, qu'elle empêchait d'avoir un auditoire, la détruisit sous prétexte d'idolâtrie. Mais comme la conversation des personnages qui prirent part à cette transaction: créateur, acheteur et destructeur, était uniformément impropre à la publication, ce joyeux incident ne sera pas rédigé.

Les lecteurs peu familiers avec les obscures méthodes des collectionneurs seront peut-être enclins à douter du récit de mon taxidermiste; mais pour ce qui concerne les œufs du grand pingouin et les faux oiseaux empaillés, ses dires ont été confirmés par de distingués ornithologistes; et les notes concernant l'oiseau de la Nouvelle-Zélande ont paru de fait dans un journal du matin, d'une réputation au-dessus de tout soupçon, car le taxidermiste en conserve un exemplaire qu'il m'a montré.




LA POMME

—Il faut que je me débarrasse!—fit l'homme assis dans le coin du compartiment, rompant brusquement le silence.

M. Hinchcliff leva la tête, n'ayant qu'imparfaitement compris. Il avait été jusqu'ici perdu dans la contemplation de sa cape d'étudiant liée par un cordon aux poignées de sa valise, signe extérieur et visible de sa position pédagogique récemment obtenue; il était resté plongé dans le ravissement que lui causait cette cape et les agréables perspectives qu'elle découvrait. Car M. Hinchcliff venait de lui s'inscrire à l'Université de Londres et allait rejoindre une place de sous-maître à l'école préparatoire d'Holmwood—situation fort enviable. Il regarda avec étonnement son compagnon de voyage à l'autre bout du compartiment.

—Pourquoi ne pas la donner?—disait ce personnage.—La donner!... pourquoi pas?

C'était un homme de haute taille au teint mat et hâlé. Il avait les bras nerveusement croisés sur la poitrine et il avait posé les pieds sur la banquette qui lui faisait face. Il se mit à tirer sa moustache noire et très longue, les yeux fixés sur le bout de ses bottines.

—Pourquoi pas?—dit-il encore.

M. Hinchcliff toussa.

L'étranger leva les yeux—c'étaient des yeux gris foncé, très perçants—et, pendant une minute, peut être, il fixa M. Hinchcliff d'un air morne. Puis son visage sembla prendre une expression d'intérêt.

—Oui,—fit-il lentement,—pourquoi pas? Et en finir.

—Je ne vous saisis, pas très bien, dit M. Hinchcliff en toussant une seconde fois.

—Vous ne me suivez pas très bien,—répliqua mécaniquement l'étranger tandis que ses yeux bizarres erraient de M. Hinchcliff à la valise d'où pendait avec ostentation la cape et revenaient à la figure duveteuse de M. Hinchcliff.

—Vos paroles sont si décousues, vous comprenez...—s'excusa M. Hinchcliff.

—Pourquoi pas!—dit l'étranger suivant sa pensée—Vous êtes étudiant?—fit-il en s'adressant à M. Hinchcliff.

—Je suis étudiant par correspondance à l'Université de Londres.—dit M. Hinchcliff avec un orgueil non déguisé et portant d'un geste nerveux sa main à sa cravate.

—À la poursuite de la science,—dit l'étranger. Et il retira soudain ses pieds de dessus la banquette, posa son poing sur son genou, et contempla, M. Hinchcliff comme s'il n'avait jamais vu d'étudiant de sa vie.

—Oui!—et il fit un geste avec l'index tendu.

Puis il se leva, prit dans le filet un sac de cuir qu'il ouvrit. Sans le moindre mot il en tira un objet de forme ronde enveloppé d'une quantité de papier d'argent qu'il déplia soigneusement. Il tendit la chose à M. Hinchcliff: c'était un petit fruit d'un jaune doré et très doux au toucher.

M. Hinchcliff demeura un instant la bouche et les yeux grands ouverts. Il n'essaya pas de prendre cet objet, même si on le lui offrait pour qu'il le prît.

—Ceci,—dit le fantastique étranger en articulant très lentement,—est la Pomme de l'Arbre de la Connaissance. Regardez-la: petite, brillante, merveilleuse... la Connaissance!... et je vais vous la donner.

L'esprit de M. Hinchcliff eut une minute de pénible effort, puis l'explication évidente: fou, traversa son cerveau et éclaira toute la situation; un fou d'humeur joyeuse. Il pencha un peu la tête.

—La Pomme de l'Arbre de la Connaissance, hein?...—dit M. Hinchcliff regardant le fruit, feignant un air d'extrême intérêt et reportant ensuite ses regards sur son interlocuteur.—Mais pourquoi ne le mangez-vous pas vous-même?...... Et d'ailleurs comment est-il venu en votre possession?

—Elle ne se flétrit jamais! Il y a trois mois que je la possède, et elle est toujours brillante, et lisse, et mûre, et désirable comme vous la voyez.

Il posa sa main sur son genou et considéra la pomme d'un air rêveur, puis il se mit à l'envelopper de nouveau dans ses papiers comme s'il avait modifié son intention de la donner.

—Mais comment l'avez-vous obtenue?—demanda M. Hinchcliff qui avait l'esprit argumentatif—et comment savez-vous que c'est le fruit de l'Arbre?


LA POMME.—Il vit, derrière lui, les herbes en feu.

—J'ai acheté ce fruit,—dit l'étranger,—il y a trois mois, pour une gorgée d'eau et une croûte de pain. L'homme qui me la céda, parce que mes soins lui avaient conservé la vie, était Arménien. L'Arménie! cette contrée merveilleuse! la première de toutes les contrées! où l'Arche de Noé est restée, jusqu'à ce jour, ensevelie dans les glaciers du mont Ararat. Cet homme, dis-je, fuyant avec d'autres devant les Kurdes qui les avaient surpris, parvint en des endroits déserts dans des montagnes... en des endroits que nul au monde ne connaît. Fuyant devant ceux qui les poursuivaient, ils arrivèrent sur un haut plateau entre les pics des montagnes. Il y croissait une herbe verte dont les brins étaient comme des lames, qui coupaient et déchiraient impitoyablement tous ceux qui s'aventuraient à les traverser. Les Kurdes étaient à leurs trousses et il ne leur restait d'autre chance de salut que de s'enfoncer dans ces herbes et le pire fut que les sentiers qu'ils tracèrent au prix de leur sang servirent aux Kurdes pour les suivre. Tous les fugitifs furent tués, sauf cet Arménien et un autre. Il entendit les cris et les gémissements de ses compagnons et le bruissement des herbes autour de ceux qui les poursuivaient, car ces herbes s'élevaient presque à hauteur d'homme. Il entendit des appels et des imprécations, et quand, enfin, il s'arrêta, tout était silencieux. Il poussa de l'avant quand même sans comprendre, déchiré et sanglant, jusqu'à ce qu'il arrivât à une muraille de rocher au-dessous d'un précipice d'où il vit, derrière lui, les herbes en feu et les fumées s'élever comme un voile entre lui et ses ennemis.

L'étranger s'arrêta.

—Oui?—dit M. Hinchcliff,—et puis?...

—Il se trouvait donc là, tout blessé et déchiré par les herbes tranchantes, les rochers brûlants sous les rayons du soleil et la fumée de l'incendie s'avançant vers lui. Il n'osa pas y rester. Peu lui importait la mort, mais la torture!... Au loin, par delà la fumée, il entendit des clameurs et des plaintes. Des femmes criaient. Il se mit à escalader une gorge dans les rochers entre lesquels poussaient des buissons aux branches sèches, qui sortaient comme des épines entre les feuilles, et il se cacha dans une sorte d'excavation. Il rencontra là son compagnon, un berger qui avait aussi échappé au massacre. Estimant peu de chose le froid, la faim et la soif à côté de la cruauté des Kurdes, ils continuèrent à escalader les hauteurs parmi les neiges et les glaces. Ils errèrent ainsi pendant trois longs jours. Le troisième jour, ils eurent une vision. Je crois que les gens affamés ont souvent des visions, mais dans le cas présent nous avons ce fruit.

Il leva dans sa main le fruit enveloppé d'argent.

—J'ai entendu ce récit de la bouche d'autres montagnards qui savaient la légende. C'était le soir, à l'heure où le nombre des étoiles augmente; ils descendaient, une pente de rocs lisses qui menait vers une immense vallée sombre dans laquelle croissaient des arbres bizarrement tordus, et de ces arbres pendaient de petits globes phosphores cents comme des vers luisants, étranges lumières rondes et jaunes. Soudain la vallée s'éclaira au loin, tout au loin d'une flamme dorée qui s'avançait lentement, faisant paraître les arbres rabougris aussi noirs que la nuit et jetant sur les pentes et les contours des choses des reflets d'or. À cette vision, les deux hommes, instruits des légendes des montagnes, surent qu'ils voyaient l'Éden ou la sentinelle de l'Éden, prosternèrent leur visage contre terre comme des hommes frappés de mort... Quand ils osèrent lever les yeux, la vallée était de nouveau dans l'obscurité, puis la clarté reparût venant vers eux, transparente comme l'ambre... Le berger, à cette vue, bondit sur ses pieds et avec un grand cri se mit à courir à toutes jambes vers la lumière, mais l'autre était trop effrayé pour le suivre. Il demeurait étourdi, frappé de stupeur, terrifié, regardant son compagnon s'éloigner vers la lueur mouvante. À peine le berger avait-il pris sa course qu'il y eut un bruit comme un coup de tonnerre, le battement d'ailes invisibles au-dessus de la vallée et une épouvante indicible; en me contant la chose l'homme qui me donna le fruit regardait anxieusement comme s'il cherchait encore autour de lui à se sauver. Remontant la pente aussi vite qu'il le pouvait, avec ce tumulte courant derrière lui, il se heurta contre un de ces arbres rabougris et un fruit mûr tomba dans sa main: celui-ci. Immédiatement il fut entouré d'un bruit d'ailes et de tonnerre. Il tomba et s'évanouit, et, quand il reprit ses sens, il se retrouva au milieu des ruines noircies et fumantes de son village où, avec d'autres personnes, je donnais mes soins aux blessés. Une vision? Mais il tenait encore serré dans sa main le fruit doré de l'arbre. Il y avait là d'autres gens qui connaissaient la légende, qui savaient ce qu'était cet étrange fruit.

Il se tut.

—Et le voici,—fit-il après un silence.

C'était une histoire très extraordinaire pour être racontée dans un compartiment de troisième classe sur une petite ligne de chemin de fer du Surrey. On eût pu croire que le réel n'était qu'un voile pour le fantastique et ici le fantastique était assez évident.

—Vraiment!—fut tout ce que put répondre M. Hinchcliff.

—La légende,—reprit l'étranger,—conte que ces fourrés d'arbres nains croissant autour du jardin viennent de la pomme qu'Adam tenait à la main quand Ève et lui furent chassés du paradis. Il sentit quelque chose dans sa main, aperçut la pomme à demi mangée et la jeta au loin avec colère. Là, depuis, croissent ces arbres, dans ce vallon désolé, entouré de neiges éternelles, à l'entrée duquel les épées de flammes montent la garde jusqu'au jour du jugement.

—Je pensais,—dit M. Hinchcliff—que tous ces racontars étaient... des fables... des paraboles... plutôt. Voulez-vous dire que là-bas en Arménie...

L'étranger répondit à la question inachevée en tendant le fruit dans sa main ouverte.

—Mais vous n'avez aucune certitude,—dit M. Hinchcliff,—que c'est là le Fruit de l'Arbre de la Connaissance. L'homme peut avoir eu... une sorte de mirage pourrait-on dire, supposons...

—Regardez-le,—fit l'étranger.

C'était, à coup sûr, un globe d'aspect étrange, non pas exactement une pomme, comme M. Hinchcliff put s'en rendre compte, mais un fruit d'une couleur dorée, brillant curieusement, comme si la lumière elle-même faisait partie de sa substance. Tout en la considérant, il se représentait plus vivement le vallon désolé au milieu des montagnes, les épées de flammes qui le gardaient et tous les étranges détails de l'histoire qu'il venait d'entendre. Il se frotta les vigoureusement yeux.

—Mais...—commença-t-il.

—Il est resté tel que cela, lisse et frais pendant trois mois, un peu plus longtemps que cela même, sans se dessécher, sans se flétrir, sans se corrompre.

—Mais... vous... vous-même... croyez vous réellement que...!

—C'est le Fruit Défendu.

Il n'y avait pas moyen de se méprendre sur la sincérité de ton et sur la parfaite lucidité d'esprit de l'homme.

—Le Fruit de la Connaissance,—dit-il.

—Bien, admettons-le,—dit M. Hinchcliff après une pause et les yeux toujours fixés sur le fruit,—mais après tout,—continua-t-il, ce n'est pas mon genre de connaissances, le genre de science qu'il me faut acquérir; d'ailleurs Adam et Ève l'ont déjà mangée.

—Nous avons hérité de leur péché et non de leur connaissance,—répliqua l'étranger.—Si nous y goûtions maintenant tout serait de nouveau clair et pur. Nous verrions au fond de toutes choses, nous comprendrions les plus secrètes significations...

—Pourquoi ne le mangez-vous pas, alors?—questionna M. Hinchcliff, soudainement inspiré.

—C'est dans cette intention que je l'avais pris,—dit l'étranger.—L'homme est déchu. Seulement manger à nouveau le fruit pourrait difficilement...

—Savoir, c'est pouvoir!—dit M. Hinchcliff.

—Mais est-ce le bonheur? Je suis plus vieux que vous, j'ai plus que deux fois votre âge. Maintes et maintes fois j'ai tenu ceci dans ma main et chaque fois le cœur m'a manqué à la pensée de tout ce qu'on pourrait savoir... à pourrait savoir... à cette redoutable lucidité... Supposez que tout à coup le monde entier vous devienne impitoyablement clair?

—Cela, je pense, serait en somme un grand avantage,—assura M. Hinchcliff.

—Supposez que vous puissiez voir dans les cœurs et les esprits de ceux qui vous entourent, dans les recoins les plus secrets... des gens que vous aimez, à l'amour de qui vous tenez?

—On trouverait bien vite la comédie,—dit M. Hinchcliff, grandement frappé par cette idée.

—Et chose pire... se connaître soi-même... dépouillé de ses plus intimes illusions... se voir soi même à sa place... voilà tout ce que les désirs et les faiblesses nous ont empêché de faire... sans la moindre indulgente atténuation...

—Mais cela serait une chose excellente... Connais-toi toi-même!... Vous souvenez-vous?

—Vous êtes jeune!—dit l'étranger.

—Si vous ne vous souciez pas de le manger et qu'il vous soit à charge, pourquoi ne le jetez-vous pas, tout simplement?

—Ici encore, sans doute, vous ne me comprendrez pas. Pour moi, je me demande comment on pourrait jeter une chose comme celle-là, brillante, merveilleuse? Une fois qu'on l'a, on est lié. Mais d'un autre côté: la donner à quelqu'un qui ait soif de connaissances, qui n'éprouverait aucune terreur à la pensée de cette claire perception...

—D'ailleurs,—risqua pensivement M. Hinchcliff,—ce peut être quelque fruit vénéneux. À ce moment son œil aperçut par la fenêtre du compartiment quelque chose d'immobile, l'extrémité d'un grand écriteau blanc avec des lettres noires:... MWOOD. À cette vue, il tressaillit:

—Bon sang!—s'exclama-t-il,—Holmwood!...

La réalité présente chassa soudain les imaginations mystiques auxquelles il s'était abandonné. Il ouvrit la portière, sa valise à la main. Déjà le chef de train donnait le signal du départ. M. Hinchcliff sauta sur le quai.

—Tenez!—fit une voix derrière lui.

Il vit les yeux brillants et sombres de l'étranger et le fruit doré, velouté et tentant sur la main ouverte de l'homme. Il le prit instinctivement et le train s'ébranla.

—Non!—cria l'étranger en faisant un geste comme pour le reprendre.

—Attention!—cria un employé se précipitant pour fermer la portière.

L'étranger, la tête et le bras passés à travers le carreau, cria quelque chose que Hinchcliff ne comprit pas. Puis, l'ombre du pont le cacha et en un clin d'œil il eut disparu. M. Hinchcliff, abasourdi et le fruit merveilleux dans la main, regardait le dernier wagon du train disparaître au tournant de la voie. L'espace d'une minute, son esprit demeura confus; puis il se rendit compte que deux ou trois personnes sur le quai l'examinaient avec intérêt. N'était-il pas le nouveau maître de l'École Préparatoire, débutant dans ses fonctions? Il lui vint à l'idée que le fruit pouvait très bien leur paraître la naïve emplette d'une orange rafraîchissante. Cette pensée le fit rougir et il enfonça le fruit dans la poche de son veston où il fit une bosse ridicule. Mais il n'y avait pas moyen de faire autrement et il se dirigea vers les gens qui l'observaient, essayant maladroitement de dissimuler son embarras. Il s'enquit du chemin qui devait le mener à l'École Préparatoire et des moyens de faire porter sa valise, et les deux petites malles de fer qui étaient là-bas au bout du quai. Oh! l'ennui de s'occuper de ces détails vulgaires.

On lui transporterait ses bagages sur une brouette pour dix sous et il pouvait les précéder à pied. Il se figura surprendre une certaine ironie dans les voix de ses interlocuteurs. Il éprouvait un sentiment de gêne à la pensée de son aspect.

Le ton de sincérité de son compagnon de voyage et le magique attrait de son récit avaient, pendant un instant, détourné le cours des pensées de M. Hinchcliff. Tout cela s'était interposé comme un nuage lui dissimulant ses intérêts immédiats. Des flammes qui erraient çà et là! La préoccupation de sa position nouvelle et de l'impression qu'il lui fallait produire sur Holmwooden, en général, et l'École en particulier, reprit totalement possession et rasséréna son atmosphère mentale avant qu'il eût quitté la gare. Mais il est extraordinaire, combien, pour un jeune homme sensé et endimanché, peut être gênant d'avoir, en sus, un fruit doux au toucher et délicatement doré, avec à peine trois pouces de diamètre. Dans la poche de son veston noir, il faisait une bosse terrible gâtant complètement la ligne. Il rencontra une vieille petite dame en noir dont le regard fut attiré immédiatement par l'excroissance de sa poche. Dans sa main gauche gantée, il tenait son autre gant et dans la droite sa canne, de sorte que porter ostensiblement le fruit lui était impossible. En un endroit où le chemin paraissait convenablement désert il retira de sa poche l'encombrant objet et essaya de le mettre sous son chapeau. La pomme était juste un peu trop grosse; le chapeau dansait d'une façon grotesque et, au moment où il la retirait, un garçon boucher tourna le coin de la route avec sa voiture.

—Sacrebleu!—exclama M. Hinchcliff.

Il l'aurait mangée incontinent, acquérant l'omniscience, mais il eût été si stupide d'entrer en ville en suçant un fruit juteux car évidemment il devait l'être. Si l'un des élèves venait à passer, cela pourrait porter un sérieux dommage à son autorité d'être vu dans cette posture. Ou bien le jus pourrait lui poisser la figure et tacher ses manchettes. Ou bien encore ce pouvait être un jus acide aussi fort que celui du citron et qui décolorerait ses vêtements...

Puis, au détour du chemin ensoleillé, il aperçut deux jolies filles. Elles marchaient à petits pas vers la ville, bavardant, et à tout moment elles pouvaient se retourner et dévisager derrière elles un jeune homme à la figure rouge et portant à la main une tomate jaune phosphorescente! Sûrement elles éclateraient de rire.


LA POMME.—D'un geste rapide, il envoya le fruit encombrant par dessus le mur d'un verger.

—Flûte!—dit M. Hinchcliff et d'un geste rapide, il envoya le fruit encombrant par-dessus le mur de pierre d'un verger qui bordait la route.

Au moment où la pomme disparut, il éprouva de cette perte un vague regret qui dura quelques secondes. Il reprit avec aisance sa canne et son gant et se mit à marcher droit et satisfait pour dépasser les jeunes filles.

Mais dans les ténèbres de la nuit, M. Hinchcliff eut un rêve. Il vit la vallée, les épées de flammes, les arbres rabougris et il sut que c'était réellement le fruit de la Connaissance qu'il avait si inconsidérément jeté, et il s'éveilla fort malheureux.

Dans la matinée, son regret disparut, mais plus tard. Il revint le tourmenter, jamais néanmoins lorsqu'il était heureux ou très occupé.

Enfin par une nuit de lune, vers onze heures, quand tout Holmwood fut endormi, ses regrets reparurent avec une force redoublée et avec eux la tentation de courir les aventures. Il se glissa hors de la maison, escalada le mur, gagna à travers la ville silencieuse le chemin de la gare et pénétra dans le verger où il avait jeté le fruit, mais il ne put rien trouver parmi l'herbe humide et les fragiles globes de pissenlits.




L'HOMME VOLANT

L'ethnologue considéra pensivement la plume de Bhimraj.

—Il semblait ne guère tenir à s'en séparer, dit—il.

—Elle est sacrée pour les chefs, répondit le lieutenant, comme la soie jaune est sacrée pour l'empereur de Chine.

L'ethnologue ne répondit pas. Il hésitait; puis entrant brusquement en matière, il demanda:

—Quel est ce conte à dormir debout, qu'ils racontent à propos d'un homme volant?

Le lieutenant eut un faible sourire.

—Que vous ont-ils dit?

—Je vois, fit l'ethnologue, que vous êtes au courant de votre renommée.

Le lieutenant se mit à rouler une cigarette.

—J'aimerais bien entendre une fois de plus cette histoire, fit-il, pour voir où elle en est maintenant.

—Elle est si stupidement enfantine! reprit l'ethnologue quelque peu irrité. Comment leur avez-vous joué ce tour-là.

Le lieutenant garda le silence et, toujours souriant, se renversa dans son fauteuil.

—Voici donc que j'ai fait un détour de cinq cents kilomètres pour recueillir le folklore que ces gens ont pu conserver, avant qu'ils ne soient complètement démoralisés par les missionnaires et les militaires, et je ne trouve qu'un tas de légendes impossibles au sujet d'un diable de lieutenant d'infanterie à tête rousse. Comment il est invulnérable, comment il peut sauter par-dessus les éléphants, comment il peut voler! Et bien d'autres sottises! Un respectable vieillard m'a décrit vos ailes disant qu'elles étaient d'un plumage noir, mais pas tout à fait aussi long qu'une mule. Il prétend qu'il vous a vu souvent au clair de lune voltiger au-dessus des collines vers le pays de Shendon. Que le diable vous emporte!...

Le lieutenant éclata de rire gaiement.

—Continuez, dit-il, continuez...

L'ethnologue continua jusqu'à ce qu'il en eût assez.

—En faire accroire pareillement à ces enfants des montagnes encore ingénus! Comment avez-vous pu faire cela?

—J'en suis très fâché, dit le lieutenant, mais vraiment j'y fus bien obligé. Je puis vous affirmer que la chose s'imposait et je n'avais pas alors, la moindre idée de la façon dont l'imagination de ces gens la prendrait.

«Pas la moindre curiosité non plus. Je puis seulement invoquer que ce fut une indiscrétion et nullement la malice qui m'a fait remplacer le folklore par une nouvelle légende. Mais comme vous semblez chagriné, je vais essayer de vous expliquer l'affaire.

«C'était à l'époque de l'avant-dernière expédition contre les Lou-Chaï, et Walters croyait que ces gens que vous venez de visiter étaient animés pour nous d'intentions amicales; aussi, avec une allègre confiance dans mes capacités à me tirer d'affaire, il m'envoya là-haut, dans la gorge, à vingt kilomètres d'ici, avec trois soldats européens, une douzaine de cipayes, deux mules et sa bénédiction, pour me rendre compte des sentiments populaires du village que vous avez visité. Une troupe forte de dix hommes sans compter les mules, vingt kilomètres à faire et en temps d'hostilité! Vous avez vu la route?

—La route! fit l'ethnologue.

—Elle est meilleure maintenant qu'elle ne l'était autrefois. Il nous fallut suivre le lit de la rivière pendant quinze cents mètres à l'endroit où la vallée se rétrécit. Il y avait un courant rapide qui écumait autour de nos genoux et roulait sur des pierres aussi glissantes que de la glace. C'est là que je laissai tomber ma carabine. Plus tard, les sapeurs firent sauter le rocher à la dynamite pour faire la voie plus commode que vous connaissez. Dans ce temps-là, on suivait par le bas, au long des hauts rochers à pic et il fallait sans cesse contourner la rivière, sans compter qu'on devait la traverser une douzaine de fois sur une longueur de trois kilomètres.

«Nous arrivâmes en vue de la place le lendemain matin de bonne heure. Vous savez où elle se trouve! Sur un contrefort à mi-chemin entre les hauteurs, et comme nous commencions à apprécier la trompeuse tranquillité du village ensoleillé, nous nous arrêtâmes pour tenir conseil.

«Alors en guise de bienvenue, ils nous envoyèrent un morceau d'idole de cuivre: le bloc descendit la pente droite, passa à un pouce de mon épaule et tamponna la mule qui portait les provisions et les ustensiles.

«Jamais, ni avant cela, ni depuis, je n'entendis de pareil vacarme. À ce moment nous aperçûmes un certain nombre de gentlemen portant des fusils à pierre, revêtus d'espèces de torchons à carreaux de couleurs, et faisant un détour au long d'un sentier entre le village et les hauteurs, vers l'est.

—«Volte-face! commandai-je, et espacez-vous.

«Avec cet encouragement, mon expédition de dix hommes fit demi-tour et se mit à redescendre la vallée d'un trot leste. Nous ne nous attardâmes pas à sauver la moindre chose de la charge de notre mort,—mais, par un sentiment d'amitié, nous emmenâmes avec nous la seconde mule, qui portait ma tente et diverses hardes.

«Ainsi se termina la bataille—sans gloire! Jetant un coup d'œil en arrière, je vis la vallée toute parsemée de vainqueurs qui poussaient des cris et nous tiraient dessus. Mais personne ne fut atteint. Ces gens ne sont guère à craindre avec leurs fusils; ils ne savent toucher qu'un but fixe. Il leur faut se mettre en joue et viser pendant des heures, et quand ils tirent en courant, c'est simplement pour faire du tapage. Hooker, l'un de mes soldats blancs, se croyait bon tireur, et il s'arrêta une demi-minute pour risquer la chance d'en abattre un, mais il nous rattrapa bredouille.

«Je ne suis pas un Xénophon pour débiter une longue histoire sur mon armée en retraite. Pendant les deux ou trois kilomètres qui suivirent, il nous fallut par deux fois arrêter l'ennemi qui nous pressait un peu trop, et échanger quelques coups de feu. Mais l'affaire fût, en somme, assez monotone—on s'essoufflait seulement—jusqu'à ce que nous fussions parvenus à l'endroit où les hauteurs descendent vers la rivière et resserrent la vallée en un simple défilé. Là, fort heureusement, j'aperçus une demi-douzaine de têtes noires qui venaient nous prendre en écharpe du haut des rochers, sur la gauche—à l'est, en réalité.

«À cette vue, je commandai halte.

«—Attention maintenant. Qu'allons-nous faire? dis-je à Hooker et aux autres, en indiquant les têtes noires.

«—Je veux bien être nègre, si nous ne sommes pas chipés, dit l'un des hommes.

«—Nous le serons, répondit un autre. Tu connais les façons de ces bougres, hein, Georges?

«—Ils vont nous tirer au gîte à cinquante mètres, déclara Hooker, à l'endroit où la rivière s'étrangle. Autant se suicider que de continuer à descendre.

«Je regardai la hauteur à notre droite. Elle tombait presque à pic au bas de la vallée, mais elle paraissait pouvoir être escaladée et tous les ennemis que nous avions vus jusqu'ici étaient de l'autre côté de l'eau.

«—C'est cela, ou s'arrêter! fit l'un des cipayes.


L'HOMME VOLANT.—Je retournai vers l'homme qu'une balle avait atteint à la jambe, et je le pris dans mes bras.

«Nous nous mîmes à grimper obliquement la colline. Il y avait une sorte de vague sentier qui montait en biais et nous le suivîmes. Bientôt, quelques ennemis parurent en vue vers le haut de la vallée, et j'entendis quelques coups de feu. J'aperçus alors un des cipayes qui s'était assis à trente mètres plus bas. Il s'était arrêté, sans un mot, pour ne pas donner d'inquiétude apparemment. De nouveau, je commandai halte. Je dis à Hooker d'essayer d'abattre quelques ennemis et je retournai vers l'homme qu'une balle avait atteint à la jambe. Je le pris dans mes bras et le portai jusqu'à la mule sur laquelle je l'installai,—la pauvre bête était déjà suffisamment chargée avec la tente et les autres fourbis que nous n'avions pas le temps de détacher. Quand j'eus rejoint le reste de la troupe, Hooker avait sa carabine vide à la main et indiquait, en riant, vers le haut de la vallée, une tache noire immobile. Tous les autres ennemis s'étaient dissimulés derrière des roches ou avaient fui au delà de la courbe.

«—À cinq cents mètres, fit Hooker; et je parie que je l'ai touché en pleine tête.

«Je l'engageai à recommencer un aussi beau coup, et nous nous remîmes en route.

«La pente maintenant devenait plus abrupte, et le sentier moins marqué à mesure que nous montions. Bientôt, au-dessus et au-dessous de nous, ce furent plus que des falaises.

«C'est le plus beau chemin que j'aie vu dans ce pays de Lou-Chaï, dis-je pour encourager les hommes, mais, en moi-même, je redoutais ce qui allait arriver.

«Au bout de quelques minutes, le chemin tournait court autour de la falaise. Puis c'était tout: le sentier se terminait là.

«En se rendant compte de la position, l'un des hommes se mit à jurer et à maudire le piège dans lequel nous avions donné. Nous nous trouvions sur une sorte de plate-forme qui devait être, au plus, large de dix mètres. Les rochers s'élevaient en surplombant au-dessus de nous de sorte qu'on ne pouvait nous fusiller d'en haut, et devant nous s'ouvrait un précipice de deux ou trois cents pieds de profondeur. En nous couchant contre le sol, nous étions invisibles pour ceux qui auraient été de l'autre côté du ravin.

«La seule approche que nous pussions craindre était au long du passage, et un homme bien embusqué à l'entrée valait une armée. Nous étions dans une forteresse naturelle, avec un seul désavantage: nos uniques provisions contre la faim et la soif était une mule vivante. Cependant, nous étions éloignés de douze ou quinze kilomètres du gros de l'expédition, mais sans doute, quand ils nous verraient absents un jour ou deux, ils enverraient à notre recherche si nous ne rentrions pas. Au bout d'un jour ou deux...»

Le lieutenant se tut soudain.

«—Avez-vous jamais eu soif, Graham?

«—Jamais de cette façon-là, répondit l'ethnologue.

«—Hum! nous avons eu soif pendant toute cette journée, pendant la nuit suivante et tout le lendemain avec seulement quelques gouttes de rosée obtenues en tordant divers linges et la tente. Au-dessous de nous, la rivière coulait avec des glouglous contre un rocher qui se dressait au milieu du courant. Jamais je n'ai vu une pareille absence d'incidents et une pareille intensité de sensation. Le soleil obéissait sans doute encore à l'ordre de Josué, car il ne bougeait guère; il flamboyait comme une fournaise ardente. Vers le soir du premier jour, l'un des deux soldats blancs marmotta quelque chose que personne ne comprit, et il s'en alla en suivant le chemin par où nous étions venus. Nous entendîmes des coups de feu, et quand Hooker alla voir à l'entrée du passage, l'homme avait disparu. Le lendemain matin le cipaye blessé eut le délire et il sauta, ou il tomba, dans le ravin; alors nous abattîmes la mule et elle aussi dégringola, dans ses dernières secousses, au bas du précipice, et nous restâmes huit.

«Nous apercevions, tout au fond du gouffre, le corps du cipaye, dont la tête plongeait dans l'eau. Il était à plat ventre, et autant qu'on pouvait s'en rendre compte il paraissait fort peu meurtri. Malgré tout le désir de l'ennemi d'avoir cette tête. Il n'osèrent pas s'approcher avant la nuit.

«D'abord, nous parlâmes des chances qu'il y avait que le gros de la troupe ait entendu notre fusillade, et nous tâchions de supputer à quel moment ils remarqueraient notre retard, et mille autres choses. Mais nous nous desséchions réellement à mesure que les heures passaient. Les cipayes jouèrent entre eux avec des cailloux, puis racontèrent des histoires. La nuit fut assez froide. Le second jour personne ne parla. Nos lèvres étaient noires et nos gosiers en feu: et nous restions étendus sous la roche, nous regardant les uns les autres. L'un des réguliers se mit à tracer sur le rocher avec un morceau de tuyau de pipe des blasphèmes et des invectives comme une sorte de testament et je dus le faire cesser. Tandis que je regardais, au fond de la vallée, la rivière couler et bouillonner, J'étais presque tenté de suivre le cipaye. Cela semblait attirant et désirable de dégringoler le long de la pente, avec au bas quelque chose à boire—ou, du moins, plus de soif du tout. Cependant, je me souvins à temps que je commandais le détachement et que mon devoir était de donner le bon exemple, et cela m'empêcha de commettre une sottise.

«C'est en pensant à cela qu'une idée me vint. Je me levai et examinai la tente et, ses cordes, et je m'étonnai de n'y avoir pas pensé plus haut. Puis, j'allai jusqu'au bord de la falaise mesurer de l'œil la distance. Cette fois la hauteur me sembla plus grande et la pose du cipaye quelque peu plus pénible. Mais il n'y avait que ce moyen ou rien... et, pour vous le dire sans plus de détour, je descendis en parachute.

«Je pris un grand cercle de toile de la tente, environ trois fois grand comme ce tapis de table. Je fis un trou dans le milieu, je liai huit cordes autour qui se réunissaient au centre pour former un parachute. Les autres me regardaient, croyant sans doute à quelque nouveau genre de délire. Alors j'expliquai mon plan aux deux réguliers, et, aussitôt que le rapide crépuscule fut devenu nuit pleine, je risquai l'expérience. Les deux hommes tinrent l'instrument élevé et je pris mon élan de toute la longueur de la plate-forme. Mon parachute s'emplit d'air comme une voile, mais je dois avouer qu'arrivé au bord j'eus la venette et je m'arrêtai court.

«Mais j'eus aussitôt honte de moi-même; je retournai à l'extrémité de la plate-forme et me lançai de nouveau. Cette fois, je sautai—avec une sorte de sanglot, je me le rappelle—je sautai en plein dans le vide, avec la grande voile, blanche qui se gonflait au-dessus de moi.


L'HOMME VOLANT.—«À cette vue, j'aurais bien voulu pouvoir remonter.»

«Mes pensées durent se précipiter avec une vitesse effrayante. Il sembla s'écouler un long moment avant que je pusse être sûr que mon instrument resterait droit. D'abord il se balança de côté et d'autre. Puis, je remarquai la muraille de rocs qui semblait monter devant mes yeux, pendant que je me figurais rester immobile. Je regardai au-dessous de moi, et je vis les eaux sombres de la rivière et le cadavre du cipaye qui venaient, à ma rencontre. Mais dans l'indistincte clarté, je discernai aussi trois ennemis, ahuris de me voir arriver, et le cipaye décapité. À cette vue j'aurais bien voulu pouvoir remonter.

Au même instant, ma botte entrait dans la bouche d'un des ennemis, et lui et moi ne formions plus qu'un seul tas avec la toile qui s'abattait sur nous en se dégonflant. Sans doute, j'avais dû faire jaillir la cervelle de l'homme sous mon pied. Je n'attendais rien d'autre que d'être à mon tour massacré, mais les pauvres païens, qui n'avaient jamais entendu parler de Baldwin, prirent immédiatement la fuite.

«Je me dépêtrai de la toile et du cadavre et jetai un regard autour de moi. À environ dix pas se trouvait la tête du cipaye, les yeux fixes, au clair de lune. Puis, j'aperçus l'eau et je courus boire. Il n'y avait d'autre bruit au monde que celui de la retraite précipitée des ennemis, un faible cri qui me parvint d'en haut et le murmure du courant. Dès que j'eus bu tout mon soûl, je descendis au long de la rivière.

«Telle est l'explication de l'histoire de l'homme volant. Pendant les douze kilomètres que je fis pour rejoindre l'expédition, je ne rencontrai âme qui vive. J'arrivai au camp de Walters vers dix heures et le stupide imbécile qui était de faction eut le toupet de me tirer dessus lorsque je surgis au trot hors des ténèbres. Aussitôt que je fus parvenu à faire entrer mon récit dans le crâne épais de Walters, cinquante hommes se mirent en route pour aller débarrasser la vallée des ennemis et ramener nos hommes. Mais j'avais eu pour ma part suffisamment soif pour ne pas aller la provoquer de nouveau en les accompagnant.

«Vous avez entendu quelle sorte de légende ils ont fabriquée avec cela. Des ailes grandes comme une mule, hein? et des plumes noires? Le bon lieutenant transformé en oiseau. Bon! bon!»

Un instant le lieutenant resta plongé dans quelque joyeuse méditation, puis il ajouta:

—Vous ne le croiriez pas, mais quand ils arrivèrent à la plate-forme, deux cipayes avalent sauté en bas.

—Le reste allait bien? demanda l'ethnologue.

—Le reste allait bien, à part la soif. Et à ce souvenir le lieutenant se versa un nouveau verre de whisky et de soda.