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Delphine

Chapter 125: LETTRE XL.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XXXI.

Léonce à Delphine,

Le neveu de madame du Marset est menacé de perdre son régiment, pour avoir montré, dit-on, une opinion contraire à la révolution. M. de Lebensei a beaucoup de crédit auprès des députés démocrates de l'assemblée constituante; madame du Marset est venue me demander de vous engager à le prier de sauver son neveu. Si M. d'Orsan perdoit son régiment, il manqueroit un mariage riche qui, dans son état de fortune, lui est indispensablement nécessaire: je sais quelle a été la conduite de madame du Marset envers vous, envers moi; mais je trouve plaisir à vous donner l'occasion d'une vengeance qui satisfait assez bien la fierté: car ce n'est point par bonté pure qu'on rend service à ceux dont on a raison de se plaindre; on jouit de ce qu'ils s'humilient en vous sollicitant, et l'on est bien aise de se donner le droit de dédaigner ceux qui avoient excité notre ressentiment. Cette raison, d'ailleurs, n'est pas la seule qui me fasse désirer que vous soyez utile à madame du Marset.

Vous savez, quoique nous en parlions rarement ensemble, combien les querelles politiques s'aigrissent à présent; on a dit assez souvent, et madame du Marset a singulièrement contribué à le répandre, que vous étiez très-enthousiaste des principes de la révolution françoise: il me semble donc qu'il vous convient particulièrement d'être utile à ses ennemis; cette conduite peut faire tomber ce qu'on a dit contre vous à cet égard. En voyant le cours que prennent les événemens politiques de France, je souhaite tous les jours plus, que l'on ne vous soupçonne pas de vous intéresser aux succès de ceux qui les dirigent.

Vous avez exigé de moi, mon amie, que j'accompagnasse Matilde à Mondoville; j'aurois plutôt obtenu d'elle que de vous la permission de m'en dispenser: savez-vous que ce voyage durera plus d'une semaine? Avez-vous songé à ce qu'il m'en coûte pour vous obéir? toutes les peines de l'absence, oubliées depuis trois mois, se sont représentées à mon souvenir. Je vous en prie, soyez fidèle à la promesse que vous m'avez faite de m'écrire exactement. Je sais d'avance les journées qui m'attendent; elles n'auroient point de but ni d'espérance, si je ne devois pas recevoir une lettre de vous. Shakespeare a dit, que la vie étoit ennuyeuse comme un conte répété deux fois. Ah! combien cela est vrai des momens passés loin de Delphine! quel fastidieux retour des mêmes ennuis et des mêmes peines!

Adieu, mon amie; j'éprouve une tristesse profonde, et quand je m'interroge sur la cause de cette tristesse, je sens que ce sont ces huit jours qui me voilent le reste de l'avenir; et vous osiez penser à me quitter! N'en parlons plus; cette idée, je l'espère, ne vous est jamais venue sérieusement; vous vous en êtes servie pour m'effrayer de mes égaremens, et peut-être avez-vous réussi. Adieu.

LETTRE XXXII.

Delphine à Léonce.

M. de Lebensei, quelques heures après avoir reçu ma lettre, a terminé l'affaire de M. d'Orsan; vous pouvez mon cher Léonce, en instruire madame du Marset; je ne me soucie pas le moins du monde d'en avoir le mérite auprès d'elle, car il seroit usurpé. Je l'ai servie parce que vous le désiriez, et non par les motifs que vous m'avez présentés. Sans doute, je pense comme vous qu'il faut être utile même à ses ennemis, quand on en a la puissance; mais, comme les moyens de rendre service sont très bornés pour les particuliers, je ne m'occupe de faire du bien à mes ennemis, que quand il ne me reste pas un seul de mes amis qui ait besoin de moi; c'est un plaisir d'amour-propre, que de condamner à la reconnoissance les personnes dont on a de justes raisons de se plaindre; il ne faut jamais compter parmi les bonnes actions les jouissances de son orgueil.

Quant à l'intérêt que je puis avoir à me faire aimer de ceux qui n'ont pas les mêmes opinions que moi, je n'y mettrois pas le moindre prix sans vous. Je déteste les haines de parti, j'en suis incapable; et quoique j'aime vivement et sincèrement la liberté, je ne me suis point livrée à cet enthousiasme, parce qu'il m'auroit lancée au milieu de passions qui ne conviennent point à une femme; mais, comme je ne veux en aucune manière désavouer mes opinions, je me sentirois plutôt de l'éloignement que du goût, pour un service qui auroit l'air d'une expiation: je dirai plus, il n'atteindroit pas son but; toutes les fois qu'on mêle un calcul à une action honnête, le calcul ne réussit pas.

Je veux vous transcrire à ce sujet un passage de la lettre que m'a répondue M. de Lebensei: «Il faut, me dit-il, se dévouer, quand on le peut, à diminuer les malheurs sans nombre qu'entraîne une révolution, et qui pèsent davantage encore sur les personnes opposées à cette révolution même; mais il ne faut pas compter en général sur le souvenir qu'elles en conserveront. Je me suis donné, il y a deux mois, beaucoup de peine pour faire sortir de prison un homme que je ne connois pas, mais qui auroit risqué de perdre la vie, pour un fait politique dont il étoit accusé: j'ai appris hier, qu'il disoit partout que j'étois un homme d'une activité très-dangereuse; j'ai chargé un de mes amis de lui rappeler que, sans cette prétendue activité, il n'existeroit plus, et qu'elle devoit au moins trouver grâce a ses yeux. Un tel désappointement m'est fort égal, à moi qui suis tout-à-fait indifférent à ce que disent et pensent les personnes que je n'aime pas. Seulement je vous cite cet exemple, pour vous prouver qu'un homme de parti est ingénieux à découvrir un moyen de haïr à son aise celui qui lui a fait du bien, lorsqu'il n'est pas de la même opinion que lui; et peut-être arrive-t-il souvent que l'on invente, pour se dégager d'une reconnoissance pénible, mille calomnies auxquelles on n'auroit pas pensé, si l'on étoit resté tout-à-fait étrangers l'un à l'autre.» M. de Lebensei va peut-être un peu loin, en s'exprimant ainsi; mais j'ai voulu que vous sussiez bien, cher Léonce, que j'avois servi madame du Marset pour vous plaire, et sans aucun autre intérêt. Il m'a paru que dans cette affaire, M. de Lebensei accordoit une grande influence à votre nom; je crois qu'il seroit bien aise de se lier avec vous: voulez-vous qu'à votre retour je vous réunisse ensemble à dîner chez moi?

Voilà une lettre, mon ami, qui ne contient rien que des affaires; vous l'avez voulu, en m'occupant de madame du Marset: j'aurois pu vous entretenir cependant de la douleur que me cause votre absence; quand il me faut passer la fin du jour seule; dans ces mêmes lieux où j'ai goûté le bonheur de vous voir, je me livre aux réflexions les plus cruelles. Hélas! ceux qui n'ont rien à se reprocher supportent doucement une séparation momentanée; mais quand on est mécontent de soi, l'on ne peut se faire illusion qu'en présence de ce qu'on aime. Gardez-vous cependant d'affliger Matilde en revenant avant elle: songez que pour calmer mes remords, j'ai besoin de me dire sans cesse que mes sentimens ne nuisent point au bonheur de Matilde, et qu'à ma prière même, vous lui rendez souvent des soins que peut-être sans moi vous négligeriez.

LETTRE XXXIII.

Léonce à Delphine,

Mondoville, ce 20 avril.

Avant de quitter Mondoville, mon amie, je veux m'expliquer avec vous sur un mot de votre dernière lettre qui l'exige; car je ne puis souffrir d'employer des momens que nous passons ensemble à discuter les intérêts de la vie. Je ferai toujours tout ce que vous désirez; mais si vous ne l'exigez pas, je préfère ne pas me lier avec M. de Lebensei. Je puis, au milieu des événemens actuels, me trouver engagé, quoiqu'à regret, dans une guerre civile; et certainement je servirais alors dans un parti contraire à celui de M. de Lebensei.

Je vous l'ai dit plusieurs fois, les querelles politiques de ce moment-ci n'excitent point en moi de colère; mon esprit conçoit très-bien les motifs qui peuvent déterminer les défenseurs de la révolution, mais je ne crois pas qu'il convienne à un homme de mon nom de s'unir à ceux qui veulent détruire la noblesse. J'aurois l'air, en les secondant, ou d'être dupe, ce qui est toujours ridicule; ou de me ranger par calcul du parti de la force, et je déteste la force, alors même qu'elle appuie la raison. Si j'avois le malheur d'être de l'avis du plus fort, je me tairois.

D'autres sentimens encore; doivent me décider dans la circonstance présente; je conviens que, de moi-même, je n'aurois pas attaché le point d'honneur au maintien des privilèges de la noblesse; mais, puisqu'il y a de vieilles têtes de gentilshommes qui ont décidé que cela devoit être ainsi, c'en est assez pour que je ne puisse pas supporter l'idée de passer pour démocrate; et, dussé-je avoir mille fois raison en m'expliquant, je ne veux pas même qu'une explication soit nécessaire, dans tout ce qui tient à mon respect pour mes ancêtres, et aux devoirs qu'ils m'ont transmis. Si j'étois un homme de lettres, je chercherois en conscience les vérités philosophiques qui seront peut-être un jour généralement reconnues; mais, quand on a un caractère qui supporte impatiemment le blâme, il ne faut pas s'exposer à celui de ses contemporains, ni des personnes de sa classe. La gloire même qu'on pourroit acquérir dans la prospérité, ne sauroit en dédommager: certes, il n'est pas question de gloire maintenant dans le parti de la liberté; car les moyens employés pour arriver à ce but sont tellement condamnables, qu'ils nuisent aux individus, quand il se pourroit, ce que je ne crois pas, qu'ils servissent la cause.

Vous aimez la liberté par un sentiment généreux, romanesque même, pour ainsi dire, puisqu'il se rapporte à des institutions politiques. Votre imagination a décoré ces institutions de tous les souvenirs historiques qui peuvent exciter l'enthousiasme. Vous aimez la liberté, comme la poésie, comme la religion, comme tout ce qui peut ennoblir et exalter l'humanité; et les idées que l'on croit devoir être étrangères aux femmes, se concilient parfaitement avec votre aimable nature, et semblent, quand vous les développez, intimement unies à la fierté et à la délicatesse de votre âme; cependant je suis toujours affligé, quand on vous cite pour aimer la révolution; il me semble qu'une femme ne sauroit avoir trop d'aristocratie dans ses opinions, comme, dans le choix de sa société; et tout ce qui peut établir une distance de plus me paroît convenir davantage à votre sexe et à votre rang. Il me semble aussi qu'il vous sied bien d'être toujours du parti des victimes; enfin, et c'est de tous les motifs celui qui influe le plus sur moi, on se fait trop d'ennemis dans la société où nous vivons, en adoptant les opinions politiques qui dominent aujourd'hui; et je crains toujours que vous ne souffriez une fois de la malveillance qu'elles excitent.

N'ai-je pas trop abusé, ma Delphine, de la déférence que vous daignez avoir pour moi, en vous donnant presque des conseils? Mais vous m'inspirez je ne sais quel mélange, quelle réunion parfaite de tous les sentimens que le coeur peut éprouver. Je voudrois être à la fois votre protecteur et votre amant; je voudrois vous diriger et vous admirer en même temps: il me semble que je suis appelé à conduire dans le monde un ange qui n'en connoît pas encore parfaitement la route, et se laisse guider sur la terre par le mortel qui l'adore, loin des pièges inconnus dans le ciel dont il descend. Adieu; déjà je suis délivré de trois jours, sur les dix qu'il faut passer loin de vous.

LETTRE XXXIV.

Delphine à Léonce.

Bellerive, ce 24 avril.

Je ne veux point combattre vos raisonnemens; mon respect pour vos qualités, pour vos défauts même, m'interdit d'insister jamais, dès que vous croyez votre honneur intéressé le moins du monde dans une opinion quelconque. Mais quand vous prononcez l'horrible mot de guerre civile, puis-je ne pas m'affliger profondément du peu d'importance que vous attachez à la conviction individuelle, dans les questions politiques? Vous parlez de se décider entre les deux partis, comme si c'étoit une affaire de choix, comme si l'on n'étoit pas invinciblement entraîné dans l'un ou l'autre sens, par sa raison et par son âme.

Je n'ai point d'autre destinée que celle de vous plaire, je n'en veux jamais d'autre: vous êtes donc certain que j'éviterai avec soin de manifester une opinion que vous ne voulez pas que je témoigne; mais si j'étois un homme, il me seroit aussi impossible de ne pas aimer la liberté, de ne pas la servir, que de fermer mon coeur à la générosité, à l'amitié, à tous les sentimens les plus vrais et les plus purs. Ce ne sont pas seulement les lumières de la philosophie qui font adopter de semblables idées; il s'y mêle un enthousiasme généreux, qui s'empare de vous, comme toutes les passions nobles et fières, et vous domine impérieusement. Vous éprouveriez cette impression, si les opinions de votre mère et celle des grands seigneurs espagnols, avec qui vous avez vécu dès votre enfance, ne vous avoient point inspiré, pour la défense de la noblesse, les sentimens que vous deviez consacrer, peut-être, à la dignité et à l'indépendance de la nation entière. Mais c'est assez vous parler de votre manière de voir; avant tout, il s'agit de votre conduite.

Quoi! Léonce, seriez-vous capable de faire la guerre à vos concitoyens, en faveur d'une cause dont vous n'êtes pas réellement enthousiaste? Je vous en donne pour preuve l'objection même que vous faites contre le parti qui soutient la révolution: il est le plus fort, dites-vous, et je ne veux pas être soupçonné de céder à la force; et ne craignez-vous pas aussi qu'on, ne vous accuse d'être déterminé par votre intérêt personnel, en défendant les privilèges de la noblesse? Croyez-moi, quelle que soit l'opinion que l'on embrasse, les ennemis trouvent aisément l'art de blesser la fierté par les motifs qu'ils vous supposent; il faut en revenir aux lumières de son esprit et de sa conscience. Nos adversaires, quoi que l'on fasse, s'efforcent toujours de ternir l'éclat de nos sentimens les plus purs. Ce qui est surtout impossible, c'est de concilier entièrement en sa faveur l'opinion générale, lorsqu'un fanatisme quelconque divise nécessairement la société en deux bandes opposées. Tout vous prouvera ce que j'ai souvent osé vous dire, c'est qu'on ne peut jamais être sûr de sa conduite ni de son bonheur, quand on fait dépendre l'une et l'autre des jugemens des hommes. Quoi qu'il en soit, ce que j'ai voulu vous démontrer, c'est que vous n'étiez pas profondément persuadé de la justice de la cause que vous voulez soutenir, et qu'ainsi vous n'avez pas le droit d'exposer une goutte de votre sang, de ce sang qui est le mien, pour une opinion que vous avez jugée convenable, mais qu'une conviction vive ne vous a point inspirée; votre devoir, dans votre manière de penser, c'est l'inaction politique, et tout mon bonheur tient à l'accomplissement de ce devoir. Ah! mon ami, renoncez à ces passions qui paroissent factices auprès de la seule naturelle, de la seule qui pénètre l'âme tout entière, et change, comme par une sorte d'enchantement, tout ce qu'on voit en une source d'émotions heureuses! Soumettez les intérêts de convention à la puissance de l'amour; oubliez la destinée des empires pour la nôtre. L'égoïsme est permis aux âmes sensibles; et qui se concentre dans ses affections peut, sans remords, se détacher du reste du monde.

LETTRE XXXV.

Delphine à Léonce.

Bellerive, ce 26 avril.

Mon ami, je ne veux faire aucune démarche sans vous consulter; hélas! je sais trop ce qu'il m'en a coûté.

Madame de Lebensei est accouchée, il y a huit jours, d'un fils; j'ai été chez elle ce matin, et je m'attendois à la trouver dans le plus heureux moment de sa vie; mais les fortes raisons qu'elle a de craindre que sa famille ne veuille pas reconnoître son enfant, changent en désespoir les pures jouissances de la maternité; elle veut faire une démarche simple, mais noble, aller elle-même chez sa grand'mère et chez sa tante, pour mettre son fils à leurs pieds; mais elle désire que je l'accompagne. Ces vieilles dames sont de mes parentes, et comme je leur ai toujours montré des égards, elles sont bien disposées pour moi. Madame de Lebensei m'a fait cette demande en tremblant, et j'ai vu, par l'état où elle étoit en me l'adressant, quelle importance elle y attachoit. Un mouvement tout-à-fait involontaire m'a entraînée à lui dire que j'y consentois: je la voyois souffrir, et j'avois besoin de la soulager; l'instant d'après, j'ai cru découvrir, en y réfléchissant, un rapport éloigné entre la résolution prompte que je venois de prendre, et ma facile condescendance pour Thérèse. A ce souvenir, j'ai frissonné; mais il m'a été impossible de détromper madame de Lebensei d'un espoir qu'elle avoit saisi si vivement, qu'il étoit presque devenu son droit; et j'ai continué à lui parler de choses indifférentes, pour qu'elle ne crût pas que je m'occupois de la promesse que je lui avois faite. En rentrant chez moi, cependant, j'ai résolu de soumettre cette promesse elle-même à votre volonté. Répondez-moi positivement avant votre retour. Je ne vous cache pas qu'il m'en coûteroit extrêmement de manquer de générosité envers madame de Lebensei, et de perdre dans l'estime de son mari que je considère beaucoup. Il vient de mettre une grâce parfaite à terminer l'affaire de madame du Marset, que je lui avois recommandée en votre nom. Me montrer froide et égoïste, quand je suis naturellement le contraire, seroit de tous les sacrifices le plus pénible pour moi. C'est presque refuser un bienfait du ciel, que d'éloigner l'occasion simple qui se présente de rendre un service essentiel, de causer un grand bonheur; néanmoins, jusqu'à la sympathie même, jusqu'à ce sentiment que je n'ai jamais repoussé, je suis prête à tout vous immoler. Si vous exigez que je me dégage avec monsieur et madame de Lebensei, je le ferai.

Comment se peut-il faire qu'il vous échappe encore des plaintes amères dans votre dernière lettre! [Cette lettre ne s'est pas trouvée] Léonce, notre bonheur se conservera-t-il? Je crois voir approcher l'orage qui nous menace. Ah! que je meure avant qu'il éclate!

LETTRE XXXVI.

Léonce à Delphine.

Mondoville, ce 29 avril.

Je ne veux pas contrarier les mouvemens généreux de votre âme, ma noble amie; j'espère qu'il ne résultera aucun mal de cette démarche. J'aurois désiré que madame de Lebensei vous l'eût épargnée; mais puisque vous avez donné votre parole, je pense comme vous, qu'il n'existe plus aucun moyen honorable de vous en dégager. Adieu, ma Delphine! malgré mes instances, madame de Mondoville ne veut partir que dans quatre jours; je serai à Bellerive seulement le 4 mai, à sept heures.

LETTRE XXXVII.

Madame de Lebensei à madame d'Albémar.

Cernay, ce 2 mai 1791.

Vous m'avez rendu, madame, le bonheur que j'étois menacée de perdre sans retour! je ne pouvois supporter l'idée que mon fils ne seroit pas reconnu dans ma famille, et j'avois épuisé, pour y réussir, tous les moyens qu'un caractère assez fier pouvoit me suggérer. Vous avez paru, et tout a été changé; la vieillesse, les préjugés, l'embarras d'une longue injustice, rien n'a pu lutter contre la puissance irrésistible de votre éloquence et de la vraie sensibilité qui vous inspiroit.

Je n'oublierai jamais cet instant où, vous mettant à genoux devant ma grand'mère, pour lui présenter mon enfant, elle a posé ses mains desséchées sur les cheveux charmans qui couvroient votre tête, et vous a bénie comme sa fille; ah! que je voudrois vous voir heureuse! Les prières de tous ceux que votre bonté a protégés, ne seront-elles donc jamais efficaces?

M. de Lebensei est profondément reconnoissant de ce que vous venez de faire pour nous; il ne parle de vous, depuis qu'il vous connoît, qu'avec l'admiration la plus parfaite; permettez-moi de vous le dire, nous ne passons pas un jour sans nous affliger ensemble de ce que Léonce est l'époux de Matilde. Si M. de Mondoville, au milieu des événemens que prépare la révolution, pouvoit un jour trouver comme moi le moyen de rompre une union si mal assortie, mon mari seroit bien ardent à le lui conseiller; mais à quoi servent nos inutiles voeux? Qu'ils vous prouvent seulement combien nous nous occupons de vous! Pensez avec quelque douceur, madame, au ménage de Cernay; vous lui avez rendu la paix intérieure; ce bien, qui devoit nous consoler de la perte de tous les autres, nous étoit ravi sans vous.

LETTRE XXXVIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 5 mai 1791.

J'ai joui, jusqu'au fond du coeur, ma chère Louise, d'avoir réussi à réconcilier madame de Lebensei avec sa famille; mais ce sentiment est troublé maintenant par une inquiétude vive; Léonce est arrivé hier matin de Mondoville; je m'attendois à le voir dans la journée, lorsqu'à huit heures du soir un homme à cheval est venu m'annoncer, de sa part, qu'il ne pourrait pas venir; et cet homme, a qui j'ai parlé, m'a dit qu'il avoit laissé Léonce dans une assemblée très-nombreuse, chez madame du Marset: madame de Mondoville n'y étoit pas, et cependant, en envoyant chez moi, il a donné l'ordre qu'on ne lui amenât sa voiture qu'à une heure du matin. Comment se peut-il qu'il se soit si facilement résolu à ne pas me revoir, après quinze jours d'absence? Comment ne m'a-t-il pas écrit un seul mot? Seroit-il fâché de ma démarche pour madame de Lebensei, quand il y a consenti, quand il en sait l'heureux succès?

Louise, j'ai déjà beaucoup souffert; mais si le coeur de Léonce se refroidissoit pour moi, vous qui blâmez ma conduite, trouveriez-vous que le ciel me punît justement? Non, vous ne le penseriez pas; non, le plus grand des crimes, si je l'avois commis, seroit ainsi trop expié. Mais pourquoi ces douloureuses craintes? ne peut-il pas avoir été retenu par une difficulté, par une affaire? Ah! s'il commence à calculer les affaires et les obstacles, si je ne suis plus pour lui qu'un des intérêts de sa vie, placé comme les autres à son temps, dans la mesure de ses droits, je ne consentirai point à ce prix au genre d'existence qu'il m'a forcée d'adopter. C'est en inspirant un sentiment enthousiaste et passionné, que je puis me relever à mes propres yeux, malgré le blâme auquel je m'expose: si Léonce me réduisoit à son estime, à ses soins, à son affection raisonnée, non, la douleur et la gloire des sacrifices vaudroient mille fois mieux. Louise, je me fais mal en développant cette idée et je m'efforce en vain de m'occuper d'aucune autre.

Madame d'Ervins m'écrit qu'elle sera de retour à Bellerive avant trois semaines, pour me remettre sa fille et prendre le voile. M. de Serbellane, n'espérant plus la faire changer de dessein, s'est établi en Angleterre, où il vit plongé dans la tristesse la plus profonde: homme généreux et infortuné! Louise, quelquefois je me persuade que l'Être suprême a abandonné le monde aux méchans, et qu'il a réservé l'immortalité de l'âme seulement pour les justes: les méchans auront eu quelques années de plaisir, les coeurs vertueux de longues peines; mais la prospérité des uns finira par le néant, et l'adversité des autres les prépare aux félicités éternelles. Douce idée! qui consoleroit de tout, hors de n'être plus aimée; car l'imagination elle-même alors ne pourroit se former l'idée d'aucun bonheur à venir.

Mon amie, combien je suis touchée de la dernière lettre que vous m'avez écrite! vous revenez à me demander avec instance tous les détails de ma vie, de cette vie que vous désapprouvez, et qui retarde sans cesse le moment où je dois vous rejoindre: ah! c'est vous qui savez aimer, c'est vous qui vous montrez toujours la même, qui n'avez ni caprices, ni préventions, ni négligences; c'est vous…. Hélas! croirois-je déjà que ce n'est plus lui!

LETTRE XXXIX.

Madame d'Artenas à madame d'Albémar.

Paris, ce 5 mai.

Il m'est vraiment douloureux, ma chère Delphine, d'être toujours chargée de vous inquiéter; mais la délicatesse de M. de Mondoville l'engageroit peut-être à vous cacher ce qui s'est passé hier au soir, et il faut absolument que vous le sachiez. Ma nièce, qui va dîner dans la vallée de Montmorenci, remettra cette lettre à votre porte.

Je suis arrivée hier chez madame du Marset, à peu près dans le même moment que Léonce: il venoit pour annoncer à la maîtresse de la maison que son neveu conserveroit son régiment; elle lui en fit de vifs remercîmens, et le pria de passer la soirée chez elle; il s'y refusa: pendant ce temps on m'établit à une partie, qui m'empêcha de me mêler de la conversation. Il y avoit dans la chambre un vrai rassemblement des femmes de Paris les plus redoutables par leur âge, leur aristocratie, ou leur dévotion; et l'on n'y voyoit aucune de celles qui s'affranchissent de ces trois grandes dignités, par le désir d'être aimables. Léonce s'ennuyoit assez, à ce que je crois, en attendant que le quart d'heure qu'il destinoit à cette visite fût écoulé; il étoit debout devant la cheminée, à causer avec quatre ou cinq hommes, lorsque votre nom prononcé à demi-voix dans les chuchotemens des femmes, attira son attention; il ne se retourna pas d'abord, mais il cessa de parler pour mieux écouter, et il entendit très-distinctement ces mots prononcés par madame du Marset:—Savez-vous que madame d'Albémar a été présenter elle-même à madame de Cernay le bâtard de sa petite-fille, de madame de Lebensei? Singulier emploi pour une femme de vingt ans!

—M. de Mondoville se retourna d'abord avec impétuosité, mais se retenant ensuite, pour mieux offenser par son mépris, il pria lentement madame du Marset de répéter ce qu'elle venoit de dire; il articula cette demande avec un accent d'indignation et de hauteur, qui fit trembler madame du Marset, et les témoins d'une scène qui commençoit ainsi. Madame du Marset se déconcerta; madame de Tesin, qui la protège dans sa carrière de méchanceté, et dont le caractère a plus d'énergie que le sien, la regarda pour lui faire sentir qu'elle devoit répondre. Madame du Marset reprit en disant:—Vous savez bien, monsieur, qu'on ne peut pas regarder madame de Lebensei comme légitimement mariée; ainsi, ainsi….—Je sais, interrompit M. de Mondoville, par quelles bizarres idées vous imaginez qu'une femme qui a fait divorce selon les lois établies dans le pays de son premier mari, n'a pas le droit de se regarder comme libre; mais ce que je sais, c'est qu'il doit vous suffire que madame d'Albémar reçoive madame de Lebensei, pour vous tenir pour honorée, si madame de Lebensei venoit chez vous.—

Madame du Marset n'avoit plus la force de se défendre; elle pâlissoit, et cherchoit des yeux un appui. Madame de Tesin sentit avec son esprit ordinaire, que pour intéresser une partie de la société qui étoit présente à la cause de madame du Marset, il falloit y faire intervenir l'esprit de parti:—Quant à moi, dit-elle alors, ce que je ne concevrai jamais, c'est pourquoi madame d'Albémar reçoit habituellement un homme qui a des opinions politiques aussi détestables que celles de M. de Lebensei.—Madame du Marset, reprit vivement M. de Mondoville, sait mieux que personne les motifs qu'on peut avoir pour se lier avec M. de Lebensei; c'est à lui qu'elle doit que M. d'Orsan, son neveu, conserve son régiment; et c'est à la prière seule de madame d'Albémar que M. de Lebensei s'en est mêlé, car il ne connoît point madame du Marset: j'ai reçu vingt billets d'elle pour engager ma cousine, madame d'Albémar, à solliciter M. de Lebensei; elle l'a fait, elle y a réussi, et quand son adorable bonté l'engage à réunir une famille divisée, c'est madame du Marset qui se hasarde à blâmer la conduite de ma cousine; mais je m'arrête, dit-il, c'en est assez; il me suffit d'avoir prouvé à ceux qui m'écoutent que les propos inspirés par l'ingratitude et l'envie, méritent à peine qu'un honnête homme y réponde.—

M. de Fierville sentit alors une sorte de honte de laisser ainsi humilier son amie, madame du Marset; il avoit jeté un coup d'oeil sur M. d'Orsan, pour l'engager à protéger sa tante; mais, comme il persistoit à se taire, M. de Fierville lui-même, quoique âgé de soixante et dix ans, ne put s'empêcher de dire à Léonce:—Vous aurez un peu de peine, monsieur, si vous voulez empêcher qu'on ne parle des imprudences sans nombre de madame d'Albémar; il ne suffit pas pour cela de faire taire les femmes.—Léonce à ce mot rougit et pâlit de colère: impatient de s'en prendre à quelqu'un de son âge, il s'avança au milieu du cercle, et quoiqu'il parlât à M de Fierville, il fixoit M. d'Orsan.—Vous ayez raison, dit-il, les vieillards et les femmes n'ont rien à faire dans cette occasion, et j'attends qu'un jeune homme soutienne ce que la foiblesse de votre âge vous a permis d'avancer.—Ces paroles furent prononcées avec un geste de tête d'une fierté inexprimable; un profond silence y succéda, ce silence étoit embarrassant pour tout le monde; mais personne n'osoit le rompre.

M. d'Orsan, quoique brave, ne se soucioit point de se battre avec Léonce, et probablement ensuite avec M. de Lebensei, pour les propos de sa tante; il prit un air distrait, caressa le petit chien de madame du Marset, le seul qui au milieu de cette scène osât faire du bruit comme à l'ordinaire, et s'approcha avec empressement de la partie où j'étois, comme s'il eût été très-curieux de mon jeu. Madame de Tesin, vivement irritée du triomphe de Léonce, se leva brusquement, et traversa le cercle pour aller parler à M. d'Orsan: son mouvement fut si remarquable, que tout le monde comprit qu'elle vouloit décider le neveu de madame du Marset à répondre à Léonce. Une femme qui s'intéresse à M. d'Orsan tendit les bras involontairement, comme pour arrêter madame de Tesin; elle ne s'en aperçut seulement pas, et prenant M. d'Orsan à part, elle lui parla bas avec une grande activité. Léonce, qui ne perdoit de vue rien de ce qui se passoit, se retourna vers madame du Marset, et lui dit avec un sourire d'une orgueilleuse amertume:—J'accepte, madame, l'invitation que vous m'avez faite, je reste ici ce soir; je veux laisser du temps, ajouta-t-il d'une voix plus haute, à tous ceux qui délibèrent.—Il sortit alors pour donner un ordre à ses gens, et salua, en allant vers la porte, le tête-à-tête de madame de Tesin et de M. d'Orsan avec un dédain qui véritablement devoit les offenser.

Pendant l'absence momentanée de Léonce, quelques femmes enhardies parlèrent un peu plus haut, et se hâtèrent de dire:—Vous voyez que M. de Mondoville aime madame d'Albémar; il est bien clair quelle répond à son amour, elle ne s'est établie à Bellerive que pour être plus libre de le recevoir. Léonce rentra, elles se turent subitement, avec un effroi ridicule: que pouvoient-elles craindre? Mais M. de Mondoville a un ascendant si marqué sur tout le monde, que les âmes qui ne sont point de sa trempe redoutent sa colère, sans même se faire une idée de l'effet qu'elle peut avoir. Il continua le reste de la soirée à examiner madame du Marset, madame de Tesin et M. d'Orsan; il réunissoit habilement dans son regard l'observation et l'indifférence, M. d'Orsan, qui s'étoit replacé près de notre partie, offrit d'en être, et s'y établit. Léonce vint deux fois près de la table; M. d'Orsan ne lui dit rien, et quand le jeu fut fini, il partit: Léonce alors s'en alla.

Je restai, parce que je vis bien que les amies de madame du Marset, qui ne s'étoient point encore retirées, se préparoient à se déchaîner contre vous. Madame de Tesin commença par déclarer que M. d'Orsan devoit se battre avec M. de Mondoville, puisqu'il avoit insulté sa tante; je pris la parole avec chaleur, en disant que rien ne me paroissoit plus mal dans une femme que d'exciter les hommes au duel.—Il y a tout à la fois, ajoutai-je, de la cruauté, du caprice, et peu d'élévation, dans ce désir de faire naître des dangers qu'on ne partage pas, dans ce besoin orgueilleux d'être la cause, d'un événement funeste.—C'est bien vrai, s'écria un vieil officier, dont la bravoure ne pouvoit être suspecte, et qu'on n'avoit pas remarqué, parce qu'il s'étoit endormi derrière la chaise de madame du Marset; il se réveilla comme je parlois, et répétant encore une fois:—C'est bien vrai; il ajouta:—Si une femme m'avoit obligé à me battre, je le ferois, mais le lendemain je me raccommoderois avec mon adversaire, et je me brouillerois avec elle.—Madame de Tesin n'insista pas, et vous pouvez être bien sûre qu'il ne sera plus question de ce duel, dont la nécessité n'existoit que dans sa tête. Elle se mit alors à vous blâmer d'une manière générale, mais très-perfide; je la combattis sur tout ce qu'elle disoit; à la fin, plusieurs femmes se joignirent à moi, et mon vieux officier, qui ne vous a vue qu'une fois, sans entendre rien au sujet de notre conversation, répétait sans cesse des exclamations sur vos charmes.

Ce que j'ai remarqué cependant, c'est à quel point on est aigri sur tout ce qui tient aux idées politiques; votre liaison avec M. de Lebensei vous fait plus d'ennemis que votre amour pour Léonce, et c'est à cause de vos opinions présumées qu'on sera sévère pour vos sentimens. Je sais bien qu'on n'obtiendra jamais de vous de renoncer à un de vos amis; mais évitez donc au moins tout ce qui peut avoir de l'éclat, ne rendez pas même de services lorsqu'ils sont de nature à être remarqués. Dans un temps de parti, une jeune femme dont on parle trop souvent, même en bien, est toujours à la veille de quelques chagrins. D'ailleurs, il n'y a rien qui soit également bon aux yeux de tout le monde; quand une action généreuse est, pour ainsi dire, forcée par votre situation, que c'est votre père, votre frère, votre époux que vous secourez, on l'approuve généralement; mais si la bonté vous entraîne hors de votre cercle naturel, celui que vous servez vous en sait gré pour le moment; mais tous les autres éprouvent un sentiment durable d'humeur et de jalousie, qui leur inspire tôt ou tard ce qu'il faut dire, pour empoisonner ce que vous avez fait. Enfin, Léonce a été trop peu maître de lui en vous entendant blâmer; ce n'est pas ainsi que l'on sert utilement ses amis. Venez me voir demain, je vous en prie; je fermerai ma porte, et nous causerons. Il est encore temps de remédier au mal qu'on a pu dire de vous; mais il devient absolument nécessaire que vous vous remettiez dans le monde; cette vie solitaire avec Léonce vous perdra; on s'occupe de vous comme si vous étiez au milieu de la société, et vous ne vous défendez pas plus que si vous viviez à deux cents lieues de Paris. Ma chère Delphine, laissez-vous donc conduire par votre vieille amie; toute la science de la vie est renfermée dans un ancien proverbe que les bonnes femmes répètent: si jeunesse savoit, et si vieillesse pouvoit; un grand mystère est contenu dans ce peu de mots, vous en êtes une preuve; vous êtes supérieure à tout ce que je connois, mais votre jeunesse est cause que votre esprit même ne gouverne encore ni votre imagination, ni votre caractère: je voudrois vous épargner l'expérience, qui n'est jamais que la leçon de la douleur. Adieu, ma jeune amie, à demain.

LETTRE XL.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 6 mai.

Après avoir reçu la lettre de madame d'Artenas que je vous envoie, ma chère Louise, j'attendois l'arrivée de Léonce avec une grande émotion; je ne pouvois me remettre de l'effroi que m'avoit causé le récit de ce qui s'étoit passé chez madame du Marset. J'étois touchée du vif intérêt que Léonce avoit montré pour ma défense; mais j'éprouvois je ne sais quel sentiment de peine, en réfléchissant à l'importance qu'il avoit mise à de misérables ennemis, et je craignois que, tout en les repoussant, il n'eût conservé de ce qu'ils avoient dit contre moi une impression défavorable. Ces idées s'effacèrent dès qu'il entra dans ma chambre; il étoit ravi de me revoir, après quinze jours d'absence; il m'exprima un enthousiasme plein d'illusion sur ma figure qu'il prétendit embellie, et je me rassurai d'abord; cependant, quand je lui parlai de la soirée de la veille, je vis qu'il en étoit malheureux, mais par des motifs pleins de générosité pour moi.

—Madame d'Artenas vous a instruite de tout, me dit-il; ne croit-elle pas que je vous ai fait du tort dans le monde, en parlant de vous avec trop de chaleur?—Elle espère, répondis-je, qu'on pourra réparer une imprudence qu'il me seroit bien doux de vous pardonner, si vous n'aviez exposé que moi.—Hélas! reprit-il alors, depuis quelque temps j'ai toujours tort, mon coeur est dans une agitation continuelle; il faut en votre présence lutter contre l'amour qui me consume, et je m'abandonne, quand je ne vous vois pas, à des violences condamnables. Dans tout ce que j'ai fait, il n'y avoit de raisonnable que d'appeler une circonstance qui pût me délivrer de la vie.—Il prononça ces mots avec un accent si sombre, que je vis dans l'instant qu'une scène cruelle me menaçoit. J'essayai de la détourner, en lui parlant de M. de Lebensei, qui étoit allé le voir ce matin, pour le remercier de sa conduite, chez madame du Marset; on la lui avoit répétée le soir même.—M. de Lebensei, me répéta deux fois Léonce, comme si ce nom augmentoit son trouble, je l'ai vu, c'est sans doute un homme distingué; mais je ne sais par quel hasard il m'a dit tout ce qui pouvoit me faire souffrir davantage.

—J'interrogeai Léonce sur sa conversation avec M. de Lebensei; il ne me la raconta qu'à demi: il me parut seulement qu'elle avoit eu surtout pour objet, de la part de M. de Lebensei, la nécessité de mépriser l'opinion, quand elle étoit injuste. Après avoir appuyé cette manière de voir par tous les raisonnemens d'un esprit supérieur, il avoit fini par ces paroles remarquables, que Léonce me répéta fidèlement: Je m'étois un moment flatté, lui a-t-il dit, que la félicité dont vous avez été privé vous seroit rendue; je croyois que l'assemblée constituante établiroit en France la loi du divorce, et je pensois avec joie que vous seriez heureux d'en profiter, pour rompre une union formée par le mensonge, et pour lier votre sort à la meilleure et à la plus aimable des femmes! Mais on a renoncé dans ce moment à ce projet, et mon espoir s'est évanoui, du moins pour un temps.—Je voulus interrompre Léonce, et lui exprimer l'éloignement que j'aurois pour une semblable proposition, si elle étoit possible; mais à l'instant il me saisit la main avec une action très-vive:—Au nom du ciel, ne prononcez pas un mot sur ce que je viens de vous dire! s'écria-t-il; vous ne pouvez pas prévoir l'effet d'un mot sur un tel sujet; laissez-moi.

—Il descendit alors sur la terrasse, et marcha précipitamment dans l'allée qui borde mon ruisseau; je le suivis lentement: en revenant sur ses pas, il me vit, et se jetant à genoux devant moi:—Non! s'écria-t-il, il falloit ne pas te quitter; mais te revoir est une émotion si vive! il me semble que ta céleste figure a pris de nouveaux charmes qui m'enivrent d'amour et de douleur. Qu'est-il arrivé depuis quinze jours? que s'est-il passé hier? que m'a dit M. de Lebensei? qu'ai-je éprouvé en l'écoutant? Ah! Delphine, dit-il en s'appuyant sur ma main, et chancelant en se relevant, je voudrois mourir; viens, conduis-moi sur le banc vers ces derniers rayons du soleil, que je le regarde encore avec toi.—Et il me pressa sur son coeur avec un transport si touchant, que les anges l'auroient partagé.—Reste là, dit-il, Delphine; seulement quand tu restes là je cesse de souffrir. Ah! dis-le-moi, qu'arrivera-t-il de nous, de notre amour, de la fatalité qui nous sépare, de mon caractère aussi? car au milieu de la passion la plus violente, peut-être me poursuivroit-il. Que deviendrons-nous? J'aurois pu te posséder, tu voulois être ma femme; je pourrois être heureux encore, si ton inflexible coeur…. Mais, non, ce n'est pas là mon sort, je te verrai calomniée pour le sentiment qui nous lie, et ce sentiment, imparfait dans ton âme, me livrera sans cesse au tourment que j'endure. Qui m'en soulagera? M. de Lebensei ne m'a-t-il pas rendu mille fois plus malheureux! Je ne sais ce que j'éprouve, je me sens oppressé; s'il y avoit de l'air je souffrirois moins.—Et tournant sa tête du côté du vent, il le respiroit avec avidité, comme s'il eût voulu appeler un sentiment de repos et de fraîcheur, pour calmer les pensées brûlantes qui le dévoroient.

Je lui pris la main, je m'assis à ses côtés, et pendant quelques instans, il me parut plus tranquille. C'était le premier beau soir du printemps, je revoyois Léonce; je sentois en moi le plaisir de vivre: il y a dans la jeunesse de ces momens où, sans aucune nouvelle raison d'espoir, au milieu même de beaucoup de peines, on éprouve tout à coup des impressions agréables qui n'ont point d'autre cause qu'un sentiment vif et doux de l'existence.—O Léonce! lui dis-je, ni ce ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton bonheur!—Rien! me répondit-il, rien ne peut affoiblir la passion que j'ai pour toi; et cette passion à présent, me fait mal, toujours mal; tes yeux qui s'élèvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux implorent la force de me résister: Delphine, dans ces étoiles que tu contemples, dans ces mondes peut-être habités, s'il y a des êtres qui s'aiment, ils se réunissent; les hommes, la société, leurs vertus même ne les séparent point.—Cruel! m'écriai-je, et ne me suis-je donc pas donnée à toi? Ai-je une idée dont tu ne sois l'objet? mon coeur bat-il pour un autre nom que le tien?

—Va, reprit Léonce, puisque ton amour est moins fort que ton devoir, ou ce que tu crois ton devoir, quel est-il cet amour? peut-il suffire au mien?—Et il me repoussa loin de lui, mais avec des mains tremblantes et des yeux voilés de pleurs.—Delphine! ajoutat-il, ta présence, tes regards, tout ce délire, tout ce charme qui réveille tant de regrets, c'en est trop, adieu.—Et se levant précipitamment, il voulut s'en aller.—Quoi! lui dis-je en le retenant, tu veux déjà me quitter? Est-ce ainsi que tu prodigues les heures qui nous restent? les heures d'une vie de si peu de durée pour tous les hommes, hélas! peut-être bien plus courte encore pour nous?—Oui, tu as raison, répondit-il en revenant, j'étois insensé de partir! je veux rester! je veux être heureux! Pourquoi suis-je dans cet état? Pourquoi, continua-t-il en mettant ma main sur son coeur, pourquoi y a-t-il là tant de douleurs? Ah! je ne suis pas fait pour la vie, je me sens comme étouffé dans ses liens; si je savois les rompre tous, tu serois à moi, je t'entraînerois. M. de Lebensei, M. de Lebensei! pourquoi m'as-tu fait connoître cet homme? Il a des idées insensées sur cette terre où règne l'opinion, cette ennemie triomphante et dédaigneuse. Mais ces idées insensées troublent la tête, les sens; je ne suis plus à moi; je ne peux plus guider mon sort: si dans un autre monde nous conservons la mémoire de nos sentimens, sans le souvenir cruel des peines qui les ont troublés, si tu peux croire à cette existence, ô! mon amie, hâtons-nous de la saisir ensemble; il faut renverser ces barrières qui sont entre nous, il faut les renverser par la mort, si la vie les consacre! Parle-moi, Delphine, j'ai besoin du son de ta voix, de cette mélodie si douce; elle calme un malheureux, déchiré par son amour et sa destinée! viens, ne t'éloigne pas.—En achevant ces mots, il s'appuya sur un arbre, et, passant ses bras autour de moi, il me serra avec une ardeur presque effrayante.

Ne sens-tu pas, me dit-il, le besoin de confondre nos âmes? Tant que nous serons deux, ne souffriras-tu pas? Si mes bras te laissent échapper, n'éprouveras-tu pas quelque douleur qui puisse te donner une foible idée des miennes?—

Mon émotion étoit très-vive; je tremblois, je faisois des efforts pour m'éloigner.—Tu pâlis, s'écria-t-il; je ne sais ce qui se passe dans ton âme; répond-elle à la mienne? Delphine, dit-il avec un accent désespéré, faut-il vivre? faut-il mourir?—Une terreur profonde me saisit, je voulois m'éloigner, mais les regards, mais les paroles de Léonce me firent craindre de le livrer à lui-même; je n'avois plus la force de supporter sa douleur, et cependant j'étois indignée des dangers auxquels m'exposoit sa passion coupable. Tout à coup me retraçant ce qui avoit commencé le trouble de cette journée, je ne sais quelle pensée m'inspira un moyen cruel, mais sûr, de le faire rougir de son égarement.

—Léonce, lui dis-je alors avec un sentiment qui devoit lui en imposer, ce que vous voulez, c'est ma honte; notre bonheur innocent et pur ne vous suffit plus: vous m'accusez de ne pas vous aimer, quand mon coeur est mille fois plus dévoué que le vôtre; répondez-moi solennellement, songez que c'est au nom du ciel et de l'amour que je vous interroge: si, pour nous réunir l'un à l'autre, il falloit, comme M. et madame de Lebensei, nous perdre dans l'opinion, que feriez-vous?—Léonce frémit, recula, et se tut pendant un moment; je saisis ce moment, et je lui dis: Vous m'avez répondu: et vous osiez me demander de vous sacrifier l'estime de moi-même!—Cruelle! interrompit Léonce avec une expression de fureur dont rien ne peut donner l'idée, non je n'ai pas répondu; c'est un piège que vous avez voulu me tendre; vous joignez la ruse à la dureté, et, comme les tyrans, vous faites d'insidieuses questions aux victimes!—Ce reproche me perça le coeur, et je me repentis de l'avoir mérité.—Léonce, lui dis-je alors avec tendresse, ce n'est ni ton silence, ni ta réponse, qui auroient pu rien changer à ma résolution ni à notre sort; je ne cherche point à trouver dans ton caractère des raisons de résistance; ah! sous quelques formes que se montrent tes qualités et tes défauts même, je ne puis voir en toi que des séductions nouvelles; mais ne devois-je pas te rappeler quel joug la nécessité faisoit peser également sur nous deux; cette nécessité, c'est le devoir, c'est la vertu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Léonce, écoute-moi, Dieu m'entend; si tu me fais subir une seconde fois d'indignes épreuves, ou je cesserai de vivre, ou je ne te reverrai plus.

—Je ne sais, me répondit Léonce, alors profondément abattu, je ne sais quel est ton dessein, j'ignore ce que le souvenir de ce jour peut t'inspirer; si tu pars, je jure, et je n'ai pas besoin d'en appeler au ciel pour te convaincre, je jure de n'y pas survivre; si tu restes, peut-être ne m'est-il plus possible de te rendre heureuse; tu souffriras avec moi, ou je mourrai seul; réfléchis à ce choix: adieu.—Et sans ajouter un seul mot, il s'élança vers la grille du parc; je n'osai point le rappeler. je fis quelques pas seulement pour continuer à le voir: il partit, j'entendis long-temps encore de loin les pas de son cheval; enfin tout retomba dans le silence, et je restai seule avec moi.

Mes réflexions furent amères; je vous en prie, ma soeur, n'y ajoutez rien; si la destinée, si Léonce me condamne au plus affreux sacrifice, n'en hâtez pas l'instant, ne précipitez pas les jours, on en donne pour se préparer à la mort; je me suis commandé de vous dire ce que j'aurois le plus souhaité de cacher: vous savez comme moi tout ce qui peut m'imposer la loi de m'éloigner de Léonce, je n'ai pas voulu repousser l'appui que vous pouvez prêter à mon courage; mais si Léonce m'épargnoit ce cruel effort, s'il consentoit à recommencer les mois qui viennent de s'écouler…. Ah! ne me dites pas que je ne dois plus m'en flatter.

P. S. Madame d'Ervins doit arriver dans peu de jours; elle aussi se réunira sans doute à vous; qu'obtiendrez-vous toutes les deux de mon coeur déchiré?

LETTRE XLI.

M. de Valorbe à madame d'Albémar.

Paris, ce l5 mai 1791.

Je suis à Paris, madame, et ne vous y ayant point trouvée, je me propose d'aller à votre campagne. Je ne sais pas si vous êtes bien aise de mon arrivée; il ne tiendroit qu'à moi de croire, par quelques mots de votre belle-soeur, que vous n'avez pas un grand désir de me revoir; il me semble cependant que j'ai des droits à votre bienveillance; peut-être y a-t-il de la modestie à réclamer ses droits! Mais je rends justice aux autres et à moi-même; il faut encore s'estimer très-heureux, quand la reconnoissance n'est point oubliée.

Vous savez avec quelle sincérité, avec quel dévouement je vous suis attaché depuis que je vous connois: je ne m'attends pas à ce que vous fassiez grand cas de tout cela à Paris; et je serai bien à mon désavantage à côté de tous les gens aimables qui vous entourent; mais à trente ans on a eu le temps d'apprendre que les succès valent peu de chose, et je me consolerois de n'en point avoir, si votre bonté pour moi n'en étoit point altérée. Je me sens triste et ennuyé; vous seule pouvez m'arracher à cette disposition; je ne connois que vous pour qui il vaille la peine de vivre; tout ce qu'on rencontre d'ailleurs est si inconséquent, et si absurde! Depuis un jour que je suis ici, j'ai déjà parlé à je ne sais combien de gens impolis, distraits, frivoles, et ne s'occupant sérieusement que d'eux-mêmes, enfin ils sont ainsi, c'est moi qui ai tort d'en être impatienté.

Je ne suis venu que pour vous chercher, je ne reste que pour vous; ne vous effrayez pas cependant, je ne vous verrai pas tous les jours. J'ai un voyage à faire chez une de mes tantes, qui durera près d'un mois, et plusieurs autres affaires me prendront du temps: vous voyez que je veux vous rassurer. Toutefois, en m'exprimant ainsi, je souffre, et vous le croyez bien; ceux qui se condamnent à paroître calmes, n'en sont que plus agités au fond du coeur. Agréez, madame, mes respectueux hommages.

A. DE VALORBE.

LETTRE XLII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 18 mai.

Je n'ai plus dans ma vie un seul jour sans douleur; il me semble que mon devoir se montre à moi sous toutes les formes. Le ciel m'avertit, par les peines que j'éprouve, qu'il est temps de renoncer au dangereux espoir de passer avec Léonce, dans la retraite, une vie heureuse et douce; il ne se contente plus du plaisir de nos entretiens, il cherche en vain à me cacher l'agitation qui le dévore, tout sert à la trahir; tantôt il m'accable des reproches les plus injustes, tantôt il se livre à un désespoir que je n'ai plus la puissance de calmer; quelle foiblesse de rester encore, quand je ne fais plus son bonheur!

M. de Valorbe est arrivé hier à Bellerive, comme je recevois une lettre de lui qui me l'annonçoit; je n'avois pu en prévenir Léonce: il étoit près de sept heures, et je redoutois ce qu'éprouveroit mon ami, en voyant un inconnu chez moi, dans le moment même de la journée où j'ai coutume de le voir seul. Je ne l'avois point instruit à l'avance de la reconnoissance que je devois à M. de Valorbe, afin de n'être dans le cas ni de lui cacher ni de lui apprendre ses sentimens pour moi: la visite de M. de Valorbe m'inquiétoit donc beaucoup; cependant j'espérois que Léonce ne seroit pas assez injuste pour s'en fâcher. M. de Valorbe fut d'abord embarrassé en me voyant; cependant il cherchait à me le dissimuler; vous savez que c'est un homme qui dispute toujours contre lui-même: il veut passer pour maître de lui, et c'est un des caractères les plus violens qu'il y ait; il ne dit pas deux phrases sans exprimer, de quelque manière, son mépris pour l'opinion des autres, et dans le fond de son coeur, il est très-blessé de n'avoir pas dans le monde la réputation qu'il croit mériter; il est en amertume avec les hommes et avec la vie, et voudroit honorer ce sentiment du nom de mélancolie et d'indifférence philosophique.

En l'écoutant me répéter, que rien n'étoit digne d'un vif intérêt, toujours moi excepté; que parmi les hommes qu'il avoit connus, il n'en avoit pas rencontré deux qui fussent estimables, je réfléchissois sur la prodigieuse différence de ce caractère avec celui de Léonce. Tous les deux susceptibles, mais l'un par amour-propre, et l'autre par fierté; tous les deux sensibles aux jugemens que l'on peut porter sur eux, mais l'un par le besoin de la louange, et l'autre par la crainte du blâme; l'un pour satisfaire sa vanité, l'autre pour préserver son honneur de la moindre atteinte; tous les deux passionnés, Léonce pour ses affections, M. de Valorbe pour ses haines; et ce dernier, quoique honnête homme au fond du coeur, capable de tout cependant, si son orgueil, la douleur habituelle de sa vie, étoit irrité. Il se remettoit par degrés, seul avec moi, de cette timidité souffrante qui est la véritable cause de son humeur, et il me parloit avec esprit et malignité sur les personnes qu'il connoissoit, lorsque Léonce entra. Il ne vit et ne remarqua que M. de Valorbe, dont la figure a de l'éclat, quoique sa tête couverte de cheveux noirs rabattus sur le front, et son visage trop coloré, lui donnent une expression rude, et que plus on l'observe, plus on ait de peine à retrouver la beauté qu'on lui croyoit d'abord.

Rencontrer un homme jeune chez moi, me parlant avec intimité, étoit plus qu'il n'en falloit pour offenser Léonce; sa physionomie peignit à l'instant ce qu'il éprouvoit, d'une manière qui me fit trembler. M. de Valorbe soutint quelques momens encore la conversation; mais, quand il s'aperçut que Léonce affectoit de ne pas l'écouter, il se tut, et le regarda fixement. Léonce lui rendit ce regard, mais avec quel air! Il étoit appuyé sur la cheminée; et, considérant de haut M. de Valorbe qui étoit assis à côté de moi, il ressembloit à l'Apollon du Belvédère lançant la flèche au serpent. M. de Valorbe répondit par un sourire amer à cette expression qu'il ne pouvoit égaler, et sans doute il alloit parler, si je ne m'étois hâtée de dire à M. de Valorbe, que M. de Mondoville, mon cousin, étoit venu pour m'entretenir d'une affaire importante. M. de Valorbe réfléchit un moment, et se rappelant sans doute que Matilde de Vernon, ma cousine, avoit épousé M. de Mondoville, son visage se radoucit tout-à-fait.

Il prit congé de moi, et salua Léonce qui resta appuyé, comme il étoit, sur la cheminée, sans donner un signe de tête ni des yeux qui pût ressembler à une révérence. M. de Valorbe surpris, voulut recommencer à le saluer pour le forcer à une politesse ou à une explication; je prévins cette intention en prenant tout de suite le bras de M. de Valorbe, pour l'emmener dans la chambre à côté, comme si j'avois eu quelques mots à lui dire. Cette familiarité amicale de ma part étoit si nouvelle pour M. de Valorbe, qu'elle lui fit tout oublier. Il me suivit avec beaucoup d'émotion, j'achevai de détourner ses observations, en lui disant; que mon cousin étoit absorbé par une inquiétude très-sérieuse dont il venoit m'entretenir. Je consentis à revoir M. de Valorbe le lendemain matin, avant l'absence d'un mois qu'il projetait, et je lui laissai prendre ma main deux fois, quoique Léonce pût le voir. J'étois si pressée de faire partir M. de Valorbe, que je ne comptois pour rien l'impression que pouvoit faire ma conduite sur M. de Mondoville. Enfin M. de Valorbe s'en alla, et je rentrai dans la chambre où étoit Léonce. Non, Louise, vous ne pouvez pas vous faire une idée du dédain et de la fierté de ses premières paroles; je les supportai, pour me justifier plus tôt, en lui racontant mes rapports avec M. de Valorbe dans la plus exacte vérité, et je finis en insistant particulièrement sur la reconnoissance que je lui devois, pour avoir sauvé la vie de mon bienfaiteur, de M. d'Albémar.

—Il se peut, me répondit Léonce, qu'il ait sauvé la vie de M. d'Albémar; mais moi, je ne lui dois rien, et nous verrons si je ne le fais pas renoncer aux droits qu'il se croit sur vous, et que vous autorisez.—Je fus blessé de cette réponse, et le souvenir de ce qui s'étoit passé, depuis le retour de Léonce ajoutant encore à cette impression, je lui dis vivement:—Vous flattez-vous de conserver un pouvoir absolu sur ma vie, quand tous mes jours se passent à repousser les plus indignes plaintes?—Il est vrai, répondit-il avec emportement, que je vous ai rendue témoin de mes souffrances, pardon de l'avoir osé; mais avez-vous pensé que ce tort vous donnât le droit de me trahir? Vous êtes-vous crue libre, parce que je suis malheureux? Votre erreur seroit grande, ou du moins votre nouvel amant ne seroit pas votre époux avant d'avoir appris quel sang il doit verser pour vous obtenir?—L'indignation me saisit à ces paroles, et ce mouvement enfin m'inspira ce qui pouvoit apaiser Léonce.—Je vous conseille, lui dis-je, de vous livrer à ces soupçons qui nous ont déjà séparés, quand nous devions être unis; ils sont plus justes cette seconde fois que la première, car j'ai mérité de perdre votre estime le jour où, cédant à vos prières, j'ai renoncé à mon départ, et où je suis revenue dans cette retraite me dévouer au coupable et funeste amour que je ressens pour vous.—A ces mots, Léonce perdit tout souvenir M. de Valorbe; il n'étoit plus irrité, mais je n'en espérai pas davantage pour notre bonheur à venir.

Il ne me cacha plus ce que je n'avois que trop deviné; il m'avoua qu'il ne pouvoit plus supporter la vie, tant que notre sort resteroit le même; qu'il étoit jaloux, parce qu'il ne se croyoit aucun droit sur moi; il me répéta cet odieux reproche avec désespoir.—Je le sais, me dit-il, je peux être mille fois plus malheureux encore qu'à présent; il y a tant d'abîmes dans la douleur, que son dernier terme est inconnu; tant que vous ne m'avez pas abandonné, je vis, mais en furieux, en insensé….—J'allois l'interrompre, pour le rappeler à des sentimens plus doux, lorsqu'on vint m'annoncer que le courrier de madame d'Ervins étoit arrivé, et la précédoit de quelques minutes:

Léonce voulut alors me quitter.—Je ne me sens pas en état, me dit-il, de voir madame d'Ervins; elle est à plaindre, je le sais; cependant j'ai besoin de me préparer à sa présence: c'est elle, je ne l'en accuse pas, mais enfin, c'est elle….—Il n'acheva point, me serra la main, et partit précipitamment; peu d'instans après son départ, madame d'Ervins arriva.

Hélas! combien elle est changée! ses traits sont restés charmans; mais l'expression de son visage, sa pâleur, son abattement, ne permettent pas de la regarder sans attendrissement. Elle étoit si fatiguée, que je n'ai pu causer avec elle ce soir. Et pendant qu'elle repose, ma Louise, je vous écris; je veux aussi confier ma situation à Thérèse, j'espère en ses conseils, en son exemple; secondez-moi de vos voeux.

LETTRE XLIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 21 mai.

Oh! que d'émotions Thérèse m'a fait éprouver! Je ne sais point ce qu'on veut de moi, ce qu'on peut en obtenir, mon coeur succombe devant l'effort qu'on exige; une lettre de vous est venue se joindre aux exhortations de Thérèse; ne vous réunissez pas pour m'accabler; vous ne savez pas ce que vous me demandez! Dois-je renoncer à Léonce! Le voulez-vous? Ah! ne le prononcez pas; j'ai pressenti que vous alliez approcher de cette horrible idée dans votre lettre, je tremblois de la lire; et quand, par délicatesse, vous n'avez point achevé ce que vous aviez commencé, je me suis crue soulagée, comme si vous m'aviez affranchie de mes devoirs en ne me les exprimant pas. Je suis foible, je le sens; je n'ai point les vertus qui préparent aux grands sacrifices. Mon âme, livrée dés son enfance aux mouvemens naturels qui l'avoient toujours bien conduite, n'est point armée pour accomplir des devoirs si cruels: je n'ai point appris à me contraindre. Hélas! je ne croyois pas en avoir besoin. Que n'ai-je l'exaltation religieuse de Thérèse! Mais, quand j'implore le ciel, où ma raison et mon coeur placent un Être souverainement bon, il me semble qu'il ne condamne pas ce que j'éprouve; rien en moi ne m'avertit qu'aimer est un crime; plus je rêve, plus je prie, et plus mon âme se pénètre de Léonce.

Je vous ai mandé que M. de Serbellane avoit quitté l'Italie, pour s'établir en Angleterre, et que désespérant de faire changer Thérèse de résolution, il ne voyoit plus personne, et paroissoit plongé dans la plus profonde mélancolie. Thérèse ne m'a pas prononcé son nom; une lettre de Londres m'avoit appris ces tristes détails, et je n'ai pas osé lui en parler. Qu'elle est noble et sensible, cependant, cette Thérèse que s'immole à son devoir! je la conduis après demain à son couvent; que n'ai-je la force de l'y suivre! C'est ainsi qu'il faudroit se séparer! Il est moins cruel de descendre dans ce religieux tombeau de toutes les pensées de la terre, que de vivre encore en ne voyant plus ce qu'on aime!

Le lendemain de l'arrivée de Thérèse, je passai la matinée avec elle; j'entrevis dans ses discours qu'elle se croyoit coupable envers moi, et qu'elle en éprouvoit les regrets les plus amers; mais elle craignoit de m'en parler, et reculoit le moment de l'explication. Léonce vint le soir: au moment où madame d'Ervins entra dans ma chambre, il essaya de dissimuler l'impression qu'il éprouvoit; mais elle n'échappa point aux regards de Thérèse, et j'appris bientôt qu'elle savoit tout ce que je croyois lui avoir caché.

—Monsieur, dit-elle à Léonce avec un ton de dignité que je n'avois jamais remarqué dans un caractère timide et presque soumis, je sais que par le concours des plus funestes circonstances, c'est moi qui ai été la cause de l'erreur fatale qui vous a séparé de madame d'Albémar; j'ai fait le sacrifice à Dieu de tout mon bonheur dans ce monde; il ne m'a pas encore donné la force de me consoler des peines que j'ai causées à ma généreuse amie; si je n'avois pas cru que de mon consentement vous étiez instruit de mon crime, à l'époque même de la mort de M. d'Ervins, je me serois hâtée de m'accuser devant vous; mais je n'ai découvert que depuis votre mariage la méprise cruelle, que la délicatesse de madame d'Albémar l'avoit engagée à me taire. J'aurois pu, dès que je le soupçonnai pendant mon séjour ici, et lorsque j'en eus acquis la certitude à Bordeaux, par les diverses questions que vous fîtes à ma fille, j'aurois pu, dis-je, publier la vérité; mais vous étiez marié: je ne pouvois rendre à mon amie le bonheur dont je l'ai privée, et j'avois les plus fortes raisons de craindre que la famille de mon mari ne m'enlevât ma fille, et ne se permît, pour me l'ôter, si je m'avouais coupable, le scandale d'un procès public. J'ai donc espéré que vous me pardonneriez d'avoir retardé la justification authentique que je dois à madame d'Albémar, jusqu'à ce jour, où j'ai fait signer d'une manière irrévocable à toute la famille de M. d'Ervins les arrangemens qui assurent la fortune d'Isore, et m'autorisent à la confier à madame d'Albémar. J'ai abandonné tous mes droits personnels sur les biens de mon malheureux époux, et j'entre après demain dans un couvent: je suis donc libre à présent de réparer aux yeux du monde le tort que j'ai pu faire à la réputation de madame d'Albémar; mais hélas! je le sais, je n'en aurai pas moins perdu sa destinée. Son cour, inépuisable en sentimens nobles et tendres, n'a pas cessé de m'aimer: vous, monsieur, ajouta-t-elle en tendant à Léonce, avec une douceur angélique, sa main tremblante, serez-vous plus inflexible qu'un Dieu de bonté qui, malgré mes offenses, a reçu mon repentir? me pardonnerez-vous?

O ma soeur! que n'avez-vous pu voir Léonce en ce moment! Non, vous ne m'auriez plus demandé de le quitter; l'expression triste, sombre, et presque toujours contenue qu'il avoit depuis quelque temps, disparut entièrement, et son visage s'éclaira, pour ainsi dire, par le sentiment le plus pur et le plus doux. Il mit un genou en terre, pour recevoir la main de madame d'Ervins, et, de la voix la plus émue, il lui dit:—Pouvez-vous douter du pardon que vous daignez demander? Ce n'est pas vous, c'est moi qui suis le seul coupable; et cependant je vis, et cependant elle souffre mes plaintes, mes défauts, quelquefois même mes reproches. Aurois-je le droit de vous en adresser? non sans doute, et j'en ai moins encore le pouvoir; votre sort, votre courage, votre vertu, oui, votre vertu, entendez cette louange sans la repousser, me pénètrent de respect et de pitié; et si j'étois digne de me joindre à vos touchantes prières, je demanderois au ciel pour vous le calme que mon coeur déchiré ne connoît plus, mais qu'au prix de tant de sacrifices vous devez enfin obtenir.

Ah! dit Thérèse en relevant Léonce, je vous remercie d'écarter de moi votre haine; mais ce n'est pas tout encore, il faudra que vous m'écoutiez sur votre sort à tous les deux: avant de vous en parler, je veux voir madame d'Artenas; je ne connois qu'elle à Paris, c'est une parente de M. d'Ervins, elle est aussi l'amie de madame d'Albémar; je dois lui faire part de la résolution que j'ai prise. Voulez-vous avoir la bonté, M. de Mondoville, de me conduire demain chez elle? J'entre, après demain, dans mon couvent, et, huit jours après, le premier de juin, je prendrai le voile de novice.

—Ciel! dans huit jours! m'écriai-je.—C'est un secret, reprit Thérèse; vous savez que par les nouvelles lois on ne reconnoît plus les voeux; mais le prêtre vénérable qui me conduit a tout arrangé, et si l'on ne permettoit plus aux religieuses de vivre en France en communauté, il m'a assuré un asile dans un couvent en Espagne; je vous demanderai, ma chère Delphine, de me conduire vous-même dans ma retraite avec ma fille; je l'embrasserai sur le seuil du couvent pour la dernière fois, et, après cet instant, c'est vous qui serez sa mère.

—Sa voix s'altéra en parlant de sa fille; mais faisant un nouvel effort, elle dit à Léonce:—Demain à midi, n'est-il pas vrai, M. de Mondoville, vous viendrez me chercher pour me mener chez madame d'Artenas?—Léonce consentit à ce qu'elle désiroit par un signe de tête; il ne pouvoit parler, il étoit trop ému. Ah! c'est une âme aussi tendre que fière! ce n'est pas l'amour seul qui le rend sensible, la nature lui a donné toutes les vertus. Thérèse le regardoit avec attendrissement, et c'est lui, j'en suis sûre, dont elle auroit imploré la protection, s'il lui étoit encore resté quelque intérêt dans le monde.

Le lendemain, Léonce et madame d'Ervins revinrent ensemble à quatre heures de chez madame d'Artenas; je vis, sans en savoir la cause, que Léonce avoit été très-attendri: Thérèse, calme en apparence, demanda cependant à se retirer quelques heures dans sa chambre. Léonce, resté seul avec moi, me raconta ce qui venoit de se passer; il ne se doutoit point du projet de madame d'Ervins, en la conduisant chez madame d'Artenas, et dans la route elle n'avoit rien dit qui pût lui en donner l'idée. Ils arrivèrent ensemble chez madame d'Artenas, et la trouvèrent seule avec sa nièce, madame de R. Après que madame d'Ervins eut annoncé sa résolution à madame d'Artenas, elle lui fit le récit de la conduite que j'avois tenue envers elle, et attribuant à cette conduite un mérite bien supérieur à celui qu'elle peut avoir, elle avoua tout, excepté ce qui eût indiqué mes sentimens pour Léonce. Il m'a dit que de sa vie il n'avoit éprouvé, pour aucune femme, autant de respect que pour madame d'Ervins, dans le moment où elle croyoit faire un acte d'humilité. Léonce a remarqué que Thérèse avoit rougi plusieurs fois en parlant, mais sans jamais hésiter.—Et je voyois réunie en elle, a-t-il ajouté, la plus grande souffrance de la timidité et de la modestie, à la plus ferme volonté.—Elle finit en déclarant à madame d'Artenas, que loin de demander le secret sur ce qu'elle venoit de lui dire, elle désiroit qu'elle le publiât, chaque fois que ses relations dans le monde la mettroient à portée de repousser la calomnie dont je pourrois être l'objet.

Elle se recueillit un instant, après avoir achevé ses pénibles aveux, pour chercher s'il ne lui restoit point encore quelque devoir à remplir; personne n'osa rompre le silence; elle avoit trop ému ceux qui l'écoutoient; pour qu'ils fussent en état de lui répondre; et comme sans doute elle craignoit toute conversation sur un pareil sujet, elle se leva pour la prévenir, en faisant une inclination de tête à madame d'Artenas et à sa nièce; elle sortit, sans leur avoir laissé le temps d'exprimer l'intérêt et l'attendrissement qu'elles éprouvoient. Vous concevez, ma chère Louise, combien cette scène m'a touchée. Admirable Thérèse! bien plus admirable que si jamais elle n'avoit commis de fautes; que de vertus elle a tirées du remords! combien elle vaut mieux que moi, qui me traîne sans forces sur les dernières limites de la morale, essayant de me persuader que je ne les ai pas franchies!

Cette journée d'émotion n'étoit pas terminée; Thérèse n'avoit pas encore accompli tout ce que sa religion lui commandoit: elle vint rejoindre Léonce et moi, et comme j'allois vers elle pour lui exprimer ma reconnoissance:—Attendez, me dit-elle, car je crains bien d'être forcée de vous déplaire; mais demain je quitte le monde, et j'ai presque aujourd'hui les droits des mourans; écoutez-moi donc encore.—Elle s'assit alors, et s'adressant à Léonce et à moi, elle nous dit:

—J'ai détruit votre bonheur; sans moi vous seriez unis, et la vertu contribueroit autant que l'amour à votre félicité; ce tort affreux, ce tort que je ne pourrai jamais expier, c'est mon crime qui en a été la cause; un malheur plus funeste encore, la mort de mon mari a été la suite immédiate de mon coupable amour. Ce n'est donc pas moi, non ce n'est pas moi qui pourrois me croire le droit de donner de sévères conseils à des âmes aussi pures que les vôtres; cependant Dieu peut choisir la voix des pécheurs pour faire entendre des avis salutaires aux coeurs les plus vertueux. Vous vous aimez; l'un de vous est lié par des chaînes sacrées, et vous vous voyez, et vous passez presque tous vos jours ensemble, vous fiant à la morale qui vous a préservés jusqu'à présent! Je n'avois point sans doute, vos lumières, je n'avois point vos vertus; mais je formai néanmoins les mêmes résolutions que vous, et le charme de la présence affoiblit par degrés tous les sentimens honnêtes sur lesquels je m'appuyois. Delphine, faudroit-il qu'après être tombée, je vous entraînasse dans ma chute! aurois-je à rendre compte de votre âme à l'Éternel! Ah! ce seroit moi seule qui mériterois d'être punie, mais vous ne seriez plus cet être incomparable que je retrouverai dans le ciel un jour, si mon repentir m'y fait recevoir.

Et vous, Léonce, et vous, continua-t-elle; serez-vous heureux si vous entraînez mon amie? si vous égarez ce caractère noble et vertueux, que Dieu appellera plus particulièrement à lui, quand le malheur, ou ce qui est la même chose, une plus longue durée de la vie lui aura fait sentir la nécessité d'une religion positive? quand elle guidera ma fille dans le monde, au lieu d'y régner elle-même?….—Votre fille! m'écriai-je, pourquoi l'abandonnez-vous? pourquoi m'en remettez-vous le soin? je n'en suis pas digne.

—Delphine, généreuse Delphine, interrompit Thérèse, me serois-je donc si mal fait comprendre que vous puissiez penser qu'il existe un être au monde que j'estime plus que vous! quand vous vous laisseriez entraîner par l'amour, je sais que votre coeur, resté pur, ne puiseroit-dans ses fautes qu'une connoissance plus cruelle, mais plus certaine de la nécessité de la morale. Les malheurs de mon amie me seroient, hélas! un garant de plus des soins qu'elle donneroit à l'éducation vertueuse de ma fille. Mais vous, mais vous, Delphine, que deviendrez-vous si vous êtes coupable? et par quel vain espoir vous flattez-vous de l'éviter? s'il gémit de votre résistance, s'il vous montre sa douleur, s'il vous la cache, et que ses traits altérés le trahissent, s'il est malheureux enfin; dites-moi donc, si vous le savez, comment vous ferez pour le supporter? Écoutez, je suis prête à m'ensevelir pour toujours, la main de Dieu est déjà sur moi; j'ai trouvé dans mon âme la force de tout briser, de renoncer à tout; eh bien! je ne me sentirois pas encore la puissance de voir souffrir ce que j'aime; et vous vous la croyez cette puissance! Delphine, insensée, il faut vous séparer de lui pour jamais, ou tomber à ses pieds, soumise à ses désirs. Vous ne pouvez trouver que dans l'exaltation d'un grand sacrifice des forces contre l'amour. Delphine, au nom du ciel….—Arrêtez, s'écria Léonce avec l'accent le plus douloureux; ce n'est point à Delphine que vous devez vous adresser, elle est libre et je suis lié pour jamais; elle vouloit s'unir à moi, je l'ai méconnue; s'il faut déchirer un coeur, choisissez le mien; je puis partir, je le puis; la guerre va bientôt s'allumer en France; j'irai me joindre à ceux dont je dois partager les opinions; dans ce parti sans puissance, se faire tuer n'est pas difficile. Si vous avez dans votre religion des ressources pour faire supporter à Delphine la mort de Léonce, si vous en avez, j'y consens et je vous le pardonne: mais pouvez-vous imaginer qu'après avoir passé près d'elle des jours orageux, et néanmoins pleins de délices, des jours pendant lesquels je lui ai confié mes peines les plus secrètes, mes sentimens les plus intimes, je vivrois privé tout à la fois de ma maîtresse et de mon amie! de celle qui devroit être ma femme, et que je ne reverrois plus! de celle qui dirige mes actions, donne un but à mes pensées, et m'est sans cesse présente? croyez-moi, sans avoir besoin de recourir à la résolution du désespoir, mon sang glacé cesseroit de ranimer mon coeur, si je ne vivois plus pour elle. Et c'est vous, madame, qui pouvez oublier tout ce que vous-même vous avez inspiré! tout ce qu'éprouve encore sans doute celui qui pleure loin de vous!—C'en est trop, s'écria Thérèse en pâlissant, avec un tremblement convulsif qui me causa le plus mortel effroi; c'en est trop: quel langage vous me faites entendre! me croyez-vous donc assez guérie pour n'en pas mourir? ignorez-vous ce qu'il m'en coûte? pouvez-vous réveiller ainsi tous mes souvenirs? Cessez! cessez! Delphine, soutenez-moi, éloignons-nous d'ici.