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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) cover

Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Chapter 15: 14 BÉNARÈS
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 100 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 A 100. CES VOLUMES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE.

14
BÉNARÈS

18 février. — Nous avons quitté Patna le mercredi 15 avec Hari Chand ; nous avons pris ensemble le bateau qui nous a menés au train, de l’autre côté du Gange, et nous sommes arrivés à Muzaffarpour avec une heure de retard, la grève du personnel hindou, sur la grande ligne du Penjab, troublant fortement les communications.

Pour ménager un débarquement en fanfare, Hari Chand est de première force ; il avait convoqué le ban et l’arrière-ban, nous nous sommes trouvés en face du Tout-Muzaffarpour : présentations, salutations, invitations. Deux zemindars nous proposent leur auto, et on nous emmène au Circuit house, le bangalow des fonctionnaires, en dehors de la ville, au bord d’un bras de la Gandaki. Le lendemain, en compagnie d’un de ces très aimables millionnaires, nous avons visité Vaisali, la vieille république, où le Bouddha a séjourné, où un grand concile s’est tenu, cent ans après sa mort, où le Jina est né. Cinq à six cents ans avant notre ère, une grande ville avec ses palais et ses temples, ses monastères, une population laborieuse gouvernée par une aristocratie, un sénat et des consuls annuels, prospérait là où nous ne trouvons qu’un vaste étang encombré de roseaux, des champs d’orge, de pauvres villages et une énorme étendue de vieilles briques à peine recouvertes d’herbe : les débris jonchent le sol, on n’a qu’à se baisser pour ramasser un fragment de sceau, des bouts de poterie ornée et S. a le cœur chaviré en trouvant, sous ses pieds, un morceau de brique cassée, qui fit sans doute partie d’un couronnement de stèle, deux cents ans peut-être avant le Christ, car on y lit encore deux lettres en écriture brahmi. Le gouvernement impérial a acheté le terrain, mais les excavations ne sont pas commencées. Les paysans ont trouvé là une vraie carrière de matériaux de construction.

A deux milles au nord-ouest du site historique, nous avons été voir un des anciens piliers du roi Asoka. Il se trouve au hameau de Kalua, dans la cour d’une chapelle dédiée à Sita-Rama-Siva ; les paysans d’alentour ne le connaissent que sous le nom de « pilier de Bhimsen ». Il s’élève très beau, toujours couronné du chapiteau et du lion des Mauryas, à côté de l’étang, tel que le pèlerin chinois l’a vu et décrit, il y a quelque treize siècles. Les paysans lui font des offrandes. A quoi n’en font-ils pas ? A certains arbres même, des banyans, des pipals, où ils croient que de saints voyants vivent enfermés, ils font brûler, au milieu des racines monstrueuses, des petits tas de bois ou de bouse de vache ; ils y apposent, comme aux statues des dieux, des marques de minium, et la puérilité de leurs offrandes est à la fois risible et touchante : des petits chevaux de carton, des bouts de tuyau, des joujoux minuscules, et bien entendu, les fleurs, le beurre, le riz et les autres sacrements.

L’après-midi, visite du Sanskrit Collège où, le lendemain, une grande séance nous était consacrée.

J’ai retrouvé l’auditoire que Santiniketan m’a rendu familier ; accroupis par terre, les gosses de huit ans mêlés aux étudiants et aux maîtres. Discours en sanscrit, très aimable, je suppose, car mon mari faiblement proteste, et je dois avoir ma petite part, car tout d’un coup tout le monde me regarde. Je les regardais aussi, si proches et pourtant si loin de nous : parmi tant de singularités, dont quelques-unes sans doute se retrouvent ailleurs, ils ont celle de porter le témoignage visible de leur prière, de leur culte. C’est au temple que, matin et soir, le prêtre barre leurs fronts des signes rituels, trois raies horizontales ou la ligne verticale blanche surmontée d’un point rouge prolongeant la ligne du nez, et le dessin en forme de fourche, trois énormes lignes qui leur donnent un air formidable ; certains, à peu près nus, ont le buste et les bras couverts de ces emblèmes auxquels se reconnaissent Sivaïtes, Saktas, Vaishnavas, etc…

Nous avons quitté Hari Chand pour aller à Bénarès. Trois mois et demi dans l’Inde sans voir Bénarès, c’est être en Palestine et ne pas aller à Jérusalem. Nous avons passé avec Hari Chand toute une semaine, pendant laquelle il s’est montré le plus prévenant, le plus affectueux, le plus dévoué des disciples. Sa formation européenne, sa rare sûreté de jugement, son objectivité presque parfaite, — Penjabi, il a un petit faible pour ses compatriotes, — lui ont valu une réelle autorité. Mais ces Orientaux peuvent être si secrets ! Nous l’avons trouvé marié depuis plus de dix ans, avec deux beaux enfants qui étaient donc nés quand il était avec nous en France et dont il ne nous avait jamais parlé. Il m’a brièvement dit que, suivant l’habitude hindoue, sa femme avait été choisie par son père et qu’il ne l’avait pas vue avant le mariage. Il aura pu bénir sa chance et son père, car, pendant les cérémonies des noces, au moment propice de lever le voile et de voir enfin celle avec laquelle il allait désormais vivre, c’est un charmant visage qui lui est apparu, doux et fin, plein de dignité.

Nous sommes arrivés ce matin à Bénarès et tout de suite le professeur de philosophie de l’Hindu University, Adhikari, venait nous retrouver. Nous avons visité avec lui l’établissement. Ce mot convient-il à une des plus vastes universités du monde ? La géographie nous apprend bien que l’Inde est un pays grand comme l’Europe sans la Russie, ou à peu près, — je n’en reste pas moins abasourdie devant ces espaces. Celui de l’Université représente six milles carrés, il y a des kilomètres de bâtiments magnifiques, plus encore en construction et en projet ; la ville a donné le terrain, le gouvernement une subvention annuelle de 100.000 roupies, le reste est fourni par de généreux donateurs. Un ingénieur fait les frais d’un canal jusqu’au Gange, pour le futur laboratoire d’agriculture. Si vraiment, les travaux peuvent être terminés, l’effort soutenu, l’Inde aura le droit d’être fière.

A côté de ces immenses bâtiments voués aux recherches scientifiques, un autre apporte la note ultra-moderne, Jeune-Inde ; c’est le département industriel. Machines ronflantes, installations électriques, grandes salles pour les dessinateurs et même un atelier de réparations. A Bénarès ! Et c’est aussi l’Université qui fournira plus tard l’électricité à la ville.

Nous avons fait en bateau, sur le Gange, la promenade traditionnelle. Nous sommes arrivés en avance, car Joseph n’aime pas être en retard ; il est là, à côté du cocher, et, derrière nous, le domestique du cocher lui-même ; trois domestiques pour deux personnes que traînent deux chevaux étiques, découragés par la plus petite pente.

Nous nous arrêtons près d’un tailleur de pierres ; devant son échoppe, une grosse cuve faite de quatre dalles de pierre grossièrement assemblées, retenues par une chaîne de fer, attend la mort du premier yogi ou sannyasi, et ceci dans cela sera envoyé au fond de la rivière, contribuant ainsi à augmenter la sainteté de ce Gange révéré, source de toute pureté.

Je veux descendre les marches qui mènent au fleuve, aller voir de plus près le spectacle extraordinaire qui s’y passe. S., me retient ; je pourrai descendre tout à l’heure, mais non rester ni stationner ; ma présence seule priverait ceux que je pourrais toucher de la purification qu’ils viennent chercher.

Professeur Adhikari veut être notre guide. Il arrive avec sa fille Ranou ; un poète la comparerait à une gazelle tant sa grâce est à la fois familière et farouche, une gazelle qui prépare un examen pour la fin de l’année.

Le ciel est assez couvert, nous descendons la rivière vénérée, la ville apparaît comme un croissant. On a tout dit sur ces ghats, la population qui s’y presse chaque matin, toute la ville venant saluer le soleil levant, adorer, méditer, plonger et méditer encore ; les innombrables petits appontements, pareils à ceux de nos pêcheurs, où tous se pressent, d’où l’on plonge, où l’on prie, les mains soulevées pleines de l’eau sainte ; les appels des trompettes, des conques ; la petite lessive que chacun fait, le bain et la prière terminés. Voilà les palais portés par les vieilles et hautes murailles ; d’autres en pleine construction sont tombés, le sable a glissé emportant murs et terrasses ; les escaliers si raides, encombrés de plates-formes, de petites chapelles, d’éventaires de marchands sous leurs grands parasols ; les vaches, les chiens, les singes, les morts aussi : trois ou quatre trempent au bord, attendant le dernier lavage, le premier bûcher ; quand nous repasserons, remontant le courant, deux d’entre eux, une dame en sari rouge, un autre bien ficelé dans un linge blanc, brûleront, du bois dessus, du bois dessous, et en route pour le paradis d’Indra. Car c’est cette assurance-là que l’on vient chercher ici, tant est efficace la purification du fleuve sacré. L’opération semble courte ; si elle n’est pas parfaite, l’eau et les vautours achèveront l’œuvre du feu.

Tout cela certes, les livres, les images et le cinéma cent fois nous l’ont montré ; ce qui surprend, ce qui effraye même un peu, c’est l’intensité de la vie religieuse, ses manifestations, la variété de son expression ; elle anime, pénètre tous les actes de la vie hindoue.

Quand nous sommes revenus, le brouillard était dissipé, une lumière bleue et rose aussi, toute pénétrée de soleil, enveloppait la ville, le sable et les eaux.

Nous sommes allés, l’après-midi, à Sarnath, à cinq milles de Bénarès, l’endroit où le Bouddha, ayant acquis à Bodh Gaya la connaissance parfaite, prêcha son premier sermon. Ici encore, tout a disparu ; par quel cataclysme les monuments et la doctrine ont-ils été aussi complètement balayés du sol et de la pensée de l’Inde ? Les fouilles activement poussées ont déjà rendu de belles choses, un pilier d’Asoka, brisé, beaucoup de pierres sculptées, d’images, de colonnes et une statue du Bouddha assis, la plus belle que j’aie jamais vue. Mais, dans son propre pays, il n’y a plus, pour le grand sage, que des adorateurs étrangers.


20 février. — Nous allons flâner à travers les ruelles si pittoresques du bazar. Joseph nous escorte, mais prend un coolie pour porter les paquets ; le cocher, le domestique du cocher, le boy, le coolie du boy, notre équipage aux deux chevaux apocalyptiques, rien d’étonnant à ce qu’un peuple de mendiants, une vraie cour des miracles s’accroche à nos talons. Nous croisons au retour un petit cortège, trois cadavres bien ficelés qu’on porte au Gange, ainsi qu’une caravane de chameaux évoquant le Penjab et « les au-delà ».

A 3 heures, conférence à l’Université : « Ce que devrait être l’étude de la civilisation hindoue dans une université hindoue ». Très nombreux auditoire, très intéressé, un auditoire qui ressemble beaucoup aux nôtres, peu de marques rituelles sur les fronts, les cheveux peignés à notre manière. La longue mèche que l’Hindou orthodoxe laisse pousser au sommet de son crâne, je ne la vois presque pas ici. Si, timidement, elle subsiste, ce ne sont que quelques cheveux un peu plus longs, que le coiffeur semble avoir oubliés ; cependant, un bibliothécaire complètement rasé a conservé une mèche dont il pourrait faire des boucles ou un chignon ; un jeune garçon n’a gardé qu’une petite touffe courte, ébouriffée comme un pinceau. Mais la masse des étudiants de la traditionnelle et sacro-sainte université de Bénarès semble lancée au pas de course sur les voies de l’Inde nouvelle.