28
MOINES ET RAJAS
Bombay, 8 septembre 1922. — Nous avions à peine fini de vous écrire, la semaine passée, à Shivpouri, que de nouveau la population reprenait possession de nous. On nous conduit, on nous amène, on nous porte et on nous rapporte et nous nous laissons faire sans jamais poser une question. Nous commençons d’ailleurs à nous débrouiller et à reconnaître certains visages dans cette foule qui nous entoure et nous escorte : le grand garçon qui nous a reçus et semble diriger toute notre vie ici est le précepteur des enfants de lady Rajvadé, cette grande dame mahratte qui nous a si aimablement offert le thé hier en bateau ; un autre grand diable, très gai, est médecin, et puis il y a les quatre moines jaïnas qui entourent le pauvre Vijayadharma. C’est chez lui qu’on nous conduit d’abord ; il faut se déchausser déjà au pied de l’escalier qui mène à sa chambre, une chambre qui ressemble plutôt à une cellule. Il est moins bien qu’hier, un moinillon l’évente, mais ses yeux sont encore pleins de vie ; ma visite semble lui faire plaisir, il l’a d’ailleurs demandée ; il m’interroge sur mes lectures (me croirait-il savante, le pauvre saint homme ?) Et serait-il vrai qu’un homme peut bien vivre seul, mais qu’une présence féminine lui est douce à l’heure de la mort ?
Nous le laissons bientôt, et ses moines nous montrent par le menu leur façon de vivre, leur façon de voyager, de mendier. Il leur faut de toute nécessité trois balais, l’un à long manche pour écarter doucement devant leurs pas tout être vivant, tout germe qu’ils risqueraient autrement d’écraser, un autre à manche court, qu’ils portent constamment sous le bras, qui semble être leur emblème, et enfin un tout petit dernier dont tout doucement ils frottent les vases de bois laqué, jaune à l’intérieur, rouge à l’extérieur, où ils reçoivent leur nourriture. Ils vont ainsi errant à travers l’Inde entière, ne s’arrêtant que là où la saison des pluies les surprend, le reste de l’année ils ne peuvent séjourner que trois jours dans le même endroit. Ravis comme des enfants, ils nous montrent comment ils vont mendier, leurs vases de bois placés dans les plis de leur robe de dessous, leur robe blanche, et ensuite dans les plis de leur robe jaune ; sur le poignet, auquel le fardeau est suspendu, ils placent des pièces de linge rectangulaires, grandes comme des serviettes, cinq pendant les pluies, quatre en hiver, trois en été. Leur balai moyen sous le bras, un grand bâton à la main ils vont de maison en maison ; ils s’arrêtent, plantent leur bâton entre le premier et le second orteil et attendent que la générosité du maître de la maison s’intéresse à eux ; ils attendent, car ils ne peuvent se présenter qu’une fois sur le même seuil.
Ensuite ils nous conduisent dans le petit temple scrupuleusement propre où l’image d’un des grands Jinas est adorée ; les serviteurs du temple, la bouche soigneusement couverte — il ne faut pas risquer d’avaler des insectes ! — font la toilette de la statue ; religieusement ils font, sur ce petit corps de marbre blanc aux grands yeux vides, les marques rituelles. Avec du safran ils touchent la plante des pieds, le sommet de la tête, le front, le cou, les deux épaules, la poitrine, le nombril, la paume des mains. L’Inde a la manie, la folie de ces barbouillages. Encore ce safran est-il sans odeur, mais, dans les temples hindous, la puanteur du beurre rance dont le dieu est inondé, mêlée à l’odeur fade du sang des sacrifices, au parfum violent des fleurs, soulève le cœur.
Où va-t-on nous mener déjeuner ? Chez notre bon marchand jaïna. Que de gens affairés pour nous servir, notre hôte tout le premier et la foule des spectateurs tout autour de nous. Je ne sais pas trop ce que je mange ; je picore dans les cinq ou six petits pots qui nous sont servis, tombant une fois sur des piments, prenant ensuite du riz au safran très sucré, très parfumé, excellent, au petit bonheur ; c’est bon ; si nous le manifestons par un geste ou un sourire, vingt personnes se précipitent pour nous en rapporter.
A cinq heures, lady Rajvadé nous offrait le thé dans le beau bangalow où elle passe l’été : elle est presque très belle, elle a la noblesse des grandes dames mahrattes, le sang le plus pur de toute l’Inde, ses six enfants lui font une vivante et charmante parure. On nous présente le prêtre de la famille, descendant lui-même d’ancêtres nombreux qui tous furent attachés aux Rajvadé ; on nous dit même que si ceux-ci voulaient en changer, ce prêtre pourrait leur intenter un procès ! La conversation s’engage en sanscrit avec le professeur français. Mais nous ne pouvons rester bien longtemps, un nombreux public attend dans la salle d’école (il y a une école à Shivpouri) pour la conférence annoncée. Les prêtres jaïnas président, les discours succèdent aux discours, ces hommes accroupis sur des tapis et qui suivent si avidement ne comprennent pas tous le sanscrit et encore moins l’anglais, ils sont ravis tout de même. Derrière un rideau, astucieusement percé de trous nombreux, se devinent des formes féminines, on entend le bruit charmant des anneaux sur les chevilles. La nuit tombe, resterons-nous encore bien longtemps et devrons-nous retourner chez notre bon marchand ? Que le repos me semblerait doux ! L’hôtel est si bien fait pour le voyageur ! Il pleut à torrents. Timidement nous demandons si nous ne pourrions rentrer et dîner dans nos chambres ? Comment donc, rien de plus naturel, de plus facile, et dix minutes après, une procession d’une douzaine de gens nous apportaient dans des feuilles et dans des pots notre repas du soir ! Les pommes sont épluchées, les raisins sont égrenés, le thé est bouillant, tout ce monde s’active autour de nous, je suis si endormie que je crois rêver.
Le lendemain matin, le pauvre Vijayadharma nous reçoit ; comme rapidement il change ! Sa voix elle-même est tout autre, ses efforts pour écouter, répondre, font mal. Nous lui demandons de revenir avant notre départ pour recevoir sa bénédiction ; il nous sourit sans une plainte, sans une allusion même à ce mal dont il meurt. Cette dernière journée nous réservait d’ailleurs des surprises ; pour la première fois nous étions invités à déjeuner et à dîner chez des Hindous : nous nous sommes mis à table ensemble, nous avons mangé ensemble, non pas avec nos hôtes, mais avec les invités qu’ils avaient demandés pour nous rencontrer. Car les hôtes ne se mettent pas à table ; on ne voit ni Madame, ni ses filles et belles-filles ; toutes les femmes de la maison font la cuisine, préparent les plateaux, les petits pots, cuisent ces crêpes épaisses, sans œuf ni beurre, dont on se sert comme de fourchettes et de cuillers, soit que du bout des doigts on les emploie à puiser dans les innombrables petits plats servis à chaque convive, soit que pliées en forme de petites coupes on les remplisse de sauce. Le maître de la maison, debout, sert ses invités, chasse les mouches, et cause, et s’occupe inlassablement du confort de tous.
Tout de suite après on nous conduit dans la salle où les dames de la ville veulent nous offrir le thé. Mais entendons-nous bien, il y a la salle où cent cinquante dames à peu près sont entassées, un rideau, et, de l’autre côté, faisant face, une table où nous nous asseyons, bien en vue, buvant et mangeant, tandis que cent cinquante paires d’yeux derrière des voiles, derrière le rideau, nous suivent avidement, ne perdent pas un de nos gestes. Je les rejoins, elles m’entraînent, me font asseoir au milieu d’elles, je lève tous ces voiles baissés, car si elles montrent librement leur ventre, la figure, même devant moi, se dissimule ; que de bijoux, que de paillettes, que de galons ! Les yeux en sont éblouis. Les bracelets ressemblent à de larges lames d’or ; on en ferait des armes. Il faut s’arracher à tous ces sourires, mon mari m’attend, il a des visites à recevoir, et nous avons aussi pour le soir une promenade en bateau, bien qu’il pleuve à verse. La curiosité de ces dames a-t-elle été satisfaite ?
Nous avons, sous la pluie battante, fait quelques kilomètres sur une petite rivière plus ou moins artificielle, à bord d’un bateau à pétrole. Combien de lakhs de roupies Sa Hautesse le Maharaja de Gwalior a-t-elle dépensés pour ces coûteuses fantaisies ? Au retour l’auto fait fuir une panthère ou un léopard qui rôdait sur la route. Nous dînons chez le docteur, nous retrouvons nos commensaux du déjeuner ; une curieuse conversation s’établit : non-coopération, Gandhi et finalement religion. Un brahmane mahratte — c’est-à-dire la quintessence de l’orthodoxie — est assis et mange avec nous ! Il déclare qu’il est temps pour les religions de servir au bonheur des hommes et que la France est un grand pays parce qu’elle a donné au monde Voltaire ! A Shivpouri, je vous assure que c’est inattendu. Combien de gens dans l’Inde, combien même d’étudiants d’universités connaissent ce grand nom, sans parler de son œuvre ? Si c’est ainsi que se manifeste l’influence du Maharaja, il se prépare au Gwalior une révolution dans les idées, dans les mœurs, dont nous n’avons pas idée.
Le lendemain matin, nous avons été voir pour une dernière fois le saint moine jaïna. Il ne peut presque plus parler, la mort est inscrite sur sa figure, il a cependant un sursaut d’énergie pour m’écarter, craignant que je touche son lit ! Je lui demande sa bénédiction. Faiblement, il me dit que je suis sa fille ; il nous saupoudre la tête du safran rituel. En arrivant à Bombay, trois ou quatre jours plus tard, nous apprendrons sa mort, nous aurons été ses derniers visiteurs.
A Sanchi, M. Ghosal, le Surintendant de l’Archéologie de l’État de Bhopal, nous attendait. Le vénérable stoupa bouddhique avec son fameux entourage de pierre sculptée et ses célèbres portes, fouillées, travaillées, ajourées comme du bois, a bravement traversé ces vingt-deux siècles, les persécutions et les destructions musulmanes et tout ce que le brahmanisme triomphant a pu susciter contre lui ; la jungle qui l’entoure encore l’a sans doute préservé. Le paysage est charmant ; au haut d’une colline il a cette paix mélancolique des sites bouddhiques dans l’Inde, la paix de la mort. A perte de vue pas une route, la jungle de toutes parts presse les monuments vénérables.
Nous avons passé là deux jours délicieux. M. Ghosal est le type du bon garçon plein d’histoires ; il avait avec lui un Anglais né dans l’Inde, ayant vécu au Cachemire, et, tous les quatre, nous avons vécu ces quarante-huit heures flânant, promenant, mangeant des épis de maïs grillés et du concombre, nous, écoutant, eux, racontant. Ils ont une expérience longue et suivie de ces États indigènes et de leurs chefs ; il y en a environ 750, depuis l’État d’Hyderabab, plus grand que la France, jusqu’au domaine du raja maître absolu d’un ou deux pauvres villages avec un revenu de 1.000 roupies par an.
Les fantaisies, les inventions de certains de ces autocrates font rêver : il y a le Maharajah de C., opiomane halluciné, entièrement entre les mains de ses prêtres et de ses pandits qui tirent de lui tout ce qu’ils veulent. Ils lui ont fait croire tout dernièrement qu’un dieu était apparu, sortant à demi de terre. Sa Hautesse accourut, adora, versa quelques milliers de roupies que, le dos tourné, les compères se partagèrent. On pourrait écrire un volume de contes simplement avec les comptes du tailleur qui a la charge et le monopole de la fourniture des vêtements du Maharaja de P. Les milliers de chemises de soie et les tissus spécialement fabriqués pour un si grand prince à quelques centaines de roupies le yard ! Tout cela utilisé ou revendu par le tailleur sans que Sa Hautesse y prenne garde. Ici même dans ce petit pays de Bhopal, État de second ordre, la Begum est une très brave dame, — depuis trois siècles, je crois, le hasard des naissances a placé une femme sur le trône — mais elle n’aime pas les épidémies ; aussi lorsque, tous les deux ou trois ans, quelque jolie peste ou quelque sérieux choléra éclate dans sa bonne ville de Bhopal, elle vient avec toute sa cour s’enfermer dans ces deux bangalows ; comme il n’y a pas de route, on peut suivre facilement les allées et venues des gens. Quelqu’un veut-il venir ? On lui demande d’abord s’il est vacciné ; si oui, dignus est intrare ; sinon, il est remis dans son train ou plutôt, ne lui permet-on pas d’en sortir. Encore cette bonne dame a-t-elle fondé dans sa capitale une bibliothèque ouverte à tous et un musée.
Mais les plus belles histoires sont celles du Maharaja de R. ; érotomane, ses chambres sont ornées de fleurs et d’aphrodisiaques à étouffer ; comme il a l’odorat particulièrement fin et sensible, le choix de son échanson est difficile : sa transpiration doit avoir l’odeur des roses. Pour cela, pendant des mois, l’heureux candidat est gavé de nourritures choisies ; on le purge tous les trois ou quatre jours ; « de haut en bas avec grand soin sa peau délicate est frottée d’huile odorante et de benjoin » (que Baudelaire soit indulgent à cette citation tropicale et erronée) ; on le fait courir, son maître le flaire et il est agréé lorsque le nez de ce haut seigneur est satisfait. C’est encore à R. qu’on ne sait jamais où Sa Hautesse couchera le soir ; dans les lits de nombreuses chambres à coucher sont placés des mannequins à son image ; au dernier moment il choisit sa couche pour la nuit. On assassine encore dans ces pays-là. On empoisonne aussi — c’est pour cela que le cuisinier doit goûter de tous les plats et envoyer « sous scellés » le repas de son maître. Louis XIV également avait son cadenas, mais là sans doute s’arrête la comparaison avec le grand roi. Ces fantômes de princes ne sont guère que des marionnettes entre les mains anglaises ; sans réel pouvoir, mal instruits, déformés par les flatteurs, par leurs propres terreurs, ils semblent n’avoir en tête que des fantaisies d’enfants malades. Et cependant, quel bien ils pourraient faire dans ces États où l’on ne compte guère qu’un homme sur cent qui sache lire et écrire. Quand on compare à ces fantoches notre ami Chander Sham Shere, un vrai chef celui-là, avec toutes les responsabilités, les devoirs, les obligations de sa charge, si soucieux de les bien remplir, on l’admire et on l’aime.
Je n’ai pas pu voir la Begum à Bhopal comme je l’avais espéré, elle était toute aux fêtes du Moharram. C’était le dernier jour ; sous la pluie battante, les processions sans fin se succédaient, portant de petites constructions de bois et de papier bariolés qu’elles allaient jeter à tour de rôle dans le lac. Ces fêtes musulmanes coïncidaient avec les fêtes hindoues en l’honneur de Ganésa ; mais tout s’est bien passé ; en quelques autres endroits il y a eu de petites mêlées. Si la forte main anglaise ne maintenait l’ordre, il y aurait sans doute et sans tarder pas mal de violences entre ces deux partis irréductibles. Gandhi a pu les unir, mais le lien est fragile et il ne faudrait pas un grand éclat pour que les Musulmans bourrent de viande de vache la bouche des Hindous qui s’efforceraient à leur tour de leur faire avaler du cochon.
De Bhopal nous avons été à Ujjaïn, la célèbre capitale d’autrefois, dont le luxe éblouissant attirait toutes les élites. Nous n’y avons passé que trois heures, entre deux trains. Les rues sont des cloaques mal odorants, la déchéance est partout visible et il ne reste rien de ce qui fut autrefois la beauté et la parure d’une grande ville.
6 août. — Nous arrivons en gare de Bombay ; de loin je vois mon élève de Santiniketan, le professeur de français Morris qui nous attend. Il porte ici la petite tiare en toile cirée des Parsis ; avec lui notre hôte, M. R. D. Tata, le banquier, également parsi, ainsi que Nariman, le journaliste, qui l’accompagne et avec eux, Rao, hindou celui-là, le même homme qui nous écrivait, le 12 septembre 1914, sur une simple carte : « Le jour de gloire est arrivé ». On nous installe dans le bel appartement d’où je vous écris : la mer bat le pied du boulevard, le port enserré entre la côte et les rochers s’étend devant nous ; dans huit jours nous pourrons voir entrer, de notre fenêtre, le Kaisar i Hind avec D.[5] à son bord.
[5] D., le fils de Madame D. Sylvain-Lévi.
Rao nous a conduits dans le temple hindou qui est sa « paroisse ». Il est dédié à Rama, Lakshmana, Sita ; lumières électriques, glaces ; il ressemble un peu, comme décor, à ces orgues mécaniques, orgueil de nos chevaux de bois modernes ; les trois petites images dressées, toutes raides, rappellent aussi ces figurines qui devant ces mêmes orgues battent la mesure. Et ce sont là les héros magnifiques : amour, dévouement, héroïsme, pureté, fantaisie la plus délicieuse d’une des plus belles histoires du monde. Il y a, ce soir, un office spécial. Un brahmane commente quelque épisode du Ramayana. Tout un public dévot et amusé se presse pour l’entendre, mais lui cherche l’approbation du monsieur assis modestement près de la porte, en dehors, naturellement. Les « managers » du temple nous ont passé au cou les guirlandes accoutumées, on nous a donné à chacun une noix de coco avec un petit cornet de sucre et nous sommes rentrés bien contents à l’hôtel.