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Delphine

Chapter 222: LETTRE IX.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

Elle a pris de grandes précautions pour qu'on ne sache point son nom, afin que de long-temps Léonce ne puisse découvrir ce qu'elle est devenue, ni les motifs qui l'ont forcée à se faire religieuse; elle craindroit qu'il ne s'en vengeât sur M. de Valorbe. Enfin, je l'ai vue, pendant les deux heures que j'ai passées avec elle, constamment occupée des autres, et, dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté, parlant d'elle-même comme si elle eût déjà cessé d'exister.

Maintenant, hélas! mademoiselle, en écrivant à votre amie, songez que son malheur est sans ressource, encouragez-la à le supporter; vous avez de l'empire sur elle, faites-en l'usage que la nécessité commande. Ne me haïssez pas de n'avoir pu sauver Delphine! j'ai assez souffert pour que vous ne puissiez pas douter des sentimens dont je suis pénétrée.

LETTRE XXX.

M. de Valorbe à madame d'Albémar.

Zell, ce 24 juin.

Vous avez eu tort de vous faire religieuse, vous avez craint d'être déshonorée par les heures passées à Zell, et vous n'avez pas daigné penser que je vous justifierois avant de mourir; en mourant, je ferai connoître la vérité; elle parviendra à Montalte, qui est maintenant en Languedoc; je lui permettrai d'en instruire Léonce, une fois, dans quelque temps, quand mes cendres seront assez refroidies, pour que votre triomphe ne les insulte pas; vous serez alors bien affligée de vous être séparée pour jamais du monde; mais pourquoi n'avez-vous pas compté sur ma mort? Je vous l'avois promise, il falloit m'en croire.

Si quelqu'un avoit voulu m'aimer, je sens que je me serois adouci, je serois redevenu digne de ce qu'on auroit fait pour moi; mais à qui importoit-il que je vécusse?

Savez-vous ce qu'il y a d'horrible dans ma situation? Ce n'est pas de terminer une vie que la ruine, les souffrances, le déshonneur me rendent odieuse; mais c'est de n'avoir pas au fond du coeur un seul sentiment doux, de ne pouvoir verser des pleurs sur mon sort, d'être dur pour moi, comme l'a été le reste des hommes; de me haïr, de repousser l'instinct de la nature, par une sorte de férocité qui m'inspire la dérision de mes propres douleurs. Oui, les hommes m'ont enfin mis de leur parti, je me traite comme ils m'ont traité; et si c'est un crime de repousser tous les secours qui pourroient conserver la vie, je le commets, ce crime, avec le sang-froid barbare qui feroit immoler un ennemi long-temps détesté.

Delphine, vous que j'aimois, vous qui pouviez tirer encore des larmes de ce coeur desséché, vous avez mieux aimé nous tuer tous les deux, que de réunir nos malheureuses destinées. Écoutez-moi, je vous ai pardonné, vous valiez encore mieux que le reste de la terre; votre réputation sera complètement rétablie, elle le sera par moi; Léonce ne pourra pas former contre vous le moindre soupçon. Malheureux que je suis! il y aura encore de l'amour après moi, il y aura des coeurs qui seront heureux… Qu'ai-je dit, hélas! pauvre Delphine, ce ne sera pas vous qui jouirez de la vie. Je vous le répète encore, pourquoi vous êtes-vous faite religieuse? C'étoit moi que vous vouliez fuir, et vous préfériez le tombeau à notre hymen. Mais ne pouviez-vous pas attendre quelques momens, quelques jours? je n'en demandois pas plus pour achever de vivre. Oh! que je souffre! mourir est plus douloureux encore que je ne croyois.

LETTRE XXXI.

Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.

Zurich, ce 28 juin 1792.

L'infortuné Valorbe n'est plus; en mourant, il a écrit à madame d'Albémar qu'il la justifieroit dans l'opinion; ainsi, huit jours après avoir prononcé ses voeux, elle apprend que le sacrifice affreux qu'elle a fait est devenu inutile.

La mort de M. de Valorbe a été terrible. En recevant la lettre de madame d'Albémar, qui lui apprenoit qu'elle avoit prononcé ses voeux, il est tombé dans un accès de désespoir tel, qu'il a déchiré lui-même ses blessures déjà rouvertes, et, pendant trois jours, il a refusé tous les secours qu'on vouloit lui donner pour le sauver; mais, par une inconséquence déplorable, quand il n'y avoit plus de ressource, il a vivement désiré qu'on pût en trouver. Violent et foible jusqu'au dernier moment, il a regretté la vie, quand sa volonté avoit appelé la mort; irrité par ses douleurs, irrité par la résistance que la nature opposoit à ses désirs, il a éprouvé comme une sorte de rage de mourir, après avoir maudit l'existence, tant qu'il étoit en son pouvoir de la conserver. Plusieurs fois, en expirant, il a nommé madame d'Albémar, et l'a accusée de son sort.

Madame de Ternan, qui ne ménage jamais les autres, a remis à Delphine une lettre de Zell, qui contenoit tous ces détails; et quand je suis arrivée à l'abbaye, madame d'Albémar savoit tout, et, se jetant dans mes bras, elle m'a dit:—Jusqu'à ce jour, je n'avois fait de mal qu'à moi, et maintenant je suis coupable de la mort d'un homme, d'un homme qui avoit conservé la vie à mon bienfaiteur! Oh! que j'ai pitié de lui; oh! que je voudrois, aux dépens de ma vie, l'avoir sauvé! Il vivroit, s'il ne m'eût pas connue! malheureuse, pourquoi suis-je née!—J'ai dit à Delphine tout ce qui pouvoit lui persuader qu'elle ne devoit point se reprocher la mort de M. de Valorbe.—Je sais bien, me répondit-elle, que je ne suis pas méchante, mais j'ai d'autres défauts qui causent autant de malheurs autour de moi, l'imprudence, l'entraînement, les sentimens irréfléchis et passionnés. Je n'ai pas su guider ma vie, et j'ai précipité les autres avec moi.—Je vous en conjure, lui dis-je, ne considérez pas les malheurs que vous éprouvez comme le résultat de vos erreurs et de vos fautes. Les résolutions que vous avez prises appartenoient à des sentimens tout-à-fait involontaires. Il y a de la fatalité, en nous comme hors de nous, et il ne faut pas plus se révolter contre soi, que contre les autres.—Ah! reprit Delphine, tout pouvoit encore se supporter; mais la mort! l'irréparable mort!—

J'essayai de lui parler du soin que M. de Valorbe avoit pris de la justifier dans l'esprit de Léonce.—Le malheureux, s'écria-t-elle, c'est un trait de bonté qui doit l'absoudre de tout, il m'a justifiée! Voilà donc, dit-elle en s'arrêtant subitement comme si une pensée tout-à-fait imprévue se fût emparée d'elle, voilà déjà la moitié de la prédiction de ma soeur qui s'est accomplie! ne m'a-t-elle pas dit que la vérité seroit connue sur mon voyage à Zell? elle le sera. Ne m'a-t-elle pas dit aussi que peut-être un jour Léonce seroit libre? Oh! d'où vient que cette idée, la plus invraisemblable de toutes, m'est revenue dans cet instant? c'est parce que mon sort est maintenant irrévocable, que je crois aux événemens qui me paroissoient impossibles il y a quelque temps: funeste imagination! s'écria-t-elle, ah Dieu!—Et elle resta plongée dans le plus profond silence.

Madame d'Albémar n'est pas encore en état de vous écrire, mademoiselle, elle m'a demandé de m'en charger; c'est toujours à vous qu'elle pense au milieu de ses plus grandes peines. Ah! mademoiselle, venez, venez ici. Votre présence est le seul bien qui puisse consoler cette jeune infortunée, privée de tout autre espoir pour le cours de sa longue vie.

H. DE CERLEBE.

LETTRE XXXII.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 30 juin 1792.

Madame de Mondoville est tombée tout à coup très-malade, mademoiselle; elle s'obstine à vouloir nourrir son enfant, dans cet état, et si l'on n'obtient pas d'elle d'y renoncer, sa mort est certaine. Je vous donnerai de ses nouvelles exactement; mon mari ne quitte pas M. de Mondoville. Ne mandez pas à madame d'Albémar la situation de Matilde; il faut lui épargner des impressions trop mêlées, trop diverses, pour ne pas agiter vivement son coeur. Soyez sûre que je ne passerai pas un jour sans vous informer de la santé de madame de Mondoville. Nous nous entendons sans nous exprimer. Adieu, mademoiselle.

ÉLISE DE LEBENSEI.
SIXIÈME PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE.

Delphine, à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 1er juillet 1792.

Mon amie, j'ai causé la mort d'un homme! c'est en vain que je cherche dans ma pensée des excuses, des explications; je n'ai pas eu des intentions coupables, mais sans doute je n'ai pas su ménager le caractère de M. de Valorbe; je n'aurois pas dû lui donner un asile dans ma propre maison: un bon sentiment m'y portoit; mais la destinée des femmes leur permet-elle de se livrer à tout ce qui est bien en soi? Ne falloit-il pas calculer les suites d'une action même honnête, et trouver une manière plus sage de concilier la bonté du coeur avec les devoirs imposés par la société? Si je n'avois pas des reproches à me faire, serois-je si malheureuse? on ne souffre jamais à ce point sans avoir commis de grandes fautes.

Je repasse sans cesse dans ma pensée ce que j'aurois pu écrire à M. de Valorbe, qui eût adouci son désespoir, quand je lui annonçai mon nouvel état: il me semble que la crainte fugitive de ce qui vient d'arriver a traversé mon esprit, et que je ne m'y suis pas assez arrêtée. Je cherche à me rappeler le moment où cette crainte m'est venue, le degré d'attention que j'y ai donné, les pensées qui m'en ont détournée. Je m'efforce de suivre en arrière les plus légères traces de mes réflexions, pour m'accuser ou m'absoudre. Je me reproche enfin de ne pas accorder à la mémoire de M. de Valorbe les sentimens qu'il demandoit de moi, de ne pas regretter assez celui qui est mort pour m'avoir aimée; je n'ose me livrer à m'occuper de Léonce: il me semble que M. de Valorbe me poursuit de ses plaintes, il n'y a plus de solitude pour moi, les morts sont partout.

Vous le savez, autrefois, quand j'étois près de vous, je me plaisois dans la vie contemplative; le bruit du vent et des vagues de la mer, qu'on entendoit souvent dans notre demeure, me faisoit éprouver les sensations les plus douces; je rêvois l'avenir, en écoutant ces bruits harmonieux, et, confondant les espérances de la jeunesse avec celles d'un autre monde, je me perdois délicieusement dans toutes les chances de bonheur que m'offroit le temps, sous mille formes différentes. Cet été même, quand je n'avois plus à attendre que des peines, vingt fois, au milieu de la nuit, me promenant dans le jardin de l'abbaye, je regardois les Alpes et le ciel, je me retraçois les écrits sublimes qui, dès mon enfance, ont consacré ma vie au culte de tout ce qui est grand et bon: les chants d'Ossian, les hymnes de Thompson à la nature et à son Créateur, toute cette poésie de l'âme qui lui fait pressentir un secret, un mystère, un avenir, dans le silence du ciel et dans la beauté de la terre; le merveilleux de l'imagination, enfin, m'élevoit quelquefois dans la solitude au-dessus de la douleur même; je me rappelois alors la destinée de tout ce qui a été distingué dans le monde, et je n'y voyois que des malheurs. Amour, vertu, génie, tout ce qui a honoré l'homme, l'homme l'a persécuté. Pourquoi donc, me disois-je, serois-je révoltée de mon sort? quand j'ai osé sentir, penser, aimer, ne me suis-je pas condamnée à souffrir! Et je levois des regards plus fiers vers ces astres, qui ont recueilli toutes les idées, toutes les affections que les vulgaires habitans de ce monde ont repoussées. Cette disposition de mon coeur m'étoit assez douce, elle m'aidoit à supporter le nouvel état que j'ai embrassé; mais depuis la mort de M. de Valorbe, je ne sais quelle inquiétude, quel sentiment amer ne me permet plus d'être bien quand je suis seule.

Il faut que j'essaie d'une vie plus utilement employée, et que je fasse servir mon existence au bien des autres, pour parvenir à la supporter moi-même. Les plaisirs d'une bienfaisance continuelle, l'espoir de perfectionner mon âme, en soulageant l'infortune, me ranimeront peut-être: les heures oisives que l'on passe ici me deviennent trop pénibles; la rêverie me consume, au lieu de me calmer; je ne puis échapper à moi, qu'en m'occupant sans cesse à secourir les souffrances de l'humanité; écoutez mon projet, ma soeur, et secondez-le.

La société de madame de Ternan me devient chaque jour moins agréable; je ne lui plais plus, depuis que les malheurs que j'ai éprouvés me rendent incapable de chercher à la distraire; elle a un fond de tristesse sans sujet, qui lui fait détester dans les autres les peines qui ont une cause réelle; et jamais personne n'a été moins propre à consoler, car elle n'observe jamais que ce qui la regarde personnellement; on diroit qu'elle ne croit à rien qu'à ce qu'elle éprouve, et que tout ce qui l'environne lui paroît devoir être une modification d'elle-même. Je voudrois quitter cette femme qui m'a fait tant de mal, et me réunir à quelque association religieuse, mais consacrée à la bienfaisance. Je n'ai pas la moindre vocation pour le genre de vie qu'on mène ici; les pratiques continuelles et minutieuses que l'on m'impose sont, avec ma manière de voir, une sorte d'hypocrisie qui révolte mon caractère. Je ne veux pas cependant, comme madame de Ternan, m'affranchir presque entièrement des exercices religieux qu'on exige de nous; je craindrois d'affliger, par mon exemple, mes compagnes qui s'y soumettent, mais je voudrois remplir quelques devoirs qui fussent analogues aux idées que j'ai sur la vertu.

Hier, un religieux du mont Saint-Bernard est venu dans notre couvent; je lui trouvois une expression de calme et de sensibilité que n'ont point nos religieuses. Je me promenai quelque temps avec lui; il me raconta par hasard, et sans y attacher lui-même autant d'importance que moi, un trait qui pénétra mon coeur. Un vieillard de son ordre, accablé d'infirmités, et retiré dans l'hospice des malades, apprit cet hiver qu'un voyageur, tombé dans les neiges à peu de distance de son couvent, étoit près de mourir; il se trouvoit seul alors, tous ses frères étant absens pour rendre d'autres services; il n'hésita pas, il partit, et trouva le malheureux voyageur expirant au milieu des neiges; il n'étoit plus possible de le transporter, il entendoit avec difficulté ce qu'on lui disoit; le vieillard se mit à genoux près de lui, sur les glaces qui l'environnoient, il se pencha vers son oreille, et tâcha de lui faire comprendre les paroles qui donnent encore de l'espérance au dernier terme de la vie; il resta près d'une heure dans cette situation, recevant sur sa tête blanchie et sur son corps infirme la pluie et les frimas, qui sont mortels au sommet des Alpes pour la jeunesse elle-même. Le vieillard élevoit la voix ou l'adoucissoit, suivant l'expression du visage de son infortuné malade; il faisoit pénétrer des consolations à travers les souffrances de l'agonie, et suivoit l'âme enfin jusqu'à son dernier souffle, pour apaiser les peines morales, quand la nature physique se déchiroit et s'anéantissoit. Peu de jours après, ce bon vieillard mourut du froid qu'il avoit souffert. Celui qui me racontoit ce généreux dévouement, s'étonnoit de mon émotion.

—Croyez-moi, ma chère soeur, me dit-il, on est heureux de consacrer sa vie et sa mort au bien des autres; que signifieroient nos engagemens, nos sacrifices, s'ils n'avoient pas pour but de secourir les misérables? La prière est un doux moment, mais c'est quand on a fait beaucoup de bien aux hommes, que l'on jouit de s'en entretenir avec Dieu; la piété se renouvelle par la vertu, les exercices religieux sont la récompense et non le but de notre vie. Nous mettons de bonnes actions faites sur la terre entre le ciel et nous; c'est alors seulement que la protection divine se fait sentir au fond de notre coeur.—Voilà, ma chère Louise, ce qui peut être utile dans l'état religieux; voilà le genre de vie que je veux adopter, que je veux suivre.

Hélas! si l'infortuné Valorbe m'avoit justifiée pendant sa vie, comme il l'a fait à sa mort, je serois libre encore; mais pourquoi regretter les voeux que j'ai faits? ils m'ont été arrachés dans un moment de délire, ils n'avoient pour objet que d'échapper au plus grand des malheurs; mais ces voeux me lieront plus fortement encore à l'accomplissement de tous les devoirs de la morale; et si je puis consacrer toutes les heures de ma journée à des actes d'humanité, j'espère que je reprendrai du calme. Non, mon amie, je le sens, je n'ai pas mérité de souffrir toujours; et si je conforme ma vie à la plus parfaite vertu, la paix de l'âme doit m'être un jour rendue.

Existe-t-il encore, ma chère Louise, dans le Languedoc ou la Provence, quelques établissemens de charité tels que je les désire? je pourrois peut-être obtenir de mes supérieurs la permission de m'y retirer, et je finirois près de vous ma vie qui ne peut être longue. Ma soeur, dites-moi que vous désirez me revoir; je n'en doute pas, mais il me sera doux de me l'entendre répéter.

LETTRE II.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 15 juillet 1792.

Ne quittez pas le lieu où vous êtes, la retraite inconnue où vous vivez; ne venez pas près de moi à présent; au nom du ciel, n'y venez pas!—Voilà ce que vous m'écrivez! Est-ce vous que mon malheur a lassée? est-ce vous qui, fatiguée de mes égaremens, ne voulez plus me tendre une main protectrice? Écoutez, Louise, j'ai perdu successivement toutes mes illusions, toutes mes espérances; mais si vous n'êtes pas ce qu'il y a de plus noble et de meilleur au monde, j'ignore ce que je suis moi-même; je ne puis plus rien juger, rien aimer; le ciel et la terre sont confondus à mes yeux; je ne sais où poser mes pas, et je demande à la nature ce qu'elle veut faire de moi, quand elle m'ôte le seul appui sur lequel je reposois encore mon âme. Mais non, j'en suis sûre, vous m'expliquerez le mystère qui règne dans votre lettre: le sort renferme mille événemens extraordinaires, toutefois il en est un impossible, c'est que la bonté se démente, c'est que l'amitié sincère se détache par le malheur, c'est que vous ne soyez pas une amie parfaitement bonne et généreuse! Réveillez-vous, Louise, réveillez-vous! un motif qui m'est inconnu vous a dicté votre incroyable refus; mais quel qu'il soit, ce motif, il ne doit rien valoir.

Peut-être croyez-vous qu'il est plus convenable pour moi de rester ici, que je ferois mieux de ne pas aller en France; ah! ne me déchirez pas le coeur, pour ce que vous croyez mon bien; la douleur que vous m'avez causée est au-dessus de toutes celles que vous voudriez m'épargner; les chances de l'avenir sont incertaines, et la douleur présente est le véritable mal. Plus je relis votre lettre, plus je me persuade que ce n'est point un sentiment froid, raisonnable, calculé, qui vous l'a dictée; il y règne un trouble, une obscurité, une contradiction qui me font craindre pour vous, pour moi, quelque grand malheur que vous redoutez, que vous me cachez. Léonce est-il malade? est-il menacé de quelque péril?

Vous dirai-je que de malheureuses superstitions se sont emparées de moi, depuis que votre lettre a frappé mon esprit de terreur. Le dernier mot que M. de Valorbe a écrit en mourant, c'étoit pour exprimer son désir d'être enseveli dans notre église; nos religieuses s'y refusoient d'abord, parce que l'on avoit répandu le bruit qu'il s'étoit tué; mais j'ai mis tant de chaleur dans ma demande, que je l'ai enfin obtenue; j'attachois un grand prix à rendre à cet infortuné ce dernier hommage. Hier au soir, je voulus aller visiter son tombeau; votre lettre m'avoit inspiré plus de désir encore d'apaiser ses mânes. Je craignois pour Léonce; j'avois besoin d'implorer toutes les protections invisibles que les infortunés appellent sans cesse, dans leurs impuissantes douleurs. J'arrive près du tombeau de M. de Valorbe, je frémis du profond silence qui m'environnoit, près d'un coeur si passionné, près d'un homme que la violence de ses sentimens avoit fait mourir. Je me mis à genoux, et je me penchai sur la pierre qui couvroit sa cendre. J'y versai long-temps des pleurs de pitié, de regret et de crainte. Quand je me relevai, mon premier mouvement fut de tirer de mon sein le portrait de Léonce, que j'y ai toujours conservé; je voulus justifier auprès de lui la pitié que m'inspiroit M. de Valorbe; mais je trouvai le portrait entièrement méconnoissable; le marbre du tombeau de M. de Valorbe, sur lequel je m'étois courbée, l'avoit brisé sur mon coeur!

Plaignez-moi; cette circonstance si simple me parut un présage; il me sembla que du sein des morts, M. de Valorbe se vengeoit de son rival, et qu'un jour Léonce devoit périr dans mes bras. Ce jour approche-t-il? le savez-vous? voulez-vous me le cacher? Ah! cessez de vous montrer insensible à mon sort! je ne puis le croire, je ne puis soupçonner votre coeur; et toutes les chimères les plus cruelles s'offrent à moi, pour expliquer ce que je ne saurais comprendre.

LETTRE III.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 15 juillet 1792.

Les médecins ont déclaré que si Matilde persistoit à nourrir son enfant, elle étoit perdue, et que son enfant même ne lui survivrait peut-être pas. Un confesseur et un médecin amené par ce confesseur, soutiennent l'opinion contraire, et Matilde ne veut croire qu'eux. Léonce s'est emporté contre le prêtre qui la dirige; il a supplié Matilde à genoux de renoncer à sa résolution; mais jusqu'à présent il n'a pu rien obtenir. Elle se persuade que toutes les femmes qui sont un peu malades se font conseiller de ne pas nourrir, pour se dispenser d'un devoir; et rien au monde ne peut la faire sortir de cette opinion. Elle sait une phrase pour répondre à tout; elle dit que, quand elle se sentira malade, elle cessera de nourrir; mais que, n'éprouvant aucune douleur à présent, elle n'a point de motif pour céder à ce qu'on lui demande. On lui parle de son changement; on lui retrace tous les symptômes alarmans de son état; on veut l'effrayer sur le mal qu'elle peut faire à son fils: elle répond qu'elle n'y croit pas; que le lait de la mère convient à l'enfant; qu'un changement de nourriture seroit très-dangereux pour lui, et qu'elle doit savoir, mieux que personne, ce qui est bon pour son fils et pour elle-même. Ces deux ou trois phrases répondent à toutes les conversations qu'on veut avoir avec elle, elle les répète toujours, les varie à peine; et l'on sent en lui parlant, m'a dit M. de Lebensei, la résistance de l'entêtement comme un obstacle physique, sur lequel la force des raisonnemens ne peut rien.

Quel triste spectacle cependant que cette altération du jugement, cette folie véritable, revêtue des formes les plus froides et les plus régulières! Léonce est au désespoir, surtout pour son fils. J'espère qu'il triomphera de la résistance de Matilde; elle l'aime, c'est le seul sentiment qui ait sur elle un pouvoir indépendant de sa volonté. M. de Lebensei ne quitte pas Léonce; il ne se montre pas toujours à Matilde, mais il est habituellement dans la chambre de M. de Mondoville, pour le soutenir et le consoler. Léonce, depuis huit jours, n'a pas prononcé le nom de madame d'Albémar. J'aime ce respect et cette pitié pour la situation de sa femme. Jamais, cependant, je crois, il ne fut plus occupé de Delphine! Agréez, mademoiselle, mes tendres hommages.

ÉLISE DE LEBENSEI.

LETTRE IV.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 21 juillet 1792.

Hier, la femme de Léonce a cessé de vivre! c'est vous, mademoiselle, qui l'apprendrez à madame d'Albémar. Je ne puis me refuser à vous exprimer la pitié que j'ai ressentie pour les derniers momens de cette jeune Matilde; je suis sûr que votre noble amie, loin de me blâmer, la partagera.

Depuis un mois, l'opiniâtreté de madame de Mondoville avoit révolté tout ce qui l'entouroit. Léonce, surtout, inquiet pour son enfant, et ne sachant quel parti prendre, entre la crainte de réduire Matilde au désespoir, et le danger de son fils, n'avoit cessé de montrer à Matilde un sentiment contenu, mais très-blessé; lorsqu'il y a quatre jours, une nuit plus alarmante que toutes les autres convainquit Matilde de son état; elle fit venir Léonce, et, lui remettant son fils entre les bras, elle lui dit:—Il se peut que j'aie eu tort de vous résister si long-temps; mais les opinions que je vous opposois exercent un tel empire sur moi, que je leur sacrifie sans regrets, à vingt ans, une vie que vous rendiez heureuse. Pardonnez, si votre volonté n'a pas d'abord obtenu ce que je ne faisois pas pour la conservation de ma propre existence. Je crains que la roideur de mon caractère ne vous ait donné de l'éloignement pour la religion que je professe; ce seroit la pensée la plus amère que je pusse emporter au tombeau: n'attribuez point mes défauts à ma religion, elle n'a pu les corriger tous; mais sans elle, ils auroient fait mon malheur et celui des autres; c'est elle qui m'inspire la force de quitter avec courage ce que Dieu même me permettoit d'appeler le bonheur, une union intime avec le seul homme que j'aie aimé sur la terre.—Ces derniers mots touchèrent Léonce; Matilde s'en aperçut, et lui prenant la main:—Croyez-moi, lui dit-elle, ce coeur n'étoit pas si froid que vous le pensiez! mais ne falloit-il pas l'habituer à la contrainte? la vie religieuse est une oeuvre d'efforts, et l'entraînement trop vif vers les penchans les plus purs, détourne l'âme de son Dieu.

—Trois jours après cette conversation, Matilde, se sentant tout-à-fait mal, voulut causer seule avec Léonce, pour lui confier tout ce qui s'étoit passé entre elle et madame d'Albémar. Elle remit à son mari la lettre qu'elle avoit reçue de Delphine, et qui exprime si noblement tous les sentimens généreux de cette âme angélique. Léonce, qui avoit toujours conservé une sorte de ressentiment du départ de Delphine, éprouva l'émotion la plus vive en en apprenant la cause; et, malgré tous ses efforts, il lui fut impossible, m'a-t-il avoué, de cacher à Matilde l'admiration qu'il éprouvoit pour la conduite de madame d'Albémar.—Vous l'aimez, lui dit Matilde avec douceur, vous l'aimez encore! et je meurs. Eh bien! avouez donc que Dieu me protège! Croyez en lui, Léonce, et ne rendez pas inutiles les prières que je fais pour vous!—Ces mots si sensibles causèrent un remords douloureux à Léonce; il se jeta au pied du lit de Matilde, et couvrit sa main de larmes. Matilde reprit de la force; son coeur étoit satisfait de l'attendrissement de Léonce.—Vous épouserez madame d'Albémar, continua-t-elle; c'est une âme sensible et généreuse; mais je pense avec peine que votre bonheur, à l'un et à l'autre, est bien dépendant des hommes et des circonstances. L'honneur est votre guide, le sentiment est le sien; mais vous n'avez point en vous-même un appui qui vous réponde de votre sort; prenez-y garde, Léonce, Dieu veut être notre premier ami, notre seul maître, et la soumission entière à sa volonté est l'unique moyen d'être affranchi de tout autre joug. Léonce, ajouta-t-elle d'une voix émue, Léonce! je voudrois emporter l'idée que vous serez heureux; mais je crains bien que vous n'en ayez pas pris la route. Si je pouvois obtenir de vous que vous élevassiez notre enfant dans mes principes! mais, hélas! ce pauvre enfant, qui sait s'il vivra? Il sera bientôt, peut-être, un ange dans le sein de Dieu.—Tout à coup elle s'arrêta, comme si une idée l'avoit troublée, et demanda son confesseur avec instance; Léonce crut apercevoir qu'elle étoit inquiète d'avoir nourri son enfant trop long-temps. Il alla chercher le confesseur, et lui dit:—Monsieur, vous nous avez fait bien du mal, tâchez de le réparer autant qu'il est en votre puissance; écartez de Matilde toute idée de remords.—Je ferai mon devoir, répondit le confesseur, et il entra chez Matilde.—C'est un homme tout à la fois rempli de fanatisme et d'adresse; convaincu des opinions qu'il professe, et mettant cependant à convaincre les autres de ces opinions, tout l'art qu'un homme perfide pourroit employer; imperturbable dans les dégoûts qu'il éprouve, et toujours actif pour les succès qu'il peut obtenir; portant enfin dans une persévérance que rien ne rebute, cette dignité religieuse qui s'honore des humiliations, et place son orgueil dans les souffrances même et dans l'abaissement.

Il resta plusieurs heures enfermé avec Matilde, et quand Léonce la revit, elle lui parut calme et ferme, et ne cherchant aucune occasion de lui parler seule. Pendant toute la nuit qui précéda sa mort, cette jeune et belle Matilde supporta courageusement toutes les cérémonies dont les catholiques environnent les mourans. J'étois retiré dans un coin de la chambre, derrière les domestiques qui écoutoient à genoux les prières des agonisans; j'apercevois dans une glace le lit de Matilde, et je voyois son confesseur approcher souvent la croix de ses lèvres mourantes. J'éprouvois à ce spectacle un tressaillement intérieur que tout l'effort de ma volonté ne pouvoit vaincre. A-t-on raison, me disois-je, d'entourer nos derniers momens d'un appareil si sombre, de surpasser en effroi la mort même, et de frapper par tant d'idées terribles l'imagination des infortunés qui expirent? le sacrifice même est à peine aussi redoutable que ses préparatifs? ne vaut-il pas mieux laisser venir la fin de l'homme comme celle du jour, et faire ressembler, autant qu'il est possible, le sommeil de la mort au sommeil de la vie! Oui, je le crois, celui qui meurt regretté de ce qu'il aime doit écarter de lui cette pompe funèbre; l'affection l'accompagne jusqu'à son dernier adieu, il dépose sa mémoire dans les coeurs qui lui survivent, et les larmes de ses amis sollicitent pour lui la bienveillance du ciel; mais l'être infortuné qui périt seul, a peut-être besoin que sa mort ait du moins un caractère solennel; que des ministres de Dieu chantent autour de lui ces prières touchantes, qui expriment la compassion du ciel pour l'homme, et que le plus grand mystère de la nature, la mort, ne s'accomplisse pas sans causer à personne ni pitié ni terreur.

Léonce étoit resté toute la nuit appuyé sur le pied du lit de Matilde, absorbé dans les impressions profondes qu'il éprouvoit. Il m'a dit depuis, qu'en voyant mourir avec le calme le plus parfait, une femme si belle et si jeune, il se demandoit pourquoi dans les peines du coeur on s'efforçoit de vivre, puisque la mort causoit si peu d'effroi, même au milieu de toutes les prospérités de la vie; tant il est vrai que, dans la destinée la plus heureuse, il y a toujours une fatigue secrète d'exister, qui console d'arriver au terme, quelque court qu'ait été le voyage!

Vous savez combien la physionomie de Léonce est expressive, et surtout combien la douleur s'y peint avec un charme et une énergie singulière; il avoit passé la nuit dans la même attitude, debout et immobile; ses cheveux étoient défaits, et sa beauté étoit vraiment alors très-remarquable. Matilde, qui avoit fermé les yeux depuis assez long-temps, les ouvrit; le premier objet qui frappa ses regards, ce fut Léonce.—O mon Dieu! s'écria-t-elle, est-ce mon époux? est-ce un messager du ciel que je vois?—A peine eut-elle dit ces mots, que son visage pâle se couvrit d'une vive rougeur; elle appela son confesseur, et lui parla bas pendant quelques minutes; j'entendis seulement qu'il lui répondoit:—Vous pouvez, madame, dire à M. de Mondoville un dernier adieu, vous le pouvez; mais, après l'avoir prononcé, vous devez rester seule avec nous.—Léonce, dit alors Matilde en serrant la main de son époux dans les siennes, Léonce, répéta-t-elle avec un regard où se peignoient à la fois elles ombres de la mort, et le sentiment le plus vif de la vie, je vous ai toujours aimé; ne conservez de moi que ce souvenir! Jésus-Christ lui-même n'a-t-il pas dit qu'il seroit beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé? ne dédaignez point ma mémoire, ne foulez point aux pieds, sans tressaillir, le tombeau de celle qui n'a chéri que vous sur la terre.—Léonce se précipita vers Matilde en pleurant; peu de secondes après, le confesseur s'approcha du lit, et dit à Léonce: Éloignez-vous, monsieur; madame de Mondoville ne se doit plus maintenant qu'à la prière et aux intérêts du ciel.—Léonce irrité se releva, Matilde prévit qu'il alloit exprimer sa colère, et se hâta de lui dire:—Léonce, c'est mon dernier, c'est mon plus grand sacrifice; mais il le faut, il le faut!—Léonce, accablé par cet ordre, se retira, et ne revit plus Matilde; une heure après elle expira.

Depuis ce moment, Léonce n'a point quitté son fils, dont l'état est fort dangereux, et je suis bien sûr qu'il n'a pas l'idée de s'en éloigner dans ce moment. Mais je ne doute pas non plus que, si son enfant étoit mieux, il ne partît à l'instant pour rejoindre Delphine. Il ne m'a pas encore prononcé son nom; mais ce matin, comme nous étions ensemble à la fenêtre, au moment où le jour commencoit à paroître, il me dit:—Voyez, mon ami! c'est du côté de la Suisse que le soleil se lève, c'est de là que viennent tous ses rayons!—Et il se tut, craignant d'exprimer ses pensées secrètes; mais son visage trahissoit des sentimens d'espoir qu'il auroit voulu cacher.

Mandez-moi dans quel lieu demeure Delphine, il faut en instruire Léonce; ah! maintenant, rien ne s'oppose plus à son bonheur! Que l'infortunée Matilde le pardonne, mais je bénis le ciel d'avoir enfin réuni pour toujours deux êtres qui s'aimoient, et qui désormais ne seront plus séparés! Élise et moi, mademoiselle, nous vous offrons nos tendres et respectueux hommages.

HENRI DE LEBENSEI.

LETTRE V.

Mademoiselle d'Albémar à M. de Lebensei.

Montpellier, ce 27 juillet.

Gardez-vous bien, monsieur, de laisser partir Léonce pour la Suisse; il n'est point de dessein plus funeste. Il faut vous révéler un secret affreux, un secret qui anéantit toutes nos espérances, au moment où le sort avoit écarté tous les obstacles. Les persécutions de M. de Valorbe, la barbare personnalité d'une femme, un enchaînement de circonstances enfin, dont l'ascendant étoit inévitable, ont précipité madame d'Albémar dans la plus malheureuse des résolutions; elle est religieuse dans l'abbaye du Paradis, à quatre lieues de Zurich. M. de Valorbe, l'auteur de tous les chagrins de Delphine, est mort désespéré, lorsqu'il ne pouvoit plus rien réparer. Madame d'Albémar ne se repent que trop, je le crois, des voeux imprudens qui la lient pour jamais; et cependant elle ignore encore la mort de Matilde! Je ne puis penser sans horreur au désespoir que vont éprouver Léonce et Delphine, quand elle apprendra qu'il est libre, quand il saura qu'elle ne l'est plus. On ne peut éviter qu'ils ne connoissent une fois leur sort; mais il faut les y préparer, si toutefois il est possible qu'ils l'apprennent sans en mourir.

Je suis retenue dans mon lit par un accident assez fâcheux; remplissez à ma place, monsieur, les devoirs de l'amitié; vous avez plus de force et de caractère que moi, vos conseils leur seront plus utiles que mes larmes; secourez nos amis, jamais ils ne furent plus malheureux.

LETTRE VI.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 août.

Quelle nouvelle vous m'apprenez, juste ciel! et il est parti ce matin, avant que votre lettre me fût arrivée! Je vais le rejoindre; dans deux heures j'aurai mon passe-port, et je serai sur ses traces. J'ignore ce que je lui dirai, ce que je pourrai faire pour lui; mais enfin il ne sera pas seul. L'infortuné! quels événemens funestes ont précédé le malheur qui va l'accabler! Avant-hier, il reçut la nouvelle qu'une maladie violente l'avoit privé de sa mère, et deux heures après, son fils est mort dans ses bras! Au moment où ce pauvre enfant a cessé de vivre, Léonce s'est jeté sur son berceau, avec des convulsions de douleur qui me faisoient craindre pour lui:—Mon ami, s'est-il écrié, tous mes liens sont brisés, tous, hors un seul! mais celui-là, si je le retrouve, je puis vivre; oui, sur le tombeau de ma famille entière, barbare que je suis, l'amour peut encore me rendre heureux.—Hélas! et j'entendois ces paroles sans me douter de ce qu'elles avoient d'horrible. Je croyois à l'espérance qu'il invoquoit alors à son secours: depuis ce moment il ne m'a plus prononcé le nom de Delphine.

Le lendemain, il a suivi l'enterrement de son fils jusqu'au cimetière de Bellerive, où il a voulu qu'on l'ensevelît. J'y ai été avec lui; rien n'est plus touchant que les honneurs rendus au cercueil d'un enfant: cette cérémonie n'a rien de sombre; il semble qu'on devroit plaindre davantage celui qui perd la vie avant d'avoir goûté ses beaux jours, et cependant j'éprouvois un sentiment tout-à-fait contraire: ce qui attriste dans la mort, ce sont les longues douleurs qui l'ont précédée, les espérances trompées, les efforts pénibles qui n'ont pu conduire au but, et n'ont creusé que l'abîme où le temps et la douleur précipitent tous les hommes; mais j'aime ces mots d'Hervey sur la tombe d'un enfant: «La coupe de la vie lui a paru trop amère, il a détourné la tête.» Heureux enfant! dispensé de l'épreuve! pauvre enfant! que va devenir ton père? prieras-tu pour lui dans le ciel? ta mère se réunira-t-elle à toi? Oh! quel est l'esprit assez fort pour ne pas appeler ceux qui ne sont plus, au secours des vivans qu'ils ont aimés! Quel est le coeur qui n'invoque pas ce qu'il ignore, quand il succombe à ce qu'il éprouve! Hélas! maintenant que je sais de quel sort Léonce est menacé, il me semble que l'expression de sa physionomie en étoit le présage; il y avoit des rayons d'espoir qui l'illuminoient tout à coup; mais il retomboit l'instant d'après dans la tristesse la plus profonde, comme si l'image du bonheur lui étoit apparue, et qu'une voix secrète eût empêché son âme de s'y confier.

Quand la cérémonie fut achevée, il se mit à genoux sur le gazon qui recouvroit les restes de son fils. Je n'avois jamais pensé qu'à la douleur d'une mère; lorsque je vis la mâle expression des regrets paternels, ce jeune homme pleurant sur l'enfance, cette âme forte abattue, je fus touché profondément; les femmes sont destinées à verser des larmes; mais quand les hommes en répandent, je ne sais quelle corde habituellement silencieuse résonne tout à coup au fond du coeur.

En sortant de l'église, Léonce me demanda d'aller avec lui dans le jardin de Bellerive; quand nous fûmes arrivés à la grille du parc, il s'appuya sur un des barreaux sans l'ouvrir, et, après quelques minutes d'hésitation, il me dit:—Non, cela me feroit mal, de me rappeler le passé; qui sait si j'ai un avenir, qui le sait? et sans cet espoir, comment affronter ces lieux! Mon enfant, dit-il en levant les yeux sur l'église de Bellerive, mon enfant! tu reposes près du séjour où ton père a goûté les seuls instans fortunés de sa vie; toutes les espérances de mon coeur sont ensevelies ici. O destinée! que me rendrez-vous?—Sa voix s'altéra en prononçant ces derniers mots; mais vous savez combien il a d'empire sur lui-même; il reprit des forces, s'éloigna du jardin, et me fit signe de remonter en voiture avec lui.

Il ne me dit rien pendant la route; mais quand nous fûmes arrivés chez lui, il m'annonça qu'il partoit pendant la nuit.—Vous savez où je vais, me dit-il; mon fils, ma femme, ma mère n'existent plus; il n'y a plus qu'un seul objet d'espoir pour moi sur la terre; si je l'ai conservé, je vivrai; s'il m'étoit ravi, quel droit le ciel même auroit-il sur l'être privé de tout ce qui lui fut cher? Adieu.—Peu d'heures après, Léonce étoit parti, et ce n'est que ce matin que j'ai reçu votre lettre. Je me suis décidé à l'instant même; je suivrai Léonce, et dès que je l'aurai retrouvé, je verrai ce que m'inspirera sa situation. Mais quand je pourrois lui proposer une ressource salutaire, ses opinions lui permettroient-elles de l'accepter? Enfin, il faut le rejoindre, il faut qu'un ami soit près de lui, dans le plus cruel moment de sa vie. Madame de Lebensei a consenti à mon absence; j'ai obtenu un passe-port pour un mois; ma première lettre sera datée de Suisse. Adieu, mademoiselle, adieu, bonne et malheureuse amie; que pourrons-nous faire pour sauver Delphine et Léonce? quels conseils suivront-ils, si l'on osoit leur en donner?

LETTRE VII.

Léonce à M. Barton.

Lausanne, ce 5 août.

Je suis venu ici en moins de trois jours; je puis m'arrêter, maintenant que j'habite une ville où elle a été; je n'ai pas encore de renseignemens précis sur son séjour actuel; mais me voici sur ses traces, et bientôt je l'atteindrai. Mon cher Barton, que je suis honteux de l'état de mon âme! je viens de perdre une mère que je chérissois, une femme estimable, un fils qui m'avoit fait connoître les plus tendres affections de la paternité. Eh bien! vous l'avouerai-je? il y a des momens où mon coeur tressaille de joie. L'idée de revoir Delphine, de la retrouver libre, d'unir mon sort au sien; cette idée efface tout, l'emporte sur tout; cependant ne croyez pas que j'aie foiblement senti les malheurs qui m'ont frappé: mon état est extraordinaire, mais mon âme n'est pas dure, jamais même elle ne fut plus sensible! J'éprouve au fond du coeur une tristesse profonde, je ne puis être seul sans verser des larmes; quand j'aurai retrouvé Delphine, je me livrerai à mes regrets, je pleurerai à ses pieds; de long-temps, même auprès d'elle, je ne serai consolé; mais dans l'attente où je suis, ce que je sens ne peut être ni du plaisir ni de la peine; c'est une agitation qui confond dans le trouble l'espérance comme la douleur.

Vous m'avez connu de la fermeté, eh bien! à présent je suis très-foible, je crains, comme une femme, tous les mouvemens subits; ce qui va se décider pour moi est trop fort; il y a trop loin du désespoir à ce bonheur; j'ai peur des émotions même que me causera sa présence, et je me surprends à souhaiter un sommeil éternel, plutôt que ces secousses morales, si violentes que la nature frémit de les éprouver.—Ah, Delphine! qu'ai-je dit! c'est toi, oui, c'est toi qui fermeras toutes les blessures de mon coeur! Le premier son de ta voix, de ta voix fidèle à l'amour, va me rendre en un moment toutes les jouissances de la vie. Il me reste toi, toi que j'ai tant aimée; d'où viennent, donc mes inquiétudes?—Mon ami! ne sais-je pas qu'elle m'aime, ne connois-je pas son caractère vrai, tendre, dévoué? Je crains, parce que la revoir me semble un bonheur surnaturel; depuis huit mois j'invoque en vain son image, depuis huit mois je souffre à tous les instans, je n'ai plus foi au bonheur; mais c'est une foiblesse que ce doute; n'a-t-il pas existé un temps où je la voyois? un temps où chaque jour je passois trois heures avec elle? Pourquoi ces heures ne reviendroient-elles pas? elles ont été dans ma vie, elles peuvent encore s'y retrouver.

LETTRE VIII.

Léonce à M. Barton.

Zurich, ce 7 août.

Je suis à six lieues de madame d'Albémar, je viens de le savoir, presque avec certitude; je ne doute pas, d'après ce qu'on m'a dit, que ce ne soit elle qui s'est retirée, il y a trois mois, dans l'abbaye du Paradis; sensible Delphine! c'est dans la retraite la plus profonde qu'elle a passé le temps de notre séparation: depuis qu'elle a quitté Zurich, on n'a pas une seule fois entendu parler d'elle; personne, même ici, ne la connoît sous son véritable nom; mais sa généreuse conduite dans tous les détails de la vie, mais l'impression que ses charmes ont produite sur ceux qui l'ont vue, ne me permettent pas de m'y méprendre. J'ai reconnu ses traces divines, mon coeur en est assuré; il est sept heures du soir, les couvens ne s'ouvrent pas pendant la nuit, mais demain, avec le jour, demain je la verrai!

O mon cher maître! quel avenir se prépare pour moi! comme l'espérance ouvre mon âme à toutes les plus nobles pensées! comme elle la dispose à la vertu! ah! qu'elle me deviendra facile, quand cet ange sera ma femme! elle sera un de mes devoirs; elle, un devoir! Félicités éternelles, divinités tutélaires! toutes mes veines battent pour le bonheur; que les morts me le pardonnent! j'irai peut-être les rejoindre bientôt, une vie si heureuse ne sauroit être longue; mais qu'on me laisse m'enivrer de ce moment.

P. S. J'apprends à l'instant que Henri de Lebensei est arrivé de Paris, et qu'il demande à me voir. Quel peut être le motif de ce voyage? J'aime M. de Lebensei, mais je ne sais pourquoi j'aurois voulu qu'il ne vînt point; je n'ai besoin de me confier à personne, mon âme est toute remplie d'elle-même; il m'en coûte de parler. C'est à vous seul, mon ami, qu'il m'étoit doux d'exprimer ce que j'éprouve. Combien je suis fâché que M. de Lebensei soit ici!

LETTRE IX.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Ce 7 août.

Il est minuit; j'ai vu Léonce ce soir, et je n'ai pu me résoudre à lui annoncer son malheur. Il lui reste une ressource, s'il avoit le courage de l'embrasser; j'essaierai de l'y préparer. Je verrai madame d'Albémar dans peu d'heures, et je ferai tout pour secourir ces infortunés! Jamais aucun des événemens de ma propre vie n'a si vivement agité mon coeur!

Depuis sept heures du soir, je suis à Zurich; Léonce y étoit arrivé le même jour. J'ai appris d'abord où il demeuroit; je l'ai prévenu par un mot de mon arrivée, et j'ai été le voir un quart d'heure après; il m'a bien reçu, mais avec une distraction très-visible; j'ai supposé qu'une affaire personnelle m'avoit obligé de venir à Zurich; il ne m'écoutoit pas; enfin, je lui ai dit que j'avois reçu de vos nouvelles; votre nom rappela son attention, et il me dit qu'il partoit à quatre heures du matin pour être à l'abbaye du Paradis, au moment où l'on en ouvroit les portes; il ajouta qu'il se croyoit sûr d'y trouver Delphine. Je frémis de son projet, et j'eus la présence d'esprit de lui dire sans hésiter, que vous me mandiez par votre dernière lettre que madame d'Albémar avoit quitté ce couvent depuis quinze jours, pour se retirer dans une campagne près de Francfort; il tressaillit à ces mots, et me dit:—Encore quatre jours, quand je comptois sur demain!—Et il porta sa main à son front avec douleur.—Si vous voulez, repris-je, je vous accompagnerai jusqu'à Francfort.—Je proposois ce voyage seulement dans l'intention de gagner encore quelques jours.—Vous êtes bon, me répondit-il, peut-être accepterai-je votre offre, nous en parlerons demain matin.—Je voulois insister, et savoir quelque chose de plus sur ses projets, mais il me regardoit avec une sorte d'inquiétude qui me faisoit mal, et je résolus d'aller d'abord, sans qu'il le sût, chez madame d'Albémar, pour la prévenir à tout événement de l'arrivée de Léonce. Ce dessein arrêté, je me promis de laisser encore à mon malheureux ami ce jour de repos, et je lui proposai d'aller nous promener ensemble sur le bord du lac de Zurich; il y consentit, et ne me dit pas un mot pendant le chemin.

Arrivés dans une allée de peupliers qui conduit au tombeau de Gessner, nous nous avançâmes jusque sur le rivage du lac; Léonce regarda tour à tour pendant quelque temps le ciel parsemé d'étoiles, et les ondes qui les répétaient:—Mon ami, me dit-il alors, croyez-vous qu'enfin je doive être heureux?—Et il s'arrêta pour attendre ma réponse; je baissai la tête, en signe de consentement, mais je ne pus articuler un seul mot; il ne remarqua point ce qui se passoit en moi, tant il étoit absorbé dans ses pensées.—Pourquoi ne le serois-je pas? continua-t-il. Ceux qui ne se sont point occupés des idées religieuses, les croyez-vous l'objet du courroux de la Divinité qu'ils auroient ignorée? Il y a tant de mystères dans l'homme, hors de l'homme; celui qui ne les a pas compris, doit-il en être puni? sera-t-il condamné sur cette terre à ne jamais posséder ce qu'il aime? s'il a respecté la morale, s'il a servi l'humanité, s'il n'a point flétri dans son âme l'enthousiasme de la vertu, n'a-t-il pas rendu un culte à ce qu'il y a de meilleur dans la nature, quelque nom qu'il ait attribué au principe de tout bien? Il est vrai, je l'avoue, j'ai attaché trop de prix à l'estime et à l'opinion publique; mais qu'ai-je fait de condamnable pour les obtenir? Ce que j'ai fait! s'écria-t-il, j'ai soupçonné Delphine! je pouvois l'épouser, et j'ai pris Matilde pour femme! Matilde que je n'aimois point, et que je n'ai pas su rendre aussi heureuse qu'elle le méritoit. Mon cher Henri, reprit Léonce d'une voix plus sombre, quel homme, en examinant sa vie, peut se trouver digne du bonheur! et cependant comment l'espérer, si l'on n'en est pas digne?—Combien n'y a-t-il pas dans votre vie, lui dis-je, de bonnes et de nobles actions, qui doivent vous inspirer de la confiance?—Oh! reprit-il, la source de ce qui est bien est-elle entièrement pure? On veut les suffrages des hommes pour récompense d'une bonne conduite, et c'est ainsi que la vertu n'est jamais sans mélange; mais dans le mal, il n'y a que du mal. Je repasse toute ma jeunesse dans mon souvenir, et j'y découvre des torts qui ne m'avoient point frappé. Serai-je heureux, serai-je heureux! Est-il vrai que je vais revoir Delphine, m'unir à son sort pour toujours? Je suis foible, bien foible, il suffit du moindre présage, de votre silence, quand je vous interroge, pour m'effrayer.—Je voulus m'excuser alors.—Asseyons-nous, me dit-il; j'ai une palpitation de coeur très-douloureuse, parlez-moi, je ne peux plus parler; mais ayez soin de ne me rien dire qui me trouble. Je vous en prie, donnez-moi du calme, si vous le pouvez.—

Vous concevez, mademoiselle, ce que je devois souffrir; je voyois mon malheureux ami comme un homme frappé de mort à son insu, et je n'osois ni le consoler ni l'inquiéter, car il auroit suffi d'un mot pour bouleverser son âme; je voulus tâcher de découvrir sa disposition sur les idées qui m'occupoient, et je lui demandai si, pour posséder Delphine, il s'exposeroit cette fois, s'il le falloit, au blâme universel de la société.—Pourquoi cette question? s'écria-t-il, en se levant avec colère. Madame d'Albémar n'est-elle pas le choix le plus honorable, le caractère le plus estimé? Que savez-vous? que croyez-vous?—Je ne sais rien, interrompis-je, qui ne soit à la gloire de celle que vous aimez; mais dans les momens les plus agités de la vie, j'aime qu'on soit capable de réfléchir et de raisonner.—Je ne le suis pas, me répondit-il brusquement, et il s'éloigna.—Je le suivis, la bonté de son caractère le ramena; il revint à moi et me dit, en me tendant la main:—Vous qui saviez si bien trouver, il y a quelques mois, ce que j'avois besoin d'entendre, pourquoi, depuis que vous êtes ici, l'état de mon âme est-il beaucoup moins doux?—C'est que l'attente se prolonge, lui répondis-je. Partons demain pour Francfort.—Eh bien! oui, me répondit-il, je vous verrai demain.—Et il me quitta pour rentrer chez lui.

Dans quelques heures, je serai à l'abbaye du Paradis; madame d'Albémar soutiendra, je le crois, avec plus de force la nouvelle que j'ai à lui annoncer, elle n'a pas un instant cessé de souffrir; mais ce qui me fait trembler pour Léonce, c'est qu'il a repris à l'espoir du bonheur, avec confiance et vivacité. Je vous apprendrai dans ma première lettre comment j'aurai trouvé madame d'Albémar, et quel conseil elle adoptera dans son malheur. Ah! je voudrois qu'elle se confiât entièrement à mes avis, sa situation ne seroit pas encore désespérée.

Je ne vous dis pas, mademoiselle, combien vos peines m'affligent! je fais mieux que vous plaindre, je souffre autant que vous.

LETTRE X.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Près de l'abbaye du Paradis, ce 9 août.

Tous mes efforts ont été vains; ce que je craignois le plus est arrivé; sans le souvenir de ma femme et de mon enfant, je ne sais si ma raison me suffirait pour supporter l'affreux spectacle de douleur dont je suis témoin. Il paroît que Léonce ne s'étoit pas entièrement confié à ce que je lui avois dit du prétendu départ de Delphine pour Francfort, ou qu'il vouloit du moins s'informer d'elle dans un lieu qu'elle avoit habité long-temps. Hier matin, il partit sans m'en prévenir pour l'abbaye du Paradis; je le sus un quart d'heure après, au moment où je montois moi-même à cheval pour m'y rendre. Je me flattois encore de le rejoindre avant qu'il fût arrivé, et jamais, je crois, on n'a fait une course plus rapide que la mienne. Le soleil commençoit à se lever, je parcourois le plus beau pays du monde sans distinguer un seul objet. J'aperçus enfin Léonce à un quart de lieue de l'abbaye, mais à deux cents pas de moi; je redoublai d'efforts pour l'atteindre, et, comme s'il eût craint que je ne le joignisse, il hâtoit tellement le pas de son cheval, qu'il m'étoit impossible d'approcher de lui, même à la distance de la voix. Enfin, il descendit à la porte de l'abbaye, et dit à l'instant même, ainsi que je l'ai su depuis, qu'il demandoit à parler à une dame qui demeuroit dans le couvent, de la part de mademoiselle d'Albémar. Je ne sais par quel malheureux hasard la tourrière qui se trouvoit là, se rappela que ce nom avoit été souvent prononcé par Delphine; elle monta pour la prévenir que quelqu'un vouloit la voir de la part de mademoiselle d'Albémar; et j'arrivois lorsqu'on disoit à Léonce que la personne qu'il demandoit étoit prête à le recevoir.

Je voulus le retenir au moment où il montoit les premières marches de l'escalier du couvent.—Au nom du ciel! m'écriai-je, écoutez-moi, Léonce, arrêtez!—M'arrêter! dit-il en se retournant vers moi; qui sur la terre oseroit me le proposer?—Daignez m'entendre, répétai-je, vous ne savez pas….—Je sais que Delphine est ici, interrompit-il avec fureur, et que vous vouliez me le cacher! c'en est trop, ne prononcez pas un mot de plus!—Il ouvrit la porte en finissant ces dernières paroles; il n'étoit plus temps de rien essayer, le sort avoit tout décidé.

Comme Léonce entroit dans le parloir, Delphine parut revêtue de son voile noir derrière la fatale grille; à ce spectacle, un tremblement affreux saisit Léonce; il regardoit tour à tour Delphine et moi, avec des yeux dont l'expression appeloit et repoussoit la vérité presque en même temps:—Est-elle religieuse! s'écria-t-il; l'est-elle!—A ces accens, Delphine reconnut Léonce; elle tendit les bras vers lui; il s'élança vers la grille qu'il saisit, qu'il ébranla de ses deux mains, avec une contraction de nerfs impossible à voir sans frémir, et dit avec une voix dont les accens ne sortiront jamais de mon souvenir:—Matilde est morte; Delphine, pouvez-vous être à moi?—Non, lui répondit-elle, mais je puis mourir!—Et elle tomba par terre sans mouvement.

Léonce la considéra quelque temps avec un regard fixe et terrible; puis, se retournant vers moi, il s'appuya sur mon bras et s'assit avec un calme apparent, que démentoit l'affreuse altération de son visage; il se mit à me parler alors, mais il m'étoit impossible de le comprendre, car ses dents frappoient les unes contre les autres avec une grande violence, et ses idées se troubloient tellement, qu'il n'y avoit plus aucun sens dans ce qu'il disoit. Delphine, revenant à elle, fit demander à l'abbesse la permission d'entrer dans la chambre extérieure; madame de Ternan, effrayée de l'arrivée de son neveu, n'osa ni se montrer, ni refuser ce que lui demandoit Delphine. Mon malheureux ami n'entendoit déjà ni ne voyoit plus rien; lorsqu'on ouvrit la grille à Delphine, elle se précipita dans l'instant aux genoux de Léonce, et tint ses mains glacées dans les siennes, en lui prodiguant les noms les plus tendres. Léonce alors, sans revenir tout-à-fait à lui, reconnut cependant son amie, et la prenant dans ses bras, il la pressa sur son coeur avec un mouvement si passionné, des regards tellement enthousiastes, qu'involontairement je levai les mains au ciel pour le prier de les réunir tous les deux! Peut-être m'a-t-il exaucé! Léonce, serrant dans ses mains tremblantes les mains tremblantes de Delphine, et déjà dans le délire de la fièvre qui ne l'a point quitté depuis, lui disoit:—D'où vient donc, mon amie, que tu m'apparois couverte de ce voile? quel présage m'annonce cet habit lugubre? n'est-ce pas avec des parures de fête que notre hymen doit être célébré? Oh! dégage-toi de ces ombres noires qui t'environnent, viens à moi vêtue de blanc, dans tout l'éclat de ta jeunesse et de ta beauté; viens, l'épouse de mon coeur, toi sur qui je repose ma vie. Mais pourquoi pleures-tu sur mon sein? tes larmes me brûlent; quelle est la cause de ta douleur? N'es-tu pas à moi, pour jamais à moi, à moi!…—Sa voix s'affoiblissoit toujours plus; en répétant ces paroles déchirantes, il pencha sa tête sur mon épaule, et perdit absolument connoissance.

Delphine me reconnut alors, et me dit:—Vous le voyez, je lui donne la mort; je ne sais quel être je suis, je porte le malheur avec moi, je ne fais rien que de funeste; sauvez-le, sauvez-le.—Écoutez-moi, lui dis-je, vos voeux ne sont point irrévocables, ils peuvent être brisés, ils le seront.—Ces paroles la firent frissonner, mais elle les entendit sans en conserver le souvenir; elle posa la tête défaillante de son ami sur son sein, et m'envoya chercher du secours; je revins avec deux tourières du couvent. Tous nos efforts pour rappeler Léonce à la vie furent d'abord vains; Delphine, dont l'effroi redoubloit à chaque instant, pressant Léonce dans ses bras, cherchoit à le soutenir, à le ranimer, et lui répétoit, avec cet abandon de tendresse qui fait d'une femme un être céleste, un être qui n'exprime et ne respire que l'amour:—Mon ami, mon amant, ange de ma vie! ouvre les yeux; n'entends-tu donc plus cette voix d'amour qui t'appelle, cette voix de ta Delphine? nous mourrons ensemble, mais reviens à toi, pour me dire encore une fois que tu m'aimes; ne sens-tu pas mon coeur sur ton coeur? ma main qui presse la tienne? Je ne sais ce que je suis, je ne sais quels liens m'enchaînent, mais mon âme est restée libre, et je t'adore: l'excès du sentiment que j'éprouve n'auroit-il donc aucune puissance? la vie qui me dévore, ne puis-je la faire passer dans tes veines? Léonce, Léonce!—Il ouvrit les yeux à ces accens, mais il les referma bientôt après, repoussant de sa main Delphine même, comme s'il ne se trouvoit bien que dans l'engourdissement de la mort.

Je remarquai l'embarras des religieuses, témoins de cette scène, et je résolus de faire transporter Léonce dans une maison voisine du couvent, où l'on pourroit le secourir. Delphine ne s'opposa point aux ordres que je donnai, et quand on emporta l'infortuné Léonce, sans qu'il eût repris ses sens, elle se mit à genoux sur le seuil de la porte, le suivit de ses regards tant qu'elle put l'apercevoir, et baissant ensuite son voile, elle se releva, et rentra dans son couvent.

Depuis ce moment, je n'ai pas quitté Léonce; il n'a pas cessé d'être en délire; cependant les médecins me donnent l'espoir de sa guérison. Je vous manderai dans peu de jours, mademoiselle, ce que je veux tenter pour nos malheureux amis; il faut que je recueille mes pensées, pour l'importante résolution que je dois leur proposer; en attendant, je leur prodiguerai tous les soins qui peuvent conserver leur vie. Ne vous affligez pas trop d'être loin d'eux; daignez croire que mon amitié ne négligera rien pour les secourir.

LETTRE XI.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Près l'abbaye du Paradis, ce 11 août 1792.

Léonce ne peut pas survivre à son malheur, et je suis certain qu'il a résolu de terminer sa vie. Il m'a interrogé plusieurs fois sur le récit que Delphine m'a fait des événemens qui l'ont amenée à se faire religieuse; une circonstance se retrace sans cesse à lui, c'est la terrible crainte qu'a éprouvée Delphine de se voir perdue de réputation; il sent que c'est surtout à cause de lui qu'elle n'a pu supporter l'idée d'être même injustement soupçonnée, et il se regarde comme l'auteur de son propre malheur. Sa fièvre a cessé, mais c'est parce qu'il est décidé, qu'il est calme: il m'a annoncé, avec une sorte de solennité, que dans quatre jours il vouloit avoir un entretien, seul avec Delphine.—Madame de Ternan, me dit-il, ne me le refusera pas, après le mal qu'elle m'a fait; elle me craint, elle redoute de me parler, mais elle n'osera pas s'exposer inconsidérément à m'irriter. Je veux revoir Delphine près de cette église où elle a permis que les restes de M. de Valorbe fussent déposés.—Je connois Léonce, son caractère, sa passion, sa douleur; je ne sais ce que moi-même je trouverois à lui dire dans sa situation, pour l'engager à vivre, mais je sais mieux encore qu'il ne veut rien écouter. Delphine, vous n'en doutez pas, n'existera pas un jour après Léonce, et je laisserois périr ainsi ces deux nobles créatures! Non, que tous les préjugés de la terre s'arment contre moi, n'importe! je suis sûr que je fais une bonne action, en essayant de rendre à la vie deux êtres dignes du bonheur et de la vertu; je dédaigne ceux qui me blâmeront, ils ne m'atteindront pas dans l'asile de mon coeur, où je suis content de moi; ils n'ébranleront point cette parfaite conviction de l'esprit, qui est aussi une conscience pour l'homme éclairé. Vous saurez dans deux jours, mademoiselle, l'issue de mon projet; j'espère que vous l'approuverez; votre suffrage m'est nécessaire; et plus je sais m'affranchir des vaines clameurs, plus j'ai besoin de l'estime de mes amis.

LETTRE XII.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Ce 13 août, près de l'abbaye du Paradis.

Je crois que mon projet a réussi, cependant vous en allez juger; madame d'Albémar m'a particulièrement recommandé de ne vous laisser rien ignorer. J'ai été la voir hier matin.—Léonce va terminer sa vie, lui ai-je dit, sa résolution est irrévocablement prise, voulez-vous le sauver?—Dieu! s'écria-t-elle, comment pouvez-vous me parler ainsi! ai-je un autre espoir que de mourir avec lui? peut-il en exister un autre? que prétendez-vous, en faisant naître en moi des émotions si violentes? laissez-moi périr résignée.—Vous avez fait des voeux, repris-je, sans aucune des formalités ordonnées, ils vous ont été surpris cruellement; je suis fermement convaincu que les scrupules les plus religieux pourroient vous permettre de réclamer votre liberté, si vous en aviez le moyen; ce moyen, je vous l'offre. Il existe un pays, et ce pays, c'est la France, où l'on a brisé par les lois tous les voeux monastiques; venez l'habiter avec Léonce, et, bravant l'un et l'autre d'absurdes préjugés, unissez-vous pour jamais à la face du ciel qui l'approuvera.—Que me proposez-vous? s'écria-t-elle avec un tremblement affreux, puis-je y consentir sans honte? le croyez-vous? seroit-il possible?—Vous souvenez-vous, lui dis-je, qu'il y a près d'un an, lorsque je vous écrivis sur la possibilité du divorce, vous me répondîtes que vous ne connoissiez qu'un devoir, un devoir dont ils dérivoient tous, celui de faire le plus de bien possible, et de ne jamais nuire à qui que ce fût sur la terre; eh bien! je vous le demande, qui faites-vous souffrir en brisant ces voeux insensés que le désespoir seul a pu vous arracher? et vous sauvez Léonce! lui, pour qui vous avez pris la fatale résolution qui vous perd! Ne m'avez-vous pas avoué que l'amour seul vous l'avoit inspirée! eh bien! que l'amour délie les noeuds funestes qu'il a formés!—Quoi! me dit encore Delphine, vous croyez impossible de consoler Léonce, de fortifier assez son âme pour qu'il puisse consacrer sa vie à la gloire et à la vertu? Ne vous embarrassez pas de mon sort, je me sens frappée à mort, je sens que la nature va bientôt venir à mon secours: s'il veut vivre, je pourrai mourir en paix.—Non, lui répondis-je, je ne dois pas vous le cacher, rien ne peut engager Léonce à supporter sa destinée.—Et lui-même, reprit Delphine, accepteroit-il un parti si contraire à ses idées habituelles, à l'opinion, qu'il a toujours profondément respectée?—Les grands malheurs, lui répondis-je, les malheurs réels font disparoître les défauts qui sont l'ouvrage des combinaisons factices de la société; les loisirs et l'agitation du monde irritent les peines de l'imagination; mais aux approches de la mort, on ne sent plus que la vérité; Léonce, prêt à périr, saisira avec transport le moyen secourable qui ferme le tombeau sous ses pas; permettez seulement que je lui donne cet espoir.—Laissez-moi, interrompit Delphine, j'ai besoin de quelques heures pour réfléchir sur l'idée la plus inattendue, sur celle qui bouleverse tout à coup mes esprits. Avant que le jour soit fini, vous aurez ma réponse.—Je la quittai; le soir, elle m'envoya la lettre qu'elle avoit reçue de Léonce, avec la réponse qu'elle m'avoit promise; les voici toutes deux.

Léonce à Delphine.

Delphine, dans le jardin de ta prison, non loin des lieux où tu n'as pas refusé un sombre asile même à ton ennemi, je veux te voir; ne sois pas effrayée, j'ai besoin de quelques momens doux avant le dernier, je ne veux pas cesser de vivre dans la disposition où je suis; il faut que ta voix m'ait attendri; il ne faut pas que mon âme s'exhale dans un moment de fureur; rends-la digne du ciel vers lequel elle va remonter. Infortunée! veux-tu mourir avec moi, le veux-tu? c'est quelque chose qui ressemble au bonheur, que de quitter la vie ensemble; je te donnerai le poignard qu'il faut plonger dans mon coeur; tu le sentiras, ce coeur, à ses palpitations terribles; je guiderai le fer et ta main. Bientôt après tu me suivras… non… attends encore, je le veux; mais qui oseroit exiger de moi que je survécusse à cette rage du destin qui nous sépare, lorsque tant de hasards nous réunissoient! Je reste seul dans cet univers, où rien de ce qui me fut cher n'est plus auprès de moi. Qui maintenant a le secret de mes douleurs? qui a connu ma vie passée? pour qui ne suis-je pas un être nouveau? faudroit-il recommencer l'existence avec un coeur déchiré? je la supportois avec peine, même avant d'avoir souffert; que ferois-je maintenant?

Ah! Delphine, donnons un dernier jour à nous voir, à nous entendre; il y a, crois-moi, beaucoup de douceur dans la mort, je veux la savourer tout entière. Je me fais de ce jour un long avenir; oui, tous les sentimens que l'homme peut éprouver se trouveront réunis, confondus, et quand le soleil se couchera, la nature, qui m'aura laissé goûter toutes les affections les plus tendres, ne sera-t-elle pas quitte envers moi?

Lorsque je te reverrai, je porterai déjà la mort dans mon sein: vers la fin du jour, mes yeux s'obscurciront par degrés; mais les derniers traits que j'apercevrai seront les tiens. Delphine, demain je te dirai tout ce que je pense, dans cette situation sans avenir, sans espérance; mon âme s'épanchera tout entière dans la tienne; je goûterai les délices de l'abandon le plus parfait; les liens de la vie seront brisés d'avance, je n'attendrai plus rien d'elle qu'un dernier jour, une dernière heure d'amour passée près de toi. Delphine, ne crains rien, demain te laissera un doux souvenir; espère demain, au lieu de le redouter. Que la mort de ton amant, ainsi préparée, te paroisse ce qu'elle est pour lui, un heureux moment dans un sort funeste! Adieu.

Delphine à M. de Lebensei.

Voilà sa lettre, monsieur, elle achève de me déterminer; écrivez-lui vos motifs; ce qu'il décidera, je l'accepterai.

J'aurois voulu pouvoir consulter une amie, madame de Cerlebe, que la maladie de son père retient loin de moi depuis plusieurs jours; son esprit n'égale sûrement pas le vôtre; mais elle est femme, et son opinion sur les devoirs d'une femme doit être plus scrupuleuse; n'importe, je m'en remets à vous. Je n'ignore pas cependant à quel malheur je m'expose; il se peut que Léonce condamne ma résolution, et que je sois moins aimée de lui pour l'avoir prise; je préférerois les tourmens les plus affreux à ce danger; mais il s'agit de la vie de Léonce, et non de la mienne, tout disparoît devant cette pensée. Je n'ai pu goûter un moment de repos, depuis qu'un homme que je n'aimois point a péri pour moi, et je serois destinée à donner la mort au plus aimable, au plus généreux des hommes! Non, la honte même, la honte, du moins celle qui n'est point unie aux remords, est plus facile à supporter que le désespoir de ce qu'on aime!

Au fond de mon coeur, je ne me crois point coupable; mais tout m'annonce que je serai jugée ainsi, que j'offense l'opinion dans toute sa force, dans toute sa violence. Il suffira peut-être à Léonce de savoir que je n'ai pas repoussé un tel dessein, pour cesser de m'aimer. Eh bien! néanmoins qu'il sache que je ne l'ai pas repoussé! Si je lui deviens moins chère, il pourra vivre sans moi, je n'aspire qu'à sa vie, tous les sacrifices sont possibles quand il s'agit de le sauver. Demain, il veut mourir; demain, s'éteindroit dans mes bras cette âme héroïque et pure: la dernière fois que je l'ai vu, mes cris, mes pleurs l'ont ranimé, et dans quelques jours il seroit de même étendu sans mouvement à mes pieds, de même, mais pour toujours! Je me dégrade peut-être à ses yeux; mais soit qu'il refuse ou qu'il accepte, il vivra; l'impression qu'il recevra de ce que vous allez lui proposer arrêtera son funeste projet: si je détruis ainsi l'amour de Léonce pour moi, je saurai mourir, mais alors il me survivra; c'est tout ce que je veux. Écrivez-lui donc, j'y consens.

DELPHINE.

Après avoir reçu la lettre de Delphine, j'écrivis à l'instant à Léonce ce que vous allez lire.

M. de Lebensei à M. de Mondoville.

Serez-vous capable d'écouter un conseil courageux, salutaire, énergique; un conseil qui vous sauve de l'abîme du malheur, pour élever Delphine et vous à la destinée la plus parfaite et la plus pure? Saurez-vous suivre un parti qui blesse, il est vrai, ce que vous avez ménagé toute votre vie, les convenances; mais qui s'accorde avec la morale, la raison et l'humanité?

Je suis né protestant, je n'ai point été élevé, j'en conviens, dans le respect des institutions insensées et barbares qui dévouent tant d'êtres innocens au sacrifice des affections naturelles; mais faut-il moins en croire mon jugement, parce qu'aucune prévention n'influe sur lui? l'homme fier, l'homme vertueux ne doit obéir qu'à la morale universelle; que signifient ces devoirs qui tiennent aux circonstances, qui dépendent du caprice des lois, ou de la volonté des prêtres, et soumettent la conscience de l'homme à la décision d'autres hommes, asservis depuis long-temps sous le joug des mêmes préjugés, et surtout des mêmes intérêts? Certes, la morale est d'une assez haute importance, pour que l'Être suprême ait accordé à chacune de ses créatures ce qu'il faut de lumières pour la comprendre et pour la pratiquer; et ce qui répugne aux coeurs les plus purs, ne peut jamais être un devoir! écoutez-moi. Les lois de France dégagent Delphine des voeux que de fatales circonstances ont arrachés d'elle; venez vivre sur le sol fortuné de votre patrie, et, vous unissant à celle que vous aimez, soyez l'homme le plus heureux et le plus digne de l'être. Vous voulez mourir plutôt que de renoncer à Delphine, et l'idée que je vous présente ne s'est point encore offerte à votre esprit! est-ce un époux qui vous enlève votre amie? quel est le devoir véritable qui la sépare de vous? un serment fait à Dieu? ah! nous connoissons bien peu nos rapports avec l'Être suprême; mais sans doute il sait trop bien quelle est notre nature, pour accepter jamais des engagemens irrévocables.

La veille du jour où madame d'Albémar a prononcé ses voeux, toute son âme n'étoit-elle pas livrée aux plus cruelles incertitudes? ces funestes voeux ne furent que l'acte d'un moment, suivi du plus amer repentir; et toute sa destinée seroit attachée à cet instant passionné, qui l'entraîna comme une force extérieure, dont elle ne seroit en rien responsable! Hélas! d'un âge à l'autre, il y a souvent dans le même caractère plus de différence, qu'entre deux êtres qui se seroient totalement étrangers; et l'homme d'un jour enchaîneroit l'homme de toute la vie! qu'est-ce que l'imagination n'a pas inventé pour se fixer elle-même! mais de toutes ses chimères, les voeux éternels sont la plus inconcevable et la plus effrayante. La nature morale se soulève, à l'idée de cet esclavage complet de tout notre avenir; il nous avoit été donné libre, pour y placer l'espérance, et le crime seul pouvoit nous en priver sans retour.

Quand le sort des autres est intéressé dans nos promesses, alors sans doute des devoirs sacrés peuvent en consacrer à jamais la durée; mais l'Être tout-puissant et souverainement bon n'a pas besoin que sa créature soit fidèle aux voeux imprudens qu'elle lui a faits. Dieu, qui parle à l'homme par la voix de la nature, lui interdit d'avance des engagemens contraires à tous les sentimens, comme à toutes les vertus sociales; et si d'infortunés téméraires ont abjuré, dans un moment de désespoir, tous les dons de la vie, ce n'est pas le bienfaiteur dont ils les tiennent, qui peut leur défendre d'appeler de ce suicide, pour faire du bien et pour aimer.