WeRead Powered by ReaderPub
Delphine cover

Delphine

Chapter 164: LETTRE XXIX.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XXIX.

Delphine à Mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 16 novembre.

Mon amie, comme le malheur s'appesantit sur moi! ah! ne regrettez pas de m'avoir quittée, rien ne peut me sauver. Je ne sais si je l'ai mérité; mais les plus grands criminels n'ont pas éprouvé comme moi l'acharnement de la fatalité. Ne me demandez pas de vous rejoindre, il faut que je vive seule, pour écarter de vous une destinée chaque jour plus malheureuse.

Vous savez que, deux jours avant votre départ, je me refusai aux sollicitations de madame d'Artenas pour aller chez madame de Saint-Albe; la veille même de ce malheureux concert, Léonce m'avoua qu'il désiroit extrêmement que j'y allasse. Il savoit, ce qui étoit vrai alors, que j'étois beaucoup mieux dans l'opinion; il vouloit, je crois, jouir du triomphe qu'il s'attendoit, hélas! que je remporterois sur mes ennemis. Madame de Lebensei, qui redoute tant le monde pour elle-même, insista fortement pour que je cédasse à la demande de Léonce; je me troublai deux ou trois fois en résistant à leurs prières, je craignois de trahir devant Léonce les sentimens de douleur qui me rendoient une fête odieuse. Enfin, une idée que l'amour m'inspiroit s'empara de moi; je souhaitai, prête à me séparer de Léonce pour jamais, d'effacer entièrement toute impression qui pourroit m'être défavorable, dans la société dont il prise les suffrages, et au milieu de laquelle il doit vivre. Je souhaitai de me montrer encore une fois à lui, reconquérant cette existence qu'il avoit regrettée pour moi, et je voulus lui laisser mon souvenir aussi aimable et aussi séduisant qu'il pouvoit l'être; cette foiblesse de coeur m'entraîna: si ce sentiment étoit blâmable, il est impossible d'en avoir reçu une punition plus amère.

Je promis d'aller chez madame de Saint-Albe. Le jour même de l'assemblée, à l'heure où j'attendois madame d'Artenas qui devoit venir me prendre, je reçois un billet d'elle, qui m'apprend qu'elle s'est foulé le pied en montant dans sa voiture, et qu'elle ne peut sortir; ses regrets étoient exprimés avec affection; elle me sollicitoit de ne pas renoncer au projet que j'avois formé d'aller chez madame de Saint-Albe, et m'assuroit qu'on m'y attendoit avec empressement et bienveillance; en effet, telle étoit la disposition de la veille: j'hésitai encore quelques instans; mais réfléchissant que Léonce étoit déjà parti, qu'il comptoit sur moi, je ne pus me résoudre à tromper son désir, et mon mauvais sort fit que je me décidai à suivre mon premier dessein.

Comme il étoit déjà tard, tout le monde étoit rassemblé chez madame de Saint-Albe. Au moment où j'entrai dans la chambre, j'entendis autour de moi une espèce de murmure; je ne vis pas Léonce, qui étoit alors dans une pièce plus reculée. La maîtresse de la maison, la plus impitoyable femme du monde, quand elle croit que sa considération peut gagner à se montrer ainsi, fut long-temps sans s'avancer vers moi; enfin, elle se leva et m'offrit une chaise, avec une froideur qu'elle désiroit surtout faire remarquer; les deux femmes à côté de qui j'étois assise parlèrent bas chacune à leurs voisins; aucun homme ne s'approcha de moi, et toute l'assemblée sembloit enchaînée par ce silence désapprobateur, mystérieux et glacé, que la conscience même ni la raison ne peuvent braver en public. Je conçus d'abord, tant ma tête étoit troublée, le plus injuste soupçon contre madame d'Artenas; mille idées se succédoient dans mon esprit, et n'osant ni interroger personne, ni faire un mouvement pour me lever, pendant que tous les yeux étoient fixés sur moi, immobile à ma place, je sentois une sueur froide tomber de mon front.

Madame de R. m'aperçut, se leva promptement, me prit par la main, et me conduisit dans l'embrasure de la fenêtre; je me crus sauvée, puisqu'un être vivant me parloit.—Il est arrivé cet après-midi même, me dit-elle, des lettres du régiment de M. de Valorbe, qui contiennent la nouvelle que des officiers de son corps, ayant appris qu'il avoit reçu de M. de Mondoville une insulte très-grave sans la venger, ont déclaré qu'ils ne serviroient plus avec lui; il s'est battu avec deux d'entre eux, il a blessé le premier, il a été blessé par le second; mais l'on croit que, malgré cette courageuse conduite, il sera obligé de quitter son régiment, et peut-être la France. Cet événement a produit un effet terrible contre vous, il a tout renouvelé, comme si l'on pouvoit vous accuser le moins du monde du triste sort de M. de Valorbe; on m'a tout raconté en arrivant ici, et j'allois envoyer chez vous pour vous conjurer de ne pas venir, lorsque malheureusement vous êtes entrée.

Mon premier mouvement fut de m'informer de ce que savoit Léonce.—Dans ce moment, me dit madame de R., une de ses parentes l'instruit, dans la chambre à côté, de cette cruelle aventure. Au nom du ciel, remettez-vous à votre place, restez-y une heure, si vous le pouvez, et partez après naturellement.—Pendant qu'elle me parloit, M. de Montalte, cousin de M. de Valorbe, qui est venu quelquefois me voir avec lui, passa devant moi, me regarda avec affectation et ne me salua point; il repassa deux minutes après, et, entendant madame de R. nommer M. de Valorbe, il s'avança près de nous deux, et, s'adressant à madame de R., il dit assez haut pour que plusieurs personnes l'entendissent:—Madame d'Albémar a jugé à propos de déshonorer mon cousin pour plaire à M. de Mondoville; mais si elle a disposé d'un fou à qui elle a tourné la tête, il lui sera plus difficile d'imposer silence à ses parens.—Je sentis à ce discours un mouvement de hauteur, une inspiration de fierté qui me rendit mes forces, et j'allois prononcer des paroles qui, pour un moment du moins, auroient fait triompher la vérité, lorsque je vis Léonce rentrer dans la chambre où j'étois; je sentis à l'instant les conséquences d'un mot qui lui auroit appris que M. de Montalte m'avoit offensée, et je me tus subitement.

Je cherchai des regards la place que j'avois occupée en arrivant, elle étoit prise; je fis le tour de la chambre, dans une espèce d'agitation qui me faisait craindre à chaque instant de tomber sans connoissance: aucune femme ne m'offrit une chaise à côté d'elle, aucun homme ne se leva pour me donner la sienne. Je commençois à voir les objets doubles, tant mon agitation augmentoit, à chaque pas inutile que je faisais; je me sentois regardée de toute part, quoique je n'osasse lever les yeux sur personne; à mesure que j'avançois, on reculait devant moi; les hommes et les femmes se retiroient pour me laisser passer, et je me trouvai seule au milieu du cercle, non telle qu'une reine respectueusement entourée, mais comme un proscrit dont l'approche seroit funeste. J'aperçus, dans mon désespoir, que la porte du salon étoit ouverte, et qu'il n'y avoit personne près de cette porte; cette issue, qui s'offroit à moi, me parut un secours inespéré; et, dans un égarement qui tenoit de la folie, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier, je traversai la cour, et je me trouvai au milieu de la place Louis XV, sur laquelle demeuroit madame de Saint-Albe; seule, à pied, par le vent et la pluie, dans la parure d'une fête, sans avoir un instant réfléchi au mouvement qui m'entraînoit, je fuyois devant la malveillance et la haine, comme devant des pointes de fer qui me repoussoient toujours plus loin.

A peine étois-je restée deux minutes sur la place, à chercher autour de moi ce que j'avois fait et ce que j'allois devenir, que Léonce m'atteignit; son émotion étoit sombre et terrible; il me prit le bras, le serra contre son coeur, et marcha avec moi sans que nous sussions, je crois, ni l'un ni l'autre, quel dessein nous faisoit avancer. Nous étions déjà sur le pont de Louis XVI, lorsque le saisissement du froid me força de m'arrêter, et je m'appuyai sur le parapet, incapable de faire un pas de plus; Léonce passa une de ses mains autour de moi:—Chère et noble infortunée, me dit-il, de quelle barbarie ils ont usé envers toi! veux-tu les fuir avec moi, ces cruels, dans le sein de la mort! dis un mot, et nous nous précipiterons ensemble dans ces flots, plus secourables que les êtres que nous venons de voir. Pourquoi lutter plus long-temps contre la vie? n'est-il pas certain que nous n'aurons plus que des douleurs! ce ciel qui nous regarde, nous a marqués pour ses victimes, sauvons-nous des hommes et de lui.

—Alors il me souleva dans ses bras, je crus sa résolution prise, je penchai ma tête sur son sein, et je vous le jure, Louise, je n'éprouvai rien qui ne fût doux; tout à coup cependant il me remit à terre, et, reculant quelques pas, il dit, comme se parlant à lui-même:—Non, l'innocence ne doit pas périr, c'est à ses vils accusateurs que la mort est réservée. Delphine, tu seras vengée, tu le seras.—

Comme il disoit ces mots, mes gens qui me cherchoient de tous les côtés, me découvrirent, et m'amenèrent ma voiture.—Au nom du-ciel, dis-je à Léonce, ne pensez point à la vengeance; voulez-vous achever ma ruine, le voulez-vous?—Non! me dit-il, ne craignez rien; ce ne sera point ce soir ni demain, je le jure; je saisirai une fois peut-être… dans quelque temps… un prétexte éloigné… sans nul rapport avec vous; mais s'ils périssent; ils sauront cependant que c'est pour vous avoir outragée. Je vous en conjure, ajouta-t-il, soyez tranquille; pensez-vous que dans un tel moment je voulusse vous compromettre encore! ce que je désire, ce qui est nécessaire, n'arrivera peut-être pas de long-temps, remontez dans votre voiture, de grâce….—Il voulut me suivre, je le refusai.

Je ne l'ai pas revu depuis, et je veux, pendant quelques jours encore, me refuser à le recevoir; j'ai besoin de m'examiner seule; je veux savoir si je me sens réellement humiliée. Affreux doute! l'aurois-je cru possible! l'injustice de l'opinion, je l'avoue, peut faire un mal cruel; il faut quitter le monde pour jamais. Valorbe, le malheureux Valorbe, me poursuivra-t-il? Il ignorera, j'espère, ce que je serai devenue. Que pourrois-je pour lui, quand même je n'aimerois pas Léonce? Suis-je restée ce que j'étois? puis-je secourir personne? Les méchans ont enfin mortellement blessé mon âme. Ah! pourquoi Léonce n'a-t-il pas suivi son premier mouvement! Mais avois-je besoin de son secours pour me précipiter dans l'abîme? lui-même ne sentoit-il pas que c'étoit mon seul asile? Louise, n'est-il donc pas encore temps?

LETTRE XXX.

Madame de R. à madame d'Albémar.

Paris, ce 17 novembre.

Permettez à une personne qui vous doit la plus, profonde reconnoissance, dont vous avez changé la vie, et qui date du jour où vous l'avez secourue, le peu de bien qu'elle a pu faire, permettez-lui, madame, d'essayer de vous consoler, quelque supérieure que vous lui soyez. Ce que je vais vous dire me coûtera sans doute; mais, si l'effort que je fais m'est pénible, il me sera doux de penser qu'il m'acquitte un peu envers vous. Puis-je d'ailleurs être humiliée, si je vous soulage! Ah! de ma triste vie, ce sera l'action la plus honorable.

Vous avez éprouvé avant-hier une scène très-cruelle; il y a dix-huit mois que votre bonté généreuse me sauva d'un éclat, semblable en apparence, mais dont la douleur ne peut être la même; car ce que je souffrois, à quelques égards, étoit mérité, et ce que l'on mérite doit durer toujours.

En réfléchissant sur ce qui vous est arrivé chez madame de Saint-Albe, je me suis rappelé qu'une fois ma tante, très-maladroitement, vous avoit fait souffrir, en comparant votre situation à la mienne; j'ai donc pensé que si, sans aucun ménagement pour moi-même, je vous en faisois sentir l'extrême différence, vous y trouveriez peut-être quelques motifs de consolation. Votre âme est si noble, que j'ai été bien sûre que le mouvement qui m'excitoit à vous écrire, effaceroit à vos yeux ce qu'il faut malheureusement que je rappelle, en vous parlant de moi.

L'envie est parvenue momentanément à vous faire assez de tort: à force d'art, on a perfidement interprété vos actions les plus généreuses; et tous ces êtres, incapables de se dévouer pendant un jour à leurs amis, ont été bien aises de faire tourner à mal les qualités qu'ils ne possédoient pas, espérant ainsi les discréditer dans le monde: mais, dans toutes les accusations qu'on a essayées contre vous, qu'y a-t-il de vrai que vos vertus, votre délicatesse, la pureté de votre âme et de vos sentimens? Soyez donc sûre que dans peu votre réputation sera justifiée. Les livres nous entretiennent souvent des succès de la calomnie; moi, qui ai tant à redouter les reproches que je puis mériter, je crains peu, je l'avoue, l'ascendant du mensonge, du moins à la longue. Si la bonté n'émoussoit pas les armes de votre esprit, tandis que la méchanceté aiguise celles des autres, rien ne vous seroit plus facile que de faire connoître votre innocence; vous semblez née pour convaincre; tous les moyens de persuasion vous sont donnés, et vous n'employeriez aucun de ces moyens, qu'en peu d'années, peut-être même en peu de mois, les faits se développeroient d'eux-mêmes, par cette multitude de rapports naturels qui révèlent la vérité, malgré tous les obstacles que l'on peut y opposer.

Il faut agir, et agir sans cesse, pour établir ce qui est faux, tandis que l'inaction et le temps découvrent toujours ce qui est vrai: ce temps est votre appui le plus sûr; mais loin de m'être favorable, il confirme chaque jour davantage le blâme, que désarmoit un peu l'intérêt inspiré par ma première jeunesse. J'approche de trente ans, de cette époque où la considération commence à devenir nécessaire, et je la vois reculer devant moi; souvent, avec le coeur le plus affligé, je tâche d'être aimable, parce que je sens qu'on a le droit de m'y condamner, puisque la plupart des femmes qui me voient s'en excusent sur quelques agrémens de mon esprit. Il ne m'est permis en société d'être ni triste, ni malade.

Les femmes ne sont pas encore ce que je crains le plus, elles n'ont point de véritable irritation contre une personne qui ne leur fait point ombrage; les prudes même ne déploient toute leur sévérité que contre les femmes décidément supérieures; mais les hommes! si vous saviez quel mal ils me font, sans réflexion, sans méchanceté même! quelle légèreté dans les discours qu'ils me tiennent! combien il est difficile de leur apprendre que j'ai changé de vie, et que je n'aspire plus qu'aux égards dont je me riois autrefois!

On vous calomnie quand vous n'y êtes pas, et vous en imposez presque toujours quand on vous voit. Moi, l'on ne se donne pas la peine de me dénigrer en mon absence; mais le ton avec lequel on m'adresse la parole, chaque circonstance, chaque forme de la société, me prouvent, non l'intention de me blesser, je le préférerois, mais le sentiment involontaire, qui se témoigne à l'insu même de ceux qui l'éprouvent. Si un homme, si une femme se permettoit de vous dire un mot offensant, vous pourriez, quand vous le voudriez, l'accabler de votre mépris, et moi, je n'ai pas le droit de mépriser; je suis obligée de ménager tout le monde; je ne ferois point de tort à celui dont je me plaindrais; je ne puis risquer de me brouiller avec personne; ainsi, dans un rang élevé, avec une fortune considérable, je me vois obligée de jouer le rôle d'une complaisante, je crains d'exciter la moindre malveillance, et de rappeler aux autres que mon existence dans le monde est précaire, et qu'il ne tiendroit qu'à un ennemi de me l'ôter de nouveau.

Pourquoi, pourroit-on me dire, ne vivez-vous pas dans la retraite? Ah! madame, croyez-vous qu'après dix ans d'une vie comme la mienne, je puisse supporter la solitude? heureusement encore je suis restée bonne, mais ma sensibilité naturelle n'existe presque plus; je n'ai rien en moi qui renouvelle mes pensées, et seule, je suis poursuivie par des souvenirs tristes, contre lesquels je n'ai ni armes ni ressources. Parmi ceux que j'ai cru aimer, il en est que je regrette, mais sans compter sur leur estime, ni pouvoir m'intéresser à moi-même. Je sais bien que je vaux mieux que ma conduite, mais elle ne m'a pas laissé assez d'énergie dans le caractère, pour me changer entièrement; j'ai cessé d'avoir des torts, mais je ne retrouverai jamais le bonheur qu'ils m'ont fait perdre.

Séparée depuis long-temps de mon mari, je n'ai point d'enfans, je suis privée du seul bien qui donne aux femmes un avenir, après trente ans; je crains l'ennui, je crains la réflexion, et je cours de distractions en distractions, pour échapper à la vie. Mais vous, noble Delphine, mais vous, votre âme vous appartient encore tout entière; vos affections sont ou vertueuses, ou tout au moins délicates; un esprit étendu vous offre dans la réflexion un intérêt toujours nouveau; vous avez des envieux et des calomniateurs, mais il n'en est pas un qui pense réellement ce qu'il dit; pas un qui ne se sentît confondu, si vous daigniez lui répondre; pas un qui ne vous désirât pour femme ou pour amie, quoiqu'il vous attaque sous ces noms sacrés; pas un enfin qui, s'il étoit malheureux ou proscrit, n'enviât le sort de ceux que vous aimez, et peut-être même ne s'adressât à vous qu'il auroit offensée, à vous, mille fois plutôt qu'à ses meilleurs amis.

Courage donc, madame, courage! la conscience du passé, la certitude de l'avenir, n'est-ce donc pas assez pour traverser ce temps d'orage! ne donnez pas à l'envie et à la méchanceté, le spectacle qui leur est le plus agréable, celui d'une âme élevée, abattue sous leurs coups; redoublez plutôt leur fureur jalouse, en leur montrant que vous êtes calme, et que vous savez être heureuse. Dieu! si quelque puissance sur la terre pouvoit m'accorder tout à coup vos souvenirs et vos espérances, si j'en pouvois jouir un an, je donnerois pour cette année tout le temps qui me reste à vivre. Ah! madame, ah! Delphine, qui n'a pas été coupable, croyez-moi, n'a point souffert!

Je ne pourrois relire cette lettre sans éprouver un embarras difficile à supporter; je me confie donc sans nouvelles réflexions au sentiment qui l'a dictée, et je vous l'envoie sans me laisser un moment de plus pour hésiter.

LETTRE XXXI.

Delphine à madame de R.

Quand on est capable d'écrire la lettre que je viens de recevoir, il est impossible que les sentimens les plus vertueux et les plus purs ne finissent pas par triompher de toutes les foiblesses. Un mouvement si généreux m'a fait du bien, et j'ai retrouvé le plaisir d'estimer, que l'amertume et la défiance m'avoient fait perdre; ce soulagement est tout ce que ma situation peut permettre.

Je n'ai plus rien à démêler avec le monde, mais je n'oublierai jamais le sentiment plein de délicatesse qui vous a portée, madame, à vouloir me consoler, aux dépens des considérations personnelles qui auroient arrêté toute autre femme.

LETTRE XXXII.

Léonce à Delphine.

Depuis quatre jours, vous vous êtes inflexiblement refusée à me voir. On m'a dit à Paris que vous étiez à Bellerive, à Bellerive que vous étiez à Paris; on a trompé votre ami à votre porte comme un étranger: Delphine, jamais vous n'avez été plus injuste, car jamais ma passion pour vous n'a exercé sur moi plus d'empire! je crois qu'elle a changé jusqu'à mon caractère; daignez m'entendre, vous jugerez mieux que moi-même de ce coeur, qui, se confiant tout entier à vous, attend votre approbation pour s'estimer encore.

Sans doute, le jour de cette affreuse scène, quand je vous retrouvai presque égarée, la douleur de ce qui venoit de se passer, la rage d'être condamné à attendre un prétexte pour vous venger, me jetèrent dans le délire du désespoir. Je ne sais ce qui m'échappa dans ce moment; mais ce que je puis attester, c'est que, revenu à moi-même, j'éprouvai, ce que jamais encore je n'avois ressenti, un mépris profond pour l'opinion des hommes. Je me demandai comment j'avois pu attacher tant d'importance aux jugemens les plus injustes, à ceux qui osent attaquer avec indignité la créature la plus parfaite! et je m'attendris douloureusement sur vous, ma Delphine, sur votre destinée qui, sans mes torts et sans mon amour, eut été la plus brillante, la plus heureuse de toutes.

En me livrant, mon amie, à ces pensées tristes, mais sensibles, à ces pensées qui adoucissoient entièrement mon caractère, puisqu'elles m'apprenoient à dédaigner ce qui m'avoit si cruellement irrité, j'ouvris un livre anglois que vous m'avez donné, et les premiers vers qui frappèrent mes regards, comme par un hasard secourable, furent un portrait de femme qui semble être le vôtre, et que je me plais à vous transcrire.

    Made to engage all hearts, and charm all eyes;
    Though meek, magnanimous; though witty, wise;
    Polite, as all her life in courts had been;
    Yet good, as she the world had never seen;
    The noble fire of an exalted mind,
    With gentle female tenderness combin'd;
    Her speech was the melodious Voice of Love,
    Her song, the warbling of the vernal grove;
    Her eloquence was sweeter than her song,
    Soft as her heart, and as her reason strong;
    Her form each beauty of her mind express'd,
    Her mind was Virtue by the Graces dress'd.

[Faite pour attirer tous les coeurs et charmer tous les yeux, à la fois douce et magnanime, spirituelle et raisonnable, polie, comme si elle avoit passé toute sa vie dans les cours, et bonne, comme si elle n'avoit jamais vu le monde. Le noble feu d'une âme exaltée étoit tempéré dans son caractère par la douce tendresse d'une femme; quand elle parloit, on croyoit entendre la voix mélodieuse de l'Amour; quand elle chantoit, l'oiseau qui, dans le printemps, habite les bosquets de fleurs. Son éloquence étoit plus douce encore que ses chants, sensible comme son coeur, et forte comme sa pensée; sa figure exprimoit toutes les beautés de son âme; son âme offroit la réunion de toutes les vertus et de tous les charmes.]

Voilà, Delphine, voilà ce que vous êtes; jamais aucune femme avant vous n'a mérité ce portrait! mais l'imagination enflammée de Littleton le prêtoit à l'objet de son culte. Et cependant, combien encore je pourrois ajouter à ce tableau, qui semble renfermer tout ce qu'il y a de plus aimable!

Peindrai-je le caractère vrai, confiant et pur, cette âme si facilement attendrie par le malheur des foibles, et si fière contre la prospérité des orgueilleux! Comment surtout, comment exprimer le charme indéfinissable que vous répandez autour de vous? ce soin continuel de plaire, cette flexibilité dans tous les détails de la vie, qui vous fait céder, sans y songer, à chacun des arrangement qui conviennent le mieux à vos amis! Le bonheur se respire autour de vous, comme s'il étoit dans l'air qui vous environne, comme si votre voix, vos goûts, vos talens, votre parure elle-même, tout ce qui est vous enfin, répandoit des sensations agréables. L'on est si bien auprès de vous, si naturellement bien, que je croyois souvent qu'il m'étoit arrivé quelque événement heureux dont j'éprouvois une satisfaction intérieure; et ce n'étoit qu'en vous quittant que je m'apercevois que vos paroles aimables, vos regards si doux, votre grâce inépuisable, charmoient ma vie, quelquefois à mon insu, comme la Providence se cache pour nous laisser penser que notre bonheur vient de nous. Être angélique! femme enchanteresse! c'est vous qui vous êtes l'objet de la malveillance publique, et je pourrois continuer à y attacher quelque prix! Non, si je vous ai fait souffrir en pensant ainsi, considérez la scène du concert comme une circonstance heureuse; elle a, je m'en crois sûr, elle a beaucoup changé mon caractère. Je ne vous dirai point cependant ce qui me revient de mille côtés différens; je ne vous dirai point que tous les hommes, toutes les femmes distinguées, s'indignent de ce qui s'est passé chez madame de Saint-Albe; qu'on en accuse son arrogance et sa sottise; que chacun affirme déjà que c'est par embarras qu'on ne vous a pas parlé, que si vous étiez restée, tout auroit changé; je n'écoute plus ces vaines excuses; le monde reviendra sans doute à vos pieds, je n'en doute pas, mais je ne l'en mépriserai pas moins.

Ma Delphine, vivons l'un pour l'autre, oublions le reste de l'univers! mais ne me refuse pas de te voir, ne m'en crois pas indigne; je me sens ferme à présent contre l'injustice de l'opinion, contre ce malheur que mon âme n'avoit pas la force de soutenir. Mon amie, ce jour qui a été peut-être le plus malheureux de notre vie renouvellera notre destinée; les méchans qui ont voulu nous perdre, en révoltant mon caractère, l'ont affranchi du joug qu'il avoit trop long-temps porté; ils ont assuré notre bonheur.

LETTRE XXXIII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 26 novembre.

Je suis mieux que je n'étois la dernière fois que vous êtes venue ici, ma chère Élise. Léonce m'a écrit la plus aimable lettre; je l'ai revu plusieurs fois depuis, et jamais je n'ai trouvé plus d'amour et de sensibilité dans son entretien. Quelquefois il lui échappe encore des mots qui me font croire à des projets de vengeance; mais il les dément quand il voit l'effroi qu'ils me causent, et j'espère qu'après mon départ il y renoncera.

Mon départ! Élise, vous m'avez vue parler à madame d'Artenas, à ceux qui sont venus chez moi, comme si mon intention étoit de passer l'hiver à Paris. Je ne voulois pas que l'on pût croire que je cédois à la douleur que j'avois éprouvée chez madame de Saint-Albe, je craignois d'éveiller les soupçons de Léonce. Mais hélas! puis-je oublier la promesse que j'ai donnée à Matilde!

Léonce croira que je fuis par un sentiment pusillanime, parce que mes ennemis m'ont épouvantée; il le croira, et je suis condamnée à ne pas le détromper; il ignorera le véritable motif de mon sacrifice. Matilde, à combien de peines je me soumets pour vous! Je l'avouerai, après l'affreuse scène du concert, mon caractère m'abandonna pendant quelques jours; je sentis qu'une femme avoit tort de se croire indépendante de l'opinion, et qu'elle finissoit toujours par succomber sous le poids de l'injustice; mais, depuis que j'ai revu Léonce plus tendre que jamais pour moi, toute mon âme auroit repris à l'espérance du bonheur.

Je ne sais quelle langueur secrète succède à de vives peines; les impressions douces que Léonce m'a fait goûter de nouveau, me sont mille fois plus chères encore qu'elles ne me l'étoient avant les douleurs que je viens d'éprouver. Jamais mon âme n'a été si foible, jamais je ne me suis sentie moins capable de l'effort qui m'est commandé.

LETTRE XXXIV.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 2 décembre.

J'étois retombée, mon amie, dans les incertitudes les plus douloureuses; la tendresse que Léonce me témoignoit, le charme inexprimable de sa présence me captivoient plus que jamais; et, sans que je me l'avouasse encore, je ne pouvais me résoudre à mon départ.

Avant-hier, j'appris que Matilde étoit malade, et Léonce lui-même me parut inquiet de son état; je fus douloureusement affligée de cette nouvelle, je craignis d'en être la cause, et je passai la nuit tout entière dans les combats les plus cruels; voulant me tromper sur mon devoir, espérant, quand je croyois tenir un raisonnement qui m'affranchissoit, et retombant l'instant d'après, lorsqu'une inspiration soudaine de la conscience renversoit tout ce qui me sembloit le plus spécieux.

Agitée par une insomnie si douloureuse, je me levai hier à huit heures du matin, et je descendis de mon jardin dans les Champs-Élisées, pour essayer si l'exercice et le grand air me feroient du bien; je passai devant la maison qu'occupoit autrefois madame de Vernon; vous saviez qu'elle s'est fait ensevelir dans son jardin, et que sa fille, mécontente de cette volonté qu'elle ne trouve pas assez religieuse, a conservé la maison sans vouloir l'occuper. Je me reprochai de n'avoir pas été verser quelques pleurs sur ces cendres délaissées; je me rappelai que ce jour même étoit l'anniversaire de sa mort: la clef de mon jardin ouvroit aussi celui de madame de Vernon, nous l'avions ainsi voulu, dans les jours de notre liaison, j'essayai donc d'entrer par les Champs-Élisées. J'eus d'abord de la peine à ouvrir cette porte fermée depuis un an; enfin, j'y réussis, et je me trouvai dans ce jardin, où, pour la première fois, Léonce m'avoit parlé de son amour, quand la plus belle saison de l'année couvroit tous les arbustes de fleurs; il ne restoit pas une feuille sur aucun d'eux; cette maison, jadis si brillante, étoit fermée comme une habitation qu'on avoit abandonnée. Un brouillard froid et sombre obscurcissait tous les objets, et mes souvenirs se retraçoient à moi à travers la tristesse de la nature et de mon coeur.

Ah! le passé, le passé! quels liens de douleur nous attachent à lui!
Pourquoi les jours ne s'écoulent-ils pas sans laisser aucune trace?
L'imagination peut-elle suffire à toutes ces formes du malheur, qu'on
appelle les divers temps de la vie?

Je cherchai quelques minutes, à travers les feuilles mortes qui étaient sur la terre, les sentiers du jardin qui pouvoient me conduire où je croyois que les restes de madame de Vernon étoient déposés; enfin, je trouvai l'urne qui désignoit sa tombe; je vis sur cette urne deux vers italiens qu'elle m'avoit souvent fait chanter, parce qu'elle en aimoit l'air.

    E tu, chi sa se mai
    Ti sovverrai di me!

[Et toi, qui sait si jamais tu te souviendrai de moi!]

Il me sembla que cette inscription m'accusoit d'un long oubli; je me repentis d'avoir laissé passer une année sans venir auprès de ce monument. Ah! pourquoi, pensois-je en moi-même, pourquoi Sophie est-elle la cause de tous mes malheurs? Mes regrets, souvent troublés par cette idée, ne m'ont point ramenée dans ces lieux; je craignois d'offenser sa mémoire en y portant le sentiment de mes peines, et j'aimois mieux étouffer les pensées qui, tour à tour, m'éloignoient et m'attiroient vers elle.

Adieu, Sophie, dis-je alors en versant beaucoup de larmes; je vais quitter pour jamais la France, je n'en reverrai plus même les tombeaux! je romps avec tout ce qui me fut cher, pour accomplir le serment que je t'ai fait; les pleurs que je verse en ce moment t'attestent encore que je n'ai conservé de notre amitié qu'un souvenir doux. Adieu.—Alors, après m'être penchée quelques instans sur cette urne avec affection et regret, je me relevai en répétant avec enthousiasme:—Oui, je tiendrai le serment que je t'ai fait; oui, je me sacrifierai pour le bonheur de ta fille!—Comme je me retournois, je vis Matilde qui m'avoit entendue, pâle, le visage altéré, et les yeux remplis de larmes qu'elle s'efforçoit de retenir.—Ce que j'entends est-il vrai? s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant l'urne de sa mère. M'auroit-on trompée, dit-elle en me regardant, lorsqu'on m'assuroit que vous étiez résolue à passer l'hiver ici? Dieu! j'ai bien souffert depuis que je l'ai cru.—On vous a trompée, Matilde, lui dis-je en serrant ses deux mains qu'elle élevoit vers le ciel; ce que vous avez demandé vous est accordé; ce n'est qu'à moi que tout bonheur est refusé dans cette vie. Adieu.

—Je quittai Matilde à ces mots, sans lui donner le temps de me répondre, et je revins chez moi, sans avoir réfléchi que je venois de me lier encore plus solennellement que jamais. Quand le mouvement exalté que j'avois éprouvé fut un peu calmé, je sentis en frémissant que tout étoit dit. Depuis ce moment cette douleur ne m'a plus laissé de relâche; j'ai vu Léonce, et dans doute je me serois trahie, s'il n'avoit pas attribué mon émotion à ce que je lui ai dit de ma visite au tombeau, en lui taisant que j'y avois trouvé Matilde. Si j'étois encore une fois seule avec lui, il sauroit tout; il faut partir, le délai n'est plus possible.

J'ai envoyé ce matin un courrier à Mondoville pour conjurer M. Barton de venir. Je ne veux pas que Léonce, au moment où il apprendra mon départ, soit seul, sans un confident de notre amour, sans l'ami de son enfance: seul! hélas! et je le quitte, lui, qui depuis un an m'a donné tant d'heures délicieuses; lui qui m'aime avec une tendresse si vraie! Il croit encore, dans ce moment, que je n'ai pas là pensée de me séparer de lui; il se réveille chaque jour avec cette certitude qui lui est si douce; il arrange les heures de sa journée pour me voir, et bientôt on viendra lui dire que je suis partie, partie pour jamais, sans que l'on sache même dans quel lieu j'ai caché ma misérable destinée! je n'existerai plus pour Léonce que comme les morts qu'on regrette; il m'appellera, et je ne l'entendrai pas, moi que sa voix a toujours si profondément émue! moi qui, d'un accent si tendre, répondais à ses prières! Rien, rien de moi ne se ranimera autour de lui, pour lui répéter encore que je l'aime!

Ma chère Élise, c'est à vous que je confie mes dernières volontés; après mon départ venez le voir, parlez-lui le langage consolateur que vous a sans doute appris l'amour! dites-lui tout ce que vous savez de ma douleur, tout, hors le vrai motif qui me détermine. Il croira que j'ai foibli devant la haine, et que l'intérêt de son bonheur ne m'a pas donné la force de la supporter. Hélas! il sera bien injuste, mais il n'accusera point sa femme, la mère de son enfant. Dites-lui que je jugerai de son respect pour mon souvenir, par sa conduit envers Matilde. Élise, vous écrirez à ma soeur, et j'apprendrai par ses lettres ce que j'ai besoin encore de savoir; car vous-même, won amie, vous ne saurez point où je vais; Léonce nous le demanderoit, comment pourriez-vous le lui cacher? Il me suivroit, et j'aurois une troisième fois essayé de m'éloigner pour retomber sous le charme; non, le devoir a parlé trop haut, qu'il soit obéi!

Dans l'asile où je vais m'ensevelir, ce n'est pas l'oubli, la résignation même que j'espère; je cherche un lieu solitaire où l'on vive d'aimer, sans que ce sentiment, renfermé dans le coeur, nuise au bonheur de personne; sans qu'il existe une autre vie que la mienne tourmentée par l'affection que j'éprouve. Lui, cependant, hélas! ne souffrira-t-il pas longtemps encore? Mais pouvoit-il être heureux, agité sans cesse par ses devoirs, l'opinion et l'amour? Ne m'offrirai-je pas à sa mémoire, plus pure, plus intéressante que dans ce monde, où sans cesse il avoit besoin de me défendre, où sans cesse il souffroit pour moi? L'amour même, l'amour seul, ne devoit-il pas m'inspirer le besoin de renouveler mon image dans son souvenir, par l'absence et le malheur? que n'ai-je pas craint de la calomnie! Vainement paroît-elle apaisée; vainement Léonce assure-t-il qu'il est devenu insensible; dois-je y compter? Ah! qui peut prévoir de quelle douleur l'accomplissement d'un devoir nous préserve!

Lorsque je serai partie pour toujours, je désire que, s'il est possible, mes amis détruisent entièrement tout ce qu'on a pu dire d'injuste sur moi. Quand je saurai qu'ils y ont réussi, je ne reviendrai pas, mais je penserai avec douceur que Léonce n'entend plus dire que du bien de son amie. Je prie M. de Lebensei d'entretenir des relations suivies avec M. de Mondoville; malgré la diversité de leurs manières de voir, il s'en est fait aimer par la supériorité de son esprit et la droiture de son caractère. Je le conjure de répéter souvent à Léonce, qu'il ne doit prendre aucun parti dans la guerre que les nobles offensés veulent exciter contre la France; je crains toujours que, loin de moi, les personnes de sa classe ne le déterminent, si cette guerre a lieu, à ce qu'elles représenteraient comme un devoir de l'honneur. S'il peut s'intéresser de nouveau aux études qui lui plaisent, l'occupation lui fera du bien, et ses regrets se changeront enfin, je l'espère, en une peine douce; et, dans cette vie de douleur, c'est l'état habituel des âmes sensibles.

Oui, je souhaite, Élise, que vous deux, qui m'avez si tendrement aimée, vous soyez les amis de Léonce; ne m'est-il pas permis de désirer encore ce lien avec lui? Plus que celui-là, grand Dieu! tant que je vivrai! et le revoir encore une fois, si la mort, s'annonçant à moi d'avance avec certitude, me laisse le temps de le rappeler. Élise, adieu; quand nous retrouverons-nous? Si j'en crois les pressentimens que mes malheurs ont constamment justifiés, l'adieu que je vous dis sera long. Ah! quel effort! mais pourquoi murmurer?

LETTRE XXXV.

Delphine à Matilde.

Paris, ce 4 décembre.

Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours après, la France. Léonce ne saura point dans quel lieu je me retirerai; il ignorera de même, quoi qu'il arrive, que c'est pour votre bonheur que je sacrifie le mien. J'ose vous dire, Matilde, votre religion n'a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que je fais pour vous; et Dieu qui lit dans les coeurs, Dieu qui sait la douleur que j'éprouve, estime dans sa bonté cet effort ce qu'il vaut. Oui, j'ose vous le répéter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir à me reprocher vos douleurs, j'ai plus qu'expié mes fautes; je me crois supérieure à celles qui n'auroient point les sentimens dont je triomphe.

Vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son coeur des droits que j'ai dû respecter; mais je l'aimois, mais vous n'avez pas su peut-être qu'avant de vous épouser…. Laissons les morts en paix. Vous m'avez adjurée de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même: pouvois-je résister, quand il devroit m'en coûter la vie! Matilde, vous allez être mère, de nouveaux liens vont vous attacher à Léonce; femme bénie du ciel, écoutez-moi: si celui dont je me sépare me regrette, ne blessez point son coeur par des reproches; vous croyez qu'il suffit du devoir pour commander les affections du coeur, vous êtes faite ainsi; mais il existe des âmes passionnées, capables de générosité, de douceur, de dévouement, de bonté, vertueuses en tout, si le sort ne leur avoit pas fait un crime de l'amour! Plaignez ces destinées malheureuses, ménagez les caractères profondément sensibles; ils ne ressemblent point au vôtre, mais ils sont peut-être un objet de bienveillance pour l'Être suprême, pour la source éternelle de toutes les affections du coeur.

Matilde, soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce; vous avez éloigné de lui sa fidèle amie, chargez-vous de lui rendre tout l'amour dont vous le privez. Ne cherchez point à détruire l'estime et l'intérêt qu'il conservera pour moi, vous m'offenseriez cruellement; il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus; et le dernier acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire!

Adieu, Matilde; vous n'entendrez plus parler de moi; la compagne de votre enfance, l'amie de votre mère, celle qui vous a mariée, celle enfin qui n'a pu supporter votre peine, n'existe plus pour vous ni pour personne. Priez pour elle, non comme si elle étoit coupable, jamais elle ne le fut moins, jamais surtout il ne vous a été plus ordonné de ne pas être sévère envers elle! mais priez pour une femme malheureuse, la plus malheureuse de toutes, pour celle qui consent à se déchirer le coeur, afin de vous épargner une foible partie de ce qu'elle se résigne à souffrir.

LETTRE XXXVI.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Lyon, ce 1er décembre 1791.

[Cette lettre arriva le matin même du 5 décembre.]

Je n'ai point reçu de lettres de vous depuis mon départ, ma chère Delphine; je me hâte d'arriver à Montpellier pour les trouver. J'ai vu ce malheureux Valorbe à mon passage à Moulins; il est encore retenu dans sort lit par ses blessures; mais, quand il sera guéri, sa situation sera bien plus déplorable; il ne peut pas rester dans son régiment; l'animadversion est telle contre lui, qu'il n'y éprouverait que des désagrémens insupportables: il sera forcé de tout quitter. Il m'a paru très-sombre, et parlant de vous avec un mélange de ressentiment et d'amour fort effrayant; il rappelle ce qu'il a fait pour vous, il se croit des droits sans bornes à votre reconnoissance, et laisse entendre que si vous les méconnoissez, il s'en vengera sur Léonce ou sur vous. Enfin, il m'a paru saisi d'une fureur réfléchie extrêmement redoutable; on diroit qu'après avoir beaucoup souffert, il éprouve le besoin de faire partager aux autres son malheur, et je ne l'ai plus trouvé le moins du monde accessible à cette crainte de vous affliger, qui avoit autrefois de l'empire sur lui; j'ai peur que vous n'ayez beaucoup à redouter de ses persécutions.

Éloignez-vous de Léonce pour un temps, revenez près de moi, c'est le seul moyen d'apaiser M. de Valorbe, et d'éviter ainsi les plus grands malheurs. Ah! ma chère Delphine, que j'ai souffert dans Paris, dans cette ville que je déteste! En approchant de ma retraite, je sens mon âme se calmer; cependant je n'y serai point heureuse, si je ne vous y vois pas; vous avez encore ajouté, pendant les quatre mois que nous venons de passer ensemble, à ma tendresse pour vous. Au milieu de tant de peines, de tant d'injustices, il ne vous est pas échappé un seul sentiment amer, un seul mouvement de haine; vous avez supporté les torts les plus révoltans comme une nécessité, comme un accident du sort, et non comme un sujet de colère ou de ressentiment.

Mon amie, j'en suis sûre, avec une âme si douce vous pourrez trouver du calme, et peut-être du bonheur dans la solitude; je vous y espère, je vous y attends avec un coeur tout à vous.

LETTRE XXXVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Melun, ce 6 décembre 1791.

Le sacrifice est fait, la vie est finie. Pardonnez-moi si je suis long-temps sans vous écrire, si je ne vous rejoins pas, si je meurs pour vous, comme pour lui: ce que vous m'avez mandé sur M. de Valorbe ne m'ôte-t-il pas jusqu'à l'espoir du repos que je conservois encore! Quel asile puis-je trouver, qui soit assez impénétrable pour me cacher à celui qui me poursuit, comme à celui que j'aime?

Je l'ai quitté! je l'ai quitté! Je ne le reverrai plus! pensez-vous qu'il puisse me rester aucune raison, aucune force? n'ai-je pas tout épuisé pour partir? A présent, j'erre avec cette pauvre Isore dans le vide immense où je suis jetée! Pleurez sur moi, ma soeur, vous, le seul être informé désormais de mon nom, de ma demeure, de mon existence! Sans l'enfant de Thérèse, sans vous, me serois-je condamnée à vivre?

M. Barton est arrivé avant-hier d'après ma lettre: je lui ai tout confié, hors le vrai motif de mon départ; j'ai éprouvé peut-être encore un moment doux, lorsque cet honnête homme, me prenant la main, avec des larmes dans les yeux, me dit:—Madame, il ne convient pas à mon âge de s'abandonner à l'attendrissement que me fait éprouver votre résolution; cependant, qu'il me soit permis de vous dire que jamais mon coeur n'a été pénétré pour aucune femme d'autant d'intérêt ni d'admiration!—Louise, pourquoi l'approbation de la vertu ne m'a-t-elle pas fait plus de bien?

Il fut convenu entre M. Barton et moi qu'après mon départ, il useroit de tout son ascendant sur Léonce, pour l'engager à demeurer auprès de Matilde, auprès de celle qui, dans quelques mois, doit être la mère de son enfant. Je ne voulois point écrire à Léonce; je ne sais si je l'aurois pu, sans anéantir le reste de mes forces: d'ailleurs, je ne pouvois pas lui apprendre ce qui s'étoit passé entre Matilde et moi, et comment retenir aucune de ses pensées en disant adieu à ce qu'on aime! Je priai néanmoins M. Barton de ne pas refuser à Léonce la consolation de savoir ce qu'il m'en avoit coûté pour partir; je lui recommandai de ne pas nous laisser seuls, Léonce et moi; dans l'état où j'étois, je n'aurois pu rien cacher. Je décidai que je partirois le lendemain; jour que Léonce disoit avoir choisi pour aller à la campagne avec madame de Mondoville; ainsi je me dérobois à ce que j'aime, avec les précautions qu'on pourroit prendre pour échapper à des persécuteurs.

Léonce vint le soir, il étoit rêveur, et ne parut pas désirer lui-même que M. Barton s'éloignât. Après une heure de la conversation la plus pénible, et que de longs silences interrompoient souvent, Léonce se leva pour partir; dans ce moment un tremblement affreux me saisit, et je retombai sur ma chaise comme anéantie; lui-même, occupé sans doute de son dessein, que j'ignorois alors, étoit tout entier concentré dans sa propre émotion, et ne remarqua point ce qui auroit pu l'étonner dans la mienne; il pressa ma main sur ses lèvres avec une ardeur très-vive, et s'enfuit précipitamment, en m'écriant de la porte: —Delphine, ne m'oubliez jamais!—Je crus qu'il m'avoit devinée, je voulois le suivre, la force me manqua; et quand il fut parti, l'idée terrible que je l'avois vu pour la dernière fois me saisit, je ne pouvois m'y soumettre. Léonce, en me quittant plus tôt que je ne m'y attendois, avoit trop précipité mes impressions; mon âme n'avoit point passé par ces douleurs successives qui préparent à la dernière; j'avois reçu comme un coup subit dans le coeur, qui me faisoit un mal insupportable; je voulois, sans changer de résolution, voir encore une fois Léonce; je n'avois rien recueilli pour l'absence, je n'avois pas assez contemplé ses traits, je n'avois pu lui faire entendre un dernier accent qui restât dans son coeur.

Je passai la nuit entière à combiner et repousser tour à tour mille projets divers pour l'apercevoir encore une fois, pour adoucir le mal que m'avoient fait de si brusques adieux. Immobile sur mon lit où je m'étois jetée, je n'osois, pendant cette cruelle agitation, ni me lever, ni faire un pas, ni changer de place, comme si le moindre mouvement avoit dû être une nouvelle douleur; le jour vint, et j'eus cependant la force de dire à Antoine, en lui recommandant le secret, que je partois à onze heures du soir. J'avois fixé ce moment, parce que M. Barton devoit revenir chez moi dans la soirée; à midi, l'on me remit votre lettre, où vous m'apprenez les cruelles dispositions de M. de Valorbe; l'effroi qu'elle me causa me donna de la force pendant quelques instans; cette persécution, cette fureur dont Léonce pouvait devenir l'objet, me fit sentir la nécessité de disparaître d'un monde où j'attirois sans cesse de nouveaux périls sur l'objet de ma tendresse. Je sentis aussi que si je différois à partir, ou si j'allois vers vous, M. de Valorbe, apprenant dans quel lieu il pourroit me trouver, ne tarderoit pas à venir me chercher; et que Léonce, indigné de le savoir près de moi, se hâteroit d'arriver pour l'en punir. Je n'hésitai donc plus, et je donnai, pendant quelques heures, des ordres pour mon départ, avec assez de calme; mais dans ce moment Isore, qui avoit découvert les préparatifs que j'avois commandés, vint, tout en chantant, se jeter dans mes bras, pour se réjouir de faire un voyage; sa gaîté me causa une émotion que je ne pus surmonter, et, l'éloignant de moi, je passai plusieurs heures à verser des larmes.

Hélas! j'en répandois alors, pendant que je n'étois pas encore tout-à-fait loin de lui, pendant qu'il n'étoit pas encore absolument impossible qu'il entrât dans ma chambre, et me serrât dans ses bras.

Le temps se passoit ainsi, lorsque peu de temps après dix heures M. Barton arriva; il étoit extrêmement troublé; je me hâtai de lui demander d'où lui venoit cette altération, s'il ne savoit rien de Léonce, s'il craignoit qu'il n'eût découvert mon départ.—Il l'ignore, me dit-il; mais je n'en suis pas moins dans une inquiétude mortelle; Léonce, sans en avoir averti personne, est revenu il y a une heure de la campagne, en y laissant madame de Mondoville. Il y a ce soir un grand bal masqué, où il veut aller; j'ai insisté pour connoître la cause de cet empressement, qui lui est si peu naturel; il n'a voulu d'abord me rien répondre; mais comme il partoit, quelques mots qu'il a dits à l'un de ses gens ont éveillé mes soupçons, et je l'ai forcé à m'avouer que dans cette fête, où les femmes vont déguisées, mais les hommes, à visage découvert, il croyoit très-facile de faire naître un sujet de querelle à l'instant même; et que, certain d'y rencontrer M. de Montalte, le cousin de M. de Valorbe, il avoit choisi ce jour pour se venger, sans vous compromettre, des propos insultans que, depuis le concert de madame de Saint-Albe, il n'a point cessé, me dit Léonce, de répéter contre vous.

—Il est parti pour ce bal, m'écriai-je, dans cet affreux dessein! que ferons-nous? comment ne l'avois-je pas deviné? sa tristesse, hier en me quittant, ses dernières paroles ne m'annonçoient-elles pas un projet funeste? et la douleur atroce que j'ai éprouvée, quand il a disparu, n'est-elle pas un pressentiment que je ne le reverrai plus; il est parti, répétai-je à M. Barton; pourquoi ne l'avez-vous pas suivi?—Il ne l'auroit pas souffert, répondit M. Barton; il m'a dit qu'il alloit chercher un de ses amis pour se rendre ensemble au bal.—Eh bien! eh bien! interrompis-je, déterminée soudain, il est temps encore de se rendre à ce bal masqué: je n'y serai point reconnue, je reverrai Léonce encore, je lui parlerai, je l'empêcherai de provoquer M. de Montalte; oui, je tenterai ce dernier effort, je le dois, je le puis.—Et sans attendre l'avis de M. Barton, je sonnai pour qu'on m'apportât le domino noir qui devoit m'envelopper. M. Barton, ayant vainement essayé de me détourner de mon projet, me proposa de m'accompagner; je lui fis sentir que Léonce, étonné de le voir à ce bal, soupçonneroit la vérité, et s'éloigneroit à l'instant même de nous deux.

Au moment où Isore vit pour la première fois cet habillement de bal, qui lui étoit tout-à-fait inconnu, elle en eut peur, et vainement mes femmes voulurent la rassurer, en lui disant que c'étoit une parure de fête; l'enfant, comme s'il eût été averti que ce vêtement de la gaîté cachoit le désespoir, répétoit sans cesse en pleurant:—Est-ce que ma seconde maman va faire comme la première, est-ce que je ne la reverrai plus?—Hélas! pauvre enfant, dis-je en moi-même, cette nuit sera peut-être en effet la dernière de ma vie! chaque moment de retard me paroissoit un danger de plus pour Léonce; je partis, et M. Barton monta avec moi dans ma voiture, résolu d'y rester pour m'attendre; enfin, j'arrivai à la porte de la fête, je descendis, j'entrai, et là commença pour moi ce supplice qui devoit toujours s'accroître; le contraste cruel de tout l'appareil de la joie, avec les tourmens affreux qui me déchiroient.

Je traversai la foule de ceux qui se trouvoient peut-être tous, alors, dans le moment le plus gai de leur vie; tandis que moi, j'ignorais si je ne marchois pas à la mort. Je fus long-temps à parcourir la salle, sans découvrir d'aucun côté ni Léonce, ni M. de Montalte; errante ainsi, sans pouvoir être reconnue, et dans le trouble le plus cruel que je pusse éprouver, des sensations extraordinaires s'emparèrent tout à coup de moi; j'avois peur de ma solitude, au milieu de la foule; de mon existence, invisible aux yeux des autres, puisque aucune de mes actions ne m'étoit attribuée. Il me sembloit que c'étoit mon fantôme qui se promenoit parmi les vivans, et je ne concevois pas mieux les plaisirs qui les agitoient, que si du sein des morts j'avois contemplé les intérêts de la terre. Je cherchois à travers toutes ces figures, que je voyois comme dans un rêve cruel, un seul homme, un seul être qui existoit encore pour moi, et me rendoit aux impressions réelles dans toute leur force et leur amertume. Je passois silencieusement au milieu des danses et des exclamations de joie, et je portois dans mon âme tout ce que la nature peut éprouver de douleur, sans jeter un cri, sans obtenir la compassion de personne. O souffrances morales! comme vous êtes cachées au fond du coeur dont vous faites votre proie! vous le dévorez en secret, vous le dévorez souvent au milieu des fêtes les plus brillantes; et tandis qu'un accident, une douleur physique, réveillent la sympathie des êtres les plus froids, une main de fer serre votre poitrine, vous ravit l'air, oppresse votre sein, sans qu'il vous soit permis d'arracher aux autres, par aucun signe extérieur, des paroles de commisération.

Après avoir long-temps marché d'un bout de la salle à l'autre, avec une activité et une agitation continuelles, Léonce parut enfin dans une loge, regardant par toute la salle avec une impatience remarquable, pour découvrir quelqu'un qu'il cherchoit. Je montai quelques marches pour aller vers lui; et comme il devoit nécessairement passer devant moi, en rentrant dans la salle, je restai quelque temps appuyée sur la balustrade de l'escalier pour le regarder encore; ce plaisir, le dernier, me jetoit, malgré tout ce qui m'environnoit, dans une rêverie profonde; et tant que je pus le considérer ainsi, mes inquiétudes même pour lui sembloient être suspendues. Dès qu'il descendit, je me hâtai de le suivre, résolue de m'attacher à ses pas, et de lui parler en me faisant connoître, si j'apercevois M. de Montalte. Léonce se retourna deux ou trois fois, étonné de mon insistance, et ses yeux se fixèrent sur ce masque qui l'importunoit, avec une expression d'indifférence très-dédaigneuse: ce regard, quoiqu'il ne s'adressât point à moi, me serra le coeur, et je mis ma main sur mes yeux pendant un moment, pour rassembler mes forces qui m'abandonnoient.

Je relevai la tête; un flot de monde m'avoit déjà séparée de Léonce, et je le vis assez loin de moi, coudoyant M. de Montalte qui se retournoit pour lui en demander l'explication; je voulus m'avancer, la foule arrêtoit chacun de mes pas; je saisis le bras d'un homme que je connoissois à peine, et je le priai de m'aider à traverser la foule; cet homme odieux me retenoit pour examiner ma main, pour considérer mes yeux, et m'adressoit tous les fades propos de cette insipide fête, quand, à dix pas de moi, il s'agissoit de la vie de Léonce.—Aidez-moi, répétois-je à celui qui m'accompagnoit, aidez-moi, par pitié!—Et je le traînois de toute ma force, pour qu'il fendît la presse que je ne pouvois seule écarter; je voyois Léonce qui, après avoir parlé vivement à M. de Montalte, se dirigeoit avec lui vers la sortie de la salle; il marchoit, je le suivois, mais j'étois toujours à vingt pas de lui sans pouvoir jamais franchir cette infernale distance, qu'on eût dite défendue par un pouvoir magique; enfin, coupant seule par un détour dans les corridors, je crus pouvoir me trouver à la grande porte avant Léonce; mais comme j'y arrivois, je le vis qui sortoit par une autre issue; je courus encore quelques pas, je tendis les bras vers lui, je l'appelai; mais, soit que ma voix déjà trop affoiblie ne pût se faire entendre, soit qu'il fût uniquement occupé du sentiment qui l'animoit, il poursuivit sa route, et je le perdis de vue au milieu de la rue, me trouvant entourée de chevaux, de cochers qui me crioient de me ranger, de voitures qui venoient sur moi, sans que je fisse un pas pour les éviter: un de mes gens me reconnut, m'enleva sans que je le sentisse, et me porta dans ma voiture: quand j'y fus, la voix de M. Barton me rappelant à moi-même, j'eus encore la force de lui dire de suivre Léonce, et de lui montrer le côté de la rue par lequel il avoit passé avec M. de Montalte; ces mots prononcés, je perdis entièrement connaissance.

Quand je rouvris les yeux, je me trouvai chez moi, entourée de mes femmes effrayées; je crus fermement d'abord que je venois de faire le plus horrible songe, et je les rassurai dans cette conviction; cependant par degrés, mes souvenirs me revinrent: quand le plus cruel de tous me saisit, je retombai dans l'état dont je venois de sortir. Enfin de funestes secours me rappelèrent à moi, et je passai trois heures telles, que des années de bonheur seroient trop achetées à ce prix; envoyant sans cesse chez M. Barton, chez Léonce, pour savoir s'ils étoient rentrés, écoutant chaque bruit, allant au-devant de chaque messager, qui me répondoit toujours: Non, madame, ils ne sont pas encore rentrés; comme si ces paroles étoient simples, comme si l'on pouvoit les prononcer sans frémir! J'avois épuisé tous le» moyens de découvrir ce qu'étoit devenu Léonce; j'étais retombée dans l'inaction du désespoir, et jetée sur un canapé, je cherchois des yeux, je combinois dans ma tête quels moyens pourroient me donner la mort, à l'instant même où j'apprendrois que Léonce n'étoit plus: quand j'entendis la voix de M. Barton, je tombai à genoux en me précipitant vers lui.—Il est sauvé, me dit-il; il n'est point blessé, son adversaire l'est seul, mais pas grièvement; tout est bien, tout est fini.

Louise, une heure après avoir reçu cette assurance, j'étois encore dans des convulsions de larmes; mon âme ne pouvoit rentrer dans ses bornes. J'appris enfin que Léonce s'étoit battu avec M. de Montalte et l'avoit blessé; mais qu'il avoit montré dans ce duel tant de bravoure et de générosité, tant d'oubli de lui-même, tant de soins pour M. de Montalte, lorsqu'il avoit été hors de combat, qu'il avoit tout-à-fait subjugué son adversaire, et qu'il en avoit obtenu tout ce qu'il désiroit relativement à moi; la promesse d'attribuer leur duel à une querelle de bal masqué, et de chercher naturellement toutes les occasions de me justifier en public, sur tout ce qui concernoit M. de Valorbe. M, Barton étoit arrivé à temps pour être témoin du combat, après avoir inutilement cherché pendant plusieurs heures Léonce, qui attendoit le jour avec M. de Montalte, chez un de leurs amis communs. M. Barton étoit animé par l'enthousiasme en me parlant de Léonce; il est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions avoient eu constamment le plus sublime caractère, et c'étoit dans ce moment même qu'il falloit se séparer de lui!

J'en sentois la nécessité plus que jamais, j'avois en horreur ce que je venois d'éprouver; et de tout ce qu'on peut souffrir sur la terre, ce qui me paroît le plus terrible, c'est de craindre pour la vie de celui qu'on aime. Je n'étois point à l'abri de cette douleur, elle pouvoit se renouveler; M. de Valorbe m'en menaçait: Cette idée vint s'unir au sentiment du devoir, qu'il ne m'étoit plus permis de repousser, et je partis sans rien voir, sans rien entendre, dans je ne sais quel égarement, dont je ne suis sortie que quand la fatigue d'Isore m'a forcée d'arrêter ici.

Vous ne pouvez vous faire l'idée de ce que je souffre, de l'effort qu'il m'a fallu faire, même pour vous écrire! Quand je n'aurais pas besoin de cacher ma retraite à Léonce et à M. de Valorbe, je ne devrais pas aller vers vous; il faut, dans l'état où je suis, combattre seule avec soi-même; le froid de la solitude me redonnera des forces; je vous aime, je ne puis vous voir; l'attendrissement, l'affection me feroient trop de mal, la moindre émotion nouvelle pourrait m'anéantir; laissez-moi. Je vais en Suisse: Léonce m'a dit que dans ses voyages c'étoit le pays qu'il avoit préféré; s'il vient une fois verser des larmes sur ma tombe, j'aime à penser que ce sera près des lieux qui captivèrent son imagination, dans les premières années de sa vie; c'est assez de cette espérance pour déterminer ma route dans le vaste désert du monde, où je puis fixer ma demeure à mon choix.

Louise, si je suis long-temps sans vous écrire, n'en soyez point inquiète, il faut que je vive, je me suis chargée d'Isore; je vais mander à sa mère que je m'y engage de nouveau; je veux l'élever, je veux laisser du moins après moi quelqu'un dont j'aurai fait le bonheur. Vous, ma soeur, écrivez-moi sous l'adresse que je vous envoie; vous saurez par madame de Lebensei l'effet que mon départ aura produit sur Léonce; mais prenez garde, en me l'apprenant, prenez garde à ma pauvre tête, elle est bien troublée; il faut la ménager, je me crains quelquefois moi-même. Cependant, pourquoi dans les longues heures de réflexion qui m'attendent ne saurois-je pas contempler avec fermeté mon sort? J'ai trop long-temps lutté pour être heureuse: le jour où il a été l'époux de Matilde, que ne m'étois-je dit que le ciel avoit prononcé contre moi!

LETTRE XXXVIII.

Delphine à madame d'Ervins, religieuse au couvent de Sainte-Marie, à
Chaillot.

Melun, ce 6 décembre.

Des circonstances non moins cruelles, ma chère Thérèse, que celles qui ont décidé de votre sort me forcent à m'éloigner pour jamais de Paris et du monde; j'emmène votre fille avec moi, j'achèverai son éducation avec soin, et je lui assurerai la moitié de ma fortune. Elle en jouira peut-être bientôt, si je prends le même parti que vous, si je m'enferme pour jamais dans un couvent.

Vous serez étonnée qu'un tel projet m'ait semblé possible avec les opinions que vous me connoissez; elles ne sont point changées: mais je voudrois mettre une barrière éternelle entre moi et les incertitudes douloureuses que les passions font toujours renaître dans le coeur. Dites-moi si vous croyez qu'il suffise d'une résignation courageuse et de la religion naturelle pour trouver du repos dans un asile semblable au vôtre; vous seule au monde savez que ce sombre dessein m'occupe,

Isore vous écrit mon adresse, le nom que j'ai pris; il ne reste déjà plus de traces de moi; mais quelquefois je me sens un vif désir de revivre, et des voeux irrévocables pourroient seuls l'étouffer.