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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) cover

Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Chapter 21: 20 VISITES PRINCIÈRES
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 100 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 A 100. CES VOLUMES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE.

20
VISITES PRINCIÈRES

Nous avons pris et gardé l’habitude d’une promenade en voiture à l’heure fraîche ; nous rentrons chez nous après le coucher du soleil. La première nous a conduits au petit village de Balaji, juste au pied de la montagne au nord, d’où part le chemin — j’allais dire la route ! — qui mène par la passe de Kouti au Tibet ; le lendemain, allant du côté de Pasoupati, en passant, mon épigraphiste remarque une pierre ; on arrête, il descend ; c’est une vieille inscription qui, depuis quatorze cents ans subit les outrages du temps et des saisons, un peu effacée sans doute, mais prête à en affronter bien d’autres.

Ce site de Pasoupati est certainement ce qu’il y a de mieux ici. C’était l’heure de la pouja du soir, les femmes se rendaient toutes au bord de la rivière sacrée, les singes aussi, les vaches flânaient, les sannyasis exhibaient leurs extraordinaires tignasses, mais le Sahib a bien vite fait à Siva-berger une concurrence victorieuse, et les gosses et les dévotes et les flâneurs ont reformé autour de nous leur cercle curieux et inquiétant.

Nous avons rencontré en rentrant le troupeau des prisonniers, hommes et femmes, qu’on ramenait de leur travail quotidien à la briqueterie. Quand S. était venu, il y a vingt-quatre ans, seule la charité particulière les nourrissait ; un prince d’esprit moderne les fait travailler et manger. Ce sont gaillards et gaillardes qui ne paraissent pas fort à plaindre ; on les reconnaît seulement aux anneaux de fer qu’ils portent, un à chaque jambe, mais pas d’entrave, et ces dames, fardées, parées de fleurs, prodiguent œillades et sourires.

C’est l’heure aussi où en quittant le Toundi Khel, la magnifique esplanade où s’exercent les troupes, se passent les revues, se courent les courses et se joue le polo, près du temple très fréquenté de Lomri Maï (la mère Chacal, la Dourga népalaise) aux autels couverts de sang, on voit les Caboulis, comme on les appelle ici, les Afghans offrant aux amateurs très nombreux les beaux chevaux qu’à grand’peine, à grands frais, ils ont amenés d’Afghanistan, vous imaginez le chemin ! Les montagnes afghanes et la passe de Khyber, la descente au Penjab, le long trajet à travers la vaste plaine et l’ascension ici…

Avec leurs larges culottes blanches bouffantes serrées à la cheville, la veste blanche qui fronce sur les hanches et l’étroit gilet sombre qui prend le buste, c’est toute une évocation du monde musulman. Beaux hommes propres et élégants près desquels la loque, la crasse et la laideur tibétaines n’ont rien à gagner. Mais les Tibétains sont des philosophes et, sans arrière-pensée, ils jouissent du spectacle offert ; ils sont là, avec leur drôle de petit chapeau de feutre aux petits bords retroussés, leurs petites bottes de feutre, leurs chapelets de gris-gris, leur veste largement ouverte sur la poitrine pour pouvoir sans doute plus commodément se gratter, leur bonne figure ronde, tout sourire. Je ne suis pas encore arrivée à reconnaître du premier coup d’œil ces Messieurs de ces Dames et j’ai été surprise d’entendre qu’un des lamas salués à la procession de Matsyendra Nath était la femme de l’autre.


Katmandou, 8 mai 1922. — Une belle matinée toute fraîche encore après des jours de ciel de plomb, d’orages et d’averses, car le deuxième jour de la procession du Grand Matsyendra Nath la pluie tomba avec abondance, transformant le Toundi Khel en étang et amenant l’eau dans nos réservoirs particuliers. Grâces en soient rendues au grand ascète.

Nous nous reposions samedi d’une de nos dures expéditions, c’est-à-dire que mon mari travaillait à la maison, lorsque Joseph se précipite, arrange les fauteuils, met les choses en ordre : les jeunes princes viennent nous rendre une petite visite, faveur rare que nous apprécions vivement.

Ce sont les deux fils aînés de la présente Maharani avec leur neveu, fils de leur demi-frère, second fils du Maharaja : Vishnou, Shankar, Brahma, les trois dieux de la Trinité hindoue. Ils s’asseyent ; le charmant petit Shankar nous invite à en faire autant avec une grâce et une autorité manifeste qui plaisent et amusent ; trois jeunes garçons bien doués, cultivés, très fins ; le neveu a le même âge que ses oncles, il est assis, une guirlande de fleurs au cou, deux gros diamants aux oreilles, son petit chapeau tout à trac sur la tête ! Shankar d’un geste un peu brusque lui fait signe de se décoiffer. Enfants à l’esprit très ouvert. Nous leur disons et leur répétons qu’ils devraient visiter l’Europe, Paris. Mais traverser la mer ! Quelles purifications pourraient laver une telle souillure ?

Ils ont regardé les livres, les lettres, les journaux français, et sont repartis dans leur petite charrette anglaise, le prince Vishnou conduisant, des cavaliers les escortant. Aucun des princes, même des plus petits, ne fait un pas sans avoir sur ses talons toute une escouade ; s’ils marchent comme de simples mortels, le porteur de parasol les suit comme une ombre ; pour la toute petite princesse de trois ans, on tient ce fameux parasol, insigne de la souveraineté, par en haut, le long manche traînant par terre, car ce n’est pas, on le pense bien, une ombrelle ordinaire, mais une énorme machine, grande comme une roue de voiture, avec des soies, des franges et qui doit être lourde à porter.

Nous aurons visité la vallée de fond en comble, comme peu de voyageurs l’ont fait ; nous aurons vu le Maharaja et, près de lui, ses fils, son frère, les jeunes princes, une fois la Maharani à laquelle sans doute nous irons dire adieu au moment du départ, les officiers qui nous sont attachés, le pandit. S. rencontre à la bibliothèque le rajgourou et un savant bengali. Et c’est tout.

On ne peut tout avoir, l’Himalaya, le séjour dans un pays archi-fermé, les faveurs, l’amitié d’un des derniers autocrates qui est aussi un prince charmant, disons plutôt un charmant prince, un travail qui rend excellemment, et quoi encore ?