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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) cover

Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Chapter 31: 30 MYSORE
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 100 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 A 100. CES VOLUMES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE.

30
MYSORE

Summer Palace, Mysore, 27 septembre 1922. — Ce voyage, qui nous conduit lentement au bateau à travers palais et conférences, continue. Mais depuis que, sur la route de Pouna, nous avons rencontré Tagore, j’ai laissé les deux hommes, savant et poète, aller de compagnie. C’est qu’il devenait impossible de les suivre, partout écoles, institutions les réclamant, leur demandant de parler.

Nous nous sommes cependant rendus ensemble à l’invitation d’une société de musique mahratte ; l’excellent Paranjpé avait organisé pour nous un concert matinal : à huit heures et demie du matin, par un de ces escaliers étroits aux marches hautes dont l’Inde a le secret, nous arrivons dans la salle ornée de glaces, où élèves et maîtres nous attendaient. Je ne suis pas très connaisseur de musique mahratte ; en rentrant à la maison — pardon ! chez notre hôte, — le son du grand piano que depuis tant de mois je n’avais pas entendu, une Scène d’enfants de Schumann, m’a fait battre le cœur.


Dimanche. — Nous avons eu le matin, dans un théâtre indigène, une conférence de Tagore, très spirituelle. Chaque mot soulevait dans l’auditoire passionné des rires, des applaudissements ; cet homme est un des rares, très rares grands Hindous vivants ; ce qui va à lui, ce n’est pas l’amour populaire, celui qui a entouré Gandhi d’une véritable adoration — beaucoup de gens du peuple croient qu’il est un avatar de Vishnou — c’est le respect, l’admiration du public cultivé qui entraîne la foule. Sa voiture ne pouvait démarrer dans ce flot de gens avides de le voir et de l’acclamer et tout le long du chemin qui nous menait ici, à la gare de départ d’abord, aux stations ensuite, les députations, les délégations, les manifestations, l’attendaient, le cherchaient, éperdument l’acclamaient : dans la nuit même on entendait déferler les cris de « Maharaja Rabindra ki jai », lointain écho des « Mahatma Gandhi ki jai. »

Il y a quelque chose d’étrangement mélancolique, attristant, dans ces manifestations qui, de gare en gare, massent des foules pour voir passer un homme, si grand soit-il, lui demandant une direction ; ce pays de 320 millions d’habitants est-il si pauvre en chefs ? Mais Tagore ne peut parler qu’à une élite ; cet homme à la vie matérielle si réduite, par sa tradition, sa culture, ses goûts, est un grand aristocrate ; ses larges vues, son rayonnement, sa vaste intelligence le placent trop loin de l’ignorance et des préjugés religieux et sociaux de son peuple. Ce Bengali amoureux de sa petite patrie, passionnément attaché à son Inde si pauvre, si écrasée, est aussi un citoyen de l’univers ; aucun parti-pris nationaliste dans son esprit, aucun dénigrement de l’étranger. Le rapprochement de l’est et de l’ouest, il est un des rares hommes à en concevoir la nécessité, pour l’harmonie générale du monde. Il est coopérateur pleinement dans ce sens. La non-coopération, tant avec les Anglais qu’avec le reste du monde, est le programme de Gandhi, outre le respect des castes, (il n’a dénoncé que l’intouchabilité) et ce qui, dans la tradition hindoue, est le plus exclusivement national, anti-étranger. L’un croit au progrès par la science, bien commun de tous les hommes, la connaissance de plus en plus parfaite qui permet, en comprenant mieux, de moins haïr ; l’autre veut retrouver l’âge d’or des premiers jours par-delà les biens affreux que la civilisation a cru réaliser pour le bonheur de l’homme et qui ne font que son malheur. Ces deux hommes se connaissent, se comprennent et s’apprécient.

Après deux affreuses nuits, cahotés, poussiéreux, nous sommes arrivés à Bangalore où les envoyés du Maharaja de Mysore attendaient ses hôtes : fleurs, ovations, bon déjeuner aussi et bon wagon spécial où nous avons pu reposer nos membres moulus. A une heure nous nous installions dans ce Palais charmant ; les plus vieux et les plus honorés ont à leur disposition trois pièces dont un cabinet de toilette, dernier modèle de la plus parfaite installation ; les autres ont des tentes : personnel nombreux, et de l’électricité partout.

Le Mysore est un État indigène, c’est-à-dire que le Maharaja peut gouverner, ou exploiter ses sujets comme il l’entend, il est souverain maître des écoles, des bazars, de la religion, des plaisirs ; les grands services sont « impériaux » et coûtent 1 crore (10 millions par an) ; sur un budget qui en compte 5, sérieuse entaille. Il se trouve que ce Maharaja est un homme excellent : 35 ans, sans enfants, extrêmement pieux, véritable saint, il veut faire le bonheur de son peuple. La ville est remarquablement propre, les routes sont excellentes, il a bâti un magnifique hôpital, il a fondé l’université, dont le Dr Seal, un des plus grands savants de l’Inde, est chancelier.

Un Mysorien est attaché à notre compagnie. Hier au soir, il nous a expliqué pourquoi on devait croire à la réalité vivante des dieux, des héros et de leur histoire. Ganésa a une tête d’éléphant ? Le Ravana du Ramayana a dix têtes ? Mais nous avons vu tout dernièrement, près de Mysore, un enfant naissant avec deux têtes, un autre avait trois corps.

A huit heures, ce matin, nous partions visiter le temple de Chamoundi, tout en haut de la colline. Le chemin des pèlerins compte mille marches ; tout au long, les images pieuses, les saints fakirs vivant à l’abri des rochers retiennent l’attention des innombrables dévots ; nous les avons regardés plus confortablement de la belle route construite pour les voitures. On retrouve dans l’Inde du Sud la piété ardente que le Bengale, dit-on, commence à oublier ; les signes rituels sur le front donnent aux plus doux visages un air un peu sauvage ; voici les vêtements aux couleurs éclatantes et déjà les cheveux longs tortillés en chignons sur les têtes demi-rasées des hommes, annoncent Ceylan. La multiplicité des types est incroyable.

Du sommet de la colline où tout en haut le Maharaja s’est fait construire un bangalow, la plaine, la ville et les étangs s’étendent comme une carte. On voit au fond un grand barrage de retenue, pour la grandeur le second du monde, nous dit le Mysorien. Il n’est pas peu fier de sa petite patrie et de la plus grande qui a donné au monde tant de philosophes, alors que l’Occident n’a eu que « Spencer, Bergson et quelques philosophes français ». Cependant, pour les travaux d’électricité, ingénieurs, machines, projets viennent également d’Amérique, et la main de l’Angleterre est partout ? Oui, soupire notre guide, Mysore a été autrefois un grand empire, ami des Français ; je vous montrerai dans un livre des lettres de Napoléon à Tippoo Sahib et oh ! M. Clémenceau. Notre Tigre national a fait partout ici la plus forte, la meilleure impression ; on cite ses mots, ses faits et gestes ; à une autre époque il aurait pu devenir légendaire.

Ce 27 au soir, nous avons été admis à voir au Palais, mais par des trous savamment découpés dans les rideaux, le Durbar tenu par le Maharaja pour les fonctionnaires indigènes, en l’honneur du Dasahra. Les palais qui se dressent autour de l’énorme cour intérieure sont illuminés avec une profusion dont nous n’avons pas idée, pas un coin où ne s’accroche l’ampoule électrique, les cours sont inondées d’une lumière éblouissante. Tout Mysore est là sur cette place, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, une estrade est dressée devant le palais où paradent des athlètes, des jongleurs, des escrimeurs ; tout au long de la grande galerie du palais, les rideaux de soie multicolore aveuglent les larges baies qui ouvrent sur cette vaste étendue où grouille un peuple immense.

Un signal, les rideaux s’écartent. Sur un trône d’or, celui du Vikramaditya des légendes, dit la tradition, un homme vêtu d’or et de pierreries est assis, immobile ; de son turban doré un gland de perles tombe sur l’oreille où ruissellent les joyaux. Ses rares, très rares gestes — soit que lentement son avant-bras s’élève pour un salut ou que sa tête légèrement s’incline — font jaillir des feux de toutes couleurs ; le haut de son vêtement d’or disparaît sous les parures. Les degrés du trône sont en argent ; des bras du trône, des fils de perles tombent jusqu’à terre, le parasol d’or qui surmonte cette étonnante merveille est orné d’un effilé de perles bordé d’un large feston de perles. Derrière notre parda, nous regardons de tous nos yeux ne sachant où nous attacher. Par centaines les domestiques remettent aux fonctionnaires préposés à la distribution les guirlandes odorantes dont chacun sera paré.

Et soudain, du fond de la place, une procession débouche, voilà les éléphants peints de fleurs de toutes couleurs, aux yeux largement fardés, couverts de drap d’or, de colliers, de guirlandes, les défenses dorées, gainées d’or. Ils s’arrêtent devant cette baie où leur maître, dans l’étincellement des lumières, des pierreries et des métaux précieux, a le rayonnement d’une idole, et lentement ils saluent levant leur trompe peinte ; les petits chevaux habillés de fleurs, de gaze et de sequins, un bracelet de roses aux pattes, précèdent et suivent. Puis tous les fonctionnaires défilent devant le souverain. A chacun gravement il remet une fleur ; ainsi les fidèles dans les temples reçoivent les offrandes que le dieu en partie leur abandonne. Son frère, à côté de lui, tout de blanc et d’or et de joyaux vêtu, les serviteurs derrière lui portant d’immenses cornes d’or, émaillées, ciselées, d’où sortent les chasse-mouches, aigrettes précieuses dont les brins retombent sous le poids des diamants, les cris des hérauts, les acclamations des fonctionnaires, du public… Ce soir, les Mille et Une Nuits sont réalisées.

Ensuite le Maharaja, escorté de son prêtre, fait le tour du trône vénérable, rendant hommage. La féerie est terminée. Nous avons été alors admis dans la galerie. Nous avons regardé ce chef-d’œuvre de ciselure, ses ornements de perles et de pierres, tout ce petit édifice étincelant auquel des guirlandes de fleurs ajoutent encore leur beauté vivante. On se montre ces perles en grappes, en glands, en longs fils, en festons. Nous visitons les salons, style « oriental » ; de lourdes colonnes dorées, coloriées, renflées à la base, supportent les arceaux, elles sont en fer et viennent d’Angleterre ; des peintures à l’huile, immenses chromos, content les grandes histoires épiques ; des meubles et des œuvres d’art tels qu’on les fabrique pour les princes indiens. Je veux croire que dans les appartements intérieurs, ceux où les Mlecchas ne pénètrent pas, la grande tradition d’art et de beauté s’est perpétuée.

Le surlendemain, la même fête s’est reproduite pour les Occidentaux ; grand émoi au Summer Palace, pas d’habits pour les jeunes hommes. On leur en prête en ville, et tous les Anglais présents ainsi que notre petite troupe française accrue d’un Père missionnaire défile devant Sa Hautesse. A côté de son trône, sur une chaise dorée, le résident anglais ! Voilà qui romprait le charme si l’on n’était vite distrait par le spectacle, celui des salons cette fois. Depuis longtemps je n’avais revu de grande soirée européenne ; que de dos et de poitrines, de regards hardis, de gestes vifs ! La dignité un peu grave de mes amies hindoues a aussi sa distinction.

Un hôte nouveau du Maharaja embellit notre horizon. C’est la Bégum de Dacca, installée dans un bangalow voisin, dans notre jardin. C’est une grosse petite femme ronde qui change chaque jour de colliers, de bracelets, de parures, toute drôlichonne, mais silencieuse. Avec elle, nous avons entendu le grand joueur de vina de Mysore. Je n’ai pas retrouvé l’émotion de ces soirées à Santiniketan où le silence, la pleine lune, la musique s’unissaient dans un même enchantement.

Le lendemain vendredi, nous nous sommes hâtés d’aller visiter le temple hindou de Somnathpour, au delà de Seringapatam, un bijou de pierre ciselée, comme on en voit seulement dans l’Inde dravidienne. Il est absolument abandonné, déserté, depuis l’invasion musulmane, depuis que ces étrangers pénétrant dans le sanctuaire l’ont ainsi et pour toujours souillé. Heureusement, les services archéologiques préservent cette petite merveille, ces murs qu’une dentelle de pierre revêt du haut en bas. Nous sommes rentrés pour dire adieu à Tagore et à Andrews. Nous reverrons-nous jamais ?

Les séances et les conférences se sont succédé jusqu’au samedi où l’on attendait la grande procession annuelle qui termine le Dasahra. De l’État entier, des foules étaient accourues ; on nous avait réservé des places au Club européen et nous avons assisté à une série de spectacles réellement étourdissants. Un coup de canon annonce, à quatre heures, la sortie du palais : des chameaux d’abord, leur petite tête stupide surmontée d’aigrettes, puis les éléphants peints, habillés de tapis merveilleux, de housses de toutes couleurs ; l’un, gravement porte un siège vide, deux autres des howdas d’or et d’argent ; les soldats défilent, des chevaux tenus en bride, harnachés comme pour une féerie ; puis, habillé d’un drap d’or frangé d’or, l’éléphant d’État lourdement avance ; il porte une sorte de kiosque d’or où, graves, immobiles, le Maharaja et son frère, l’héritier du trône, couverts de joyaux, habillés d’or, sont accroupis. Tout autour, les porteurs de parasols, les soldats, les fleurs jetées, les couronnes présentées dans les plateaux hissés jusqu’aux souverains, ajoutent à ce tableau unique mouvement et couleur.

Pareillement défilent le carrosse de gala, héritage du temps passé, copié maintenant par les parfumeurs, la voiture traînée par les chameaux et les chars à buffles. Ils vont tous jusqu’au Champ de Mars adorer les vieilles armes et les insignes de la royauté ; longue cérémonie religieuse que l’on ne voit pas, mais d’où les héros de cette fête extraordinaire sortent en culotte de cheval pour la revue des troupes. On voit là des costumes comme on en montre dans Michel Strogoff, mais ces soldats se sont bien battus pour l’Angleterre de 1914 à 1918. Pendant ce temps les bêtes se reposent. Autour d’elles, Européens et indigènes tâtent les damas d’or, soupèsent les longs fils de perles qui descendent jusqu’à terre, les défenses sont dorées comme les ongles des pattes, une longue et lourde plaque d’or ciselée descend entre leurs yeux fardés jusque sur la trompe ; et le spectacle devient fabuleux au retour, parmi la fumée et la lueur des torches, les larges plaques d’or, cadeaux de souverains amis, portées au bout de piques, les soldats autour de l’éléphant royal portant des lumières électriques ; deux voitures chargées d’accumulateurs donnent le courant ; feux de bengale, cris et bousculades ; rien ne peut donner idée de pareilles visions ; il faut voir au Mysore les fêtes du Dasahra pour savoir ce que sont de véritables illuminations, de féeriques cortèges.

Le lendemain, mon mari était reçu par ce grand prince. Il l’a trouvé tout de blanc vêtu, sans un bijou, pensif, concentré, personnalité pleine d’un charme grave, très pénétrant. Son frère est plus répandu, Paris a toutes ses faveurs. Deux heures après j’allais voir la Maharani qui fut régente, une toute, toute petite femme énergique et intelligente. Les galeries par où je suis admise sont tendues de rideaux, rideaux partout, ces dames, mères, belles-filles, etc… sont encore parda.