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Dans la Haute-Gambie

Chapter 22: CHAPITRE XVIII
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About This Book

The narrative recounts a scientific expedition into the Upper Gambia, recording the route, caravan composition, interactions with local guides, and logistical difficulties including illness and supply shortages. Field investigations emphasize botanical surveys of latex-bearing trees as potential substitutes for commercial gutta, supplemented by zoological, ethnographic and geographic observations. The author details specimen collection, sketches and maps, methods of transport and local modes of production, and the administrative and commercial networks that supported the mission. Practical recommendations for exploitation and cultivation of useful species accompany observations on climate, terrain and the health risks encountered during the journey.

On garde peu de temps le souvenir des morts, et, malgré tous mes efforts, je n’ai pu obtenir d’eux le récit d’une tradition ou d’une légende quelconque concernant leurs tribus. Quand je leur ai demandé d’où ils venaient, au moment de leur arrivée sur les bords de la Gambie, ils m’ont toujours et uniquement répondu : « de là-bas » en me montrant l’Est. Peut-être ignorent-ils absolument quelles sont leurs origines et quelle est leur histoire ? Peut-être aussi n’en veulent-ils rien dire ? Je serais plutôt tenté de me ranger à cette dernière opinion, car je sais combien il répugne aux Noirs, à quelque race qu’ils appartiennent, de parler de leur histoire et de leur passé.

Tous ces êtres ignorent absolument leur âge. La notion du temps n’existe pas pour eux. Je me souviens encore quel fut l’ahurissement de mon interprète Almoudo quand je lui dis de demander à un jeune Coniaguié, de 18 à 20 ans environ, quel était son âge. Celui-ci lui répondit avec un sérieux imperturbable : « deux cents ans ». Ils n’ont même pas, comme les autres noirs du Soudan, la mémoire de certains faits saillants qui permettent d’établir leur âge d’une façon approximative. Ainsi si l’on demande à un Malinké ou à un Toucouleur son âge, il vous dira bien qu’il n’en sait rien, mais il ajoutera immédiatement : « j’ai été circoncis l’année de la prise de Sabouciré par les Blancs », par exemple. Comme on connaît exactement l’époque à laquelle a eu lieu ce fait d’armes et que l’on sait que la circoncision se pratique vers l’âge de 15 ans, il est facile de reconstituer d’une façon très rapprochée l’âge du sujet observé.

Il est, par exemple, une mémoire qui est très développée chez les Coniaguiés, c’est celle des outrages reçus et des défaites essuyées. Il est peu de peuples qui en conservent un souvenir aussi vif, et leur plus grand désir est de se venger et de rendre à leur ennemi œil pour œil, dent pour dent.

Le Coniaguié est, en général, peu parleur. Il écoute distraitement, s’occupant de tout ce qui l’entoure, et, quoiqu’on lui puisse dire, il reste absolument impassible. Il a cela de commun avec la plus grande partie des peuples noirs. Je le crois cependant moins capable d’attention que le Malinké, le Bambara, le Toucouleur et surtout le Ouolof.

La langue parlée au Coniaguié ressemble un peu à la langue malinkée, mais elle nous a semblé plus harmonieuse. On y retrouve un grand nombre de mots mandingues, ce qui nous permettrait encore plus d’admettre une parenté quelconque entre ces deux peuples. Le Coniaguié, par contre, n’est pas comme le Malinké prodigue de formules de politesse. Ainsi quand ils se rencontrent, ils échangent simplement les salutations suivantes : du lever du soleil à midi on dit : « Pissoé » ; de midi au coucher du soleil : « Diakoé », et, à partir du coucher du soleil jusqu’à son lever : « Mondoé ».

La langue coniaguiée est presque uniquement formée de mots primitifs ; les mots composés sont absolument inconnus. C’est, du reste, le propre des langues à leur premier âge. Ils ont des mots particuliers pour exprimer des idées générales ou abstraites, mais il est impossible de les ramener à des racines concrètes. Un exemple suffira. L’homme, en général, se dit : « assary ». La femme, en général, « asbalé ». Quelques autres mots que nous avons retenus permettront de se rendre un compte exact de l’harmonie de cette langue : Ainsi : asseoir se dit : « niogori », attendez : « nopiri », toi ou vous : « vaudji », moi : « amé », père : « ibâ » (en malinké, père se dit : ), mère : « nouma », venir : « aïdji », partir : « djeneb ».

La numération est, paraît-il, décimale, et pour compter l’on se sert indifféremment de cailloux, de graines et plus particulièrement de lignes. On ignore, par exemple, les chiffres et l’on ne sait faire de tête aucune opération arithmétique. Voici les noms des dix premiers nombres :

Un Dampo. Six Divian.
Deux Noky. Sept Goby.
Trois Ouanar. Huit Diovay.
Quatre Ouanaky. Neuf Dionak.
Cinq M’Bed. Dix Ouarraky.

On ne connaît ni la semaine, ni aucune période de temps qui s’en rapproche.

Comme mesure du temps on ne connaît absolument que le mois lunaire, et les années se comptent du commencement de la saison des pluies au commencement de la saison pluvieuse suivante. Quant à l’année solaire, ils n’en ont aucune notion et ils ne connaissent les heures du jour que par la distance du soleil au-dessus de l’horizon. Par contre, ils savent parfaitement s’orienter le jour par le soleil, la nuit par la lune quand elle se montre, ou par les étoiles. Si l’on demande sa route à un Coniaguié et qu’il vous indique du doigt la direction dans laquelle se trouve le village où vous désirez aller, vous pouvez être certain qu’en suivant ses conseils, vous ne vous écarterez que rarement de la bonne voie. Cette facilité et l’exactitude avec lesquelles ils s’orientent, sont communes d’ailleurs à toutes les peuplades du Soudan.

En résumé, d’après ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Coniaguié se rapproche sensiblement du Malinké ; à notre avis, ou bien c’est un Mandingue dégénéré, ou bien c’est un Mandingue qui n’a pas encore progressé.

Situation politique actuelle.Rapports des Coniaguiés avec leurs voisins. — La situation politique au Coniaguié est actuellement déplorable. On peut dire que tout le monde y commande et que personne n’y obéit. C’est la raison principale de la faiblesse de ce peuple. Mieux conduits et surtout mieux commandés, ils résisteraient mieux aux attaques de leurs voisins. Quoiqu’ils fassent cependant, nous estimons qu’ils finiront par disparaître un jour ; car ils sont dans un état d’infériorité évidente vis-à-vis de ceux qui les entourent. Ils ne sont, à tout point de vue, que mal armés pour soutenir la lutte à laquelle ils sont journellement exposés et à laquelle leurs voisins et ennemis sont mieux préparés. A part le pays de Padjisi et de Toumbin, les Coniaguiés ne vivent en bonne intelligence avec aucun de leurs voisins, ou plutôt ils sont sans cesse en butte à leurs attaques. C’est, en effet, chez eux que Moussa-Molo et les colonnes du Fouta-Djallon vont faire la plupart de leurs captifs. Non loin du Coniaguié, dans le Sud-Est, existe à N’Bama, en permanence, une colonne de Peulhs commandée par un marabout du nom de Tierno-Birahima, qui n’est qu’un lieutenant de l’Almamy du Fouta-Djallon. Ils pénètrent, à chaque instant, sur le territoire Coniaguié et y font toujours de nombreux captifs. Quelque temps avant mon arrivée cependant, les Coniaguiés, attaqués à Uttiou par Tierno-Birahima, avaient mis complètement son armée en déroute et fait de nombreux prisonniers.

Pendant longtemps, ils ont été avec Damentan en guerre ouverte. Mais depuis quelques années, ils vivent en meilleure intelligence et tout fait espérer que, de leur fait, la paix ne sera pas de longtemps troublée.

Aucune nation européenne n’a jamais eu aucun rapport avec eux, nous sommes les premiers qui les ayons visités et ils nous ont manifesté tout le désir qu’ils ont d’entrer en relations avec nous. Je crois qu’une entente avec eux ne pourrait qu’être utile pour asseoir définitivement notre autorité dans cette partie du Soudan. Nous aurions par là entrée dans les provinces septentrionales du Fouta-Djallon et pourrions tenir en respect Moussa-Molo et ses Peulhs. De plus cette possession nous donnerait encore environ une centaine de kilomètres de la rive gauche de la Gambie, et nous mettrait plus directement en rapport avec le Niocolo et les autres dépendances du Fouta-Djallon dans ces régions. Nous serions enfin absolument maîtres de tout le cours de la Rivière Grey. Pendant mon séjour dans ce pays je n’avais aucune qualité pour conclure avec ses chefs un arrangement quelconque, mais je réussis à décider Tounkané à envoyer des mandataires auprès de M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, à Nétéboulou, où il devait se rendre, afin de s’aboucher avec lui qui, comme commandant du cercle de Bakel, avait tous les pouvoirs nécessaires pour régler cette importante question. J’ai appris depuis que Tounkané avait tenu sa parole, que ses hommes avaient rencontré le capitaine Roux à Damentan et qu’un traité d’amitié y avait été signé.

Renseignements recueillis sur le pays de Bassaré

Dans le Sud-est de Damentan et à l’est du Coniaguié, dont le sépare une profonde vallée, se trouve le pays de Bassaré, dont les villages, comme ceux du Coniaguié, s’élèvent sur un vaste plateau de même formation géologique que le précédent. Ce pays est habité par une population de même race que celle du Coniaguié, mais dont la langue est complètement différente. Ils ont le même costume et à peu de choses près les mêmes usages. Nous ne ferons qu’indiquer ici ce en quoi ils diffèrent de leurs voisins.

Dans le Bassaré n’habitent que des Bassarés. C’est le nom que l’on donne aux habitants de ce pays aussi sauvage que son voisin. Il n’y a ni Peulhs, ni Malinkés.

Le chef de ce pays porte le titre de Mounelli (roi). Le chef actuel se nomme Tamba et réside à Kénieri-Sarra, qui est la capitale du pays. Le pouvoir du Mounelli est très limité. Les Bassarés forment, pour ainsi dire, une sorte de république dans laquelle le roi n’est que le président d’un conseil composé de tous les chefs de villages. Il n’y a que dans les affaires graves, telles que guerres, assassinats, révoltes, etc., etc., qu’il peut user de son autorité. Il dirige également les guerriers en campagne.

Les Bassarés, comme les Coniaguiés, du reste, ne connaissent pas l’esclavage. Chacun est libre sur leur petit territoire. Si un captif évadé d’un autre pays vient chercher un refuge chez eux, il appartient à celui qui l’a trouvé. Que celui-ci soit un homme, une femme ou un enfant, il devient, du fait de sa trouvaille, propriétaire de l’évadé qui ne tarde pas d’ailleurs à être adopté par la tribu.

Les mariages entre Bassarés se font sans aucune cérémonie, le consentement de la femme seul suffit, mais est absolument indispensable. Quand le fiancé a été agréé par celle qu’il recherche en mariage, il doit donner au père de celle-ci, ou à son défaut à son frère aîné un fusil neuf, et à sa future femme cinq chèvres. Après quoi il peut emmener sa femme chez lui.

Si, pour une cause quelconque, le divorce est prononcé, la femme doit rendre à son ex-mari les cinq chèvres qu’il lui avait données en dot et son père ou son frère aîné doit rendre le fusil qu’il avait reçu. Dans ce cas-là, les enfants restent avec leur mère ; mais si rien de ce qu’il avait donné ne lui est rendu, le père les garde avec lui jusqu’à complet remboursement.

Les Bassarés sont peut-être la seule peuplade du Soudan que nous connaissions dans laquelle la femme soit consultée sur le choix de son mari. Ce fait semblerait prouver qu’elle y est moins asservie que chez les autres.

Comme chez les Coniaguiés, on ne trouve chez les Bassarés ni tisserands, ni cordonniers, ni charpentiers, ni griots, ni marabouts. Ils n’ont que quelques forgerons qui fabriquent leurs couteaux, sabres, poignards, haches et instruments de culture.

On n’y paye aucun impôt, aucune redevance de quoi que ce soit et à qui que ce soit. Le chef du pays est cependant nourri par les jeunes gens non mariés qui composent sa garde, comme cela a également lieu au Coniaguié. Leurs cases entourent également celles de leur chef, et ils doivent cultiver ses lougans et récolter le mil, maïs, etc., etc. Ils font, en un mot, tous les travaux du chef jusqu’au jour où ils se marient. Ils quittent alors les cases qu’ils occupaient dans la demeure royale, si je puis parler ainsi, vont habiter dans le village et deviennent absolument libres de leurs actes. Ils sont de suite remplacés à la maison du roi.

La langue des Bassarés est plus harmonieuse encore que celle des Coniaguiés. Elle se rapproche beaucoup plus du Mandingue que cette dernière, mais on dirait qu’ils ont pris en plus quelque chose du rhythme, de l’intonation et de la sonorité de la langue Peulhe. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans la langue Bassarée comme une sorte de mélange des langues Peulhe et Mandingue. C’est encore un idiôme presque uniquement formé de mots primitifs. Les mots composés y sont très rares et, chose curieuse, elle ne se rapproche en rien de la langue Coniaguiée. Je tiens à bien établir ce fait, car il me paraîtrait intéressant d’élucider ce problème. Il serait curieux de rechercher comment et pourquoi ces deux peuplades, qui ont assurément la même origine et dont les mœurs et les coutumes sont à peu de choses près les mêmes, parlent une langue toute différente. Certes, il n’est pas douteux que ces deux idiomes dérivent d’une même langue-mère, mais comment s’est-elle si différemment modifiée ? Voilà le problème à résoudre. Nous avons pu recueillir quelques mots de ce langage. Nous les reproduisons ici. L’orthographe que nous avons adoptée est absolument conforme à la prononciation :

Cheval se dit : Efanassi. Pagne se dit : Atchiandi.
Ane Fali. Pièce de Guinée N’godji.
Poulet Etiaré. Salutation Nessouma.
Calebasse Ecusop. Sabre Doukouma.
Tabac Sirra. Poudre Piki.
Peau de bouc Ematel. Homme Sassané.
Grand homme Karé-ké. Femme Iokaré.
Enfant Bitakibou. Bœuf N’guidy.
Chèvre Emetchi. Mouton Iouféi.
Venir Diokou. Partir Viené.
Se lever Kamily. Rester Niououali.
Eau Méno. Boire Nesseb.
Manger Diampolé. Dormir Mérassi.
Viande Ematioré. Attendre Battili.
Couteau Etchiatchi. Donnez-moi Flil.
Comment vous appelez-vous ? Ou atchi alou ?

Les Bassarés ont la numération parlée. Elle est par cinq ; à cinq on reprend cinq et un, cinq et deux, etc., etc. Ils ne connaissent aucun chiffre écrit et pour compter se servent de cailloux, de lignes qu’ils tracent sur le sable, ou de graines, comme les Coniaguiés. Voici les dix premiers nombres :

Un se dit : Amati. Six se dit: Bandiouga-Mati.
Deux Bati. Sept Bandiouga-Bati.
Trois Batass. Huit Bandiouga-Batass.
Quatre Banass. Neuf Bandiouga-Banass.
Cinq Batio. Dix Epo.

Le Bassaré était autrefois un pays fort peuplé. Aujourd’hui, il est presque désert. Cela tient à ce que, continuellement en guerre avec leurs voisins du Fouta-Djallon, ils ont vu détruire la plus grande partie de leurs villages, et leur population emmenée en captivité.

La population du Bassaré, qui pouvait autrefois être évaluée de 6 à 8,000 habitants, est tout au plus aujourd’hui de 2,000 habitants. Ils sont, du reste, comme leurs voisins les Coniaguiés, destinés à disparaître un jour et à fournir de captifs le Fouta-Djallon et le Fouladougou.

Voici les noms des villages qui ne sont pas encore tombés sous les coups des guerriers Peulhs :

Kénieri-Sarra (capitale). N’guero’-Koulé.
N’guéro-Daly Naugaroua.
N’guéro-Kiss N’guéro-Tchindy.
N’guéro-Poug Noumpou.
Nikaré Peuqui.
Nauné Maucatia.
Kessi Cotatou (No 1).
Noukaré Boutioutonia.
Coutiaki N’Ténou.
Sériguia Tiakessi.
Akoudou Cotatou (No 2).

Aujourd’hui, le pays de Bassaré est, au point de vue politique, divisé en deux fractions, l’une amie des gens du Fouta-Djallon, et, par conséquent, ennemie du Coniaguié, l’autre amie du Coniaguié. Inutile de dire que les deux partis vivent dans un état de guerre continuelle.

Les Bassarés, comme les Coniaguiés, recherchent notre amitié. Comme eux, ils sentent qu’ils ont besoin d’être protégés contre leurs ennemis.



CHAPITRE XVII

Repos à Damentan. — Départ de Damentan. — De Damentan à la Gambie. — Le Manioc. — La pourghère. — Traces du passage d’une hyène. — Arrivée sur la rive droite de la Gambie. — Une forêt de rôniers. — Le gué de Voumbouteguenda entre Damentan et Bady. — Le fils du chef de Damentan vient me rejoindre. — Passage de la Gambie. — Entre la Gambie et Bady. — Immense incendie. — Une superstition bizarre. — Description de la route entre Damentan et Bady. — Géologie. — Botanique. — Datura. — Sendiègne. — M’Bolon-M’Bolon. — Arrivée à Bady. — Le village. — Le chef. — Nous sommes bien reçus. — La population. — Grand nombre de goîtreux. — Maladies de la peau. — Palabres. — Sandia me quitte pour retourner à Nétéboulou. — Départ de Bady. — Sansanto. — Niongané. — Beaux lougans d’arachides. — Arrivée à Iéninialla. — Belle réception. — Description de la route de Bady à Iéninialla. — Géologie. — Botanique. — Le Vène. — Départ de Iéninialla. — Le pont sur le Barsancounti. — Passage de la rivière Balé. — Rencontre d’une députation des notables de Gamon venus au devant de moi. — Arrivée à Gamon. — Belle réception. — Belle case. — Description de la route de Iéninialla à Gamon. — Géologie. — Botanique. — Le Nando. — Le Fouff. — Les dattiers. — Les piments. — Description du village. — Le chef. — Palabres. — Plaintes des habitants.

29 décembre. — Après avoir pris à Damentan un jour de repos bien mérité et pendant lequel mes hommes et mes animaux se rattrapèrent du jeûne forcé du Coniaguié et se remirent des fatigues de la route, nous quittâmes à cinq heures du matin cet hospitalier village et nous nous dirigeâmes vers Bady, où j’avais l’intention de faire étape ce jour-là. Les préparatifs du départ se font lentement, toujours à cause des porteurs qu’on ne peut arriver à rassembler. Au moment où j’allais monter à cheval, Alpha-Niabali vint me serrer la main, me souhaiter un bon voyage et m’annoncer, ainsi qu’il me l’avait promis, que son fils se préparait à m’accompagner pour se rendre avec Sandia à Nétéboulou pour s’y aboucher avec le commandant de Bakel. Mais n’étant pas encore prêt à partir, il se mettrait en route plus tard et me rejoindrait sur la rive droite de la Gambie au gué de Voumbouteguenda. « A dater d’aujourd’hui, me dit-il, quand je le quittai, je suis pour toujours l’ami des Français ».

A peine avons-nous quitté le village que nous marchons d’une vive allure. La route traverse d’abord les lougans du village que l’on trouve immédiatement après avoir franchi la branche nord du marigot de Damentan, qui est à sec à cette époque de l’année. Sur les bords de ce marigot je remarquai de nombreux pieds de manioc et quelques échantillons de pourghère que pendant le reste de mon voyage je n’avais vu jusqu’à ce jour qu’en très petite quantité.

Le manioc (Manihot dulcis H. Bn.), est assez rare au Soudan. On ne le trouve guère que dans le Belédougou, le Manding, le Gangaran et les régions Sud de nos possessions. La variété à laquelle appartient le manioc du Soudan est le manioc doux. Les maniocs vénéneux y sont relativement très-rares. Les indigènes le plantent par bouture, chaque année, au commencement de la saison des pluies. Les tubercules sont bons à manger vers la fin de février. La tige vit plusieurs années, mais elle se dessèche pendant la saison des pluies. Les tubercules, au contraire, se conservent parfaitement dans la terre pendant toute la saison sèche, et émettent de nombreux rameaux qui se flétrissent à leur tour. Mais les tubercules de deux ou trois ans deviennent durs et coriaces. C’est pourquoi il est préférable, pour la consommation, de les cueillir chaque année et de multiplier la plante par boutures. Les indigènes mangent le manioc cuit sous la cendre ou bien bouilli et mélangé à leur couscouss. Ils en sont très friands. Dans tous les jardins de nos postes, le manioc est cultivé avec succès. Ses tubercules sont d’excellents légumes pour les potages, et je me souviens avoir mangé à Kita des galettes frites à la poële et faites avec de la farine de manioc, du sucre et des jaunes d’œufs. Elles étaient absolument savoureuses et n’auraient pas été déplacées dans aucune de nos meilleures pâtisseries. On sait combien le tubercule du manioc ordinaire (M. edulis Plum.) est vénéneux et quelle est la préparation qu’il faut lui faire subir pour le rendre inoffensif. Il est connu que, dans le manioc doux, le principe nuisible est très peu abondant et que la cuisson suffit pour le faire disparaître. On ne saurait en nier l’existence, car les animaux sont incommodés s’ils mangent simplement les feuilles, et meurent empoisonnés s’ils boivent le suc extrait du tubercule. Le manioc appartient à la famille des Euphorbiacées. Il affectionne surtout les climats pluvieux et est précieux par ce seul fait que son tubercule se conserve longtemps dans la terre. Quant à l’aliment qu’il donne, il se digère facilement, est très rafraîchissant, mais possède peu de principes nutritifs.

La Pourghère. — La Pourghère (Jatropha curcas L.) ou Médicinier cathartique appartient à la famille des Euphorbiacées. C’est une plante à feuilles lobées ou palmées, à fleurs dioïques disposées en grappes et pourvues d’un calice et d’une corolle. Les mâles ont dix étamines monadelphes et les femelles un ovaire à trois loges monospermes, avec trois styles bifides. Son port rappelle celui du ricin et ses graines, plus grosses que celles de ce dernier végétal, sont noirâtres plutôt que mouchetées. Leur forme est celle des graines de ricin. La pourghère donne des graines oléagineuses et éminemment purgatives et émétiques. Elle croît et se multiplie au Sénégal, au Soudan et dans les Rivières du Sud avec une grande rapidité. On s’en sert surtout dans les Rivières du Sud, le Baol, le Sine, le Saloum, etc., etc., pour faire des haies de jardins. Nous avons vu à Damentan une jolie plantation de coton complètement entourée de pourghères. Les indigènes en utilisent les graines comme purgatives. Deux de ces semences suffisent pour déterminer une abondante évacuation. Six à huit graines occasionnent des symptômes alarmants d’empoisonnement. L’absorption d’une douzaine de graines est suivie de mort. L’huile est purgative à la dose de huit à dix gouttes au plus. Une dose plus élevée ne manquerait pas d’entraîner de graves accidents. Cette huile peut servir également à l’éclairage. Elle brûle en donnant peu de fumée et peu d’odeur. Elle est encore utilisée avec avantage pour la fabrication des savons et pour le graissage des machines. Elle est très fluide, presque incolore, âcre, et très peu soluble dans l’alcool. Cultivée sur une grande échelle, la pourghère pourrait donner de sérieux profits, car elle demande peu de soins et donne un rendement considérable. Les quelques essais faits jusqu’à ce jour, mal dirigés, et peu encouragés, n’ont donné aucun résultat appréciable. Il faut dire aussi qu’on n’y a apporté aucune méthode et aucun soin et que l’on s’est vite lassé de lutter contre l’apathie des Indigènes, tout est à recommencer.

Après avoir traversé les lougans du village, la route de Damentan au gué de Voumbouteguenda longe, à environ deux kilomètres de Damentan, une grande mare que l’on laisse sur la gauche. A trois kilomètres de là, on traverse le petit marigot de Mahéri, profondément encaissé et à sec à cette époque de l’année. Peu avant d’y arriver et pendant que nous faisions la halte horaire, une odeur épouvantable se fit tout à coup sentir. Intrigué, j’envoyai mon interprète Almoudo à la découverte dans la direction d’où elle semblait provenir. Peu après, il revint et me dit que c’étaient les « cabinets » de la hyène qui sentaient aussi mauvais. Je voulus avoir l’explication de ce fait et mes hommes m’apprirent alors que cet animal avait l’habitude d’aller toujours au même endroit déposer ses excréments, et que ces lieux d’aisance étaient toujours situés non loin de son repaire. Le fait est que je pus constater moi-même l’existence dans le même lieu d’une grande quantité de matières fécales qui exhalaient une odeur absolument repoussante. J’ignorais ce détail de mœurs de cet animal immonde, et je consigne ici ce fait comme il m’a été donné, sous toutes réserves, bien entendu.

A huit heures trente minutes nous arrivons enfin sur la rive gauche de la Gambie, après avoir traversé une large plaine marécageuse couverte de Cypéracées gigantesques. Le fleuve est devant nous profondément encaissé. C’est là le gué de Voumbouteguenda ; il tire son nom d’un petit village malinké qui existait il y a quelques années encore non-loin en amont et qui est aujourd’hui détruit. Les habitants sont allés habiter à Damentan.

Les rives de la Gambie en cet endroit, et à cette époque de l’année, sont très escarpées. Il faut descendre de cheval pour s’avancer sur la belle plage de sable que les eaux en se retirant ont mise à découvert. A Voumbouteguenda, pendant l’hivernage, la Gambie a environ cinq cents mètres de largeur, mais au moment où nous l’avons traversée, elle n’a pas plus de deux cents mètres. Par la plage sablonneuse qui se trouve sur la rive gauche, on arrive à peu près jusqu’au milieu du lit du fleuve. Là existe un chenal dont la profondeur, à la fin du mois de décembre, est d’environ trois mètres à trois mètres cinquante et la largeur, 60 à 70 mètres. Le courant y est excessivement rapide. Il va falloir passer ce chenal en radeau. Quand on l’a traversé, on aborde à une sorte de banc de plusieurs centaines de mètres de longueur, qu’on doit parcourir pendant environ 200 mètres pour pouvoir traverser à gué un second chenal de quatre mètres de largeur et de 0m80 centimètres de profondeur. On atterrit alors sur la rive du Tenda (rive droite), non sans être couvert de vase et de débris végétaux. Un mois après, vers la fin janvier ou au commencement de février au plus tard, le gué est praticable pour les piétons.

Les rives de la Gambie sont en cet endroit couvertes de superbes rôniers qui forment de chaque côté une véritable forêt. Sauf de rares interruptions, elle s’étend, du reste, tout le long du fleuve presque jusqu’à son embouchure. Il y en a là qui sont absolument énormes et nulle part, ailleurs, je n’ai vu d’aussi beaux échantillons de ce précieux végétal.

Rônier (Borassus flabelliformis).

La veille de mon départ de Damentan, j’avais expédié un homme à Bady et lui avais bien recommandé de dire au chef de ce village de m’envoyer à Voumbouteguenda vingt hommes avec tout ce qu’il fallait pour construire un radeau. Je n’ai pas besoin de dire qu’aucun d’eux n’était arrivé quand nous atteignîmes le gué. Fort heureusement, un des hommes de Sandia aperçut attaché à la rive opposée un grand radeau fait en tiges de feuilles de palmier et en tout semblable à celui qu’il nous avait fallu construire pour traverser la rivière Grey. Immédiatement il se mit à l’eau, traversa le chenal à la nage, reconnut la route que nous avions à suivre, et, malgré le courant amena à notre rive le précieux esquif. Mais nous manquons de cordes pour installer le va-et-vient, et il faut en faire. Les lianes ne seraient pas assez résistantes à cause du courant. Aussi les hommes de Sandia et les miens vont-ils couper de jeunes pousses de rôniers qui abondent dans toute cette région, et après les avoir légèrement passées à la flamme pour les ramollir, ils les tressent solidement et en peu de temps ont vite confectionné la longueur qui nous est suffisante. Pendant ce travail, les hommes de Damentan se vautrent sur le sable et regardent tranquillement notre personnel se débrouiller du mieux qu’il peut. Quoique nous fassions et quoique nous disions, nous ne pouvons pas arriver à les décider à se mettre à la besogne. Mais l’arrivée du fils du chef qui, comme je l’ai dit plus haut, devait me rejoindre en cet endroit, change les choses de face, et, sur son ordre, tous se mettent avec ardeur au travail.

Gué de Voumboutouguenda (Gambie), route de Damantan à Bady.

Ce brave garçon, chargé par son père de se rendre à Nétéboulou avec Sandia pour y voir le commandant de Bakel et signer avec lui le traité qui doit placer son pays sous notre protectorat, est accompagné par deux des principaux notables de Damentan, et il emmène, pour l’offrir au commandant, un beau mouton blanc castré que l’on désigne dans le pays sous le nom de Samoné.

L’opération du passage se fait sans accidents. On y procède absolument comme je l’ai décrit plus haut pour la rivière Grey, et à midi tout est terminé. Mon vieux Samba fait passer les animaux à la nage. Pour moi, je traverse le dernier et suis obligé de faire comme tout le monde, de me mettre à l’eau et de franchir environ un kilomètre, ayant de l’eau jusqu’aux aisselles, pour atteindre la rive opposée. Enfin, tout se passe à merveille et je constate avec plaisir que tout mon monde est autour de moi, sur la rive droite, et qu’il ne me manque aucun de mes bagages.

Pendant l’opération, arrivent trois hommes de Bady qui nous annoncent que les autres les suivent et que s’ils sont en retard, c’est qu’ils étaient allés, dès le matin, préparer ce qu’il fallait pour construire un radeau. Je congédie alors les hommes de Damentan et nous nous mettons en route pour Bady, en n’emportant que les bagages indispensables. Les autres colis sont laissés sur la berge sous la garde de deux de nos hommes. Les gens de Bady qui arrivent les porteront au village.

Il fait une chaleur épouvantable ; mais, nous marchons tout de même d’une bonne allure. Tout le monde a hâte, après une journée aussi pénible, de prendre un peu de repos dans une bonne case, à l’abri du soleil brûlant.

De la Gambie à Bady, la route ne présente aucune difficulté et nous la faisons sans encombre. A environ six kilomètres du fleuve nous sommes obligés de faire un assez long détour pour éviter un immense incendie de brousse. Tout est en feu autour de nous. Cela ne contribue pas à rafraîchir l’atmosphère. Les gens de Bady nous disent que le feu brûle ainsi depuis trois jours. Nous n’avons aucun accident à regretter fort heureusement. Dans toute cette route la plus grande difficulté est occasionnée par les nombreux passages d’hippopotames et d’éléphants. Il faut avoir grand soin d’éviter ces fondrières dans lesquelles les chevaux pourraient parfaitement se casser les jambes.

Nous étions arrivés à environ cinq kilomètres du village, lorsque je vis tout à coup accourir à moi et tout effaré mon vieux palefrenier Samba, qui marchait en avant avec le guide. Il venait nous dire à Sandia, à Almoudo et à moi que les hommes du village avaient coupé le cou à un poulet sur la route. Il craignait d’y voir l’indice d’une mauvaise réception. Je me fis expliquer par mes Malinkés ce que signifiait cet usage, et voici ce qu’ils m’apprirent. Quand dans un village Malinké ou Bambara, on apprend qu’une colonne ou un étranger de marque, blanc ou noir, est en route pour s’y rendre, on a l’habitude, si on ne le connaît pas, de couper le cou à un poulet et on répand son sang sur la route par laquelle doit arriver l’étranger ou la colonne, afin que, de cette visite, il ne résulte aucun dommage pour le village. Je ne saurais mieux comparer cette superstition qu’à celle qui consiste, dans la religion catholique, à faire brûler des cierges devant des images de saints pour se les rendre favorables. Cette coutume des Malinkés n’est pas plus ridicule que cette dernière pratique d’une religion civilisée. Elle est plus primitive, moins raffinée, et voilà tout. Nous arrivons enfin à Bady à trois heures trente. A un kilomètre et demi environ du village, nous avions traversé le petit marigot de Fayoli qui traverse la route et qui, en cette saison, n’a plus qu’un mince filet d’eau.

Au point de vue géologique, la route de Damentan à Bady ne présente rien de nouveau à signaler. Un petit plateau de latérite se trouve en quittant Damentan. Il est en entier cultivé. A partir de là, les argiles compactes et les plateaux rocheux se succèdent jusqu’à la Gambie. Sur la rive droite, on traverse d’abord une vaste plaine marécageuse qui s’étend jusqu’au Ouli et qui est bornée au Nord-Ouest par les collines du Ouli, au Nord et au Nord-Est par celles du Tenda. Elle est couverte d’une brousse épaisse, d’une hauteur prodigieuse, à travers laquelle il est excessivement pénible de se frayer un chemin. Par-ci par-là on aperçoit très clairsemés quelques arbres rachitiques et rabougris. Son sol est argileux. A sec pendant la belle saison, elle est complètement inondée pendant la saison des pluies. De là, on arrive par une rampe douce à un plateau formé d’argiles et de conglomérats ferrugineux. Il s’étend jusqu’à trois kilomètres de Bady, où apparaît de nouveau la latérite. Le fond de la Gambie, à l’endroit où nous l’avons traversée, est formé de sables très fins et de petits cailloux qui résultent de la désagrégation par les eaux des conglomérats ferrugineux qui se rencontrent sur les berges dans le haut cours du fleuve.

Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre, sauf sur les bords de la Gambie, où se trouve une belle forêt de superbes rôniers semblable à celle que nous avons déjà signalée sur la rive opposée. Outre des végétaux déjà connus nous citerons particulièrement quelques rares pieds de lianes Saba et Delbi (Vahea) et un petit bois de superbes Karités de la variété Mana, situé à environ sept kilomètres de la Gambie. Parmi les végétaux nouveaux que j’ai pu remarquer pendant le trajet, je citerai le Datura, le Sendiègne, et une plante comestible que les Malinkés désignent sous le nom de M’Bolon-M’Bolon.

Le Datura (Datura Stramonium L.) de la famille des Solanées, croît en grande quantité dans le Sud de nos possessions Soudaniennes. Il affectionne particulièrement les endroits humides et à l’abri des rayons du soleil. Il acquiert, dans ces régions, des proportions surprenantes. Je ne crois point que les indigènes connaissent ses propriétés thérapeutiques. J’ai entendu dire cependant qu’ils en prenaient parfois comme aphrodisiaque, mais j’ignore absolument quelle est la partie de la plante qu’ils emploient, et quel en est le mode d’administration.

Le Sendiègne. — Les indigènes désignent sous ce nom les racines d’un petit arbuste très commun dans toute cette région et qu’ils utilisent contre la blennorrhagie. Ce végétal m’a paru être une Légumineuse. Ils font avec la racine pilée ou concassée des infusions et des tisanes qu’ils regardent comme absolument souveraines contre la blennorrhagie. Cette plante est très connue au Soudan des marabouts et des forgerons et on la trouve sur le marché de Kayes aussi bien que sur celui de Saint-Louis au Sénégal.

Le M’Bolon-M’Bolon. — C’est une petite plante herbacée de la famille des Légumineuses, qui croît dans le Tenda, le Dentilia, le Konkodougou, le Diébédougou, etc., etc., et dont les indigènes utilisent les feuilles et les jeunes pousses comme condiments. Elle est surtout cultivée dans le Diébédougou, le Konkodougou et le Tenda. Elle peut atteindre au maximum trente à quarante centimètres de hauteur. Tige herbacée dont la grosseur ne dépasse jamais celle du petit doigt. Feuilles lancéolées, longues d’environ quatre centimètres. Leur face supérieure est vert pâle, lisse. Leur face inférieure blanchâtre et légèrement rugueuse. Si on écrase entre les doigts une de ces feuilles, elle exhale une odeur vireuse très prononcée. Leur saveur est légèrement acidulée. Le fruit est une gousse à valves excessivement convexes et qui se dessèchent très rapidement. Ces valves sont transparentes et à leur charnière viennent s’insérer les graines très nombreuses, petites, ressemblant à celles du radis, brunes. Elles se détachent très facilement de leur point d’insertion, et sont presque toujours libres dans la gousse.

Les indigènes du Tenda, du Diébédougou et du Konkodougou font bouillir les feuilles du M’Bolon-M’Bolon, les réduisent en pâte qu’ils mélangent avec leur couscouss ou bien s’en servent pour fabriquer une sorte de sauce verdâtre dans laquelle ils trempent leur poignée de couscouss ou de riz avant de le manger. Le goût de ce condiment rappellerait un peu celui des épinards. Il est cependant moins fade.

Notre arrivée à Bady fit sensation, car on y avait appris notre voyage à Damentan et au Coniaguié. Tout le village est là pour nous voir et Sandia, qui a autrefois habité le Tenda, distribue à droite et à gauche de nombreuses poignées de mains. On nous conduit aussitôt au campement que l’on a préparé pour nous, et pour ma part je suis très bien logé dans une case vaste et bien aérée. J’étais à peine installé qu’arrivent les bagages que nous avions laissés sur la berge. Les hommes de Bady, qui sont allés les chercher, nous ont croisés dans la plaine à quelques centaines de mètres du fleuve, mais la brousse est si touffue et si haute que nous n’avons pu les apercevoir. Il y avait à peine dix minutes que nous étions partis lorsqu’ils sont arrivés à l’endroit où les attendaient nos hommes. Il ne me manque rien. Rien n’est avarié. Tout est donc pour le mieux.

Bady est un village d’environ 500 habitants Malinkés non musulmans. Il a absolument l’aspect de tous les villages Malinkés que nous avons déjà visités. Les rues y sont étroites, sales, et les cases construites en terre, rondes et couvertes d’un toit pointu en chaume. Beaucoup tombent en ruines. Ce qui donne au village un aspect absolument désolé. Il était autrefois entouré d’un assez fort tata dont on voit encore les ruines. Ce tata a été remplacé par un sagné bien construit et d’environ trois mètres de hauteur. On accède par trois portes dans le village. Ces portes, très épaisses, sont toujours fermées pendant la nuit, car les environs sont souvent infestés par des bandes de Peulhs pillards du Tamgué qui viennent jusque sous les murs du village enlever les bœufs, les enfants, les femmes et les captifs. Les habitants présentent le type parfait du Malinké, ivrogne, puant et abruti. Il n’y a pas à s’y méprendre. Ce sont surtout des cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans de mil, maïs, arachides et de vastes rizières. Leur troupeau compte environ cinquante têtes de bétail. On y trouve également en notable quantité des chèvres, moutons et poulets. Mes hommes et mes animaux sont bien nourris et l’on me donne à profusion tout ce dont j’ai besoin.

Le chef, qui est venu me voir peu après mon arrivée, est un vieillard aveugle, impotent, absolument incapable de quoi que ce soit, et littéralement abruti.

La première chose qui m’ait frappé en arrivant à Bady est le grand nombre de goîtreux que l’on y rencontre. Cette affection y est plus commune chez la femme que chez l’homme. Le nombre des aveugles y est aussi relativement considérable, et l’on y voit également beaucoup de malades atteints de vieux ulcères absolument repoussants. J’y ai constaté en outre l’existence d’une sorte de maladie de la peau qui ne guérit qu’en faisant disparaître le pigment. Aussi voit-on quantités d’individus ayant, de ce fait, les mains ou les pieds absolument blancs. Toutes ces affections sont, du reste, très communes dans tout le Tenda. Je crois qu’il faut les attribuer à l’alimentation presque exclusivement végétale dont font usage les habitants de Tenda. On y mange rarement de la viande et le sel y est à peu près inconnu. Les Malinkés attribuent la maladie de peau à laquelle ils sont sujets dans ce pays à l’usage journalier qu’ils font des Diabérés, je veux dire les turions de cette Aroïdée du genre Arum que nous avons précédemment décrite sous le nom d’A. cornui.

De Damentan à Bady, la route suit une direction générale Nord-Est et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ vingt-neuf kilomètres.

Les fatigues que nous avions éprouvées pendant la journée me décidèrent à rester un jour de plus à Bady. En outre, Sandia devant me quitter là pour retourner à Nétéboulou, je n’étais pas fâché de rester un jour encore avec lui pour lui faire toutes mes recommandations et pour lui confier un volumineux courrier à destination de France.

30 décembre. — La nuit, bien que très fraîche, a cependant été moins froide que les précédentes. Le ciel a été couvert pendant la plus grande partie de la nuit et il a soufflé une forte brise de Nord-Est. Au réveil, le ciel est encore couvert et le soleil voilé. Une buée épaisse obscurcit l’horizon. Pas de rosée. La brise vient toujours du Nord-Est.

Tout mon monde a bien dormi jusqu’à sept heures du matin. On s’est remis des fatigues d’hier.

Vers dix heures du matin, le ciel s’est complètement éclairci. Le soleil est brillant et il souffle un vent d’Est brûlant. Il fait une chaleur étouffante.

Le chef m’envoie dans la matinée un superbe bœuf pour mon déjeuner. On le tue aussitôt et la viande en est distribuée pour deux jours aux hommes. J’en fais donner pour trois jours à Sandia ainsi qu’aux différents chefs qui nous accompagnent, et qui doivent me quitter demain pour se rendre à Nétéboulou. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai envoyé au chef du village, selon la coutume, un quartier de devant et que tout le village en a eu sa part.

Dans la soirée, tous les chefs des villages environnants vinrent me voir avec le chef du pays. Bien malgré moi il fallut organiser un grand palabre qui ne dura pas moins de deux heures. Le Massa ou chef du pays se plaignit à moi de ce que son autorité était méconnue des villages qui dépendaient de Bady, et que, particulièrement le chef de Bamaki était l’organisateur de tout ce qui se faisait contre lui dans le pays. Je crus devoir lui faire de sévères remontrances et l’avertis que j’allais causer au commandant de Bakel pour lui demander de le punir d’une façon exemplaire. Le Massa se retira enchanté du résultat du palabre. Quel ne fut pas mon étonnement quand une heure après, il vint me demander de ne pas mettre ma menace à exécution. Je lui déclarai que je n’en maintenais pas moins ma décision et profitai de la circonstance pour le blâmer vertement d’être aussi faible. D’après cela, il ne devrait s’en prendre qu’à lui si les sujets ne lui obéissaient pas mieux. Il en est de même, du reste, dans tous les pays Malinkés, et, il ne faut attribuer le désordre politique qui y règne sans cesse, qu’à la faiblesse unique dont les chefs font preuve dans l’exercice du commandement.

Avant de me coucher, je fis à Sandia toutes mes recommandations ; je lui donnai toutes mes instructions et lui confiai un courrier volumineux qu’il se chargeait de faire parvenir à Bakel.

31 décembre. — La nuit a été très fraîche. Le ciel clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, ciel clair, rosée abondante. Brise de Nord. Température froide. Le soleil se lève brillant.

Les porteurs sont réunis à l’heure dite. Aussi pouvons-nous nous mettre en route dès le point du jour. Je fais, avant de monter à cheval, mes adieux à Sandia. Ce brave homme est tout ému, et, je puis bien le dire, c’est avec grand regret que je me sépare de lui. Vivant dans son intimité depuis cinq mois, j’avais pu apprécier ses qualités rares chez un noir. Je serre également la main à tous les chefs qui m’ont accompagné et, attristés par cette séparation, nous nous mettons en route pour Iéninialla, où j’ai décidé de faire étape ce jour-là.

La route de Bady à Iéninialla se fait sans encombre et rapidement. Les porteurs marchent bien et rien ne nous retarde. A 600 mètres environ du village nous traversons une des branches du marigot de Fayoli et peu après nous arrivons au village de Niongané, où nous sommes obligés de faire une courte halte pour permettre aux porteurs de prendre leurs fusils, parce que, disent-ils, la route n’est pas sûre. Il paraît, en effet, que depuis quelques jours une bande de pillards du Tamgué rôde dans les environs. — Un peu avant d’arriver à Niongané nous avions laissé sur la gauche la route de Bamaki et, sur la droite, celles de Kénioto et de Dalésilamé.

Niongané est un village de Malinkés musulmans qui dépend de Bady. Sa population est d’environ trois cents habitants. Il est de forme absolument circulaire et est entouré d’un tata en ruines et d’un double sagné en excellent état. Tout autour se trouvent de riches lougans de mil, maïs et arachides. A six heures dix minutes nous passons devant le petit village de Sansanto. La population peut s’élever à environ 450 habitants. Ce sont des Malinkés musulmans. Il est entouré d’un tata peu élevé, mais bien entretenu et tout autour se trouvent de superbes lougans bien cultivés.

A deux kilomètres environ de Sansanto nous traversons le marigot de Damoutakoudiala, dont les bords sont couverts de beaux palmiers et de superbes Caïl-cédrats (en Malinké Diala). Le passage en est très facile. Nous laissons sur notre droite le petit village de Kénioto dont on voit les lougans de la route. Quelques kilomètres plus loin on traverse sans aucune difficulté le marigot de Nafadala, branche de celui de Barsancounti qui, lui-même, est un affluent du Niéri-Kô. C’est plutôt un vaste marécage couvert d’herbes palustres qu’un marigot à proprement parler. A quelques centaines de mètres du Nafadala se trouve le petit village de Iéninialla, où nous devons passer la journée.

La route de Bady à Iéninialla suit à peu près une direction Nord-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est environ de quinze kilomètres cinq cents mètres. Elle ne présente aucune difficulté. Les marigots qu’on y rencontre sont faciles à traverser et les chevaux ne s’y embourbent pas. Pas de collines ; elle traverse un pays absolument plat. A mentionner seulement un petit plateau de roches ferrugineuses qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. La plus grande partie du chemin se fait à travers de superbes lougans de mil et d’arachides. Au point de vue géologique nous mentionnerons tout particulièrement les vastes bancs de latérite qui se trouvent entre Bady et jusqu’à quatre kilomètres au-delà de Sansanto. Là la latérite fait place à une plaine d’argiles compactes et au petit plateau formé de quartz et de conglomérats ferrugineux, qui se trouve à peu de distance de Iéninialla. Deux kilomètres environ avant d’arriver à ce dernier village, la latérite réapparaît et toute la plaine dans laquelle il s’élève est formée de ce terrain. Aussi est-elle d’une grande fertilité et très bien cultivée. Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement la présence dans les marigots de nombreux spécimens de Belancoumfo[22]. Leurs rives présentent aussi quelques télis et de beaux caïl-cédrats. En arrivant à Iéninialla nous avons remarqué quelques beaux n’tabas et fromagers. Les nétés y sont également très nombreux et très beaux. Enfin, surtout sur le petit plateau dont nous venons de parler, nous avons pu remarquer quelques beaux échantillons de ce végétal si précieux pour nos constructions au Soudan et que l’on désigne sous le nom de Vène.

Le Vène (Pterocarpus erinaceus) appartient à la famille des Légumineuses papilionacées. C’est un bel arbre dont la tige, généralement droite, atteint parfois quatre à cinq mètres de hauteur. Son écorce blanchâtre permet aisément de le reconnaître dans la forêt et de ne pas le confondre avec ses voisins. Son feuillage est généralement maigre et d’un blanc terne. Il fleurit vers la fin de janvier. Son bois est à grain fin, très dur, serré et très propre pour la menuiserie fine. Il est moins attaqué que les autres bois par les termites. On le trouve en grande quantité dans tout le Soudan et pourrait être l’objet d’une exploitation sérieuse. A l’incision, son écorce laisse découler une sorte de cachou à saveur excessivement astringente. Les indigènes utilisent les propriétés astringentes de son écorce contre les diarrhées et rebelles comme fébrifuges. Ils en font des macérations très concentrées dont ils boivent par jour environ la valeur de deux verres à Bordeaux matin et soir. Le vène est utilisé dans nos ateliers pour la menuiserie et pour la construction de nos chalands. On s’en sert également avec avantage pour fabriquer des traverses de chemin de fer et pour la construction des charpentes de nos postes.

Iéninialla, où nous allons passer cette dernière journée de l’année 1891, est un village d’environ 450 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. Il est relativement propre et bien entretenu. Il est entouré d’un petit tata encore en assez bon état et d’un solide sagné fait de grosses pièces de bois jointives d’environ trois mètres de hauteur. Iéninialla possède de superbes lougans et un beau troupeau d’une centaine de têtes. C’est un des villages les plus riches que j’ai rencontrés sur ma route pendant ce long voyage. J’y suis reçu d’une façon remarquable, du reste j’y étais attendu. Hier, le chef, aussitôt après avoir reçu mon courrier qui lui annonçait mon arrivée pour aujourd’hui, avait expédié deux hommes à Bady pour me souhaiter la bienvenue, et pour me conduire dans son village, prévenance qui est peu familière aux noirs et que je tiens à signaler tout particulièrement.

Je suis très bien logé dans une belle case très propre et à laquelle on a fait la toilette pour me recevoir. Nous ne manquons de rien et tout ce dont j’ai besoin pour mes hommes, mes animaux et pour moi m’est apporté avec empressement dès mon arrivée, sans que j’aie même la peine de demander quoique ce soit. Le chef m’offre un joli petit bœuf pour mon « déjeuner » (sic). Il est immédiatement sacrifié et distribué entre mes hommes et les habitants. Bien entendu j’ai fait porter au chef un quartier de devant. Couscouss, mil, riz, poulets, œufs nous sont offerts à profusion et rien ne manque de tout ce que l’on peut trouver dans un village noir.

Je passe à Iéninialla une journée excellente. Dans la soirée, j’expédie à Gamon un courrier pour annoncer au chef de ce village mon arrivée pour le lendemain. Le fils du chef est plein de prévenance pour moi et il est venu dès mon arrivée me saluer de la part de son père qui, vieux et malade, ne peut pas marcher. Je ne manque pas d’aller dans la soirée le voir et le remercier de sa généreuse hospitalité. Je lui fais avant de partir un petit cadeau d’étoffes, de kolas et de verroteries pour ses femmes. Il me remercie le plus chaleureusement du monde et nous nous séparons enchantés l’un de l’autre.

1er janvier 1892. — Aujourd’hui, c’est le premier jour d’une nouvelle année. J’ai supporté bien des fatigues, bien des misères et éprouvé bien des désillusions pendant celle qui vient de s’écouler. J’ai appris la mort de plusieurs de mes meilleurs amis, tombés au champ d’honneur sur cette terre inhospitalière, terrassés par ce climat meurtrier qui ne pardonne pas. Le minotaure soudanien ne se rassasie pas. Il lui faut encore des victimes et toujours ce sont les plus nobles et les meilleures qu’il sacrifie. Devant ces tombes à peine fermées, découvrons-nous avec respect. Ils sont morts en braves pour la civilisation, pour la France, victimes du devoir et de leur dévouement. Espérons que l’année qui commence sera plus clémente et que ceux que nous aimons et estimons seront épargnés.

Cette nuit du 31 décembre 1891 au premier janvier 1892 a été excessivement froide. Brise de nord, ciel clair et étoilé. Au réveil, ciel clair, brise de nord. Rosée abondante, le soleil se lève brillant. Température très froide.

Les porteurs sont réunis à l’heure dite et, à cinq heures, au point du jour, nous pouvons nous mettre en route. Aucun incident à noter. Nous marchons d’un bon pas pour nous réchauffer. — A 5 h. 45, nous traversons le marigot de Barsancounti. En cet endroit, il n’a pas moins de cinquante mètres de largeur. Fort heureusement les habitants de Iéninialla ont eu l’excellente idée de construire au-dessus de son cours un pont en bois, primitif il est vrai, mais qui est assez ingénieux. Il se compose de deux rangées de pieux solidement enfoncés dans le lit du marigot, et distants les uns des autres d’environ 80 centimètres. Les deux rangées sont séparées l’une de l’autre par un intervalle d’un mètre cinquante centimètres environ. C’est la largeur du tablier. Ces pieux sont réunis entre eux par des traverses longitudinales solidement attachées à l’aide de cordes de bambous. Sur ces traverses repose le tablier qui est formé de pièces de bois jointives réunies entre elles, à leur extrémité, par des cordes également en bambous ou en fibres de baobab. Tout le convoi passe sur ce pont sans aucun accident. On est obligé cependant de faire passer mon cheval à la nage. L’eau est absolument glacée. A six heures vingt-cinq nous traversons le marigot de Sekoto et enfin à huit heures quinze la rivière Balé. Le fond de ce petit cours d’eau, à peine large de 40 mètres, est excessivement vaseux et couvert d’une épaisse couche de détritus végétaux. Il faut se mettre à l’eau et ce n’est qu’au prix de mille difficultés et en enfonçant dans la vase jusqu’à mi-jambes que nous arrivons sur la rive opposée. A quelques kilomètres de là nous rencontrons plusieurs guerriers de Gamon que le chef envoie au devant de nous pour nous escorter et nous conduire au village. Ils nous apportent des peaux de bouc remplies d’une eau fraîche et limpide. Elle est la bienvenue, et, après nous être désaltérés, nous nous remettons tous en route. Enfin, à onze heures quarante-cinq minutes, nous arrivons à Gamon, après avoir traversé à quelques centaines de mètres du village le petit marigot de Diéfagadala dont les bords sont couverts de superbes rizières.

La route de Iéninialla à Gamon suit une direction générale à peu près Est. La distance qui sépare ces deux villages est environ de 29 kilomètres. Ce trajet présente comme difficultés sérieuses le passage des marigots dont le fond, celui surtout de la rivière Balé, est extrêmement vaseux. Pas de collines. Le pays est absolument plat et couvert d’une brousse épaisse.

Au point de vue géologique, on ne rencontre pas de terrains nouveaux. Ce sont toujours les mêmes, argiles, latérite et plateaux ferrugineux. En quittant Iéninialla, on suit le banc de latérite qui commence à deux kilomètres environ à l’Ouest du village. Ce banc fait place brusquement aux argiles et aux vases qui couvrent les rives du Barsancounti-Kô et que l’on trouve à deux kilomètres environ avant d’arriver sur les bords de ce marigot. Nous signalerons un petit banc de latérite entre le Barsancounti-Kô et le Sekoto-Kô et qui est cultivé. Dès que l’on a quitté la plaine marécageuse qui s’étend à un kilomètre cinq cents mètres du Sekoto, on traverse un vaste plateau ferrugineux absolument nu. Ce plateau se termine brusquement à cinq cents mètres de la rivière Balé pour faire place à un vaste marécage à fond argileux qu’il faut traverser pour arriver à la rivière. Nouvelle plaine marécageuse sur la rive gauche de la rivière, puis argiles pendant trois kilomètres environ. La route traverse ensuite un petit plateau formé de quartz ferrugineux et, à partir de là, ce ne sont plus que des argiles. La latérite réapparaît à cinq kilomètres environ avant d’arriver à Gamon en deux petits îlots de peu d’étendue. Enfin, la colline sur laquelle est construit le village est elle-même formée d’argiles recouvrant un sous-sol de quartz et de conglomérats ferrugineux.

Le fond des marigots est formé d’une couche épaisse de vase qui repose sur des argiles grasses et très profondes. Tous ces cours d’eau sont tributaires de la rivière Balé, laquelle est formée par l’apport des marigots d’une grande partie du Tiali. Elle se jette dans la Gambie. Le marigot de Diéfagadala, qui passe à Gamon, se jette dans le marigot de Couiankô, lequel se rend au Niocolo-Koba. Le marigot de Couiankô fait communiquer le Niéri-Kô avec le Niocolo-Koba.

Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement les fourrés de bambous qui s’étendent sur les rives des marigots et les lianes delbis et sabas (Vahea) qu’on y rencontre partout en quantités considérables. Signalons encore la présence de beaux fromagers, baobabs et nétés. Pendant la route mes hommes me montrèrent deux végétaux dont on utilise les racines dans la pharmacopée indigène. C’est le Nando[23] et le Fouff[24]. Le nando est préconisé surtout contre les coliques et le fouff contre la blennorrhagie. Cette dernière racine est caractérisée par une pénétrante odeur qui ressemble un peu à celle du jasmin[25]. Ces deux végétaux sont encore assez communs dans le Cayor et dans les environs de Khayes.

Dans l’intérieur même du village de Gamon existe un assez grand nombre de papayers et de dattiers, et, dans les cours des habitations, nous avons remarqué de nombreux pieds de piments dont les indigènes ont un soin jaloux. Le dattier que l’on trouve au Soudan, dans le Kaméra, le Guidimakha, le Tiali, le Niéri, le pays de Gamon appartient à une variété de petite taille. Il prospère à merveille et les dattes qu’il donne sont excessivement savoureuses. Malheureusement les indigènes ne s’adonnent que fort peu à la culture de ce précieux végétal. Je suis persuadé que, dans certaines régions, il serait très facile de le multiplier, et de créer de belles plantations. Ceux que nous avons vus à Gamon étaient arrivés à complet développement et, d’après le dire des habitants, donneraient chaque année une abondante récolte.

Le piment qui est le plus généralement cultivé par les indigènes appartient à cette variété que l’on désigne sous le nom de Poivre de Cayenne (Capsicum frutescens. L. Solanées). Il est rouge vif, long de 20 à 30 millimètres, large de 7 à 9 à sa base, rétréci au voisinage du calice, qui est cupuliforme. Son odeur est très forte, caractéristique, et sa saveur d’une âcreté insupportable. Les noirs en sont très friands et s’en servent pour assaisonner leur couscouss dont il relève le goût fade et écœurant. Le piment est, de plus, regardé par eux comme un véritable spécifique contre les hémorrhoïdes. Pour l’administrer, ou bien ils se contentent de le mélanger à doses assez fortes avec les aliments, ou bien ils le pilent quand il est sec et absorbent dans du lait trois ou quatre grammes de la poudre ainsi obtenue. Il faut avoir le palais des noirs pour ingurgiter ainsi une dose aussi forte de poudre de piment. Mais, administrée dans du pain azyme, elle ne cause aucun désagrément. Nous avons pu en faire nous-même l’expérience et le résultat que nous avons obtenu a été concluant sous tous les rapports.

Gamon est un gros village de près de 1200 habitants. Sa population est formée de Malinkés marabouts pour la grande partie. De plus, il s’y trouve des habitants appartenant à toutes les races du Soudan : nous y reviendrons plus loin lorsque nous traiterons de l’ethnographie de ce pays. — Nous y fûmes très bien reçus et on nous donna à profusion tout ce dont nous avions besoin : mil pour mon cheval, couscouss pour mes hommes, œufs et viande fraîche pour moi. De plus, je suis très bien logé, dans une belle case, vaste et bien aérée. Aussi n’ai-je pas trop souffert de la chaleur, bien qu’elle fût absolument torride ce jour-là.

Dans l’après-midi, le chef vint me voir avec ses principaux notables. C’est un homme jeune encore, peu loquace et très intelligent. Son nom est Koulou-Takourou. Il se fit auprès de moi l’écho des plaintes de tous les habitants du village. Depuis qu’ils se sont placés, me dit-il, sous notre protectorat, nous n’avons rien fait pour eux. Ils sont à chaque instant pillés par les Peulhs du Tamgué et nous ne faisons rien pour les protéger contre leurs incursions. Dernièrement encore, un parti de rôdeurs s’est avancé jusque sous les murs du village et ils ont enlevé deux hommes et sa propre fille. Il désirerait, ajouta-t-il, être autorisé à faire sa police lui-même et à se défendre contre ses ennemis puisque nous ne pouvons pas nous en occuper. Je lui promis de parler de tout cela à qui de droit. C’est tout ce que je pouvais lui répondre et tout ce que je pouvais faire.



CHAPITRE XVIII