WeRead Powered by ReaderPub
Delphine cover

Delphine

Chapter 19: LETTRE XVI.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE X.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 3 mai

J'ai passé hier, chez madame de Vernon, une soirée qui a singulièrement excité ma curiosité; je ne sais si vous en recevrez la même impression que moi. L'ambassadeur d'Espagne présenta hier à ma tante un vieux duc espagnol, M. de Mendoce, qui alloit remplir une place diplomatique en Allemagne; comme il venoit de Madrid, et qu'il étoit parent de madame de Mondoville, madame de Vernon lui fit des questions très-simples sur Léonce de Mondoville; il parut d'abord extrêmement embarrassé dans ses réponses. L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de lui comme il parloit, il dit à très-haute voix que depuis six semaines il n'avoit point vu M. de Mondoville, et qu'il n'étoit pas retourné chez sa mère. L'affectation qu'il mit à s'exprimer ainsi me donna de l'inquiétude; et comme madame de Vernon la partageoit, je cherchai tous les moyens d'en savoir davantage. Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avois déjà vu une ou deux fois, et que j'avois remarqué comme spirituel, éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai s'il connoissoit le duc de Mendoce.—Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout-à-fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirois presque si attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conservation n'est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très-monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses; on croiroit, au ton de sa voix, qu'il s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaie de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir: il tient pour fou, je dirois presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien que dans les circonstances actuelles je n'ai pu… et s'interrompt en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu'en auroit un honnête homme, en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimoit plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes: car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, non pas comme autrefois, en réussissant à tromper; mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité.

Ce portrait que me confirmoient la physionomie et les manières de M. le duc de Mendoce, me rassura un peu sur l'embarras qu'il avoit témoigné en parlant de M. de Mondoville; mais je résolus cependant d'en savoir davantage; et après avoir remercié le spirituel Espagnol, j'allai me rejoindre à la société. Je retins le duc sous divers prétextes; et quand l'ambassadeur d'Espagne fut parti, et qu'il ne resta presque plus personne, madame de Vernon et moi nous prîmes le duc à part, et je lui demandai formellement s'il ne savoit rien de M. de Mondoville, qui pût intéresser les amis de sa mère. Il regarda de tous les côtés pour s'assurer mieux encore que son ambassadeur n'y étoit plus, et me dit:—Je vais vous parler naturellement, madame, puisque vous vous intéressez à Léonce; sa position est mauvaise, mais je ne la tiens pas pour désespérée, si l'on parvient à lui faire entendre raison; c'est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure charmante; vous ne connoissez rien ici qui en approche: spirituel, mais très-mauvaise tête; fou de ce qu'il appelle la réputation, l'opinion publique, et prêt à sacrifier pour cette opinion ou pour son ombre même, les intérêts les plus importans de la vie; voici ce qui est arrivé. Un des cousins de M. de Mondoville, très-bon et très-joli jeune homme, a fait sa cour, cet hiver, à mademoiselle de Sorane, la nièce de notre ministre actuel, Son Excellence M. le comte de Sorane. Il a su en très-peu de temps lui plaire et la séduire. Je dois vous avouer, puisque nous parlons ici confidentiellement, que mademoiselle de Sorane, âgée de vingt-cinq ans, et ayant perdu son père et sa mère de bonne heure, vivoit depuis plusieurs années dans le monde avec trop de liberté; l'on avoit soupçonné sa conduite, soit à tort, soit justement; mais enfin pour cette fois elle voulut se marier, et fit connoître clairement son intention à cet égard, et celle du ministre son oncle. Il n'y avoit pas à hésiter; Charles de Mondoville ne pouvoit pas faire un meilleur mariage: fortune, crédit, naissance, tout y étoit, et je sais positivement que lui-même en jugeoit ainsi; mais Léonce, qui exerce dans sa famille une autorité qui ne convient pas à son âge, Léonce qu'ils consultent tous comme l'oracle de l'honneur, déclara qu'il trouvoit indigne de son cousin d'épouser une femme qui avoit eu une conduite méprisable; et, ce qui est vraiment de la folie, il ajouta que c'étoit précisément parce qu'elle étoit la nièce d'un homme très-puissant qu'il falloit se garder de l'épouser.—Mon cousin, disoit-il, pourroit faire un mauvais mariage, s'il étoit bien clair que l'amour seul l'y entraînât; mais dès que l'on peut soupçonner qu'il y est forcé par une considération d'intérêt ou de crainte, je ne le reverrai jamais s'il y consent.—Le frère de mademoiselle de Sorane se battit avec le parent de M. de Mondoville, et fut grièvement blessé. Tout Madrid croyoit qu'à sa guérison le mariage se feroit: on répandoit que le ministre avoit déclaré qu'il enverroit le régiment de Charles de Mondoville dans les Indes-Occidentales, s'il n'épousoit pas mademoiselle de Sorane, qui étoit, disoit-on, singulièrement attachée à son futur époux; mais Léonce, par un entêtement que je m'abstiens de qualifier, dédaigna la menace du ministre, chercha toutes les occasions de faire savoir qu'il la bravoit, excita son cousin à rompre ouvertement avec la famille de mademoiselle de Sorane, dit, à qui voulut l'entendre, qu'il n'attendoit que la guérison du frère de mademoiselle de Sorane pour se battre avec lui, s'il vouloit bien lui donner la préférence sur son cousin. Les deux familles se sont brouillées, Charles de Mondoville a reçu l'ordre de partir pour les Indes; mademoiselle de Sorane a été au désespoir, tout-à-fait perdue de réputation, et pour comble de malheur enfin, Léonce a tellement déplu au roi, qu'il n'est plus retourné à la cour. Vous comprenez que depuis ce temps je ne l'ai pas revu; et comme je suis parti d'Espagne avant que le frère de mademoiselle de Sorane fût guéri, je ne sais pas les suites de cette affaire; mais je crains bien qu'elles ne soient très-sérieuses, et qu'elles ne fassent beaucoup de tort à Léonce.

L'Espagnol que j'avois interrogé sur le caractère du duc de Mendoce, s'approcha de nous dans ce moment; et entendant que l'on parloit de M. de Mondoville, il dit:—Je le connois, et je sais tous les détails de l'événement dont M. le duc vient de vous parler; permettez-moi d'y joindre quelques observations que je crois nécessaires. Léonce, il est vrai, s'est conduit, dans cette circonstance, avec beaucoup de hauteur, mais on n'a pu s'empêcher de l'admirer, précisément par les motifs qui aggravent ses torts dans l'opinion de M. le duc; le crédit de la famille de mademoiselle de Sorane étoit si grand, les menaces du ministre si publiques, et la conduite de mademoiselle de Sorane avoit été si mauvaise, qu'il étoit impossible qu'on n'accusât pas de foiblesse celui qui l'épouseroit. M. de Mondoville auroit peut-être dû laisser son cousin se décider seul; mais il l'a conseillé comme il auroit agi, il s'est mis en avant autant qu'il lui a été possible, pour détourner le danger sur lui-même, et peut-être ne sera-t-il que trop prouvé dans la suite, qu'il y est bien parvenu. Il a donné une partie de sa fortune à son cousin, pour le dédommager d'aller aux Indes; enfin sa conduite a montré qu'aucun genre de sacrifice personnel ne lui coûtoit, quand il s'agissoit de préserver de la moindre tache la réputation d'un homme qui portoit son nom. Le caractère de M. de Mondoville réunit, au plus haut degré, la fierté, le courage, l'intrépidité, tout ce qui peut enfin inspirer du respect; les jeunes gens de son âge ont, sans qu'il le veuille, et presque malgré lui, une grande déférence pour ses conseils; il y a dans son âme une force, une énergie, qui, tempérées par la bonté, inspirent pour lui la plus haute considération, et j'ai vu, plusieurs fois, qu'on se rangeoit quand il passoit, par un mouvement involontaire, dont ses amis rioient à la réflexion, mais qui les reprenoit à leur insu, comme toutes les impressions naturelles. Il est vrai néanmoins que Léonce de Mondoville porte peut-être jusqu'à l'exagération, le respect de l'opinion, et l'on pourroit désirer, pour son bonheur, qu'il sût s'en affranchir davantage; mais dans la circonstance dont M. le duc vient de parler, sa conduite lui a valu l'estime générale, et je pense que tous ceux qui l'aiment doivent en être fiers.

Le duc ne répliqua point au défenseur de Léonce; il ne lui étoit point utile de le combattre: et les hommes qui prennent leur intérêt pour guide de toute leur vie, ne mettent aucune chaleur ni aux opinions qu'ils soutiennent, ni à celles qu'on leur dispute: céder et se taire est tellement leur habitude, qu'ils la pratiquent avec leurs égaux, pour s'y préparer avec leurs supérieurs.

Il résulta pour moi, de toute cette discussion, une grande curiosité de connoître le caractère de Léonce. Son précepteur et son meilleur ami, celui qui lui a tenu lieu de père depuis dix ans, M. Barton, doit être ici demain; je croirai ce qu'il me dira de son élève. Mais n'est-ce pas déjà un trait honorable pour un jeune homme, que d'avoir conservé non-seulement de l'estime, mais de l'attachement et de la confiance pour l'homme qui a dû nécessairement contrarier ses défauts et même ses goûts? Tous les sentimens qui naissent de la reconnoissance ont un caractère religieux; ils élèvent l'âme qui les éprouve. Ah! combien je désire que madame de Vernon ait fait un bon choix! Le charme de sa vie intérieure dépendra nécessairement de l'époux de sa fille; Matilde elle-même ne sera jamais ni très-heureuse, ni très-malheureuse: il ne peut en être ainsi de madame de Vernon. Espérons que Léonce, si fier, si irritable, si généralement admiré, aura cette bonté sans laquelle il faut redouter une âme forte et un esprit supérieur, bien loin de désirer de s'en rapprocher.

LETTRE XI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 4 mai.

M. Barton est arrivé hier. En entrant dans le salon de madame de Vernon, j'ai deviné tout de suite que c'étoit lui. L'on jouoit et l'on causoit: il étoit seul au coin de la cheminée; Matilde, de l'autre côté, ne se permettoit pas de lui adresser la parole; il paroissoit embarrassé de sa contenance au milieu de tant de gens qui ne le connoissoient pas: la société de Paris est peut-être la société du monde où un étranger cause d'abord le plus de gêne; on est accoutumé à se comprendre si rapidement, à faire allusion à tant d'idées reçues, à tant d'usages ou de plaisanteries sous-entendues, que l'on craint d'être obligé de recourir à un commentaire pour chaque parole, dès qu'un homme nouveau est introduit dans le cercle. J'éprouvai de l'intérêt pour la situation embarrassante de M. Barton, et j'allai à lui sans hésiter: il me semble qu'on fait un bien réel à celui qu'on soulage des peines de ce genre, de quelque peu d'importance qu'elles soient en elles-mêmes.

M. Barton est un homme d'une physionomie respectable, vêtu de brun, coiffé sans poudre; son extérieur est imposant, on croit voir un Anglais ou un Américain, plutôt qu'un Français. N'avez-vous pas remarqué combien il est facile de reconnoître au premier coup-d'oeil le rang qu'un François occupe dans le monde? ses prétentions et ses inquiétudes le trahissent presque toujours, dès qu'il peut craindre d'être considéré comme inférieur; tandis que les Anglois et les Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de les juger, ni de les classer légèrement. Je parlai d'abord à M. Barton de sujets indifférens; il me répondit avec politesse, mais brièvement; j'aperçus très-vite qu'il n'avoit point le désir de faire remarquer son esprit, et qu'on ne pouvoit pas l'intéresser par son amour-propre: je cédai donc à l'envie que j'avois de l'interroger sur M. de Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle; je vis bien que depuis long-temps il ne s'animoit qu'à ce nom. Comme M. Barton me savoit proche parente de Matilde, il se livra presque de lui-même à me parler sur tous les détails qui concernoient Léonce; il m'apprit qu'il avoit passé son enfance alternativement en Espagne, la patrie de sa mère, et en France, celle de son père; qu'il parloit également bien les deux langues, et s'exprimoit toujours avec grâce et facilité. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville avoit dans les manières une hauteur très-pénible à supporter, et que Léonce, adoucissant par une bonté attentive et délicate, ce qui pouvoit blesser son précepteur, lui avoit inspiré autant d'affection que d'enthousiasme. J'essayai de faire parler M. Barton sur ce qui nous avoit été dit par le duc de Mendoce; il évita de me répondre: je crus remarquer cependant qu'il étoit vrai qu'à travers toutes les rares qualités de Léonce, on pouvoit lui reprocher trop de véhémence dans le caractère, et surtout une crainte du blâme, portée si loin, qu'il ne lui suffisoit pas de son propre témoignage pour être heureux et tranquille; mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit. Il s'abandonnoit à louer l'esprit et l'âme de M. de Mondoville avec une conviction tout-à-fait persuasive, je me plus presque tout le soir à causer avec lui. Sa simplicité me faisoit remarquer dans les grâces un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris, une sorte de ridicule qui ne m'avoit point encore frappée. On s'habitue à ces grâces qui s'accordent assez bien avec l'élégance des grandes sociétés; mais, quand un caractère naturel se trouve au milieu d'elles, il fait ressortir, par le contraste, les plus légères nuances d'affectation.

Je causai presque tout le soir avec M. Barton; il parloit de M. de Mondoville avec tant de chaleur et d'intérêt, que j'étois captivée par le plaisir même que je lui faisois en l'écoutant; d'ailleurs, un homme simple et vrai parlant du sentiment qui l'a occupé toute sa vie, excite toujours l'attention d'une âme capable de l'entendre.

M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprès de moi me reprocher de n'être pas, selon ma coutume, ce qu'ils appellent brillante: je m'impatientai contre eux de leurs persécutions, et je m'en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure.

Que la destinée de ma cousine sera belle, ma chère Louise, si Léonce est tel que M. Barton me l'a peint! Elle ne souffrira pas même du seul défaut qu'il soit possible de lui supposer, et que peut-être on exagère beaucoup. Matilde ne hasarde rien; elle ne s'expose jamais au blâme; elle conviendra donc parfaitement à Léonce: moi, je ne saurois pas… mais ce n'est pas de moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l'être. Adieu, ma chère Louise, je vous quitte; j'éprouve ce soir un sentiment vague de tristesse, que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu.

LETTRE XII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 8 mai.

Je suis mécontente de moi, ma chère Louise, et pour me punir, je me condamne à vous faire le récit d'un mouvement blâmable que j'ai à me reprocher. Il a été si passager, que je pourrois me le nier à moi-même; mais, pour conserver son coeur dans toute sa pureté, il ne faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la répugnance qu'on éprouve à s'avouer les mauvais sentimens qui se cachent long-temps au fond de notre coeur, avant d'en usurper l'empire.

Depuis quelques jours M. Barton me parloit sans cesse de Léonce; il me racontoit des traits de sa vie, qui le caractérisent comme la plus noble des créatures. Il m'avoit une fois montré un portrait de lui, que Matilde avoit refusé de voir, avec une exagération de pruderie qui n'étoit en vérité que ridicule; et ce portrait, je l'avoue, m'avoit frappé. Enfin M. Barton, se plaisant tous les jours plus avec moi, me laissa entrevoir, avant-hier, à la fin de notre conversation, qu'il ne croyoit pas le caractère de Matilde propre à rendre Léonce heureux, et que j'étois la seule femme qui lui eût paru digne de son élève. De quelques détours qu'il enveloppât cette insinuation, je l'entendis très-vite; elle m'émut profondément; je quittai M. Barton à l'instant même, et je revins chez moi inquiète de l'impression que j'en avois reçue. Il me suffit cependant d'un moment de réflexion pour rejeter loin de moi des sentimens confus, que je devois bannir dès que j'avois pu les reconnoître. Je résolus de ne plus m'entretenir en particulier avec M. Barton, et je crus que cette décision avoit fait entièrement disparoître l'image qui m'occupoit. Mais hier, au moment où j'arrivai chez madame de Vernon, M. Barton s'approcha de moi, et me dit: «Je viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son départ d'Espagne; ayez la bonté de la lire.» En achevant ces mots, il me tendit cette lettre. Quel prétexte pour la refuser? D'ailleurs ma curiosité précéda ma réflexion; mes yeux tombèrent sur les premières lignes de la lettre, et il me fut impossible de ne pas l'achever. En effet, ma chère Louise, jamais on n'a réuni dans un style si simple tant de charmes différens! de la noblesse et de la bonté, des expressions toujours naturelles, mais qui toutes appartenoient à une affection vraie, et à une idée originale; aucune de ces phrases usées, qui ne peignent rien que le vide de l'âme; de la mesure sans froideur, une confiance sérieuse, telle qu'elle peut exister entre un jeune homme et son instituteur; mille nuances qui semblent de peu de valeur, et qui caractérisent cependant les habitudes de la vie entière, et cette élévation de sentimens, la première des qualités, celle qui agit comme par magie sur les âmes de la même nature. Cette lettre étoit terminée par une phrase douce et mélancolique sur l'avenir qui l'attendoit, sur ce mariage décidé sans qu'il eût jamais vu Matilde: la volonté de sa mère, disoit-il, avoit pu seule le contraindre à s'y résigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M. Barton le remarqua, car il me dit:—Madame, croyez-vous que la froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme d'une sensibilité si véritable?—Je ne sais ce que j'allois lui répondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant à peine le temps de saluer madame de Vernon, me pria d'aller avec lui dans le jardin. Il y a tant de réserve et de calme dans les manières habituelles de M. de Serbellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme s'il devoit annoncer un événement extraordinaire; et craignant quelque malheur pour Thérèse, je suivis son ami en quittant précipitamment M. Barton.—Elle arrive dans huit jours, me dit M. de Serbellane; vous n'avez plus le temps de lui écrire, il faut s'occuper uniquement d'écarter d'elle, s'il est possible, les dangers de cette démarche.—Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous? lui répondis-je. Comment! vous n'avez pu réussir….—J'en ai peut-être trop fait, interrompit-il, car je crois entrevoir que l'inquiétude qu'elle éprouve sur mes sentimens, est la principale cause de ce voyage. Je la rassurerai sur cette inquiétude, ajouta-t-il, car je lui suis dévoué pour ma vie; mais quand vous verrez M. d'Ervins, vous comprendrez combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son caractère me font tout craindre pour Thérèse, s'il découvre ses sentimens; et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est toujours si éveillé, que dans beaucoup de circonstances il peut lui tenir lieu de finesse et de sagacité.—M. de Serbellane continua cette conversation pendant quelque temps, et j'y mettois un intérêt si vif qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse; enfin je la terminai en recommandant Thérèse à la protection de M. de Serbellane.—Oui, lui dis-je, je ne craindrai point de demander à celui même qui l'a entraînée, de devenir son guide et son frère dans cette situation difficile; Thérèse est plus passionnée que vous, elle vous aime plus que vous ne l'aimez; c'est donc à vous à la diriger; celui des deux qui ne peut vivre sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thérèse n'a point ici de parens ni d'amis, veillez sur elle en défenseur généreux et tendre, réparez vos torts par ces vertus du coeur qui naissent toutes de la bonté.—Je m'animai en parlant ainsi, et je posai ma main sur le bras de M. de Serbellane; il la prit et l'approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule étoit l'objet. M. Barton, dans ce moment, entroit dans l'allée où nous étions; en nous apercevant, il retourna très-promptement sur ses pas, comme pour nous laisser libres; je compris dans l'instant son idée, et je l'atteignis avant qu'il fût rentré dans le salon.—Pourquoi vous éloignez-vous de nous? lui dis-je avec assez de vivacité.—Par discrétion, madame; par discrétion, me répéta-t-il d'une manière un peu affectée.—Je le vois, repris-je vous croyez que j'aime M. de Serbellane.—Concevez-vous, ma chère Louise, que j'aie manqué de mesure au point de parler ainsi à un homme que je connoissois à peine? Mais j'avois eu trop d'émotion depuis une heure, et j'étois si agitée que mon trouble même me faisoit parler sans avoir le temps de réfléchir à ce que je disois,—Je ne crois rien, madame, me répondit M Barton; de quel droit….—Ah! que je déteste ces tournures, lui dis-je, avec une personne de mon caractère!—Mais permettez-moi, madame, de vous faire observer, interrompit M. Barton, que je n'ai pas l'honneur de vous connoître depuis long-temps.—C'est vrai; lui dis-je, cependant il me semble qu'il est bien facile de me juger en peu de momens; mais je vous le répète, je n'aime point M. de Serbellane, je ne l'aime point; s'il en étoit autrement, je vous le dirois.—Vous auriez tort, me répondit M, Barton; je n'ai pas encore mérité cette confiance.—Toujours plus déconcertée par sa raison, et cependant toujours plus inquiète de l'opinion qu'il pouvoit prendre de mes sentimens pour M. de Serbellane, une vivacité que je ne puis concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire à M. Barton:—Ce n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé.—Je n'achevai pas cette phrase toute insignifiante qu'elle étoit, je ne l'achevai pas, ma soeur, je vous l'atteste; elle ne pouvoit rien apprendre ni rien indiquer à M. Barton: néanmoins je fus saisie d'un remords véritable au premier mot qui m'échappa; je cherchai l'occasion de me retirer; et réfléchissant sur moi-même, je fus indignée du motif coupable qui m'avoit causé tant d'émotion.

Je craignois, je ne puis me le cacher, je craignois que M. Barton ne dît à Léonce que mes affections étoient engagées; je voulois donc que Léonce pût me préférer à ma cousine; c'est moi qui fais ce mariage; c'est moi qui suis liée par un sentiment presque aussi fort que la reconnoissance, par les services que j'ai rendus, les remercîmens que j'en ai recueillis, la récompense que j'en ai goûtée; mon amie se flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce seroit moi qui songerois à le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pensée! un penchant de pure imagination, pour un homme que je n'ai jamais vu, qui peut-être me déplairoit si je le connoissois! Que seroit-ce donc si je l'aimois! Et néanmoins les sentimens de délicatesse les plus impérieux ne devroient-ils pas imposer silence même à un attachement véritable? Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de moi que ce récit le mérite: n'avez-vous pas éprouvé vous-même qu'il existe quelquefois en nous des mouvemens passagers les plus contraires à notre nature? C'est pour expliquer ces contradictions du coeur humain, qu'on s'est servi de cette expression: ce sont des pensées du démon. Les bons sentimens prennent leur source au fond de notre coeur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étrangère, qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos réflexions et de notre caractère. Je vous demande de fortifier mon coeur par vos conseils: la voix qui nous guida dans notre enfance se confond pour nous avec la voix du ciel.

LETTRE XIII.

Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 14 mai.

Non, ma chère enfant, je ne vous aurois point trouvée coupable de vous livrer à quelque intérêt pour Léonce, et s'il avoit été digne de vous, s'il vous avoit aimée, je n'aurois pas trop conçu pourquoi vous auriez sacrifié votre bonheur, non à la reconnoissance que vous devez, mais à celle que vous avez méritée. Quoi qu'il en soit, hélas! il n'est plus temps de faire ces réflexions: il n'est que trop vraisemblable qu'en ce moment, ce malheureux jeune homme n'existe plus pour personne! J'ai la triste mission de vous envoyer cette lettre. Il faut la montrer à M. Barton, et prévenir madame de Vernon et sa fille de la perte de leurs plus brillantes espérances. C'est le seul moment où j'aie éprouvé quelques bons sentimens pour madame de Vernon; mais il n'est pas nécessaire de me joindre à tout ce que vous lui témoignerez. Celle qui est aimée de vous, ma chère Delphine, ne manque jamais des consolations les plus tendres; et c'est vous que je plains quand vos amis sont malheureux.

Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne frère de mademoiselle de
Sorane qui doive être accusé de ce crime abominable.

Baïonne, le 10 mai 1790.

Comme vous êtes parente de madame de Vernon, mademoiselle, vous avez sans doute son adresse à Paris, et vous ferez parvenir à un M. Barton, qui doit être chez elle à présent, la nouvelle du triste accident arrivé à son élève, qui n'a voulu dire qu'un seul mot, c'est qu'il désiroit voir son instituteur, actuellement à Paris chez madame de Vernon. Ce pauvre M. Léonce de Mondoville m'étoit recommandé par un négociant de Madrid, et je l'attendois hier au soir; mais je ne croyois pas qu'on me l'apportât dans ce triste état.

En traversant les Pyrénées, il a fait quelques pas à pied, laissant passer sa voiture devant lui avec son domestique; à la nuit tombante il a reçu deux coups de poignard près du coeur, par deux hommes qu'il connoît, à ce que j'ai pu comprendre d'après quelques mots qu'il a prononcés, mais qu'il n'a jamais voulu nommer. Son domestique ne le voyant point venir, est retourné sur ses pas, et l'a trouvé sans connoissance au milieu du chemin de la forêt: on a appelé des paysans, et avec leur secours, il a été apporté chez moi sans reprendre ses sens: on le croyoit mort. Cependant depuis une heure il a parlé, comme je l'ai dit, pour demander que son instituteur vînt en toute hâte auprès de lui, et qu'on se gardât bien d'informer sa mère de son état.

Le juge s'est transporté chez moi pour écrire sa déposition sur les assassins. Il a refusé de rien répondre, ce qui me paroît vraiment trop beau; mais du reste, il est impossible d'être plus intéressant: et c'est avec une vraie douleur, mademoiselle, que je me vois forcé de vous apprendre que les médecins ont déclaré ses blessures mortelles. Il est si beau, si jeune, si bon, que cela fait pleurer tout le monde; et ma pauvre famille en particulier s'en désole vivement. Ne perdez pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son instituteur. Il arrivera trop tard; mais enfin il nous dira ce que nous avons à faire.

J'ai l'honneur d'être, avec respect, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

TÉLIN, négociant à Bayonne.

LETTRE XIV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 19 mai.

Ah! ma chère soeur! quelle nouvelle vous m'apprenez! Je suis dans une angoisse inexprimable, craignant de perdre une minute pour avertir M. Barton, et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui causer. Il faut aussi prévenir madame de Vernon et Matilde. Combien je sens vivement leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de son ami! l'époux de sa fille, et Matilde! Ah! que je me reproche d'avoir blâmé l'excès de sa dévotion! Elle ne sera peut-être jamais heureuse; si elle avoit livré son coeur à l'espérance d'être aimée, que deviendroit-elle à présent? Néanmoins, elle ne l'a jamais vu. Mais moi aussi, je ne l'ai jamais vu! et les larmes m'oppressent, et la force me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je sors: adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette cruelle journée.

Minuit.

M. Barton est parti depuis une heure, ma chère Louise. Excellent homme, qu'il est malheureux! Ah! que les peines de l'âge avancé portent un caractère déchirant! Hélas! la vieillesse elle-même est une douleur habituelle, dont l'amertume aigrit tous les chagrins que l'on éprouve.

J'ai été chez madame de Vernon à six heures; j'ai fait demander M. Barton à sa porte; il est venu à l'instant même avec un air d'empressement et de gaîté qui m'a fait bien mal: rien n'est plus touchant que l'ignorance d'un malheur déjà arrivé, et le calme qui se peint sur un visage qu'un seul mot va bouleverser. M. Barton monta dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris; j'avois imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux événement; mais il remarqua bientôt l'altération de mes traits, et me demanda avec sensibilité s'il m'étoit arrivé quelque malheur. L'intérêt même qu'il prenoit à moi l'éloignoit entièrement de l'idée que la peine dont il s'agissoit pût le concerner. J'hésitois encore sur ce que je lui dirois; mais enfin, je pensai qu'il n'y avoit point de préparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la fatale lettre.

—Lisez, lui dis-je, avec courage, avec résignation, et sans oublier les amis qui vous restent, et que votre malheur attache à vous pour jamais.—A peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Léonce, qu'il pâlit; il lut cette lettre deux fois, comme s'il ne pouvoit la croire. Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et pleura amèrement sans dire un seul mot. Je versois des larmes à côté de lui, effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles m'indiquassent dans quel sens il cherchoit des consolations. Je demandois au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du coeur.—O Léonce! s'écria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intérêt d'un homme sans carrière, sans nom, sans destinée, étoit-ce à moi de vous survivre? que fait ce vieux sang dans mes veines, quand tout le vôtre a coulé? quelle fin de vie m'est réservée! Ah! madame, me dit-il, vous êtes jeune, belle, vous avez pitié d'un vieillard, mais vous ne pouvez pas vous faire une idée des dernières douleurs d'une existence sans avenir, sans espoir! vous ne le connoissiez pas, mon ami, mon noble ami, que des monstres ont assassiné. Pourquoi ne veut-il pas les nommer? je les connois, je les ferai connoître, ils ne vivront point après avoir fait périr ce que le ciel avoit formé de meilleur.—Alors il se rappeloit les traits les plus aimables de l'enfance et de la jeunesse de son élève; ce n'étoit plus le beau, le fier, le spirituel Léonce qu'il me peignoit: il ne se retraçoit plus les grâces et les talens qui devoient plaire dans le monde; il ne parloit que des qualités touchantes dont le souvenir s'unit, avec tant d'amertume, à l'idée d'une séparation éternelle.

J'étois agitée par une incertitude cruelle. Devois-je, en rappelant à M. Barton que Léonce le demandoit auprès de lui, fixer son imagination sur la possibilité de le revoir encore, et de contribuer peut-être à le guérir? M. Barton ne m'avoit pas dit un seul mot qui indiquât cette pensée; la craignoit-il? redoutoit-il une seconde douleur après un nouvel espoir? Ma chère Louise, avec quel tremblement l'on parle à un homme vraiment malheureux! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un coeur déchiré!

Enfin, je dis à M. Barton qu'il devoit partir, et que peut-être il pouvoit encore se flatter de retrouver Léonce: ce dernier mot, dont j'attendois tant d'effet, n'en produisit aucun; il m'entendit tout de suite, mais sans se livrer à l'espoir que je lui offrois. A l'âge de M. Barton, le coeur n'est point mobile, les impressions ne se renouvellent pas vite, et le même sentiment oppresse sans aucun intervalle de soulagement.

Néanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ: il me demanda de retourner chez madame de Vernon; j'en donnai l'ordre. Je convins avec lui qu'il partiroit le soir même avec ma voiture, et que l'un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courroit devant lui pour hâter son voyage. Il étoit un peu ranimé par l'occupation de ces détails: tant qu'il reste une action à faire pour l'être qui nous intéresse, les forces se soutiennent et le coeur ne succombe pas. Nous arrivâmes enfin chez ma tante: en songeant à la peine qu'elle alloit éprouver, j'étois saisie moi-même de la plus vive émotion; je laissai M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelque minutes dans le salon pour reprendre mes sens: enfin, domptant cette foiblesse qui m'empêchoit de consoler mon amie, j'entrai chez elle: je la trouvai plus calme que je ne l'espérois. M. Barton gardoit le silence, Matilde se contenoit avec quelque effort; madame de Vernon vint à moi et m'embrassa: je voulus m'approcher de Matilde, je la vis rougir et pâlir; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit de la chambre à l'instant même, se faisant un scrupule, je crois, d'éprouver ou de montrer aucune émotion vive.

Madame de Vernon me dit alors:—Imaginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre son consentement au mariage, d'après les nouvelles propositions que je lui avois faites! Elle m'annonce en même temps le départ de son fils.—Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes bras.—Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre, occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux événemens.—Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton, avec un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le calme apparent de madame de Vernon; madame d'Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars.—C'est très-bien, répliqua madame de Vernon, qui s'aperçut du mécontentement de M. Barton; et s'adressant à moi, elle me dit comme à demi-voix:—Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève!—Vous avez remarqué quelquefois que madame de Vernon avoit l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en parlant à un tiers; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre attention; il étoit bien loin de penser à l'impression que sa douleur pourroit produire sur les autres. S'il lui étoit resté quelque présence d'esprit, c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer.

Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à madame de Vernon; je le suivis pour le conduire chez moi, où il devoit trouver tout ce qui lui étoit nécessaire pour sa route. Lorsque nous fûmes en voiture, il dit en se parlant à lui-même:—Mon cher Léonce, vos seuls amis, c'est votre malheureux instituteur; c'est aussi votre pauvre mère.—Et se retournant vers moi:—Oui, s'écria-t-il, j'irai nuit et jour pour le rejoindre, peut-être me dira-t-il encore un dernier adieu, et je resterai près de sa tombe pour soigner ses derniers restes, et mériter ainsi d'être enseveli près de lui.—En disant ces mots, cet infortuné vieillard se livroit à un nouvel accès de désespoir,—Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure; tout à l'heure j'étois calme; votre bonté ne repoussera pas cette triste preuve de confiance, j'en suis sûr, vous ne la repousserez pas.

Nous arrivâmes chez moi, je pris toutes les précautions que je pus imaginer pour que le voyage de M. Barton fût le plus commode et le plus rapide possible; il fut touché de ces soins, et, prêt à monter en voiture, il me dit:—Madame, s'il vient en mon absence quelques lettres de Bayonne, je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce même, ouvrez-les, vous verrez ce qu'il faut faire d'après ces lettres, et vous me l'écrirez à Bordeaux.—N'est-ce pas madame de Vernon, lui dis je, qui devroit….—Non, me répondit-il; madame, permettez-moi de vous répéter que je veux que ce soit vous; hélas! dans ce dernier moment, lorsqu'il n'est que trop probable que jamais je ne vous reverrai, qu'il me soit permis de vous dire une idée, peut-être insensée, que j'avois conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvois point que mademoiselle de Vernon pût lui convenir, et j'osois remarquer en vous tout ce qui s'accordoit le mieux avec son esprit et son âme.—J'allois lui répondre, mais il me serra la main avec une affection paternelle; cette affection me rappelle M. d'Albémar, et jamais je ne l'ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors:—Ne vous offensez pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chérit Léonce comme son fils, et que vos bontés ont profondément touché. Hélas! ces douces chimères sont remplacées par la mort! la mort! ah Dieu!—Il se précipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la voiture, dans un accablement qui redoubla ma pitié.

Restée seule, je pus me livrer enfin à la douleur que moi aussi j'éprouvois; je n'avois dû m'occuper que des peines des autres: mais celle que je ressentois n'étoit pas moins vive, quoique la destinée de ce malheureux jeune homme fût étrangère à la mienne. Ma tante et ma cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu'il devoit leur procurer; moi, que le sort séparoit irrévocablement de lui, je pleure une âme si belle, un être si libéralement doué, périssant ainsi dans les premières années de sa vie. Oui, s'il meurt je lui vouerai un culte dans mon coeur; je croirai l'avoir aimé, l'avoir perdu, et je serai fidèle au souvenir que je garderai de lui; ce sera un sentiment doux, l'objet d'une mélancolie sans amertume. Je demanderai son portrait à M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme celle d'un héros de roman dont le modèle n'existe plus. Déjà, depuis quelque temps, je perdois l'espoir de rencontrer celui qui posséderoit toutes les affections de mon coeur; j'en suis sûre maintenant, et cette certitude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix.

Mais peut-être que Léonce vivra; s'il vit, il sera l'époux de Matilde, et plus de chimères alors; mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère Louise; il est possible que dans peu je me réunisse à vous pour toujours.

LETTRE XV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 22 mai.

J'ai trouvé ce soir plus de charmes que jamais dans l'entretien de madame de Vernon, et cependant, pour la première fois, mon coeur lui a fait un véritable reproche. Quand je vous parle d'elle avec tant de franchise, ma chère Louise, je vous donne la plus grande marque possible de confiance; n'en concluez, je vous prie, rien de défavorable à mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille motifs doivent excuser; mais j'ai sûrement raison, quand je crois que les qualités les plus intimes de l'âme peuvent seules inspirer cette délicatesse parfaite dans les discours et dans les moindres paroles, qui rend la conversation de madame de Vernon si séduisante.

J'avois été douloureusement émue tout le jour; l'image de Léonce me poursuivoit, je n'avois pu fermer l'oeil sans le voir sanglant, blessé, prêt à mourir. Je me le représentois sous les traits les plus touchans, et ce tableau m'arrachoit sans cesse des larmes. J'allai vers huit heures du soir chez madame de Vernon; Matilde avoit passé tout le jour à l'église, et s'étoit couchée en revenant, sans avoir témoigné le moindre désir de s'entretenir avec sa mère; je trouvai donc Sophie seule et assez triste; je l'étois bien plus encore. Nous nous assîmes sur un banc de son jardin, d'abord sans parler; mais bientôt elle s'anima, et me fit passer une heure dans une situation d'âme beaucoup meilleure que je ne pouvois m'y attendre. La douceur, et, pour ainsi dire, la mollesse même de sa conversation, ont je ne sais quelle grâce qui suspendit ma peine. Elle suivoit mes impressions pour les adoucir, elle ne combattoit aucun de mes sentimens, mais elle savoit les modifier à mon insu; j'étois moins triste sans en savoir la cause; mais enfin auprès d'elle je l'étois moins.

Je dirigeai notre conversation sur ces grandes pensées vers lesquelles la mélancolie nous ramène invinciblement: l'incertitude de la destinée humaine, l'ambition de nos désirs, l'amertume de nos regrets, l'effroi de la mort, la fatigue de la vie, tout ce vague du coeur, enfin, dans lequel les âmes sensibles aiment tant à s'égarer, fut l'objet de notre entretien. Elle se plaisoit à m'entendre, et m'excitant à parler, elle mêloit des mots précis et justes à mes discours, et soutenoit et ranimoit mes pensées toutes les fois que j'en avois besoin. Lorsque j'arrivai chez elle, j'étois abattue et mécontente de mes sentimens sans vouloir me l'avouer. Je crois qu'elle devina tout ce qui m'occupoit, car elle me dit exactement ce que j'avois besoin d'entendre. Elle me releva par degrés dans ma propre estime; j'étois mieux avec moi-même, et je ne m'apercevois qu'à la réflexion, que c'étoit elle qui modifioit ainsi mes pensées les plus secrètes. Enfin, j'éprouvois au fond de l'âme un grand soulagement, et je sentois bien en même temps, qu'en m'éloignant de Sophie, le chagrin et l'inquiétude me ressaisiroient de nouveau.

Je m'écriai donc dans une sorte d'enthousiasme:—Ah! mon amie, ne me quittez pas, passons de longues heures à causer ensemble; je serai si mal quand vous ne me parlerez plus!—Comme je prononçois ces mots, un domestique entra, et dit à madame de Vernon que M. de Fierville demandoit à la voir, quoiqu'on lui eût déclaré à sa porte qu'elle ne recevoit personne.—Refusez-le, je vous en conjure, ma chère Sophie, dis-je avec instance.—Savez-vous, interrompit madame de Vernon, si le neveu de madame de Marset a gagné ou perdu ce grand procès dont dépendoit toute sa fortune?—Mon Dieu! interrompis-je, on m'a dit hier qu'il l'a voit gagné; ainsi, vous n'avez point à consoler M. de Fierville des chagrins de son amie; refusez-le.—Il faut que je le voie, dit alors madame de Vernon.—Et elle fit signe à son domestique de le faire monter. Je me sentis blessée, je l'avoue, et ma physionomie l'exprima. Madame de Vernon s'en aperçut, et me dit:—Ce n'est pas pour moi, c'est pour ma fille….—Quoi! m'écriai-je assez vivement, vous songez déjà à remplacer Léonce? Pauvre jeune homme! vous n'êtes pas long-temps regretté par l'amie de votre mère.—Je me reprochai ces paroles à l'instant même, car madame de Vernon rougit en les entendant; et comme elle me laissoit partir sans essayer de me retenir, je restai, quelques minutes après l'arrivée de M. de Fierville, la main appuyée sur la clef de la porte du salon, et tardant à l'ouvrir. Madame de Vernon enfin le remarqua; elle vint à moi, et sans me faire aucun reproche, elle insista beaucoup sur le prix qu'elle mettoit à l'union de sa fille avec Léonce, sur toutes les circonstances qui lui rendoient ce mariage mille fois préférable à tout autre: elle reprit par degrés sa grâce accoutumée, et je partis après l'avoir embrassée; mais je conservai cependant quelques nuages de ce qui venoit de se passer.

Concevez-vous ma folie, ma chère Louise? Ce qui m'a blessé peut-être si vivement, c'est un témoignage d'indifférence pour Léonce! Pourquoi vouloir que madame de Vernon le regrette profondément, qu'elle ne cherche point un autre époux pour sa fille? elle ne l'a jamais vu: cependant n'est-il pas vrai, ma chère Louise, que c'est se consoler trop tôt de la perte d'un jeune homme si distingué? Ah! s'il étoit possible qu'on le sauvât! ce seroit Matilde qui goûteroit le bonheur d'en être aimée, elle n'auroit pas souffert de son danger; il renaîtroit pour elle; le calme de son imagination et de son âme la préserve des peines les plus amères de la vie. Louise, votre Delphine ne lui ressemble pas.

LETTRE XVI.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, 20 mai 1790.

Je me hâte de vous dire, ma chère Delphine, que M. de Mondoville est mieux; un chirurgien habile l'a soigné avec beaucoup de bonheur, et lorsque la perte de son sang a été arrêtée, il s'est trouvé très-vite hors de tout danger. Il auroit déjà repris sa route, si l'on ne craignoit que sa blessure ne se rouvrît en voyageant. Il a écrit à M. Barton une lettre que Télin m'a adressée, pour vous prier de la faire parvenir sûrement; je vous l'envoie.

Il faut que Léonce ait quelque chose de bien aimable, pour que ce vieux négociant de Bayonne, Télin, qui de sa vie n'a pensé qu'aux moyens de gagner de l'argent, écrive des lettres toutes remplies d'éloges sur les qualités généreuses de M. de Mondoville; en vérité, je crois qu'il a fait de Télin une mauvaise tête! Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces supériorités mystérieuses, qui ne sont reconnues que par des adeptes. Chère Delphine, il est très-vraisemblable à présent que vous allez voir M. de Mondoville; votre imagination est singulièrement préparée à recevoir une grande impression par sa présence: défendiez-vous de cette disposition, je vous en conjure, et rendez à votre esprit toute l'indépendance dont il a besoin pour bien juger.

LETTRE XVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, 25 mai.

La lettre de Léonce que vous m'envoyez, ma chère soeur, est extrêmement remarquable; comme M. Barton m'avoit demandé de l'ouvrir, je l'ai lue; depuis deux heures qu'elle est entre mes mains, elle a fait naître en moi une foule de pensées qui m'étoient nouvelles. Je vous ferai part de mes réflexions une autre fois; le seul mot que je sois pressée de vous dire, c'est que la lecture de cette lettre a tout-à-fait calmé les idées qui me troubloient, et que je n'ai plus à craindre le mauvais mouvement qui me faisoit envier le sort de ma cousine.

LETTRE XVIII

[Cette lettre est celle que mademoiselle d'Albémar a fait parvenir à
Delphine.].

Léonce à M. Barton.

Bayonne, 17 mai 1790.

Je crains, mon cher ami, que vous ne soyez déjà parti sur la nouvelle de mon accident, et lorsque vous aurez su que j'avois témoigné le désir de vous voir. J'aurois dû vous épargner la fatigue d'un tel voyage; mais vous pardonnerez à votre élève le besoin qu'il avoit de vous dire adieu au moment de mourir. Si vous êtes encore à Paris, attendez-moi; je serai en état de voyager sous peu de jours. On me défend de parler, de peur que mes blessures à la poitrine ne se rouvrent; j'ai du temps au moins pour vous écrire tout ce qui tient à l'événement, dont vous seul devez connoître le secret.

Je sais quel est le furieux qui a voulu m'assassiner et qui m'a attaqué, ayant pour second son domestique, sans me laisser aucun moyen de me défendre. Il m'a dit avec fureur, en me poignardant: Je venge ma soeur déshonorée. J'aurois nommé l'auteur de cette action infâme, si les motifs qui l'ont irrité contre moi ne méritoient une sorte d'indulgence: vous les savez, ces motifs, et vous devinez mon assassin.

Mon cousin, en se soumettant à mes conseils, les a suivis néanmoins de la manière du monde la plus foible et la plus inconséquente; il m'a prouvé qu'il ne faut jamais faire agir un homme dans un sens différent de son caractère. La nature place des remèdes à côté de tous les maux: l'homme foible ne hasarde rien; l'homme fort soutient tout ce qu'il avance; mais l'homme foible, conseillé par l'homme fort, marche, pour ainsi dire, par saccades, entreprend plus qu'il ne peut, se donne des défis à lui-même, exagère ce qu'il ne sait pas imiter, et tombe dans les fautes les plus disparates: il réunit les inconvéniens des caractères opposés, au lieu de concilier avec art leurs divers avantages.

Charles de Mondoville a laissé pénétrer à la famille de mademoiselle de Sorane qu'il suivoit mes avis presque malgré lui; c'est ainsi qu'il a dirigé sur moi toute leur haine. M. de Sorane a été obligé de faire faire un très-mauvais mariage à sa soeur, pour étouffer le plus promptement possible l'éclat de son aventure; la crainte de ce même éclat l'a empêché de se battre avec moi; il a regardé l'assassinat comme une vengeance plus obscure et plus certaine, et il avoit imaginé sans doute que si j'étois tué dans les montagnes des Pyrénées, on attribuerait ma mort à des voleurs françois ou espagnols, qui sont en assez grand nombre sur les frontières des deux pays.

Si je ne savois pas que M. de Sorane a été réellement très-malheureux de la honte de sa soeur, s'il n'avoit pas raison de m'accuser de la résistance de mon cousin à ses désirs, je livrerois son crime à la justice des lois. Mais, m'étant vu forcé, par un concours funeste de circonstances, à sacrifier la réputation de mademoiselle de Sorane à l'honneur de ma famille, j'ai cru devoir taire le nom d'un homme qui n'étoit devenu mon assassin que pour venger sa soeur. Sa haine contre moi étoit naturelle; le mal que je lui avois fait tenoit peut-être à un défaut de mon caractère: vous m'avez souvent dit que l'opinion avoit trop d'empire sur moi: s'il est vrai que M. de Sorane ait réellement à se plaindre de ma conduite, je lui dois le secret sur un crime que j'ai provoqué; je le lui ai gardé: il vous sera sacré comme à moi-même.

Mais je le prévois, mon cher Barton, tremblant encore du danger que j'ai couru, vous aurez une aimable colère contre votre élève, pour avoir exposé si légèrement cette vie dont vous et ma mère daignez avoir besoin. Cette pensée m'est venue, non sans quelques regrets, lorsque je me croyois près de mourir. Peut-être aurois-je pu laisser mon parent à lui-même, quoiqu'il fût de mon sang, quoiqu'il portât mon nom; mais, je vous le demande, à vous, qui avez bien plus de modération que moi dans votre manière de juger, et qui n'attachez pas autant d'importance à ce qu'on peut dire dans le monde: si je m'étois trouvé dans la même situation que Charles de Mondoville, n'auriez-vous pas été le premier à me détourner d'épouser une femme généralement mésestimée, quand même je l'aurois aimée?

Pendant les jours que je viens de passer entre la vie et la mort, j'ai réfléchi beaucoup à ce que vous m'avez constamment dit, sur la nécessité de ne soumettre sa conduite qu'au témoignage de sa conscience et de sa raison. Vous êtes chrétien et philosophe tout à la fois; vous vous confiez en Dieu, et vous comptez pour rien les injustices des hommes; j'ai peu de disposition, vous le savez, à aucun genre de croyance religieuse, et moins encore à la patience et à la résignation que la foi, dit-on, doit nous inspirer. Quoique j'aie reçu, grâce à vous, une éducation éclairée, cependant une sorte d'instinct militaire, des préjugés, si vous le voulez, mais les préjugés de mes aïeux, ceux qui conviennent si parfaitement à la fierté et à l'impétuosité de mon âme, sont les mobiles les plus puissans de toutes les actions de ma vie. Mon front se couvre de sueur quand je me figure un instant, que même à cent lieues de moi, un homme quelconque pourroit se permettre de prononcer mon nom ou celui des miens avec peu d'égards, et que je ne serois pas là pour m'en venger. La plupart des hommes, dites-vous, ne méritent pas qu'on attache le moindre prix à leurs discours. Leur haine peut n'être rien, mais leur insulte est toujours quelque chose; ils s'égalent à vous; ils font plus, ils se croient vos supérieurs quand ils vous calomnient; faut-il leur laisser goûter en paix cet insolent plaisir?

Avez-vous d'ailleurs réfléchi sur la rapidité avec laquelle un homme peut se déconsidérer sans retour? S'il est indifférent aux premiers mots qu'on hasarde sur lui, si sa délicatesse supporte le plus léger nuage, quel sentiment l'avertira que c'en est trop? D'abord de faux bruits circuleront, et ils s'établiront bientôt après comme vrais dans la tête de ceux qui ne le connoissent pas; alors il s'en irritera, mais trop tard. Quand il se hâteroit de chercher vingt occasions de duel, des traits de courage désordonnés rétabliront-ils la réputation de son caractère? Tous ces efforts, tous ces mouvemens présentent l'idée de l'agitation, et l'on ne respecte point celui qui s'agite: le calme seul est imposant. On ne peut reconquérir en un jour ce qui est l'ouvrage du temps, et néanmoins la colère ne vous permettant pas le repos, vous rend incapable de trouver ou d'attendre le remède à votre malheur. Je ne sais ce qui peut nous être réservé dans un autre monde; mais l'enfer de celui-ci pour un homme qui a de la fierté, c'est d'avoir à supporter la moindre altération de cette intacte renommée d'honneur et de délicatesse, le premier trésor de la vie.

J'ai cessé de combattre en moi ces sentimens, je les ai reconnus pour invincibles; toutefois s'ils pouvoient jamais se trouver en opposition avec la véritable morale, j'en triompherois, du moins je le crois, et c'est à vos leçons, mon cher maître, que je dois cet espoir; mais dans toutes les résolutions qui ne regardent que moi seul, j'aurois tort de vouloir lutter contre un défaut que je ne puis braver, qu'en sacrifiant tout mon bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois sa vie que de faire souffrir son caractère.

J'ose croire que je ne rends pas malheureux ce qui m'entoure; pourquoi donc voudrois-je me tourmenter par des efforts peut-être inutiles, et sûrement très-douloureux? La considération que je veux obtenir dans le monde ne doit-elle pas servir à honorer tout ce qui m'aime? Un homme n'est-il pas le protecteur de sa mère, de sa soeur, et surtout de sa femme? Ne faut-il pas qu'il donne à la compagne de sa vie l'exemple de ce respect pour l'opinion qu'il doit à son tour exiger d'elle? Savez-vous pourquoi, jusqu'à présent, je me suis défendu contre l'amour, quoique je sentisse bien avec quelle violence il pourroit s'emparer de moi? C'est que j'ai craint d'aimer une femme qui ne fût point d'accord avec moi sur l'importance que j'attache à l'opinion, et dont le charme m'entraînât, quoique sa manière de penser me fît souffrir. J'ai peur d'être déchiré par deux puissances égales, un coeur sensible et passionné, un caractère fier et irritable.

Ma mère a peut-être raison, mon cher Barton, en me faisant épouser une personne qui n'exercera pas un grand empire sur moi, mais dont la conduite est dirigée par les principes les plus sévères. Cependant, hélas! je vais donc à vingt-cinq ans renoncer pour toujours à l'espoir de m'unir à la femme que j'aimerois, à celle qui combleroit le vide de mon coeur par toutes les délices d'une affection mutuelle! Non, la vie n'est pas cet enchantement que mon imagination à rêvé quelquefois, elle offre mille peines inévitables, mille périls à redouter, pour sa réputation, pour son repos, mille ennemis qui vous attendent; il faut marcher fermement et sévèrement dans cette triste route, et se garantir du blâme en renonçant au bonheur.

Après avoir lu cette lettre, serez-vous content de moi, mon cher maître? Songez cependant avec quelque plaisir que votre élève n'a pas une pensée secrète pour vous, et que vos conseils lui seront toujours nécessaires.

LÉONCE.

LETTRE XIX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 27 mai.

J'ai relu plusieurs fois la lettre où Léonce peint son propre caractère avec la vérité la plus parfaite; vous n'avez pas conclu, je l'espère, de quelques lignes que je vous écrivis dans le premier moment, que mon estime pour M. de Mondoville fût le moins du monde altérée? Non assurément, rien de pareil n'est vrai; sa lettre à M. Barton indique au contraire des qualités rares, et une grande supériorité d'esprit; mais ce qui m'a frappée comme une lumière subite, c'est l'étonnant contraste de nos caractères.

Il soumet les actions les plus importantes de sa vie à l'opinion; moi, je pourrois à peine consentir à ce qu'elle influât sur ma décision dans les plus petites circonstances: les idées religieuses ne sont rien pour lui; cela doit être ainsi, puisque l'honneur du monde est tout. Quant à moi, vous le savez, grâce à l'heureuse éducation que vous et votre frère m'avez donnée, c'est de mon Dieu et de mon propre coeur que je fais dépendre ma conduite. Loin de chercher les suffrages du plus grand nombre, par les ménagemens nécessaires pour se les concilier, je serois presque tentée de croire que l'approbation des hommes flétrit un peu ce qu'il y a de plus pur dans la vertu, et que le plaisir qu'on pourroit prendre à cette approbation, finiroit par gâter les mouvemens simples et irréfléchis d'une bonne nature.

Sans doute, à travers l'irritabilité de Léonce sur tout ce qui tient à l'opinion, il est impossible de ne pas reconnoître en lui une âme vraiment sensible; néanmoins ne regrettez plus, ma soeur, ses engagemens avec Matilde; réjouissez-vous au contraire de ce qu'il ne sera jamais rien pour moi: les oppositions qui existent dans nos manières d'être, sont précisément celles qui rendroient profondément malheureux deux êtres qui s'aimeroient, sans les détacher l'un de l'autre.

Il me seroit impossible, quelle que fût ma résolution à cet égard, de veiller assez sur toutes mes actions pour qu'elles ne prêtassent point aux fausses interprétations de la société; et que ne souffrirois-je pas, si celui que j'aimerois ne supportoit pas sans douleur le mal que l'on pourroit dire de moi; si j'étois obligée de redouter les jugemens des indifférens, à cause de leur influence sur l'objet qui me seroit cher, de craindre toutes les calomnies parce qu'il souffriroit de toutes, et de me courber devant l'opinion, parce que j'aimerois un homme qui seroit son premier esclave!

Non, Léonce, ma chère Louise, ne convient pas à votre Delphine; ah! combien les sentimens de votre généreux frère, mon noble protecteur, répondoient mieux à mon coeur! il me répétoit souvent qu'une âme bien née n'avoit qu'un seul principe à observer dans le monde, faire toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu'importe à celle qui croit à la protection de l'Être suprême et vit en sa présence, à celle qui possède un caractère élevé, et jouit en elle-même du sentiment de la vertu, que lui importe, me disoit M. d'Albémar, les discours des hommes? elle obtient leur estime tôt ou tard, car c'est de la vérité que l'opinion publique relève en dernier ressort; mais il faut savoir mépriser toutes les agitations passagères que la calomnie, la sottise et l'envie excitent contre les êtres distingués. Il ajoutoit, j'en conviens, que cette indépendance, cette philosophie de principes convenoit peut-être mieux encore à un homme qu'à une femme; mais il croyoit aussi que les femmes, étant bien plus exposées que les hommes à se voir mal jugées, il falloit d'avarice fortifier leur âme contre ce malheur. La crainte de l'opinion rend tant de femmes dissimulées, que pour ne point exposer la sincérité de mon caractère, M. d'Albémar travailloit de tout son pouvoir à m'affranchir de ce joug. Il y a réussi; je ne redoute rien sur la terre que le reproche juste de mon coeur, ou le reproche injuste de mes amis: mais que l'opinion publique me recherche ou m'abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces jouissances de l'âme et de la pensée, qui m'occupent et m'absorbent tout entière. Je porte en moi-même un espoir consolateur, qui se renouvellera toujours, tant que je pourrai regarder le ciel, et sentir mon coeur battre pour la véritable gloire et la parfaite bonté.

Ce bonheur ou ce calme dont je jouis, que deviendroient-ils néanmoins, si par un renversement bizarre, c'étoit moi, foible femme, moi dont la destinée réclame; un soutien, qui savois mépriser l'opinion des homélies, tandis que l'être fort, celui qui doit me guider, celui qui doit me servir d'appui, auroit horreur du moindre blâme? Vainement je tâcherois, de me conformer à tous ses désirs; en adoptant une conduite qui ne me seroit point naturelle, je n'éviterois pas d'y commettre des fautes, et notre vie bientôt troublée auroit peut-être un jour une funeste fin.

Non, je ne veux point aimer Léonce; quand il seroit libre, je ne le voudrois point. J'ai eu besoin de me le répéter, de relire sa lettre, de détruire par de longues réflexions l'impression que m'avoit faite le danger qu'il vient de courir, mais j'y suis parvenue; mon âme s'est affermie, et je puis le voir maintenant avec le plus grand calme et la plus ferme résolution de ne considérer désormais en lui que l'époux de Matilde.

LETTRE XX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 31 mai.

Que vous disois-je dans ma dernière lettre, ma chère Louise? il me semble que je vais le démentir; je l'ai vu, Léonce. Ah! je n'ai plus aucun souvenir de ce que je pensois contre lui: comment pouvois-je mettre tant d'importance à ce que j'appelois ses défauts? Pourquoi le juger sur une lettre? l'expression de son visage le fait bien mieux connaître.

J'avois reçu hier une lettre de M. Barton, qui m'annonçoit qu'il avoit rencontré M. de Mondoville à Bordeaux, et qu'ils revendent ensemble: j'allai chez madame de Vernon pour lui porter ces bonnes nouvelles; j'avois l'esprit tout-à-fait libre; la lettre de Léonce avoit changé mes idées sur lui: je ne sais pas pourquoi elle avoit produit cette impression; en y pensant bien aujourd'hui, je trouve que c'étoit absurde; mais enfin, Léonce n'étoit plus pour moi que le mari de Matilde, le gendre de mon amie, et j'entretins pendant deux heures madame de Vernon de tout ce qui pouvoit avoir rapport à ce mariage, avec un sentiment d'intérêt qui lui fit beaucoup de plaisir. Elle ne s'étoit pas doutée, je crois, des pensées qui m'avoient troublée pendant quelques jours: mais la conversation ne s'étoit point prolongée sur Léonce, parce que je la laissois tomber involontairement; tandis qu'hier, par je ne sais quelle sécurité, à la veille même du danger, j'étois inépuisable sur les motifs qui dévoient attacher madame de Vernon à ses projets pour sa fille. Je ne conçois pas encore d'où me venoit ce bizarre mouvement; je voulois prendre, je crois, des engagemens avec moi-même, car cette vivacité ne pouvoit pas être naturelle: elle plut à madame de Vernon, qui me pressa vivement de passer le lendemain le jour entier avec elle.

Après dîner l'on annonça tout à coup M. Barton: sa figure me parut triste; je craignis quelque événement funeste, et je l'interrogeai avec crainte.—M. de Mondoville, nous dit-il, est arrivé hier avec moi; mais en chemin sa blessure s'est rouverte, et je crains que le sang qu'il a perdu ne mette en danger sa vie: il est dans un état de foiblesse et d'abattement qui m'inquiète extrêmement; il a repris la fièvre depuis huit jours, et il est maintenant hors d'état non-seulement de sortir, mais même de se tenir debout. Il voudroit, dit M. Barton en se retournant vers madame de Vernon, vous remettre des lettres de sa mère; il prend la liberté de vous demander de venir le voir: il n'ose se flatter que mademoiselle de Vernon consente à vous accompagner; cependant il me semble qu'à présent que les articles sont signés par madame de Mondoville, il n'y auroit point d'inconvenance….—Matilde interrompit M, Barton, et lui dit en se levant, d'un ton de voix assez sec:—Je n'irai point, monsieur; je suis décidée à n'y point aller.

Madame de Vernon n'essaie jamais de lutter contre les volontés de sa fille si positivement exprimées; elle a dans le caractère une sorte de douceur et même d'indolence, qui lui fait craindre toute espèce de discussion; ce n'est jamais par un moyen de force, de quelque nature qu'il soit, qu'elle veut atteindre à son but. Sans répondre donc à Matilde, elle s'adressa à moi, et me dit:—Ma chère Delphine, ce sera vous qui m'accompagnerez, n'est-ce pas? nous irons avec M. Barton chez Léonce.—Je m'en défendis d'abord, quoique par un mouvement assez inexplicable j'éprouvasse tant d'humeur du refus de Matilde, qu'il m'étoit doux d'opposer mon empressement à sa pruderie. Madame de Vernon insista: elle s'inquiétoit de la sorte de timidité dont elle est quelquefois susceptible avec une personne nouvelle: elle craignoit ces premiers mouvemens dans lesquels Léonce pouvoit se livrer à l'attendrissement. J'ai toujours vu madame de Vernon redouter tout ce qui oblige à des témoignages extérieurs, lors même que son sentiment est véritable. On l'accuse de fausseté, et c'est cependant une personne tout-à-fait incapable d'affectation. Une réunion si singulière est-elle possible? je ne le crois pas.

Lorsque enfin je ne pus douter que madame de Vernon ne désirât vivement que j'allasse avec elle, j'y consentis. Cependant quand nous fûmes en voiture, je me rappelai la lettre de Léonce à M. Barton, et il me vint dans l'esprit qu'un homme si délicat sur tout ce qui tient aux convenances, trouveroit peut-être un peu léger qu'une femme de mon âge vînt le voir ainsi chez lui sans le connoître. Cette pensée me blessa et changea tellement ma disposition, que je montai l'escalier de Léonce avec assez d'humeur; mais au moment où nous entrâmes dans sa chambre, lorsque je le vis étendu sur un canapé, pâle, pouvant à peine soulever sa tête pour me saluer, et néanmoins semblable en cet état à la plus noble, à la plus touchante image de la mélancolie et de la douleur, j'éprouvai à l'instant une émotion très-vive.

La pitié me saisit en même temps que l'attrait: tous les sentimens de mon âme me parloient à la fois pour ce malheureux jeune homme. Sa taille élégante avoit du charme, malgré l'extrême foiblesse qui ne lui permettoit pas de se soutenir. Il n'y avoit pas un trait de son visage qui, dans son abattement même, n'eût une expression séduisante. Je restai quelques instans debout, derrière M. Barton et madame de Vernon. Léonce adressa quelques remercîmens aimables à ma tante avec un son de voix doux, et cependant encore assez ferme; sa manière d'accentuer donnoit aux paroles les plus simples, une expression nouvelle; mais à chaque mot qu'il disoit, sa pâleur sembloit augmenter, et par un mouvement involontaire, je retenois ma respiration quand il parloit, comme si j'avois pu soulager et diminuer ainsi ses efforts.

Nous nous assîmes; il me vit alors.—Est-ce mademoiselle de Vernon? dit-il à ma tante.—Non, répondit madame de Vernon: elle n'ose point encore venir vous voir; c'est ma nièce, madame d'Albémar.—Madame d'Albémar! reprit Léonce assez vivement, celle qui a bien voulu prêter sa voiture à M. Barton pour venir me chercher! celle qui a daigné s'intéresser à mon sort avant de me connoître! Je suis bien honteux, répéta-t-il en tâchant d'élever la voix, je suis bien honteux d'être si mal en état de lui témoigner ma reconnoissance!—J'allois lui répondre lorsqu'en finissant ces mots, sa tête retomba sur sa main; je fis un mouvement pour me lever et lui porter du secours; mais rougissant aussitôt de mon dessein, je me rassis, et je gardai le silence. Léonce se tut aussi pendant quelques minutes. Tant de douceur et de sensibilité se peignit alors sur son visage, que j'oubliai entièrement l'opinion que j'avois eue de lui, et qui pouvoit garantir mon coeur. Mon attendrissement devenoit à chaque instant plus difficile à cacher. Les yeux et les paupières noires de Léonce accablé par son mal, se baissoient malgré lui; mais quand il parvenoit à soulever son regard et qu'il le dirigeoit sur moi, il me sembloit qu'il falloit répondre à ce regard; qu'il sollicitait l'intérêt, qu'il expliquoit sa pensée; et je me sentois émue, comme s'il m'avoit long-temps parlé.

N'ayez pas honte pour moi, ma Louise, de cette impression subite et profonde; c'est la pitié qui la produisoit, j'en suis sûre: votre Delphine ne seroit pas ainsi, dès la première vue, accessible à l'amour; c'étoit la douleur, la toute-puissante douleur qui réveilloit en moi le plus fort, le plus rapide, le plus irrésistible des sentimens du coeur, la sympathie.

Léonce s'aperçut, je crois, de l'intérêt que je prenois à sa situation; quoique je n'eusse pas parlé, c'est moi qu'il rassura.—Ce n'est rien, dit-il, madame; la fatigue de la route a rouvert ma blessure, mais elle est maintenant refermée, et dans quelques jours je serai mieux.—Je voulus essayer de lui répondre; mais je craignis qu'en parlant ma voix ne fût trop altérée, et j'interrompis ma phrase sans la finir. Madame de Vernon lui demanda des nouvelles de madame de Mondoville, lui dit quelques mots aimables sur l'impatience qu'elle avoit de le voir. Il répondit à tout d'un ton abattu, mais avec grâce. Madame de Vernon, craignant de le fatiguer, se leva, lui prit la main affectueusement, et donna le bras à M. Barton pour sortir.

Je m'avançai après elle, voulant enfin prendre sur moi d'exprimer mon intérêt à M. de Mondoville. Il se leva pour me remercier avant que je pusse l'en empêcher, et voulut faire quelques pas pour me reconduire; mais un étourdissement très-effrayant le saisit tout à coup; il cherchoit à s'appuyer pour ne pas tomber: je lui offris mon bras involontairement, et sa tête se pencha sur mon épaule; je crus qu'il alloit expirer. Ah! ma Louise, qui n'auroit pas été troublé dans un tel moment!—Je perdis toute idée de moi-même et des autres; je m'écriai:—Ma tante, venez à son secours, regardez-le, il va mourir.—Et mon visage fut couvert de larmes. M. Barton se retourna précipitamment, soutint Léonce dans ses bras, et le reconduisit jusqu'au sopha. Léonce revint à lui; il ouvrit les yeux avant que j'eusse essuyé mes pleurs; et les regards les plus reconnoissans m'apprirent qu'il avoit remarqué mon émotion.

Je m'éloignai alors, et madame de Vernon me suivit: il faisoit nuit quand nous revînmes; elle ne put, je crois, s'apercevoir de la peine que j'avois à me remettre, et d'ailleurs n'étoit-il pas naturel que je fusse inquiète de l'état où j'avois vu Léonce? J'appris à la porte de madame de Vernon que M. de Serbellane étoit venu me demander deux fois, et je me servis de ce prétexte pour rentrer chez moi: je m'y suis renfermée pour vous écrire.

Après ce récit, ma chère Louise, vous tremblerez pour mon bonheur: cependant n'oubliez pas combien la pitié a eu de part à mon émotion. L'intérêt qu'inspire la souffrance trompe une âme sensible: il peut arriver de croire qu'on aime, lorsque seulement on plaint. Cependant je n'accompagnerai plus madame de Vernon chez M. de Mondoville; il connoîtra bientôt Matilde, il sera frappé de sa beauté, et je pourrai le voir alors avec les sentimens que me commandent la délicatesse et la raison.

Mon amie, ma chère Louise, je suis déjà plus calme; mais c'est un malheur que de l'avoir vu ainsi entouré de tout le prestige du danger et de la souffrance. Pourquoi le mari de Matilde ne s'est-il pas d'abord offert à moi au milieu de toutes les prospérités qui l'attendent? Qu'avoit-il à faire de ma pitié?