The narrator recounts an arduous overland expedition from the Atlantic coast across Sudan and the Sahara to the Lake Chad basin and the Mediterranean, detailing routes, hardships, caravan life, and the logistical and diplomatic challenges encountered. The account blends a day-to-day travelogue with concise ethnographic, geographic and climatological observations, constrained at times by limited sources and harsh conditions. Photographs and illustrations supplement the text, which balances factual reporting of journeys and encounters with reflections on regional markets, social customs, and the practical realities of long-distance exploration.
DE SAINT-LOUIS A TRIPOLI PAR LE LAC TCHAD
16844. — L.-Imprimeries réunies, rue
Mignon, 2, Paris.
DE SAINT-LOUIS A TRIPOLI PAR LE LAC TCHAD
VOYAGE AU TRAVERS DU SOUDAN ET DU
SAHARA ACCOMPLI PENDANT LES ANNÉES 1890-91-92
PAR Le Lieut-Colonel P.-L. MONTEIL De l’Infanterie de marine
Préface
de M. le Vte MELCHIOR DE VOGÜÉ De l’Académie française
ILLUSTRATIONS DE RIOU D’après le texte et les documents du
lieutenant-colonel Monteil
et les photographies du commandant Quiquandon
Le livre que je présente aujourd’hui au
public est le récit de mon exploration au travers du Soudan et du
Sahara pendant les années 1890, 1891 et 1892.
J’ai dû obéir en l’écrivant à deux nécessités
contradictoires : la première a été de donner satisfaction,
dans le plus court laps de temps possible, aux nombreuses
sollicitations que je recevais de toutes parts ; la seconde a
été de mener à terminaison le livre entrepris au milieu des travaux
multiples auxquels j’ai dû consacrer la plus grande part de mon
activité depuis mon retour en France.
Cette dernière nécessité m’a empêché de donner tout le
développement désirable à certaines parties d’ordre scientifique,
telles que climatologie, ethnographie, linguistique, etc. ; je
dois les réserver pour charmer mes futurs loisirs, quand le
Gouvernement de mon pays voudra bien songer à m’en octroyer.
Tel qu’il est avec ses imperfections, mon livre est une œuvre de
bonne foi, c’est un récit véridique de ce que j’ai vu et
observé ; je
compte sur les belles illustrations de mon ami Riou pour le rendre
plus attrayant.
Je l’offre en hommage reconnaissant à tous les Français dont le
cœur a tressailli d’aise à l’annonce de mon retour, pour les
remercier des touchants témoignages d’estime et d’affection dont
ils m’ont comblé.
P.-L. MONTEIL.
8 octobre 1894.
POUR LE LIVRE DU SOLDAT ABSENT
On sait que la convention du 5 août 1890,
passée entre l’Angleterre et la France, délimitait les zones
d’influence dans le Soudan central suivant une ligne idéale tirée
de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad. Nous
plaisantions alors volontiers cette ligne idéale, prolongée à
travers des pays que nul n’avait revus depuis quarante ans, depuis
les voyages d’Henri Barth, accomplis entre 1850 et 1855. Les récits
de l’explorateur allemand étaient nos seules sources d’information
sur ces États musulmans du Sokoto, qui s’étendent entre le Niger et
le Bornou. Pour ce dernier pays et pour le bassin du Tchad, nous
avions les itinéraires de Vogel et de Beurmann, assassinés à
l’orient du lac vers la même époque, les relations plus récentes de
Rohlfs et de Nachtigal. Néanmoins, M. Élisée Reclus pouvait écrire
naguère, dans son volume sur l’Afrique occidentale, qu’on ignorait
si Kouka, la capitale du Bornou, n’avait pas été déplacée durant
ces vingt dernières années. Barth avait trouvé dans cette partie du
Soudan un climat tempéré, un sol fertile, de vastes cités, une
civilisation relative ; chaînon intermédiaire entre les noirs
des régions équatoriales et les Arabes des régions barbaresques, le
Soudan central se
rattachait à ces derniers par son commerce direct avec Tunis et
Tripoli.
Les entreprises européennes ne pourront se promettre une
rémunération avantageuse que le jour où elles auront accès à ces
grands marchés du centre de l’Afrique, chez les riverains du Tchad
et du Niger. Pour nous, maîtres de l’Algérie et du Soudan français,
il était urgent de nous assurer cet accès ; il ne l’était pas
moins de reconnaître la ligne frontière, acceptée un peu
précipitamment, qui ne nous attribuait, d’après lord Salisbury, que
« des terrains légers, très légers ; » c’est-à-dire,
dans la pensée du noble lord, les premières roches des plateaux
méridionaux du Sahara. En Afrique, chacun le sait, ces attributions
platoniques restent subordonnées aux positions effectives,
militaires ou commerciales, que les contendants se trouvent
occuper, quand vient le moment de procéder à une délimitation plus
sérieuse.
Le capitaine Monteil, de l’infanterie de marine, avait fait deux
campagnes au Sénégal. Pénétré des nécessités que nous venons
d’indiquer, il conçut le projet hardi de gagner Say par la boucle
du Niger et de pousser ensuite jusqu’au Tchad. Les rares Européens
qui virent le lac mystérieux, à des époques antérieures, y étaient
descendus de la Tripolitaine : personne n’avait tenté de
gagner le Tchad en partant des bords de l’Atlantique. Tout
récemment, le major Mackintosh, envoyé par la Compagnie du Niger,
était remonté du Bénin jusqu’aux frontières du Bornou ; là, il
avait dû tourner bride, le Cheik lui ayant refusé l’entrée de ses
États. Mis en éveil par les progrès et les compétitions des
Européens, les peuples soudanais ne semblaient plus disposés à
accueillir les émissaires de ces voisins entreprenants, comme ils
accueillaient jadis l’inoffensif docteur Barth. Monteil, féru de
son idée, vint solliciter une mission à Paris dans l’automne de
1890. Le Sous-Secrétariat des Colonies ouvrit un modeste crédit à
l’officier et lui donna carte blanche.
Le 9 octobre 1890,
le voyageur quittait Saint-Louis ; le 23 décembre, il laissait
derrière lui, à Ségou, les eaux françaises du haut Niger et le
dernier poste où flottait le pavillon tricolore. Sa troupe se
composait d’un seul compagnon blanc, l’adjudant Badaire, et de
douze Sénégalais, bientôt réduits à huit par les désertions. A la
tête de cette redoutable colonne, le jeune chef partait pour une
expédition de 8000 kilomètres, à travers les États militaires du
Haoussa et le grand désert infesté de pillards. Jusqu’à
Waghadougou, la capitale du Mossi, Monteil put s’aider des
itinéraires de Binger et du docteur Crozat, le courageux pionnier
qui vient de succomber en poursuivant ses études sur cette région.
Au delà de Waghadougou, l’explorateur plongeait dans
l’inconnu ; les ténèbres africaines firent sur lui leur lourd
silence. Nous perdîmes sa trace : les mois passèrent, puis une
année révolue ; il ne nous arrivait que de mauvais bruits
vagues. Ses camarades du Sénégal le tenaient pour irrévocablement
disparu ; l’un d’eux, qui sollicitait ardemment l’honneur de
recommencer l’entreprise, me disait, à la fin de 1891, que la fin
tragique de Monteil ne faisait plus question. Les plus robustes
espérances avaient fléchi, quand, le 23 mai 1892, à l’issue d’un
banquet où les membres du Comité de l’Afrique française s’étaient
réunis pour saluer le seul survivant de la mission Crampel, deux
dépêches nous furent communiquées coup sur coup : Mizon est à
Yola ! — Monteil est à Kano !
Ainsi, en ce jour qui marquera une date dans l’histoire de
l’expansion africaine, la France apprenait simultanément les deux
succès qui se complétaient l’un l’autre, les deux grands exploits
de la pénétration pacifique durant ces dernières années. La
réapparition de Monteil était signalée à Tripoli par des lettres de
Sokoto, qui montraient notre envoyé plein de confiance, en route
pour le Tchad. Six mois après, la petite caravane émergeait du
grand désert saharien ; elle entrait à Tripoli le 10
décembre ; les Sénégalais revoyaient la mer, quittée à
Saint-Louis, il y avait de cela vingt-sept mois. Et
l’explorateur
revenait chercher le prix de ses peines dans l’amphithéâtre de la
Sorbonne, où un public enthousiaste l’applaudissait ; il
évoquait devant nous les perspectives d’un monde inconnu :
royaumes du Soudan, larges fleuves coulant vers les mers
équatoriales, villes bariolées aux maisons d’argile, eaux vierges
du lac Tchad, sables et roches du désert des Touareg, monotone
région de la souffrance, mais aussi du triomphe de l’énergie. La
parole de Monteil éveilla ce jour-là plus et mieux que de la
curiosité ; elle fit vibrer les cœurs, parce qu’on suivait
anxieusement, derrière la caravane, l’ombre de la patrie qui
s’allongeait sur des terres ignorantes de notre nom jusqu’à son
passage ; parce qu’il nous montrait cette face du génie
français qui s’appelle audace, découverte, communication
universelle.
Ces fortes impressions, on les retrouvera dans le livre où
Monteil nous donne son journal de route. Livre vivant, alerte comme
l’action du vaillant officier, toujours éclairé par cette bonne
humeur, par cette confiance constante dans l’étoile qui permettent
seules de gagner de pareilles gageures. Le narrateur y retrace la
physionomie de ces empires du Sokoto et du Bornou où il a jalonné
les étapes futures de nos commerçants. Ce qu’il ne dit pas, ce qui
ressort du récit, c’est qu’il a été tour à tour, suivant l’heure,
soldat, ingénieur, physicien, botaniste, astronome, cartographe,
médecin, pharmacien, négociant, diplomate ; un peu
prestidigitateur à l’occasion, et toujours psychologue, comme un
professionnel du roman. Il avait observé de longue date la radicale
incapacité des noirs à se résoudre rapidement, à choisir entre deux
termes précis. Toute sa politique était fondée sur cette
observation. Dans les cas périlleux, il enfermait son adversaire
entre les cornes d’un dilemme, il proposait à brûle-pourpoint les
deux solutions qui pouvaient lui être le plus désagréables, à lui
Monteil. Par exemple, quand il se voyait menacé d’être dévalisé,
puis expulsé, il disait : « Veux-tu t’emparer de toutes
mes marchandises, ou bien que je parte sur-le-champ ? »
Il savait que le
noir tergiverserait, chercherait un moyen terme, et qu’on finirait
par transiger pour un honnête cadeau. Il fallut au voyageur des
prodiges de diplomatie pour défendre sa pacotille contre tant de
princes, très rapaces sur le chapitre des cadeaux. Ceux mêmes dont
il ne touchait pas le territoire lui faisaient tenir ce
message : « Tu passes là-bas, c’est bien ; mais tu
aurais pu passer chez moi, il faut me donner quelque chose. »
Ces Soudanais progresseront, ils ont deviné le syndicat. Le
capitaine aurait pu allonger, avec ses propres aventures,
l’exemplaire arabe des Mille et une Nuits qu’il portait au
Sultan du Bornou ; mais je ne veux pas déflorer le plaisir du
lecteur, qui va les entendre conter par le héros lui-même.
Je constate simplement ici que le voyage de Monteil surpasse
tout ce qu’on avait fait chez nous depuis notre admirable René
Caillié, et que notre compatriote a pris rang parmi les plus grands
explorateurs pacifiques, les Barth, les Nachtigal, les Livingstone.
Retranché de notre vie pendant si longtemps, il s’étonnait
naïvement de l’enthousiasme que son arrivée excitait au Consulat de
Tripoli et dont les lettres du pays lui apportaient les premiers
témoignages. Il ne savait pas qu’au cours de ces deux années,
tandis qu’il découvrait pratiquement l’Afrique, l’opinion française
la découvrait théoriquement. Il n’avait pas prévu, quand il
commençait son œuvre d’abnégation, qu’il allait être l’homme d’un
sentiment général, d’une idée vivante, d’un moment historique.
L’accueil reçu dans Paris l’a vite instruit. Le monde savant et le
monde politique ont rivalisé près de lui d’intérêt, d’empressement.
Compris et fêté à l’Hôtel de Ville comme à la Sorbonne, il a pu
mesurer la marche du temps et la force de pénétration des idées,
quand le président du Conseil parisien lui a adressé ces sages
paroles : « En aidant les ouvriers à placer tous leurs
produits, vous faites peut-être du meilleur socialisme que
nous. » N’aurait-il provoqué que ces déclarations, le voyage
de Monteil n’eût pas été inutile. Elles répondent, je crois le
savoir, aux
préoccupations qui hantent cet étudiant du grand livre
terrestre ; l’homme d’action de qui nous parlons est aussi un
homme de pensée. L’expérience amassée dans son esprit s’est
transformée en projets pratiques, en hautes intuitions sur les
besoins actuels de nos sociétés.
On le chagrinerait par un éloge indiscret. Il ne goûte que la
louange juste et collective, celle qui le confond avec ses émules
et ses camarades, tous ces officiers missionnaires du Soudan, du
Bénin, du Congo, qui accomplissent du même cœur, avec des moyens et
des succès divers, la même œuvre féconde. Depuis plusieurs années,
j’ai eu l’honneur de m’entretenir de nos intérêts africains avec
bon nombre d’entre eux ; chaque fois que je quitte un de ces
hommes, je m’affermis dans une conviction que je traduirai
ainsi : aux époques les plus brillantes de notre histoire,
alors même que le premier Consul, cet accoucheur de forces,
suscitait des instruments à la mesure de ses desseins, la France
pouvait avoir aussi bien, elle ne pouvait pas avoir mieux que cette
pléiade de serviteurs, exercés et préparés en Afrique aux plus
difficiles, aux plus grandes tâches. Jamais la France ne fut à même
de puiser dans un plus vaste trésor d’intelligence, de dévouement,
de résolution. Je ne regarde pas ces soldats à travers le prisme
d’un faux idéalisme : comme tous leurs frères d’armes, ils ont
leurs ambitions personnelles, leurs désirs d’avancement ; mais
ce sentiment reste chez eux au second plan ; avant tout, ils
sont mordus par la passion du but qu’ils se sont assigné ;
pour l’atteindre, chacun d’eux a quelque conception individuelle,
un système, un projet d’exploration chèrement caressé et auquel il
sacrifierait tout.
A peine reposé de sa dure campagne, et tandis qu’il en rédigeait
le récit, Monteil méditait d’autres grands projets. Dès qu’il eut
la liberté d’y donner suite, l’an dernier, il forma une colonne et
repartit pour réaliser son plan de pénétration entre le Congo et le
Nil supérieur. A mi-chemin, un contre-ordre lui donna un nouvel
objectif : on
lui enjoignait de se porter sur la côte d’Ivoire et de remonter
vers le Kong pour barrer les routes du Sud à Samory. Il bataille à
cette heure contre notre insaisissable adversaire. Le 30 octobre,
avant de s’enfoncer dans l’intérieur, il m’écrivait de
Grand-Lahou : « Ici, la tâche a été rude, elle m’a semblé
un instant impossible. Faire remonter à plus de 500 kilomètres de
la côte près de 1200 hommes, des vivres pour un an, de la
cavalerie, de l’artillerie, des animaux, sans routes tracées, avec
des rivières à peine reconnues, utilisables sur de très courts
parcours, pour ne commencer les opérations qu’après une période de
préparation qui aurait à elle seule absorbé les forces d’énergie et
d’endurance de tout le personnel ; tout cela me semblait
au-dessus de nos efforts. Et cependant, j’ai la presque certitude
d’y parvenir aujourd’hui ; mais quel dévouement, quel entrain
de la part de tous, du plus petit au plus grand ! C’est
merveilleux ! Notre officier, croyez-moi, est le premier du
monde. » Je le crois ; il le prouve.
De la brousse où il traque les Sofas, notre Africain ne pense
guère, j’imagine, à ce livre dont il a jeté les feuilles, entre
deux paquebots, sous les rouleaux d’une imprimerie parisienne. Ces
gens-là font leurs livres comme Lasalle faisait un enfant, quand il
revenait acheter des bottes à Paris, en courant de l’Èbre au
Danube. Aux amis sédentaires de veiller sur l’orphelin. C’est
pourquoi j’écris ces lignes. Plus d’une fois, sans doute, au pays
Noir, lorsque l’explorateur quittait une tribu hospitalière, un
féticheur vint marmotter des paroles cabalistiques pour le bon
succès de la caravane. Monteil le laissait dire ; il n’avait
confiance que dans le dévouement de ses hommes, dans les ressources
de son esprit, dans la supériorité de son organisation et de son
armement ; mais il ne lui déplaisait pas que le féticheur
prévînt favorablement les pauvres nègres, crédules au grigri qui
jette des sorts. Devant ces hommes d’action, qui ont choisi le
meilleur emploi de l’énergie humaine, féticheurs ou
mandarins de la
littérature et de la politique font piètre figure : la
caravane se soucie peu de leurs grimoires et de leurs conjurations.
N’importe ; c’est le devoir de l’amitié, et je m’en acquitte
ici avec plaisir, de souhaiter bonne chance au livre du soldat qui
se dépense là-bas pour la France.
E.-M. DE VOGÜÉ.
1er février
1895.
Caserne et arsenal de la marine à Ségou.
CHAPITRE PREMIER
De Saint-Louis à Ségou
Avec dix hommes armés on doit traverser l’Afrique.
— Stanley et le Soudan égyptien. — M. Étienne et les instructions
de la mission. — Badaire. — Départ de France. — Dakar. —
Saint-Louis. — Khayes. — La traversée du Soudan : Bafoulabé,
Kita, Koundou, Bamakou. — Koulikoro. — Le convoi par le
Niger ; le convoi par terre. — Nyamina, Ségou. — Séjour à
Ségou ; les derniers préparatifs.
« Avec dix hommes armés on doit traverser l’Afrique, »
était la formule dont je m’étais promis de démontrer la véracité
s’il m’était jamais donné d’avoir à tenter l’expérience.
Le jour vint ; je ne saurais cacher que je l’appelais de
tous mes vœux, car depuis longtemps déjà j’avais mordu à la vie
d’explorateur et elle m’avait passionné. A deux reprises, au
Sénégal ou au Soudan, comme chef de mission, j’avais eu le bonheur
de réussir dans mes entreprises. J’étais allé entre temps guerroyer
en Annam, j’avais aussi
traversé l’Amérique et visité une grande partie des îles de
l’Océanie française, mais l’Afrique conservait mes faveurs.
J’étais très préparé lorsque, le 6 août 1890, M. Étienne, alors
sous-secrétaire d’État aux Colonies, me fit mander de Vichy où je
me trouvais, pour m’offrir de partir en mission dans l’intérieur de
l’Afrique.
La convention du 5 août 1890 entre la France et l’Angleterre
venait d’être signée, qui délimitait dans l’intérieur du continent
africain la zone d’influence reconnue à la France.
Une ligne partait de Say sur le Niger pour aboutir à Barroua sur
le lac Tchad, laissant dans la sphère d’influence anglaise tout ce
qui appartenait équitablement à l’empire de
Sokkoto.
C’était le tracé de cette ligne qu’il s’agissait de déterminer.
On ne pouvait lui concevoir la rigidité d’une ligne droite ;
s’il était question de l’empire de Sokkoto, il n’était nullement
question du Bornou, son voisin de l’Est. Nous verrons par la suite
qu’entre Say et Sokkoto existaient des territoires qui, vu la
lettre et l’esprit du texte de la convention, se trouvaient dans la
même situation que le Bornou.
Ces régions n’avaient guère été visitées depuis le célèbre
voyageur allemand Barth. Seuls Fleyel et plus tard Staundinger et
Ernst Hartret, son compagnon, avaient atteint Sokkoto en venant du
Sud. Le Bornou, Kouka du moins et les États situés au sud et à
l’est du Tchad, avaient été visités de 1870 à 1873 par le célèbre
voyageur, Allemand aussi de nationalité, Nachtigal. Je ne dois pas
omettre non plus le voyage au Bornou de Ghérard Rholfs, en
1867.
Après cette première entrevue du 6 août,
je retournai à Vichy terminer ma cure. Le 20, j’étais de retour à
Paris, prêt à me mettre à l’organisation.
Je fis un projet que me demandait M. Étienne. Je concluais à une
allocation de 80000 francs pour
couvrir la totalité des frais, je demandais en outre dix fusils
modèle 1874 et trois mille cartouches.
La modération de mes demandes ne fut pas sans causer quelque
surprise ; d’autres projets présentés avaient atteint des
sommes beaucoup plus élevées ; mais surtout la question de
l’armement semblait une sorte de défi jeté à certains voyageurs qui
s’étaient acquis par leurs chevauchées au travers du continent
africain le plus illustre et mérité renom.
Et qu’on me permette
ici une courte digression.
Depuis mon retour en Europe on a fait souvent la comparaison,
tant en France qu’à l’étranger, entre les moyens tout pacifiques et
de persuasion que j’avais employés pour effectuer mon voyage, et
ceux mis en œuvre par Stanley. On a louangé ma modération en
l’opposant à la violence du grand voyageur américain. On a fait
ressortir que j’avais rempli le véritable but humanitaire que
l’Européen doit avoir au pays Noir : ouvrir des voies
pacifiques que la civilisation empruntera plus tard pour faire
disparaître la barbarie, à l’inverse de Stanley, lequel n’a fait
qu’une trouée sanglante qui s’est refermée après son passage,
laissant les populations terrorisées, devenues hostiles aux blancs
qui avaient semé parmi elles la mort et la désolation.
Je ne partage point complètement, en ce qui a trait à M.
Stanley, l’appréciation si défavorable qu’on a portée contre lui,
si je ne le juge que comme explorateur.
Mais, ainsi que nous allons pouvoir nous en rendre compte, ce
n’est pas l’explorateur que l’on doit mettre en cause
quand on porte jugement sur le chef de l’expédition envoyée au
secours d’Émin-Pacha.
Il s’agit de savoir si M. Stanley, pour accomplir la tâche dont
il avait assumé la responsabilité, pouvait employer d’autres moyens
d’exécution que ceux qu’il a mis en œuvre. Je réponds hardiment
non.
Or cette tâche, quelle était-elle ? Il fallait, dans la
pensée des organisateurs de l’expédition de secours, aller délivrer
Émin-Pacha, cerné par les Mahdistes, dans la province équatoriale,
incapable, avec ses ressources en munitions devenues insuffisantes,
de gagner la côte orientale ou de redescendre vers la Basse-Égypte.
L’œuvre apparaissait aux yeux de tous, au départ de l’expédition,
comme éminemment philanthropique. L’Égypte avait abandonné le
Soudan égyptien, sans souci, semblait-il, des destinées de ses
postes avancés vers le Sud, sacrifiant à la fureur de hordes
fanatisées ceux qui, pour sa gloire et sa prospérité, avaient
étendu jusqu’aux bords des grands lacs équatoriaux sa
domination.
L’Europe tressaillit quand la nouvelle parvint que le fidèle
Émin, pressé de toutes parts, maintenait quand même haut et ferme
au milieu des pays barbares le drapeau de la civilisation.
Et dans cette généreuse Angleterre, dont les actes de dévouement
à la cause de la civilisation ne sont plus à compter, prit
spontanément naissance
une association d’hommes désintéressés, qui organisa
une vaste expédition
dont elle fit les fonds, dont elle confia la direction à un
voyageur illustre entre tous, qu’elle honora d’une manière insigne
pour la circonstance en lui faisant conférer le titre de citoyen de
Londres.
De Saint-Louis à Ségou.
Le but était net, précis : délivrer Émin-Pacha et ses
fidèles auxiliaires, les ramener à la côte pour les soustraire aux
fureurs des hordes mahdistes victorieuses. Et je comprends,
j’excuse, j’approuve les voies et moyens employés par Stanley et
ses officiers pour percer jusqu’à Émin au travers de la forêt
mystérieuse, pour arriver quand même jusqu’à Wadalaï, au milieu des
peuplades mises en défiance par la force du corps expéditionnaire.
Chaque minute perdue, c’est une chance qui échappe de trouver Émin
vivant : il faut passer ! il faut manger !
J’approuve aussi le retour à la côte, d’Émin délivré, heureux de
rentrer en Égypte et en Europe, reconnaissant envers ses
libérateurs. Et Stanley a ainsi accompli une grande œuvre, une
épopée superbe, dans laquelle les sentiments les plus généreux de
la nature humaine ont été son guide unique. La civilisation dans
ses plus sublimes aspirations représentée par un conquérant
pacifique, dévoué jusqu’à la mort à sa tâche, menaçait d’être
étouffée ; un homme est venu, il s’appelait Stanley, qui a
arraché à la barbarie sa victime désignée, et cela au prix de mille
périls, de mille privations, avec un désintéressement dont
l’antiquité ne cite que des exemples démodés de vétusté. Honneur à
lui ! Gloire à Stanley ! Les moyens s’excusent par
l’élévation du but, les hécatombes humaines ne sont que la
conséquence de l’inéluctable nécessité : la guerre ! La
guerre, dans quel but ? Obtenir des vivres de populations qui
sont ou trop pauvres pour les fournir ou trop effrayées pour
accepter d’entrer en relations avec les Européens. Le but est
devant, Émin meurt ! il faut passer !
Et le succès fut magnifique ! Stanley a bien mérité de la
civilisation chrétienne !
Mais est-ce bien ainsi que doit se définir le but de la trouée
sanglante ?
Les idées généreuses dont il était fait si grand étalage au
départ de l’expédition n’étaient-elles pas destinées à cacher la
plus honteuse des spoliations ? Les événements plus récents
sont un précieux enseignement pour ceux qui, au début, ont pu
croire à la sincérité d’une entreprise qui ne fut qu’un cynique
guet-apens.
Les Anglais occupent
l’Égypte contre toute justice, les Mahdistes se sont emparés de
Khartoum, coupant les communications de la Basse-Égypte avec le
Soudan égyptien. Vainement on a essayé de repousser au Kordofan et
au Darfour les bandes du Mahdi et d’Osman-Digma : Hicks-Pacha
a péri avec toute sa colonne, lord Woolseley a vu sombrer sa
réputation militaire aux cataractes de Wady-Alpha.
La proie échappe à l’Angleterre. Que lui importe l’Égypte sans
le Soudan ? Le Soudan doit être la rançon de l’Égypte, parce
que le Soudan est riche. L’Égypte n’assure même pas à l’Angleterre
le canal de Suez ; n’en détient-elle pas l’entrée et la sortie
par Chypre et Périm ?
Il faut à l’Angleterre le Soudan ; or elle considère comme
trop onéreux les sacrifices en argent et hommes qu’il lui faudra
s’imposer pour le reconquérir par le Nord et peut-être au profit de
l’Égypte si la coalition européenne l’oblige à évacuer.
La légende d’Émin habilement exploitée va lui permettre
d’arriver à ses fins. Tant qu’Émin sera au Soudan, vassal du
Khédive, les revendications égyptiennes seront possibles ; il
faut que de gré ou de force il abandonne sa province. Se
créerait-il un empire personnel, quoi qu’y pût gagner la
civilisation, l’Angleterre ne pourrait que perdre ; car Émin
indépendant se tournerait plus volontiers du côté de l’Allemagne,
dont les visées tendancieuses se sont fait jour par les expéditions
des docteurs Peters et Lenz, que vers l’Angleterre.
Et Stanley sera celui qui rendra à l’Angleterre l’immense
service de supprimer Émin, de préparer l’accès de l’Angleterre au
Soudan qu’elle convoite.
En passant au Caire, Stanley obtient du Khédive, beaucoup plus
par la force que par la persuasion, un firman qui consacre
l’abandon définitif du Soudan, qui relève Émin de sa vassalité et
de son commandement.
La partie est gagnée dès cet instant. Que reste-t-il ? Émin
démuni de tout contre Stanley puissamment armé et secondé, la
partie est trop inégale. Émin doit la perdre.
Un instant cependant Stanley hésite. Ses ouvertures, qu’il
croyait voir acceptées immédiatement par le Pacha, sont repoussées.
Celui-ci a percé à jour les projets de son intéressé
libérateur ; il refuse de quitter sa province, de laisser à la
merci des Mahdistes ceux qui l’ont secondé, protégé, de livrer sans défense aux
fanatiques les populations qui avaient accepté son
gouvernement.
Stanley sent la réprobation de ses propres officiers, qui alors
seulement comprennent la honteuse besogne à laquelle inconscients
ils se sont dévoués en apôtres. Au lieu d’un prisonnier qu’ils
venaient délivrer, c’est un homme libre qu’ils vont comme un
esclave ramener à la côte.
Stanley temporise et ici se font jour enfin les projets
véritables qu’il a charge d’exécuter comme mandataire des
Compagnies de Londres.
A Émin il propose, après lui avoir bien fait comprendre que le
Khédive l’a définitivement abandonné, d’entrer au service de l’État
indépendant du Congo, puis de la Compagnie anglaise de l’Est
africain.
Refus formel d’Émin-Pacha qui, voyant dans cette défection un
manquement aux lois de l’honneur, ne se laisse pas séduire par les
avantages pécuniaires qui lui sont généreusement offerts. Stanley
n’hésite plus : il enlève le Pacha et, en lui infligeant
toutes les tortures morales imaginables, comme un colis encombrant,
l’entraîne vers la côte, pour servir à son triomphe d’explorateur
invaincu !
Que lui importait ? Son but était atteint, et, depuis, le
capitaine Lugard, puis sir Gérard Portal ont mis à exécution le
programme de l’Angleterre au Soudan égyptien.
M. Stanley a mis au service d’une cause injuste une énergie, une
ténacité dont peu d’hommes ont donné dans aucun temps de l’histoire
exemple aussi complet.
Il a déployé toutes les qualités que doit réunir un chef
d’expédition ; mais de quelque mysticisme qu’il veuille
entourer ses actions, elles portent en elles-mêmes leur
condamnation. Émin, libre à la côte, lui a craché son mépris à la
face, pour retourner aussitôt dans les régions d’où la violence
l’avait arraché.
Un explorateur est un pionnier de la civilisation, et, si
certaines violences peuvent se défendre, commandées qu’elles sont
par les événements, il n’en est point de même lorsqu’elles sont
voulues pour l’obtention d’un résultat qui est la spoliation du
faible.
Stanley allant au secours d’Émin-Pacha, à sa délivrance, si
celui-ci acceptait son concours pour gagner la côte, n’avait pas à
reculer devant les voies et moyens pour mener à bien cette
généreuse entreprise. Il était de lui-même absous par le résultat,
et aussi bien l’opinion contemporaine que l’histoire auraient consacré le souvenir de
cette action mémorable.
Stanley, au contraire, prêtant délibérément le concours de son
énergie, de son expérience, de son tempérament d’explorateur à une
entreprise qui consacrait de la part de l’Angleterre la spoliation
d’un protégé, l’Égypte, qui, au point de vue humain, revêtait ce
caractère inique de forger des fers à celui qu’il avait mission de
libérer, Stanley, dis-je, est tombé du rang d’apôtre de la
civilisation à celui d’aventurier heureux dont les actes ont été
moins sévèrement jugés par ses contemporains qu’ils ne le seront
par l’histoire.
Mais revenons à mon sujet. Je l’ai
démontré ci-dessus, une troupe un peu nombreuse en Afrique ne peut
songer à passer sans faire la guerre pour subsister. Au contraire,
une escorte de quelques hommes peut partout se ravitailler et
n’éveille pas la défiance des populations. Dix hommes d’escorte
suffisent au voyageur pour s’affranchir des maléfices des coupeurs
de route et constituent une garde du corps suffisante pour imposer
le respect. Il est évident que, si des empires comme le Mossi, le
Haoussa (Sokkoto), le Bornou lui ferment leurs portes, le voyageur
ne saurait songer à recourir à la force pour passer quand même,
mais je pose en fait qu’une escorte même décuple ne pourrait
obtenir résultat meilleur. Pour ne parler que du Haoussa et de
Bornou par exemple, qui sont les dénominations des territoires
compris entre le Niger et le lac Tchad, ce sont des pays très
fortement organisés au point de vue militaire. L’Empereur de
Sokkoto, sous mes yeux, a levé une armée de quarante mille hommes
dont moitié cavalerie pour aller mettre le siège devant
Argoungou ; le Cheik du Bornou, le jour de la fête du Baïram,
m’a fait sortir quinze mille chevaux pour me montrer sa puissance.
Qu’est-ce qu’une troupe de trois ou quatre cents hommes pourrait
entreprendre à la distance où est Say de la côte, par la route que
j’ai suivie (4000 kilomètres environ), contre de tels
empires ? Gagner le Tchad, en partant de Say, par une route
dont le développement est d’environ 1500 kilomètres, au travers
d’États de la puissance du Sokkoto et du Bornou, serait folie. Il
fallait passer avec le consentement des chefs d’États, c’était à la
fois moins téméraire et plus profitable.
Toutefois, ainsi que nous le verrons par la suite du récit,
foule de petits États
ou de groupes indépendants de villages existent dans l’intérieur,
dont la traversée est souvent plus difficile pour le voyageur que
celle des grands empires nommés ci-dessus ; très souvent aussi
ils sont en hostilité les uns vis-à-vis des autres. Dans de telles
conditions, à l’improviste une attaque peut prendre
naissance ; mais j’avais eu soin de prévoir la conduite à
tenir. J’emportais les outils de terrassement et de défrichement
nécessaires à la construction rapide d’un poste ; une
entreprise sur un village m’eût donné les ressources en vivres pour
tenir un mois ou deux, vu le peu de bouches que j’aurais eu à
nourrir, et je pouvais présumer que des négociations habilement
engagées m’auraient permis de me sortir de situation en m’ouvrant
la route.
Mais je n’ai que trop longuement insisté
sur ces préliminaires, je vais reprendre mon récit.
Aussitôt les crédits mis à ma disposition, je m’occupai de mes
achats et aussi de la constitution de mon personnel.
Sur la recommandation de mon ami le capitaine Binger, je pris
comme secrétaire interprète d’arabe un élève diplômé de l’École des
langues orientales, M. Rosnoblet. Il ne devait pas aller bien loin,
à Khayes, c’est-à-dire à la porte du Soudan ; son état de
santé m’obligea à me priver de ses services et à le renvoyer en
France.
Je cherchais un chef de convoi. Un matin que j’entrais dans le
bureau de mon ami Jean-Louis Deloncle, alors sous-chef de cabinet
de M. Étienne, un sergent de l’administration pénitentiaire qui
faisait l’office de planton vint apporter un pli et sortit.
M. Deloncle me demanda si je ne voulais pas emmener un
sous-officier.
« Si, lui dis-je, je cherche un chef convoyeur.
— Je crois que le surveillant qui sort ferait votre
affaire ; il m’a demandé en termes si pressants de vous parler
de lui que je crois devoir vous le recommander.
— Faites-le venir. »
Un instant après, Badaire, car c’était lui, entrait à
nouveau.
« Vous demandez à m’accompagner ? lui dis-je. Mais
savez-vous à quoi vous vous engagez ? Peut-être ne savez-vous
point que je suis un chef très dur, que pendant deux ou trois ans
il vous faudra faire abstraction complète de toute
volonté ?
— Je sais tout
cela et j’y suis résolu.
— Mais avez-vous déjà été aux colonies ?
— Non, j’étais sous-officier au 1er régiment de
chasseurs à cheval. Mais je vous promets que vous n’aurez pas à
regretter de m’avoir pris ; ce qui me manque, je l’aurai vite
acquis. Emmenez-moi partout où vous voudrez, faites-moi faire ce
qu’il vous plaira, je vous serai dévoué jusqu’à la mort, je vous le
jure. Ne me demandez pas comment ce sentiment m’est venu en vous
voyant passer depuis quelques jours, je ne puis pas le dire. Mais
essayez, vous ne regretterez pas. »
Badaire.
Et il avait les larmes aux yeux, le brave garçon, en disant cela
très simplement, mais avec un accent énergique et convaincu qui me
plut.
M. Haussmann, le chef de cabinet, était entré sur ces
entrefaites.
Me tournant vers lui, je lui dis :
« Verriez-vous inconvénient à ce que je prenne
Badaire ?
— Aucun, répondit-il ; c’est un bon sujet, je serais
enchanté de ce qui pourrait lui arriver d’heureux. »
En quelques instants la situation de mon nouveau compagnon était
réglée ; moins de dix minutes après, il sortait, ne sachant
trop quelle contenance tenir, il pleurait et riait à la fois.
Rarement j’ai vu un homme aussi heureux.
Je n’ai pas eu à regretter le choix que j’ai fait de lui,
l’impression première qu’il m’avait faite ne m’a pas trompé.
Badaire a été au cours de cette longue route un aide toujours
dévoué, énergique et soumis ; il m’a rendu dans sa sphère tous
les services que j’étais en droit d’attendre de lui.
Il a été largement récompensé de son dur labeur. C’était
justice.
En quelques jours, tous les achats furent
mis en caisses ou ballots d’un poids maximum de 25 kilogrammes et, le
13 septembre, tous les colis de la mission étaient expédiés à
Bordeaux.
Les instructions qui me furent remises par M. Étienne portaient
que je devais reconnaître la ligne Say-Barroua ; elles
laissaient à ma disposition la route de retour quand j’aurais
atteint sur le Tchad le point terminus de la ligne de démarcation
franco-anglaise.
Dans la dernière entrevue que j’eus avec le sous-secrétaire
d’État, je lui demandai instamment de me laisser toute initiative
pour les détails d’exécution. « Allez, me dit M. Étienne, vous
avez mieux que personne conscience de la tâche que vous avez
assumée. Ma confiance entière vous est acquise. Nous vous
suivrons. »
Campement de la mission à Khayes.
Le 20 septembre, à bord de l’Équateur des Messageries
maritimes qui deux fois déjà m’avait porté au Sénégal, la mission
quittait la France. J’estimais à deux ans et demi, trois ans au
plus, l’absence probable ; elle devait durer exactement
vingt-sept mois.
En même temps que
nous partait, confiant lui aussi dans l’avenir, un de mes jeunes
amis, le capitaine Ménard, de l’infanterie de marine. Il allait à
la côte d’Ivoire comme chef d’une mission que j’avais contribué à
lui faire confier. De la côte il devait remonter vers le pays de
Kong et, par les sources du Niger et de la Mellacorée, regagner la
côte.
Ce fut une des douleurs les plus vives de mon retour que
d’apprendre la triste mais héroïque fin de cet excellent ami et
camarade, qui n’a laissé que des regrets dans le cœur de tous ceux
qui l’ont connu. La Ville de Paris a rendu justice à sa mémoire en
donnant son nom à l’une des rues de la capitale ; mon ami le
gouverneur Binger a donné le nom de Capitaine Ménard au
navire du service local de la côte d’Ivoire ; enfin Mizon a
baptisé en son honneur Ménardville, une factorerie qu’il a fondée
sur la Bénoué dans le Mauri.
Quelques jours avant notre départ de Bordeaux, également le 10
septembre, était partie la mission de M. le lieutenant de vaisseau
Mizon dont le but était de gagner le Tchad par le Niger, la Bénoué
et, si possible, le Chari. Gaiement nous nous étions donné
rendez-vous au bord du grand lac africain, qui semble placé là
comme pour repérer le centre de gravité du continent Noir.
Je fus seul au rendez-vous dix-huit mois après, mais il n’a
point dépendu de Mizon d’exécuter son programme. La suite de sa
première expédition a bien établi que, sans l’immixtion des
Européens dans ses affaires, il eût atteint le but qu’il s’était
assigné.
Le 28 septembre, l’Équateur arrivait à Dakar où nous
dûmes purger une quarantaine de trois jours.
Par le chemin de fer, la mission fut transportée à Saint-Louis
où elle était le 4 octobre. Pendant la traversée du Cayor, j’étais
émerveillé de l’aspect de ces régions que j’avais connues quelques
années auparavant presque incultes, dans lesquelles les populations
nous accueillaient avec une hostilité mal déguisée. Le chemin de
fer avait tout transformé. Les champs de mil et d’arachides
s’étendaient à perte de vue, de grandes agglomérations s’étaient
créées autour des principales stations : Thiès, Tivaouane,
Louga, M’Pall ; la pacification était venue d’elle-même. La
vie commerciale avait pris une grande activité ; à chaque
station montaient les agents noirs des maisons de commerce qui,
entre deux gares, venaient renseigner leurs chefs sur l’état des
récoltes, la qualité des arachides, etc. ; car tout était
alors à maturité.
Que les incrédules
qui pensent que les voies rapides ne sont pas les plus sûrs agents
de civilisation dans les colonies aillent se convaincre, par un
voyage de quelques jours sur les navires les plus confortables du
monde, des résultats merveilleux qu’a produits le chemin de fer de
Dakar à Saint-Louis, dans des territoires qui semblaient par la
nature voués à l’infécondité. Pour fixer mieux les idées, disons
que le mouvement commercial du Cayor est passé en quelques années
de 6 millions à 25 millions de francs.
A Saint-Louis, je fus l’hôte de M. Alphée Lézongar, chef de la
maison Devès et Chaumet, l’une des plus importantes et des plus
estimées du Sénégal. M. A. Lézongar est originaire du pays ;
une vie de labeur et de probité lui a fait conquérir la situation
élevée qu’il occupe aujourd’hui en remplacement de M. Delor, avec
lequel je m’étais lié beaucoup pendant mes séjours antérieurs dans
la colonie. Adjoint au maire de Saint-Louis, M. Lézongar est en
même temps membre du Conseil privé. Je déposai entre ses mains une
somme de 10000 francs pour le
payement de mon personnel au retour de l’expédition.
Je me préoccupai d’engager des hommes, mais je désirais surtout
retrouver des hommes ayant déjà servi sous mes ordres. En effet,
quelques-uns se présentèrent qui, d’enthousiasme, acceptèrent de
m’accompagner aux conditions suivantes : ils s’engageaient à
me suivre partout ; je leur concédais trois mois d’avance de
solde, mais il était bien stipulé qu’ils ne recevraient aucun
argent en cours de route. Au retour, ils trouveraient leur solde
intégrale chez Lézongar, à Saint-Louis.
De même le renvoi de la mission impliquait l’obligation de venir
se faire régler à Saint-Louis. Je voulais éviter ainsi, et j’y ai
pleinement réussi, les défaillances en cours de route, les
désertions en masse sous le prétexte le plus futile.
Le noir est capricieux, volage et jouisseur. Il séjourne
quelques jours dans un village, il se toque d’une femme ;
aussitôt tout disparaît à ses yeux, famille, pays, situation. Il
vient trouver son chef, lui déclare qu’il ne veut aller plus loin,
qu’il a besoin de sa solde, et le dialogue suivant
s’engage :
« Mais qu’as-tu ?
— Je suis fatigué
— Tu ne travailles
pas plus que les autres ; tu as des vêtements, une bonne
ration ; on ne t’a pas fait d’injustice.
— Je suis fatigué. »
Et à toutes les questions c’est la réponse invariable. Il voit
le présent : quelques pièces d’argent et une femme. Au delà
plus rien n’existe.
Et ainsi se fondent en quelques jours les escortes, même les
mieux conduites.
Une autre des conditions et non moins formelle de l’engagement
était que je ne souffrirais pas de femmes dans la mission.
Bien peu de missions partent sans que cette condition soit
formulée ; mais un mois ne s’est pas passé que la proscription
contre le sexe faible a subi de multiples contraventions. Du
premier jour au dernier j’ai tenu la main à l’exécution rigoureuse
de cette clause du contrat ; je m’en suis très bien trouvé,
mes hommes aussi. Je n’affirmerai point qu’il n’y a pas eu de cas
de maraude, j’ai su ne m’en apercevoir que lorsqu’ils étaient
gênants. Après un séjour de cinq jours à Saint-Louis, où le nouveau
gouverneur, M. de Lamothe, mit la plus entière bienveillance à
m’aider dans nos derniers préparatifs, la mission s’embarquait, le
9 octobre, sur le ponton Espérance — c’était d’heureux
pronostic — qui, remorqué par le vapeur Camargue, devait
nous conduire à Khayes, chef-lieu du Soudan français.
Une dernière accolade à mes amis de Kersaint-Gilly, commissaire
de la marine ; Robert, chef du service des travaux
publics ; Lézongar, et, enfin, à mon pauvre ami Ménard, qui
doit attendre quelques jours encore un navire à destination de
Grand-Bassam. Les mouchoirs s’agitent pendant que nous gagnons le
milieu du fleuve, et, en route pour le grand voyage, la traversée
d’Afrique commence.
Bien agréablement, d’ailleurs. Nombreux sont les passagers de
l’Espérance ; ce sont les officiers d’infanterie et
d’artillerie de marine, de spahis qui vont prendre part à la
prochaine colonne du Soudan, sous les ordres du colonel
Archinard.
Celui-ci est parti devant nous avec le gouverneur, la veille,
sur la Cigale.
Nous passons successivement Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé,
Matam, Bakel, autant de postes et centres d’échanges sur le
Sénégal ; enfin, nous sommes à Khayes, le 18 octobre.
La navigation
s’arrête en ce point ; on peut bien gagner Médine avec les
avisos ; mais ce qui se faisait autrefois par nécessité, ne se
pratique plus, maintenant que Khayes est tête de ligne du chemin de
fer qui est aujourd’hui poussé jusqu’à Bafoulabé.
Aussitôt commence le débarquement, et, dès l’après-midi, mon
camp, avec tous mes bagages, est installé près du nouvel hôpital,
sur une crête, à 1km,500 du bord du fleuve.
J’emploie les quelques jours de séjour forcé à recruter le
complément d’hommes d’escorte : domestique, cuisinier,
interprète. Le 21, je me rends à Médine, d’où je reviens
l’après-midi avec quatre chevaux.