Je n'ai pas besoin de vous parler davantage sur la folie des voeux religieux, vous pensez à cet égard comme moi; mais si le malheur ne vous a point changé, la crainte du blâme agit fortement sur vous; et lorsqu'à Zurich je voulois vous préparer à l'événement cruel qui vous menaçoit, je vous vis tressaillir, au moment où j'osai vous conseiller le mépris de l'opinion, ce mépris sans lequel je prévoyois que le bonheur ne pouvoit vous être rendu. Peut-être aussi éprouvez-vous de la répugnance à faire usage des lois françoises, qui sont la suite d'une révolution que vous n'aimez pas.
Mon ami, cette révolution que beaucoup d'attentats ont malheureusement souillée, sera jugée dans la postérité par la liberté qu'elle assurera à la France; s'il n'en devoit résulter que diverses formes d'esclavage, ce seroit la période de l'histoire la plus honteuse; mais si la liberté doit en sortir, le bonheur, la gloire, la vertu, tout ce qu'il y a de noble dans l'espèce humaine est si intimement uni à la liberté, que les siècles ont toujours fait grâce aux événemens qui l'ont amenée!
Au reste, ai-je besoin de discuter avec vous ce qu'on doit penser des lois de France? jugez vous-même les circonstances qui ont accompagné les voeux de Delphine, la précipitation de ces voeux, les moyens employés par madame de Ternan pour abréger le noviciat; quel est le tribunal d'équité, dans quelque lieu, dans quelque époque que ce fût, qui ne releveroit pas Delphine de semblables engagemens! Aucun sentiment de délicatesse, aucun scrupule de conscience, ne s'opposent au parti que je vous propose; il n'est donc question que d'un seul obstacle, d'un seul danger, le blâme de la plupart des personnes de votre classe avec qui vous avez l'habitude de vivre.
Avez-vous bien réfléchi, mon cher Léonce, sur la peine que vous causera cet injuste blâme, quand il seroit vrai qu'il fût impossible de l'apaiser? Heureux, le plus heureux des mortels dans votre intérieur, vivez dans la solitude, et renoncez à voir ceux dont l'opinion ne seroit pas d'accord avec la vôtre. Vous oublierez les hommes que vous ne verrez pas, et vous transporterez ailleurs qu'au milieu d'eux, votre considération et votre existence. L'imagination ne peut se guérir, quand la présence des mêmes objets renouvelle ses impressions; mais elle se calme, lorsque pendant long-temps rien ne lui rappelle ce qui la blesse. Il y a dans presque tous les hommes quelque chose qui tient de la folie, une susceptibilité quelconque qui les fait souffrir, une foiblesse qu'ils n'avouent jamais, et qui a plus d'empire sur eux cependant que tous les motifs dont ils parlent; c'est comme une manie de l'âme, que des circonstances particulières à chaque homme ont fait naître; il faut la traiter soi-même, comme elle le seroit par des médecins éclairés, si elle avoit dérangé complètement les organes de la raison; il faut éviter les objets qui réveilleroient cette manie, se faire un genre de vie et des occupations nouvelles, ruser avec son imagination, pour ainsi dire, au lieu de vouloir l'asservir; car elle influe toujours sur notre bonheur, alors même qu'on l'empêche de diriger notre conduite. Je ne viens donc point avec des lieux communs de philosophie, vous conseiller de triompher de vos inquiétudes sur tout ce qui tient à l'opinion; mais je vous dis d'adopter une manière de vivre qui vous mette à l'abri de ces inquiétudes.
Votre amour pour Delphine doit vous rendre la solitude bien douce avec elle; n'admettez dans votre intimité que quelques amis exempts de préjugés et qui jouiront de votre bonheur. Vous voulez mourir, dites-vous? Mais n'est-ce pas immoler aussi Delphine? elle ne vous survivra pas, vous n'en pouvez douter; et vous renonceriez l'un et l'autre à la plus belle des destinées, à l'amour dans le mariage, parce qu'il existera quelques hommes qui vous blâmeront! Rappelez-vous un à un ces hommes dont vous redoutez le jugement; en est-il qui vous parussent mériter le sacrifice d'un jour, d'une heure de la société de Delphine? et pour tous réunis, vous lui donneriez la mort! Vous pouvez généraliser d'une manière assez noble les sentimens qu'inspire la crainte de blesser l'opinion des hommes, mais représentez-vous en détail ce que vous redoutez. Une visite qu'on ne fera pas à votre femme, une invitation qu'elle ne recevra pas, une révérence qui lui sera refusée; vous aurez honte de mettre en balance le bonheur et l'amour avec ces misérables égards de politesse, que le pouvoir obtient toujours, quelque mal qu'il ait fait, chaque fois qu'il menace d'en faire plus encore.
Ah! si votre conscience étoit d'accord avec ce que les hommes diroient de vous, chacun d'eux pourroit vous humilier, car votre coeur ne conserveroit en lui-même aucune force pour se relever; mais est-ce vous, Léonce, est-ce vous à qui l'amour et la vertu, les affections du coeur et le repos de la conscience ne suffiroient pas pour supporter la vie! Si vous vous trouviez tout à coup transporté sur les rives de l'Orénoque avec Delphine, vous y seriez heureux, parfaitement heureux. Eh bien! vous avez de plus les plaisirs et les jouissances que la fortune et les arts de la civilisation peuvent donner. Seroit-il possible, que des êtres qui n'ont pour vous aucun genre d'attachement, des êtres qui emploieroient un quart d'heure de leur journée à vous blâmer, mais qui n'en auroient pas consacré autant à vous rendre le plus important service, seroit-il possible qu'ils se plaçassent entre Delphine et vous, et vous empêchassent de vous réunir! Ils seroient bien étonnés, Léonce, des sacrifices que vous leur feriez, ces redoutables censeurs; ils seroient bien fiers d'avoir blessé de leurs petites armes, un caractère qu'ils croyoient eux-mêmes au-dessus de leurs atteintes!
Votre sang, celui de Delphine, couleroient, non pour l'amour, non pour le remords, mais pour les frivoles discours de telle société, de tel cercle de femmes, parmi lesquelles vous ne daigneriez pas choisir une amie, mais à qui vous croyez devoir immoler celle que le ciel vous a donnée dans un jour de munificence!
Léonce, j'ai réduit votre désespoir à son unique cause; désormais il ne peut plus en exister d'autres; j'ai dégradé dans votre esprit jusqu'à votre douleur. Repoussez les fantômes qui pourraient vous intimider encore; regardez le ciel, revoyez la nature, parcourez pendant quelques heures les montagnes qui nous environnent, considérez la terre de leur sommet, et dites-moi si vous ne sentez pas que toutes les misérables peines de la société restent au niveau du brouillard des villes, et ne s'élèvent jamais plus haut. Croyez-moi, les rapports continuels avec les hommes troublent les lumières de l'esprit, étouffent dans l'âme les principes de l'énergie et de l'élévation; le talent, l'amour, la morale, ces feux du ciel, ne s'enflamment que dans la solitude. Léonce, vous pouvez être heureux dans la retraite, vous le serez avec Delphine. Vous êtes tous les deux pleins de jeunesse, d'amour et de vertu, et vous formez le projet d'anéantir tous ces dons avec la vie! Dans les beaux jours de l'été, sous un ciel serein, la nature vous appelle, et la méchanceté des hommes vous rendroit sourds à sa voix! L'intention du Créateur ne se manifeste qu'obscurément dans toutes ces combinaisons de la société, que les passions et les intérêts ont compliquées de tant de manières; mais le but sublime d'un Dieu bienfaisant, vous le retrouverez dans votre propre coeur, vous le comprendrez au milieu des beautés de la campagne, vous l'adorerez aux pieds de Delphine! Mon ami, c'en est assez, votre coeur doit s'indigner de mon insistance.
Delphine sait le conseil que je vous donne, Delphine l'approuve; c'est aux femmes peut-être qu'il est permis de trembler devant l'opinion; mais c'est aux hommes, c'est à Léonce surtout qu'il convient de la diriger, ou de s'en affranchir.
H. DE LEBENSEI.
On porta cette lettre à M. de Mondoville; il resta trois heures enfermé, depuis le moment où elle lui fut remise; enfin, après ce temps, il donna sa réponse à mon domestique, d'un air calme, mais sérieux. Il ne me fit point demander; il défendit à ses gens d'entrer dans sa chambre le reste de la soirée. Voici cette réponse.
M. de Mondoville à M. de Lebensei.
Delphine a donné son consentement à votre proposition, je l'accepte; elle change mon sort, elle change le sien; nous vivrons, et nous vivrons ensemble, quel avenir inattendu! demain devoit être mon dernier jour, il sera le premier d'une existence nouvelle; Delphine enfin sera donc heureuse! Adieu, mon ami; je vous dois la vie; je vous dois bien plus, puisque vous croyez que Delphine ne m'auroit pas survécu; achevez de terminer les arrangemens nécessaires à notre départ et à notre établissement, je me sens incapable de tout, après de si violentes secousses.
LÉONCE DE MONDOVILLE.
Dans les premiers momens, j'étois parfaitement content de cette lettre, et je la portai, plein de joie, à Delphine; elle la lut d'abord vite, une seconde fois lentement; puis me la remettant, elle me dit:—Le parti qu'il prend lui coûte cruellement; examinez quelle est sa première pensée, le consentement que j'ai donné à ce parti; et plus loin, il espère que je serai heureuse! dit-il un seul mot de lui? et cette manière de vous charger de tous les détails, n'est-ce pas une preuve qu'ils lui sont tous pénibles? et bien d'autres nuances encore… Mais il vivra, l'impression est faite, il vivra. Mon ami, ajouta-t-elle, ne terminez rien, je veux seule conserver la décision de mon sort. J'obtiendrai de madame de Ternan, que ma douleur fatigue, et qui redoute le ressentiment de Léonce, la permission, d'aller prendre les eaux de Baden, près de Zurich; l'état de ma santé motive cette demande, elle ne me sera point refusée. Je serai seule avec Léonce, nous causerons librement ensemble, et, quoi qu'il arrive, je l'aurai fait du moins renoncer au projet funeste qui menaçoit sa vie.—
Voilà, mademoiselle, dans quelle situation se trouvent maintenant, les deux personnes du monde qui mériteroient le plus d'être heureuses. J'espère que pendant le séjour de madame d'Albémar à Baden, ses inquiétudes et les peines de Léonce se dissiperont entièrement; je leur ai donné tous les secours que l'amour peut recevoir de l'amitié; leur sort maintenant ne dépend plus que d'eux seuls. [C'est ici que commençoit l'ancien dénoûment de Delphine; je remplis les intentions de ma mère, en y substituant celui que l'on va lire, tel que je l'ai trouvé dans ses manuscrits. Mais comme l'ancien dénoûment contient des beautés que l'on peut admirer, indépendamment de leur liaison avec le reste du tableau, je l'ai placé, en variante, à la fin de ce volume. (Note de l'Éditeur.)]
La lettre de Léonce à M. de Lebensei donna, comme on le voit, beaucoup d'inquiétude à Delphine. Cependant, l'espoir de s'unir à Léonce lui causoit tant de bonheur, qu'elle écartoit sans s'en apercevoir tout ce qui pouvoit troubler une impression si douce; elle résolut cependant de ne prendre aucun parti avant deux mois, et de passer ce temps avec Léonce aux eaux de Baden; le mauvais état de sa santé, et la crainte qu'avoit madame de Ternan de rien refuser à Léonce, rendoient facile pour elle d'obtenir la permission de s'absenter pendant quelque temps; elle prit donc une maison de campagne assez solitaire, auprès de Baden, et c'est là qu'elle revit Léonce. En se retrouvant, ils éprouvèrent un sentiment de bonheur qui s'exprima par beaucoup de larmes. Je ne sais s'il existoit au fond du coeur de l'un et de l'autre des pensées pénibles, si la délicatesse de Delphine lui reprochoit de rompre ses voeux, et si Léonce pressentoit confusément ce qu'il éprouveroit, lorsque le monde sauroit la résolution de Delphine et la sienne, mais tous les deux évitoient de se parler sur leur avenir, et sembloient goûter le présent en repoussant la crainte, et même l'espérance. A Bellerive, Léonce souhaitoit avec fureur de posséder celle qu'il aimoit; dans la solitude, près de Baden, il ne se seroit pas permis un témoignage d'amour qui auroit pu faire croire à Delphine qu'il n'étoit pas déterminé à l'épouser. Ses manières avec elle étoient tendres et respectueuses; il tomboit souvent dans de profondes rêveries; en la regardant, ses yeux se remplissoient de pleurs. Quand Delphine lui adressoit quelques paroles sensibles, et souvent même aussi quand elle paroissoit calme et heureuse, Léonce éprouvoit une émotion qui sembloit autant appartenir à la mélancolie qu'à la joie. Ils lisoient ensemble, ils faisoient de la musique ensemble, ils éprouvoient chaque jour davantage que leur esprit et leur âme étoient parfaitement en harmonie; cependant, il y avoit un point par où leurs coeurs ne se touchaient pas, et, d'un commun accord, ils évitoient ce qui pouvoit le leur faire sentir.
Delphine étoit inépuisable dans la solitude; elle embellissoit de mille manières cette existence idéale, que l'imagination et l'amour peuvent rendre si animée et si douce; elle savoit trouver dans les poètes, dans les ouvrages dramatiques, ces morceaux qui appartiennent aux plus heureux momens de l'inspiration, et font éprouver à l'âme la délicieuse sensation de l'enthousiasme, le pur sentiment de l'élévation: ils sont en petit nombre, ces vers délicieux, ou ces pages sensibles, qui répondent parfaitement à nos impressions secrètes, et développent en nous une existence nouvelle: il suffit d'un mot froid ou déplacé, pour nous tirer tout à coup de cette extase du coeur qui fait oublier le reste du monde; mais, quand l'émotion est complète, quand rien n'en détourne, et que l'on peut admirer de toute la puissance de sa sensibilité, quel bonheur de faire partager cette impression à ce qu'on aime, de pleurer près de lui, de voir son attendrissement, de sentir sa main pressée par la sienne, d'être averti enfin, par les plus douces impressions, que le même sentiment remplit deux âmes à la fois, et que si les portes du ciel s'ouvroient dans cet instant, elles y entreroient ensemble!
Léonce et Delphine passoient de la poésie à la musique, mystérieuse puissance qui jette dans le vague nos pensées, et nous plonge quelquefois dans une rêverie toute céleste. Il semble que c'est aux sons de la musique qu'on voudroit passer de ce monde dans une meilleure vie; il semble qu'il y a des secrets de notre nature que notre esprit ne peut découvrir, et qui nous sont comme indiqués par l'exaltation qu'inspire la musique; et, s'il nous arrive souvent d'éprouver cette exaltation dans la solitude, quelles paroles pourront la peindre, quand elle est partagée par ce qu'on aime! Delphine, en jouant de la harpe, en écoutant Isore, qu'un maître habile accompagnoit, savoit Léonce près d'elle; elle se sentoit regardée par lui, environnée de son intérêt protecteur; elle éprouvoit ce repos délicieux qu'on ne peut goûter que quand le coeur est parfaitement satisfait. Sa santé étoit moins bonne qu'autrefois; mais cet état de foiblesse ajoutoit au charme de sa situation. Quand il lui venoit quelques inquiétudes sur les dispositions futures de Léonce, sur le bonheur qu'il goûteroit, lorsqu'il seroit uni avec elle, l'idée confuse que peut-être elle ne vivroit pas longtemps amortissoit ses inquiétudes; un nuage couvroit ses craintes, et laissoit à sa félicité présente toute sa vivacité. On s'étonnera peut-être que Delphine, dont l'esprit étoit si pénétrant, ne cherchât point à découvrir l'avenir avec certitude; mais qui n'a pas éprouvé cette sorte d'aveuglement, quand le bonheur présent avoit une grande force! Ne se fait-on pas quelquefois illusion jusqu'au moment du départ, sur la douleur même de la séparation? Tant que l'on voit l'objet qu'on aime, on n'a pas l'idée de l'absence, et l'imagination, ébranlée par le coeur, est tantôt follement inquiète, tantôt follement rassurée.
Léonce et Delphine se promenoient ensemble dans ce beau pays, où la nature est si poétique; ils en sentoient les merveilles avec délices; quelquefois ils s'arrêtoient pour considérer les accidens des nuages au milieu des montagnes; ils écoutoient le vent, ils regardoient tomber les torrens, et trouvoient je ne sais quel charme dans le frémissement qu'inspire une nature sombre, dans le besoin qu'elle donne de s'appuyer l'un sur l'autre, et d'animer le désert par nos sentimens et nos espérances. Quelquefois il échappoit à Léonce de dire: «Oh! que la nature seroit belle, si le souvenir des hommes ne nous y poursuivoit pas!» et il parloit avec amertume de la société. Delphine exprimoit des sentimens plus doux; elle se sentoit heureuse, son coeur étoit plein d'indulgence. «Qui peut, disoit-elle à Léonce, connoître et mesurer les diverses circonstances qui disposent de la conduite et des opinions des hommes; je pardonne beaucoup, par exemple, à ceux qui souffrent, de quelque manière que ce soit. On ne sait pas quel ravage le malheur produit dans le coeur; je ne suis sévère que pour la prospérité, et c'est bien rarement qu'on la rencontre. Il y a tant de souffrances cachées au fond de l'âme! Mon ami, il faut beaucoup plaindre; car la plupart des torts sont précédés par de grandes douleurs.—Oui, dit Léonce en soupirant; mais pourquoi?… Puis il s'arrêta, et voulut rassurer Delphine, comme s'il lui eût confié ce qui l'occupoit Elle le regarda avec étonnement; un sentiment de terreur s'empara d'elle; Léonce le vit et le dissipa; car il aimoit, car il étoit aimé, et rien ne résiste à cette magie. Delphine étoit véritablement fascinée par l'amour: après deux années de peines, elle avoit tellement besoin d'être heureuse, qu'elle rejetoit loin d'elle tous les doutes, comme cette mère qui répétoit sans cesse pendant la maladie de son enfant: Il ne mourra pas, non, il ne mourra pas, car Dieu sait que je ne pourrois pas le supporter.
Léonce reçut une lettre d'un de ses amis émigrés, qui le prioit d'aller le trouver à son passage à Lausanne. Delphine ne put voir Léonce s'éloigner, même pour peu de jours, sans éprouver une peine très-vive: peut-être craignoit-elle d'avoir du temps pour réfléchir, et pour approfondir ce qu'elle ne vouloit pas s'avouer; mais elle versa beaucoup de larmes avant de le quitter; et, descendant pour l'accompagner jusque sur le seuil de la porte, elle répéta: «O mon Dieu! protégez-nous, bénissez-nous!» Léonce s'arrêta, prêt à monter à cheval, et lui demanda avec inquiétude, quel sentiment lui inspiroit cette prière. «Aucun qui doive vous alarmer, lui dit-elle; mais quand le coeur est plein d'affection, ne faut-il pas prier Dieu pour ce qu'on aime? Nos plus vifs sentimens ont si peu de puissance, comment ne pas frémir en se séparant, si l'on n'en appelle pas au secours du ciel.»
Léonce écrivit à Delphine pendant son absence, qui se prolongea quelques jours; ses lettres étoient tendres, mais courtes; il donnoit toujours un prétexte pour les abréger; il étoit aisé de voir qu'il craignoit de développer ses sentimens. Les impressions qu'on éprouve se trahissent plus facilement encore peut-être dans les lettres que dans la conversation. La présence de la personne qu'on aime vous attendrit toujours, quand vous lui parlez; mais séparé d'elle, ce que vous écrivez appartient à vos sentimens les plus profonds et les plus habituels. Si vous aimez parfaitement, si vous êtes dans une situation simple, vous êtes inépuisable en expressions passionnées; mais, s'il faut expliquer des combats, modifier des sentimens, on a peur des mots dont on se sert, des paroles qui vont prendre un caractère de fixité, qui seront relues vingt fois, et dont l'impression profonde ne pourra peut-être plus s'effacer.
Delphine, en recevant les lettres de Léonce, éprouvoit d'abord une sensation très-pénible; mais, comme il se servoit cependant des mêmes termes de tendresse, elle se disoit que ses lettres prouvoient sa sécurité, et que l'amour, certain d'obtenir ce qu'il souhaite, ne pouvoit pas avoir le même langage que la passion agitée. Elle relisoit ces lettres; elle cherchoit, dans une expression contenue, les trésors de sentiment dont son coeur avoit besoin; elle retardoit enfin de tous ses efforts ce cruel moment où l'on commence à juger ce qu'on aime, à connoître avec précision le degré de sentiment que l'on inspire.
Léonce cependant n'étoit pas moins amoureux de Delphine; elle lui étoit aussi chère que jamais; mais il frémissoit à la pensée de l'effet que produiroit dans le monde son mariage avec une femme qui rompoit ses voeux, quittoit l'état de religieuse, et s'appuyoit de lois que l'opinion n'avoit point encore sanctionnées, pour faire une démarche si hasardée. Il n'avoit osé parler de son projet à aucun des amis qu'il avoit rencontrés à Lausanne; mais il avoit essayé, dans la conversation générale, de mettre en avant quelques thèses qui pussent les engager à montrer leur manière de voir, et tous ses essais avoient été les plus malheureux du monde. Ses amis quittoient la France par haine des principes qui auroient pu favoriser la rupture des voeux; et tout ce qu'ils disoient, trop d'accord avec les idées de Léonce, lui faisoit souffrir mille morts. Il revint à Baden, plus décidé que jamais à se séparer entièrement du monde; il se flattoit encore que, s'il ne rencontroit personne qui lui parlât de sa situation, il parviendroit à oublier ce que les autres en pourroient penser. Mais tous ces combats qui se passoient en lui-même, remplissoient son coeur de tristesse, et il revit Delphine sans que cette tristesse fût dissipée. Elle n'osa pas l'interroger sur le sentiment qui l'occupoit; et, gardant Isore auprès d'elle, elle évita de rester seule avec lui.
Isore vouloit fêter le retour de Léonce; elle avoit préparé pour le lendemain, avec quelques-unes de ses petites compagnes, dans un bosquet du jardin, des fleurs, de la danse et de la musique. Delphine ne s'opposa point au désir d'Isore, et conduisit vers le soir Léonce près des lieux que sa petite amie avoit entourés de guirlandes. Léonce éprouva d'abord un sentiment d'inquiétude sur cette fête; il craignoit ce qu'Isore pouvoit dire; il craignoit sa propre émotion; enfin, il avoit au fond du coeur un malaise qu'il parvenoit à cacher, lorsque rien d'inattendu ne le surprenoit, mais qui lui faisoit craindre vivement tout ce qui pouvoit troubler son âme. Cependant, la grâce charmante d'Isore, sa gaîté, la simplicité de ses chants, qui n'exprimoient que la reconnoissance, le calme et le bonheur, tout ce qu'il y avoit de champêtre et de paisible dans sa petite fête éloigna par degrés de la mémoire de Léonce, les souvenirs importuns de la société, et il se livra sans arrière-pensée aux douces émotions qu'il éprouvoit. Au milieu de cette fête, et dans le moment où il regardoit son amie avec le plus d'amour et d'espoir, deux instrumens à vent, d'une justesse et d'une beauté parfaites, se firent entendre à quelque distance, et les petites filles elles-mêmes suspendirent leur danse, pour écouter ces sons si doux et si mélancoliques. «Pourquoi, dit Léonce à Delphine, mêler aux joies de l'enfance des impressions d'une nature si sérieuse?» Delphine ne répondit rien, et les instrumens continuèrent à jouer la complainte de Marie Stuart, air écossais de la plus touchante et de la plus noble simplicité. Léonce, profondément ému, répéta encore avec un accent douloureux: «Delphine, pourquoi des larmes au milieu du bonheur? Vous me faites mal, bien mal!—Léonce, lui dit-elle alors, j'ai voulu attacher mon souvenir à cet air; dans quelque lieu du monde que vous l'entendiez, je veux qu'il vous rappelle Delphine.—Grand Dieu! reprit-il avec force, est-ce que vous vous imaginez que nous serons jamais séparés? que voulez-vous dire? expliquez-vous.» et il l'entraîna loin du jardin et de la fête.
Ils se trouvèrent ensemble dans le bois qui environnoit leur maison, près d'une salle de verdure, où les habitans de Baden avoient coutume de se réunir. Delphine gardoit le silence, et les vives prières de Léonce ne pouvoient pas obtenir d'elle une seule réponse; elle marchoit appuyée sur lui; elle vouloit parler, mais elle frémissoit de tout ce qui pouvoit naître du premier mot, et prolongeoit le vague du silence aussi long-temps qu'elle pouvoit. Tout à coup ils entendirent dans le lointain une marche vive et animée; et, s'approchant pour l'écouter, ils virent passer des jeunes filles qui ramenoient de l'église une charmante personne, qui venoit de se marier avec l'homme qu'elle aimoit; Léonce et Delphine les avoient entendu nommer; ils les avoient vus passer une fois, et les reconnurent à l'instant. Une émotion inexplicable s'empara de tous les deux au même moment; ils s'approchèrent de la salle de danse où se rendoit la joyeuse troupe, et ils contemplèrent long-temps le jeune homme et la jeune femme, qui étoient l'image du plus parfait bonheur: la physionomie de l'homme exprimoit cet intérêt calme et tendre, qui devoit servir de guide et d'appui à sa douce compagne; sa femme le regardoit avec confiance, comme le généreux souverain de son coeur et de sa vie; ils s'avançoient ensemble, comme Adam et Ève dans le paradis, la main dans la main, hand in hand, et goûtoient tous les plaisirs de la vie; exaltés par l'amour, ils dansoient avec une légèreté, avec une gaîté remarquable; les airs vifs des allemandes-suisses étoient encore animés par un tambour qui marquoit la mesure avec force; ils regardoient les compagnons de leur enfance, ils s'entremêloient à leurs danses, pour se montrer reconnoissans de la bienveillance qu'on leur témoignoit; mais on voyoit bien qu'ils existaient seuls l'un pour l'autre dans l'univers. Ils se cherchoient, ils ne se perdoient pas de vue, et quand ils se retrouvoient, il sembloit que la terre bondissoit sous leurs pieds, et qu'ils étaient portés dans l'air sur les ailes d'un bonheur céleste. Quel spectacle pour Delphine! Il y avoit bien long-temps qu'elle n'avoit vu de fête, et depuis un an surtout, elle n'avoit vécu que dans la retraite et la douleur; elle se sentit comme étourdie par tant de sensations diverses; et, s'appuyant contre un arbre, ses regards étoient attachés sur cette femme couronnée de fleurs, entourée des bras de son ami, et s'enivrant de la plus délicieuse coupe de la vie, de l'amour dans le mariage.
Léonce étoit près de Delphine; et quoiqu'il ne parlât point, Delphine sentoit qu'il partageoit toutes ses impressions. Il avoit des regards si éloquens, une expression si touchante! «Léonce, lui dit-elle en lui montrant l'heureux couple, ils sont heureux, et moi, jamais! jamais!—Il faut que je vous parle, s'écria Léonce, il le faut; écoutez-moi ce soir, je le veux.—Moi, répondit-elle, je le veux aussi;» et ils s'éloignèrent en silence. Il étoit tard quand ils revinrent chez eux; tout dormoit dans la maison; Léonce, en se voyant seul avec Delphine, se jeta à ses pieds, et lui avoua toutes les pensées qui l'avoient troublé. Elle voulut à l'instant lui rendre sa parole, retourner dans son couvent; mais il lui exprima son amour avec tant de vérité, mais il chercha tellement à la convaincre que, dans la solitude, avec elle, il seroit parfaitement heureux, qu'elle consentit doucement à l'entendre développer ses projets. Il étoit parti de France avec un passe-port; il pouvoit y retourner sans danger; il lui proposa de la mener à sa terre de Mondoville, de l'épouser à son arrivée, et de s'y fixer pour toujours. Quand elle s'inquiétoit des sacrifices qu'il lui faisoit, en quittant ainsi le monde, il lui représentoit qu'au milieu des événemens cruels qui déchiroient son pays, il n'y avoit ni honneur, ni sûreté que dans la solitude. Delphine revenoit souvent à la crainte qui l'agitoit le plus; elle demandoit à Léonce si, dans le fond de son coeur, il ne l'estimoit pas moins, pour le sacrifice même qu'elle étoit disposée à lui faire. «Je sais, lui dit-elle, que l'amour, et l'amour seul, pouvoit vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma retraite; je ne m'explique pas précisément la nature du devoir qui pouvoit m'y retenir; mais je sens cependant que, de quelque manière que les voeux m'aient été arrachés, il eût été plus délicat de m'y soumettre; je le sens, et mon irrésistible passion pour toi m'entraîne; le reste du monde ne recevra pas cette excuse; mais si tu l'acceptes, Léonce, c'en est assez. Ah, Dieu! si ton coeur se blâsoit sur l'excès même de mon affection, si ton imagination, qui ne peut rien souhaiter au-delà de ce que j'éprouve, se lassoit de notre bonheur, alors, tu réfléchirois sur ma faute.»
Léonce interrompit Delphine par les protestations les plus vives et les plus sincères. Dans ce moment, le jour commençoit à paroître; leur entretien avoit duré toute la nuit sans qu'ils s'en fussent doutés. Les premiers rayons du soleil levant leur causèrent à tous deux une grande émotion; ils se sentirent un témoin, et, s'avançant vers la fenêtre, ils se dirent qu'ils s'aimoient en présence du ciel. L'aspect de l'horizon étoit singulièrement majestueux; la nature se réveilloit, les êtres vivans dormoient encore; Léonce et Delphine célébroient seuls la toute-puissance du Créateur. Léonce, qui jusqu'alors s'étoit peu occupé d'idées religieuses, parut les saisir avec ardeur; il vouloit échapper aux hommes; il cherchoit un asile au fond de sa conscience: car dans le sein de l'homme vertueux, dit Sénèque, Je ne sais quel Dieu, mais il habite un Dieu. Tous les sentimens désintéressés, toutes les idées élevées, toutes les affections profondes, ont un caractère religieux; chacun entend à sa manière cette révélation de l'âme; mais il n'existe aucune émotion tendre et généreuse qui ne nous fasse désirer un autre monde, une autre vie, une région plus pure, où la vertu retrouve sa patrie. Léonce mit un genou en terre devant Delphine; Delphine se pencha sur lui, et ses cheveux couvrirent presque en entier la belle tête de son amant. Il se releva en la pressant sur son coeur; et, passant à son doigt un anneau, gage de sa foi, il lui promit devant Dieu de la prendre pour son épouse. «Être tout-puissant, s'écria Delphine en élevant ses mains vers le ciel, je n'aurai jamais ni plus de bonheur ni plus d'amour: fermez mes yeux pour toujours; en ce moment, j'ai touché les bornes de l'existence! pourquoi redescendre vers l'incertain avenir!—Quel souhait! s'écria Léonce; arrête! arrête!» et il trembloit, comme si les paroles de Delphine avoient pu attirer la mort sur sa tête. Pourquoi trembloit-il? pourquoi crioit-il, arrête? Quand la pauvre Delphine formoit ce voeu, peut-être étoit-il inspiré par son bon génie.
Le lendemain, Léonce et Delphine partirent pour Mondoville, et ce voyage fut encore très-heureux. Il n'y a rien de si doux que de voyager avec ce qu'on aime! Le sentiment d'isolement que fait éprouver cette situation, ce sentiment pénible, quand on est seul, est précisément ce qui rend les jouissances de l'affection plus délicieuses. Vous ne connoissez personne, personne ne vous connoît; vous traversez des pays nouveaux, votre curiosité est agréablement satisfaite, mais rien ne vous distrait de l'idée profonde qui remplit votre coeur; vous aimez à sentir à chaque instant la différence de cet univers étranger qui passe devant vos yeux, avec cet être si cher, si intime, que vous avez près de vous, et qu'aucune affaire, aucune relation de société ne vous enlèvera, même pour un moment.
La santé de Delphine étoit restée très-foible, depuis les peines qu'elle avoit éprouvées à l'abbaye du Paradis; les soins de Léonce pour elle étoient inépuisables; elle étoit placée dans sa voiture entre Isore et lui, et l'enfance et l'amour rivalisoient auprès d'elle de tendresse. Léonce étoit l'ange tutélaire de son amie, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances. Cette protection habituelle, le commencement de la vie domestique, plongeoit Delphine dans la rêverie enchanteresse du bonheur; à chaque poste elle s'étonnoit que le chemin fût si court; elle perdoit du temps sous mille prétextes; elle ralentissoit le voyage, elle craignoit d'arriver, soit qu'un pressentiment l'avertît qu'elle devoit craindre le séjour de Mondoville, soit que dans un état heureux, le moindre changement fasse peur. Tout conspire en nous-mêmes comme au dehors de nous, contre ces impressions si délicates et si vives, qui satisfont à la fois l'imagination et le coeur, et le plus simple hasard suffit pour les détruire.
Léonce fut reçu avec beaucoup d'affection et de respect, dans la terre qu'avoient habitée long-temps son père et sa mère. Mondoville étoit près de la Vendée, où se rassembloient les royalistes, et l'ancienne considération que l'on avoit pour les seigneurs de terres s'y étoit conservée; on y détestoit assez généralement tout ce qui tenoit à la révolution, et les opinions nouvelles n'y avoient point encore pénétré. Delphine s'enferma chez elle avec Isore, pendant que Léonce vit les personnes auxquelles il avoit affaire. Léonce, en arrivant, donna quelques jours à la vive douleur que lui causa la nouvelle de la mort de son respectable ami, M. Barton: il vouloit le consulter, se confier à lui: il n'étoit plus. A peine eut-il passé quelque temps à Mondoville, que le bruit s'y répandit sourdement qu'il avoit amené avec lui une religieuse, et qu'il comptoit l'épouser; il ne sut point précisément quel effet produisit ce bruit; personne ne l'en avertit, mais il vit une sorte de contrainte dans la manière de quelques vieux serviteurs de ses parens, et, comme il craignoit d'en découvrir la cause, il n'interrogea personne; mais chaque jour il devenoit plus sombre, et, sous des prétextes divers, il éloignoit souvent les occasions de s'entretenir avec Delphine. Delphine s'en aperçut promptement. La crainte d'être moins aimée l'emportant sur tout, l'empêchoit de réfléchir sur ce que sa situation avoit d'horrible; mais néanmoins un sentiment d'humiliation aiguisoit quelquefois son désespoir; sa dépendance, son isolement, le sacrifice de sa réputation, de son existence, toutes ces preuves de dévouement qu'il lui avoit été si doux de donner, lui causoient quelquefois, non des regrets, mais une crainte délicate et naturelle: elle sentoit que Léonce se croiroit obligé à l'épouser, et cette idée lui étoit affreuse. Enfin, un matin, l'altération de Delphine, dont la santé dépérissoit chaque jour, frappa tellement Léonce, qu'il fut tout à coup saisi par un sentiment de terreur et de remords; et, après lui avoir prodigué les expressions d'amour les plus tendres, il sortit de chez elle, résolu d'aller à l'instant chez le maire, pour déclarer l'intention où il étoit de se marier, et de choisir le jour où il conduiroit Delphine à l'autel.
Au moment où il arriva, l'on recevoit la nouvelle des massacres qui avoient eu lieu le deux septembre à Paris, et toutes les femmes s'étoient précipitées dans la salle de l'hôtel de ville, pour en apprendre les détails. Plusieurs d'entre elles connoissoient quelques-uns de ceux qui avoient péri, et tous les esprits étoient très-agités par cette horrible nouvelle. Léonce étoit tellement troublé de ce qu'il alloit faire, qu'il ne s'informa point du sujet de la rumeur générale; et, s'avançant rapidement vers le maire, il lui annonça, avec une voix d'autant plus haute et d'autant plus ferme, qu'il vouloit cacher son agitation intérieure, la résolution où il étoit d'épouser madame d'Albémar. Le maire, qui avoit été autrefois attaché à la famille de Mondoville, baissa les yeux, soupira, et écrivit en silence le nom de Léonce, et celui de madame d'Albémar. A l'instant un murmure retentit dans toute la salle, et Léonce entendit plusieurs voix qui disoient: Quoi, notre jeune seigneur va épouser une religieuse qui fuit de son couvent! quoi, il déshonore ainsi son nom! ah! que diraient ses parens, s'ils vivaient encore! Aucun homme sur la terre ne pouvoit éprouver une douleur égale à celle que ces paroles causèrent à Léonce; cependant, il fit effort sur lui pour marcher à travers la foule avec sa contenance accoutumée; on se tut en le voyant passer; mais il aperçut sur tous les visages cette désapprobation muette, tourment de ceux qui ont besoin de l'estime des autres. En sortant, il trouva rangés devant la porte de l'hôtel de ville quelques soldats qui avoient autrefois servi dans son régiment; ils lui présentèrent les armes; mais l'instant d'après, par un mouvement tout-à-fait irréfléchi, ils baissèrent tristement leurs fusils devant lui, comme ils ont coutume de le faire devant des funérailles illustres. Léonce, frappé de cette action, leur dit: «Vous avez raison, mes amis; ce n'est plus moi, c'est à peine mon ombre: je vous remercie de me pleurer.» et il s'éloigna rapidement.
Passant devant l'église, il vit ouverte la porte qui conduisoit à la chapelle où tous ses ancêtres avoient été ensevelis; il recula d'abord en l'apercevant; puis, triomphant de sa première impression, il entra dans la chapelle, pour épuiser toutes les douleurs dans un même jour. La première pierre qu'il aperçut étoit celle qui couvroit la tombe de son respectable ami Barton: il en fut à peine ému. «Je suis bien aise, dit-il tout haut, que tu ne sois pas témoin de cela;» et il se reposa quelques momens sur cette pierre. Il vit dans le fond de la chapelle un tombeau plus remarquable que tous les autres, et qui n'y étoit point encore lorsqu'il avoit quitté Mondoville; il frémit à cet aspect, sans pouvoir comprendre lui-même d'où venoit son effroi. Dans ce moment, un vieil officier, qui avoit servi sous son père, entra dans l'église, le reconnut, et se jeta à ses pieds. «Que faites-vous, s'écria Léonce; que faites-vous?—Je suis arrivé hier, lui dit-il, de la campagne où je vis, pour vous voir, pour embrasser encore une fois avant de mourir le fils de mon général; j'ai appris, faut-il le croire! que vous, noble jeune homme, que vous, héritier d'un sang illustre, vous alliez faire une action déshonorante; je ne sais pas ce qu'on peut dire pour excuser votre résolution, mais je sais que vous n'oserez plus regarder sans rougir les anciens amis de vos parens, et je viens vous supplier, pendant qu'il en est temps encore, d'abjurer cette erreur d'un jour, que démentent votre caractère et votre vie.—Laissez-moi, s'écria Léonce, laissez-moi; vous ne savez pas!…—Oserez-vous me refuser, dit le vieillard en se relevant, si j'embrasse ce tombeau en suppliant?» et il alla s'appuyer, les mains jointes, sur le marbre noir qui étoit placé au fond de la chapelle. «Quel est ce tombeau, s'écria Léonce; quel est-il?—C'est celui de votre mère, répondit le vieil officier; elle m'a ordonné d'apporter ici son coeur. Je suis venu du fond de l'Espagne avec ces précieux restes, elle m'a commandé de les déposer dans cette chapelle, pour reposer près de vous, quand le temps vous auroit frappé à votre tour; mais si votre conduite flétrit la gloire de votre famille, au nom de votre mère, si noble, si fière, si délicate sur l'honneur, je vous défends de placer votre tombe auprès de la sienne; je bannis votre cendre loin des cendres de vos aïeux!» Pendant qu'il parloit, Léonce fit quelques pas en chancelant, pour arriver jusqu'au tombeau de sa mère; mais l'excès de son émotion surpassant enfin ses forces, il tomba comme mort sur le pavé de l'église; on le transporta chez lui, et la malheureuse Delphine le vit arriver dans cet état. Comme elle se jetoit sur lui pour l'embrasser et mourir avec lui, l'impitoyable vieillard qui l'avoit suivi, lui dit: «Madame, c'est vous qui plongez M. de Mondoville dans le désespoir; c'est le combat de l'amour et de l'honneur, c'est l'effroi que lui cause la honte à laquelle vous le condamnez en vous épousant, qui causera sa mort; de grâce, éloignez-vous, ne sentez-vous pas que vous le devez à vous-même?» Il n'en falloit pas tant pour anéantir Delphine; et, malgré son inquiétude mortelle pour Léonce, elle tomba sur une chaise, derrière le lit où on l'avoit posé, et ne prononça pas un seul mot. Léonce, en revenant à lui, ne la vit pas; il aperçut l'officier, dont les paroles avoient produit sur lui une impression si terrible qu'il étoit encore dans le délire. «Malheureux, s'écria-t-il, vous voulez que je lui plonge un poignard dans le sein! que je l'abandonne, quand elle a tout sacrifié pour moi, quand elle sera seule dans cet univers, quand elle mourra! et moi, qu'est-ce que je veux? le déshonneur, la honte? Opinion! exécrable fantôme! me poursuivras-tu jusque dans la retraite, jusqu'auprès de cet ange qui m'aime? Non, ce n'est pas l'ombre de ma mère, homme cruel, que vous avez fait parler; non, ce n'est pas elle, c'est l'opinion; c'est son inflexible puissance que vous avez armée contre moi. Si les morts pensent encore à nous, c'est avec des sentimens plus doux, plus purs, plus dégagés des misérables préjugés des hommes; mais, moi, comment ferai-je pour supporter la honte, ces soldats, ces femmes, ces tombeaux? Tuez-moi, s'écria-t-il en regardant le vieillard qui se taisoit; tuez-moi,» et il s'élança pour saisir son épée. Dans ce moment, un cri de Delphine la fit reconnoître; il comprit qu'elle avoit tout entendu; il voulut s'approcher d'elle, la prendre dans ses bras; un froid mortel l'avoit déjà saisie, elle ne pouvoit plus ni parler ni faire un mouvement; elle n'étoit pas tombée sans connoissance, mais son état étoit plus effrayant. Encore immobile, le regard fixe, on auroit dit qu'elle se relevoit du cercueil, sans avoir repris la vie. Léonce la porta dans sa chambre, et renvoya avec fureur, loin du château, tous ceux dont la vue pouvoit retracer à Delphine ce qui venoit de se passer. Pendant dix jours et dix nuits, il ne la quitta pas un instant; mais tous ses soins furent inutiles, le poignard étoit entré dans le coeur, et de ses coups jamais on ne revient. Delphine cependant recouvra la parole, et quand, examinant son état, elle se crut certaine que sa maladie étoit mortelle, elle fut plus calme.
Lorsque Léonce vit combien l'état de Delphine étoit dangereux, il tomba dans le plus sombre désespoir, et, se reprochant avec amertume d'être la cause de sa mort, irrité contre son propre caractère, il conçut pour lui-même un sentiment de haine qui suffit à lui seul pour rendre la vie odieuse, et il résolut fermement de ne pas survivre à son amie. Elle s'aperçut de ce dessein; des paroles échappées à Léonce l'en informèrent, et surtout une résignation triste et sombre qui n'étoit pas dans le caractère de son ami. Quand le médecin vouloit lui donner quelque espérance sur l'état de Delphine, il la repoussoit, et disoit presque froidement devant elle, qu'il étoit certain qu'elle ne pouvoit être sauvée. «Mais, généreuse Delphine, ajoutoit-il, ton coeur a tant de bonté, que tu consentiras sans peine à ce départ de la vie, avec le coupable ami qui t'a percé le coeur.» Quelquefois cependant il perdoit entièrement cette sorte de calme qui lui coûtoit tant d'efforts; et considérant son amie, que la douleur avoit déjà si fort changée, il se jetoit par terre, avec des convulsions de désespoir. «C'est moi, s'écrioit-il, c'est moi qui prive le monde de cette douce et noble créature; c'est moi qui ai empoisonné sa jeunesse; c'est moi qui la traîne dans le tombeau! qu'importe que je l'y suive, moi, si violent, si amer, si irritable; c'est du repos pour moi que la mort: mais elle, qui n'a jamais éprouvé que des sentimens d'affection et de bonté, pourquoi faut-il qu'elle meure désespérée? Innocent objet, s'écria-t-il en se jetant au pied de son lit, tu me regardes encore avec une expression si touchante, tu sembles me demander de vivre; hélas! je ne puis te sauver; je t'ai déchiré le coeur, mais je n'ai pas la puissance de te soulager; tu sais bien que le mal est irréparable! Insensé que j'étois! j'ai foulé sous mes pas ta destinée, et je voudrois te relever maintenant, pauvre fleur que j'ai flétrie; mais tu retombes, et l'inflexible nature me punit. Ah! Delphine, si la mort ne dépendoit pas de nous, si je ne pouvois pas te suivre, quel supplice, quel tourment égaleroit ce qui se passe dans mon sein! Mais, Delphine, entends-moi; je ne te quitte pas, je suis là, près de toi; je t'accompagne dans la mort, dans ses mystères; ton ami sera près de toi, Delphine! Delphine!» Il l'appeloit; son amie vouloit répondre, mais sa foiblesse ne lui permettant pas de parler long-temps, elle lui dit qu'elle désiroit d'être seule; et quand il l'eut laissée aux soins de ses femmes et d'Isore, elle essaya de lui écrire, et lui fit dire plusieurs fois, lorsqu'il vouloit rentrer chez elle, qu'elle lui demandoit encore quelques instans, pour achever de lui faire connoître ses derniers sentimens et ses dernières volontés. Voici ce qui fut remis, de sa part, à M. de Mondoville.
LETTRE XIII ET DERNIÈRE.
Delphine à Léonce.
Je vois avec douleur, mon ami, combien vous vous reprochez la peine que vous croyez m'avoir causée, et je frémis des résolutions que vous vous plaisez à entretenir. La plus douce pensée qui me reste, c'est l'espoir que vous me survivrez, et que le noble objet de toutes mes affections sur cette terre, conservera de moi ce qui vaut la peine d'être sauvé, mon souvenir. Il ne faut pas beaucoup regretter ma vie; je suis convaincue que j'avois un caractère qui ne m'auroit jamais permis d'être heureuse; je ne sais si c'est le monde ou ma disposition qu'il faut blâmer, mais il est certain que j'ai toujours senti entre ma manière de voir et celle de la société, une sorte de désaccord qui devoit, tôt ou tard, me causer de grands chagrins. Il me semble qu'il y a de la dureté dans la plupart des hommes, de la dureté surtout pour les peines du coeur. On parvient assez à inspirer de la pitié pour ces maux qu'on appelle incontestables, et que les êtres les plus vulgaires redoutent pour eux-mêmes; mais on froisse, mais on déchire sans scrupule les âmes sensibles: leur délicatesse, leur exaltation, s'appellent bientôt de la folie, et quand on a dit à ces pauvres personnes qu'elles n'ont pas raison de souffrir, on passe, assez satisfait de la barbare consolation qu'on croit leur avoir donnée. Voyez ce vieillard qui nous a fait tant de mal; il m'a dit les paroles les plus cruelles sans en éprouver le moindre remords, et cependant, je le sais, ce n'est pas un méchant homme: si mes peines avoient été dans l'ordre de ses idées, dans le cours des sentimens qu'il conçoit, il m'auroit volontiers secourue; mais parce que ma situation heurtoit ses préjugés, il a été sans pitié; le monde est ainsi, et l'indépendance et l'irréflexion même de mon caractère, m'exposent sans cesse à irriter contre moi ce monde qui trouve toujours le moyen de se venger. On ne peut, quoi qu'on fasse, s'isoler entièrement de la société, et l'opinion des autres est une sorte de poison qui s'insinue dans l'air que l'on respire.
Ne vous blâmez point, mon ami, d'avoir frémi en voyant l'effet que produiroit votre mariage avec moi: c'est un sentiment naturel dans un homme d'honneur; c'est moi qui ai eu tort, extrêmement tort de ne considérer que votre sentiment et le mien. Si le coeur pouvoit ainsi porter son univers avec lui, l'existence seroit trop douce; Dieu, sans doute, a voulu que quelque chose consolât de mourir, et c'est la société, ce sont nos relations nécessaires avec elle qui nous lassent de vivre. Un coeur long-temps flétri par l'injustice, l'ingratitude et la dureté, se repose dans le tombeau, et, toute jeune que je suis, je sens déjà cette fatigue qui doit accabler à la fin du voyage. Mon ami, j'avois quelques défauts, peut-être même quelques qualités, qui me livroient sans défense à tous les coups de la destinée; j'ai pensé souvent que mon malheur ne venoit que de la fatalité des circonstances; mais je le crois à présent, la plupart de nos circonstances sont en nous-mêmes, et le tissu de notre histoire est toujours formé par notre caractère et nos relations.
Léonce, vous me regretterez: je ne puis souhaiter que vous m'oubliiez. Je ne vaux rien pour moi, je valois peut-être quelque chose pour vous: car une affection complète et profonde ne se trouve pas deux fois, dans la vie même de l'homme le plus brillant et le plus aimable; mais vous auriez été malheureux par la situation où mes propres imprudences m'ont placée. Dieu, qui m'auroit trouvée trop punie, si j'avois vu votre attachement pour moi diminuer, m'a rappelée à lui, et je sens que j'y serai bien. En effet, n'est-il pas temps que votre pauvre amie ne souffre plus? mon coeur est épuisé; il a reçu je ne sais quelle blessure qui m'empêche de respirer, et tout, dans ma nature désolée, appelle le sommeil de la mort. Ne savez-vous pas que je joins à une grande sensibilité, une imagination qui m'offre sans cesse, sous mille formes différentes, ou le passé ou l'avenir? des regrets, des craintes agitent mon âme, et tous ces regrets, et toutes ces craintes, inspirés par mes affections, me font éprouver une oppression, un serrement de coeur qui auroit dû me donner déjà plusieurs fois la secourable maladie dont je meurs. Pardon, Léonce, de nommer ainsi ce qui me sépare de toi: mais ne falloit-il pas te quitter? Et quel supplice que de vivre, après avoir déchiré tous nos liens! quelle occupation, quel intérêt me seroit-il resté, qui ne renouvelât ton souvenir? Je n'ai eu dans ma vie qu'une idée, qu'un sentiment, c'est toi: tout est empreint de ton image; mon esprit, je le développois pour toi; mes talens avoient pour but de te plaire; ma rêverie ou ma gaîté, les plus petits de mes plaisirs, les plus grandes de mes pensées, tout me ramenoit à toi. Léonce, que ferois-je seule? nulle femme n'a plus besoin d'appui que moi: je n'ai point de confiance en mes propres forces: j'invoque un bras protecteur sur cette terre, comme un juge miséricordieux dans le ciel: je ne puis rien pour moi-même; ce qu'on appeloit ma supériorité, n'est qu'une vaine louange donnée à quelques dons brillans et inutiles; mon âme est foible et tremblante, et tout ce que cette âme peut éprouver de souffrances, je le sentirois loin de toi. Léonce, ne m'envie pas la mort; songe au cruel changement de destinée qui me menaçoit; songe à tous ces longs jours recommencés sans toi, à cette solitude, à cette lutte pour vivre, à ces heures si délicieuses pendant nos entretiens, arides et brûlantes lorsque leur poids retomberoit sur moi seule; songe enfin que peut-être, au milieu de ces peines insupportables, je finirois par m'aigrir contre toi, par te blâmer de mon malheur: mon caractère, qui est doux, deviendrait âpre, irritable, douloureux pour moi-même et pour les autres. Léonce, je meurs sans avoir un moment cessé de t'admirer, sans avoir éprouvé contre toi un seul sentiment amer. Ah! qu'il eût été horrible, le moment où tout cet amour que j'ai pour toi m'eût excitée à me plaindre, à t'accuser! et qui peut se répondre que la douleur à la fin n'altère pas le caractère? Nous avons tant besoin d'être heureux, que nous perdons toute justice quand tout espoir nous est ôté. Et que deviendrois-je, le jour où je te croirois coupable de ma douleur, où j'éprouverois un sentiment amer en pensant à toi? Ah, Léonce! qu'il est doux de mourir, lorsque les affections sont encore dans tout leur charme, et lorsque l'on peut exhaler une âme douce et pure dans le sein de celui qui nous l'a donnée!
Mais vous, Léonce; mais vous, pourquoi voudriez-vous me suivre? Sans doute, je le sais, vous serez quelque temps malheureux; vous le serez jusqu'au moment où de grands intérêts, le désir d'être utile à vos amis ou à votre patrie, ranimeront votre espérance. Le bonheur d'un homme se recommence, sa destinée se répare, son avenir renaît; mais ce coeur tout plein d'affection, que les pauvres femmes possèdent, ce coeur qui ne sait qu'aimer, qui ne voit dans les idées, dans les opinions, dans les succès, que des moyens d'être aimé, que voulez-vous qu'il devienne, quand la source de sa félicité est tarie? Léonce, laisse-moi te précéder dans ce monde inconnu qui m'attend. Oui, peut-être ai-je épuisé sur cette terre toutes les douleurs que je méritois, et ne trouverai-je qu'indulgence auprès du Tout-Puissant! S'il en est ainsi, je demanderai de revenir, quand il sera temps, auprès de ton lit de mort, et d'accompagner ton âme dans ce cruel passage. Mon ami, j'en conviens, il me cause quelque effroi: je crains la mort, sans regretter la vie; l'être le plus malheureux ne voit pas approcher sans terreur cet inconcevable moment, dont la jeunesse et l'amour écartoient si doucement l'idée; je me contemple avec une sorte de pitié: ces yeux éteints qui t'exprimoient autrefois tant de tendresse, ces traits abattus, ces mains déjà sans couleur.
O Léonce! te souviens-tu de ce jour de fête où nous dansâmes ensemble? que de roses alors ornoient ma tête! que d'espérances remplissoient mon coeur! Il y a à peine trois années depuis ce temps, et tout est dit. Mais je ne meurs pas seule: ta main chérie soutiendra ma tête, que je n'ai déjà plus la force de soulever; je vais te rappeler, et de cet instant tu ne me quitteras plus: mon avenir est court, mais il est sans nuage, et les dernières lueurs que j'apercevrai te montreront encore à moi. Ah, cher Léonce! et tant d'amour cependant ne pouvoit nous donner une félicité parfaite! Madame de Vernon ne m'a-t-elle pas répété que les différences de nos caractères nous auraient empêchés d'être heureux ensemble, quand même aucun obstacle ne se seroit opposé à notre union? J'ai toujours repoussé cette idée, et cependant il me semble que je l'accepte, à présent qu'il faut me détacher de la vie; je craindrois de mourir désespérée, si je me persuadois que des événemens seuls se sont opposés au bonheur suprême que je pouvois goûter avec toi; mais quand je me dis qu'une fatalité invincible nous séparoit, qu'il y avoit en moi des défauts qui ne m'empêchoient pas de te paroître aimable, mais qui troubloient ton repos et inquiétoient ton caractère: je suis bien aise de cesser de vivre; je me détache de moi sans peine, puisque je ne pouvois rendre ta destinée tout-à-fait heureuse. Adieu, Léonce; adieu! je laisse à la douce Isore la plus grande partie de ma fortune; tu la conduiras près de ma bonne amie, mademoiselle d'Albémar. Songe que cette pauvre petite va se trouver seule dans le monde, et que tu me dois de ne la pas quitter avant de l'avoir remise entre les mains de ma soeur; c'est le seul devoir que je laisse après moi: mon ami, il faut que tu l'accomplisses. Adieu encore, tu vas revenir; ne parlons plus de la mort: que mes derniers momens ne soient remplis que de ma tendresse pour toi; je me sens beaucoup de calme, aucun départ ne m'a causé moins d'effroi; ne trouble pas la bienfaisante intention de la Providence, elle veut que je meure en paix dans tes bras: ouvre-les pour me recevoir: je croirai que le ciel descend au-devant de moi, et que le précurseur des anges me console, et me rassure en leur nom.
Cette lettre ne changea point les résolutions de Léonce, mais elle le détermina à faire sur lui-même un effort presque surnaturel pour montrer du courage à son amie dans ses derniers momens. Il rentra dans la chambre de Delphine; elle le reçut avec un sourire angélique, et lui fit signe de s'asseoir auprès de son lit: elle fit venir Isore qui la croyoit seulement indisposée, et ne se doutoit pas de son danger. Delphine ne vouloit pas épouvanter l'enfance par cette idée de la mort que la nature ne lui révèle que plus tard; elle lui parla seulement de la confiance qu'elle devoit avoir en Léonce. La petite l'écoutoit avec attention, et, quand Delphine lui parloit de l'amitié que M. de Mondoville auroit pour elle, elle répondoit toujours: «Mais, maman, je n'ai pas besoin d'un autre ami que toi.» Cette simple réponse émut Delphine; et, se sentant affoiblir, elle ordonna qu'on éloignât Isore, et elle pria une de ses femmes de lui lire quelques morceaux qu'elle préféroit dans les Psaumes, dans l'Évangile, et dans quelques écrivains religieux: tous ceux qu'elle avoit choisis étoient pleins de douceur et de miséricorde. «Tu le vois, dit-elle à Léonce, ce sont des paroles de paix; écoute-les dans tes jours malheureux, elles rameneront le calme dans ton coeur. Il y a quelques rapports secrets, quelque noble intelligence entre nous et l'idée d'un Dieu souverainement bon. Je ne sais si toutes les espérances qu'elle inspire à notre âme se réaliseront, mais il me semble impossible de se résigner à ce qui nous est donné sur cette terre: le coeur mérite mieux que cela; il faut donc qu'il ait une autre destinée. O Léonce! si je la connois avant toi, ne pourrai-je pas t'en informer par quelques douces et secrètes pensées?» Le désespoir de Léonce l'emportoit toujours davantage sur ses résolutions, et Delphine sentit qu'elle devoit éviter de l'entretenir trop long-temps, puisque chacune de ses paroles ajoutoit à sa douleur. «Écoute, dit-elle à Léonce, le jour baisse; quand il fera nuit, nous serons plus tristes encore; je voudrais cependant vivre jusqu'à l'aurore de demain; tu sauras pourquoi je le voudrois. Fais venir dans la chambre à côté de la mienne, cet orgue dont les sons harmonieux ont attiré notre attention l'autre jour: j'ai toujours pensé qu'il me seroit doux de mourir en entendant une musique belle et simple. Oh! je suis plus heureuse que je ne l'espérois; je comptois tirer de moi seule les consolations que ta présence me donnera. O mon ami! mets ta main sur mon coeur; ne sens-tu pas qu'il bat doucement? je te le dis, je suis heureuse; mais ne t'éloigne pas. Peut-être est-il barbare d'exiger de toi que tu sois témoin de ma mort: mais nous avons toujours trouvé de la douceur l'un et l'autre à nous pénétrer de notre amour; et quelque amer que soit cet instant, si c'est celui où nous nous sommes le plus aimés, il ne faut pas l'abréger.»
Léonce se leva pour ordonner ce que Delphine avoit demandé; il se promena quelque temps dans sa chambre, tourmenté par le désir le plus violent de finir sa vie avant que Delphine eût expiré, et se reprochant néanmoins la cruauté qu'il y auroit à l'abandonner ainsi. Pendant que ce combat absorboit ses pensées, la musique que Delphine avoit demandée se fit entendre; et sa douceur pénétrant jusque dans l'âme de Léonce, il put se jeter au pied du lit de Delphine, et répandre, pendant long-temps, des torrens de larmes. Enfin, soulevant sa tête, et regardant le malheureux objet de sa tendresse: «Céleste créature, lui dit-il, que j'ai précipitée dans le tombeau, est-il vrai que tu voies sans horreur ce coupable ami, plein d'orgueil, d'irritation, d'injustice; mais cet ami, qui cependant n'a jamais cessé de t'adorer, et qui, du jour où il t'a vue, n'a plus eu dans le coeur un sentiment dont tu ne fusses l'objet? hélas! cet amour ne t'a conduite qu'à la mort! Ange de beauté, de jeunesse, te voilà donc frappée par moi, immolée par moi; peux-tu pardonner à ton assassin? et s'il te rejoint bientôt, ton ombre indignée ne se détournera-t-elle pas de lui?—Te pardonner, s'écria Delphine avec toute la force qu'elle put rassembler, ah! ne m'as-tu pas tendrement aimée? Après un tel bonheur, tu pouvois me causer de grandes peines sans épuiser le don que tu m'as fait, sans en effacer la reconnoissance; tu m'avois aimée, tu m'aimes encore, toutes les jouissances du coeur subsistent encore pour moi; je n'ai pas un sentiment amer, pas une inquiétude, je m'endors, et voilà tout. Ah! Léonce, cesse de t'accuser; mais si tu m'accordes quelques droits sur les volontés, jure-moi de me survivre, jure-le devant Dieu, désormais l'unique protecteur de ton amie, et ne l'irrite pas contre nous deux, en trahissant tes devoirs et ta promesse!—Va, lui dit Léonce, je pourrois te tromper, pour rendre tes derniers momens plus calmes; mais toi, qui oses me demander de vivre, réponds-moi, supporterois-tu l'existence, si c'étoit moi que tu visses sur ce lit de douleur?» Delphine se tut un moment; mais bientôt après, désespérée du trouble qu'elle avoit montré, elle s'efforçoit avec agitation et avec crainte, de dissimuler la cause de son silence: «Ne cherche pas à cacher ta pensée, noble Delphine, reprit Léonce; dans toute la force de ton esprit, jamais tu n'en eus le pouvoir, et ta touchante foiblesse me laisse plus facilement encore lire au fond de ton âme. Mais écoute-moi: Je conduirai Isore près de ton amie, et j'irai servir ensuite dans le parti que je crois le plus malheureux et le plus juste; n'exige rien, ne demande rien de contraire à ce projet; et si j'ose encore en appeler à l'ascendant que j'avois sur toi, ne prononce pas un mot sur une résolution invariable.» Le respect que Delphine avoit toute sa vie ressenti pour Léonce, lui imposa même encore dans ce dernier moment, et elle espéra d'ailleurs que Léonce retrouveroit à la guerre un genre d'intérêt qui pourroit le rattacher à la vie.
Une grande partie de la nuit s'étoit déjà passée, et plusieurs fois Delphine étoit tombée dans des évanouissemens si profonds, qu'on avoit craint de ne pouvoir la ranimer. En revenant de cet état, elle dit à Léonce: «Je vais me lever, pour m'approcher de la fenêtre; je voudrois encore revoir le soleil.» Léonce s'éloigna quelques instans; Delphine fit placer son fauteuil en face du jour, qui ne devoit pas tarder à paroître. Au moment où Léonce rentroit, l'orgue qui s'étoit souvent fait entendre pendant la nuit, de distance en distance, exécuta une marche que Delphine et Léonce reconnurent à l'instant pour celle qui avoit été jouée dans l'église, lorsque Léonce et Matilde alloient ensemble à l'autel. «Ah! c'en est trop, s'écria Léonce; cessez, répéta-t-il avec les cris les plus sombres, cessez!» La musique s'arrêta; Delphine, que cet air avoit aussi vivement émue, se remit bientôt cependant, et dit à Léonce: «Mon ami, pourquoi ce désespoir? pourquoi repousser le souvenir que le ciel nous envoie dans ce moment? Ne dois-je pas reconnoître sa bonté dans le hasard qui me rappelle ce que j'ai souffert de plus cruel pendant la vie, au moment où je dois braver la mort. Ah! depuis l'époque terrible et solennelle de ton mariage avec Matilde, ai-je goûté un seul jour de véritable bonheur? pourquoi donc ces déchiremens? pourquoi ce désespoir? mon ami, mon ami! entends encore ma voix mourante; ne repousse pas cette main qui s'avance vers toi; retiens, si tu peux, le reste de chaleur qui l'anime encore.» A ce mot, Léonce, qui étoit tombé à terre, se releva, prit cette main, et la réchauffa contre son coeur; il sembloit se flatter, dans son ardeur, de prolonger ainsi l'existence de Delphine: elle fit signe à la femme qui la servoit de lui donner l'anneau qu'elle avoit reçu de Léonce, et qu'elle ne pouvoit plus porter depuis quelques jours, à cause de son extrême maigreur; elle le mit à son doigt, et dans ce moment les rayons du soleil commencèrent à pénétrer dans sa chambre. «Reconnois-tu cet anneau, dit-elle à Léonce, et te rappelles-tu quand je l'ai reçu de toi? de même l'aurore commençoit à paroître, de même tu étois à mes pieds; tu jurois alors d'unir ton sort au mien; eh bien! l'accomplissement de ta promesse n'est que retardé. O Dieu! dit-elle en se soulevant sur le bras de Léonce, ce soleil que vous envoyez pour saluer mes derniers instans, il fut témoin du plus beau moment de ma vie; il sembloit alors éclairer pour moi tous les plaisirs de la terre; puisse-t-il maintenant me tracer ma route vers le ciel! O Léonce! Léonce! le nuage s'élève, je ne te vois plus; es-tu là? Adieu.» Léonce prit Delphine dans ses bras avec des convulsions de douleur; il l'appela, répéta son nom, lui adressa les paroles les plus passionnées; elle parut les entendre encore, tressaillit, et expira.
Un mois après, Léonce, ayant recouvré quelque force, conduisit Isore à l'infortunée mademoiselle d'Albémar, qui ne pouvoit survivre à Delphine que pour accomplir ses dernières volontés; il se rendit ensuite immédiatement à la Vendée, et se fit tuer à la première action où il se trouva.
O mort! ô douce mort! quel bien vous faites à ceux qui s'aiment, lorsqu'ils sont pour jamais séparés!
ANCIEN DÉNOUEMENT DE DELPHINE.
LETTRE XIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 18 août 1792.
Vous avez su, ma soeur, par M. de Lebensei, tout ce qui me concerne; les nouvelles de France l'ont forcé à nous quitter, son inquiétude pour sa femme ne lui laissoit plus un moment de repos. Ce matin, à mon arrivée à Bade, il est venu me voir avec Léonce, pour prendre congé de moi; je n'avois pas revu Léonce depuis les propositions faites par M. de Lebensei, j'avois cru plus convenable de lui défendre de revenir à mon couvent; mais cependant sa résignation à cet ordre m'a étonnée. Son émotion, en me retrouvant ce matin, m'a profondément touchée, et du moins j'ai vu que je n'avois rien perdu dans son coeur. Nous ne nous sommes point parlé seuls; je le craignois, mais lui aussi ne l'a pas cherché; nous nous sommes uniquement occupés l'un et l'autre du départ de M. de Lebensei: il étoit simple que moi je ne parlasse que de ce départ; mais, Léonce, pourquoi ne me forçoit-il pas à m'entretenir d'un autre sujet?
Louise, cet espoir d'être à Léonce, en rompant mes voeux, ne m'avoit d'abord inspiré que de la terreur; il s'est emparé de mon âme maintenant avec toutes ses séductions: ne croyez pas cependant que si je démêle dans Léonce une peine, un regret, je ne sache pas briser ce dernier lien, avec la vie que l'amitié de M. de Lebensei a su tout à coup renouer pour moi.—Non, Léonce, si mon coeur n'est pas content du tien, je ne t'en accuserai point, je te pardonnerai, mais je saurai te rendre au monde, à ses gloires; et, quand ma perte ne sera plus pour toi qu'un regret qui te permettra de vivre, il me sera libre de mourir.—Il y a bien longtemps, ma chère Louise, que je n'ai reçu de vos lettres; êtes-vous malade, ou plutôt ne voulez-vous pas me parler sur ma situation? Vous avez raison, je craindrois de connoître votre opinion, si elle ne s'accorde pas avec mes désirs. Je suis dans un de ces momens de la vie où l'on ne veut se soumettre qu'aux événemens; je ne demande aucun conseil, je suis entraînée par un sentiment tellement irrésistible, que rien de ce qui n'est pas lui ne peut avoir d'empire sur moi; je ne crois point, non, je ne crois point que je prenne l'heureuse et terrible résolution qui me rendroit libre; mais ce n'est aucun des motifs qu'on pourroit me présenter qui me fait hésiter. Je suis fière de ma passion pour Léonce, elle est ma gloire et ma destinée, tout ce qui est d'accord avec elle m'honore à mes propres yeux: depuis que je ne crains plus de troubler par mon amour le bonheur de personne, je m'y abandonne comme les âmes pieuses à leur culte. Je ne suis rien que par Léonce; s'il m'aime, s'il me choisit pour compagne, devant qui pourrois-je rougir? Qui ne seroit pas au-dessous de moi! Mais lui que pense-t-il? qu'éprouve-t-il? ma soeur, le devinez-vous? pourriez-vous me l'apprendre? Ah! ne me parlez que de lui.
LETTRE XIV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 20 août.
Non, il ne s'abandonne pas sans regrets à notre avenir, non! Hier au soir, nous nous sommes trouvés seuls pour la première fois depuis près d'une année, après tant d'événemens terribles pour tous les deux; en entrant, il a cherché des yeux M. de Lebensei, qu'il ne savoit pas encore parti; autrefois, en me voyant, il ne cherchoit plus personne! il s'est approché de moi et m'a dit:—Ma chère Delphine, j'ai perdu ma respectable mère, mon fils, ma famille entière.—Il s'est arrêté, puis il a repris:—Mais je vais m'unir à toi, je serai encore trop heureux.—J'ai serré sa main sans rien dire; il faut, hélas! il faut que je l'observe. Heureux le temps où je lisois dans mon propre coeur tout ce que le sien éprouvoit!
Un silence a suivi les derniers mots de Léonce, puis il a passé ses bras autour de moi, et m'a dit:—Delphine, te voilà, c'est bien toi, tu as quitté cet habit qui ressembloit aux ombres de la mort; ah! combien je t'en remercie!—Oui, lui dis-je, je l'ai quitté pour un temps.—Pour toujours! reprit-il; c'étoit pour moi que tu avois prononcé ces voeux, je dois les rompre, je dois te rendre l'existence que tu as sacrifiée pour moi, je dois….—II s'arrêta lui-même, comme s'il avoit senti que ce mot de devoir, si souvent répété, pouvoit blesser mon coeur.-Ah! reprit-il, j'ai tant souffert depuis quelque temps, que je suis encore triste, comme si le malheur n'étoit pas passé.—Nous parlerons ensemble, répondis-je, de tout ce qui nous intéresse, de notre avenir….—De quoi parlerons-nous? interrompit-il précipitamment; tout n'est-il pas décidé? il n'y a rien à dire.—Plus rien à dire! repris-je. Ah, Léonce! est-ce ainsi….—II ne me laissa pas finir le reproche inconsidéré que j'allois prononcer. Il se jeta à mes pieds, et m'exprima tant d'amour, que je perdis par degrés, en l'écoutant, toutes mes inquiétudes; quand il me vit rassurée, il se tut, et retomba de nouveau dans ses rêveries. Il vouloit que je fusse heureuse; mais quand il croyoit que je l'étois, il n'avoit plus besoin de me parler.
Je veux qu'il s'explique, je le veux. Qui, moi, j'accepterois sa main, s'il croyoit faire un sacrifice en la donnant! Son caractère nous a déjà séparés: s'il doit nous désunir encore, que ce soit sans retour! Si ce dernier espoir est trompé, tout est fini, jusqu'au charme même des regrets: dans quel asile assez sombre pourrois-je cacher tous les sentimens que j'éprouverois? Suffiroit-il de la mort pour en effacer jusqu'à la moindre trace? Ah, ma soeur! est-ce mon imagination qui s'égare? est-il vrai?… Non, je ne le crois point encore; non, ne le croyez jamais.