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Delphine

Chapter 231: LETTRE XVI.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bade, ce 24 août.

Aujourd'hui, Léonce et moi, nous sommes sortis ensemble pour aller sur les montagnes et dans les bois qui environnent Bade; il étoit huit heures du matin, jamais le temps n'avoit été si beau.—Ah! me dit Léonce quand nous fûmes à quelque distance de la ville, qu'il est doux de contempler la nature! elle fait oublier les hommes! Enfonçons-nous dans ce bois, que je ne voie plus les habitations, qu'il n'y ait que toi et moi dans l'univers; ah! que nous y serions bien alors!—Et quel mal nous font, lui répondis-je, d'autres êtres qui vivent et meurent comme nous, s'aiment peut-être, souffrent du moins presque autant que s'ils s'aimoient, et méritent notre pitié, alors même que nous avons le plus de droit à la leur?—Quel mal ils nous font? reprit Léonce avec véhémence, ils nous jugent! mais n'importe, oublions-les!—Et il marcha plus vite vers la forêt où il me conduisoit: je pâlis, les forces me manquèrent; depuis quelque temps, je souffre assez, et peut-être la nature me délivrera-t-elle des perplexités de mon sort. Léonce vit l'altération de mes traits; il en éprouva la peine la plus vive et la plus touchante; il me conjura de m'asseoir, et, me prodiguant les expressions et les promesses les plus tendres, il ne s'aperçut pas qu'en me rassurant sur ses pensées les plus secrètes, il me les révéloit, et m'apprenoit ce qu'il ne m'avoit pas dit encore.

Je ne laissai rien échapper, en lui répondant, qui pût lui faire remarquer ce que j'avois observé; mais je revins, résolue de l'interroger demain solennellement, et de le dégager de toutes les promesses qu'il m'avoit faites; mais dans quel état sera-t-il, quand je lui découvrirai son propre coeur? que deviendrai-je moi-même? Je cherche en vain une ressource, toutes me sont ravies; une idée me vient, je la saisis d'abord, et la réflexion me prouve qu'elle est impossible. Quand tout espoir est perdu, quand il ne reste plus une situation où l'on puisse être, je ne dis pas heureux, mais soulagé, la vie ne devroit-elle pas cesser d'elle-même? Mais, hélas! la nature, prodigue de douleurs, semble s'arrêter mystérieusement avant la dernière, avant celle qui, surpassant nos forces, nous délivreroit de l'existence.

Je croyois avoir beaucoup souffert, et cependant je ne connoissois pas le supplice d'être contrainte avec celui qu'on aime; de sentir, lorsqu'on est seule avec lui, le malaise qu'on éprouveroit, s'il y avoit dans la chambre un tiers qui vous empêchât de lui parler. Quand Léonce étoit absent, je l'appelois de mes regrets; maintenant il est près de moi, et je n'ai pas retrouvé le bonheur; il m'aime, je le sens, autant qu'il m'a jamais aimée, et néanmoins nous ne nous entendons pas, nos âmes s'évitent; jamais les devoirs qui nous séparoient, les torts même qu'il m'a supposés, n'ont mis entre nous une semblable barrière! une explication la renverseroit; mais nous frémissons l'un et l'autre de cette explication, parce que nous sentons bien qu'il y va de la vie. Je l'exigerai de Léonce cependant, une fois; mais chaque mot qu'il me dira, oui, chaque mot sera irréparable! C'est le fond de son coeur que je veux connoître, ce sont les sentimens intimes qui renaîtroient bientôt dans toute leur force, quand un mouvement d'amour les lui auroit fait oublier.

Enfin, demain… non… c'est trop tôt; je veux me donner quelques jours pour reprendre des forces; quoi, demain, je saurois tout! Non, retardons encore, conservons ces impressions vagues et indécises qui me suspendent sur l'abîme, mais ne m'y précipitent pas sans retour. Louise, ne me refusez pas votre pitié, jamais le malheur ne m'y a donné plus de droits.

LETTRE XVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 30 août.

Mon sort n'est pas encore décidé, mais l'instant irrévocable approche. Hier, Léonce m'entretint des événemens politiques de la France, de l'indignation qu'il en éprouvoit, et du désir qu'il avoit eu de rejoindre les émigrés, pour faire la guerre avec la noblesse françoise; il lui échappa même quelques mots qui pouvoient indiquer qu'il avoit encore ce désir. Je restai confondue; c'étoit la première fois qu'il me parloit de lui, indépendamment de moi; c'étoit la première fois qu'il m'exprimoit un sentiment, ou me faisoit connoître un dessein, sans le rattacher, ou du moins sans chercher à le rattacher à l'amour; un froid mortel me saisit au coeur; il me sembla que la nuit couvroit toute la terre, et je n'eus pas la force de prononcer un mot.

Léonce voulut continuer, et fit un grand effort pour articuler ces mots en se levant:—Pourquoi ne suivrois-je pas ce que l'honneur me commande?—Je crus alors que tout étoit dit, et sans doute mon visage exprima le désespoir, car Léonce m'ayant regardée, s'écria:—Barbare que je suis!—et tomba sans connoissance à mes pieds. Dieu! que n'éprouvai-je pas en le voyant ainsi! les mouvemens les plus passionnés de l'amour rentrèrent dans mon âme, je rappelai Léonce à la vie, et quand il put m'entendre, je voulus renoncer à tout, et lui pardonner jusqu'aux sentimens qui nous séparoient; mais chaque fois que je commençois à m'expliquer, il m'interrompoit en me disant:—Au nom du ciel, arrête, je souffre trop; veux-tu me faire mourir?—Et l'altération de ses traits me faisoit craindre qu'il ne retombât dans l'état dont il venoit de sortir.

—C'est au coeur, me dit-il, que j'éprouve une souffrance aiguë.—Et il y portoit la main, comme pour soulager une douleur insupportable; j'étois dans un trouble, dans une émotion qui surpassoit tout ce que j'ai jamais éprouvé; je craignois le mal que je pouvois lui faire en lui parlant, et cependant je souhaitois vivement lui rendre la liberté, et le délivrer d'un combat qui offensoit mon coeur, quoique la peine qu'il en ressentoit dût me toucher. Toute explication me fut impossible; il évita, il repoussa tout, et me quitta, pouvant à peine se soutenir, mais ne voulant ni rester plus long-temps, ni rompre le silence.

Ah! puis-je me dissimuler encore quels sont les sentimens qui l'agitent! Ma soeur, pourquoi faut-il que j'aie eu de l'espérance! ne savois-je donc pas que je n'échapperois jamais au malheur!

LETTRE XVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 8 septembre 1792.

Le hasard a tout fait, je sais tout, mon parti est pris; mais, je l'espère, il me coûtera la vie! Depuis la dernière scène qui s'étoit passée entre Léonce et moi, nous continuions, par une terreur secrète, par un accord singulier, à ne nous point parler de nos projets à venir, et l'on auroit dit, à nos entretiens, que nous n'avions aucun parti à prendre, aucun plan à former, mais seulement une situation douce et mélancolique.

Nous avions ainsi passé la matinée, tous les deux rêveurs, tous les deux craignant de mettre un terme à ces jours où nous tenant par la main, nous nous promenions encore appuyés l'un sur l'autre. J'avois remarqué que Léonce prenoit constamment un détour, pour éviter de traverser la ville en me ramenant à ma maison; je m'attendois ce matin qu'il feroit ce même détour, lorsque nous vîmes quelques personnes qui se hâtoient d'aller à la poste, parce qu'on y racontoit, disoient-elles, de très-mauvaises nouvelles de France; un mouvement irréfléchi nous engagea à les suivre, Léonce et moi; mais lorsque nous fûmes au milieu du groupe qui environnoit la maison de la poste, j'entendis des voix autour de moi qui murmuroient: Voyez-vous cette religieuse, qui fuit de son couvent pour épouser ce jeune homme! Des femmes d'une figure aigre et désagréable, disoient: c'est avec ces beaux principes qu'on assassine en France! comment souffre-t-on un tel scandale ici! Léonce fit un geste menaçant; je l'arrêtai.—Que voulez-vous? lui dis-je; redoutez un éclat qui seroit plus funeste encore; éloignons-nous.—Il m'obéit; mais je vis des gouttes de sueur tomber en abondance de son front pendant le chemin qui nous restoit à faire, et tour à tour la pâleur et la rougeur couvroient son visage.

Quand nous fûmes montés dans ma chambre, il se jeta sur un canapé, et se parlant à lui-même, en oubliant que j'étois là, il s'écria:—Non, la vie ne peut se supporter sans l'honneur! et l'honneur, ce sont les jugemens des hommes qui le dispensent, il faut les fuir dans le tombeau.—Ces paroles, la violence de l'émotion qu'il éprouvoit en les prononçant, ce que je venois d'entendre au milieu de la foule, tout enfin m'éclaira sur ma faute! je vis la vérité, comme si je l'apercevois pour la première fois; et je ne conçois pas encore comment j'ai pu croire que M. de Mondoville sauroit braver la situation où nous nous serions trouvés, si nous avions suivi les conseils de M. de Lebensei.

—Léonce, lui dis-je, demain je retourne à mon couvent; je renonce pour jamais à la folle espérance qui avoit rempli mon âme; demain je vous quitte; adieu.—Adieu? répéta-t-il. Juste ciel, qu'ai-je donc dit?—Il se leva comme égaré, et retomba l'instant d'après dans l'accablement de la douleur; je me plaçai près de lui, et avec plus de courage que je ne me flattois d'en avoir, je lui dis:—Léonce, ne vous faites point de reproches, nous nous sommes abusés l'un et l'autre; non-seulement un caractère aussi délicat que le vôtre ne devoit pas maintenant supporter l'idée de notre union, mais elle eût fait souffrir tout homme que ses habitudes et ses réflexions n'ont pas affranchi du monde; elle attirera sur vous le blâme universel, il faut y renoncer.—Misérable que je suis! dit-il; oui, je l'avouerai, aujourd'hui j'ai souffert; la honte m'auroit-elle atteint? La honte avec toi! quoi! prêt à te posséder, je te perdrois! mon indomptable caractère nous sépareroit encore une fois! Si tu n'avois pas consenti à me suivre, si tu l'avois regardé comme impossible, je serois mort avec une idée douce, je serois mort sans me détester moi-même; mais à présent tu te donnes à moi, je puis être ton époux, et cette infernale puissance, qu'on appelle l'opinion des hommes, s'élève entre nous deux pour nous désunir! Exécrable fantôme! s'écria-t-il dans un véritable accès de délire; que veux-tu de moi, en me représentant sans cesse sous les plus noires couleurs le mépris! le mépris? qui a pu prononcer ce nom? qui oseroit en témoigner pour moi, pour elle? ne puis-je pas poignarder tous ceux qui auroient l'audace de nous blâmer? Mais il en renaîtra de leur sang, pour nous insulter encore; où trouver l'opinion, comment l'enchaîner, où la saisir? O Dieu! je veux déchirer ce coeur, qui ne sait ni tout immoler à l'amour, ni sacrifier l'amour à l'honneur; j'ai soif de la mort! Dieu qui m'as créé pour tant de maux, détruis ton ouvrage, je t'invoque, je t'offense, anéantis-moi!—Arrête, lui dis-je, arrête; il fera mieux pour nous, ce Dieu que tu méconnois; je me sens mourir.—En effet, j'en éprouvois alors l'espérance.—Tu meurs, reprit Léonce, et tu aurois vécu pour moi, tu aurois été ma femme! viens à l'autel, viens à l'instant même; quand je te posséderai, je serai dans l'ivresse, je ne sentirai rien que mon bonheur; suis-moi, décidons dans ce moment de notre vie; il est des résolutions qu'il faut prendre avec transport, ne laissons pas aux réflexions amères le temps de renaître! livrons-nous à l'amour qui nous inspire, ne laissons pas le froid de la pensée nous gagner; je t'en conjure, n'hésite plus, ne tarde plus….—Insensé que vous êtes! interrompis-je; quel bonheur maintenant pourrois-je goûter avec vous? Si j'avois découvert un seul regret dans votre coeur, il eût suffi pour empoisonner ma vie; et j'oublierois les atroces combats que je viens de voir, je les oublierois! Je fais devant toi, lui dis-je avec force, un serment plus sacré que tous ceux que je voulois rompre, car il est libre, car il est fait dans toute la force de ma raison: Que le ciel me fasse périr à tes yeux, si jamais je suis ton épouse!—Eh bien! s'écria Léonce, que je perde et ton amour et jusqu'à ta pitié, si je survis à cette imprécation!—Et il voulut sortir à l'instant.

Épouvanté de son dessein, je me jetai à genoux pour le conjurer de rester; il fut ému à cet aspect, la pâleur mortelle de mon visage le toucha; il me prit dans ses bras, et me dit d'une voix plus douce:—Pourquoi t'affligerois-tu de ma perte? ne vois-tu pas que nous avons flétri notre sentiment, que je t'ai offensée, que tu dois me haïr, que je déteste ma foiblesse, et que je ne puis en guérir? tout est contraste, tout est douleur dans mon existence, laisse-moi mourir! la fièvre intérieure qui m'agite cessera par degrés, quand mes forces m'abandonneront; mais j'ai trop de vie encore, et les hommes, les hommes savent si bien irriter la puissance de la douleur! comment se venger de ce qu'ils font souffrir? comment satisfaire le mouvement de rage qu'ils excitent?—Dans ce moment, un régiment passa sous mes fenêtres, et une musique militaire très-belle se fit entendre. Léonce, en l'écoutant, releva la tête, avec une expression de noblesse et d'enthousiasme si imposante et si sublime, qu'oubliant toutes mes douleurs, encore une fois je m'enivrai d'amour en le regardant; il devina mes sentimens, et laissant tomber sa tête sur mes mains, je les sentis inondées de ses pleurs. La musique cessa; Léonce, paroissant alors avoir retrouvé du calme, me dit:—Mon âme est plus tranquille, il m'est venu d'en haut, de l'intelligence céleste qui veille sur toi, un secours véritablement salutaire; adieu, mon amie, j'ai besoin de repos; à demain.—A demain, répétai-je.—Oui, répondit-il, adieu!—Et il me quitta sans rien ajouter.

Il n'a point voulu me dire quels sentimens l'avoient occupé pendant qu'il écoutoit cette musique. Auroit-elle réveillé dans son âme le dessein d'aller à la guerre? Ah Dieu! dans quelle situation mes malheurs et mes fautes m'ont précipitée! Demain je veux annoncer à Léonce que je retourne dans mon couvent, que je m'y renferme pour toujours; il saura demain que je lui pardonne, que je le conjure de m'oublier oui, demain… Ah! qu'arrivera-t-il?….

LETTRE XVIII.

Léonce à Delphine.

Ce 8 septembre 1792.

En remontant chez moi, j'ai appris les massacres qui ont ensanglanté Paris; tout est douleur, tout est crime! qui a pu se flatter d'être heureux dans ce temps effroyable? Ne vois-tu pas dans l'air quelque chose de sombre, quelques signes, avant-coureurs des événemens funestes? Non, je ne te reverrai plus; écoute-moi… que vais-je te dire? Je pars, eh bien! tu le sais… n'entends-tu pas le reste?….

Notre situation étoit horrible, je rougissois de mes foiblesses sans pouvoir en triompher, tout étoit bouleversé dans nos rapports ensemble. Je te repoussois, toi que j'adore, je repoussois le bonheur sans lequel je ne puis vivre; la douleur alloit faire de moi le plus méprisable insensé, lorsque hier, en écoutant cette musique qui rappeloit les combats, je me suis senti ranimé. J'ai su depuis d'affreuses nouvelles, elles ont achevé de me décider. Dans les combats, les hasards m'appartiennent; et je saurai, quand je voudrai, les diriger sur ma tête. Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est là que la mort toujours facile, toujours présente, vous aide à supporter quelques derniers jours de vie, consacrés à la gloire; c'est là que j'éprouverai des mouvemens qui soulagent le désespoir même, le sang qu'on doit verser, le péril qui vous menace, l'horreur qui vous environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera levé sur moi; je serai mieux encore, quand il aura pénétré jusqu'à mon coeur.

O mon amie! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affoiblie dans cette lutte de mon caractère contre mon amour; je n'ai pu les accorder que par le sacrifice de ma vie, ce n'est pas te moins aimer; mais devois-je m'unir à toi sans t'honorer, sans pouvoir repousser loin de toi les traits cruels de la censure publique? Falloit-il éprouver, au milieu du bonheur suprême, un sentiment d'amertume? rougir de soi-même, parce qu'on n'a pas la force de dompter ce sentiment? rougir devant les autres alors qu'ils le devinent? aimer avec idolâtrie, et n'être pas heureux avec ce qu'on aime? t'estimer, t'adorer à l'égal des anges, et te voir flétrie dans l'opinion? garder dans le fond de son âme une peine qu'il aurait fallu te cacher? Ah! cette existence étoit odieuse! De tous les supplices les plus affreux, le plus extraordinaire n'est-il pas de trouver dans son propre coeur un sentiment qui nous sépare de l'objet de notre tendresse? d'avoir en soi l'obstacle, quand tous les autres ont disparu? Malheureux! je souffrois encore pendant que je serrois dans mes bras celle que j'adore, pendant que le feu de l'amour couloit dans mes veines; cependant, après avoir pu devenir ton époux, comment souffrir le jour, en s'accusant de la perte d'un tel sort! comment recommencer cette douleur déjà éprouvée, mais la recommencer en se disant à toutes les heures: si je le veux, elle est à moi, et je m'éloigne d'elle, et je la laisse languir dans une solitude déplorable où son amour pour moi l'a précipitée!—Non, non, ma Delphine, quand ces contrastes, ces inconséquences, ces douleurs opposées se sont emparées d'un malheureux, il faut qu'il meure, car il ne peut ni se décider, ni rester incertain, ni vivre après avoir choisi.

Et toi, mon amie, et toi, quelle douleur je te fais éprouver! quel prix de ta tendresse! Mais déjà le trouble que je n'ai pu cacher n'a-t-il point altéré ton affection pour moi? Ne m'as-tu pas dit que jamais tu n'oublierois le moment fatal, l'instant d'incertitude qui avoit désenchanté notre avenir? Ah! je me suis montré si peu digne de ton amour, que peut-être ce souvenir te consolera de ma perte.

O ma Delphine! crois-mois cependant, je t'ai passionnément aimée; non, jamais, jamais tu n'oublieras cet ami plein de défauts, d'orgueil, de véhémence, mais cet ami qui, du jour où il t'a vue, sentit que seule dans cet univers tu remplissois son âme, et que sa destinée se composeroit de toi seule.

Oh! c'en est donc fait, et ma volonté nous sépare. Puis-je avoir un ennemi plus cruel que moi-même! te ferai-je jamais comprendre comment il se peut que je te quitte et que je t'adore, que je cherche la mort, quand un bonheur tant souhaité m'étoit offert, et que ma passion pour toi soit au comble de sa violence, dans le moment même où cette passion ne peut dompter mon caractère! O toi, si douce et si tendre! toi qui toujours as su lire dans mon coeur, vois au fond de ce coeur les tourmens qui le déchirent, vois ce que je ne puis dire, et ce que je ne puis supporter; et tout coupable qu'il est, prends encore pitié de ton malheureux ami.

Je ne te demande point de regrets trop amers; vis, ange de paix, pour répandre encore sur les malheureux la douce influence de ta bonté; vis, pour que ma dernière pensée retourne à toi, et que mon nom, inconnu sur la terre, tombant un jour sous tes yeux, parmi les listes des morts, obtienne encore quelques larmes, quelques souvenirs qui te rappellent les jours heureux où tu m'aimois, où je me croyois digne de toi! Ah! je pouvois les recommencer encore… Non, je ne le pouvois plus. Un regret étoit un outrage qui auroit profané ton culte et le bonheur… Allons… Adieu; encore une prière, si tu me pardonnes. Oh! la meilleure des femmes! quand je ne serai plus, informe-toi de ma tombe, viens te reposer sur la place où mon coeur sera enseveli; je te sentirai près de moi, et je tressaillerai dans les bras de la mort.

LETTRE XIX.

Delphine à Léonce.

[Cette lettre, écrite le 9 septembre, après le départ de Léonce, ne lui parvint pas.]

Tu me quittes, tu pars… je te suivrai… mais, barbare, tu m'as caché ta route… je ne sais où te chercher sur la terre, jamais tant de cruauté!… l'infortuné, non il n'est pas cruel, il va mourir… Je veux te retrouver… je veux te dire…; mais seule, où courir? quel isolement affreux! ah! mon Dieu! mon Dieu, un secours, un appui… On me demande; qui veut me voir? Ce n'est pas lui, qui donc? O divine Providence, m'avez-vous exaucée? C'est un ami, c'est M. de Serbellane.

LETTRE XX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

De tous les hommes, le meilleur, le plus compatissant, c'est M. de Serbellane. Si je meurs, qu'après moi tous mes amis lui témoignent une profonde reconnoissance. Il a rencontré Léonce, et sait dans quels lieux il va chercher la mort; ce généreux ami n'a pu ramener Léonce, mais il me conduit vers lui; il espère, il croit que si je le revois, j'apaiserai son désespoir. M. de Serbellane, cet homme dont tout le monde vante la raison parfaite, a pitié de mon coeur égaré, il ne condamne point les conseils du désespoir, il sait secourir la douleur comme elle veut être secourue. Ah! je le bénis, c'est lui qui sera mon ange tutélaire, c'est lui qui me rendra le bonheur… le bonheur! Hélas! de quel mot ai-je osé me servir! pourquoi l'effacerois-je? Louise, je le jure, vous n'entendrez plus parler que de mon bonheur: sur la terre ou dans le ciel; vous me saurez heureuse.

CONCLUSION.

Les lettres nous ont manqué pour continuer cette histoire, mais M. de Serbellane et quelques autres amis de madame d'Albémar nous ont transmis les détails que l'on va lire. M. de Serbellane, effrayé de l'état où il avoit vu M. de Mondoville, ne résista point au désir et à la douleur de madame d'Albémar, et la conduisit sur les traces de Léonce, à travers l'Allemagne. Suivant toujours M. de Mondoville, sans pouvoir l'atteindre, ils arrivèrent jusqu'à Verdun, où l'armée qui entroit en France se trouvoit réunie. Ce voyage fut cruel, mais la fermeté de M. de Serbellane et sa bonté délicate, tour à tour contenoient et soulageoient les mortelles inquiétudes de madame d'Albémar.

Quand elle entra dans la ville de Verdun, elle frémit, et son impatience parut s'arrêter au moment de tout savoir; elle pria M. de Serbellane d'aller s'informer de M. de Mondoville, et descendit dans une auberge, en attendant son retour. Pendant qu'elle y étoit, un jeune François blessé fut rapporté dans une chambre voisine de la sienne: elle demanda son nom; on lui dit que c'étoit Charles de Ternan; elle ne l'avoit jamais rencontré, mais elle savoit qu'il étoit parent de M. de Mondoville, et pensant qu'il pouvoit l'avoir vu, elle entra dans sa chambre, par un mouvement tout-à-fait irréfléchi; cependant l'embarras la retint sur le seuil de la porte, et elle entendit M. de Ternan qui disoit:—Non, ce n'est pas de moi qu'il faut s'occuper, mais de mon brave compagnon, de mon généreux ami: ne peut-on envoyer personne au camp françois pour le réclamer? Il ne servoit point dans l'armée des étrangers, il venoit seulement d'arriver à Verdun; en nous promenant ensemble, je me suis trop écarté des limites du camp, que mon ami ne connoissoit point; nous avons été attaqués par une patrouille républicaine, j'ai été blessé au premier coup de fusil, et mon ami, sachant que si j'avois été fait prisonnier, j'étois perdu, n'a pris les armes que pour me sauver; je suis arrivé trop tard à son secours, il était déjà pris, emmené à Chaumont, pour être jugé, pour être fusillé. Juste ciel, si vous saviez quel mépris de la vie, quel héroïsme d'amitié il a montré!—Delphine, entendant ces paroles, ne douta presque plus de son malheur: couverte d'un voile qui empêchoit de remarquer son éclatante figure, elle s'avança dans la chambre, et, tendant les bras vers M. de Ternan, elle s'écria:—Cet homme généreux, intrépide, infortuné, c'est Léonce de Mondoville?—Oui, répondit M. de Ternan, en retournant la tête; qui l'a deviné?—Moi, répondit Delphine en perdant connoissance: on courut à son secours, on détacha son voile, et ses cheveux tombèrent sur son visage, comme pour le couvrir encore. M. de Serbellane, en arrivant, la vit entourée d'hommes, qui croyoient presque qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cette apparition d'une femme inconnue, si belle et si touchante.

Il avoit appris de son côté ce que Delphine venoit de découvrir. Quand elle revint à elle, saisissant les mains de M. de Serbellane, avec une force convulsive, elle lui dit:—Vous viendrez avec moi: nous irons à son aide; votre pays n'est point en guerre avec les François; ils vous écouteront, je les implorerai: n'y a-t-il pas des accens de douleur auxquels nul homme n'a résisté? Partons.—

M. de Serbellane n'hésita pas: il avoit déjà formé le dessein d'aller à Chaumont, et portoit avec lui les passe-ports nécessaires pour s'y rendre: il comprit qu'il étoit impossible de détourner Delphine de le suivre, et ne voulut pas même le lui proposer. Son caractère étoit aussi calme que celui de Delphine étoit passionné; mais quand les grandes affections de l'âme sont compromises, tous les êtres généreux s'entendent et suivent la même conduite.

Ils partirent ensemble, et furent à Chaumont en moins de dix heures. Peu de momens avant d'arriver, Delphine, se ressouvenant que M. de Serbellane lui avoit dit autrefois qu'il existoit en Italie un poison doux mais rapide, qui terminoit la vie en très-peu de temps, rappela à M. de Serbellane ce poison dont ils s'étoient une fois entretenus ensemble.—Il est dans cette bague, répondit M. de Serbellane en la montrant, je la porte toujours depuis que j'ai perdu Thérèse; je me sentois plus calme et plus libre, en pensant que si la vie me devenoit insupportable, j'avois avec moi ce qui pouvoit facilement m'en délivrer.—Delphine alors, quelle que fût son intention secrète, et l'idée vague et terrible qui l'occupoit, donna pour motif à M. de Serbellane, en lui demandant cette bague, le désir qu'auroit Léonce, fier et irritable comme il l'étoit, d'échapper au supplice, dans un temps où le peuple pouvoit se permettre des insultes contre l'homme qui lui seroit désigné comme son ennemi.—Je crois à la vérité de ce que vous me dites, répondit M. de Serbellane: si vous vouliez mourir, vous ne me le cacheriez pas; nous parlerions ensemble de ce dessein, avec le courage qui convient à une âme telle que la vôtre, et je vous en détournerois, je l'espère: je vous dirois ce que j'ai éprouvé, c'est qu'on peut encore faire servir au bonheur des autres une vie qui ne nous promet à nous-mêmes que des chagrins, et cette espérance vous la feroit supporter.—Madame d'Albémar répéta avec une sombre tristesse que son dessein, en lui demandant ce funeste présent, étoit de le donner à Léonce, s'il étoit condamné.—Alors M. de Serbellane tira sa bague de son doigt, et la remit à Delphine.—Voilà donc, s'écria-t-elle, voilà donc, ô Léonce! ce qui doit nous réunir! voilà l'anneau nuptial que j'étois destinée à te présenter! O mon Dieu! ajouta-t-elle, donnez-moi de la force jusqu'au dernier moment!

Dès qu'ils furent arrivés à Chaumont, M. de Serbellane alla demander la permission de voir M. de Mondoville. Madame d'Albémar, en l'attendant, s'assit sur un banc, en face de la prison où elle avoit appris que M. de Mondoville étoit renfermé. La beauté de Delphine, et la douleur qui se peignoit dans toute sa personne, avoient attiré l'attention de plusieurs femmes, enfans et vieillards, qui l'environnoient sans qu'elle s'en aperçût; mais au moment où elle se leva, pour aller au-devant de M. de Serbellane qui lui apportoit la permission d'entrer dans la prison, les pauvres gens qui l'avoient vue pleurer, lui dirent: Vous avez du chagrin, ma bonne dame, nous prierons Dieu pour vous.—Je vous en remercie, répondit-elle: priez pour un ami que j'ai dans ce monde, et que l'on veut faire périr. Il y a parmi vous peut-être des créatures bien plus innocentes que moi, Dieu les écoutera plus favorablement. Priez donc pour qu'il me fasse grâce; et si vous avez sur la terre un être que vous aimiez, que cet être vous récompense du bien que vous m'aurez fait!—En parlant ainsi, elle attendrit ceux qui l'écoutoient, mais ils ne pouvoient la servir.

M. de Serbellane annonça à Delphine qu'elle pouvoit voir Léonce à l'instant, et qu'il lui resteroit encore le temps d'entretenir celui qui devoit présider le tribunal, avant qu'il s'assemblât pour prononcer sur la vie de Léonce. M. de Serbellane, pendant que Delphine seroit dans la prison, devoit continuer à voir tous ceux qui, dans la ville, pouvoient avoir quelque influence sur le tribunal, et venir reprendre Delphine, quand elle auroit vu M. de Mondoville, et qu'elle auroit su de lui toutes les circonstances qui pouvoient servir à le justifier.

La permission étant présentée au geôlier, il ouvrit la porte de la prison, et Delphine, en entrant dans ce lieu de douleur, vit son amant qui écrivoit avec beaucoup de calme. Le bruit de la porte lui fit lever la tête, et, se jetant à genoux devant elle, il s'écria:—Juste ciel, quel miracle s'accomplit pour moi! est-ce mon imagination qui me la représente? Je l'invoquois, et la voilà! tous ses traits, tous ses charmes sont-ils devant mes yeux! Delphine, Delphine, est-ce toi?—Et, la serrant dans ses bras, il perdit entièrement le souvenir de sa situation; mais le coeur de Delphine n'étoit pas soulagé, et les transports de son amant ne lui donnèrent pas même un instant d'illusion.

—Delphine, lui dit encore Léonce en découvrant sa poitrine, vois-tu ce médaillon qui contient tes cheveux? je n'ai défendu que lui; ils n'ont pu me l'arracher. Si tu n'étois venue près de moi, c'est à lui seul que j'aurois confié mes adieux. Ah! Delphine, pourquoi t'ai-je quittée?—C'est moi qui suis coupable de ton sort, répondit-elle, je le sais; si je n'avois pas consenti à sortir de mon couvent, si…; mais que fait cette douleur de plus dans l'abîme des douleurs! Dites-moi seulement ce que je puis dire à vos juges; j'ignore si j'espère encore, mais je veux leur parler.—Vous n'obtiendrez rien, mon amie, reprit Léonce; cependant je pourrois consentir à vivre maintenant: il s'est fait un grand changement dans ma manière de voir. Au milieu des malheurs que je viens d'éprouver, et de la destinée qui me menace, je me suis senti comme humilié d'avoir attaché tant de prix aux jugemens des hommes. La présence de la mort m'a éclairé sur ce qu'il y a de réel dans la vie; je ne le cache point, j'ai regretté d'avoir sacrifié les jours que tu protégeois. J'ai connu le prix de l'existence simple et douce que j'aurois goûtée près de toi. S'il en étoit temps encore, aucun nuage ne troubleroit plus notre bonheur: vois donc, ô ma Delphine! si tu peux me sauver, je l'accepte.—O mon Dieu! s'écria Delphine,—et les sanglots étouffèrent sa voix.

—Je ne sais, réprit Léonce, ce qu'on peut dire pour ma défense; cependant il me semble que, dans l'opinion même de ceux qui vont me juger, je ne suis pas coupable. J'étois arrivé à Verdun le matin du jour où l'on m'a fait prisonnier; je cherchois la mort, il est vrai, mais je ne savois point encore quel moyen je prendrois pour atteindre ce but facile. J'ai suivi sans dessein le jeune Ternan, mon ami d'enfance. Je n'étois pas reçu dans l'armée, mon nom même n'y étoit point encore connu. Charles Ternan s'est imprudemment éloigné des limites du camp, une patrouille nous a attaqués, le premier coup de fusil a blessé Charles Ternan; il ne pouvoit plus se défendre, et, pris en uniforme les armes à la main, son sort n'étoit pas douteux. Je lui ai crié de tâcher de s'éloigner, pendant que j'arrêterois la patrouille par ma résistance, et, afin de le déterminer à me quitter, j'ai ajouté qu'il devoit retourner au camp pour demander du secours; mais avant que le secours arrivât, le nombre m'a accablé: je ne sais par quel hasard je n'ai pas été tué, mais je crois que je le dois au désir que j'avois de prolonger le combat, pour donner à Ternan plus de temps pour s'éloigner: voilà ce qui s'est passé, ma Delphine; ton esprit secourable peut-il trouver dans ce récit les moyens de me justifier avec honneur?—Généreuse conduite! répondit Delphine; mais y croiront-ils? mais en seront-ils émus? Ah! mon ami, sans le secours de la Providence, sans la plus signalée de ses faveurs, quel espoir nous reste-t-il! Cède, ajouta-t-elle, cède à ce que tu pourrois appeler une superstition du coeur; quand même ce que je vais te demander ne te paroîtroit qu'une foiblesse, cède encore; viens prier avec moi le protecteur des malheureux, de m'accorder l'éloquence qui entraîne la volonté des hommes; viens, prions ensemble. Léonce eut un moment d'embarras; mais bientôt, s'abandonnant au mouvement inspiré par Delphine, il se mit à genoux devant les rayons du soleil, qui perçoient à travers les barreaux de sa prison, et dit:—Être tout-puissant, être inconnu! je t'implore pour la première fois de ma vie, je ne mérite pas que tu m'exauces; mais l'un de tes anges attache sa vie à la mienne; sauve-moi, puisqu'elle le souhaite, et je jure de consacrer le reste de mes jours à suivre ton culte; mon amie me l'enseignera.—Delphine, en écoutant ces paroles, eut un moment d'espoir.—Ah! s'écria-t-elle, quelque insensés, quelque coupables que nous soyons, peut-être le Dieu de bonté, qui ne nous a donné que des commandemens d'amour, a-t-il entendu nos prières, a-t-il pris pitié de nous! Adieu, Léonce; à ce soir, il y a encore ce soir. Adieu!—Et elle le quitta en réprimant son émotion. La nature donne toujours un moment de calme dans les situations les plus violentes de la vie, comme un instant de mieux avant la mort; c'est un dernier recueillement de toutes les forces, c'est l'heure de la prière ou des adieux.

Delphine, en sortant de la prison, rencontra M. de Serbellane qui venoit la chercher; il la conduisit chez le président du tribunal. Arrivés devant la maison de celui dont dépendoit la vie de Léonce, Delphine tressaillit, et, comme elle franchissoit le seuil de la porte, elle se sépara de M. de Serbellane, avec un dernier regard qui lui demandoit de faire des voeux pour elle. Elle entra, et trouva le président entouré de quelques secrétaires: elle lui demanda s'il lui seroit permis de l'entretenir sans témoins.—Je n'ai de secrets pour personne, répondit-il en élevant d'autant plus la voix que Delphine cherchoit à la baisser; il ne faut pas qu'un homme public mette de mystère dans sa conduite.—Hélas! monsieur, reprit Delphine, sans doute vous n'avez point de secret, mais je puis en avoir un; me refuserez-vous de ne le confier qu'à vous?—Je vous ai déjà dit, reprit le juge, que je ne veux point éloigner de moi ceux qui m'entourent; je ne le dois point.—Delphine, se retournant alors vers ceux qui étoient dans la chambre, leur dit avec une noble douceur:—Messieurs, je vous en conjure, éloignez-vous pendant quelques momens; soyez assez généreux pour me prouver ainsi votre pitié.—La voix et le regard de Delphine exprimoient l'émotion la plus profonde, et produisirent un effet inespéré; tous ceux qui étoient dans la chambre s'éloignèrent doucement, sans proférer un seul mot.

Quand Delphine se vit seule avec celui qui pouvoit absoudre ou condamner son amant, ses lèvres tremblèrent avant de prononcer les paroles qui devoient appeler ou repousser la conviction, donner la vie ou causer la mort: tout annonçoit dans le juge un homme inflexible; cependant Delphine avoit aperçu sur son bureau le portrait d'une femme tenant un enfant dans ses bras, et ce tableau, lui apprenant qu'il étoit époux et père, lui avoit un moment donné l'espoir de l'attendrir. Elle tâcha d'exposer avec calme le récit des faits qui prouvoient que Léonce n'avoit pris aucun grade dans l'armée ennemie, que le danger seul de son ami l'avoit forcé à le secourir; et, racontant avec courage et simplicité toutes les circonstances qui avoient engagé Léonce à quitter la Suisse, elle se donna tous les torts, en cherchant à prouver au juge que Léonce n'avoit cédé qu'à la douleur qu'il éprouvoit, et qu'aucun motif politique, aucune résolution ennemie n'étoit entrée pour rien dans les circonstances qui l'avoient conduit à Verdun. Le juge s'étoit d'abord montré inaccessible à la conviction; et, regardant Léonce comme coupable, il étoit résolu à le condamner; le récit déchirant de Delphine lui persuada que la conduite de Léonce n'avoit pas été telle qu'il se l'imaginoit; mais il sentit l'impossibilité de persuader à ses collègues que Léonce pouvoit être absous, quand toutes les apparences l'accusoient; ne voulant pas prendre sur lui de le faire mettre en liberté sans qu'il eût été jugé, il ne voyoit aucun moyen de le sauver; et, la pitié que lui inspirait madame d'Albémar le faisant souffrir, il cherchoit à lui répondre en termes vagues, et à terminer le plus tôt possible ce cruel entretien. Une timidité douloureuse enchaînoit Delphine; elle sentoit qu'il n'existoit plus pour elle qu'une ressource, c'étoit de se livrer sans contrainte à toute l'émotion qu'elle éprouvoit; mais l'idée que cet espoir une fois détruit il n'en resteroit plus, lui faisoit essayer des moyens d'un autre genre, qui n'épuisoient pas encore sa dernière espérance. Enfin, le juge fit quelques pas pour sortir, en déclarant que, dans cette affaire, il ne pouvoit être éclairé que par l'opinion de ses collègues, et que c'étoit à eux seuls qu'il vouloit s'en remettre.

L'infortunée Delphine, à ces mots, ne se connoissant plus, se précipita vers la porte et s'écria:—Non, vous n'avancerez pas, non, vous n'irez pas commettre l'action la plus barbare! il n'est pas criminel, celui que vous allez condamner, il ne l'est pas, vous le savez; je vous ai prouvé qu'il n'avoit point porté les armes, qu'il n'étoit pas votre ennemi, que la générosité, l'amitié, l'avoient seules entraîné; et quand il seroit vrai que vos opinions et les siennes sur la guerre actuelle ne fussent pas d'accord, n'est-il pas le meilleur et le plus sensible des êtres, celui que le hasard a jeté dans un parti différent du vôtre? Les hommes se ressemblent comme pères, comme amis, comme fils; c'est par ces affections de la nature que tous les coeurs se répondent, mais les fureurs des factions ne peuvent exciter que des haines passagères, des haines qu'on peut sentir contre des ennemis puissans, mais qui s'éteignent à l'instant, quand ils sont vaincus, quand ils sont abattus par le sort, et que vous ne voyez plus en eux que leurs vertus privées, leurs sentimens et leur malheur. Ah! celui pour qui je vous implore, si vous étiez en péril, et que je lui demandasse de vous sauver, il n'hésiteroit pas, non-seulement à vous absoudre, mais à vous secourir de tous ses moyens, de tous ses efforts; si vous donnez la mort à qui ne l'a pas méritée, vous, ne savez pas quelle destinée vous vous préparez, vous ne savez pas quels remords vous attendent! plus de repos, plus de douces jouissances; au sein de votre famille, au milieu de vos concitoyens, vous serez poursuivi par des craintes, par une agitation continuelle; vous ne compterez plus sur l'estime; vous ne vous fierez plus à l'amitié; et quand vous souffrirez, et quand les maladies vous feront redouter une fin cruelle, une vieillesse douloureuse, vous vous accuserez de l'avoir mérité, et votre propre pitié vous manquera dans vos propres maux.—Jeune femme, vous m'insultez, lui dit le juge, parce que je veux obéir aux lois de mon pays.—Moi, je vous insulte! s'écria Delphine en se jetant à ses pieds; ô Dieu! s'il m'est échappé une seule parole qui puisse vous blesser, si mon trouble ne m'a pas permis d'être maîtresse de mes discours, ah! n'en punissez pas mon ami. Est-il coupable de mon imprudence, de ma foiblesse, de ma folie? Dites, seroit-ce moi qui vous irriterois contre lui, moi qui ai déjà fait tomber tant de douleurs sur sa vie! Ah! je me prosterne devant vous; juste ciel! voudrois-je vous offenser? quelle réparation voulez-vous? parlez;—et l'infortunée, à genoux, penchoit son visage jusqu'à terre, dans un état si déplorable que le juge en fut touché.—Non, madame, lui dit-il en la relevant; vous ne m'avez point offensé; non, soyez tranquille, si je pouvois sauver M. de Mondoville, ce seroit pour vous que je le ferois.—Delphine étonnée, saisie d'un premier espoir qui redoubloit encore la violence de son état, s'appuya sur le bras de cet homme qui ne l'effrayoit plus, et lui dit dans une sorte d'égarement:—Ce seroit pour moi que vous le sauveriez! vous savez donc que je vais mourir aussi? En effet, vous n'avez pu croire que je survécusse à cet être si bon et si tendre. Il va porter dans le tombeau tant d'affection pour moi, pour moi, pauvre insensée, qui ne lui ai fait que du mal! Qu'importe au reste que je meure! la mort est mon unique espoir; mais vous qui pouvez tout, me refuserez-vous ce mot sacré, ce mot du ciel qui absout l'innocent et rend la vie aux infortunés qui le chérissent? Hélas! dans les temps orageux où nous vivons, savez-vous quel sera votre avenir? il y a six mois que toutes les prospérités de la terre environnoient mon malheureux ami; et maintenant, jeté dans les prisons, près de périr, il n'a plus qu'une amie qui verse des pleurs sur son sort. Vous êtes le président du tribunal; vous pouvez, je le sais, s'il vous est prouvé que M. de Mondoville ne servoit pas dans l'armée ennemie, vous pouvez décider qu'il n'y a pas lieu à le juger criminellement, et le faire mettre en liberté.—Vous ne savez pas, madame, interrompit le juge, en cessant de se contraindre et laissant voir un caractère qui avoit en effet beaucoup de bonté, vous ne savez pas ce que vous me demandez; vous ignorez à quels périls je m'exposerois si je voulois soustraire M. de Mondoville au cours naturel des lois. Sans doute j'aurois souhaité que la liberté pût s'établir en France, sans qu'un seul homme pérît pour une opinion politique; mais puisque la guerre étrangère excite une fermentation violente, n'exigez pas d'un père de famille, qui s'est vu forcé d'accepter dans ces temps difficiles un emploi pénible, mais nécessaire, n'exigez pas qu'il compromette ses jours pour conserver ceux d'un inconnu.—D'un inconnu! reprit Delphine, s'il est innocent; d'un inconnu! si sa vie dépend de vous! ah! qu'il doit nous être cher, l'homme infortuné que nous pouvons sauver d'une mort injuste et certaine! Oui, j'en conviens, ce que je vous demande exige du courage, de la générosité, du dévouement; ce n'est point une pitié commune que j'attends de vous, c'est une élévation d'âme qui suppose des vertus antiques, des vertus républicaines, des vertus qui honoreront mille fois plus le parti que vous défendez, que les plus illustres victoires. Eh bien! soyez cet homme supérieur aux autres hommes, cet homme qui se sacrifie lui-même à ce qui est noble et bon! Écrivez sur ce papier, dit-elle en s'avançant pour le prendre sur le bureau du juge, écrivez que M. de Mondoville doit sortir de prison; tout est dit alors, son nom ne sera point cité, il quittera la France, il partira pour la Suisse, et dans ce pays vous avez deux êtres à vous; venez les retrouver, et vous apprendrez ce que c'est que la reconnoissance dans les coeurs généreux; jamais lien plus sacré put-il unir les âmes? Ah! si le libérateur de Léonce me demandoit ma vie, au bout du monde, après vingt années, cette vie seroit encore à lui. Signez, signez….—

Le juge, étonné des impressions qu'il éprouvoit, mit sa main sur ses yeux pour ne pas voir Delphine, et retrouvant alors dans le fond de son âme la crainte que l'émotion combattoit, il fit un dernier effort pour étouffer son attendrissement, et refusa nettement ce que madame d'Albémar se croyoit près d'obtenir. A ces mots, elle tomba sur une chaise, presque sans vie, comme frappée d'un coup mortel et inattendu. Dans ce moment une femme ouvrit la porte, et Delphine la reconnut pour celle dont le portrait l'avoit frappée: cette femme, voyant que son mari n'étoit pas seul, voulut se retirer; Delphine, inspirée par son désespoir, s'avança vers elle et la conjura d'entrer.—Je venois, répondit-elle, prier mon mari de monter pour voir le médecin, qui est très-inquiet de notre fils.—Votre fils, s'écria Delphine, votre fils! Oui, madame, répondit la femme, je n'ai que cet enfant, et il est bien malade.—Votre enfant est malade! répéta Delphine; eh bien! dit-elle en se retournant vers le juge, avec un regard solennel, si vous livrez Léonce au tribunal, votre enfant, cet objet de toute votre tendresse, il mourra! il mourra!—Le juge et sa femme reculèrent, effrayés de cette voix et de cet accent prophétique.—Oui, reprit-elle, vous ne savez pas combien est infaillible la punition du ciel, quand on s'est refusé à la pitié. Vous serez frappés dans ce que vous avez de plus cher. La douleur qu'on redoute, c'est la douleur qui nous atteint, et l'être qui nous punit sait où porter ses coups; mais ajouta-t-elle en versant un torrent de pleurs, si vous sauvez mon ami, si vous signez sa délivrance, votre unique enfant vivra, et bénira le nom de son père jusqu'à son dernier jour.—A ces mots, la femme du juge, sans parler, supplioit son mari de ses regards, de ses mains élevées, demandoit ainsi la grâce de Léonce, presque sans s'apercevoir elle-même de ce qu'elle faisoit. Le mari, regardant tour à tour Delphine et sa femme, dit:—Non, je ne refuserai rien pendant que mon fils est en danger; non, quoi qu'il puisse m'en arriver, madame, vous avez vaincu:—et, prenant la plume, il écrivit l'ordre de mettre en liberté M. de Mondoville. Delphine n'osoit ni respirer, ni parler, de peur que le moindre mouvement ne changeât quelque chose à la résolution inespérée du juge. Il lui dit en lui remettant l'ordre:—Je vous donne, madame, la vie de M. de Mondoville; mais ne tardez pas à le faire partir; si un commissaire de Paris venoit ici, je n'y serois plus le maître; je lui répéterois sans doute, comme vous me l'avez attesté, comme je le crois, que M. de Mondoville n'a point porté les armes; mais ce seroit peut-être en vain alors que je m'efforcerois encore de le sauver. Vous avez su toucher mon coeur, madame, par je ne sais quelle éloquence, quelle sensibilité surnaturelle. C'est à vous que votre ami doit la vie, jouissez-en tous les deux et…—Priez pour mon fils, ajouta la mère.—

Delphine, dont l'émotion rendoit les paroles à peine intelligibles, reçut l'ordre à genoux, et, pressant sur son coeur la main secourable de son bienfaiteur:—Que je ne meure pas, lui dit-elle, homme généreux, sans avoir fait sentir à votre âme un peu du bonheur que je lui dois! adieu.—Elle courut à la prison, craignant de perdre une seconde, ralentissant quelquefois ses pas, pour ne pas attirer l'attention de ceux qui la regardoient, mais ne pouvant calmer la frayeur que lui causoit le danger du moindre retard. En entrant dans la chambre de Léonce, elle lui tendit l'ordre, et resta quelques instans sans pouvoir prononcer un seul mot. Léonce lut l'ordre, et, profondément attendri, il répéta plusieurs fois à Delphine:—C'est toi qui m'arraches à la mort! que ma vie sera heureuse avec toi!—Quand elle eut repris ses forces, elle se hâta d'expliquer qu'il falloit partir à l'instant, que le moindre délai pouvoit être funeste, et pressa le geôlier avec une ardeur passionnée, d'aller remplir une dernière formalité, nécessaire pour sortir de la prison et de la ville; il partit.

Léonce alors se livra à tous les projets de bonheur les plus doux.—Ma Delphine, disoit-il, te souviens-tu de cette maison sur le coteau de Baden, dont le site nous rappeloit Bellerive? Nous pouvons l'acquérir, nous nous y établirons; quelques légers changemens la rendront tout-à-fait semblable à ce séjour où nous avons passé des momens heureux, mais troublés, tandis que dans notre habitation nouvelle une félicité parfaite nous est promise. Tu ne seras point poursuivie dans un pays protestant; je suis sûr d'ailleurs d'en imposer à madame de Ternan, et notre destinée obscure n'excitant l'envie de personne, nous n'aurons point d'ennemis. Oh! que cet avenir se présente à moi sous un aspect enchanteur! Delphine, ma céleste amie, ajoute donc quelques traits à ce tableau, peins-moi le sort qui nous attend, que l'espérance nous y transporte.—Delphine ne répondoit point, son âme agitée n'avoit point retrouvé de calme.—Craindrois-tu, lui dit encore Léonce, de retrouver en moi quelques traces des foiblesses qui nous ont séparés; me ferois-tu cette offense?—Non, non! interrompit Delphine.—Même avant ton arrivée, continua Léonce, ton souvenir et mon amour avoient entièrement dissipé les erreurs de mon caractère; je te l'avouerai, certain de périr, la mort que j'avois désirée ne m'inspiroit plus qu'un sentiment assez sombre: il me sembloit que la nature m'accusoit d'avoir méconnu ses bienfaits; et mon imagination se retournant tout à coup, je n'ai plus vu, prêt à perdre l'existence, que les affections délicieuses qui devoient me la rendre chère; ah! j'avois peut-être besoin de cette épreuve, mais je n'en perdrai jamais le fruit; je vivrai pour être heureux, pour être aimé….—Hélas! reprit Delphine, le temps se passe, le geôlier ne revient point.—Cette inquiétude augmentant son trouble à chaque minute, elle n'entendoit plus ce que Léonce lui disoit pour la calmer, et, s'approchant des barreaux de la prison, à travers lesquels on entrevoyoit la rue, elle y resta fixement attachée. Tout à coup elle s'écria:—O mon Dieu! ô mon Dieu! d'une voix si déchirante, que Léonce en frémit, et courant à elle, il lui dit:—Qu'avez-vous? Votre accent me cause un effroi que de ma vie je n'avois éprouvé.—Que viennent faire, lui dit Delphine, ces deux hommes vêtus de noir, qui accompagnent le geôlier?—Apporter l'ordre pour mon départ, lui répondit Léonce.—Non, non, reprit Delphine, cela n'est pas naturel, cela ne l'est pas.—La porte de la prison s'ouvrit, et les deux hommes, peu d'instans après être entrés, déclarèrent que le commissaire de Paris étoit arrivé, qu'il avoit déchiré l'ordre donné par le juge, et qu'il étoit décidé que M. de Mondoville ne sortiroit pas de prison, et seroit jugé. A cette nouvelle, Léonce détourna la tête, ne voulant point montrer son émotion. Delphine, levant les yeux au ciel, s'avança d'un pas assez ferme, pour demander aux deux hommes envoyés s'il ne lui seroit pas permis de voir le commissaire.—Non, madame, lui répondirent-ils, vous ne pouvez pas sortir, vous êtes en arrestation ici jusqu'à demain.—Léonce tendit alors la main à Delphine, avec un sentiment qui n'étoit pas sans quelque douceur; les stupides témoins de cette scène voulurent rassurer Delphine sur son propre sort, croyant qu'il étoit l'objet de son inquiétude, et lui dirent qu'elle pouvoit être tranquille, qu'elle sortiroit au moment même où le jugement de M. de Mondoville seroit exécuté. A ces affreuses paroles, Delphine fut près de succomber; mais prenant sur elle, elle dit seulement à voix basse:—En est-ce assez, mon Dieu!—et demanda ensuite à ceux qui venoient de parler, si un étranger qui l'avoit accompagnée, M. de Serbellane, ne devoit pas venir la voir.—Il nous a chargés de vous dire, lui répondirent-ils, qu'il seroit ici dans une heure, quand le tribunal, qui est assemblé maintenant, aura prononcé. Il fait ce qu'il peut pour vous être utile; mais à présent que le commissaire de Paris est arrivé, cela ne se passera pas comme ce matin.—Léonce, assez vivement irrité, les interrompit en leur disant:—Je ne suis pas condamné à votre présence, laissez-moi.—Ils murmurèrent intelligiblement quelques paroles d'humeur, mais le regard de Léonce leur en imposa, et ils sortirent. Léonce alors, se rapprochant de Delphine, la serra dans ses bras avec l'émotion la plus passionnée; elle ne répondoit à rien, n'exprimoit rien, et sembloit tout entière renfermée en elle-même.—Dieu! prononça-t-elle à demi-voix, Dieu qui m'avez abandonnée, préservez-moi de sentimens impies! que je supporte ce cruel jeu de la destinée sans cesser de croire en vous! La mort, après tout, la mort… Eh bien! mon ami, dit-elle en se jetant dans les bras de Léonce, nous la recevrons ensemble; c'est un reste de pitié de la Providence envers nous. Pressons nos coeurs l'un contre l'autre, que leurs derniers battemens cessent au même instant; le seul mal au-delà des forces humaines, c'est de vivre ou de mourir séparés.—

Léonce, inquiet de la résolution de Delphine, voulut lui parler de ses devoirs, de son sort après lui:—Je te défends de m'entretenir sur ce sujet, interrompit-elle; ignore mes desseins, quels qu'ils soient; ne m'interroge plus, et passons ces dernières heures dans la confiance et l'abandon qui peuvent encore leur donner du charme.—Léonce lui obéit; il sentoit que sur un pareil sujet, il ne pouvoit rien obtenir d'elle; mais il se flattoit que M. de Serbellane veilleroit sur le sort de son amie, quand il n'existeroit plus, et c'étoit à lui qu'il se proposoit de la confier.

Léonce et Delphine gardèrent donc le silence, l'un à côté de l'autre, pendant assez long-temps. Ils attendoient M. de Serbellane, quoiqu'ils n'en espérassent rien; enfin il arriva, portant sur son visage l'empreinte des sentimens qui le déchiroient.

—Demain, à huit heures du matin, dit-il à Léonce, vous devez être conduit dans une plaine, à une demi-lieue de la ville, pour être fusillé; un espoir cependant reste encore; le juge généreux de qui madame d'Albémar avoit obtenu votre liberté, vient de sortir du tribunal même pour me parler; il m'a dit que si je pouvois lui apporter à l'instant une déclaration signée de vous, qui attestât positivement que vous n'avez point eu l'intention de porter les armes, et que vous traversiez l'armée en voyageur, pour revenir en France, cette déclaration pourroit vous sauver.—Delphine, à ce mot, leva les yeux, qu'elle avoit tenus fixés sur la terre jusqu'alors; Léonce répondit à M. de Serbellane, avec la plus noble simplicité:—Quand j'ai été fait prisonnier, j'en conviens, je n'avois point encore porté les armes; j'étois venu à Verdun, non pour seconder aucune cause, mais dans l'espoir de mourir; qu'importent toutefois ces détails connus de moi seul? Les François qui sont dans l'armée des étrangers ont dû croire que je venois pour servir avec eux; une déclaration contraire leur paroîtroit un mensonge que je ferois pour sauver ma vie; mon intention d'ailleurs n'étoit point de rentrer en France; je ne puis donc, sans m'avilir, attester ce qui paroîtroit faux aux yeux des autres, ou ce qui le seroit réellement.—Delphine, en entendant ce refus décisif, baissa de nouveau les yeux, sans prononcer une parole; elle savoit que Léonce n'appelleroit jamais d'une résolution qu'il croyoit honorable.

M. de Mondoville, touché de la douleur que lui témoignoit M. de Serbellane, lui prit la main et lui dit:—Généreux ami, vous avez tout fait pour nous; il ne me reste plus, relativement à moi, qu'un service à vous demander. Si mon nom étoit calomnié, quand j'aurai cessé de vivre, donnez à la vérité l'appui de votre respectable caractère: n'oubliez pas que la mémoire d'un homme qui fut passionné pour l'honneur, est un dépôt qu'il confie aux soins scrupuleux de ses amis.—J'accepte avec reconnoissance ce glorieux dépôt, répondit M. de Serbellane; votre réputation, sans doute, ne sera point attaquée; mais, si jamais je pouvois être appelé à la défendre, quelle force, quelle énergie ne trouverois-je pas dans l'admiration que m'inspire votre courageuse conduite!—Maintenant, reprit Léonce, encore une prière, et la plus sacrée de toutes!—

Il conduisit M. de Serbellane vers la fenêtre, pour lui recommander Delphine, quand il ne seroit plus. Il auroit pu parler devant elle sans qu'elle l'entendît; ses réflexions l'absorboient entièrement. Immobile et pâle, quelquefois elle tressailloit, mais elle n'écoutoit ni ne voyoit plus rien, et ne versoit pas même une larme. Quand toute espérance est perdue, toute démonstration de douleur cesse, l'âme frissonne au dedans de nous-mêmes, et le sang glacé n'a plus de cours.

Léonce entra dans les plus grands détails avec M. de Serbellane, sur la conduite qu'il devoit tenir pour conserver les jours de Delphine, si sa douleur lui inspiroit le désir de les terminer. M. de Serbellane, non-seulement lui promit tout ce qu'il désiroit, mais sut presque le rassurer, en se montrant digne de soutenir et de consoler l'infortunée remise à ses soins. Léonce, touché de son noble caractère, ne put lui témoigner sa reconnoissance sans avoir les yeux remplis de larmes: il étoit resté ferme contre le malheur; mais en retrouvant la pitié, il s'attendrit.—Adieu, mon ami, lui dit-il; laissez-moi seul avec elle; demain, avec le jour, revenez la chercher; vous recevrez, le dernier serrement de main d'un homme qui vous estime et vous honore. Adieu.—M. de Serbellane, en s'en allant, s'approcha de Delphine, et lui demanda sa main qu'elle abandonna:—Madame, lui dit-il d'une voix émue, courage et résignation! Les plus vives douleurs ont encore cette ressource.—Un profond soupir souleva le sein de Delphine:—N'oubliez pas Isore, lui répondit-elle: Adieu.—

M. de Serbellane sortit, se promettant de revenir le lendemain auprès de ses infortunés amis. Alors Léonce et Delphine se trouvèrent seuls, au commencement de cette nuit solennelle qu'ils devoient passer ensemble, dans cette sombre prison qu'éclairoit une lumière pâle et tremblante; ils entendirent le geôlier refermer sur eux les verroux.—Ah! s'écria Delphine, si ces portes pouvoient ne plus s'ouvrir; si le jour pouvoit ne jamais se lever, quels lieux de délices vaudroient cette prison! Léonce, pourront-ils t'arracher à moi?—Et elle le serroit dans ses bras avec une force surnaturelle, à laquelle succédoit le plus profond abattement. Léonce, effrayé de son état, voulut fixer sa pensée sur quelques idées plus douces, et, passant ses bras autour d'elle, il lui dit:—Ma Delphine, tu crois à l'immortalité, tu m'en as persuadé; je meurs plein de confiance dans l'Être qui t'a créée. J'ai respecté la vertu, en idolâtrant tes charmes; je me sens, malgré mes fautes, quelques droits à la miséricorde divine, et tes prières me l'obtiendront. Mon ange, nous ne serons donc pas pour jamais séparés; même avant de nous réunir dans le ciel, tu sentiras encore mon âme auprès de toi; tu m'appelleras toujours, quand tu seras seule. Plusieurs fois tu répéteras le nom de Léonce, et Léonce recueillera peut-être dans les airs les accens de son amie. Cherche, ma Delphine, tout ce qu'il y a de doux, de sensible dans la douleur; remplis ta vie des hommages solitaires et tendres que l'on peut rendre encore à la mémoire de l'objet que l'on regrette.—Arrêtes, interrompit Delphine, que parles-tu de ma vie? As-tu donc osé penser que je pourrais te survivre? Oui, sans doute, mon coeur s'est toujours confié dans l'immortalité de l'âme, quand il ne s'agissoit que de mon sort; cette noble croyance suffisoit à mon repos: mais est-ce assez de cette espérance, qu'un nuage couvre encore aux regards des plus vertueux des mortels? est-ce assez d'elle pour supporter l'existence après ta mort? Non, rien ne peut me soutenir contre l'horreur de ta perte. Léonce, en ton absence, le moindre souvenir de toi, un mot que tu m'avois dit, des lieux que nous avions vus ensemble, mille hasards qui retracent une idée toujours présente, me faisoient succomber sous la douleur d'une émotion déchirante, et j'aurois ces mêmes souvenirs, mais avec les traits de la mort! je m'écrierois sans cesse: Jamais! jamais! mes pleurs, mes cris n'obtiendroient pas de la nature entière un son de ta voix, la trace de tes pas, une ombre de tes traits! Léonce, ami si tendre, toi qui, dans mes chagrins, as si souvent eu pitié de moi, je me précipiterais, désespérée, sur la terre qui te renfermeroit, sans qu'il en sortît, un soupir pour répondre à mes larmes! Non, non! je n'irai point dans ce désert, dans ce silence, dans cette nuit du monde, où je ne te verrois plus. La mort, dont l'affreuse idée m'a souvent glacée de terreur, te frapperoit, moi vivante! je me représenterois ton visage défiguré, tes yeux éteints pour toujours, tes restes froids, ensevelis dans la tombe où je t'aurois laissé seul, seul! O mon ami, tu n'y seras pas seul! Léonce, souverain de ma vie, répétoit Delphine, je te vois ému, je sens que ton coeur répond au mien; dis-moi donc que tu m'appelles, que tu ne voudrois pas me laisser vivre, dis que tu ne le veux pas! Ah! j'aimerois cette touchante preuve d'amour, ce dédain d'une pitié vulgaire, cette compassion véritable qui t'inspireroit ces douces paroles:—Delphine, suis-moi; pauvre Delphine, n'essaie pas de la vie, sans la main qui te conduisoit!—O Léonce, Léonce! répète ces mots consolateurs, je t'en conjure….—Les pleurs interrompoient les prières passionnées de Delphine; elle embrassoit les genoux de Léonce; elle vouloit obtenir de lui-même le conseil de mourir; il cherchoit en vain à la calmer, et la conjuroit de s'éloigner avec M. de Serbellane, avant l'heure du supplice. Delphine, pensant alors à la fatale bague, voulut en parler à Léonce, mais sans lui confier d'abord qu'elle la possédoit, de peur qu'il ne la lui ôtât, quand même il seroit résolu à n'en pas faire usage.

—Léonce, lui dit-elle, cette mort, semblable à celle que subiroit un criminel, ce supplice, en présence d'un peuple furieux, ne révolte-t-il point ton âme? Veux-tu te l'épargner? Notre ami, M. de Serbellane, peut nous donner un poison salutaire qui nous affranchiroit du sort qu'on nous prépare.—Léonce, étonné, réfléchit quelques instans, puis il dit:—Mon amie, je crois plus digne de moi de périr aux yeux des François; il me condamnent aujourd'hui, mais peut-être sauront-ils une fois que je ne l'ai pas mérité; et si, dans mes derniers momens, j'ai montré quelque force d'âme, je ne hais pas, je l'avoue, l'espoir que mes ennemis même ne me verront pas tomber sans émotion. Pardonne, mon amie, si cette pensée me force à rejeter le secours inespéré que tu daignes m'offrir; ta main auroit fermé mes yeux, et le même sentiment qui anima mon existence, l'eût conduite doucement jusqu'à sa fin; ah! qu'il m'en coûte pour m'y refuser!—Delphine garda le silence; elle craignoit, en insistant, de faire connoître à Léonce qu'elle possédoit un moyen sûr de ne pas lui survivre.

—Hélas! continua Léonce, il y a, j'en conviens, quelque chose de sombre dans cette prison qui précède le dernier jour; je voudrois pouvoir regarder le ciel avec toi; ce sont ces murs qui nous dérobent son aspect, c'est la barbarie des hommes, nos gardiens et nos juges, qui donne à la mort un caractère si terrible; vingt fois je l'avois désirée à tes pieds; mais à présent que j'avois abjuré mes misérables erreurs, à présent que je pouvois être ton époux, ton heureux époux; ah Dieu!—Il s'arrêta, craignant de rappeler des pensées trop amères. Delphine, succombant au désespoir, n'avoit plus la force d'exprimer les tourmens qu'elle souffroit: quelques heures se passèrent encore, pendant lesquelles Léonce se montra le plus sensible et le plus courageux des hommes. Delphine l'admira quelquefois, plus souvent elle l'interrompit par ses gémissemens. Enfin Léonce, accablé par plusieurs nuits d'insomnie, laissa tomber sa tête sur les genoux de Delphine, et s'endormit pendant une heure. Elle le regardoit dans toute sa beauté; ses cheveux noirs tomboient sur son front, et son visage conservoit encore une expression d'attendrissement dont le sommeil n'altéroit point le charme.

Ah! qui s'est jamais vu dans une situation si cruelle? La malheureuse Delphine éprouva pendant cette nuit tout ce que l'âme peut souffrir de plus déchirant. Elle sentoit le temps s'écouler, et regardoit sans cesse à la fenêtre, craignant d'apercevoir les avant-coureurs du jour. Ses yeux se portoient alternativement du visage enchanteur de son amant, à ce ciel dont les premiers rayons devoient le lui ravir; mais bientôt elle aperçut, sur le mur opposé à la fenêtre, la fatale lueur qui annonçoit le jour, et avant que Léonce fût réveillé, le soleil avoit percé dans cette demeure du désespoir.—O Dieu! s'écria-t-elle, pas un nuage, pas un voile de deuil sur ce soleil! Le plus brillant éclat de la nature, pour éclairer le plus horrible des forfaits et les plus infortunés des êtres!—Enfin, le coup de tambour, ce bruit subit et funeste, réveilla Léonce. Il leva les yeux sur Delphine, et, l'embrassant avec transport:—C'est toi, dit-il, c'est encore toi! jusqu'à mon dernier moment ta vue aura le pouvoir de suspendre toutes mes peines!—

Léonce se hâta de rattacher ses cheveux en désordre, pour donner à toute sa contenance l'air du calme et de la fermeté. Delphine alors se tenoit à quelque distance de Léonce, suivoit ses mouvemens, et s'appuyoit de temps en temps contre la muraille, soutenant par la puissance de sa volonté ses forces prêtes à défaillir. Enfin, Léonce s'approcha d'elle; et, remarquant l'extrême altération de ses traits, il ne put réprimer plus long-temps ce qu'il éprouvoit.—Delphine, s'écria-t-il, dans cet instant sans espoir, un mouvement cruel et doux m'entraîne encore à te le répéter, oui, je regrette la vie! Quand mes farouches ennemis vont paroître, je saurai leur cacher ce sentiment, mais je te l'avoue, à toi qui me l'inspires, à toi….—Les soldats approchoient de la prison, et l'on ouvrit les verroux pour les recevoir. Alors Delphine, comme hors d'elle-même, se jeta aux genoux de Léonce, et s'écria:—Mon ami, pardonne-moi ta mort, dont je suis la véritable cause. Je n'ai jamais aimé que toi; jamais ce coeur n'a tressailli qu'en ta présence, jamais une autre voix n'a régné sur mon âme; nous allons mourir ensemble, quand de longues années d'union et de tendresse pouvoient nous être accordées; il le faut! Les barbares avancent, encore un instant; mais que toute la passion d'une vie entière soit renfermée dans cet instant!—La porte s'ouvrit, et les soldats remplirent la chambre.

Delphine, se relevant avec dignité, adressa la parole aux soldats:—J'étois aux genoux, leur dit-elle, du plus estimable des hommes, du plus admirable caractère qui ait jamais existé; je lui devois cet hommage; vous allez le conduire au supplice. Votre aveugle obéissance ferme vos coeurs à la pitié; mais, qu'ai-je dit? ne vous offensez pas; j'ai besoin de vous implorer encore: permettez-moi de suivre mon ami jusqu'à la mort.—Madame, répondit l'officier, on n'accorde d'ordinaire cette permission qu'au prêtre qui exhorte les condamnés avant de mourir.—Eh bien, reprit Delphine, je saurai remplir cet auguste ministère. Léonce, dit-elle en se retournant vers lui, la religion donne aux malheureux qui marchent au supplice un ami pour les consoler, veux-tu que je sois cet ami? Je te parlerai comme lui, au nom d'un Dieu de bonté: un instant, je n'en fus pas digne, un instant j'ai douté; je trouvois le malheur qui m'accabloit plus grand que mes fautes; mais à présent les espérances religieuses sont revenues dans mon coeur: le ciel me les a rendues, je te les ferai partager.—Ce que tu veux entreprendre, répondit Léonce, est au-dessus de tes forces.—Non, je l'ai résolu, reprit Delphine, tu me verras te suivre d'un pas ferme, avec une âme courageuse; je ne suis plus agitée, pourquoi n'aurois-je pas maintenant le même calme que toi?—Madame, reprit l'officier, on conduira le condamné sur un char, jusqu'à une demi-lieue de la ville, dans la plaine où il doit être fusillé; vous ne serez pas en état de le suivre jusque-là.—Je le pourrai, répondit-elle.—Ah! s'écria Léonce, dois-je accepter ce généreux effort?—Tu le dois, interrompit Delphine.—Et M. de Serbellane entrant dans ce moment, il obtint pour lui-même aussi d'accompagner madame d'Albémar. Léonce, incertain encore s'il devoit consentir à ce qu'exigeoit son amie, consulta M. de Serbellane.—Ne vous opposez pas, répondit-il, au voeu que madame d'Albémar exprime avec tant d'instance; si elle peut vous survivre, ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les douleurs; laissez-la s'y livrer, ne lui refusez rien.

—J'ai besoin, reprit Delphine, d'un moment de recueillement, avant ce grand acte de courage; accordez-le-moi, dit-elle en s'adressant au chef de la garde, votre char funèbre n'est point encore arrivé.—Le chef de la garde y consentit; le geôlier murmura qu'il n'avoit point de chambre seule à donner, excepté une dans laquelle étoit mort un prisonnier, cette nuit même. Delphine n'entendit point ce qu'il disoit; et M. de Serbellane, occupé à recueillir dans un dernier entretien les volontés de Léonce, oublia quel don funeste il avoit fait à madame d'Albémar; elle suivit le geôlier, et il la quitta, après lui avoir montré la chambre dans laquelle elle pouvoit entrer. En travers de la porte étoit le cercueil du malheureux prisonnier mort pendant la nuit; et des quatre cierges placés aux coins de ce cercueil, deux brûloient encore, et mêloient leurs tristes clartés à celle du jour. Delphine frémit à cette vue, et recula; cependant elle voulut avancer, et dit:—Pourquoi donc aurois-je peur de la mort? N'est-ce pas elle que je viens chercher? d'où vient que son image m'effraie déjà?—Il falloit, pour entrer, passer près du cercueil placé devant la porte; la robe de Delphine s'y accrocha, et son effroi redoublant, elle tomba à genoux dans la chambre, en face du lit encore défait d'où l'on avoit enlevé le corps de celui qui venoit de mourir. On voyoit ses habits épars, un livre ouvert, une montre qui alloit encore, tous les détails de la vie de l'homme, excepté l'homme même, que la bière renfermoit! Un tel spectacle auroit frappé l'imagination dans les circonstances les plus calmes, il troubla presque entièrement la tête de Delphine; elle ne savoit plus si son amant vivoit encore; elle l'appela plusieurs fois, et, dans un moment de convulsion et de désespoir, elle ouvrit la bague qui renfermoit le poison, et prit rapidement ce qu'elle contenoit; à peine eut-elle achevé cette action désespérée, qu'elle se prosterna contre terre; après y être restée quelques instans, elle se releva plus calme, mais absorbée dans une méditation profonde.

—O mon Dieu! dit-elle alors, qu'ai-je fait? me suis-je rendue coupable? ne puis-je plus espérer votre miséricorde? il falloit le suivre jusqu'au supplice, je lui devois cette dernière preuve de l'amour qui l'a perdu; en aurois-je eu la force, sans la certitude de mourir? Je pouvois me fier à la douleur, avec le temps elle m'auroit tuée; mais ce temps redoutable, ô mon Dieu! m'ordonniez-vous de le supporter? ces tourmens étoient-ils nécessaires? et les anges qui vous entourent ne se réjouiront-ils pas de les voir abrégés! S'il me restoit un lien sur cette terre, si j'avois un père dont je pusse consoler la vieillesse, je vivrois, je le crois; un devoir si sacré me l'auroit commandé: mais l'infortuné qui va périr étoit mon unique ami, et vous me l'ôtez! O mon Dieu! s'écria-t-elle en se jetant à genoux, le visage tourné vers le ciel; on m'a souvent dit que vous ne pardonniez pas le crime que je viens de commettre, le trouble, l'égarement m'y ont conduite; est-il vrai qu'à présent vous soyez inflexible! suis-je plus criminelle que tous ceux qui ont été durs envers leurs semblables? et cependant il en est tant, que sans doute parmi eux quelques-uns seront pardonnés! vous m'aviez accordé la jeunesse, la beauté, tous les dons de la vie, et je la rejette loin de moi, cette vie; il faut donc que j'aie bien souffert, et je souffrirois éternellement! et vous n'accepteriez pas mon repentir! non, vous l'acceptez, je le sens, une force nouvelle renaît en moi; j'entends le char, j'entends les pieds des chevaux qui vont entraîner ce que j'aime; je vais l'entretenir de vous, mon Dieu! bénissez mes paroles, et, quand ma voix seroit impie, quand vous rejetteriez mes prières pour moi-même, faites que celui qui va m'entendre éprouve en m'écoutant les sentimens religieux qui obtiendront pour lui votre miséricorde!—Elle descendit alors d'un pas ferme, et rejoignit Léonce au moment où il montoit sur le char.

Delphine marcha près de lui, et les soldats, par pitié pour elle, ralentissoient la marche, et faisoient souvent arrêter la voiture, pour lui donner le temps de parler à Léonce. M. de Serbellane, qui la suivoit, répandoit de l'argent pour obtenir que personne ne s'opposât à ces instans de retard. Delphine eut d'abord le désir d'avouer à son ami qu'elle venoit de s'assurer la mort, elle auroit trouvé quelque douceur à lui confier cette funeste et dernière preuve de la tendresse passionnée qu'elle éprouvoit pour lui; mais tout entière à la solennité du devoir dont elle étoit chargée, elle craignit qu'après un tel aveu, Léonce, uniquement occupé d'elle, ne donnât plus un moment aux sentimens religieux dont elle vouloit le pénétrer; et, quoi qu'il pût lui en coûter, elle résolut de taire son secret, pour entretenir Léonce de piété plutôt que d'amour.

En traversant la ville, la multitude qui les environnoit de toutes parts se permit d'indignes injures contre celui qu'elle croyoit criminel, puisqu'il étoit condamné. Léonce rougissoit et pâlissoit tour à tour, d'indignation et de fureur.—Dédaigne, lui disoit Delphine, ces misérables insultes. Bannis de ton âme tous les sentimens amers; ah! nous allons entrer dans le séjour de l'indulgence et de l'oubli, dans le séjour où nos ennemis ne seront point écoutés. Vois ce ciel, comme il est pur, comme il est serein! l'auteur de ces merveilles pourroit-il n'avoir abandonné que nous? Cet asile vers lequel nos coeurs s'élancent, Léonce, c'est le nôtre; nous y sommes appelés. L'amour que je sens pour toi ne m'a-t-il pas été inspiré par mon Créateur? il ne désunira point deux êtres qu'il a rendus nécessaires l'un à l'autre. Léonce, ta conduite a été sans reproches, c'est la mienne seule qu'il faut accuser; mais tu me feras recevoir dans la région du ciel qui t'est destinée. Tu diras, oui, tu diras que tu n'y serois pas bien sans moi. L'Être suprême t'accordera ton amie; tu la demanderas, n'est-il pas vrai, Léonce?—Delphine fut prête encore alors à tout révéler, en disant à Léonce quelle étoit l'action coupable dont il devoit implorer le pardon pour elle. Peut-être aussi désiroit-elle qu'il connût la véritable cause du courage extraordinaire qu'elle témoignoit, dans la plus terrible de toutes les situations; mais Léonce leva vers le ciel un regard plein de courage et de confiance; ce regard convainquit Delphine qu'elle avoit enfin inspiré à son ami les pieuses espérances qu'elle lui souhaitoit; et elle craignit de détruire tout l'effet de ses paroles, en lui avouant de quelle faute sa religion même n'avoit pu la préserver.

Réprimant donc encore une fois tout ce qui pouvoit trahir son secret, Delphine rassembla ses forces, pour remplir dignement l'auguste mission dont elle s'étoit chargée.—Ne vois plus en moi, dit-elle à Léonce, celle qui partagea tes fautes, celle qui fut plus coupable encore. J'aimois la vertu, mais je n'avois point la force de l'accomplir, et Dieu, dans sa pitié, retire du monde la femme infortunée dont l'amour et le devoir ont déchiré le foible coeur. J'ai pris auprès de toi la place d'un homme religieux, qui auroit été vraiment digne de te parler au nom du ciel; mais une voix qui t'est chère pouvoit pénétrer plus avant dans ton âme, et cette voix, écoute-la, Léonce, comme si la Divinité l'avoit pour un moment consacrée. Au milieu des terreurs qui nous environnent, lorsque la nature, amie de la vie, se révolte dans notre sein, la Providence éternelle nous voit et nous protège; non, il est impossible que toutes les pensées, tous les sentimens qui nous animent soient anéantis; notre esprit embrasse encore un immense avenir, notre coeur vit encore tout entier dans l'objet qu'il aime, et dans quelques minutes, sur cette plaine, où bientôt les roues de ce char vont nous entraîner, un fer romproit la trame de tant d'idées, de tant de sentimens, et les livreroit au vent qui disperse la poussière! Ceux qui succombent lentement sous le poids des années peuvent croire à la destruction que d'avance ils ont ressentie; mais nous qui marchons vers le tombeau tout pleins de l'existence, nous proclamons l'immortalité! Il est vrai, ce temps qui s'écoule, ces armes qui se préparent, ce bruit sourd qui annonce déjà le coup mortel, remplissent d'effroi tous les sens, mais c'est un dernier effort de l'imagination trompée; la vérité va nous rassurer, notre âme se retire en elle-même, et dans notre intime pensée, dans ce sanctuaire de l'amour et de la vertu, nous retrouvons un Dieu! Ah! Léonce, gloire et tourment de ma vie, objet de la passion la plus profonde! c'est moi qui t'exhorte à la mort, c'est moi… la prière m'a donné une force surnaturelle, la prière, cet élan de l'âme qui nous fait échapper à la douleur, à la nature et aux hommes; imite-moi, Léonce, cherche aussi ce refuge….—