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Delphine

Chapter 27: LETTRE XXIV.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XXI.

Léonce à M. Barton.

Ce 1er juin.

Ma mère me mande, mon cher Barton, qu'elle vous écrit pour vous charger de quelques affaires à Mondoville, qu'il faut terminer, dit-elle, avant mon mariage. Je voudrais bien que vous ne partissiez pas encore pour cette terre. C'est à votre réveil que vous avez coutume de régler vos projets. Mon domestique vous portera cette lettre demain à huit heures, dans votre nouveau logement; vous ne me direz donc pas que vos arrangemens étoient pris pour partir, et que vous ne pouvez plus y rien changer. Dans quelques jours je pourrai sortir, et l'on me montrera enfin mademoiselle de Vernon. Peut-on regarder un mariage comme décidé, quand on n'a jamais vu celle qu'on doit épouser? Ah! que vous aviez raison de me parler de madame d'Albémar, comme de la plus charmante personne du monde! Vous m'avez vanté le charme de son entretien, la noblesse et la bonté de son caractère; mais vous n'auriez pu me peindre la grâce enchanteresse de sa figure, cette taille svelte, souple, élégante; ces cheveux blonds, qui couvrent à moitié des yeux si doux, et en même temps si animés; cette physionomie mobile, et cet air d'abandon plus pur, plus modeste, plus innocent encore qu'une réserve austère. J'étois entre la mort et la vie, quand je l'entendis crier: ah! ma tante, venez, venez, il va mourir. Je crus, pendant un moment, avoir déjà passé dans un autre monde, et que c'étoit la voix des anges qui réveilloit mon âme au bonheur des immortels.

Quand j'ouvris les yeux, Delphine ne s'attendoit point à mes regards, et tout son visage exprimoit encore une compassion céleste. Elle s'éloigna, mais je n'oublierai jamais sa physionomie dans cet instant. O pitié! douce pitié! s'il suffit de ton émotion pour la rendre si belle, que seroit-elle donc si l'amour répandoit son charme sur ses traits? Oui, mon ami, chacune des grâces de cette figure est le signe aimable d'une qualité de l'âme. Sa taille qui se balance et se plie mollement quand elle marche, comme si ses pas avoient besoin d'appui; ses regards qui peignent une intelligence supérieure, et cependant un caractère timide; tout exprime en elle ce rare contraste que vous m'aviez vous-même indiqué, lorsque dans notre voyage vous me disiez, qu'elle réunissoit un esprit très-indépendant à un coeur dévoué, et facilement asservi quand elle aime. C'est ainsi que vous m'expliquiez son amitié presque soumise pour madame de Vernon. N'allez pas vous reprocher, mon cher Barton, l'impression que madame d'Albémar m'a faite; je n'ai rien appris de vous, ce sont ses regards qui m'ont tout dit.

Ne croyez pas, cependant, que je me livre sans réflexion à l'attrait qu'elle m'inspire; je sais quels sont mes devoirs envers ma mère; je n'ai point encore examiné la force des engagemens qu'elle a pris avec madame de Vernon, jusques à quel point ils me lient; mais je ne vous cache point que depuis que j'ai vu madame d'Albémar, il me seroit odieux de me prononcer que je ne suis plus libre; il se peut que je ne le sois plus, mais laissez-moi le temps d'en juger moi-même. Mon cher maître, si de la manière la plus indirecte, je crois l'honneur de ma mère intéressé à mon mariage avec mademoiselle de Vernon, il sera fait, vous n'en doutez pas. Pourquoi craindriez-vous donc de m'aider à gagner du temps? Adieu, je vous attends ce matin; mais je suis bien aise de vous avoir écrit tout ce que contient cette lettre; vous le savez à présent, et il m'en auroit coûté de vous le dire.

LETTRE XXII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 3 juin.

Léonce est beaucoup mieux: il sortira bientôt; je ne l'ai pas revu. Madame de Vernon est retournée seule chez lui; je ne l'aurois pas suivie, mais elle ne me l'a pas proposé. Je n'ai pas non plus aperçu M. Barton; il a quitté Léonce pour ses affaires, qui sont sans doute les affaires du mariage. Quand je reverrai M. de Mondoville, ce sera peut-être pour signer son contrat comme parente de son épouse. Ma Louise, Léonce m'est apparu comme un songe, et le reste de ma vie n'en sera point changé. Qui pense à l'impression qu'il m'a faite? ni lui, ni personne. Allons, il ne faut plus vous en entretenir.

J'ai été d'ailleurs vivement occupée par l'arrivée de Thérèse. M. de Serbellane est venu ce matin chez moi pour me l'annoncer: il étoit abattu; et malgré l'habitude qu'il a prise de contenir toutes ses impressions, ses yeux se remplissoient quelquefois de larmes: il me conjura de venir voir madame d'Ervins.—Hélas! me disoit-il, elle se perdra! son âme est agitée par l'amour et le remords, avec une telle violence, qu'elle peut se trahir à chaque instant devant son mari, devant l'homme le plus irritable et le plus emporté. Si elle vouloit le fuir avec moi, il y auroit quelque chose de raisonnable dans son exaltation même; mais par une funeste bizarrerie, la religion la domine autant que l'amour, et son âme foible et passionnée s'expose à tous les dangers des sentimens les plus opposés. Elle peut aujourd'hui même avouer sa faute à son mari, et demain s'empoisonner, s'il nous sépare. Malheureuse et touchante personne! pourquoi l'ai-je connue!—Je vais la voir, lui dis-je, ses soins me sauvèrent la vie, ne pourrai-je donc rien pour son bonheur?—J'arrivai chez madame d'Ervins; la pauvre petite se jeta dans mes bras en pleurant. Je n'avois pas encore vu son mari, et son extérieur confirma l'opinion qu'on m'avoit donnée de lui. Il me reçut avec politesse, mais avec une importance qui me faisoit sentir, non le prix qu'il attachoit à moi, mais celui qu'il mettoit à lui-même. Il m'offrit à déjeûner, et notre conversation fut contrainte et gênée, comme elle doit toujours l'être avec un homme qui n'a de sentimens vrais sur rien, et dont l'esprit ne s'exerce qu'à la défense de son amour-propre. Il me parla continuellement de lui, sans remarquer le moins du monde si mon intérêt répondoit à la vivacité du sien. Quand il se croyoit prêt à dire un mot spirituel, ses petits yeux brilloient à l'avance d'une joie qu'il ne pouvoit réprimer; il me regardoit après avoir parlé pour juger si j'avois su l'entendre, et lorsque son émotion d'amour-propre étoit calmée, il reprenoit un air imposant, par égard pour son propre caractère; passant tour à tour des intérêts de son esprit à ceux de sa considération, et secrètement inquiet d'avoir été trop badin pour un homme sérieux, ou trop sérieux pour un homme aimable.

Après une heure consacrée au déjeûner, il se leva et m'expliqua lentement comment des affaires indispensables, que la bonté de son coeur lui avoit suscitées, des visites chez quelques ministres qu'il ne pouvoit retarder sans craindre de les offenser grièvement, l'obligeoient à me quitter. Je vis qu'il me regardoit avec bienveillance, pour adoucir la peine que je devois ressentir de son absence; j'aurois eu envie de le tranquilliser sur le chagrin qu'il me supposoit, mais ne voulant pas déplaire au mari de mon amie, je lui fis la révérence avec l'air sérieux qu'il désiroit, et son dernier salut me prouva qu'il en étoit content.

Restée seule avec Thérèse, je réunis tout ce que la raison et l'amitié peuvent inspirer pour lui faire goûter de sages conseils; mais ses larmes, ses regrets, ses résolutions combattues et démenties sans cesse, me firent éprouver une profonde pitié. Elle n'a point reçu cette éducation cultivée qui porte à réfléchir sur soi-même; on l'a jetée dans la vie avec une religion superstitieuse et une âme ardente; elle n'a lu, je crois, que des romans et la Vie des Saints; elle ne connoît que des martyrs d'amour et de dévotion; et l'on ne sait comment l'arracher à son amant, sans la livrer à des excès insensés de pénitence. La crainte de cesser de voir M. de Serbellane est la seule pensée qui puisse la contenir; si on l'obligeoit à se séparer de lui, elle avoueroit tout à son mari; elle a beaucoup d'esprit naturel, mais il ne lui sert qu'à trouver des raisons pour justifier son caractère; elle aime sa fille, mais sans pouvoir s'occuper de son éducation. Cette pauvre enfant, en voyant pleurer sa mère tout le jour, est dans un état d'attendrissement continuel qui nuit à ses forces morales et physiques; et M. d'Ervins ne se doute de rien au milieu de toutes ces scènes. Quand il surprend sa femme et sa fille en larmes, il leur demande pardon de les avoir trop peu vues, d'être resté trop long-temps dans son cabinet, ou chez ses amis; et il leur promet de ne plus s'éloigner à l'avenir. Cet aveuglement pourroit durer dans la retraite; mais à Paris, il se rencontre tant de gens qui ont envie d'humilier un sot, ou d'irriter un méchant homme!

J'ai peint à Thérèse quelle seroit sa situation, si M. d'Ervins faisoit tomber sur elle sa colère et son despotisme; que deviendroit-elle sans parens, sans fortune, sans appui? Elle me répond alors, que son dessein est de s'enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie; et si je lui dis qu'il vaudroit peut-être mieux que M. de Serbellane allât passer quelque temps en Portugal auprès d'un de ses parens, comme c'étoit son projet en quittant l'Italie, elle tombe à cette idée dans un désespoir qui me fait frémir. Ah! Louise, quelles douleurs que celles de l'amour! Pauvre Thérèse! en l'écoutant, mon âme n'étoit point uniquement occupée d'elle; je pensois à Léonce, à ce que j'aurois pu souffrir. De quel secours me seroit un esprit plus éclairé que celui de Thérèse? La passion fait tourner toutes nos forces contre nous-mêmes: mais écartons ces pensées: c'est de ma malheureuse amie que je dois m'occuper. Le ciel en récompense se chargera peut-être de mon sort.

M. d'Ervins rentra, et M. de Serbellane vint quelques momens après. Thérèse nous retint: je vis avec plaisir pendant le reste de la journée que M. de Serbellane n'avoit point cherché à se lier avec M. d'Ervins: plus il étoit facile de captiver un tel homme en flattant sa vanité, plus je sus gré à l'ami de Thérèse de n'être pas devenu celui de son époux. Il est des situations qui peuvent condamner à cacher les sentimens qu'on éprouve, mais il n'y a que l'avilissement du caractère qui rende capable de feindre ceux que l'on n'a pas.

Mon estime pour M. de Serbellane s'accrut donc encore, par sa froideur avec M. d'Ervins. Il m'intéressoit aussi par le soin qu'il mettoit à veiller continuellement sur les imprudences de Thérèse. Elle rougissoit et pâlissoit tour à tour quand on prononçoit le nom du Portugal; M. de Serbellane détournoit à l'instant la conversation et protégeoit Thérèse, sans néanmoins la blesser en se montrant indifférent à son amour. Je fus cruellement effrayée de l'état où je la voyois; je la pris à part avant de la quitter, et je lui fis remarquer la délicatesse de la conduite de son ami et l'inconséquence de la sienne.—Je le sais, me répondit-elle, c'est le meilleur et le plus généreux des hommes. Je lui suis bien à charge sans doute, je ferois mieux de délivrer de moi ceux qui m'aiment, d'aller me jeter aux pieds de M. d'Ervins et de lui tout avouer.—En prononçant ces paroles, ses regards se troubloient; je craignis qu'elle ne voulût accomplir ce dessein à l'heure même; je la serrai dans mes bras, et je lui demandai la promesse de s'en remettre entièrement à moi.

—Écoutez, me dit-elle, je suis poursuivie par une crainte qui est, je crois, la principale cause de l'égarement où vous me voyez: je me persuade qu'il se croira obligé de partir sans m'en avertir, ou que mon mari me séparera de lui tout à coup, avant que j'aie pu lui dire adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu'il ne s'en ira jamais sans m'en avoir prévenue, et si vous me donnez votre parole de me prêter votre secours pour le voir une heure seulement, une heure, quoi qu'il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je serai plus tranquille; je ne croirai pas, chaque fois qu'il me parlera, que ce sont les derniers mots que j'entendrai jamais de lui; je ne serai pas sans cesse agitée par tout ce que je voudrois lui dire encore, je serai calme.—Eh bien! lui répondis-je avec chaleur, à l'instant même vous allez être satisfaite.—M. d'Ervins parloit à un homme qui l'écoutoit avec la plus grande condescendance, il ne pensoit point à nous: j'appelai M. de Serbellane; il promit solennellement ce que désiroit Thérèse: je l'assurai moi-même aussi que je lui ferois avoir de quelque manière un dernier entretien avec M. de Serbellane, si jamais M. d'Ervins lui défendoit de le revoir. En donnant cette promesse, je ne sais quelle crainte me troubla; mais avant de connoître Léonce, je n'aurois pas seulement pensé qu'un tel engagement pouvoit un jour me compromettre. Je m'applaudis cependant de l'avoir pris, en voyant à quel point il avoit raffermi le coeur de Thérèse; elle m'entendit parler avec résignation des circonstances qui pourroient obliger M. de Serbellane à s'éloigner, et quand je la quittai, elle me parut tranquille. Je n'allai point le soir chez madame de Vernon, il ne m'étoit pas permis de lui confier le secret de Thérèse, je ne pouvois lui parler de Léonce, et comment éloigner d'une conversation intime les idées qui nous dominent? C'est causer avec son amie comme avec les indifférens, chercher des sujets de conversation au lieu de s'abandonner à ce qui nous occupe, et se garder, pour ainsi dire, des pensées et des sentimens dont l'âme est remplie. Il vaut mieux alors ne pas se voir.

Pour vous, ma Louise, à qui je ne veux rien taire, je n'éprouve jamais la moindre gêne en vous écrivant; je m'examine avec vous, je vous prends pour juge de mon coeur, et ma conscience elle-même ne me dit rien que je vous laisse ignorer.

LETTRE XXIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 5 juin.

Je l'ai revu, ma soeur, je l'ai revu: non ce n'est plus l'impression de la pitié, c'est l'estime, l'attrait, tous les sentimens qui auroient assuré le bonheur de ma vie. Ah! qu'ai-je fait! Par quels liens d'amitié, de confiance, me suis-je enchaînée? Mais lui, que pense-t-il? que veut-il? car enfin, pourroit-on le contraindre, s'il n'aimoit pas ma cousine, si…. De quels vains sophismes je cherche à m'appuyer! ne seroit-ce pas pour moi qu'il romproit ce mariage. J'aurois eu l'air de l'assurer par mes dons, et je le ferois manquer par ce qu'on appelleroit ma séduction. Je suis plus riche que Matilde; on pourroit croire que j'ai abusé de cet avantage; enfin, surtout, je blesserois le coeur de madame de Vernon: elle m'accuseroit de manquer à la délicatesse, elle dont l'estime m'est si nécessaire! Mais à quoi servent tous ces raisonnemens, Léonce m'aime-t-il? Léonce se dégageroit-il jamais de la promesse donnée par sa mère? Vous allez juger à quels signes fugitifs j'ai cru deviner son affection. Ah! journée trop heureuse, la première et la dernière peut-être de cette vie d'enchantement, que la merveilleuse puissance d'un sentiment m'a fait connoître pendant quelques heures!

On annonça M. de Mondoville hier chez madame de Vernon; il étoit moins pâle que la première fois que je l'avois vu, mais sa figure conservoit toujours le charme touchant qui m'avoit si vivement attendrie, et le retour de ses forces rendoit plus remarquable ce qu'il y a de noble et de sérieux dans l'expression de ses traits. Il me salua la première, et je me sentis fière de cette marque d'intérêt, comme si les moindres signes de sa faveur marquoient à chaque personne son rang dans la vie. Madame de Vernon le présenta à Matilde, elle rougit; je la trouvai bien belle: cependant, Louise, j'en suis sûre, lorsque Léonce après l'avoir très-froidement observée, se tourna vers moi, ses regards avoient seulement alors toute leur sensibilité naturelle.

M. Barton s'étoit assis à côté de moi sur la terrasse du jardin, Léonce vint se placer près de lui; madame de Vernon lui proposa de passer la soirée chez elle, il y consentit.

J'éprouvai tout à coup dans ce moment une tranquillité délicieuse; il y avoit trois heures devant moi pendant lesquelles j'étois certaine de le voir; sa santé ne me causoit plus d'inquiétude, et je n'étois troublée que par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui; le plaisir que je trouvois à cet entretien m'étoit entièrement nouveau; je n'avois considéré la conversation jusqu'à présent que comme une manière de montrer ce que je pouvois avoir d'étendue ou de finesse dans les idées, mais je cherchois avec Léonce des sujets qui tinssent de plus près aux affections de l'âme: nous parlâmes des romans, nous parcourûmes successivement le petit nombre de ceux qui ont pénétré jusqu'aux plus secrètes douleurs des caractères sensibles. J'éprouvois une émotion intérieure qui animoit tous mes discours: mon coeur n'a pas cessé de battre un seul instant, lors même que notre discussion devenoit purement littéraire; mon esprit avoit conservé de l'aisance et de la facilité, mais je sentois mon âme agitée, comme dans les circonstances les plus importantes de la vie, et je ne pouvois le soir me persuader, qu'il ne s'étoit passé autour de moi aucun événement extraordinaire.

Chaque mot de Léonce ajoutait à mon estime, à mon admiration pour lui: sa manière de parler étoit concise, mais énergique; et quand il se servoit même d'expressions pleines de force et d'éloquence, on croyoit entrevoir qu'il ne disoit qu'à demi sa pensée, et que dans le fond de son coeur restoient encore des richesses de sentiment et de passion qu'il se refusoit à prodiguer. Avec quelle promptitude il m'entendoit! avec quel intérêt il daignoit m'écouter! Non, je ne me fais pas l'idée d'une plus douce situation, la pensée excitée par les mouvemens de l'âme, les succès de l'amour-propre changés en jouissances du coeur, oh! quels heureux momens! et la vie en seroit dépouillée!

Je m'aperçus cependant que Matilde, par ses gestes et sa physionomie, témoignoit assez d'humeur. Madame de Vernon, qui se plaît ordinairement à causer avec moi, parloit à son voisin sans avoir l'air de s'intéresser à notre conversation; enfin elle prit le bras de madame du Marset, et lui dit assez haut pour que je l'entendisse:—Ne voulez-vous pas jouer, madame? ce qu'on dit est trop beau pour nous.—Je rougis extrêmement à ces mots, je me levai pour déclarer que je voulois être aussi de la partie; Léonce m'en fit des reproches par ses regards. M. Barton vint vers moi, et me dit avec une bienveillance qui me toucha:—Je croirois presque vous avoir entendue pour la première fois aujourd'hui, madame; jamais le charme de votre conversation ne m'avoit tant frappé.—Ah! qu'il m'étoit doux d'être louée en présence de Léonce! Il soupira, et s'appuya sur la chaise que je venois de quitter. M. Barton lui dit à demi-voix:—Ne voulez-vous pas vous approcher de mademoiselle de Vernon?—De grâce, laissez-moi ici, répondit Léonce.—Ces mots, je les ai entendus, Louise, et leur accent surtout ne peut être oublié.

Quand la partie fut arrangée, Léonce, resté presque seul avec Matilde, vint lui parler; mais la conversation me parut froide et embarrassée. Je ne savois ce que je faisois au jeu: madame du Marset en prenoit beaucoup d'humeur: madame de Vernon excusoit mes fautes avec une bonté charmante: sa grâce fut parfaite pendant cette partie, et j'en fus si touchée, que je ne me rapprochai plus de Léonce; il me sembloit que la douceur de madame de Vernon l'exigeoit de moi. Elle voulut me retenir pour causer seule avec elle; je m'y refusai; je ne veux pas lui cacher ce que j'éprouve: qu'elle le devine, j'y consens, je le souhaite peut-être; mais je ne puis me résoudre à lui en parler la première. Ne seroit-ce pas indiquer le sacrifice que je désire? Je m'en sentirois plus à l'aise avec elle, si c'étoit moi qui lui dusse de la reconnoissance; alors je lui avouerois ma folie, je m'en remettrois à sa générosité; mais ce que je crains avant tout, c'est d'abuser un instant du service que j'ai pu lui rendre.

Ma soeur, consultez votre délicatesse naturelle, non votre injuste prévention contre madame de Vernon, et dites-moi ce que je devrois faire, s'il m'aimoit, s'il se croyoit libre. Hélas! ce conseil sera peut-être bien inutile; peut-être redoute-je des combats qu'il m'épargnera!

LETTRE XXIV.

Léonce à M. Barton, à Mondoville.

Paris, ce 6 juin.

Vous êtes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde lettre de ma mère; je vous prie, mon cher Barton, d'y rester quelque temps. Je me servirai de ce prétexte pour retarder toute explication avec madame de Vernon sur mon mariage, et je pourrai écrire à ma mère, et peut-être trouver quelques moyens de me délivrer de sa promesse. Mon cher maître, vous le sentez vous-même, j'en suis sûr, quoique vous vous soyez refusé à me l'avouer; j'ai connu madame d'Albémar, je ne peux jamais aimer Matilde.

Pensez-vous que l'impression de la journée d'hier puisse s'effacer de mou coeur? Sans doute elle est belle, Matilde; vous me l'avez dit, je le crois; mais ai-je pu seulement la regarder? Je voyois, j'écoutois une femme comme il n'en exista jamais. C'est un être inspiré, que Delphine! L'avez-vous remarquée, lorsqu'elle s'adressoit à moi? J'étois assis à quelques pas d'elle dans le jardin: sa voix s'animoit, ses yeux-ravissans regardoient le ciel comme pour le prendre à témoin de ses nobles pensées; ses bras charmans se plaçoient naturellement de la manière la plus agréable et la plus élégante. Le vent ramenoit souvent ses cheveux blonds sur son visage; elle les écartoit avec une grâce, une négligence, qui donnoient à chacun de ses mouvemens une séduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher Barton, qu'elle parlât avec plus d'intérêt à cause de moi? Vous m'avez dit que vous ne l'aviez jamais trouvée si aimable: auroit-elle voulu me plaire? Cependant elle m'a quitté si brusquement! mais c'étoit dans la crainte d'affliger madame de Vernon. Oh! sans doute nos âmes s'entendroient si j'étois libre, si je pouvois m'exprimer de toute la force de mon émotion et de ma pensée! Mais il faudra se réprimer long-temps encore, et saura-t-elle me deviner à travers tant de contraintes? elle, dont tout le charme est dans l'abandon, croira-t-elle aux sentimens contenus? saurat-elle que le coeur qui les renferme en est dévoré?

Je n'imaginois pas qu'il fût possible, mon cher Barton, qu'une seule personne réunît tant de grâces variées, tant de grâces qui sembleroient devoir appartenir aux manières d'être les plus différentes. Des expressions toujours choisies, et un mouvement toujours naturel, de la gaîté dans l'esprit, et de la mélancolie dans les sentimens, de l'exaltation et de la simplicité, de l'entraînement et de l'énergie! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force! possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l'admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante, sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves.

Delphine anime la conversation en mettant de l'intérêt à ce qu'elle dit, de l'intérêt à ce qu'elle entend; nulle prétention, nulle contraints: elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu'en développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j'ai connues, s'arrangeoient plus ou moins pour faire effet sur les autres; Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fière et assez simple, pour se croire d'autant plus aimable, qu'elle se livre davantage à montrer ce qu'elle éprouve.

Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu! Elle l'aime comme la première beauté de la nature morale; elle respire ce qui est bien, comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son caractère a besoin d'appui; elle a dans le regard quelque chose de sensible et de tremblant, qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie; et son âme n'est pas faite pour résister seule aux orages du sort. O mon ami! qu'il sera heureux, celui qu'elle choisira pour protéger sa destinée, qu'elle élèvera jusqu'à elle, et qui la défendra de la méchanceté des hommes!

Vous le voyez, ce n'est point une impression légère que j'ai reçue: j'ai observé Delphine, je l'ai jugée, je la connois; je ne suis plus libre. Je veux écrire à manière; promettez-moi seulement, mon cher Barton, de faire naître des incidens qui vous retiennent un mois à Mondoville.

P. S. Je reçois à l'instant une lettre d'Espagne, qui m'est assez pénible; ma mère me mande que madame du Marset, qui lui écrit souvent comme vous le savez, l'a prévenue que mademoiselle de Vernon avoit une cousine très-spirituelle, mais singulièrement philosophe dans ses principes et dans sa conduite, enthousiaste des idées politiques actuelles, etc., et dont la société ne vaut rien pour moi. Ma mère me recommande de ne point me lier avec madame d'Albémar; c'est une prévention absurde que je parviendrai sûrement à détruire. Cependant je suis indigné contre madame du Marset, et je saisirai la première occasion de le lui faire sentir.

LETTRE XXV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 10 juin,

Il m'a parlé, ma chère, avec intérêt, avec intimité! Mon Dieu, combien je m'en suis sentie honorée! Écoutez-moi, ce jour contient plus d'un événement qui peut hâter la décision de mon sort.

J'avois dîné chez madame de Vernon avec madame du Marset, et son inséparable ami M. de Fierville; je ne sais par quel hasard, à l'heure même où Léonce a coutume de venir chez madame de Vernon, elle mit la conversation sur les événemens politiques. Madame du Marset se déchaîna contre ce qu'il y a de noble et de grand dans l'amour de la liberté, comme elle auroit pu le faire en parlant des malheurs que les révolutions entraînent; je la laissai dire pendant assez long-temps; mais quelques plaisanteries de M. de Fierville contre un Anglois, qui combattoit les absurdités de madame du Marset, m'impatientèrent. M. de Fierville vient toujours au secours de la déraison de son amie, en tournant en ridicule le sérieux que l'on peut mettre à quelque sujet que ce soit; et il effraie ceux qui ne sont pas bien sûrs de leur esprit, en leur faisant entendre que quiconque n'est pas un moqueur, est nécessairement un pédant. J'eus envie de secourir l'Anglois, nouvellement arrivé en France, que cette ruse intimidoit, et j'entrai malgré moi dans la discussion.

Madame du Marset a retenu quelques phrases d'injures contre Rousseau, qu'on lui fait débiter quand on veut; madame de Vernon la provoqua, je lui répondis assez dédaigneusement. Madame du Marset piquée, se retourna vers madame de Vernon, et lui dit:—Au reste, madame, quoi qu'en dise madame votre nièce, ce n'est pas une opinion si ridicule que la mienne; madame de Mondoville, à qui j'écrivois encore hier sur tout ce qui se passe en France, est entièrement de mon avis.—En apprenant que madame du Marset écrivoit à madame de Mondoville, l'idée me vint à l'instant qu'elle lui parloit peut-être de moi, qu'elle lui manderoit peut-être la conversation même que nous venions d'avoir, et qu'elle me peindroit comme une insensée à madame de Mondoville, qui est singulièrement exagérée dans sa haine contre la révolution de France. J'éprouvai un tel saisissement par cette réflexion, qu'il me fut impossible de prononcer un mot de plus.

Madame du Marset me dit, avec ce rire qui caractérise tous les amours-propres, dont la prétention est de feindre une assurance qu'ils n'ont pas:—Eh bien! madame, vous ne répondez rien? aurois-je raison, par hasard? aurois-je réduit votre grand esprit au silence?—On annonça Léonce: quels voeux je faisois pour que cette fatale conversation ne recommençât pas! Mais madame de Vernon, impitoyablement, appelle M. de Mondoville, et lui dit:—Est-il vrai que madame votre mère déteste Rousseau? madame d'Albémar, qui est très-enthousiaste, et de ses écrits et de ses idées politiques, les soutient contre madame du Marset, qui s'appuie du sentiment de madame votre mère?

Je tremblois pendant ce discours, et j'attendois sans respirer la réponse de Léonce. Au nom de madame du Marset, il se retourna vers elle; je ne voyois pas son visage, mais il y avoit dans l'attitude de sa tête quelque chose de méprisant pour madame du Marset, qui d'abord me rassura. Madame du Marset, qui avoit en face d'elle le regard de Léonce, en fut sans doute troublée, car elle articula foiblement ces mots:—Oui, monsieur, madame votre mère est absolument de mon opinion, elle me l'a écrit plusieurs fois,—Je ne sais, madame, lui dit Léonce avec un son de voix que je ne lui connoissois pas, mais qui me pénétra de respect et de crainte, je ne sais ce que vous écrit ma mère, mais je voudrois ignorer ce que vous lui répondez.—Laissons tout cela, dit assez vivement madame de Vernon, et allons nous promener dans mon jardin.

Je désirois extrêmement avoir l'explication des paroles de Léonce, j'espérois avec délices que sa colère venoit de son intérêt pour moi; mais j'avois besoin qu'il me le dît lui-même. Je restai naturellement de quelques pas en arrière dans la promenade; je crus remarquer un moment d'hésitation dans Léonce: cependant il prit une feuille sur le même arbre où j'en cueillois une, et je commençai alors la conversation.

-Ne vous dois-je pas quelques remercîmens, lui dis-je, pour le secours que vous m'avez accordé?—Je vous défendrai toujours avec bonheur, madame, me répondit-il, quand même je me permettrois de ne pas vous approuver.—Et quel tort avois-je donc? lui dis-je avec assez d'émotion.—Pourquoi, belle Delphine! reprit-il, pourquoi soutenez-vous des opinions qui réveillent tant de passions haineuses, et contre lesquelles, peut-être avec raison, les personnes de votre classe ont un si grand éloignement?—Pour la première fois, ma chère Louise, je me rappelai cette lettre à M. Barton, que j'avois entièrement oubliée depuis que je voyois Léonce; l'accent de sa voix, l'expression de sa figure, la retracèrent à ma mémoire; et je répondis avec plus de froideur que je ne l'aurois fait peut-être sans ce souvenir.—Monsieur, lui dis-je, il ne convient point à une femme de prendre parti dans les débats politiques; sa destinée la met à l'abri de tous les dangers qu'ils entraînent, et ses actions ne peuvent jamais donner de l'importance ni de la dignité à ses paroles; mais si vous voulez connoître ce que je pense, je ne craindrai point de vous dire, que de tous les sentimens, l'amour de la liberté me paroît le plus digne d'un caractère généreux.—Vous ne m'avez pas compris, répondit Léonce, avec un regard plus doux, et qui n'étoit pas sans quelque mélange de tristesse; je n'ai pas entendu discuter avec vous des opinions sur lesquelles le caractère de ma mère, et, si vous le voulez, les préjugés et les moeurs du pays où j'ai été élevé ne me permettent pas d'hésiter; je désirerois seulement savoir s'il est vrai que vous vous livriez souvent à témoigner votre sentiment à ce sujet, et si nul intérêt ne pourroit vous en détourner. Ces questions sont bien indiscrètes et bien inconvenables, mais je vous crois cette intelligence supérieure qui pénètre jusqu'à l'intention, de quelques nuages qu'elle soit enveloppée: vous devez donc me pardonner.

Ces derniers mots attirèrent toute ma confiance; et, me laissant aller à ce mouvement, je lui dis avec assez de chaleur:—Je vous atteste, monsieur, que je n'ai jamais pris à ces opinions d'autre part que celle qui résulte de la conversation; elle promène l'esprit sur tous les sujets, celui-là revient plus souvent maintenant, et j'ai quelquefois cédé à l'intérêt qu'il inspire; mais si j'avois eu des amis qui attachassent le moindre prix à mon silence, ils l'auroient bien facilement obtenu. Comment une femme peut-elle être fortement dominée par des intérêts qui ne tiennent pas aux affections du coeur, ou qui n'y ramènent pas de quelque manière? Si mon frère, mon époux, mon ami, mon père jouoient un rôle dans les affaires publiques, alors toute mon âme pourroit s'y livrer; mais des combinaisons qui sont pour moi purement abstraites, me persuadent sans m'entraîner; je suis libre, tristement libre de ma destinée: je n'ai plus de liens, personne n'exige rien de moi; mes opinions n'influent sur le sort de personne: mes paroles ont suivi mes pensées; il m'eût été plus doux de les taire, si, par ce léger sacrifice, j'avois pu faire quelque plaisir à quelqu'un.—Quoi! me dit-il, avec un charme inexprimable, si vous aviez un ami qui désirât vous rapprocher de sa mère, qui craignît tout ce qui pourroit s'opposer à ce désir, vous céderiez à ses conseils?—Oui, lui répondis-je; l'amitié vaut bien plus qu'une telle condescendance.

Il prit ma main, et après l'avoir portée à ses lèvres, avant de la quitter il la pressa sur son coeur. Ah! ce mouvement me parut le plus doux, le plus tendre de tous; ce n'étoit point le simple hommage de la galanterie; Léonce n'auroit point pressé ma main sur son noble coeur, s'il n'avoit pas voulu l'engager pour témoin de ses affections. Nous nous quittâmes tous les deux alors, comme d'un commun accord; je voulois conserver dans mon âme l'impression qu'elle venait d'éprouver, et je craignois un mot de plus, même de lui.

Nous gardâmes l'un et l'autre le silence pendant le reste, de la soirée. Madame de Vernon me retint lorsque tout le monde fut parti; je crus qu'elle alloit m'interroger. Quoique j'eusse voulu retarder de quelques jours encore l'aveu que je ne pouvois plus taire, j'étois décidée à ne lui point cacher les sentimens qui m'agitoient; mais elle parut ou les ignorer, ou vouloir en repousser la confidence; peut-être se servant d'un moyen plus cruel et plus délicat, croyoit-elle enchaîner mon coeur, par la sécurité même qu'elle me montroit. Elle s'applaudit du choix de Léonce pour sa fille, et m'associant à tout ce qu'elle disoit, elle répéta plusieurs fois ces mots:—Nous avons assuré son bonheur; nous avons…. Ah! quel nous, dans ma situation! Elle me rappela plusieurs fois que c'étoit à moi seule qu'elle devoit l'établissement de sa fille; elle me retraça tous les services que je lui avois rendus dans d'autres temps; et revenant à parler de Matilde, elle m'entretint des défauts de son caractère, avec plus de confiance que jamais.

—Je le sais, me dit-elle, quoique sa beauté soit remarquable, jamais elle ne pourroit lutter avec avantage contre une femme qui chercheroit à plaire; elle ne s'apercevroit seulement pas des efforts qu'on feroit pour lui enlever celui qu'elle aimeroit, et surtout elle ne sauroit point le retenir. Si vous n'aviez, point assuré son sort par de généreux sacrifices, personne ne l'auroit épousée par inclination; elle ne devoit pas se flatter de se marier jamais à un homme de la fortune et de l'éclat de Léonce.—Pourquoi, lui dis-je, un autre n'auroit-il pas réuni des avantages à peu près semblables? Ce neveu de M. de Fierville auquel vous aviez pensé….—Je ne connoissois pas Léonce alors, interrompit-elle; comment une mère pourroit-elle comparer ces deux hommes, lorsqu'il s'agit du bonheur de sa fille? D'ailleurs le neveu de M. de Fierville a perdu son procès qu'il avoit d'abord gagné; il n'a plus rien; la succession de M. de Vernon doit une somme très-forte à madame de Mondoville, et comme je ne puis la payer sans ce mariage, je serois ruinée s'il manquoit: ne cherchez point à diminuer, ma chère, le service que vous me rendez; il est immense, et tout le bonheur de ma vie en dépend.

Je me jetai dans les bras de madame de Vernon; j'allois parler, mais elle m'interrompit précipitamment, pour me dire que son homme d'affaires lui avoit apporté, le matin, l'acte de donation de la terre d'Andelys, parfaitement rédigé comme nous en étions convenues, et qu'elle me prioit de le signer, pour que tout fût en règle, avant de dresser le contrat de Léonce et de Matilde. A ce mot je sentis mon sang se glacer; mais un mouvement presque aussi rapide succédant au premier, j'eus honte d'avouer mon secret à madame de Vernon, dans le moment même où j'allois m'engager au don que j'avois promis, et je craignis de m'exposer ainsi à ce qu'il fût refusé.

Je me levai donc pour la suivre dans son cabinet: en passant devant une glace, je fus frappée de ma pâleur, et je m'arrêtai quelques instans; mais enfin je triomphai de moi, je pris la plume et je signai avec une grande promptitude, car j'avois extrêmement peur de me trahir; et malgré tous mes efforts, je ne conçois pas encore comment madame de Vernon ne s'est pas aperçue de mon trouble. Je sortis presqu'à l'instant même; je voulois être seule pour penser à ce que j'avois fait; madame de Vernon ne me retint pas, et ne prononça pas un seul mot d'inquiétude sur mon agitation.

Rentrée chez moi, je tremblois, j'éprouvois une terreur secrète, comme si j'avois mis une barrière insurmontable entre Léonce et moi: je réfléchis cependant que la terre que je venois d'assigner à Matilde, serviroit également à faciliter un autre mariage, si l'on pouvoit l'amener à y consentir. Un autre mariage! Ah! puis-je me dissimuler que rien au monde ne consolera jamais personne de la perte de Léonce. Quel art madame de Vernon n'a-t-elle pas employé pour entourer mon coeur par ces liens de délicatesse et de sensibilité qui vous saisissent de partout! Combien elle seroit étonnée si je ne répondois pas à sa confiance! elle a l'air de repousser bien loin d'elle cette crainte. Ah! si du moins elle vouloit me soupçonner! Mais rien, rien ne peut l'y engager; il faudra lui parler, il le faudra, j'y suis résolue; dussé-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu'il m'en coûte! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur j'éprouverai pour le prononcer!

LETTRE XXVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 20 juin.

Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise; je vous conjure de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m'écrivez une lettre, dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon coeur pourroit me suggérer, pour me livrer aux sentimens que j'éprouve. Vous voulez me persuader que Matilde ne sera point malheureuse de la perte de Léonce; vous me rappelez que madame de Vernon étoit disposée à s'occuper d'un autre choix, lorsque la vie de Léonce étoit en danger; vous prétendez que j'ai fait assez pour mon amie, en lui prêtant une fois quarante mille livres, et en assurant, par mes dons, la fortune de sa fille: mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne sentez pas combien l'affection que je lui ai témoignée, le goût vif que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me rendroient douloureux ce qui pourroit lui déplaire. Je l'aime depuis l'âge de quinze ans, je lui dois les momens les plus agréables de ma vie; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme: je me suis accoutumée à croire que son bonheur importoit plus que le mien; il me sembloit que mon âme orageuse n'étoit destinée qu'à souffrir; mais je me flattois du moins que je préserverois de toutes les peines l'être doux et paisible qui se confioit à mon amitié. Je vais perdre six années d'affections et de souvenirs, pour ce sentiment nouveau qui peut-être sera brisé par le caractère de Léonce; je crains déjà même que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.

Thérèse étoit hier plus tourmentée que jamais: on a commencé à mettre dans la tête de M. d'Ervins, que les opinions politiques de M. de Serbellane étoient très-dangereuses, et qu'il ne convenoit pas à un défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup plus froidement, et ne l'invite presque plus: Thérèse en est au désespoir, et vouloit m'engager à avoir chez moi tous les jours M. de Serbellane avec elle; je m'y suis refusée; je ne puis protéger une liaison contraire à ses devoirs, je lui donnerai tous les soins qui peuvent consoler son coeur, mais si les circonstances la ramènent dans la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me rappelant seulement la promesse que je lui avois faite, si M. de Serbellane étoit obligé de partir; je l'ai confirmée, cette promesse; j'avois quelque embarras de m'être montrée si sévère; hélas! en ai-je encore le droit? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les sentimens de douleur qui l'agitoient: elle ne savoit pas combien elle me faisoit mal; je lui disois à voix basse quelques mots de calme et de raison, mais j'étois prête à me jeter dans ses bras, à confondre ma douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l'expression du sentiment dont je voulois la défendre; je me retins cependant, je le devois; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée.

Cet après-midi M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parlé de Thérèse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en lui le touchant mélange d'une protection fraternelle, et de la délicatesse de l'amour. Il avoit encore quelques détails essentiels à me dire; l'heure me pressoit pour me rendre au concert que donnoit madame de Vernon; il me proposa de m'accompagner: il m'est arrivé plusieurs fois de faire des visites avec M. de Serbellane; vous savez que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de société auxquelles on s'astreint si facilement, quand on a véritablement intérêt à dissimuler sa conduite; mais il me vint dans l'esprit que je pourrois déplaire à Léonce, en arrivant avec un jeune homme, et j'hésitois à répondre. M. de Serbellane le remarqua, et me dit:—Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous?—J'étois honteuse de mon embarras; je ne savois que faire de cette apparence de pruderie qui convient si mal à un caractère naturel; et ne pouvant ni dire la vérité, ni me résoudre a me laisser soupçonner d'affectation, j'acceptai la main que m'offroit M. de Serbellane, et nous partîmes ensemble.

J'espérois que Léonce ne seroit point encore chez madame de Vernon; il y étoit déjà: je reconnus en entrant sa voiture dans la cour; un des amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier: je le précédai d'un demi-quart d'heure, et je croyois avoir évité ce que je redoutois; mais au moment où M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'étions pas venus ensemble; il répondit fort simplement que oui. A ce mot Léonce tressaillit, il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi, avec l'expression la plus amère, et je ne sus pendant un moment si je n'avois pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis sûre, la colère de Léonce; mais voulant me ménager, il s'assit négligemment à côté d'une femme, dont il ne cessa pas d'avoir l'air fort occupé.

Léonce alla se placer à l'extrémité de la salle, et me regarda d'abord avec un air de dédain: j'étois profondément irritée; et ce mouvement se seroit soutenu, si, tout à coup, une pâleur mortelle couvrant son visage, ne m'avoit rappelé l'état où il étoit, quand je le vis pour la première fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s'aperçut que je le regardois, il détourna la tête, et parut faire un effort sur lui-même pour se relever et reprendre à la vie.

Matilde chanta bien, mais froidement; Léonce ne l'applaudit point; le concert continua sans qu'il eût l'air de l'entendre, et sans que l'expression sévère et sombre de son visage s'adoucît un instant. J'étois accablée de tristesse; votre lettre, je l'avoue, avoit un peu affoibli l'idée que je me faisois des obstacles qui me séparaient de Léonce: j'étois arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me présentant tous les inconvéniens de son caractère, sembloit élever de nouvelles barrières entre nous. Peut-être étoit-il jaloux, peut-être blâmoit-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une conduite qu'il trouvoit légère: l'un et l'autre pouvoit être vrai, mais je ne savois comment parvenir à m'expliquer avec lui.

Le concert fini, tout le monde se leva; j'essayai deux fois de parler à ceux qui étoient près de Léonce; deux fois il quitta la conversation dont je m'étois mêlée, et s'éloigna pour m'éviter. Mon indignation m'avoit reprise, et je me préparois à partir, lorsque madame de Vernon dit à quelques femmes qui restoient, qu'elle les invitoit au bal qu'elle donneroit à sa fille jeudi prochain, pour la convalescence de M. de Mondoville. Jugez de l'effet que produisirent sur moi ces derniers mots; je crus que c'étoit la fête de la noce; que Léonce s'étoit expliqué positivement; que le jour étoit fixé: je fus obligée de m'appuyer sur une chaise, et je me sentis prête à m'évanouir. Léonce me regarda fixement, et levant les yeux tout à coup avec une sorte de transport, il s'avança au milieu du cercle, et prononça ces paroles avec l'accent le plus vif et le plus distinct:—On s'étonneroit, je pense, dit-il, de la bonté que, madame de Vernon me témoigne, si l'on ne savoit pas que ma mère est son intime amie, et qu'à ce titre elle veut bien s'intéresser à moi.—Quand ces mots furent achevés, je respirai, je le compris; tout fut réparé. Madame de Vernon dit alors en souriant avec sa grâce et sa présence d'esprit accoutumées:—Puisque M. de Mondoville ne veut pas de mon intérêt pour lui-même, je dirai qu'il le doit tout entier à sa mère; mais je persiste dans l'invitation du bal.

La société se dispersa; il ne resta pour le souper que quelques personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix, me demanda de chanter avec Matilde et lui, ce trio de Didon que votre frère aimoit tant: je refusois; Léonce dit un mot, j'acceptai. Matilde se mit au piano avec assez de complaisance: elle a pris plus de douceur dans les manières depuis qu'elle voit Léonce, sans qu'il y ait d'ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rôle de Didon; Léonce s'assit presque en face de nous, s'appuyant sur le piano: je pouvois à peine articuler les premiers sons; mais en regardant Léonce, je crus voir que son visage avoit repris son expression naturelle; et toutes mes forces se ranimèrent, lorsque je vins à ces paroles sur une mélodie si touchante:

    Tu sais si mon coeur est sensible;
    Épargne-le s'il est possible:
    Veux-tu m'accabler de douleur?

La beauté de cet air, l'ébranlement de mon coeur donnèrent, je le crois, à mon accent toute l'émotion, toute la vérité de la situation même. Léonce, mon cher Léonce laissa tomber sa tête sur le piano: j'entendois sa respiration agitée, et quelquefois il relevoit, pour me regarder, son visage baigné de larmes. Jamais, jamais je ne me suis sentie tellement au-dessus de moi-même; je découvrois dans la musique, dans la poésie, des charmes, une puissance qui m'étoient inconnus: il me sembloit que l'enchantement des beaux-arts s'emparoit pour la première fois de mon être, et j'éprouvois un enthousiasme, une élévation d'âme dont l'amour étoit la première cause, mais qui étoit plus pure encore que l'amour même.

L'air fini, Léonce, hors de lui-même, descendit dans le jardin pour cacher son trouble. Il y resta long-temps, je m'en inquiétois; personne ne parloit de lui; je n'osois pas commencer; il me sembloit que prononcer son nom c'étoit me trahir. Heureusement il prit au neveu de madame du Marset l'envie de nous faire remarquer ses connoissances en astronomie; il s'avança vers la terrasse pour nous démontrer les étoiles, et je le suivis avec bien du zèle. Léonce revint; il me saisit la main sans être aperçu, et me dit avec une émotion profonde:—Non, vous n'aimez pas M. de Serbellane, ce n'est pas pour lui que vous avez chanté, ce n'est pas lui que vous avez regardé.—Non, sans doute, m'écriai-je, j'en atteste le ciel et mon coeur!—Madame de Vernon nous interrompit aussitôt; je ne sus pas si elle avoit entendu ce que je disois, mais j'étois résolue à lui tout avouer: je ne craignois plus rien.

On rentra dans le salon; Léonce étoit d'une gaîté extraordinaire; jamais je ne lui avois vu tant de liberté d'esprit; il étoit impossible de ne pas reconnoître en lui la joie d'un homme échappé à une grande peine. Sa disposition devint la mienne; nous inventâmes mille jeux, nous avions l'un et l'autre un sentiment intérieur de contentement qui avoit besoin de se répandre. Il me fit indirectement quelques épigrammes aimables sur ce qu'il appeloit ma philosophie, l'indépendance de ma conduite, mon mépris pour les usages de la société; mais il étoit heureux, mais il s'établissoit entre nous cette douée familiarité, la preuve la plus intime des affections de l'âme; il me sembla que nous nous étions expliqués, que tous les obstacles étoient levés, tous les sermens prononcés; et cependant je ne connoissois rien de ses projets, nous n'avions pas encore eu un quart d'heure de conversation ensemble; mais j'étois sûre qu'il m'aimoit, et rien alors dans le monde ne me paroissoit incertain.

Je m'approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir même une heure d'entretien; elle me refusa en se disant malade: je proposai le lendemain; elle me pria de renvoyer après le bal ce que je pouvois avoir à lui dire; elle m'assura que jusqu'à ce jour elle n'auroit pas un moment de libre. Je m'y soumis, quoiqu'il me fût aisé d'apercevoir qu'elle cherchoit des prétextes pour éloigner cette conversation. Soit qu'elle en devine ou non le sujet, ma résolution est prise, je lui parlerai; quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter Paris, d'aller m'enfermer dans une retraite pour le reste de mes jours, afin d'y conserver sans crime le souvenir de Léonce, elle prononcera sur mon sort, je l'en ferai l'arbitre; et quel que soit le parti qu'elle prenne, je n'aurai plus du moins à rougir devant elle. Ma chère Louise, je goûte quelque calme depuis que je n'hésite plus sur la conduite que je dois suivre.

LETTRE XXVII.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 29 juin.

Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un autre objet que Delphine n'aura d'empire sur mon coeur: hier au bal, hier elle s'est presque compromise pour moi. Ah! que je la remercie de m'avoir donné des devoirs envers elle! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes; il ne s'agit plus que d'exécuter ma résolution, et je ne vous consulte que sur les moyens d'y parvenir.

Je serai le 4 juillet à Mondoville; nous concerterons ensemble ce qu'il faut écrire à ma mère; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un mot du mariage projeté; à mon retour de Mondoville, je lui parlerai le premier; c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine: dès qu'elle sera bien assurée de ma résolution, elle la servira. Je ne craignois que la force des engagemens contractés; ma mère a évité de me répondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur intéressé; elle n'auroit pas tardé d'un jour à me donner un ordre impérieux, si elle avoit cru sa délicatesse compromise par ma désobéissance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur les prétendus défauts de madame d'Albémar: on lui a persuadé qu'elle étoit légère, imprudente; qu'elle compromettoit sans cesse sa réputation, et ne manquoit pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires à celles qu'on doit chérir et respecter. C'est à vous, mon cher Barton, de faire connoître madame d'Albémar à ma mère; elle vous croira plus que moi.

Sans doute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut produire sur les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connoissance du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion publique, sur laquelle les hommes médiocres ont au moins autant d'influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons des défauts entièrement opposés; eh bien! à présent je crois que notre bonheur et nos vertus s'accroîtront par cette différence même; elle soumettra, j'en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de penser affranchira peut-être; la mienne: elle calmera du moins cette, ardente susceptibilité qui m'a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami, tout est bien, tout est bien, si je suis son époux.

Hier enfin…. Mais comment vous raconter ce jour? c'est replonger une âme dans le trouble qui l'égare. Quel sentiment que l'amour! quelle autre vie dans la vie! Il y a dans mon coeur des souvenirs, des pensées si vives de bonheur, que je jouis d'exister chaque fois que je respire. Ah! que mon ennemi m'auroit fait de mal en me tuant! Ma blessure m'inquiète à présent: il m'arrive de craindre qu'elle ne se rouvre; des mouvemens si passionnés m'agitent, que j'éprouve, le croiriez-vous, la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant l'instant où je dois la revoir.

Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme, l'amour qu'un sage ami devroit blâmer. Quoique vous vous soyez imposé de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu'elle préfère madame d'Albémar à Matilde. Oui, mon cher maître, votre raison est d'accord avec le choix de votre élève; ne vous en défendez pas. Ah! si vous saviez combien vous m'en êtes plus cher!

J'avois reçu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une réponse de vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'étoit l'homme que madame d'Albémar vous avoit toujours paru distinguer le plus; et quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre l'avoit ranimée. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une disposition assez triste; Matilde s'étoit parée d'un habit à l'espagnole, qui relevoit singulièrement la beauté de sa taille et de sa figure: elle ne m'a jamais témoigné de préférence; mais je crus voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit: je voulus lui parler, et je m'assis près d'elle, après l'avoir engagée à se rapprocher de la porte d'entrée vers laquelle je retournois sans cesse la tête. J'étois si vivement ému par l'impatience de voir arriver Delphine, que je ne pouvois pas même suivre, avec Matilde, cette conversation de bal si facile à conduire.

Tout à coup je sentis un air embaumé; je reconnus le parfum des fleurs que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis; elle entra sans me voir: je n'allai pas à l'instant vers elle; je goûtai d'abord le plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie: je laissai Delphine faire le tour du bal avant de m'approcher d'elle; je remarquai seulement qu'elle cherchoit quelqu'un encore, quoique tout le monde se fût empressé de l'entourer. Elle étoit vêtue d'une simple robe blanche, et ses beaux cheveux étoient rattachés ensemble sans aucun ornement, mais avec une grâce et une variété tout à-fait inimitables. Ah! qu'en la regardant j'étois ingrat pour la parure de Matilde; c'étoit celle de Delphine qu'il falloit choisir. Que me font les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour où j'ai vu madame d'Albémar.

Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'avois été me placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne perdis point; bientôt après elle aperçut Matilde, et son costume la frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu'on nomme madame d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon à côté. Delphine hésitoit, et j'en suis sûr, pour me parler; cependant madame d'Ervins eut l'air affligée de sa résistance, et Delphine n'hésita plus.

Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrois impatiemment, lorsque Delphine revint à moi et me dit:—Il est peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans savoir si vous vous y intéressez; enfin dussiez-vous trouver cette démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des soupçons injustes. Un intérêt, qu'il m'est interdit de vous confier, me force à causer quelques instans seule avec M. de Serbellane; cet intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles; je connoîtrois bien mal Léonce, s'il pouvoit se méprendre à l'accent de la vérité, et si je n'étois pas sûre de le convaincre, quand j'atteste son estime pour moi, de la sincérité de mes paroles.—La dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression profonde: ah! Delphine! quelle seroit votre perfidie, si vous faisiez servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour rendre plus aimables encore les premiers mouvemens, les affections involontaires, pour réunir enfin dans une même femme les grâces élégantes du monde à toute la simplicité des sentimens naturels!

Quand la conversation de madame d'Albémar avec M. de Serbellane fut terminée, elle revint dans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonoise, qu'un Russe leur avoit apprise à tous les deux, et dont on étoit très-curieux dans le bal. Delphine fut comme forcée de céder à son importunité, mais il y avoit quelque chose de bien aimable dans les regards qu'elle m'adressa; elle se plaignoit à moi de l'ennui que lui causoit M. d'Orsan; notre intelligence s'étoit établie d'elle-même, son sourire m'associoit à ses observations doucement malicieuses.

Les hommes et les femmes montèrent sur les bancs pour voir danser Delphine; je sentis mon coeur battre avec une grande violence, quand tous les yeux se tournèrent sur elle: je souffrois de l'accord même de toutes ces pensées avec la mienne; j'eusse été plus heureux si je l'avois regardée seul.

Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons vu ne peut donner l'idée; c'est un mélange d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaîté tout-à-fait asiatique. Quelquefois, quand l'air devenoit plus doux, Delphine marchoit quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étoient venus se mêler soudain à tout l'éclat d'une fête; mais, bientôt reprenant la danse vive et légère, elle s'entouroit d'un schall indien, qui, dessinant sa taille, et retombant avec ses longs cheveux, faisoit de toute sa personne un tableau ravissant.

Cette danse expressive et, pour ainsi dire, inspirée, exerce sur l'imagination un grand pouvoir; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire.

Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissemens se firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes amoureux, et toutes les femmes subjuguées.

Quoique je sois encore foible et qu'on m'ait défendu tout exercice qui pourroit enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir de danser une angloise avec Delphine; il s'en formoit une de toute la longueur de la galerie; je demandai à madame d'Albémar de la descendre avec moi.—Le pouvez-vous, me répondit-elle, sans risquer de vous faire mal?—Ne craignez rien pour moi, répondis-je, je tiendrai votre main.—La danse commença, et plusieurs fois mes bras serrèrent cette taille souple et légère qui enchantoit mes regards: une fois, en tournant avec Delphine, je sentis son coeur battre sous ma main; ce coeur, que toutes les puissances divines ont doué, s'animoit-il pour moi d'une émotion plus tendre?

J'étois si heureux, si transporté, que je voulus recommencer encore une fois la même contredanse; la musique étoit ravissante; deux harpes mélodieuses accompagnoient les instrumens à vent, et jouoient un air à la fois vif et sensible; la danse de Delphine prenoit par degrés un caractère plus animé, ses regards s'attachoient sur moi avec plus d'expression; quand les figures de la danse nous ramenoient l'un vers l'autre, il me sembloit que ses bras s'ouvroient presque involontairement pour me rappeler, et que, malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisoit souvent à s'appuyer sur moi; les délices dont je m'enivrois me firent oublier que ma blessure n'étoit pas parfaitement guérie: comme nous étions arrivés au dernier couple qui terminoit le rang, j'éprouvai tout à coup un sentiment de foiblesse qui faisoit fléchir mes genoux; j'attirai Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui dis à voix basse:—Delphine, Delphine! si je mourois ainsi, me trouveriez-vous à plaindre?—Mon Dieu! interrompit-elle d'une voix émue, mon Dieu! qu'avez-vous?—L'altération de mon visage la frappa; nous étions arrivés à la fin de la danse; je m'appuyai contre la cheminée, et je portai sans y penser la main sur ma blessure, qui me faisoit beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus maîtresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu'à travers ma foiblesse je vis que tous les regards se fixoient sur elle; la crainte de la compromettre me redonna des forces, et je voulus passer dans la chambre voisine de celle où l'on dansoit. Il y avoit quelques pas à faire. Delphine n'observant rien que l'état où j'étois, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit, et me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me soutenir; j'eus beau lui répéter que j'allois mieux, qu'en respirant l'air je serois guéri, elle ne songeoit qu'à mon danger, et laissa voir à tout le monde l'excès de sa peine et la vivacité de son intérêt.

O Delphine! dans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai juré d'être ton époux: j'ai reçu ta foi, j'ai reçu le dépôt de ton innocente destinée, lorsqu'un nuage s'est élevé sur ta réputation, à cause de moi!

Quand je fus près d'une fenêtre, je me remis entièrement; alors Delphine, se rappelant ce qui venoit de se passer, me dit les larmes aux yeux:—Je viens d'avoir la conduite du monde la plus extraordinaire; votre imprudence, en persistant à danser, a mis mon coeur à cette cruelle épreuve. Léonce, Léonce, aviez-vous besoin de me faire souffrir pour me deviner?—Pourriez-vous me soupçonner, lui dis-je, d'exposer volontairement aux regards des autres ce que j'ose à peine recueillir avec respect, avec amour, dans mon coeur? Mais si vous redoutez le blâme de la société, je saurai bientôt…—Le blâme de la société, interrompit-elle, avec une expression d'insouciance singulièrement piquante; je ne le crains pas: mais mon secret sera connu avant que je l'aie confié à l'amitié, et vous ne savez pas combien cette conduite me rend coupable!—Elle alloit continuer, lorsque nous entendîmes du bruit dans le salon, et le nom de madame d'Ervins plusieurs fois répété. Delphine me quitta précipitamment, pour demander la cause de l'agitation de la société.—Madame d'Ervins, lui répondit M. de Fierville, vient de tomber sans connoissance, et on l'emporte dans sa voiture, par ordre de M. d'Ervins; il ne veut pas qu'elle reçoive des secours ailleurs que chez elle.

A peine Delphine eut-elle entendu ces dernières paroles, qu'elle s'élança sur l'escalier. atteignit M. d'Ervins, monta dans sa voiture sans rien lui dire, et partit à l'instant même; c'est tout ce que je pus apercevoir. Le mouvement rapide d'une bonté passionnée l'entraînoit. Elle me laissa seul au milieu de cette fête, que je ne reconnoissois plus. Je cherchois en vain les plaisirs qui se confondoient dans mon âme avec l'amour; mais j'étois pénétré de cette émotion tendre, et néanmoins sérieuse, qui remplit le coeur d'un honnête homme, lorsqu'il a donné sa vie, lorsqu'il s'est chargé du bonheur de celle d'un autre.

Je ne sais si j'abuse de votre amitié en vous confiant les sentimens que j'éprouve; mais pourquoi la gravité de votre âge et de votre caractère me défendroit-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide dans le choix de la compagne de ma vie? Mon cher maître! ils vous seront doux les récits du bonheur de votre élève; s'ils vous rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos souvenirs tiennent à la même pensée; ils se rattachent tous à la vertu.

J'attendrai pour m'expliquer entièrement avec madame d'Albémar, que j'aie reçu la réponse de ma mère. Dans quelques jours je serai près de vous à Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous écrivions ensemble à ma mère, de ce lieu même où elle a passé les premières années de son mariage et de mon enfance; ces souvenirs la disposeront à m'être favorable.

LETTRE XXVIII.

Madame de Vernon à M. de Clarimin.

Paris, ce 30 juin 1790.

On vous a mandé que M. de Mondoville étoit très-occupé de madame d'Albémar, et qu'il paroissoit la préférer à ma fille; vous en avez conclu que le mariage que j'ai projeté n'auroit pas lieu. Vous devriez avoir cependant un peu plus de confiance dans l'esprit que vous me connoissez. Je suis témoin de tout ce qui se passe; Léonce et Delphine n'ont pas un seul mouvement que je n'aperçoive, et vous imaginez que je ne saurai pas prévenir à temps cette liaison qui renverseroit tous mes projets de bonheur et de fortune!

J'ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de très-légers intérêts; aujourd'hui c'est mon devoir de protéger ma fille, et je n'y réussirois pas! Vous me dites que madame d'Albémar me cache son affection pour Léonce. Mon Dieu! je vous assure que j'aurai sa confiance quand je le voudrai; je ne suis occupée qu'à une chose, c'est à l'éviter; car elle m'engageroit, et il me plaît de rester libre.

Les caractères de Léonce et de Delphine ne se conviennent point; Léonce est orgueilleux comme un Espagnol, épris de la considération presque autant que de Delphine, aimable, très-aimable; mais il faut les séparer pour leur intérêt à tous les deux. L'occasion s'en présentera; il ne faut que du temps, et je défie bien Léonce et Delphine de presser les événemens que j'ai résolu de ralentir. Personne ne sait mieux que moi faire usage de l'indolence: elle me sert à déjouer naturellement l'activité des autres. Je veux le mariage de Léonce et de Maltide. Je ne me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois en ma vie; mais quand j'ai tant fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y.

Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez; mais quand il y va du sort de ma fille, de ma ruine ou de mon aisance, de tout enfin pour moi, pensez-vous que je puisse rien négliger? Je me garde bien cependant d'agir dans un grand intérêt, avec plus de vivacité que dans un petit; car ce qui arrange tout, c'est la patience et le secret. Adieu donc, mon cher Clarimin; comme j'espère vous voir à Paris dans peu de temps, je vous y invite pour les noces de ma fille.