12
DACCA
Dacca, 7 février. — Nous voici enfoncés, pour quelques semaines dans le monde anglais. Après Government House, nous trouvons la charmante hospitalité des Hartog, si parfaitement accueillants et compréhensifs. Les Hindous s’enfoncent à l’arrière-plan. Avant que de quitter Calcutta, nous avons toutefois pu faire chez eux quelques visites, retrouver quelques bonnes connaissances.
Nous avons été passer toute la matinée de mercredi chez les Nahar, des Jaïnas établis, en joint family, dans une belle maison, dont une bonne part est un musée, une bibliothèque et un temple. Nous avons été reçus par les deux frères, le fils, le gendre, la foule des parents et des connaissances ; nous avons vu des miniatures, des étoffes, des broderies, toutes choses amusantes, et dont la quantité depuis deux générations, ne cesse de s’accroître. Mon mari trouve là des livres, des cartes du ciel qui lui font jurer qu’il reviendra. Nous nous déchaussons, et, en haut de la maison, nous arrivons au temple. Le serviteur de la divinité nous reçoit, la bouche soigneusement recouverte d’un linge, comme il convient à un bon Jaïna ; il faut respecter la vie, il faut craindre d’avaler la moindre créature vivante ; il y a des balais dans les coins et des époussetoirs, des émouchoirs pour écarter devant les pieds toute bête qui risquerait d’être écrasée ; je dois dire qu’on ne s’en est pas servi. Le bon dieu jaïna, ou une de ses incarnations, en albâtre molle et pâle, dans son tabernacle doré, sous son diadème, nous regarde de ses yeux trop grands, pleins de fadeur et d’ennui. Accrochés à de petits clous, les réticules des dames de la maison, pardah ladies, que nous ne verrons pas.
La fenêtre ouvre sur une terrasse d’où l’on découvre ce qui se cache derrière les façades des petites rues de Calcutta, un bel étang entouré d’arbres, d’autres terrasses ; et, de ces demeures fermées sortent des bruits de musique et de fête. C’est en effet la fête de Sarasvati, déesse de la sagesse et de la science, patronne des lettrés et des écoliers. Toute la ville est en joie, le consulat français même est fermé aujourd’hui. Toute Jaïne qu’est cette maison, la fête y est célébrée, pas officiellement ni non plus si religieusement qu’ailleurs chez les Hindous, mais la conscience de ces braves gens est assez large pour que la déesse hindoue aux quatre bras, y ait une petite place à côté du Jina aux yeux vides et d’autres encore.
C’est pour cela aussi qu’en arrivant chez les Ch., tous adeptes du Brahmo samaj qui a répudié ces matérialisations grossières, nous trouvons les deux maîtresses de maison, la fille de l’une d’elles et sa petite fille, un bout de femme de dix-huit mois, habillées de jaune en l’honneur de Sarasvati et du premier jour du printemps.
Encore une tasse de thé chez les Bh., et il faut aller dîner, boucler les paquets. Ce dîner est dressé dans notre salon ; les vêtements du soir étant empaquetés, impossible de dîner avec Son Excellence. Nous allons le remercier : un court shake-hand, quelques phrases de cette aimable politesse que les Anglais excellent à exprimer, et nous retrouvons les deux domestiques silencieux, écarlates et enturbannés, portant le nom du roi et sa couronne sur l’estomac, de l’or sur toutes les coutures.
Un voyage de vingt-neuf heures environ, en chemin de fer jusqu’à Goalanda, puis en bateau pendant sept heures, à travers les eaux du delta, puis en train encore, de Narayanganj à Dacca, pendant une quarantaine de minutes. On comprend que les Hindous deviennent lyriques en parlant de leurs grands fleuves. Pour un peuple vivant sous un pareil climat, où chaque goutte d’eau est conservée, pour lequel le moindre étang est un trésor, cette immense plaine liquide, coupée de bancs de sable, d’îles d’émeraude, doit être un ravissement. Lorsqu’au petit matin la rivière se colore, pourpre, verte et argent, sous les premières lueurs de l’aube, que le soleil monte énorme, sanglant, que tout semble baigné dans une lumière blanche où tournent les vapeurs, alors qu’à l’infini l’eau s’étend et s’enfonce au milieu des villages, on ne peut s’arracher à cet enchantement.
Les H., sont établis à 8 milles environ du bazar, dans le large espace découvert où sont construits les immenses bâtiments de l’université, simple collège il y a un an encore. Leur belle maison anglaise aux vastes salles, ouvre par de larges baies sur la véranda spacieuse, le grand jardin. Nous voilà en Angleterre, mais une Angleterre consciente de la gravité de la crise actuelle et qui fait tout pour la conjurer.
Combien y a-t-il de familles de ce type-là à Dacca ? Il y en a deux, je crois, qui reçoivent les indigènes ; le reste fait honnêtement son métier, joue au bridge, va au cercle, et en veut vaguement à des administrés, qui l’obligent à vivre si loin de l’Angleterre, dans un pays dont il ne sait pas grand’chose, qui l’intéresse peu, pâlit les enfants, où l’on est venu pour la forte paye, où l’on méprise également les choses et les gens. Les femmes paraissent encore plus obstinées que les hommes dans cette universelle détestation ; il faut voir leurs figures se fermer et l’expression qui se fige, lorsqu’elles rencontrent un « native ». Quel mal elles font à leur pays !
Elles pourraient répondre, il est vrai, que des relations normales, à notre point de vue occidental, sont quasiment impossibles avec la majorité des femmes hindoues ; comme dans tous les pays du monde, ce sont elles qui perpétuent les usages, les traditions ; à peine hors du parda, nos habitudes, notre activité même, et la meilleure, les surprennent, si elles ne les choquent, et les femmes les plus émancipées ont sans doute à combattre au fin fond d’elles-mêmes les préjugés ancestraux. Dans ce pays où l’Assistance publique n’existe pas, — que de mains tendues, de voix suppliantes à tous les carrefours ! — il est pour ainsi dire impossible de constituer une société de charité où femmes hindoues et occidentales travailleront ensemble.
Jeudi 8 février. — Je reprends ce bavardage ce matin au haut d’un sixième étage de Calcutta où d’aimables théosophes nous offrent l’hospitalité avant notre départ pour Patna, ce soir. Nous avons refait en sens inverse notre voyage sur le delta. Le ciel et l’eau étaient de perle ; un gros soleil tout rouge ; à la limite d’horizon la ligne du rivage. A l’heure du couchant, cela a été l’incendie de l’eau et du ciel, puis tout s’est éteint, les lumières des villages semblaient des feux de navires ; la lune plus qu’à demi pleine répandait son mol enchantement, spectacle divin. Ce matin, c’est le brouillard de Calcutta dans lequel tout le jour on suera, pour y grelotter le soir.