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Delphine

Chapter 141: LETTRE VI.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

Léonce, inconsolable de l'état où il avoit jeté madame d'Ervins, n'osoit approcher d'elle; on l'emporta dans sa chambre, je la suivis, et je fis dire à Léonce que je ne redescendrois pas. Je ne voulois pas quitter madame d'Ervins, et je me sentois aussi dans un trouble qui me rendoit impossible de parler à Léonce. Pourquoi le rendre témoin de mes cruelles incertitudes? des remords que madame d'Ervins a fait naître en moi? je veux me déterminer enfin, je le veux; mais je ne puis le revoir qu'après avoir pris une décision. Quelle sera-t-elle? ô mon Dieu!

Madame d'Ervins passa près d'une heure sans prononcer une parole, m'écoutant quelquefois, et ne me répondant que par des pleurs; je crus que c'étoit le moment d'essayer encore de la détourner d'entrer au couvent: les premiers mots que je prononçai sur ce sujet lui rendirent tout à coup du calme; elle me demanda doucement de m'éloigner. J'ai appris depuis qu'elle avoit passé deux heures en prières, qu'après ces deux heures elle s'étoit couchée, et qu'elle avoit paisiblement dormi jusqu'au matin.

Pour moi, j'ai passé cette nuit sans fermer l'oeil: infortunée que je suis! un esprit éclairé, quand l'âme est passionnée, ne fait que du mal; je ne puis, comme Thérèse, adopter aveuglément toutes les croyances qui remplissent son imagination, et mon coeur en auroit besoin. J'invoque une terreur, un fanatisme, une folie, un sentiment, quel qu'il soit, assez fort pour lutter contre l'amour. Quelquefois je suis prête à vous conjurer de venir ici; je voudrais m'en remettre à vous sur mon sort, vous parleriez à Léonce, vous le verriez et vous me jugeriez. Ah! ma soeur, cette prière seroit-elle trop exigeante? feriez-vous ce sacrifice à celle que vous avez élevée, et qui vous redemanderoit d'exercer de nouveau l'empire le plus absolu sur sa volonté?

LETTRE XLIV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 26 mai 1791.

Non, ne venez pas, tout est promis; je le crois, tout est décidé. Thérèse a trop usé peut-être de l'empire que mon attendrissement lui donnoit sur moi; mais enfin, j'ai cédé à ses larmes, à l'ardeur de ses prières. Son imagination étoit frappée de l'idée qu'elle auroit à se reprocher la perte de mon âme; son confesseur, je crois, l'avoit encore, la veille, pénétrée de nouveau de cette crainte. Sa douleur, son éloquence, m'ont entièrement bouleversée; je n'ai pas consenti cependant à m'éloigner de Léonce sans être rassurée sur son désespoir; je ne le puis, je ne le dois pas: le véritable crime seroit d'exposer sa vie; quel effroi peut l'emporter sur une telle crainte! le remords même est plus facile à braver.

Thérèse veut que Léonce soit témoin avec moi de la cérémonie qui consacrera le moment où elle doit prendre le voile de novice. Elle compte sur l'impression de cette solennité, et, malgré la résistance qu'il a déjà opposée à ses prières, elle croit qu'au pied de l'autel, ses derniers adieux obtiendront de Léonce qu'il me laisse partir. Elle veut lui répéter alors ce dont elle est convaincue, c'est que son salut à elle-même dépend du mien, et qu'il ne peut sans barbarie se refuser au dernier effort qu'elle veut tenter, pour m'arracher aux malheurs qui me menacent; elle se croit sûre d'obtenir ainsi le consentement de Léonce. J'ai promis que si elle l'obtenoit en effet, je partirois a l'instant même; c'est dans six jours, et je dois jusque-là cacher à Léonce ce que j'éprouve; je l'ai juré. Je vous l'avoue, lorsque Thérèse m'a arraché tous les engagemens qu'elle a voulu, j'avois un espoir secret que rien ne pourrait décider Léonce à mon départ; mon opinion à présent n'est plus la même: Thérèse est si touchante! le moment qu'elle a choisi pour parler à Léonce est si propre à l'émouvoir! J'y joindrai moi-même mes instances, je le dois, je le ferai; mais se taire pendant ces six jours, le revoir avec l'idée que bientôt peut-être nous serons séparés! Thérèse a trop exigé de moi; sa dévotion, tout à la fois exaltée et romanesque, m'ébranle, m'entraîne, et ne me soutient pas.

Elle m'a répété de mille manières, avec cet accent passionné qu'elle tient de l'amour et qu'elle consacre à la religion, que je ne pouvais pas me refuser à l'espoir qui lui restoit encore de me sauver, et d'obtenir l'absolution de ses fautes.—Je vous demande bien peu, me disoit-elle, je vous demande seulement la permission d'essayer dans un moment solennel, si je puis attendrir votre amant sur le sort auquel il vous livre; vous ne pouvez pas vous y opposer, sans vous avouer à vous-même que, dût-il accéder à votre départ, vous n'en seriez pas capable!—Je résistois encore à ce qu'elle désiroit, une crainte vague me retenoit; mais lorsque j'étois prête à la quitter, elle s'est précipitée à mes pieds avec sa fille, et m'a représenté avec une telle force ce que j'éprouverois si je me rendois coupable, ce qu'elle avoit souffert; parce que, éloignée de moi, une âme courageuse n'étoit point venue à son secours; elle a fait naître dans mon coeur une émotion si vive, que j'ai consenti à tout.

Qu'en arrivera-t-il? une séparation déchirante: je suis comme égarée, on dispose de moi sans que ma volonté me guide, je ne sais ce que je dois craindre; peut-être de tels efforts augmenteront-ils les dangers même dont on veut me sauver.—Ah! Léonce, c'est à vous qu'on s'en remet, est-ce vous qui briserez nos liens?

LETTRE XLV.

Léonce à Delphine.

Paris, ce 28 mai.

D'où vient le trouble que j'éprouve? jamais vous ne m'avez paru plus touchante, plus sensible qu'hier! J'étois dans l'ivresse auprès de vous, et quand je me suis rappelé notre soirée, je n'ai éprouvé qu'une inquiétude, une tristesse indéfinissable. Je vous ai trouvée vous faisant peindre pour moi; vous aviez revêtu un costume grec qui vous rendoit plus céleste encore, tous vos charmes se développoient à mes yeux; je vous ai regardée quelque temps, mais je me sentois dévoré par une passion qui consumoit ma vie; le peintre nous a quittés, je vous ai serrée dans mes bras, et deux fois vous avez penché votre tête sur mon épaule; mais je ne vous avois point communiqué l'ardeur que j'éprouvois. Vos yeux se remplissoient de larmes, votre visage étoit pâle, et votre regard abattu; si, dans cet état, il eût été possible que votre coeur vous livrât à mon amour, il me semble qu'un sentiment inconnu, mais tout puissant, m'eût interdit d'accepter le bonheur même.

Je m'éloignois, je me rapprochois de vous, vous gardiez le silence; cependant vous m'aimiez, et j'éprouvois au dedans de moi-même une fièvre d'amour, un frisson de douleur tout-à-fait inexplicable. J'ai voulu vous demander de prendre votre harpe; vous savez combien vous me calmez en me faisant entendre votre voix unie à cet instrument.—Ah! m'avez-vous répondu vivement, je ne puis pas supporter la musique, ne m'en demandez pas.—Pourquoi ne pouvez-vous plus la supporter? Vous m'avez souvent répété ces paroles de Shakespeare: l'âme qui repousse la musique est pleine de trahison et de perfidie. Pourquoi la repoussez-vous?

J'ai votre parole de ne jamais partir à mon insçu, je ne puis la révoquer en doute, vous me l'avez de nouveau répété; quelle est donc la cause de l'état où je vous ai vue? Ah! sentiriez-vous quelque atteinte de la douleur qui me tue? sentiriez-vous qu'il faut mourir, si nous ne nous appartenons pas l'un à l'autre? Non, vos yeux n'exprimoient ni l'entraînement ni l'abandon. Delphine, ton âme est si pure, si vraie, que rien ne peut la troubler sans que ton ami l'aperçoive; dis-moi donc quel est le sentiment qui t'occupoit hier.

LETTRE XLVI.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 31 mai.

L'un de vos amis vous a mandé qu'il m'avoit trouvé changé, et vous en êtes inquiet; je vous en prie, rassurez-vous; je souffre, mais il n'y a point de danger pour ma vie; j'ai assez souvent la fièvre le soir, ce sont les peines de mon âme qui me la donnent. Depuis quelque temps je crains sans cesse que madame d'Albémar ne s'éloigne de moi; le trouble qu'elle me cause excite dans mon sang une agitation continuelle; mais ce n'est pas, soyez-en sûr, la maladie qui me tuera. Ne venez point me voir, vous ne pourriez rien sur moi; jamais on n'a ressenti ce que j'éprouve! Je sortirai de cet état, il faut qu'il finisse à quelque prix que ce puisse être, il le faut. Attendez mon sort; je ne veux pas que votre vie paisible s'approche de la mienne, une influence fatale tomberoit sur vous.

LETTRE XLVII.

Delphine à Léonce.

Bellerive, ce 1er juin, à 10 heures du matin.

Madame d'Ervins m'écrit encore ce matin, qu'elle désire vivement que vous soyez témoin de la cérémonie de ce soir; venez me chercher à quatre heures pour me conduire à son couvent; elle le veut, nous ne pouvons pas le lui refuser.

LETTRE XLVIII.

Réponse de Léonce à Delphine.

Paris, ce 1er juin, à midi.

Si vous l'exigez, j'irai; mais essayez de m'en dispenser, j'ai peur des émotions; vous ne savez pas, dans la disposition actuelle de mon âme, combien elles me font mal! Je serai chez vous à quatre heures; mais, s'il est possible, écrivez à madame d'Ervins que vous irez seule.

LETTRE XLIX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 2 juin.

Si je ne suis pas encore tout-à-fait indigne de vous, ma Louise, je ne sais à quel secours du ciel je le dois. Méritois-je ce secours, après des momens si coupables? Non, sans doute, mais il m'a été donné pour me livrer à la douleur, pour expier par mes regrets, ce jour où mes sentiment ont profané tout ce qu'il y a de plus respectable au monde. Je suis bien malade; on me croit en danger, on me défend d'écrire; mais si je dois mourir, je veux que vous connoissiez les dernières heures que j'ai passées. Elles ont été terribles! que le souvenir en demeure déposé dans votre sein! Apprenez quels sont les efforts qui peut-être ont précédé la fin de ma vie! Je crains que ma fièvre ne me fasse tomber dans le délire; je n'ai peut-être plus que quelques instans pour recueillir mes pensées, je vous les consacre encore. Aimez-moi! Si je meurs, je puis être pardonnée.

Léonce, à regret, s'étoit enfin décidé à m'accompagner comme le désiroit madame d'Ervins; nous arrivons à la porte du couvent où je l'avois conduite la veille, et près duquel demeuroit son confesseur; un homme m'y attendoit, pour me remettre une lettre d'elle qui m'apprenoit qu'elle seroit reçue novice, dans quel lieu, juste ciel! dans l'église même où j'ai vu Léonce se marier! Thérèse me l'avoit caché, mais c'étoit sur ce moyen qu'elle comptoit, pour triompher de notre amour. J'hésitai, je l'avoue, si je continuerois ma route; mais la fin de la lettre de Thérèse étoit tellement pressante, elle me disoit avec tant de force qu'elle avoit besoin de me revoir encore, que je lui percerois le coeur en la privant dans un tel moment de la présence de sa seule amie, que je n'eus pas le courage de la refuser. Léonce, cette fois, voyant dans quel état d'émotion j'étois, insista pour ne pas m'abandonner seule à cette épreuve douloureuse. J'étois déjà dans un tel trouble que je cessai de vouloir, et je me laissai conduire sans réflexion ni résistance.

Pendant la route qui nous restoit encore à faire, nous gardâmes l'un et l'autre le plus profond silence; néanmoins, à l'instant où ma voiture tourna dans le chemin qui conduit à l'église de Sainte-Marie, Léonce reconnoissant les lieux qu'il ne pouvoit oublier, dit avec un profond soupir:—C'étoit ainsi que j'allois avec Matilde; elle étoit là, s'écria-t-il en montrant ma place: oh! pourquoi suis-je venu! Je ne puis!…—Il sembloit vouloir fuir; mais en me regardant, ma pâleur et mon tremblement le frappèrent sans doute, car, s'arrêtant tout à coup, il ajouta:—Non, pauvre malheureuse, tu souffres, je ne te laisserai point souffrir seule, appuie-toi sur ton ami.—Nous descendîmes de la voiture; l'église étoit fermée pour tout le monde, excepté pour nous: un vieux prêtre vint à notre rencontre, et se souvenant mal des deux personnes qu'on l'avoit chargé de recevoir, il me dit en montrant Léonce: Madame, monsieur est sans doute votre mari?—Ah! Louise, ce mot si simple réveilloit tant de regrets et de remords, que je restai comme immobile devant la porte de l'église, n'osant en franchir le seuil.—Léonce prit la parole avec précipitation:—Je suis le parent de madame, répondit-il;—et m'entraînant après lui, nous entrâmes.

Le prêtre nous fit asseoir sur un banc peu éloigné de la grille du choeur. Léonce se plaça de manière qu'il ne pût apercevoir l'autel devant lequel il s'étoit marié; sa respiration étoit haute et précipitée; moi, j'avois couvert mes yeux de mon mouchoir, je ne voyois rien, je pensois à peine, j'éprouvois seulement une agitation intérieure, une terreur sans objet fixe, qui troubloit entièrement mes réflexions. L'une des portes qui conduisoient dans l'intérieur du couvent s'ouvrit; des religieuses couvertes d'un voile noir, suivies par l'infortunée Thérèse, vêtue d'une robe blanche, s'avancent à quelque distance de nous, dans un profond silence; Thérèse s'appuyoit sur le bras de son confesseur; mais ses pas n'étoient point chancelans, on pouvoit même remarquer qu'une exaltation extraordinaire les rendoit trop rapides; pendant qu'elle marchoit, les prêtres chantoient un psaume lugubre, qu'accompagnoit un orgue assez doux; Thérèse quitta les religieuses pour venir vers moi; elle me serra la main avec une expression que je ne pourrai jamais oublier, et tendant une lettre à Léonce, elle lui dit à voix basse:—Quand la barrière éternelle sera refermée sur moi, lisez ce papier, dans cette église même, à la lueur de cette lampe qui brûle à quelques pas de l'autel où vous avez prononcé d'irrévocables sermens. Écoutez, pour vous préparer à ce que j'ose vous demander, les chants des religieuses qui vont consacrer mon entrée dans leur asile; quand ils auront cessé, je n'existerai plus pour le monde; mais, si vous exaucez mes prières, vous me réconcilierez avec Dieu; je ne serai plus coupable devant lui de votre perte à tous les deux; et toi, mon amie, me dit-elle, tu vois où l'amour m'a conduite, fuis mon exemple, adieu.—En achevant ces mots, elle s'approcha de la grille du choeur, tourna la tête encore une fois vers moi, et dans le moment où cette grille alloit nous séparer pour toujours, elle me fit un dernier signe, comme sur les confins de la terre et du ciel. Je crus la voir passer de la vie à la mort, et dans l'éloignement, elle m'apparoissoit telle qu'une ombre légère, déjà revêtue de l'immortalité.

Léonce étoit resté immobile, tenant à la main la lettre de Thérèse.—Que contient-elle? me dit-il avec l'accent le plus sombre; que voulez-vous de moi? Seriez-vous d'accord avec elle?—Je vous en conjure! interrompis-je, obéissez à la prière de Thérèse, ne lisez point encore ce qu'elle vous écrit! Donnez un moment à la pitié pour elle! Je suis là, près de vous, mon ami; ah! pleurons encore quelques instans sans amertume!—Léonce, placé derrière moi, posa sa main sur le pilier qui me servoit d'appui; ma tête tomba sur cette main tremblante, et ce mouvement, je crois, suspendit quelque temps son agitation. La musique continua; l'impression qu'elle me causoit me plongea dans une rêverie extraordinaire, dont je n'ai pu conserver que des souvenirs confus; bientôt j'entendis les sanglots étouffés de mon malheureux ami, et je m'abandonnai sans contrainte à mes larmes. J'invoquai Dieu pour mourir dans cette situation, elle étoit pleine de délices; je n'imposois plus rien à mon âme, elle se livroit à une émotion sans bornes; il me sembloit que j'allois expirer à force de pleurs, et que ma vie s'éteignoit dans un excès immodéré d'attendrissement et de pitié. Je ne sais combien de temps dura cette sorte d'extase, mais je n'en fus tirée que par le bruit que firent les rideaux du choeur, lorsqu'on les ferma. La cérémonie terminée, les religieuses et les prêtres s'étant retirés, nous n'entendîmes plus, nous ne vîmes plus personne, et nous nous trouvâmes seuls dans l'église, Léonce et moi.

Léonce, sans quitter ma main, s'approcha de la lumière, et lut la prière solennelle, éloquente et terrible, que Thérèse lui adressoit, pour l'engager à sauver mon âme, en rompant nos liens, et en cessant de nous voir. Je ne pus en saisir que quelques paroles, qu'il répétoit en frémissant. A peine l'eut-il finie que, levant sur moi des yeux pleins de douleur et de reproches, il me dit:—Est-ce vous qui avez combiné ces émotions funestes? Est-ce vous qui avez résolu de me quitter?—Consentez, lui dis-je avec effort, consentez à mon absence. Léonce, je t'en conjure, cède à la voix du ciel que Thérèse t'a fait entendre! Ne sens-tu pas que les forces de mon âme sont épuisées? Il faut que je m'éloigne, ou que je devienne criminelle! Un plus long combat n'est pas en ma puissance! Saisissons cet instant!…—Il est donc vrai, reprit Léonce, il est donc vrai que vous avez formé le dessein de me quitter! que tant de jours passés ensemble n'ont point laissé de trace dans votre coeur! Oui! c'en est fait! il n'y aura plus sur cette terre une heure de repos pour moi! Et quand devoit-elle commencer, cette séparation?—A l'heure même! m'écriai-je; tout est prêt, l'on m'attend, laissez-moi partir, que ce lieu soit témoin de ce noble effort!—Il sera témoin, s'écria-t-il, de ma mort; je me sens abattu, je n'ai plus l'espérance qui pourroit m'aider à triompher de votre dessein! Je me suis trompé! vous n'avez pas d'amour! vous n'en avez pas! vous pouvez partir. Eh bien! le sacrifice est fait, vous le pouvez. Adieu.

—Louise, jamais la douleur de Léonce n'avoit été si profonde et si touchante; elle avoit changé son caractère. Il n'essayoit pas de me retenir; mais je voyois dans son regard une expression funeste, une désignation sombre qui me glaçoit de terreur. J'essayai de lui parler, il ne me répondoit plus; je ne pouvois supporter qu'il eût cessé de croire à ma passion pour lui; dix fois il en repoussa l'assurance, et sembloit craindre les sentimens les plus doux, comme si, décidé à mourir, il avoit eu peur de regretter la vie. Enfin, un accent plus tendre le ranima tout à coup, mais pour lui rendre un égarement non moins effrayant que l'accablement dont il sortoit. Eh bien! me dit-il, si tu veux que je croie à ton amour, si tu veux que je vive, il en existe encore un moyen! Il peut seul expier ce que tu m'as fait souffrir! il peut seul prévenir les tourmens qui m'attendent! Il faut te lier à l'instant même par un serment que tu nommeras sacrilège, mais sans lequel aucune puissance humaine ne peut me faire consentir à la vie.—Que veux-tu de moi? lui dis-je épouvantée; ne sais-tu pas que je t'adore? n'es-tu pas le souverain de ma vie?—Qui pourroit compter, me répondit-il avec amertume, qui pourroit compter sur ton âme incertaine, combattue, toujours prête à m'échapper? Il n'est qu'un lien sur la terre, il n'en est qu'un qui puisse répondre de toi! Et ce moment de désespoir est le dernier où la passion toujours repoussée, toujours vaincue par chaque nouveau repentir, puisse te demander, puisse obtenir l'engagement de l'amour. Qu'il soit donné dans ces lieux mêmes dont tu invoques sans cesse contre moi les cruels souvenirs! que l'horreur même de ce séjour consacre ta promesse ou ton refus irrévocable. Viens, suis-moi.—Je sentois qu'il vouloit m'entraîner vers l'autel fatal, près de la colonne derrière laquelle j'avois été témoin de son malheureux mariage; nous en étions encore à quelques pas, et je m'appuyois sur l'un des tombeaux que des regrets pieux ont consacrés dans cette église.

—Restons ici, dis-je à Léonce, reposons-nous près des morts.—Non, me dit-il avec une voix qui retentit encore dans tout mon être, ne résiste point, suis mes pas.—Les forces me manquoient, il passa son bras autour de moi, et entraînée par lui, je me trouvai précisément en face de l'autel où le sacrifice de mon sort avoit été accompli. Je regardai Léonce, cherchant à découvrir sa pensée; ses cheveux étaient défaits, sa beauté, plus remarquable que dans aucun moment de sa vie, avoit pris un caractère surnaturel, et me pénétroit à la fois de crainte et d'amour.—Donne-moi ta main, s'écria-t-il, donne-la-moi; s'il est vrai que tu m'aimes, tu dois, infortunée, tu dois avoir besoin comme moi de bonheur; jure sur cet autel, oui, sur cet autel même dont il faut à jamais écarter le fantôme horrible d'un hymen odieux; jure de ne plus connoître d'autres liens, d'autres devoirs que l'amour; fais serment d'être à ton amant, ou je brise à tes yeux ma tête sur ces degrés de pierre, qui feront rejaillir mon sang jusqu'à toi; c'en est trop de douleurs; c'en est trop de combats; c'est dans ce sanctuaire, triste asile des larmes, que j'ose déclarer que je suis las de souffrir! je veux être heureux, je le veux; la trace de mes chagrins es trop profonde; rien ne peut faire cesser mes craintes; je te verrai toujours prête à m'échapper, si des liens chers et sacrés ne me répondent pas de notre union; le poids que je soulève pour respirer l'air m'oppresse trop péniblement; il faut que je m'enivre des plaisirs de la vie, ou que la mort m'arrache à ses peines. Si tu me refuses, Delphine, tiens, les lieux sont bien choisis; sous ces marbres sont des tombeaux, indique la pierre que tu me destines, fais-y graver quelques lignes, et tu seras quitte envers mon sort; que reste-t-il de tant d'hommes infortunés comme moi? des inscriptions presque effacées sur lesquelles le hasard porte encore quelquefois nos yeux inattentifs. Delphine, la mort est sous nos pas, repousse ton amant dans l'abîme, ou viens te jeter dans ses bras; il t'enlèvera loin de ces voûtes funestes, et nous retrouverons ensemble et le ciel et l'amour.—

Ses regards me causoient une terreur inexprimable; je lui dis:—Léonce, sortons d'ici; je ne partirai pas; que veux-tu de moi? sortons d'ici.—Non! s'écria-t-il en me retenant avec violence, dans une heure tu reprendras sur moi ton funeste empire; je recommencerai cette misérable vie de tourmens, de craintes, de regrets; non, ce jour terminera cette existence insupportable; ton âme doit sentir en cet instant ce qu'elle peut pour moi: si tu résistes à l'état où je suis, au trouble qu'il te cause, c'en est fait, nos noeuds sont brisés. Fais le serment que j'exige, ou laisse-moi; reviens seulement demain à la même heure, les prêtres chanteront pour moi les mêmes hymnes que pour ton amie, tu seras seule au monde. Delphine, pauvre Delphine! ainsi séparée de tout ce qui te fut cher, ne regretteras-tu donc pas le malheureux insensé qui t'a si tendrement aimée?—Louise, mon coeur s'égaroit.—Cruel! m'écriai-je, quoi! c'est dans ce lieu même que tu peux exiger une semblable promesse! Oses-tu donc profaner tout ce qu'il y a de saint sur la terre?

—Je veux, reprit Léonce, te lier pour jamais; je veux affranchir ton âme violemment et sans retour, de tous les scrupules vains qui la retiennent encore. Delphine, si nous étions au bout du monde, si les volcans avoient englouti la terre qui nous donna naissance, les hommes que nous avons connus, croirois-tu faire un crime en t'unissant à ton amant? Eh bien! oublie l'univers, il n'est plus, il ne reste que notre amour. Tu ne l'as jamais connu, l'amour, fille du ciel! aucun mortel n'a possédé tes charmes. Quand ton âme sera tout entière livrée à moi, tu m'aimeras d'une affection que tu ne peux encore comprendre; il naîtra pour nous deux une seule et même vie, dont nos existences séparées n'ont pu te donner l'idée. Dis-moi donc, ne sens-tu pas ce que j'éprouve, un élan du coeur vers la félicité suprême, un délire d'espérance qu'on ne pourroit tromper sans que l'avenir fût flétri pour toujours? Écoute, Delphine, si tu sors de ces lieux sans que ta volonté soit vaincue, sans que tes desseins soient irrévocablement changés, j'en ai le pressentiment, tout est fini pour moi; tu auras horreur de ma violence, tu ne te souviendras que d'elle. Delphine, c'en est fait, prononce, jamais la mort ne fut plus près de moi! Quand tout mon sang, s'écria-t-il en frappant avec violence sa poitrine, quand tout mon sang sortit de cette blessure, j'avois mille fois plus de chances de vie qu'en cet instant!—Qui pourroit, juste ciel, se faire l'idée de l'expression de Léonce alors! il étoit tellement hors de lui-même, que je ne doutai pas du plus funeste dessein. J'allois perdre tout sentiment de moi-même, j'allois promettre, dans le sanctuaire des vertus, d'oublier tous mes devoirs; je me jetai à genoux cependant, par une dernière inspiration secourable, et j'adressai à Dieu la prière, qui, sans doute, a été entendue.

—O Dieu! m'écriai-je, éclairez-moi d'une lumière soudaine! tous les souvenirs, toutes les réflexions de ma vie ne me servent plus; il me semble qu'il se passe en moi des transports inouïs qu'aucun devoir n'avoit prévus; si tant d'amour est une excuse à vos yeux, si, quand de tels sentimens peuvent exister, vous n'exigez pas des forces humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j'éprouve encore, pour un serment que je crois impie! éloignez le remords de mon âme, et qu'oubliant tout ce que j'avois respecté, je fasse ma gloire, ma vertu, ma religion du bonheur de ce que j'aime. Mais si c'est un crime que ce serment, demandé avec tant de fureur, ô mon Dieu! ne me condamnez pas du moins à voir souffrir Léonce; anéantissez-moi à l'instant, dans ce temple saint tout rempli de votre présence! des sentimens d'une égale force s'emparent tour à tour de mon âme, vous pouvez seul faire cesser cette incertitude horrible. O mon Dieu! la paix du coeur, ou la paix des tombeaux, je l'appelle, je l'invoque….—Je ne sais ce que j'éprouvai alors, mais la violence de mes émotions surpassant mes forces, je crus que j'allois mourir, et frappée de l'idée qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cet effet de ma prière, en perdant connoissance, je pus encore articuler ces mots:—O mon Dieu! vous m'exaucez.—

Léonce m'a dit depuis, qu'il se persuada, comme moi, que j'étois frappée par un coup du ciel, et qu'en me relevant dans ses bras, il douta quelques instans de ma vie: il me porta jusqu'à ma voiture, et j'arrivai à Bellerive, sans avoir repris mes sens. Lorsque j'ouvris les yeux, je trouvai Léonce au pied de mon lit; je fus long-temps sans me rappeler ce qui s'étoit passé; comme le jour commençoit à paroître, mes souvenirs revinrent par degrés, je frémis de ce qu'ils me retracèrent. Le remords, la honte, une vive impression de terreur me saisit, en me rappelant dans quel lieu l'on m'avoit demandé des sermens criminels; je détournai mes regards de Léonce, je le conjurai de me quitter, de retourner chez lui calmer l'inquiétude que son absence devoit causer à Matilde; je vis à son trouble qu'il craignoit les résolutions que je pourrois former, je lui jurai de l'attendre ce soir. Oh! je ne puis pas partir, je n'ai plus la force de rien.

Louise, je crois, en effet, que ma prière a été réellement exaucée; ce que j'éprouve ressemble aux approches de la mort. J'ai pu du moins écrire jusqu'à la fin ce récit terrible; vous saurez, quoi qu'il m'arrive, quel combat j'ai soutenu, quelles douleurs…..ah! ce seront les dernières. Adieu, Louise; ma main tremble, je sens ma raison troublée; avec mes dernières forces, avec mon dernier accent, je vous dis encore que je vous aime.

LETTRE L.

Madame de Lebensei a mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 4 juin 1791.

Je suis bien malheureuse, mademoiselle, d'avoir à vous causer la peine la plus cruelle. Madame d'Albémar est à toute extrémité; on l'a transportée à Paris dans le délire, et ce qu'elle dit dans cet état, fait trop voir que les peines de son coeur sont la cause de la maladie dont elle est atteinte. S'il en est encore temps, venez près d'elle; M. de Mondoville est dans un état qui ne diffère guère de celui de Delphine; mon mari seul conserve assez de présence d'esprit pour secourir ces deux infortunés. Madame d'Albémar a déjà prononcé plusieurs fois votre nom. Ah! que n'êtes-vous ici! que ne nous reste-t-il du moins l'espérance que vous y arriverez à temps!

QUATRIÈME PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE.

Léonce à M, Barton.

Paris, ce 10 juin 1791.

On vous a écrit que j'avois la tête perdue, on a dit vrai; la vie de Delphine est en danger, je suis dans une chambre près de la sienne; je l'entends gémir; c'est moi, criminel que je suis, c'est moi qui l'ai jetée dans cet état: pensez-vous que, pour être calme, il suffise de la résolution de se tuer si elle meurt? Il y a des tourmens inouïs, tant que le sort est en suspens! Hier elle m'a regardé avec une douceur céleste, elle a reposé sa tête sur moi comme si elle vouloit recevoir quelque bien de moi, de ce furieux, l'unique cause… Non, elle ne mourra point, depuis quelques heures ses plaintes sont moins déchirantes.

Elle n'a cessé, dans son délire, de rappeler une horrible scène dans une église…. La nuit dernière surtout, madame de Lebensei et moi nous veillions auprès de son lit; tout à coup elle a soulevé sa tète, ses cheveux sont tombés sur ses épaules, son visage étoit d'une pâleur mortelle, cependant il avoit je ne sais quel charme que je ne lui connoissois point encore; son regard pénétroit le coeur, et me faisoit éprouver un sentiment de pitié si douloureux, que j'aurois voulu mourir à l'instant pour en abréger la souffrance.—Léonce, me disoit-elle, Léonce, je t'en conjure, n'exige pas de moi, dans le lieu le plus saint, le serment le plus impie; ne me fais pas jurer mon déshonneur, ne me menace pas de ta mort, laisse-moi partir! rends-moi la promesse que je t'ai faite de rester, rends-la-moi!

—Elle m'appeloit, et cependant elle ne me connoissoit pas; ses yeux me cherchoient dans la chambre, et ne pouvoient parvenir à me distinguer. Je m'écriai, en me jetant à genoux devant son lit, que je la dégageois de tout, qu'elle étoit libre de me quitter; que n'aurois-je pas fait pour la calmer! quel arrêt n'aurois-je pas prononcé contre moi-même! Mais, hélas! elle n'entendit point ma réponse, et, répétant sa prière, elle m'accusa de la refuser, et me demanda grâce avec un accent toujours plus déchirant, chaque fois qu'elle croyoit n'obtenir aucune réponse.

Ah, ciel! concevez-vous un supplice égal à celui que j'éprouvois! on eût dit qu'un pouvoir magique nous empêchoit de nous comprendre; elle m'imploroit, et je lui paroissois inflexible. Elle se plaignoit de mon silence, et son délire l'empêchoit de m'entendre. Moi, qu'elle accusoit et supplioit tour à tour, j'étois là, près d'elle, essayant en vain de faire arriver jusqu'à son coeur une seule des paroles que mon désespoir lui prodiguoit, et ne pouvant ni la détromper ni la secourir. O mon maître! quelle âme m'avez-vous formée? D'où viennent tant de douleurs? Une fois, dans mon enfance, je m'en souviens, j'ai failli mourir dans vos bras; si vous eussiez prévu mes jours d'à présent, n'est-il pas vrai, vous ne m'auriez pas secouru? Je ne serois pas ici, ses cris ne perceroient pas jusqu'à ma tombe, j'y reposerois en paix depuis long-temps: O ciel! elle m'appelle!…

LETTRE II.

Léonce à Delphine.

Ce 12 juin.

Tu vivras, ma Delphine, ils me l'ont juré! que le ciel les en récompense! Ah! combien il a duré, le temps qui vient de s'écouler! Est-il vrai que tu n'as été; en danger que pendant dix jours? Le souvenir de toutes mes années me semble moins long; tu es mieux, on m'en répond, je devrois en être certain; mais que je suis loin encore d'être rassuré! Les pensées qui t'agitent prolongent tes souffrances; que puis-je faire, que pourrois-je te dire qui portât du calme dans ton âme? As-tu besoin de m'entendre répéter que je déteste la scène criminelle qui a produit sur ton imagination un effet si terrible? Ah! tu n'en peux douter! Souviens-toi que je me refusois à te suivre dans cette fatale église; je me sentois depuis quelques jours dans un égarement qui m'ôtoit tout empire sur moi-même. Cette prière solennelle de Thérèse, que je croyois concertée avec toi, la terreur de ton départ, le souvenir d'un hymen funeste, cruellement retracé, l'amour, les regrets; que sais-je? l'homme peut-il se rendre compte de ce qui cause sa folie? J'étois insensé; mais tu ne dois pas craindre que désormais ce coupable délire puisse s'emparer de moi, tu ne le dois pas, si tu as quelque idée de l'impression qu'a faite sur mon coeur l'état où je t'ai vue; mon amour n'a rien perdu de sa force, mais il a changé de caractère.

Il me sembloit, avant ta maladie, qu'une vie surnaturelle nous animoit tous les deux; j'avois oublié la mort, je ne pensois qu'à la passion, qu'à ses prodiges, qu'à son enthousiasme. Au milieu de cette ivresse, tout à coup la douleur t'a mise au bord du tombeau; oh! jamais un tel souvenir ne peut s'effacer! la destinée m'a replacé sous son joug, elle m'a rappelé son empire, je suis soumis. Toutes les craintes, tous les devoirs pourront m'en imposer maintenant: n'ai-je pas été au moment de te perdre? Suis-je sûr de te conserver encore? et mes emportemens criminels n'ont-ils pas rempli ton âme innocente de terreur et de remords?

O Delphine! être que j'adore! ange de jeunesse et de beauté! relève-toi! ne te laisse plus abattre, comme si ma passion coupable avoit humilié l'âme sublime qui sut en triompher! Delphine! depuis que je t'ai vue prête à remonter dans le ciel, je te considère comme une divinité bienfaisante qui recevra mes voeux, mais dont je ne dois pas attendre des affections semblables aux miennes. Que se passe-t-il dans ton coeur? Tu parois indifférente à la vie, et cependant je suis là, près de toi; nous ne sommes pas séparés, nous nous voyons sans cesse, et tu veux mourir! Mon amie! les jours de Bellerive sont-ils donc entièrement effacés de ta mémoire? nous en avons eu de bien heureux, ne t'en souvient-il plus? ne veux-tu pas qu'ils renaissent? insensé que je suis! puis-je désirer encore que tu me confies ta destinée? Delphine, ton sort étoit paisible, tu étois l'admiration et l'amour de tous ceux qui te voyoient, je t'ai connue, et tu n'as plus éprouvé que des peines! Eh bien! douce créature, es-tu découragée de m'aimer? ce sentiment qui te consoloit de tout, est-il éteint? Tu n'as pu me parler; j'ignore ce qui t'occupe, je ne sais plus ce que je suis pour toi. Cependant, puisque je ne me sens pas seul au monde, sans doute tu m'aimes encore.

J'ai craint de t'agiter trop vivement par un entretien; j'ai préféré de t'écrire pour te rassurer, pour te dire même que tu étois libre, oui, libre de me quitter! Si mon supplice, si mon désespoir…. Non, je ne veux point t'effrayer, je t'ai rendu le pouvoir absolu, à quelque prix que ce soit, tu peux en user: mais quand je te jure par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, de te respecter comme un frère, Delphine, pourquoi changerois-tu rien à notre manière de vivre? Ne frémis-tu pas à l'idée de ces résolutions nouvelles qui bouleversent l'existence, quand tout est si bien! Coupable que je suis! pourquoi n'ai-je pas toujours pensé ainsi? Je suis résigné, tu n'as plus rien à craindre de moi, tu dois en être convaincue, nous nous connoissons trop pour ne pas répondre l'un de l'autre. Oh! n'est-il pas vrai qu'à présent, si tu le veux, tu seras bientôt guérie? tu en as le pouvoir; cet amour qui existe en nous peut appeler ou repousser la mort à son gré; il nous anime, il est notre vie; Delphine, il réchauffera ton sein. Sois heureuse, livre ton âme aux plus douces espérances; les douleurs que j'ai ressenties ont pour toujours enchaîné les passions furieuses de mon âme; oui, de quelque puissance que vienne cette horrible leçon, elle a été entendue. Mon amie, je vais te voir, je vais te porter cette lettre; après l'avoir lue, ne me dis rien, ne me réponds pas; un de tes regards m'apprendra tes plus secrètes pensées.

LETTRE III.

Mademoiselle d'Albémar à madame de Lebensei.

Dijon, ce 14 juin 1791.

Je serai à Paris, madame, le lendemain du jour où vous recevrez cette lettre; préparez Delphine à mon arrivée. O ma pauvre Delphine! dans quel état vais-je la trouver? Elle sera mieux, je l'espère; sa jeunesse, vos soins l'auront sauvée? De quel secours pourrai-je être à son bonheur? Mais elle m'a nommée, dites-vous, j'ai dû venir. Je vous en conjure, madame, épargnez-moi le plus que vous pourrez les occasions de voir du monde. Vous ne savez peut-être pas à quel point je souffre d'arriver à Paris; mais aucune considération n'a pu m'arrêter, quand il s'agissoit d'une personne si chère. Adieu, madame, je repars à l'instant pour continuer ma route.

LOUISE D'ALBÉMAR.

LETTRE IV.

Madame de Lebensei à M. de Lebensei.

Paris, ce 19 juin.

Tu peux m'envoyer chercher demain, mon cher Henri, pour retourner près de toi. La belle-soeur de madame d'Albémar est arrivée depuis deux jours. Delphine est mieux, malgré l'émotion très-vive que lui a causée la présence de son amie; elle peut maintenant se passer de mes soins; quoique mon amitié pour elle soit la plus tendre de toutes, j'ai besoin de me retrouver dans notre doux intérieur: la vie m'est pénible loin de mon époux et de mon enfant.

Madame d'Albémar a reçu une lettre de Léonce qui l'a un peu calmée, à ce que je crois, car au milieu de nous, elle a eu quelque retour de cet esprit aimable et piquant qui la rend si séduisante. Je ne pourrai jamais te peindre la reconnoissance qui animoit les regards de Léonce, à chaque mot qu'elle disoit. Depuis que nous craignons pour la vie de Delphine, j'ai pris pour M. de Mondoville un intérêt véritable; chaque jour il m'a donné une preuve nouvelle de la sensibilité la plus profonde. Quand Delphine souffroit, Léonce se tenoit attaché aux colonnes de son lit, dans un état de contraction qui étoit plus effrayant encore que celui de son amie. Souvent il se plaçoit devant elle, en l'observant avec des regards si fixes, si perçans, qu'il pressentoit tout ce qu'elle alloit éprouver, et rendoit compte de son mal aux médecins, avec une sagacité, avec une sollicitude qui étonnoit leur longue habitude de la douleur. As-tu remarqué l'autre jour l'art avec lequel il les interrogeoit, son besoin de savoir, ses efforts pour écarter une réponse funeste? J'étois convaincue, en le voyant, que si les médecins lui avoient prononcé que Delphine n'en reviendroit pas, il seroit tombé mort à leurs pieds.

Depuis que tu nous as quittés, depuis que Delphine est presque convalescente, il invente mille soins nouveaux, comme l'amie la plus attentive; quand Delphine s'endort, il rougit et pâlit au moindre bruit qui pourroit l'éveiller; s'il essaie de lui faire la lecture, et que ses yeux se ferment en l'écoutant, il reste immobile à la même place pendant des heures entières, repoussant de la main les signes qu'on lui fait pour l'inviter à venir prendre l'air, et contemplant en silence, avec des yeux mouillés de larmes, cette belle et touchante créature que la mort a été si près de lui enlever. Enfin, je ne puis m'empêcher d'excuser Delphine, en voyant comme elle est aimée.

La preuve touchante d'amitié que mademoiselle d'Albémar a donnée à sa belle-soeur, lui a causé beaucoup de joie; mais il m'a paru que M. de Mondoville étoit extrêmement troublé de l'arrivée de mademoiselle d'Albémar. Il s'imagine, je crois, qu'elle vient pour emmener Delphine, et si j'en juge par quelques mots qu'il a dits, ce projet ne s'accomplira pas facilement; cependant il seroit peut-être nécessaire qu'elle s'éloignât pendant quelque temps. Une femme de mes amies m'a assuré qu'on commencoit à dire assez de mal d'elle dans le monde; on a rencontré Léonce une fois revenant très-tard de Bellerive; les visites qu'il y faisoit chaque soir sont connues; la chaleur avec laquelle il a pris la défense de Delphine, lorsqu'elle s'est dévouée si généreusement pour nous, a donné de la consistance aux soupçons vagues qui existoient déjà. On se souvient encore des bruits qui ont été répandus sur M. de Serbellane; et quoique la noble démarche de madame d'Ervins, avant de prendre le voile, les ait formellement démentis, tu sais bien que dans un pays où l'on n'écoute point la réponse, une justification ne sert presque à rien. La première accusation fait perdre à une femme la pureté parfaite de sa réputation; elle pourrait la recouvrer, dans une société qui mettroit assez d'importance à la vertu pour chercher à savoir la vérité; mais à Paris l'on ne veut pas s'en donner la peine. Tu sais braver, mon cher Henri, toutes ces défaveurs de l'opinion, dont nous sommes tous les deux plus victimes que personne; mais Léonce n'a point à cet égard un caractère aussi fort que le tien. Ne vaudroit-il pas mieux pour Delphine ne pas le mettre à cette épreuve!

Au reste, M. de Mondoville ne se doute pas du murmure encore sourd qui menace la considération de celle qu'il aime. Il n'a point été dans le monde depuis que Delphine est malade, il partage sa vie entre elle et sa femme, et je le crois fort occupé du désir de captiver la bienveillance de mademoiselle d'Albémar. Il lui-montre, une déférence et des égards dont elle est fort reconnoissante; ses désavantages naturels lui font éprouver une telle timidité, qu'elle a besoin d'être encouragée pour oser seulement entrer dans une chambre, et y prononcer à voix basse quelques mots toujours spirituels, mais dont elle a constamment l'air de douter.

Mon ami, quel malheur que d'être ainsi privée de toute confiance en soi-même, et de ne pouvoir inspirer à aucun homme l'affection qui l'engageroit à vous servir d'appui! Si j'avois eu la figure et la taille de mademoiselle d'Albémar, vainement mon coeur et mon esprit eussent été les mêmes, je t'aurois aimé sans que jamais ton amour eût récompensé le mien.

LETTRE V.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 6 juillet.

Pourquoi l'indisposition de votre fils ne vous a-t-elle pas permis de venir hier chez moi! Je le regrette vivement. Je ne sais quelle pensée douce et triste, quel pressentiment, qui tient peut-être à la foiblesse que la maladie m'a laissée, me dit que j'ai joui de mon dernier jour de bonheur. Pourquoi donc l'ai-je goûté sans vous? Quand mes amis célébroient ma convalescence, ne deviez-vous pas en être témoin? Vos soins m'ont sauvé la vie, et dût-elle ne pas être un bienfait pour moi, je chérirai toujours le sentiment qui vous a inspiré le désir de me la conserver.

Vous aviez déjà remarqué les soins de Léonce pour ma belle-soeur; il cherchoit à se la rendre favorable, parce qu'il imaginoit que je la choisirois pour l'arbitre de notre sort. Nous ne nous en étions point parlé; mais il existe entre nos coeurs une si parfaite intelligence, qu'il devine même ce que je ne pense encore que confusément. Mademoiselle d'Albémar, par respect pour la mémoire de son frère, a introduit M. de Valorbe chez moi; Léonce, qui avoit ordonné qu'on lui fermât ma porte pendant que j'étois malade, le voyant amené par mademoiselle d'Albémar, ne s'y est point opposé, et cependant M. de Valorbe gâte assez, selon moi, le plaisir de notre intimité; mais Léonce met tant de prix à plaire à ma belle-soeur, qu'il ne veut en rien la contrarier. Je remarquois seulement, depuis quelques jours, que toutes les fois que l'on parloit du départ du roi, et de la cruelle manière dont il a été ramené à Paris, Léonce cherchoit à faire entendre qu'il croyoit le moment venu de se mêler activement des querelles politiques; et il m'étoit aisé de comprendre que son intention étoit de me menacer de quitter la France, et de servir contre elle, si je me séparois de lui.

Je cherchois l'occasion de dire à Léonce que, ne me sentant plus la force de me replonger dans l'incertitude qui a failli me coûter la vie, je m'en remettois de mon sort à ma soeur; je voulois l'assurer en même temps que j'ignorois son opinion; car, par ménagement pour moi, elle n'a pas voulu, jusqu'à ce jour, m'entretenir un seul instant de ma situation. Mais hier, à six heures du soir, comme je devois descendre pour la première fois dans mon jardin, Léonce et ma belle-soeur me proposèrent d'aller à Bellerive: votre mari, qui étoit venu me voir, insista pour que j'acceptasse; M. de Valorbe se crut le droit de me prier aussi; il m'étoit pénible de n'être pas seule, en retournant dans des lieux si pleins de mes souvenirs; je cédai cependant au désir qu'on me témoignoit; je demandai Isore, qui m'est devenue plus chère encore par l'intérêt qu'elle m'a montré pendant ma maladie; on me dit qu'elle étoit sortie avec sa gouvernante, et nous partîmes. La voiture m'étourdit un peu; je me plaignois, pendant la route, de ce que nous arriverions de nuit; mais comme personne ne paroissoit s'en inquiéter, je me laissai conduire. Le long épuisement de mes forces m'a laissé de la rêverie et de l'abattement; je n'ai pas retrouvé la puissance de penser avec ordre, ni de vouloir avec suite.

Nous entrâmes d'abord dans ma maison; elle étoit ouverte, et je m'étonnai de n'y trouver aucun de mes gens; mais au moment où j'ouvris la porte du salon, je vis le jardin tout entier illuminé, et j'entendis de loin une musique charmante; je compris alors l'intention de Léonce, et, soit que je fusse encore foible, ou que tout ce qui me vient de lui me cause une émotion excessive, je sentis mon visage couvert de larmes, à la première idée d'une fête donnée par Léonce pour mon retour à la vie.

J'avançai dans le jardin; il étoit éclairé d'une manière tout-à-fait nouvelle; on n'apercevoit pas les lampions cachés sous les feuilles, et on croyoit voir un jour nouveau, plus doux que celui du soleil, mais qui ne rendoit pas moins visibles tous les objets de la nature. Le ruisseau qui traverse mon parc répétoit les lumières placées des deux côtés de son cours, et dérobées à la vue par les fleurs et les arbrisseaux qui le bordent. Mon jardin offroit de toutes parts un aspect enchanté; j'y reconnoissois encore les lieux où Léonce m'avoit parlé de son amour, mais le souvenir de mes peines en étoit effacé; mon imagination affoiblie ne m'offroit pas non plus les craintes de l'avenir, je n'avois de forces que pour le présent, et il s'emparoit délicieusement de tout mon être. La musique m'entretenoit dans cet état; je vous ai dit souvent combien elle a d'empire sur mon âme! On ne voyoit point les musiciens, on entendoit seulement des instrumens à vent; harmonieux et doux, les sons nous arrivoient comme s'ils descendoient du ciel; et quel langage en effet conviendroit mieux aux anges que cette mélodie, qui pénètre bien plus avant que l'éloquence elle-même dans les affections de l'âme! il semble qu'elle nous exprime les sentimens indéfinis, vagues et cependant profonds, que la parole ne sauroit peindre.

Je n'avois encore vu que la fête solitaire; au détour d'une allée, j'aperçus sur des degrés de gazon ma douce Isore entourée de jeunes filles, et dans l'enfoncement plusieurs habitans de Bellerive qui m'étoient connus. Isore vint à moi; elle voulut d'abord chanter je ne sais quels vers en mon honneur; mais son émotion l'emporta, et se jetant dans mes bras, avec cette grâce de l'enfance qui semble appartenir à un meilleur monde que le nôtre, elle me dit:—Maman, je t'aime, ne me demande rien de plus, je t'aime.—Je la serrai contre mon coeur, et je ne pus me défendre de penser à sa pauvre mère. Thérèse, me dis-je tout bas, faut-il que je reçoive seule ces innocentes caresses, dont votre coeur déchiré s'est imposé le sacrifice! Léonce me présenta successivement les habitans du village à qui j'avois rendu quelques services; il les savoit tous en détail, et me les dit l'un après l'autre, sans que je pensasse à l'interrompre; je le laissois me louer pour jouir de son accent, de ses regards, de tout ce qui me prouvoit son amour.

Enfin, il fit approcher des vieillards que j'avois eu le bonheur de secourir, et leur dit:—Vous qui passez vos jours dans les prières, remerciez le ciel de vous avoir conservé celle qui a répandu tant de bienfaits sur votre vie! Nous avons tous failli la perdre, ajouta-t-il avec une voix étouffée, et dans ce moment la mort menaçoit de bien plus près encore le jeune homme que le vieillard; mais elle nous est rendue; célébrez tous ce jour, et s'il est un de vos souhaits que je puisse accomplir, vous obtiendrez tout de moi au nom de mon bonheur.—Je craignis dans ce moment que M. de Valorbe ne fût près de nous, et que ces paroles ne l'éclaircissent sur le sentiment de Léonce; votre mari, qui a pour ses amis une prévoyance tout-à-fait merveilleuse, l'avoit engagé dans une querelle politique, qui l'animoit tellement, qu'il fut près d'une heure loin de nous.

Quand la danse commença, nous revînmes lentement, ma belle-soeur, Léonce et moi, vers cette partie du jardin réservée pour nous seuls, qui environnoit ma maison; nous y retrouvâmes la musique aérienne, les lumières voilées, toutes les sensations agréables et douces, si parfaitement d'accord avec l'état de l'âme dans la convalescence. Le temps étoit calme, le ciel pur, j'éprouvois des impressions tout-à-fait inconnues; si la raison pouvoit croire au surnaturel, s'il existoit une créature humaine qui méritât que l'Être suprême dérangeât ses lois pour elle, je penserois que, pendant ces heures, des pressentimens extraordinaires m'ont annoncé que bientôt je passerai dans un autre monde. Tous les objets extérieurs s'effaçoient par degrés devant moi; je n'entendois plus, je perdois mes forces, mes idées se troubloient; mais les sentimens de mon coeur acquéroient une nouvelle puissance, mon existence intérieure devenoit plus vive; jamais mon attachement pour Léonce n'avoit eu plus d'empire sur moi, et jamais il n'avoit été plus pur, plus dégagé des liens de la vie! Ma tête se pencha sur son épaule; il me répéta plusieurs fois avec crainte:—Mon amie! mon amie, souffrez-vous?—Je ne pouvois pas lui répondre, mon âme étoit presqu'à demi séparée de la terre; enfin les secours qu'on me donna me firent ouvrir les yeux, et me reconnoître entre ma soeur et Léonce.

Il me regardoit en silence; sa délicatesse parfaite ne lui permettoit pas de m'interroger sur ce qui l'occupoit uniquement, dans un jour où ses soins pleins de bonté pouvoient lui donner de nouveaux droits; mais avois-je besoin qu'il me parlât pour lui répondre?—Léonce, lui dis-je en serrant ses mains dans les miennes, c'est à ma soeur que je remets le pouvoir de prononcer sur notre destinée; voyez-la demain, parlez-lui, et ce qu'elle décidera, je le regarde d'avance comme l'arrêt du ciel, j'y obéirai.—Qu'exigez-vous de moi? interrompit ma soeur.—Mon père, mon époux, mon protecteur revit en vous, lui dis-je; jugez de ma situation: vous connoissez maintenant Léonce, je n'ai plus rien à vous dire.—Ma soeur ne répondit point, Léonce se tut, et il me sembla que les plus profondes réflexions s'emparoient de lui; votre mari et M. de Valorbe nous rejoignirent, et nous revînmes tous à Paris. M. de Valorbe et M. de Lebensei causèrent ensemble pendant la route, sans que nous nous en mêlassions.

Quel usage Louise fera-t-elle des droits que je lui ai remis? peut être prononcera-t-elle qu'il faut nous séparer! mais j'espère qu'elle me laissera encore un peu de temps, et si j'ai du temps, qui sait si je vivrai? Vous ne savez pas combien, dans de certaines situations, une grande maladie et la foiblesse qui lui succède donnent à l'âme de tranquillité. L'on ne regarde plus la vie comme une chose si certaine, et l'intensité de la douleur diminue avec l'idée confuse que tout peut bientôt finir; je m'explique ainsi le calme que j'éprouve, dans un moment où va se décider la résolution dont la seule pensée m'étoit si terrible. Je me refuse à souffrir; mes facultés ne sont plus les mêmes. Suis-je restée moi? hélas! sais-je si demain je ne sentirai pas toutes les douleurs que je crois émoussées!

Je vous écrirai ce qui sera prononcé sur mon sort; vous vous intéressez à mon bonheur, vous me l'avez dit, vous me l'avez prouvé de mille manières; jamais mon coeur n'aura rien de caché pour vous. Adieu; cette longue lettre m'a fatiguée; mais je voulois que vous fussiez présente à cette fête qui vous étoit due, car personne n'a plus contribué que vous à mon rétablissement.

LETTRE VI.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Paris, ce 8 juillet.

J'aime mieux vous écrire que vous parler, ma chère Delphine; je ne veux pas prolonger votre anxiété, et je ne me sens pas la force, ce soir, après les heures que je viens de passer avec Léonce, de soutenir une émotion nouvelle. Vous avez voulu que je fusse l'arbitre de votre sort; est-ce par foiblesse, est-ce par courage que vous l'avez souhaité? je n'en sais rien; mais quoi qu'il dût m'en coûter, je ne pouvois me résoudre à repousser votre confiance; et puisque j'ai fait de votre destinée la mienne, j'ai presque le droit d'intervenir dans la plus importante décision de votre vie.

Que vais-je vous dire cependant? je devrois avoir plus de force que vous, et je vous en montrerai peut-être moins; je devrois vous encourager dans le plus pénible effort, et je vais peut-être affoiblir les motifs qui vous en rendroient capable; j'aurai sûrement une conduite différente de celle que vous attendez; mais comme je me sacrifie moi-même au conseil que je vous donne, je suis sûre au moins que mon opinion n'est pas dirigée par ce qui entraîne les hommes au mal, l'intérêt personnel.

Il est possible que vous ayez en moi un mauvais guide; je connois peu le monde, et le spectacle des passions, tout-à-fait nouveau pour moi, ébranle trop fortement mon âme; mais enfin, après avoir observé Léonce, après l'avoir écouté long-temps, je ne me crois pas permis de vous conseiller de vous séparer de lui maintenant. La douleur excessive qu'il m'a montrée, la douleur plus dévorante encore qu'il essayoit en vain de contenir, les résolutions funestes que dans les circonstances politiques où la France se trouve, vous pouvez seule l'empêcher d'adopter; tout m'effraie sur votre sort, si vous preniez un parti devenu trop cruel pour tous les deux. Delphine, après avoir laissé tant d'amour se développer dans le coeur de Léonce, il est du devoir d'une âme sensible de ménager avec les soins les plus délicats ce caractère passionné; je m'entends mal à déterminer les limites de l'empire entre la morale et l'amour, la destinée ne m'a point appris à les connoître; mais il me semble qu'après le mariage de Léonce, il falloit vous séparer de lui, mais que vous ne devez pas maintenant briser son coeur, en l'immolant tout à coup à des vertus intempestives.

Je ne sais si le charme de Léonce a exercé sur moi trop de puissance; je le confesse, s'il existe une gloire pour les femmes hors de la route de la morale, cette gloire est sans doute d'être aimée d'un tel homme: ses qualités éminentes ne sont point un motif pour lui sacrifier vos principes, mais vous lui devez de chercher à les concilier avec son bonheur; un caractère si remarquable impose des devoirs à tous ceux qui peuvent influer sur son sort. En vous parlant ainsi, croyez bien que je me suis imposé celui de ne pas vous quitter; malgré mon éloignement pour Paris, je resterai jusques à ce que vous puissiez vous en aller avec moi, sans exposer les jours de Léonce. Vous voulez m'arranger un appartement chez vous, je l'accepte: M. de Mondoville se soumet à ne vous voir qu'avec moi; il proteste qu'après ce qu'il a craint, il sera heureux de votre seule présence, de votre entretien, de ce charme que vous savez répandre autour de vous, et dont je sens si bien la douce influence. Delphine, essayez ce nouveau genre de vie, il calmera par degrés la violence des sentimens de Léonce, et vous pourrez goûter un jour peut-être ensemble les pures jouissances de l'amitié.

Ce que je crois certain, au moins selon les lumières de ma raison, c'est qu'il seroit mal de faire succéder tant de rigueur à tant de foiblesse, et de cesser tout à coup de voir Léonce, après six mois passés presque seule avec lui. Souffrez que je vous le dise, mon amie, la parfaite vertu préserve toujours de l'incertitude; mais, quand on s'est permis quelques fautes, les devoirs se compliquent, les relations ne sont plus aussi simples, et il ne faut pas imaginer de tout expier par un sacrifice inconsidéré, qui déchireroit le coeur dont vous avez accepté l'amour. Si vous vous sépariez de Léonce avant d'avoir, s'il est possible, affoibli la douleur que cette idée lui cause, vous ne feriez qu'une action barbare autant qu'inconséquente, et vous le livreriez à un désespoir dont la cause seroit la passion même que vous avez excitée.

En me permettant de prononcer un avis, que l'austère vertu condamneroit peut-être, j'ai réfléchi sur moi-même; il se peut que, n'ayant jamais été l'objet d'aucun sentiment d'amour, je sois moins accoutumée à résister à la pitié qu'il inspire; il se peut que, n'ayant jamais eu à triompher de mon propre coeur, j'hésite à conseiller un sacrifice dont je n'ai jamais mesuré la force; enfin, il se peut, surtout, qu'ayant passé ma triste vie sans avoir jamais été le premier objet des sentimens de personne, je tremble de briser l'image d'un tel bonheur, lorsqu'elle s'offre à moi; c'est à vous de juger des motifs qui ont influé sur mon opinion, mais quelles qu'en soient les causes, j'ai dû vous l'exprimer.

Convaincue, comme je le suis, que si, dans la disposition actuelle de Léonce, vous persistiez à vouloir le quitter, il s'exposeroit à une mort inévitatble, je ne puis vous engager à partir. Je souffrirois en vous donnant un tel conseil, comme si je faisois une action injuste et cruelle; je ne vous le donnerai donc point.

LETTRE VII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 11 juillet.

Ma soeur a décidé que je ne devois pas partir; Léonce a exercé sur elle cet ascendant irrésistible qui est peut-être aussi mon excuse; enfin, j'avois promis de me soumettre à ce qu'elle prononceroit. Elle sacrifie ses goûts à mon bonheur, elle vient rester près de moi pour veiller sur mon sort; les promesses de Léonce, les réflexions que j'ai faites pendant ma longue maladie, tout me répond de moi-même et de lui; j'éprouve donc depuis quelques jours, ma chère Élise, un sentiment de calme souvent assez doux: cependant, m'étoit-il permis de mettre ainsi l'opinion d'une autre à la place de ma conscience? Je ne sais, mais je n'avois plus la force de me guider, et j'éprouvois une telle anxiété, que peut-être je devois enfin compatir à moi-même, et chercher pour moi, comme pour un autre, une ressource quelconque, qui soulagent les maux que je ne pouvois plus supporter. Quand j'ai choisi pour arbitre l'âme la plus honnête et la plus pure, n'en ai-je pas assez fait? que peut-on exiger de plus?

Léonce étoit hier parfaitement heureux; ma soeur nous regardoit avec attendrissement; il me sembloit que nous goûtions les plaisirs de l'innocence; ne peuvent-ils pas exister même dans notre situation, ou seroit-ce encore une des illusions de l'amour? J'ai néanmoins répété, en consentant à rester, que si Matilde exprimoit de l'inquiétude sur ma présence, je partirois; mais elle est venue me voir deux ou trois fois depuis ma convalescence, elle s'est fait écrire tous les jours chez moi quand j'étois malade, et je n'ai rien vu, ni dans ses manières, ni dans sa conduite, qui annonçât le plus léger changement dans ses dispositions pour moi; elle a l'air de la tranquillité la plus parfaite. Je ne conçois pas comment l'on peut être la femme d'un homme tel que Léonce, l'aimer sincèrement, et n'éprouver ni des sentimens exaltés, ni l'inquiétude qu'ils inspirent.

Je ne veux point retourner à Bellerive, cette vie solitaire est trop dangereuse; je crains d'ailleurs de m'être fait assez de mal dans la société en m'en éloignant. Léonce n'a vu personne encore depuis ma maladie: est-il sûr qu'il n'apprendra rien sur ce qu'on dit de moi qui puisse le blesser? Hier, madame d'Artenas est venue me voir, j'étois seule; il m'a semblé qu'il y avoit dans sa conversation assez d'embarras; elle me donnoit des consolations, sans m'apprendre à quel malheur ces consolations s'adressoient; elle m'assuroit de son appui, sans me dire contre quel danger elle me l'offroit, et se répandit en idées générales sur la raison et la philosophie, d'une manière peu conforme à son caractère habituel. J'ai voulu l'engager à s'expliquer, elle m'a répondu vaguement que tout s'arrangeroit, quand je reparoîtrois dans le monde; et, ne voulant entrer dans aucun détail avec moi, elle m'a beaucoup pressée de venir chez elle. Telle que je connois madame d'Artenas, ses impressions viennent toutes de ce qu'elle entend dire dans les salons de Paris; son univers est là, tout son esprit s'y concentre: elle a sur ce terrain assez d'indépendance et de générosité; mais, n'ayant pas l'idée qu'on puisse trouver du bonheur, ou de la considération, hors de la bonne compagnie de France, elle vous plaint ou vous félicite d'après la disposition de cette bonne compagnie pour vous, comme s'il n'existoit pas d'autre intérêt dans le monde. Je suis persuadée qu'elle auroit fini par me parler sincèrement, si ma soeur n'étoit pas arrivée; mais elle a saisi ce prétexte pour partir, en me répétant avec amitié, qu'elle comptoit sur moi tous les soirs où elle a du monde chez elle.

N'avez-vous rien appris, ma chère Élise, qui vous confirme les observations que j'ai faites sur madame d'Artenas? Ce n'est pas à vous qui avez sacrifié l'opinion à l'amour, que je devrois montrer le genre d'inquiétude qu'elle me cause; mais comment ne souffrirois-je pas de ce qui pourroit rendre Léonce malheureux? Les affaires publiques dont votre mari s'occupe lui donnent plus de rapport que vous avec la société; découvrez par lui, je vous en conjure, tout ce qui me concerne, tout ce que Léonce ne manquera pas de savoir, dès qu'il retournera dans le monde. Je ne puis interroger que vous sur un sujet si délicat; on craint de montrer aux autres de l'inquiétude sur ce qu'on dit de nous, car il est bien peu de personnes qui ne tirent de ce genre de confidence une raison d'être moins bien pour celle qui la leur fait.

Mandez-moi donc ce que vous saurez, et pardonnez-moi, cette lettre que votre parfaite amitié peut seule autoriser.

LETTRE VIII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 18 juillet.

Votre réponse, ma chère Élise, ne m'a point entièrement rassurée; j'ai bien vu que votre intention étoit de me calmer, mais la vérité de votre caractère ne vous l'a pas permis; et vous savez, j'en suis sûre, ce que je n'ai que trop remarqué dans le monde, depuis que j'ai essayé d'y retourner. Certainement, ma position n'y est pas entièrement la même; je n'y suis pas mal encore, mais je ne me sens plus établie dans l'opinion, d'une manière aussi sûre ni aussi brillante qu'auparavant.

Hier, par exemple, j'ai été chez madame d'Artenas; comme ma belle-soeur a une répugnance invincible pour se montrer, je ne la priai pas de m'accompagner: en arrivant, je vis quelques voitures des femmes de ma connoissance qui me suivoient, et, presque sans y réfléchir, je restai sur l'escalier assez de temps pour entrer avec elles: autrefois, il me plaisoit assez d'arriver seule; une inquiétude vague m'empêchoit hier de le désirer. On me témoigna presque le même empressement qu'à l'ordinaire; j'étois loin cependant de goûter dans cette société un plaisir égal à celui que j'y trouvois autrefois.

Je mettois de l'importance à tout; les politesses de madame d'Artenas me sembloient plus marquées, comme si elle avoit cru nécessaire de me rassurer, et d'indiquer aux autres la conduite que l'on devoit tenir envers moi; la froideur de quelques femmes, dont je ne me serois pas occupée dans un autre temps, cette froideur qui peut-être étoit causée par des circonstances étrangères à celles qui m'occupoient, m'inquiétoit tellement, que je ne pouvois plus me livrer, comme je le faisois jadis si volontiers, au mouvement de la conversation; elle n'étoit plus pour moi un amusement, un repos agréable et varié; je faisois des observations sur chaque parole, sur chaque mouvement, comme un ambitieux au milieu d'une cour. En effet, celui dont je dépends n'y étoit-il pas! il me sembloit que je voyois quelques nuances d'embarras dans la figure de Léonce; il avoit plus de prudence dans sa conduite, il cherchoit à mieux cacher son sentiment: enfin, ce n'étoit pas encore la peine, mais tous les présages qui l'annoncent.

Dès mon enfance, accoutumée à ne rencontrer que les hommages des hommes et la bienveillance des femmes, indépendante par ma situation et ma fortune, n'ayant jamais eu l'idée qu'il pût exister entre les autres et moi d'autres rapports que ceux des services que je pourrois leur rendre, ou de l'affection que je saurois leur inspirer, c'étoit la première fois que je voyois la société comme une sorte de pouvoir hostile, qui me menaçoit de ses armes, si je le provoquois de nouveau.

Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère Élise, qu'aucune de ces réflexions n'approcheroit de mon esprit, si je n'attachois le plus grand prix à conserver aux yeux de Léonce cet éclat de réputation qui lui plaît, et dont il aime à jouir. Dès l'instant où la société m'auroit été moins agréable, je m'en serois éloignée pour toujours, et je ne suis pas assez foible pour m'affliger de la défaveur de l'opinion, avec un caractère qui me porte naturellement à ne pas la ménager; mais ce qu'il y a de pénible dans ma situation, c'est que mon sentiment pour Léonce m'expose au blâme, et que l'objet pour qui je braverois ce blâme avec joie, y est mille fois plus sensible que moi-même. Néanmoins, depuis cette soirée de madame d'Artenas, je n'ai rien aperçu dans la manière de mon ami qui me fit croire à la moindre inquiétude de sa part; je n'aurois pu la soupçonner qu'aux expressions plus aimables encore et plus sensibles qu'il m'adressoit le lendemain.

M. de Mondoville ira sûrement bientôt à Cernay; en voyant tous les jours chez moi M. de Lebensei, pendant ma maladie, il a perdu les préventions politiques qui l'éloignoient de lui, et s'est pénétré d'estime pour son caractère, et d'admiration pour son esprit; il a pour vous, vous le savez, ma chère Élise, la plus sincère amitié: si par un mot de lui vous apprenez qu'il soit inquiet de ma situation dans le monde, instruisez-m'en, je vous en conjure, sans ménagement: c'est le seul sujet sur lequel Léonce ne me parleroit pas avec une confiance absolue; jugez donc, ma chère Élise, combien il m'importe qu'à cet égard vous ne me laissiez rien ignorer.