CHAPITRE VII.
Littérature des Nègres.
Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer, par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie, dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné judiciairement, Brissot244, citoyen d'une probité rigide, qui est mort pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prévention héréditaire qui n'est point encore totalement effacée, et qui, à partir des principes de la droite raison, n'est flétrissante que pour les Blancs, flétrissante surtout pour les loges de francs-maçons de cette ville; elles fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visité la loge africaine. Une seule fois, elle a été placée sur la même ligne, lorsqu'au service funèbre pour Washington, elle fit partie du cortège.
Note 244: (retour) V. ses Voyages, t. II, p. 2.
Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Nègres les facultés intellectuelles, aussi susceptibles de développement que chez les Blancs, j'avois oublié de citer Ramsay245, Hawker246, Beckford247; il prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard les Noirs ont la supériorité248; et l'ancien consul américain Skipwith est du même avis.
Note 245: (retour) V. Objections to the abolition of the slave trade with answers, etc, by Ramsay, in-8°, London 1778.
Note 246: (retour) Sermon, in-4°, 1789.
Note 247: (retour) V. Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica, in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.
Note 248: (retour) V. Observations on the slave trade, in-8°, London 1789.
Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures et de Nègres que de Blancs, et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes249. Les choses ont bien changé; le savant secrétaire de l'académie de Portugal, Correa de Serra, cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs et professeurs qui, à Lisbonne, à Riojaneiro, et dans les autres possessions portugaises, se sont signalés par leurs talens. En 1717, le Nègre don Juan Latino enseignoit à Séville la langue latine; il vécut cent dix-sept ans250. La brutalité de ces Africains dont parle Clenard, n'étoit que le résultat de l'oppression et de la misère: lui-même reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, dit-il, la littérature à mes esclaves nègres; j'en ferai un jour des affranchis, et j'aurai mon Diphilus comme Crassus, mon Tyron comme Ciceron; ils écrivent déjà fort bien, et commencent à entendre le latin; le plus habile me fait la lecture à table251».
Note 249: (retour) V. Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, p. 39.
Note 250: (retour) Fait communiqué par de Lasteyrie.
Note 251: (retour) Ibid., p. 88.
Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé long-temps, le premier en Abyssinie, les autres en Guinée, trouvent aux Nègres un esprit vif et pénétrant, un jugement sain, du goût, de la délicatesse252. Divers écrivains ont recueilli des reparties brillantes, des réponses vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapportée par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son maître réveilloit, en disant: N'entends-tu pas maître qui appelle? le pauvre Nègre ouvre les yeux et les referme aussitôt, en disant: Sommeil n'a pas de maître.
Note 252: (retour) V. Durand, p. 58. Demanet, Histoire de l'Afrique française, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par Lobo, in-4°, Paris 1728, p. 680.
Quant à leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans le Levant. Tel étoit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques ont été célébrés par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le père m'a dit avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Nègres à la tête de grandes maisons de commerce, recevant des envois, expédiant des bâtimens sur toutes les côtes de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, et amené en France un jeune Nègre de l'intérieur de l'Afrique, enlevé à un âge où déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions géographiques sur le pays qui l'avoit vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, et se proposoit, après son éducation finie, de le renvoyer dans son pays natal, comme voyageur, pour explorer des contrées peu connues; mais Michaud étant allé mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, qui l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait droit aux réclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanité.
Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres arrivent aux postes les plus éminens; les écrivains s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou chef des eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse profonde et d'une expérience consommée253.
Note 253: (retour) V. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.
Adanson, étonné de voir les Nègres du Sénégal lui nommer un grand nombre d'étoiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de bons instrumens ils deviendroient bons astronomes254.
Note 254: (retour) V. Voyage au Sénégal, p. 149.
Sur divers points de la côte il y a des Nègres sachant deux ou trois langues, et faisant les fonctions d'interprètes255. En général ils ont la conception rapide, et jouissent d'une mémoire surprenante. Villaut, Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque256. Stedman a connu un Nègre qui savoit le Coran par cour; on raconte la même chose de Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan de Bunda, sur la Gambie. Salomon, pris en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu dans le Maryland. Une suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le More-lak, le conduisirent en Angleterre, où son air de dignité, la douceur de son caractère, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Après avoir été accueilli avec distinction à la cour de Saint-James, la compagnie d'Afrique, qui s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en 1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans tu es le premier que j'aye vu revenir des îles américaines. Salomon écrivit à ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent traduites et lues avec intérêt. Son père étant mort, il lui succéda, et se fit aimer dans ses États257.
Note 255: (retour) V. Clarckson, p. 125.
Note 256: (retour) V. Prevot, t, IV, p. 198.
Note 257: (retour) V. le More-lack (par le Cointe-Marsillac), in-8°, Paris 1789, c. XV.
Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses études, avoit embrassé avec un succès éclatant divers genres de sciences, et appris l'hébreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui donnoit de grandes espérances, mourut peu de temps après son retour en Afrique.
Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu des Nègres, leur attribue l'art mimique à tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos Roscius modernes.
Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. Poivre fut souvent étonné par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir insérer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs, qu'on peut lire avec plaisir, même après celui de Logan258.
Note 258: (retour) V. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, par Rochon, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.
Stedman, qui les croit capables de grands progrès, et qui leur accorde spécialement le génie poétique et musical, énumère leurs instrumens à corde et à bouche au nombre de dix-huit259; et cependant on ne voit pas dans sa liste leur fameux balafou260, formé d'une vingtaine de tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui résonne comme un petit orgue.
Note 259: (retour) V. Stedman, c. XXVI.
Note 260: (retour) D'autres disent balafat ou balafo, et le comparent à une épinette.
Grainger décrit une sorte de guitare inventée par les Nègres, sur laquelle ils jouent des airs qui respirent une mélancolie douce et sentimentale261; c'est la musique des coeurs affligés. La passion des Nègres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies résultantes de leur état de détresse et de malheur262.
Note 261: (retour) The sugar cane, a poem, in four books, by James Grainger, in-4°, 1764.
Note 262: (retour) V. American Museum, t. IV, p. 82.
Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres manquent les deux organes de la musique et des mathématiques. Quand sur le premier article, je lui objectois qu'un des caractères les plus saillans des Nègres est leur goût invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit leur incapacité de perfectionner ce bel art. Mais l'énergie de ce penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est d'expérience que les hommes réussissent dans les études vers lesquelles une propension décidée, une volonté forte les entraînent. Qui peut présager à quel point les Nègres excelleront dans cette partie, quand les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-être auront-ils des Gluck et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné de transporter, dans une pièce de circonstance, le Camp de Grand-Pré, un air des Nègres de Saint-Domingue.
La France eut jadis ses Trouvères et ses Troubadours, comme l'Allemagne ses Min-Singer, et l'Écosse ses Minstrells. Les Nègres ont les leurs, nommés Griots, qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes, les Griotes, font à peu près le métier des Almées en Égypte, des Bayadères dans l'Inde263. C'est un trait de conformité de plus avec les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces Trouvères, ces Min-Singer, ces Minstrells furent les devanciers de Malherbe, Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout pays le génie est l'étincelle recélée dans le sein du caillou; dès qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de jaillir.
Note 263: (retour) V. Golberry, ibid.
Au seizième siècle, Louise Labbé, de Lyon, surnommée la belle Cordière, par allusion à l'état de son mari.
Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé maître Adam, menuisier à Nevers.
Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de cheminées dans le même pays, avoient présenté le phénomène du talent poétique uni à des professions qui repoussent communément l'idée d'un esprit cultivé; le goût le plus sévère les maintient au Parnasse, quoiqu'il ne leur assigne pas les premières places. Le voyageur Pratt proclame Hubert Pott le père de la poésie élégiaque en Hollande264; et dans l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe placée au frontispice représente Apollon couronnant de lauriers le poëte ramoneur265.
Note 264: (retour) V. Pratt, t. II, p. 208.
Note 265: (retour) Beronicius a fait des poésies latines; son poëme en deux livres, intitulé: Georgarchontomachia, ou Combat des paysans et des grands, a été traduit en vers hollandais, et le tout a été réimprimé in-8°, à Middelbourg, en 1766.
De nos jours, un domestique de Glats, en Silésie, s'est fait remarquer par ses romans266. Bloomfield, valet de charrue, a publié des poésies imprimées plusieurs fois, et dont une partie a été traduite dans notre langue267. Greensted, servante à Maidstone, et une simple laitière de Bristol, Anne Yearsley, se sont placées au rang des poëtes. Les malheurs des Nègres ont été l'objet des chants de cette dernière, dont les oeuvres ont eu quatre éditions. De même on a vu quelques-uns de ces Africains, que l'iniquité voue au mépris, franchir tous les obstacles que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs sont entrés comme écrivains dans la carrière littéraire.
Note 266: (retour) V. La Prusse littéraire, par Denina, article Peyneman.
Note 267: (retour) V. Contes et Chansons champêtres, par Robert Bloomfield, traduit par de La Vaisse, in-8º, Paris 1802.
Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des Turcs268, beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je pourrois nommer Castaing, qui a montré du talent poétique, ses pièces ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du Précis des Gémissemens des Sang-mêlés269, Milscent, qui dans un de ses écrits a pris le nom de Michel Mina, tous Mulâtres des Antilles; et Julien Raymond, également Mulâtre, associé de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut, pour la section de législation. Sans avoir la prétention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer l'énergie avec laquelle il a défendu les hommes de couleur et Nègres libres. Il a publié une foule d'opuscules, dont la collection importante pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures débitées par des colons270.
Note 268: (retour) Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3 vol. in-8°, Venezia 1787.
Note 269: (retour) Par P.M.C. Sang-mêlé, in-8°, chez Baudoin.
Note 270: (retour) V. surtout, la véritable origine des troubles de Saint-Domingue, par Raymond.
J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, née dans une contrée charmante de l'Afrique; elle y fut volée à douze ans, et vendue en Amérique. Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; âgée de soixante-dix ans, je n'ai pas encore joui des bienfaits de la création. Avec ma fille, je traîne le reste de mes jours dans l'esclavage et la misère; pour elle et pour moi, je demande enfin la liberté. Telle est la substance du mémoire qu'elle adressa, en 1782, à la législature de Massachusetts. Les auteurs de l'American Museum271 ont recueilli cette pièce écrite sans art, mais dictée par l'éloquence de la douleur, et par là même plus propre à émouvoir les coeurs.
Note 271: (retour) V. t. I, p. 538.
J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.
Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello, Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman272, croit que ce fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en Palestine. L'éditeur présume que Ésope, Aisopos, qui n'est guère qu'une altération du mot Aithiops, Éthiopien, pourroit être le même que Loqman273; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème.
Note 272: (retour) V. Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.
Note 273: (retour) V. La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.
En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie. Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe274; ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire d'Éthiopie. Dans son Commentaire sur cette histoire, Ludolphe a inséré le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment la figure d'un Nègre275. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur lequel on va lire une notice.
Note 274: (retour) V. Salutaris lux Evangelii, etc., par Fabricius, p. 176 et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par la Croze, in-8°, la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, Historia aÉthiopica, in-fol., Francofurti ad Moenum 1681.
Note 275: (retour) V. J. Ludolfi, ad suam Historiam commentarius, in-fol., Francof. ad Moen. 1691, proemium 13.
Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages. Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart, dans son Academia nobilissimoe artis pictoriae276. Il l'appelle très-célèbre (clarissimus), et se félicite d'avoir de lui quelques bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a vécu. L'épithète nigrum, dans le texte latin de Sandrart, seroit insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs en Europe se nomment Le Noir. Les doutes s'évanouissent en voyant la figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer277; le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'Academia Tedesca delle architectura, scultura, pittura278.
Note 276: (retour) V. in-fol., Norimbergae 1683, c. xv, p. 34.
Note 277: (retour) Ibid. p. 180.
Note 278: (retour) 3 vol. in-fol. Norimbergae. V. la seconde partie qui, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en 1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.
Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom, dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine, et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le naturaliste: Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.279» Divers manuscrits portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un nommé Higiemond280.
Note 279: (retour) Pline, l. xxxv, c. viii, §34.
Note 280: (retour) Lettre de M. de Murr, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.
Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas, et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.
Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade, qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des États-Unis281. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre, ni dans la toreutique282.
Note 281: (retour) V. Poems on various subjects, etc., by Phillis Wheatley, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.
Note 282: (retour) V. Pline, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.
CHAPITRE VIII.
Notices de Nègres et de Mulâtres distingués
par leurs talens et leurs ouvrages.
Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy,
Derham, Fuller, Bannaker,
Othello, Cugoano, Capitein, Williams,
Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.
ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784, lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui, sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près l'embouchure du Dnieper.
AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam, en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric283 qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il soutint une thèse, et publia une dissertation de jure Maurorum284.
Note 283: (retour) C'est le même prince qui publia les raisons d'après lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: Fifty reasons or motives why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all the sects, etc., in-l2, London 1798.
Note 284: (retour) beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication, et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.
Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec, l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand.
Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en 1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs, de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est retombé dans la barbarie.
Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils ont de meilleur285.
Note 285: (retour) Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est.
Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de l'ame, et présentes au corps humain286. Dans une lettre que lui écrit le président, il l'appelle vir nobilissime et clarissime; ainsi l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur, les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo, parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie; une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.
Note 286: (retour) Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam præside, etc., publice defendit autor Ant. Guil. Amo, Guinea-afer philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ. A la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de félicitation du recteur, etc.
Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens287. La cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État288; mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim, sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre.
Note 287: (retour) Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M. Ant. Guil. Amo, Guinea-afer, defendit Joa. Theod. Mainer, philos., et J.V. Cultor, in-4º, 1734, Wittenbergoe.
Note 288: (retour) V. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p. 453 et suiv.
Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire; son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat, dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien289.
Note 289: (retour) V. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782, t. IX, p. 19 et suiv.
J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres ouvrages, et à quelle époque il est mort.
bLacruz-Bagay/b. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de Negros, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur couleur pat l'emploi de différentes drogues290.
Note 290: (retour) V. Voyage autour du monde, traduit de l'italien de Gemelli Carreri, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et suiv. V. aussi l'Encyclopédie méthodique, article Philippines.
Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay, dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier291; un autre vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a été publié à Vienne, en 1803292.
Note 291: (retour) Ibid., p. l42, 143
Note 292: (retour) Ueber die tagalische sprache von Franz Carl Alters, in-8°, Vienne 1803.
En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière, un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale293. C'est ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.
Note 293: (retour) V. Carta hydrographica y chorographica de las islas Filipinas, etc., hecha por el P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano de 1734, esculpio Nicolas de la Cruz-Bagay, Indio tagalo.
LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23 août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est désigné comme tel dans la Connoissance des temps pour l'année 1791, publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à l'estime des savans.
Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an 5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache. Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on connoisse de ces îles.
Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris, Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot, l'une des plus hautes montagnes de l'île294.
Note 294: (retour) Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué, Aubert du Petit-Thouars, qui a résidé dix ans dans cette colonie.
L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si, au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses, sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus, si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana, il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment stimuler la curiosité et féconder le génie.
Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient indignes?
Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol. En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies, mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en 1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson295. On trouve dans la Médecine domestique de Buchan296, et la Médecine du voyageur, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain, c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension, viagère de cent livres sterlings297. Blumenbach, voyageant en Suisse, vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à cette liste.
Note 295: (retour) P. 184.
Note 296: (retour) Buchan. V. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III, p. 518.
Note 297: (retour) V. Médecine du voyageur, par Duplanil, 3 vol. in-8°, Paris 1801, t. III, p. 272.
Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie, en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman298, et ils sont consignés dans le cinquième tome de l'American Museum299, imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans. Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son habileté300. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient obligés de recourir aux règles de l'arithmétique301.
Note 298: (retour) V. Narrative of a five year's expedition against the revolted negroes of Surinam, etc., by cap. J.G. Stedman, 2 vol. in-4°, London 1796; V. t. II, c. XXVI. La traduction française de cet ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à Fuller a oublié le mot secondes, ce qui rend la question absurde.
Note 299: (retour) V. American Museum, t. V, p. 2.
Note 300: (retour) Brissot. V. ses voyages, t. II, p. 2.
Note 301: (retour) V. Clarkson, p. 125.
BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer, s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et 1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers, et d'autres calculs302. Bannaker a été affranchi.
Note 302: (retour)Benjamin Bannaker's, Almanack for 1794, containing the motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes, the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc., in-8°, Philadelphia.
B. Bannaker's, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack for 1795, in-8°.
Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des États-Unis303, Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs; il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur condition dégradée en Afrique et en Amérique.
Note 303: (retour) Ce fait nous est révélé par Fessenden, dans son libelle en 2 vol., intitulé: Democracy unveiled or tyranny stripped of the garb of patriotism, by Christopher Caustic, 2 vol. in-8°, 3° edit., New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à Jefferson d'un acte digne de tout éloge.
Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides304. Il ne le nomme pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres.
Note 304: (retour) V. A Topographical description etc., p. 212 et 213.
OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un Essai contre l'esclavage des Nègres.
«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer; et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes, n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie; la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages à la nature humaine et à la majesté divine.»
«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les néglige ou les frappe».
Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans, de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale, Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel305, et que le ciel les Exaucera.
Note 305: (retour) V. American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.
Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence et la raison, contre l'avarice et le crime?
CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque, raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils tentoient de s'échapper.
«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit, en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles. Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les lieux et les dangers des sépultures, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété, son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens.
Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que l'iniquité des Blancs déprave et calomnie.
Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères, les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes, s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des monstres, mais non des colons306.
Note 306: (retour) V. ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.
A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre307. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente promet moins de profit.
Note 307: (retour) Ibid., p. 184.
En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.»
Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa propriété; les juges rejetèrent sa demande308.
Note 308: (retour) Ibid., p. 134 et suiv.
La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle de Cugoano, qui publia en anglais ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres, dont nous avons une traduction française.
Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de grands progrès.
Après quelques observations sur les causes qui différencient les complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.
«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux tiers de ce commerce.
En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison309». A l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux n'étoit qu'un vasselage temporaire.
Note 309: (retour) Deuteronome, XXIII, 15.
De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de voler les hommes eût été connu des païens310»; il devoit dire: pour l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des juges n'inculpent la justice.
Note 310: (retour) La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour l'action de voler des enfans, ait un terme propre, kidnap, verbe, et ses dérivés.
«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux».
Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais, et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste; d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un peu le courtisan, et pas assez l'évêque.
Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est pour eux une flétrissure de plus.