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JOUR DE L’AN
Mercredi 4 janvier 1922. — Les Santals et les étudiants ont plié bagage, c’est-à-dire qu’ils ont arraché les quatre tiges de bambou, squelette de leur boutique, et jeté par terre les feuilles de palmier qui constituaient les murs, puis, dès ce même soir, les gens ont commencé à s’en aller. Les tout derniers visiteurs s’attardent encore. Ils bénissent une grève partielle de chemin de fer qui, si elle n’empêche rien de Calcutta à Bolpour, arrête tout de Bolpour à Calcutta et leur offre un prétexte décent pour rester.
Le ciel lui-même, depuis quatre jours, semble décidé à nous donner quelque répit : des nuages voilent l’ardeur du soleil ; il a même plu, l’avant-dernière nuit, et c’était délicieux d’entendre les gouttes tomber sur le rebord de la fenêtre. Pourtant, la chaleur n’en est que plus grande. Rien d’étrange dans ces averses que les Anglais nomment Christmas showers. Seule, la chaleur de cet hiver semble insolite.
Un principal de collège est venu nous rendre visite : thé, bavardage. Encore un que la grandeur britannique n’a pas conquis. Il se plaint de tout, de l’insuffisance souvent criante des collaborateurs anglais qu’on lui impose avec des traitements princiers, de leur incompréhension, du vêtement même qui lui est infligé, si chaud, si inconfortable, si coûteux. Il était assis, bien à son aise, dans son costume national, si propre, qu’il peut faire laver sans grands frais ; le blanchisseur se paie au mois, huit à dix roupies pour toute une famille. Au moment où il prenait congé, Tagore est venu nous dire adieu ; il s’est décidé brusquement à aller voir ses paysans qui le réclament pour des règlements d’affaires.
Le lendemain, accompagné d’un petit de l’école, qui n’a pu aller chez lui, à Darjeeling, pour les vacances et qui a fait de notre maison la sienne, S. est parti pour Taltali, gros village hindou voisin, afin d’y prendre des photos. Il y a là un temple, près d’un étang, naturellement, et, postés devant, quatre sortes de fétiches en bois grossièrement taillé, qui intriguaient mon orientaliste. Par bonheur, il a rencontré le fils du zemindar qui lui a donné les explications souhaitées.
Les zemindars sont les gros propriétaires terriens que l’Angleterre a chargés de recouvrer les impôts chez leurs paysans. Nos intendants généraux au petit pied ; mais vous imaginez le sort des administrés. Ils vivent sur leurs terres paresseusement, luxueusement, et tiennent leurs femmes derrière le parda. Donc le fils du zemindar a expliqué que ces fétiches avaient été placés pour commémorer la mort récente d’un de ses parents, et qu’en même temps quatre vaches et quatre taureaux avaient été mis en liberté. C’est pourquoi ces quatre fétiches portent des images à peine ébauchées de têtes de taureaux. Pour imaginer de pareilles habitudes, il faut voir les rues du Calcutta indigène avec leurs vaches libres (elles ne s’aventurent pas dans la ville anglaise) flânant et s’arrêtant, broutant les étalages des marchands, obstruant le trafic ; une d’elles, en plein midi, vêlait sur les marches de la Bourse.
Vendredi 30 décembre. — Nous avons été nous promener jusqu’au terrain de crémation. Rien pour exciter l’imagination ou la sensibilité : au bord de la route, sur un terrain indifférent, deux places assez larges, remplies de braise, à peine creusées. C’est là que, portés par les membres de leur famille ou de leur caste, les gens viennent finir.
La mort n’a pas cet appareil exceptionnel dont nous nous plaisons à l’accompagner. A Calcutta, j’ai rencontré deux « convois ». Sur une civière, portée sur les épaules de quatre hommes, le mort, à peine recouvert, la figure serrée dans un linge, s’en allait tranquillement par les rues, du côté gauche, côté propice, nul ne le remarquait. Un mariage musulman qui arrivait, cavaliers, vêtements rouges, voitures, trompettes, véritable entrée de cirque, n’a pas amorti l’éclat d’un de ses instruments. Plus sages ? Autres.
Au retour, Pratima m’attendait. Le silence et le calme de cette soirée aidant, elle me parle de la famille, des rapports, des liens, des habitudes qui sont les leurs. A la base, me dit-elle, il y a l’attachement presque religieux pour la mère, et ensuite, considéré dans ce rôle de mère, le respect de la femme. Rien encore chez eux de nos grands romans d’amour, de nos grandes machines passionnelles. Jamais de roman entre les jeunes gens et les jeunes filles de l’école.
Le jeune homme se marie encore avec une jeune fille qu’il n’a jamais vue, parce que c’est le choix des parents ; ils ne connaissent pas nos « coups de foudre ». Mais gare, lorsque, décidément émancipées, ayant pris l’habitude de vivre en égales au milieu des hommes, les femmes seront vraiment mêlées à la société ! Le divorce et le scandale seront bientôt là.
Dimanche 1er janvier. — Bonne année. Il faut être comme nous Européens pour y penser ou comme Pearson qui m’apporte un ananas tout frais et une invitation pour le thé de 5 heures. Les Bengalis ont gardé leur calendrier et il faut un effort à la fille de Tagore, si délicieuse dans son extraordinaire timidité (je l’appelle lady Shy), pour penser au mois occidental. Pour eux tous, ce n’est ni janvier, ni jour de l’an, c’est le 17 du mois de Paouche (je ne garantis pas l’orthographe). Le mois commence avec la pleine lune, tout au moins ici. Comment ils s’arrangent pour n’avoir que douze mois, je n’en sais rien.
Nous avons eu au thé un médecin bengali, inspecteur de district. Il nous a conté que l’expédition anglaise qui tente l’ascension du Gaurisankar a rencontré, installés à quelque cinq mille mètres d’altitude, des yogis qui vivent là sans jamais descendre, se nourrissant de racines, d’un peu de lait, apportés par des âmes pieuses désirant acquérir des mérites. Quelquefois aussi rien du tout.