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Dans l'ombre chaude de l'Islam cover

Dans l'ombre chaude de l'Islam

Chapter 30: LELLA KHADDOUDJA
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About This Book

Recueil de récits et d’impressions de voyage qui restitue des paysages sahariens, des villages oasiens et des dunes, ainsi que des scènes de la vie quotidienne dans les cafés et les camps. L’auteure combine descriptions sensorielles — chaleur, vents, parfums, végétation — et portraits de musiciens, nomades et habitants, tout en livrant des méditations personnelles sur le déracinement, la tentation du départ et la soif d’appartenance. Les textes alternent entre topographie, moments contemplatifs et observations sociales et religieuses, avec un ton lyrique et attentif aux détails culturels et atmosphériques.

LELLA KHADDOUDJA

Ba-Mahmadou rêvasse sur les marches de l’escalier, tandis que l’eau du thé chante doucement dans la bouilloire. Il regarde la chambre et les naïves peintures de la porte du fond.

— Où est-elle, la maîtresse de ce logis, à cette heure ! dit-il tout à coup avec un soupir.

Comme je le questionne, le Soudanais me conte que cette maison appartient à une certaine Lella Khaddoudja, parente de Sidi Brahim. Restée veuve très jeune, avec deux enfants, un garçon et une fillette, la maraboute qui était très pieuse a épousé en secondes noces l’un de ses cousins, sous la condition expresse qu’ils partiraient aussitôt pour La Mecque. Le cousin a tenu sa promesse, et Lella Khaddoudja a quitté la zaouïya en n’y laissant que son fils.

— Le jour où elle a quitté Kenadsa, dit Ba-Mahmadou, nous tous, les serviteurs, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fontaine Aïn-ech-Cheikh, sur la route de Béchar. Du haut de sa mule, elle a regardé une dernière fois le ksar, et elle nous a dit qu’elle ne reviendrait jamais plus, car elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz… Cet hiver, il y aura deux ans qu’elle est partie. Elle a écrit depuis à son frère pour lui faire savoir qu’elle était arrivée en retard pour le pèlerinage de Djeddah et qu’elle attendait à Bith-el-Kods (Jérusalem) celui de cette année, après quoi elle se fixerait définitivement dans une des deux villes saintes… Dieu lui accorde secours et miséricorde ! Elle était pieuse et charitable envers nous tous, pauvres esclaves !

… A mon tour je me mets à rêver à cette Lella Khaddoudja inconnue, et qui a sans doute une âme un peu aventureuse, puisqu’elle a rompu, de sa propre volonté, avec la routine somnolente de la vie cloîtrée de ses pareilles, pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle, sous un autre ciel.

Que s’est-il passé dans le cœur de cette maraboute voyageuse ? Pourquoi s’est-elle résolue brusquement à quitter pour toujours le ksar natal ? Quel roman d’âme seule fut le sien ?… un roman qu’on n’écrira pas, que personne ne connaîtra.

— Voilà la vie ! conclut Ba-Mahmadou. On connaissait Lella Khaddoudja, on la voyait tous les jours, on lui demandait son aide et, à présent, elle est si loin, si loin… et on ne la reverra plus jamais… voilà !

En effet, pour le Soudanais illettré, ce Bith-el-Kods, ces villes de Syrie et d’Arabie sont au plus profond des lointains terrestres… Elles doivent lui sembler des cités de rêve, presque imaginaires…