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Delphine

Chapter 153: LETTRE XVIII
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

J'ai dû, m'adressant à un esprit de votre force, discuter l'opinion qui vous intéresse sous un point de vue général; mais combien je suis plus sûr encore d'avoir raison, en ne considérant que votre position particulière! Léonce vouloit s'unir à vous; c'est par une supercherie qu'il est l'époux de mademoiselle de Vernon; vous n'avez pu renoncer l'un à l'autre, vous passez votre vie ensemble, Léonce n'aime que vous, n'existe que pour vous; sa femme l'ignore peut-être encore, mais elle ne peut tarder à le découvrir; votre généreuse conduite envers M. de Valorbe, a été la première cause des abominables injustices dont vous souffrez; mais il étoit impossible que, tôt ou tard, votre attachement pour Léonce ne vous fît pas beaucoup de tort dans l'opinion. Vous vivez, par un hasard que vous devez bénir, dans une de ces époques rares où la puissance ne méprise pas les lumières; dans un mois la loi du divorce sera décrétée, et Léonce, en devenant votre époux, vous honorera par son amour, au lieu de vous perdre en s'y livrant. Craindriez-vous la défaveur du monde? Vous avez vu ma femme la supporter peut-être avec peine; mais je vous prédis que cette défaveur ira chaque jour en décroissant; les moeurs deviendront plus austères, le mariage sera plus respecté, et l'on sentira que tous ces biens sont dus à la possibilité de trouver le bonheur dans le devoir.

Il est vrai que le divorce, paraissant à quelques personnes le résultat d'une révolution qu'elles détestent, leur déplaît sous ce rapport beaucoup plus que sous tous les autres; et comme les haines politiques se dirigent plutôt contre un homme que contre une femme, il se peut que Léonce soit blâmé plus vivement que vous, en adoptant une résolution que l'esprit de parti réprouveroit. Mais s'il faut une sorte de raison hardie dans les femmes, pour se déterminer à devenir l'objet des jugemens du public, il ne doit rien en coûter à un homme sensible, pour assurer la gloire et la félicité de celle que son amour a pu compromettre.

Je sais que M. de Mondoville a été élevé dans un pays où l'on tient beaucoup à toutes les idées, comme à tous les usages antiques; mais il est trop éclairé pour ne pas sentir que les illusions qui inspiroient autrefois de grandes vertus, n'ont pas assez de puissance maintenant pour les faire renaître. Ces souvenirs chancelans ne peuvent nous servir d'appui, et il faut fonder les vertus civiles et politiques sur des principes plus d'accord avec les lumières et la raison. Enfin, je n'en doute pas, il vous suffira d'apprendre à M. de Mondoville que le divorce devient possible, pour qu'il saisisse avec transport un tel espoir de bonheur; il seroit indigne de lui de sacrifier votre réputation à son amour, et de ne ménager que la sienne! il seroit indigne de lui, de s'affranchir comme il le fait du joug de son mariage, et de n'avoir pas la volonté de le briser légalement! Voudroit-il reconnoître que sa passion pour vous est plus forte que ses devoirs, mais qu'elle céderoit aux frivoles censures de la société? Je m'arrête; une telle supposition est impossible.

J'ai toujours pensé qu'un homme ne peut répondre, ni de son bonheur, ni de celui de la femme qu'il aime, s'il ne sait pas dédaigner l'opinion ou la subjuguer. M. de Mondoville est, de tous les caractères, le plus fort, le plus ardent, le plus énergique; se pourroit-il qu'il fût dépendant des jugemens des autres, tandis qu'il semble plus fait que personne pour dominer tous les esprits? non, je ne puis le croire, et c'est de vous seule que dépendra sans, doute la décision de votre sort.

Vous inspirez, madame, un intérêt si tendre et si profond, vous vous êtes conduite pour ma femme et pour moi avec une générosité si parfaite, que je donnerais beaucoup de mes années pour vous inspirer le courage d'être heureuse. Le ciel, l'amour, l'amitié, toutes les puissances généreuses seconderont, je l'espère, les voeux que je fais pour vous.

HENRI DE LEBENSEI.

LETTRE XVIII

Réponse de Delphine à M. de Lebensei.

Paris, ce 3 septembre.

Ah! quel mal vous m'avez fait! C'est votre amitié qui vous a inspiré; mais falloit-il renouveler les regrets d'un malheur irréparable? Oui, il l'est, et je serois indigne de votre estime, si j'acceptais un moment l'espoir que vous avez conçu pour moi: vous n'aimez point Matilde, vous avez même de justes raisons de vous en plaindre; il étoit donc naturel que vous vous fissiez illusion sur les devoirs de Léonce, et sur les miens envers elle. Cette erreur ne m'étoit pas possible, je ne l'ai pas admise un seul instant; mais il y a des paroles qui bouleversent l'âme, alors même qu'il n'en doit rien résulter: lorsque j'ai lu dans votre lettre, comme à travers un nuage, ces mots: _Léonce n'est point irrévocablement lié à Matilde, il peut encore devenir votre époux, _j'ai frissonné, j'ai éprouvé je ne sais quelle émotion indéfinissable, hors de l'existence, au-delà de ses bornes; je ne puis me faire maintenant aucune idée de cette impression. Si l'âme, dans une extase, avoit entrevu la destinée des bienheureux, et qu'elle retombât l'instant d'après sur les peines de la vie, comment pourroit-elle exprimer ce qu'elle auroit senti? cette sorte de confusion est dans ma tête; j'ai éprouvé au coeur, en lisant vos premières lignes, une sensation que je ne retrouverai jamais; elle est passée, mais ce souvenir rend l'existence réelle plus arrière.

Je me hâte de vous répondre avant d'avoir vu Léonce; je désire qu'il ignore à jamais la proposition que vous m'avez faite; son consentement ou son refus me seroit également pénible. Ma situation est sans espoir, je le sais; tout ce que vous avez dit est vrai; des peines que vous ignorez encore me menacent; si Matilde vient à découvrir les sentimens qu'un hasard lui a dérobés jusqu'à présent, j'immolerai mon bonheur à Matilde, aptes avoir sacrifié ma réputation à Léonce. Tout me prouve, hélas! qu'il n'est point de félicité possible pour l'amour hors du mariage, point de repos pour la foiblesse encore vertueuse qui veut composer avec l'amour; mais cette douloureuse conviction ne peut me faire adopter le conseil que vous me donnez, il seroit criminel pour moi de le suivre; daignez m'entendre, je suis loin de vous offenser.

Ne pensez pas que mon esprit repousse ce que la plus sage philosophie vous inspire: je pense, il est vrai, qu'à moins de circonstances semblables à celles où madame de Lebensei s'est trouvée, la délicatesse d'une femme doit lui inspirer beaucoup de répugnance pour le divorce; mais je ne crois point aux voeux irrévocables, ils ne sont, ce me semble, qu'un égarement de notre propre raison, sanctionné par l'ignorance ou le despotisme des législateurs. Mais, si j'étois capable d'exciter Léonce au divorce avec Matilde, si je considérois même cette idée comme un avenir, comme une chance possible, je désavouerois le principe de morale qui m'a toujours servi de guide; je sacrifierois le bonheur légitime d'une autre à moi; je ferois enfin ce qui me semblèrent condamnable, et celui qui brave sa conscience est toujours coupable. Nul repentir n'est imprévu, le remords s'annonce de loin; et qui sait interroger son coeur, connoît avant la faute, tout ce qu'il éprouvera quand elle sera commise.

Le divorce jetteroit Matilde dans un profond désespoir, elle le regarderoit comme un crime, ne se considéreroit jamais comme libre, et s'enfermeroit dans un cloître pour le reste de ses jours. Je ne sais pas avec certitude quel degré de peine elle éprouveroit, si elle connoissoit l'attachement de Léonce pour moi; mais ce dont je ne puis douter, c'est qu'elle seroit à jamais infortunée, si Léonce, profitant de la loi du divorce, se permettoit une action qui serait, à ses yeux, un sacrilège impie. Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de Vernon, trompa Léonce pour l'unir à sa fille, Matilde l'ignoroit; elle n'y auroit point consenti, elle s'est toujours conduite avec bonne foi; c'est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n'est tourmentée ni par son imagination, ni par sa sensibilité; elle n'observe ni avec un esprit, ni avec un coeur inquiet la conduite de son époux; mais elle éprouveroit une douleur mortelle, si on venoit l'attaquer dans les idées où elle s'est retranchée, si l'on offensoit à la fois sa fierté et sa religion.

Pour obtenir le bonheur d'être la femme de Léonce, je ne sais quel est le supplice qui ne me paroîtroit pas doux! Je vous l'avoue, dans la sincérité de mon coeur, j'accepterois avec délice trois mois de ce bonheur et la mort. Mais je le demande à vous-même, âme noble et généreuse! auriez-vous épousé votre Élise aux dépens du bonheur d'un autre? voudriez-vous de la félicité suprême à ce prix? Où se réfugier pour éviter le regret de la peine qu'on a causée? Connoissez-vous un sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse! l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour même donne à la pitié une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis de la même source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre. L'ambitieux perd aisément de vue les chagrins qu'il a fait éprouver pour arriver à son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement le coeur à la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. On se relève de beaucoup de torts; la vertu est dans la nature de l'homme; elle reparoît dans son âme après de longs égaremens, comme les forces renaissent dans la convalescence des maladies; mais, quand on a combattu la pitié, on a tué son bon génie, et tous les instincts du coeur ne parlent plus.

Oui, je repousserai loin de ma pensée lé bonheur qui me fut promis une fois sous les auspices de l'innocence et de la vertu, mais que rien désormais ne sauroit me rendre; je devrois faire plus, je devrois cesser de voir Léonce; mais je ne puis me le cacher, mon caractère n'a pas la force nécessaire pour les sacrifices; je remplis les devoirs que les qualités naturelles rendent faciles, je suis peu capable de ceux qui exigent un grand effort; peut-être dans votre système bienfaisant, qui fait du bonheur la source et le but de toutes les vertus, peut-être n'avez-vous pas assez réfléchi à ces combinaisons de la destinée qui commandent de se vaincre soi-même; je suis dans l'une de ces situations déchirantes, et je sens ce qu'il me manque pour suivre rigoureusement mon devoir.

Il n'est pas vrai, comme votre coeur se plaît à le supposer, qu'il ne faille point d'effort pour être vertueux: c'est le bonheur, j'en conviens avec vous, qu'on doit considérer comme, le but de la Providence; mais la morale, qui est l'ordre donné à l'homme de remplir les intentions de Dieu sur la terre, la morale exige souvent que le bonheur particulier soit immolé au bonheur général. Jugez par moi de ce qu'il pourroit en coûter pour accomplir les devoirs dans toute leur étendue! Je crois que j'ai les vertus qu'une bonne nature peut inspirer, mais je n'atteins pas à celles qu'on ne peut exercer qu'en triomphant de son propre coeur. Je suis, je ne me le cache point, dans un rang inférieur parmi les âmes honnêtes: les vertus qui se composent de sacrifices, méritent peut-être plus d'estime que les meilleurs mouvemens.

Dans cette circonstance au moins, je n'hésiterai pas sur mon devoir; l'opinion me persécutera, des malheurs de tout genre tomberont sur moi, je ne pourrois pas m'y dérober à présent, même en renonçant à Léonce: mais je suis plus loin encore de vouloir y échapper, en portant atteinte à la destinée de Matilde. Que mes fautes perdent mon bonheur, mais qu'elles ne causent de peines à personne! et que l'infortunée Delphine, seule punie de son amour, ne fasse jamais verser d'autres larmes que les siennes!

En rejetant le conseil que votre amitié me donne, je ne sens pas moins vivement tout ce que je vous dois, monsieur, pour vous être occupé de moi avec tant de sollicitude; et c'est un souvenir qu'il m'est doux de joindre à tous ceux qui m'attachent pour la vie à vous et à votre Élise.

LETTRE XIX

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 4 septembre.

M. de Lebensei, ma chère Élise, en apprenant: à Léonce qu'il m'avoit écrit, m'a causé de nouveaux chagrins, quoique assurément son unique désir fût de me les épargner. Léonce, hier, est venu chez moi; il étoit depuis trois jours à Paris, sans avoir cherché à me voir; il falloit qu'il fût bien mécontent de hui-même, puisqu'il n'avoit pas besoin de m'ouvrir son coeur. J'étois seule; je vis sur sa physionomie, comme il entroit dans ma chambre, une vive expression d'inquiétude, et, sans me dire un mot ni de son absence, ni de son retour, ses premières paroles furent pour me demander si j'avois reçu une lettre de M. de Lebensei, et si j'y avois répondu; je fus très troublée de cette question; il insista, ma réponse n'étoit point encore partie. Léonce aperçut la lettre de votre mari et la mienne sur ma table, et me demanda de les lui montrer; je m'y refusai d'abord; il s'en plaignit avec une sorte de mécontentement sévère et triste qu'il m'est impossible de supporter; je me levai, désespérée de céder à ce qui me sembloit la nécessité, la volonté de Léonce, et je lui remis la lettre de M. de Lebensei et la mienne; j'aurois donné tout au monde pour les lui cacher, mais son regard ne me permit pas d'hésiter à lui obéir.

En prenant ces lettres, il soupira et se tut; j'étois aussi moi-même dans l'anxiété la plus douloureuse; je ne sais ce que je désirois, je ne sais ce que je craignois d'entendre, mais je souffrois cruellement. Dès les premières lignes de la lettre de M. de Lebensei, Léonce changea de visage; il pâlit et rougit alternativement, sans lever les yeux sur moi, ni prononcer une seule parole, quoique tout trahît en lui l'émotion la plus profonde. Après avoir lu la lettre de M. de Lebensei, il prit la mienne, ses mains trembloient en la tenant; je m'efforçois pendant ce temps de paroître tranquille et de dissimuler ma violente agitation; il me sembloit qu'il y avoit une sorte de honte, dans cette situation, à laisser voir mon trouble.

Quand Léonce fut à l'endroit de ma lettre où je repoussois avec vivacité l'idée du divorce, les larmes le suffoquèrent; il laissa tomber sa tête sur sa main, avec des sanglots qui me déchirèrent le coeur: je l'avois vu souvent attendri, mais c'étoit la première fois que, cessant de se retenir, il se livroit à ses pleurs, comme si toutes les puissances de son âme avoient à la fois cédé dans le même moment. Je fus bouleversée en le voyant dans cet état, quoique je n'en connusse pas bien la cause, et que je craignisse même de la pénétrer: mais qui peut peindre l'effet que produit un caractère fort, lorsqu'il est abattu par la sensibilité? jamais les larmes des femmes, jamais les émotions de la faiblesse ne pourraient ébranler le coeur à cet excès, ne sauroient inspirer un intérêt si tendre et néanmoins si douloureux!—Léonce, mon cher Léonce, lui répétai-je plusieurs fois, quel est le sentiment qui vous oppresse? parlez sans crainte à votre amie, vous pouvez tout lui avouer: est-ce la calomnie qu'on a répandue sur moi, qui vous afflige si douloureusement? Est-ce cette proposition inattendue, mais vivement repoussée?—Je m'arrêtai, il ne répondit rien, ses, larmes redoubloient; il essayoit, mais en vain, de se contraindre; et rejetant sa tête en arrière, avec l'impatience de ne pouvoir triompher de son émotion, il couvrit son visage de son mouchoir, et des cris de douleur lui échappèrent.

Il me fut impossible de supporter plus long-temps ce silence, ce désespoir extraordinaire, et je me jetai aux genoux de Léonce, pour le conjurer de me parler et de m'entendre. Ce mouvement fit sur lui l'impression la plus vive, il me regarda quelques instans avec étonnement, avec transport, comme si quelque chimère heureuse se fût réalisée à ses yeux; il me saisit dans ses bras, me replaça sur le canapé, et se prosternant à mes pieds, il me dit:—Oui, vous êtes un ange. Mais moi! mais moi….—Son visage redevint sombre, et il se releva.

Le jour baissoit, un mouvement que je fis lui persuada que j'allois sonner pour demander de la lumière; il me saisit la main et me dit:—Restons dans cette obscurité; je ne veux pas que vous lisiez rien sur mon visage; je ne veux pas apercevoir sur le vôtre ce qui vous occupe, tout doit être mystère, rien ne peut plus se confier.—Grand Dieu! m'écriai-je, quel affreux changement!—J'allois continuer; j'allois le forcer à s'expliquer, lorsque ma soeur entra, et dans l'instant même Léonce disparut.

Jugez quelles cruelles réflexions ont déchiré mon coeur! Est-ce l'opinion de M. de Lebensei sur la possibilité du divorce qui a jeté Léonce dans cet égarement? ou n'est-ce pas plutôt qu'il me croit perdue dans l'opinion, et que ce malheur est au-dessus de ses forces? Je saurai la vérité, le doute qui me tourmente ne peut subsister plus long-temps; mais je vous en conjure, ma chère Élise, priez votre mari de ne rappeler en aucune manière à Léonce l'idée qu'il avoit conçue; vous voyez bien que cette idée ne peut produire que des peines.

LETTRE XX.

Delphine à Léonce.

Je veux, Léonce, que vous me parliez avec sincérité, avec courage même, dussiez-vous me faire beaucoup souffrir. Vous savez quels sont les chagrins cruels qui, depuis votre querelle avec M. de Valorbe, ont troublé ma vie; je vous l'avouerai, j'ai senti en vous revoyant, que tout ce qui m'affligeoit n'étoit rien, en comparaison des peines que vous seul pouvez me faire éprouver.

Je vous ai promis, en présence de ma soeur, de ne jamais me séparer de vous, tant que le bonheur de Matilde ne l'exigeroit pas de moi; peut-être que bientôt, à son retour d'Andelys, elle sera informée à la fois et des calomnies et de la vérité; mais quand même un hasard inouï, prolongeroit sa sécurité, c'est vous que j'interroge, pour savoir si je ne dois pas m'éloigner. Ne croyez point que je veuille partir pour me dérober à la méchanceté dont je suis la victime; je puis peut-être m'en relever aux yeux des autres, je puis du moins trouver dans ma conscience qui est pure, et dans ma fierté qui est orgueilleuse, de quoi me rendre indépendante des accusations que je méprise; mais ce qu'il m'est impossible de supporter, c'est la moindre diminution dans le bonheur que mon attachement vous faisoit goûter.

Examinez avec scrupule, je vous en conjure, l'impression qu'a produite sur vous l'horrible mal qu'on a dit de moi, et la dégradation sensible qui doit en résulter dans le rang que la société m'accordoit. Demandez-vous si cette espèce de prestige dont la faveur du monde entoure les femmes, ne séduisoit pas votre imagination, et si elle ne se refroidira pas, lorsque ceux que vous verrez, loin de partager votre enthousiasme pour moi, le combattront de toutes les manières. Il entre dans la passion de l'amour tant de sentimens inconnus à nous-mêmes, que la perte d'un seul pourroit flétrir tous les autres. Ah! s'il me falloit partir quand vous me regretteriez moins! Pardonnez, Léonce, je ne veux pas votre malheur: s'il faut nous séparer, je souhaite vivement que le temps et la raison adoucissent un jour votre peine; mais qui pourroit me condamner à désirer que vous supportiez plus facilement mon absence, parce que l'illusion qui me rendoit aimable à vos yeux auroit disparu!

O Léonce! préservez-moi d'une telle douleur, laissez-moi vous quitter quand je vous suis chère encore, quand l'injustice des hommes n'a pas eu le temps d'agir sur vous, et que je puis disparoître, en vous laissant un souvenir qui n'est point altéré. Léonce, réfléchissez à ma demande, ne vous confiez pas même au premier mouvement généreux qui vous la feroit repousser. Songez que votre caractère peut vous dominer malgré vous, et que vous ne parviendriez jamais à me dérober vos impressions. L'amour ne seroit pas la plus pure, la plus céleste des affections du coeur, s'il étoit donné à la puissance de la volonté d'imiter son charme suprême. On trompe les femmes qui n'ont que de l'amour-propre, mais le sentiment éclaire sur le sentiment; et nos âmes, long-temps confondues, ne peuvent plus se rien cacher l'une à l'autre.

Consentez à mon départ dans ce moment, doux encore, puisque mes ennemis, en vous rendant malheureux, ne vous ont point détaché de moi. Loin de vous, je ne cesserai point de vous aimer; il me restera du passé quelques sentimens qui m'aideront à vivre; mais, si j'avois vu votre amour succomber lentement au souffle empoisonné de la calomnie, je n'éprouverois plus rien qui ne fût amer et désespéré.

LETTRE XXI.

Léonce à Delphine.

Ai-je mérité la lettre que vous venez de m'écrire? Vous m'avez fait rougir de moi; il faut que je vous aie donné une bien misérable idée de mon caractère, pour que vous puissiez imaginer un instant que votre malheur ait affoibli mon attachement pour vous. O Delphine! avec quel profond dédain je repousserois une telle injustice, si vous n'en étiez pas l'auteur! qu'ai-je dit, qu'ai-je montré, qu'ai-je éprouvé, qui justifie ce soupçon indigne de vous?

Vous m'avez vu avant-hier dans un état extraordinaire…… Une proposition frappante, quoique impossible, avoit renouvelé tous mes regrets…. Elle remplissoit mon coeur d'une foule de pensées douloureuses, contraires, diverses, et néanmoins si confuses, qu'il m'eût été pénible de les exprimer…… Voilà tout le secret de mon trouble.

Sans doute, j'ai été affligé des calomnies que des infâmes ont répandues contre vous, mais c'est moi que j'accuse, comme la première cause de ce malheur. Le chagrin que j'en ai ressenti n'est-il pas de tous les sentimens le plus naturel? puis-je vous aimer et être indifférent à votre réputation? puis-je vous aimer et ne pas sentir avec désespoir, avec rage, les fatales circonstances qui me condamnent à l'impuissance de vous venger? Mais, Delphine, je te le jure, jamais ton amant ne t'a chérie plus profondément; il est vrai, je suis susceptible pour toi comme pour moi-même, ou plutôt mille fois plus encore! crois aux témoignages de sentiment qui s'accordent avec le caractère, ce sont les plus vrais de tous. Dans aucun moment je ne pourrois supporter ton absence; mais, s'il me falloit attribuer ton départ à la fausse idée que tu aurois conçue des dispositions de mon coeur, je te suivrois, pour te détromper, jusqu'au bout du monde.

Quoi! mon amie, tu voudrois t'éloigner de moi, au premier chagrin qui a frappé ta vie brillante! tu ne me croirois donc qu'un compagnon de prospérités? tu n'aurois rien trouvé dans mon coeur qui valût pour l'infortune! Ah! que suis-je donc, si ce n'est pas moi que tu recherches dans la douleur, et si la voix de ton ami ne conjure pas loin de toi les peines de la destinée!

Je ne veux point te dissimuler ce que j'éprouve; car je n'ai pas un sentiment qui ne soit une preuve de plus de mon amour. J'aimois le concert de louanges qui te suivoit partout, il retentissoit à mon coeur; j'aimois les hommes de t'admirer, je les haïrai de te méconnoître; mais quand nous ne parviendrions pas à te justifier, à prosterner à tes pieds et la haine et l'envie, ta présence seroit encore le seul bien qui pût m'attacher à l'existence! Ma Delphine, j'ai déjà beaucoup souffert, mon âme est péniblement ébranlée, prends garde pas m'ôter les seules jouissances qui me restent; je ne traînerai point la vie au milieu des douleurs, je me l'étois promis long-temps avant de t'avoir connue: crois-tu que ces jours de délices que j'ai passés à Bellerive m'aient appris à mieux supporter le malheur? jamais un coeur de quelque énergie ne pourra supporter de te perdre, après avoir été l'objet de ton amour.

Tu parles quelquefois d'un éloignement momentané: mon amie, comprends-tu toi-même ce que c'est qu'une année, ce que c'est que bien moins encore, pour des âmes telles que les nôtres? Ah! je n'ai pas en moi ce pressentiment de vie qui rend si libéral du temps; si nous interrompons notre destinée actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera, mais jamais, jamais nous ne nous réunirons! Delphine, frémis de ce présage, une voix au fond de mon coeur l'a prononcé.

Cessez donc de supposer un instant que notre séparation soit possible; dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de départ n'a plus aucun sens. Si vous quittez Paris, vous me forcez à m'éloigner de Matilde, pour habiter les mêmes lieux que vous; ce sera l'unique résultat du sacrifice dont vous persistez à me menacer. N'est-ce donc pas assez de ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs entretiens, qui perfectionnoient mon caractère en me comblant de bonheur? j'ai dompté mon amour; la terreur que m'a fait éprouver le danger où ma passion vous avoit précipitée, cette terreur réprime encore les mouvemens les plus impétueux de mon coeur; c'est assez de ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.

Je n'ai voulu, Delphine, vous implorer qu'au nom de mon amour; je veux que vous restiez pour moi; mais l'intérêt même de votre réputation suffiroit seul pour vous en faire la loi: seroit-il digne de vous, de vous éloigner dans ce moment? N'est-il pas certain qu'on répandroit que si vous aviez pu vous justifier, vous ne seriez pas partie? Madame d'Artenas, en qui vous avez de la confiance, me disoit hier encore que vous vous deviez de reparoître dans la société, et de triompher vous-même de vos ennemis: ne connoissez-vous pas le monde! si vous pliez sous le poids de son injustice, il n'attribuera point votre abattement à la douleur, à la sensibilité de votre caractère; vous êtes trop supérieure pour qu'on revienne à vous par de la pitié; c'est votre courage qu'il faut opposer aux mensonges de l'envie: si la bonté suffisoit pour la désarmer, vous auroit-elle jamais attaquée? Mon amie, si tu me rends le calme et la force, en m'assurant que rien n'est changé dans tes projets ni dans ton coeur, nous en imposerons aux méchans: ne saurois-tu pas, avec de l'esprit et de la bonté, réussir aussi-bien qu'eux, avec de la sottise et de la perfidie? Confions-nous un peu plus en nous-mêmes; les envieux nous avertissent de nos qualités par leur haine, eh bien! appuyons-nous sur ces qualités. Toi, Delphine, toi, surtout, il te suffit de paraître pour plaire, de parler pour être aimée; ose affronter cette société qui ne peut te braver qu'en ton absence; je te réponds du triomphe, et tu en jouiras pour moi. Mais quand nos communs efforts n'auroient pas le succès que j'en espère, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez plus d'injuste défiance. Ne vous exagérez pas les foiblesses de votre ami; et que son amour vous réponde de son bonheur, tant qu'il pourra vous voir et que vous l'aimerez.

LETTRE XXII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 25 septembre.

Combien vous m'avez témoigné d'amitié pendant les jours que vous avez passés près de moi! Je ne vous laisserai rien ignorer, ma chère Élise, de ce qui m'intéresse; j'ai le bonheur de croire que votre coeur en est vivement occupé. Léonce est parvenu à me rassurer sur son sentiment, nous avons ressaisi, pour la troisième fois, des espérances de bonheur qui étoient presque entièrement perdues; mais hélas! je n'y ai plus la même confiance.

Quand Léonce a passé quelques jours sans aller dans le monde, il croit qu'il est devenu tout-à-fait insensible à cette injustice de l'opinion envers moi, qui l'a blessé si profondément; mais il ne sait pas que cette douleur, quand on en est susceptible, revient aussi facilement qu'elle se dissipe, cesse et renaît, mais ne se guérit jamais entièrement. Lorsque Léonce en est atteint, il cherche à me le dissimuler, il s'efforce d'être calme; mais je lis malgré lui dans son coeur; je vois qu'il souffre de cette peine, d'autant plus amère, qu'il craindroit de m'humilier en me l'avouant: voilà donc la plus douce de nos jouissances, la parfaite confiance déjà altérée! nous ne nous cachons rien; mais réciproquement, nous sentons que notre peine est moins douloureuse en ne nous en parlant pas.

Je crains aussi de lui laisser apercevoir que mon coeur n'est pas en tout parfaitement satisfait de lui, je ne veux pas me prévaloir de ses torts pour l'affliger. Ah! ce n'est pas moi qui le punirai de ses défauts; hélas! les événemens ne s'en chargeront peut-être que trop! il désire, et, quoi qu'il m'en coûte, j'y souscris, que je recommence à sortir, à revoir mes anciennes relations; il croit que j'effacerai, si je le veux, la trace des calomnies qu'on a répandues sur moi; et je ne puis me dissimuler que son bonheur est attaché à mes succès à cet égard; je le ferai donc; mais quel effort pénible! Lorsque je suis entrée dans le monde, je croyois voir un ami dans tout homme qui se plaisoit à causer avec moi; j'éprouve à présent un sentiment bien contraire; je n'ose m'adresser à personne, parler à personne: une fierté timide m'empêche de rien essayer pour sortir de ma situation, et cependant elle me cause une douleur très-vive; je pense sans cesse avec amertume à ce qu'on a dit de moi, surtout à ce que Léonce a entendu! Les ennemis auroient-ils le courage de vous poursuivre, s'ils savoient qu'ils peuvent empoisonner jusqu'à l'affection même qui vous restoit, pour vous consoler de leur haine!

La haine! juste ciel! comment l'ai-je méritée, ma chère Élise? à qui ai-je fait du mal? à qui n'ai-je pas fait tout le bien qui étoit en ma puissance? et d'où naissent-elles donc, ces fureurs cachées qui n'attendoient que le moment de la disgrâce pour éclater? est-ce à la jalousie qu'il faut les attribuer? Ah! quelques agrémens, dont je n'ai connu le prix que pour chercher à plaire et à être aimée, donnent-ils assez de bonheur pour exciter tant d'envie! et il faudra que je brave ces mauvais sentimens dont il m'eût été si doux de m'éloigner! deux ans d'absence auroient produit naturellement ce que je n'obtiendrai qu'au prix de mille souffrances: enfin, il le veut, ou plutôt, je sais quel prix il met à me revoir au rang que j'occupois dans l'opinion.

Parviendrai-je jamais à dompter la malveillance? elle me glace à l'instant où je l'aperçois; je n'ai plus ni les armes de mon esprit ni celles de mon caractère devant les méchans: ce n'est point par foiblesse; vous savez si je manque de courage, quand il s'agit de défendre mes amis; mais j'ai peur de ceux qui me haïssent, parce que je ne sais pas leur opposer un sentiment de même nature; et les larmes me viennent plus facilement que les expressions méprisantes, quand je me vois l'objet de cet actif besoin de nuire qui remplit les vies désoeuvrées. N'importe, Léonce est malheureux, et, pour faire cesser sa peine, je saurai retrouver mes forces; la bonté les affoiblissoit; la fierté doit les relever. Mais la société, ce plaisir déjà si vide, si insuffisant en lui-même, que sera-t-elle pour moi, si je suis obligée d'en faire une lutte, une guerre, un sujet continuel d'observations et de craintes?

Déjà depuis quinze jours, ne faut-il pas compter qui vient ou ne vient pas me voir? ne faut-il pas examiner la nuance des politesses des femmes, le degré de chaleur de leurs empressemens pour moi! j'ai senti battre mon coeur de crainte, pour une visite à recevoir, pour une misérable formule de politesse à remplir. Je ne connois pas une qualité forte de l'âme, une faculté supérieure de l'esprit qui ne se dégrade par une telle vie! l'idée générale de ménager l'opinion, de parvenir à la recouvrer, quand une injustice vous l'a ravie, ne rappelle rien à l'esprit qui ne soit sage et noble; mais combien tous les détails de cette entreprise répugnent à l'élévation des sentimens! combien ils exigent de souplesse, de contrainte, de condescendance! et comme au milieu de ce pénible travail, un mouvement d'orgueil vous dit souvent que vous avez tort de soumettre ce qui vaut le mieux à ce qui vaut le moins, et d'humilier un être distingué, devant la capricieuse faveur de tant d'individus sans nul mérite, de tant d'individus qui, si vous étiez dans la prospérité, se rendroient bientôt justice, et se placeroient d'eux-mêmes à cent pieds au-dessous de vous!

Mais à quoi servent toutes ces plaintes, aux-quelles je m'abandonne en vous écrivant? Ne sais-je pas que je ferai ce que demandera Léonce; et sans même qu'il me le demande, ne sais-je pas que je ferai ce qui peut contribuer à me rendre plus aimable à ses yeux! Félicitez-vous, mon amie, d'avoir pour époux un homme affranchi du joug de l'opinion; vous êtes peut-être plus foible que lui à cet égard, mais cela vaut mieux que si vous aviez un caractère naturellement indépendant, dont vous ne pussiez tirer aucun secours, parce qu'il blesseroit ce que vous aimez.

Je me rappelle qu'avant d'avoir vu Léonce, la première fois que je lus une lettre de lui, je sentis avec force que les différences de nos caractères nous rendroient, si nous nous aimions, profondément malheureux. Hélas! il n'est que trop vrai que, nous le sommes! mais ce que j'ignorois alors, c'est que le défaut même dont je me plains a je ne sais quel attrait, qui donne à mon sentiment de nouvelles forces. Un caractère ombrageux et susceptible vous occupe sans cesse par la crainte de lui déplaire. Vous attachez chaque jour plus de prix à satisfaire un homme si délicat sur la réputation et l'honneur. Enfin, quand des défauts, qui appartiennent à l'exagération même de la fierté, ne détachent pas de ce qu'on aime, ils sont un lien de plus; et l'agitation qu'ils causent donne aux affections passionnées une nouvelle ardeur. Chère Élise, venez me voir, venez avec votre mari; sa conversation me rend le courage que la parfaite raison sait toujours inspirer.

LETTRE XXIII

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 4 octobre.

Samedi dernier, deux heures après votre départ, ma chère Élise, il est arrivé à ma belle-soeur une lettre de M. de Valorbe, datée de Moulins où son régiment est en garnison. Il lui annonce qu'il a fait son voyage heureusement; il rappelle indirectement les droits qu'il croit avoir acquis sur mon dévouement; mais il ne paroît pas avoir la moindre connoissance de ce qui a été dit à Paris relativement à lui; j'espère qu'il ne le saura point, et que les soins que Léonce a pris pour le justifier, auront réussi; c'est une telle autorité que Léonce, quand il s'agit de la bravoure d'un homme, que peut-être elle aura suffi pour défendre l'honneur de M. de Valorbe.

J'ai fait hier enfin, ma chère Élise, le cercle de visites dont vous m'aviez recommandé de vous mander le résultat. Heureusement que je n'ai pas trouvé toutes les femmes que j'allois voir; celles qui ne sont que mes connoissances m'ont paru, à quelques nuances près, les mêmes pour moi, je ne leur demandois rien; mais quand j'ai voulu prier une ou deux femmes avec qui j'étois plus liée, d'expliquer la vérité, de repousser la calomnie dont j'avois été l'objet, elles se sont crues des personnes en place à qui l'on demande une grâce, et elles m'ont montré toute l'importance, toute la réserve, toute la froideur de la puissance envers la prière. Je me suis hâtée de leur dire que je renonçois à ce que je leur demandois, et leur visage s'est un peu éclairci, quand elles ont été bien certaines que je ne tirerois de leur politesse aucun droit sur leurs services.

Si je puis rétablir ma réputation dans le monde, ce n'est point, j'en suis sûre, en recourant au zèle ou à l'amitié de quelques personnes en particulier; c'est un hasard heureux dans la vie que d'être secouru par les autres; il n'y faut point compter, il faut encore moins le demander; j'aime mieux reparoître courageusement dans la société; et me conduire comme si je méprisois tellement les mensonges qu'on a osé répandre, que je ne daignasse pas même m'en souvenir. Par degré, les foibles, me voyant de la force, se rapprocheront de moi, ils me reviendront dès qu'ils croiront que je puis me passer de leurs secours. Il y a dans le coeur de la plupart des hommes quelque chose de peu généreux, qui les porte à se mettre en garde contre les démarches les plus communes de la société, dès qu'ils aperçoivent qu'on les désire d'eux vivement. Ils craignent qu'on n'ait un intérêt caché dans ce qui leur semble le plus simple, et redoutent de se trouver par malheur engagés à faire plus de bien qu'ils ne veulent. Élise, nous ne sommes pas ainsi, nous qui avons souffert: oui, dans toutes les relations de la vie, dans tous les pays du monde, c'est avec les opprimés qu'il faut vivre; la moitié des sentimens et des idées manquent à ceux qui sont heureux et puissans.

Je me suis hâtée de finir mes pénibles courses par madame d'Artenas, sur laquelle je comptois, et avec raison, à beaucoup d'égards. Madame de R., sa nièce, étoit seule avec elle; madame d'Artenas m'a reçue avec le même empressement qu'à l'ordinaire, mais seulement avec une nuance de protection de plus. Qu'il est rare, ma chère Élise, que l'adversité ne fasse pas dans les amis un changement quelconque, qui blesse la délicatesse! plus ou moins d'égards, une familiarité plus marquée, ou une aisance moins naturelle; tout est un sujet de peine ou d'observation pour celui qui est malheureux: soit qu'en effet il n'y ait rien de plus difficile pour les autres que de rester absolument les mêmes, lorsqu'une idée nouvelle s'est introduite dans leurs relations avec nous; soit qu'un coeur souffrant, comme une santé foible, s'affecte de mille nuances que le bonheur et la force n'apercevroient pas.

Je vous l'ai dit souvent; madame d'Artenas est bonne, mais elle n'est pas sensible; cette différence ne se remarque guère dans les circonstances habituelles de la vie; mais quand il faut traiter des sujets qui blessent de partout, l'on est étonné de la douleur que font éprouver ces expressions claires et positives qui ne changent rien à la situation, mais tourmentent l'imagination presque autant qu'une nouvelle peine. Madame d'Artenas me citoit sans cesse ce qu'elle avoit fait pour ramener l'opinion sur sa nièce; elle croyoit m'encourager par l'exemple des services qu'elle lui avoit rendus, comme si cette comparaison pouvoit se soutenir, comme si son premier soin n'auroit pas dû être de l'écarter!

Madame de R. souffroit d'une manière très-aimable, d'un rapprochement qu'elle trouvoit tout-à-fait inconvenable. Chaque fois que madame d'Artenas se servoit d'un terme trop fort, elle l'interrompoit, pour adoucir par des modifications flatteuses ce que sa tante avoit trop prononcé. Je lui ai vu plusieurs fois les larmes aux yeux en me regardant; je savois beaucoup de gré à madame de R. de ses attentions délicates, mais je ne pouvois l'en remercier; toute ma force étoit employée à écouter avec douceur les avis utiles de madame d'Artenas; je rougissois et je pâlissois tour à tour, quand elle me répétoit ce qu'on avoit dit de moi, du ton d'un récit ordinaire. On auroit pu croire qu'elle racontait une histoire arrivée depuis cinquante ans, à des personnes tout-à-fait étrangères à cette histoire. Cependant, comme je ne pouvois douter que le but de tous ses discours ne fut de me rendre service, qu'elle en avoit un sincère désir, et me le témoignoit franchement, je m'imposois, quoi qu'il m'en coûtât, de l'entendre en silence, et de la remercier du moins par un signe de tête, lorsque la parole me manquoit. Je sentois, d'ailleurs, que la hauteur de l'innocence n'auroit paru que de l'exaltation à madame d'Artenas; je retenois les expressions élevées et presque orgueilleuses qui m'auroient satisfaite; et je m'interdisois cette langue sacrée des âmes fières, qu'il ne faut pas prodiguer à qui n'est pas digne de la comprendre.

Le résultat de cette conversation fut qu'il falloit retourner dans le monde; et comme madame de Saint-Albe doit donner dans quelques semaines un grand concert, où la société de Paris sera réunie, madame d'Artenas, qui est sa parente, veut m'y faire inviter et m'y conduire. Elle croit que d'ici là mes amis auront eu le temps de me justifier, et de réparer entièrement le tort que m'a fait M. de Fierville. Il me sera pénible de me présenter ainsi à toute l'armée de l'opinion; mais Léonce le désire, je le ferai. Qui vous auroit dit cependant, ma chère Élise, que cette Delphine dont on envioit la situation, qu'on attendoit dans les nombreuses assemblées (j'ose le dire avec amertume) comme une partie de la fête; qui vous auroit dit que cette même Delphine, sans un tort réel, par une, suite de sentimens bons ou du moins excusables, se verroit réduite à implorer, pour oser reparoître, l'appui d'une femme d'un caractère et d'un esprit si inférieurs; et craindroit comme une puissance ennemie, cette même société, ces mêmes hommes qui sembloient ne pas trouver assez d'expressions pour l'enivrer de leurs éloges!

Ah! quel autre que Léonce pourrait me faire subir le tourment que j'éprouve en courtisant l'opinion? J'en souffre à chaque heure, à chaque minute; et cette résolution, une fois prise, exige mille résolutions de détail qui sont toutes également pénibles. Je sais cependant que si rien de nouveau ne traverse ma vie, je me tirerai de ma situation actuelle, je me replacerai dans la société au rang que j'y occupois, et que Léonce regrette si vivement. Mais pourrai-je jamais oublier que, pour me relever, il a presque fallu supporter des humiliations? mon caractère reprendra-t-il son indépendance naturelle? et retrouverai-je jamais le plaisir et la sécurité que j'éprouvois au milieu du monde, avant qu'il m'eût fait connoître tout à la fois son injustice et son pouvoir?

Combien vous avez mieux fait, ma chère Élise, de vous résigner noblement à la défaveur de la société! Il a pu vous en coûter, mais vos ennemis ne l'ont pas su, et vous n'avez pas fait un pas pour les rappeler. Je me replacerai peut-être extérieurement dans la même situation; mais ce qui me la rendoit agréable, mes propres impressions sont changées. Il me faut du calcul et presque de l'art pour captiver de nouveau les suffrages; ce calcul, cet art, m'ont fait découvrir le secret de tout; les illusions les plus douces se sont dissipées; j'ai analysé l'amitié comme la haine, et, pour reconquérir la société, je suis forcée de l'étudier sous un point de vue qui lui ôte sans retour le charme qu'elle avoit pour moi. Mais, Léonce! à ce nom, les sentimens les plus vrais me raniment! oubliez, ma chère Élise, les plaintes auxquelles je me suis livrée sur ce qu'il exige de moi; il m'en témoigne chaque jour une reconnoissance si tendre, qu'elle doit effacer toutes mes peines.

LETTRE XXIV.

Léonce à Delphine.

Paris, ce 20 octobre.

J'ai enfin, ma Delphine, une nouvelle heureuse à vous annoncer: madame de Mondoville est revenue depuis quelques jours, comme vous le savez; mais ce que vous ignorez, c'est qu'à son arrivée on n'a pas manqué de l'informer des bruits calomnieux qui s'étoient répandus; elle m'en a parlé, et je lui ai dit que ce qu'il y avoit de vrai dans cette histoire, c'étoit une action généreuse de vous, l'asile que vous aviez accordé à M. de Valorbe, au moment où il étoit poursuivi. Je dois à Matilde la justice, qu'il est impossible d'avoir mieux accueilli tout ce que mon indignation me suggéroit sur l'infâme conduite de M. de Fierville et de madame du Marset; et si quelque chose pouvoit me faire une sorte de peine, c'étoit de voir quel point il m'étoit facile de la persuader! J'ai senti dans cette occasion combien une morale, même exagérée, étoit un grand avantage dans les relations intimes de la vie.

Le soir même de la conversation que j'avois eue avec Matilde, elle se trouva dans une société assez nombreuse où je n'étois pas, et, pendant mon absence, on osa vous attaquer assez vivement. Madame de Mondoville, je le sais d'un de mes amis qui s'y trouvoit, vous défendit avec une telle force, une telle hauteur, qu'elle sut en imposer à tout le monde; et sa manière de s'exprimer, et l'autorité de sa réputation, ont produit un tel effet, que mon ami, et quelques autres témoins de cette scène, sont tout-à-fait persuadés qu'elle a été la cause d'un changement décisif en votre faveur.

Je ne puis vous dire, ma Delphine, combien je suis touché de la conduite de madame de Mondoville dans cette circonstance! son bonheur m'est devenu plus cher, plus sacré par cette action, que par tous les liens qui nous unissoient. Elle doit aller chez vous ce soir, je ne veux point m'y trouver en même temps qu'elle; je me priverai donc de vous tout le jour: mais qu'il m'est doux de penser que le danger dont vous me menaciez sans cesse n'existe plus; que toutes les inquiétudes sont à jamais écartées de l'esprit de Matilde; et que rien désormais, ô mon amie! ne peut plus me séparer de toi!

LETTRE XXV.

Delphine à Léonce.

Léonce! Léonce! comment vous dire ce qui vient de m'arriver? Qu'allez-vous penser? quelle peine ressentirez-vous? obtiendrai-je mon pardon? serez-vous capable de me haïr, quand je me désespère d'avoir accompli ce qui peut-être étoit mon devoir, ce que du moins il étoit impossible de ne pas faire dans la circonstance où je me suis trouvée? Votre femme sait mon sentiment pour vous; et par qui l'a-t-elle appris? O ciel! par moi! Le mot affreux est dit; maintenant, écoutez-moi, ne rejetez pas ma lettre avec indignation, suivez dans mon récit les impressions qui m'ont agitée, et; si votre coeur se sépare un instant du mien, s'il éprouve un sentiment qui diffère de ceux qui m'ont émue, alors condamnez-moi.

Madame de Mondoville est venue me voir il y a deux heures; j'étois seule; elle m'a montré beaucoup plus d'intérêt qu'il n'est dans son caractère d'en témoigner; j'évitois, autant qu'il étoit possible, une conversation plus intime, et je l'ai ramenée dix fois sur des sujets généraux; je respirois, lorsqu'elle renonçoit aux expressions directes d'estime et d'amitié: enfin, par une insistance qui ne lui est pas naturelle, et qui tenoit certainement à un vif sentiment de justice, et surtout de bonté, elle rompit tous mes détours, et me dit:—Ma chère cousine, j'ai appris combien on avoit été injuste envers vous; j'en ai éprouvé une véritable colère, et je vous ai défendue avec cette chaleur de conviction qui doit persuader.—Je baissai la tête sans rien dire; elle continua.—Quelle infamie de faire tourner contre vous le service que vous avez rendu à M. de Valorbe! et quelle absurdité en même temps de mêler mon mari dans cette histoire! Vous qui avez fait notre mariage, par votre généreuse conduite relativement à la terre. d'Andelys, vous que ma mère avoit consultée sur cette union, long-temps avant que je connusse M. de Mondoville, n'êtes-vous pas liée à mon sort par ce que vous avez fait pour moi? Votre amitié pour ma mère, quoiqu'elle ait été troublée un moment, a certainement conservé assez de droits sur vous, pour que le bonheur de sa fille vous soit cher.—Sans doute, essayai-je de lui répondre, je souhaite votre bonheur, j'y sacrifierois…—Elle m'interrompit en disant:—Vous n'avez pas besoin de me l'affirmer, ma cousine: si j'ai été froide quelquefois pour vous dans un autre temps, si la différence de nos opinions nous a quelquefois éloignées l'une de l'autre, permettez que je le répare dans ce moment où vous avez des peines; disposez de moi, et je m'applaudirai de l'ascendant que moi et mes amies nous pouvons avoir sur tout ce qui tient à la réputation d'une femme, puisque cet ascendant vous sera utile; j'animerai en votre faveur ce que vous appelez les dévotes, c'est-à-dire, des personnes assez pures et assez heureuses pour que, devant elles, la malignité soit toujours forcée de se taire.—Oh! vous êtes trop bonne, beaucoup trop bonne, m'écriai-je très-attendrie; mais je vous en conjure, ne faites plus rien pour moi, absolument rien, promettez-le moi, je l'exige, je vous en supplie….—Et d'où vient donc cette prière si vive? répondit Matilde; ma chère Delphine, est-ce que vous avez un tel éloignement pour moi, que vous ne me trouviez pas digne de vous servir?—Non, non, interrompis-je; c'est moi qui ne suis pas digne de vous.

—Qui a pu vous inspirer cette cruelle idée, ma chère cousine? répondit-elle; vous n'avez pas les mêmes opinions que moi, j'en suis fâchée pour votre bonheur; mais me croyez-vous donc assez exagérée pour ne pas reconnoître vos rares qualités, et les services que vous m'avez rendus deux fois, avec tant de délicatesse? Suis-je donc incapable d'estimer la parfaite franchise qui ne vous a jamais permis l'ombre de la dissimulation? c'est cette vertu que j'admire en vous, et qui a toujours été le fondement de ma sécurité. J'ai souvent remarqué que Léonce se plaisoit beaucoup à vous voir; une fois même, vous vous en souvenez, j'allai vous chercher à Bellerive avec une sorte d'inquiétude, et peut-être même avois-je le désir de vous éprouver; mais je revins parfaitement convaincue que vous n'aimiez pas Léonce, puisque vous ne vous étiez point trahie quand je vous parlois de mon sentiment pour lui. Hier, quelqu'un, en me racontant l'histoire qu'on a faite sur vous, à l'occasion de M. de Valorbe, eut l'impertinence de me dire que j'étois bien dupe de croire à votre sincérité: j'aurois désiré que vous entendissiez avec quelle force, avec quel dédain je repoussai cette méprisable insinuation! combien je me plus à répéter, que non-seulement la dissimulation, mais le silence même, qui seroit aussi une fausseté, puisqu'il me tromperoit également, étoit loin de votre caractère, dans une circonstance qui exigeoit d'une âme honnête la plus entière vérité. J'aurois souhaité que pour vous justifier à jamais, l'on m'eût demandé de jurer pour vous….—Dans ce moment, Léonce, ma tête se perdit; il me sembla qu'il étoit infâme de recevoir ainsi des éloges si peu mérités, d'abuser de sa candeur. Ses discours étoient une interrogation sacrée, et me taire me parut de la perfidie; enfin, je ne raisonnai pas, mais j'éprouvai cette révolte du sang qui rend une action basse ou perfide tout-à-fait impossible, et je m'écriai:—Matilde, arrêtez! c'en est trop! oui, c'en est trop! Si je l'aimois, devrois-je vous le dire? si je l'aimois sans être coupable, en respectant vos droits, votre bonheur….—Mon trouble disoit encore plus que mes paroles.—Achevez, reprit Matilde avec chaleur, achevez! Delphine, l'aimeriez-vous? dites-le-moi, ne résistez pas au mouvement généreux que vous éprouvez! soyez vraie, soyez-le.—Que vous importe! lui répondis-je, regrettant déjà ce qui m'étoit échappé; si je l'aime, je partirai, je mourrai, laissez-moi.—Dans ce moment madame de Lebensei entra; et, soit que Matilde ne voulût pas rester avec elle, soit qu'elle eût besoin de réfléchir à ce qui s'étoit passé entre nous, elle sortit de ma chambre sans prononcer une parole, et je la laissai partir, confondue moi-même de ce que je venois de dire, ne sachant plus si c'étoit un crime ou une vertu, et n'étant digne, en effet, ni d'approbation ni de blâme; car je n'avois été qu'entraînée, et, n'ayant eu le temps d'aucune réflexion, je ne m'étois décidée à aucun sacrifice.

Que va-t-il arriver maintenant, Léonce? je n'ose vous interroger sur ce que vous aura dit Matilde; je sais mon devoir, mais j'ignore encore comment il se manifestera à moi. Venez me voir, venez; jouissons de ces jours peut-être les derniers; Ah! pourquoi vous cacherois-je que mon coeur se brise, que j'éprouve comme une sorte de repentir… Qu'allons-nous devenir? du moins ne vous irritez pas contre moi, n'épuisons pas nos âmes en reproches et en justifications, souffrons comme un coup du sort les suites d'une action complètement involontaire, et cherchons ensemble s'il peut nous rester encore quelques ressources.

LETTRE XXVI.

Delphine à madame de Lebensei.

Ce 28 octobre.

Vous êtes partie fort inquiète, ma chère Élise, de ma conversation avec madame de Mondoville, et vous avez bien voulu me demander de vous écrire chaque jour ce qui pourroit en arriver; il s'en est déjà écoulé huit sans que j'aie entendu parler de Matilde; mais, loin que ce silence me tranquillise, il redouble mon inquiétude. Depuis ce temps, Léonce ne l'a point vue; elle s'est enfermée chez elle, ou elle est allée à l'église: son mari lui a fait demander plusieurs fois de la voir, elle l'a constamment refusé. Elle est sans doute bien malheureuse à présent, et elle étoit tranquille avant de m'avoir parlé. Oh! que je serois coupable, si, ne sachant avoir que la foiblesse des bons sentimens, et jamais leur force, je n'avois fait que troubler la vie de Matilde par ma franchise, sans avoir le courage nécessaire pour lui rendre le bonheur!

Mademoiselle d'Albémar m'a blâmée assez vivement; Léonce a été généreux envers moi, mais il a surtout affecté de parler de cette circonstance comme peu décisive, et d'affirmer qu'il étoit certain d'en adoucir tous les effets. Je n'ai point combattu cette erreur; je sens approcher la résolution irrévocable, la nécessité toute-puissante, je ne dispute plus sur rien; ah! je parlois quand j'avois un besoin secret d'être convaincue, quand je souhaitois confusément qu'on s'opposât au sacrifice que je croyois vouloir! maintenant je me tairai; tout repose sur moi; devoir, malheur, amour, je dois tout contenir dans mon âme solitaire.

Qu'il sera terrible, le moment de se séparer! il s'offre à moi déjà comme un nuage noir à l'horizon, prêt à s'avancer sur ma tête; ah! que ne puis-je mourir pendant qu'il est loin encore! Bonne Élise, heureuse Élise, adieu.

LETTRE XXVII.

Delphine à madame de Lebensei.

Ce 4 novembre.

Mon sort est décidé! il l'est depuis quatre jours; je n'ai pas eu la force de vous l'écrire. Si votre pressante lettre ne m'étoit pas arrivée ce matin, je ne sais si j'aurois pu prendre sur moi de raconter tant de douleurs. Je le vois encore, mais bientôt je ne le verrai plus; il ne le sait pas, il doit l'ignorer; il me regarde avec une expression déchirante: s'il a des craintes, il ne veut pas les exprimer, il semble qu'il croie m'enchaîner davantage en ne paroissant pas douter; oh! qu'il est touchant! qu'il est aimable! et dans un funeste moment, j'ai promis de le quitter! mes forets suffiront-elles à ce sacrifice?

Mardi dernier, Léonce m'avoit dit qu'il étoit obligé de s'absenter le lendemain de Paris pour une affaire indispensable: je ne sais pourquoi l'idée ne me vint pas, que madame de Mondoville choisiroit ce jour pour me voir; mais quand on l'annonça, je fus saisie d'une surprise égale à ma douleur. J'étois avec ma belle-soeur: Matilde, en entrant, m'annonça solennellement qu'elle désiroit être seule avec moi, et qu'elle me prioit de faire fermer ma porte.

Quand nous fûmes seules, elle me dit avec un ton triste, mais ferme, qu'il ne lui étoit plus permis de douter de l'amour qui existoit entre Léonce et moi; qu'elle s'étoit retracée plusieurs circonstances qui ne l'avoient pas frappée, lorsqu'elle expliquoit tout par l'amitié, mais qui ne prouvoient que trop clairement ce que mon trouble, dans notre dernière conversation, avoit commencé à lui révéler.—Une autre, ajouta-t-elle, dans une pareille situation, seroit votre ennemie; les obligations que je vous ai, votre mouvement de franchise auquel je dois mon premier avertissement, les sentimens chrétiens qui me font désirer de vous ramener à la vertu, ne me le permettent pas; je viens donc vous demander pour votre salut autant que pour mon bonheur, de quitter Paris, de ne pas permettre que Léonce vous suive, et de ne point semer la discorde entre nous deux, en lui disant que c'est moi qui vous ai priée de vous éloigner de lui.—Cette proposition dure et brusque, quoique d'accord avec mes réflexions, me révolta, je l'avoue; et je répondis assez froidement, que je ne voulois m'engager à rien avec personne qu'avec moi-même.

—Vous me refusez! me dit Matilde, avec une expression, avec un accent d'une amertume et d'une âpreté remarquables; vous me refusez! répéta-t-elle encore avec des lèvres tremblantes: eh bien! sachez donc que je porte dans mon sein l'enfant de Léonce, et que la douleur que vous me causez vous rendra responsable de sa vie et de la mienne.—A ces mots, jugez de ce que j'éprouvai! j'ignorois son état, j'ignorois ses nouveaux droits. Des sanglots s'échappèrent de mon sein, ils adoucirent un peu Matilde.—Revenez à vos devoirs, à votre Dieu, me dit-elle, pauvre égarée; ne me condamnez pas à vous maudire: qui, moi! je donnerois le jour à un enfant que son père haïroit peut-être, parce que je suis sa mère! Le temps qui affoiblit les sentimens criminels, ramène aux affections légitimes; mais si Léonce vous voit chaque jour, il s'éloignera davantage encore de moi, et formera sans cesse avec vous de nouveaux liens, qui lui rendront odieux tout ce qu'il doit aimer.

—Oubliez-vous, lui dis-je, Matilde, que notre attachement l'un pour l'autre n'a jamais été coupable?—Vous n'appelez coupable, reprit-elle, que le dernier tort qui vous eût avilie vous-même; mais quel nom donnez-vous à m'avoir ravi la tendresse de mon mari? à moi malheureuse, qui n'ai sur cette terre d'autres jouissances, que son affection, mon bien, mon droit légitime; son affection, qu'il m'a jurée au pied des autels! que ferai-je pour la regagner, quand vous l'avez enlacé des séductions que le ciel ne m'a point accordées, mais qui ne serviront qu'à votre malheur et à celui des autres! Quoi! depuis un an vous voyez Léonce tous les jours, et vous prétendez n'être pas coupable! Quels efforts avez-vous faits pour vaincre un sentiment criminel? vous êtes-vous séparée de mon époux? vous a-t-il en vain poursuivie? vos malheurs m'ont-ils appris votre amour? Non! c'est le plus simplement, le plus facilement du monde que vous passez votre vie avec un homme marié, pour qui vous avez une affection condamnable! Quelle innocence, juste ciel! et surtout quel soin, quel respect pour ma destinée! Vous aimiez ma mère, et vous ne craignez pas de désespérer sa fille! Reprenez les funestes dons avec lesquels vous m'avez mariée; je veux vous les rendre, je veux acquitter en même temps les dettes de ma mère envers vous; alors je quitterai la maison de Léonce, pauvre, isolée, trahie par mon époux, par celui que j'aimois peut-être plus que Dieu ne nous a permis d'aimer sa créature; mais en m'éloignant, je vous laisserai à l'un et à l'autre des remords plus cruels encore que tous mes maux.—

Élise, Matilde auroit pu me parler longtemps sans que je l'interrompisse; je gardois le silence, parce que j'étois décidée; si j'avois hésité, ce qu'elle me disoit m'auroit déchiré le coeur. Mais qui pouvois-je plaindre, quand je me condamnois à quitter Léonce? qui, sur un brasier ardent, m'eût paru plus digne que moi de pitié? L'expression morne et contrainte des regards de Matilde m'avertit cependant de son incertitude, et je lui dis que j'étois résolue à tout ce qu'elle exigeroit de moi. Alors cette femme, oubliant et son ressentiment et sa roideur naturelle, me parla de sa reconnoissance pour ma promesse, de son amour pour son mari, avec un accent tout nouveau que Léonce pouvoit seul lui inspirer. Ah! pensai-je au fond de mon coeur, celle qui lui ressemble si peu, celle qu'il n'a jamais aimée, ressent néanmoins pour lui une passion si vive! et moi qui l'entends si bien, et moi qu'il chérit, et moi que son image seule occupe, je dois le quitter! j'ai juré à madame de Vernon, au lit de mort, de protéger le bonheur de sa fille; j'avois promis à Dieu, à ma conscience, de ne point faire souffrir un être innocent; je ne serai point parjure à ces voeux, les premiers que mon coeur ait prononcés; mais la crainte de la mort ne fait pas éprouver à celui qui s'approche de l'échafaud, une douleur plus grande que celle que je ressens en renonçant à Léonce.

Je me taisois, plongée dans ces amères réflexions.—Ce n'est pas tout encore, ajouta Matilde, vous ne feriez rien pour mon bonheur, si Léonce pouvoit croire que c'est à ma prière que vous vous séparez de lui; il me haïroit en l'apprenant; si vous ne pouvez le lui cacher, restez plutôt; restez pour obtenir de lui qu'il soigne mon enfant, si je vis jusqu'à sa naissance, et qu'il donne après moi des larmes à mon souvenir. Il doit ignorer que je vous ai vue; je tâcherai de reprendre avec lui ma manière accoutumée. Delphine, si un seul mot vous trahit, votre promesse est vaine, ne l'exécutez pas.—Matilde, lui dis-je, votre secret sera gardé.—Si votre départ, reprit-elle, étoit prompt, Léonce soupçonneroit qu'il existe un rapport entre la conduite bizarre que je tiens depuis quelques jours, et votre résolution. Laissez-moi le temps de lui montrer de nouveau du calme, afin qu'il puisse supposer que mes inquiétudes se sont dissipées d'elles-mêmes; vous chercherez ensuite quelques prétextes raisonnables pour votre éloignement.—Matilde, lui dis-je alors, je vous remercie de m'estimer assez pour me croire capable de tant d'efforts; ils seront tous accomplis, je vous en donne ma parole. Je ferai plus encore; dans quelque lieu de la terre que j'allasse, Léonce me suivroit, j'en suis sûre; eh bien! je disparaîtrai du monde. Je ne sais ce que je deviendrai; mais ce n'est point un voyage, une absence ordinaire qui peut briser des sentimens tels que les miens; au reste, mon sort ne vous importe pas; ainsi donc, laissez-moi; j'aurois besoin d'être seule, adieu.—Matilde m'obéit sans rien dire, j'avois repris sur elle une sorte d'autorité; je la méritois, car dans cet instant, sans doute, mon âme, par son sacrifice, étoit devenue supérieure à la sienne.

Je viens de vous confier, Élise, le secret le plus important de ma vie; si Léonce le découvroit, il ne pardonneroit point à Matilde la douleur que notre séparation lui causera, et je paroîtrois alors bien digne de mépris: j'aurois l'air de ne me montrer généreuse que pour être plus habilement perfide; jamais donc, après ma mort même, tant que Matilde existera, vous ne vous permettrez un mot sur ce sujet.

Maintenant, il faut exécuter ce que j'ai promis, il faut tromper Léonce; car s'il devinoit mon dessein, si je voyois encore ses regrets, si j'entendois ses plaintes!…. Allons, il ne saura rien. J'ai quelque temps encore: Matilde elle-même l'exige; si ma tête se conserve pendant les jours qui me restent, je ferai ce que je dois; mais ne vous étonnez pas si, jusqu'à ce moment où mon sort me condamne à rompre avec la nature entière, je suis, même avec vous, toujours silencieuse et presque froide. Ne me parlez point de mon projet, laissez-moi lutter seule avec moi-même, rassembler en moi toutes mes forces; un mot raisonnable ou sensible pourroit me bouleverser, si je n'y étois pas préparée.

Traitez-moi comme les mourans: leurs amis savent qu'ils vont périr, ils le savent eux-mêmes, mais ils évitent, mais on évite aussi autour d'eux de leur rien dire qui le rappelle; les mêmes ménagemens au moins me sont nécessaires…. Élise, je vous les demande.

LETTRE XXVIII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 10 novembre.

Ma belle-soeur vous prie, ma chère Élise, de venir la voir demain; je me suis servie de divers prétextes pour la décider à partir, elle retourne à Montpellier dans deux jours; je lui ai caché mon véritable dessein, elle s'y seroit opposée, elle auroit voulu m'emmener avec elle; ce n'est pas ainsi que je veux me séparer de Léonce, ce n'est pas un autre genre de vie que je vais adopter, c'est je ne sais quelle mort que je voudrois embrasser; je ne connois encore que confusément mon avenir, mais quel qu'il soit, il sera sombre, et je n'y associerai personne.

Ma belle-soeur déteste tellement Paris, que dès qu'elle a pu croire qu'elle ne m'y étoit plus nécessaire, elle a été très-impatiente de le quitter; l'annonce de son départ a produit sur Léonce un effet dont je devrois m'applaudir, et qui me perce le coeur; il est convaincu maintenant que je suis décidée à rester, puisque je laisse ma soeur s'en retourner seule. Matilde est redevenue la même avec Léonce; il me le dit souvent, et me croit entièrement rassurée à cet égard; enfin tout se calme autour de moi, et je porte seule le désespoir au fond de mon âme.

Hier même, hier, madame d'Artenas est venue me rappeler l'engagement que j'avois pris d'aller au grand concert de madame de Saint-Albe, qui doit se donner la semaine prochaine; j'avois entièrement oublié depuis quinze jours tout ce qui a rapport à l'opinion du monde; une douleur réelle avoit fait disparoître toutes les peines de l'imagination, et je les estimois ce qu'elles valent. Madame d'Artenas me répéta ce que je sais d'ailleurs avec certitude, c'est que l'autorité de madame de Mondoville; l'influence de mes amis et de ceux de Léonce, enfin l'effet naturel de la vérité, ont effacé dans l'opinion les injustices dont j'ai souffert; je la retrouve, la faveur de ce monde, au moment où je le quitte; il revient à moi, quand le plus profond des malheurs me rend insensible à ce retour que j'avois tant désiré.

J'ai refusé ce concert, malgré les vives instances de madame d'Artenas; elle a fini par me dire qu'elle en appelleroit à Léonce de ma décision; puisse-t-il ne pas exiger de moi d'y aller! il ne sait pas quel sentiment de désespoir il me condamneroit à porter au milieu d'une fête!