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Delphine

Chapter 34: LETTRE XXXI.
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About This Book

A novel centers on a sensitive, independent woman whose romantic choices and moral convictions collide with rigid social conventions, bringing personal sorrow and contested resolutions. Presented through intimate scenes and letters, it explores the friction between passionate sincerity and social hypocrisy, showing how society tends to punish outspoken generosity while forgiving measured selfishness. The author combines narrative episodes with analytic reflections on moral purpose, offers a revised ending while preserving an earlier, more politically charged finale as a separate anecdote, and probes the special severity applied to exceptional characters, particularly women, within a community organized around collective interest.

LETTRE XXIX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 2 juillet.

Thérèse est perdue, ma chère Louise, et je ne sais à quel parti m'arrêter pour adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyois quelque espoir pour mon bonheur, il y a deux jours, à la fête de madame de Vernon; Léonce et moi, nous nous étions presque expliqués; mais depuis le malheur arrivé à Thérèse, je suis tellement émue, que j'ai laissé passer deux soirées sans oser aller chez madame de Vernon. Léonce auroit remarqué ma tristesse, et je n'aurois pu lui en avouer la cause; s'il est un devoir sacré pour moi, c'est celui de garder inviolablement le secret de mon amie; et comment ne pas se laisser pénétrer par ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de Léonce; et madame d'Ervins occupe seule tous mes momens.

Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les sentimens, qu'elle ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d'Ervins à Paris il y a quinze ans, avant qu'il eût épousé Thérèse. Avant-hier au bal, madame du Marset, placée à côté de lui, n'a cessé de lui parler bas, pendant que Thérèse dansoit avec M. de Serbellane; je ne crois point que madame du Marset ait été capable d'exciter positivement les soupçons de M. d'Ervins; les caractères les plus méchans ne veulent pas s'avouer qu'ils le sont, et se réservent toujours quelques moyens d'excuse vis-à-vis des autres et d'eux-mêmes; mais j'ai cru reconnoître par quelques mots échappés à la fureur de M. d'Ervins, que madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avoit passé six mois dans son château avec sa femme, s'étoit moquée du rôle ridicule qu'il devoit avoir joué, en tiers avec ces deux jeunes gens; et de tous les mots qu'elle pouvoit choisir, le plus perfide étoit celui de ridicule; depuis, M. d'Ervins l'a répété sans cesse dans sa fureur, et quand elle s'apaisoit, il lui suffisoit de se le prononcer à lui-même, pour qu'elle recommençât plus violente que jamais.

Je passai devant M. d'Ervins, quelques momens après sa conversation avec madame du Marset, et je fus frappée de son air sérieux; comme je ne connois rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai pas qu'il ne fût offensé de quelque manière. Thérèse me fit part des mêmes observations, et cependant, soit, comme elle me l'a dit depuis, qu'un sentiment funeste l'agitât, soit que cette fête, nouvelle pour elle, l'étourdît, et lui otât le pouvoir de réfléchir, son occupation de M. de Serbellane n'étoit que trop remarquable pour des regards attentifs. M. d'Ervins affecta de s'éloigner d'elle; mais j'aperçus clairement qu'il ne la perdoit pas de vue: j'en avertis M. de Serbellane; je comptais sur sa prudence: en effet, il évita constamment de parler à Thérèse. Si je n'avois pas quitté madame d'Ervins alors, peut-être aurois-je calmé le trouble où la jetoit l'apparente, froideur de M. de Serbellane: elle en savoit la cause, et cependant elle ne pouvoit en supporter la vue. Entièrement occupée de Léonce, le reste de la soirée, j'oubliai madame d'Ervins: c'est à cette faute, hélas! qu'est peut-être due son infortune.

Je parlois encore à Léonce, lorsque j'appris subitement qu'on emportoit madame d'Ervins sans connoissance; je courus après son mari qui la suivoit, je montai dans sa voiture presque malgré lui, et je pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui étoit tombée dans un évanouissement si profond, qu'elle ne donnoit plus un signe de vie.—Grand Dieu! dis-je à M. d'Ervins, qui l'a mise en cet état?—Sa conscience, madame, me répondit-il; sa conscience!—Et il me raconta alors ce qui s'étoit passé, avec un tremblement de colère dans lequel il n'entroit pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante figure mourant devant ses yeux.

Placé derrière une porte au moment où sa femme passoit d'une chambre à l'autre, il l'avoit entendu faire à M. de Serbellane des reproches dont l'expression supposoit une liaison intime: il s'étoit avancé alors, et prenant la main de sa femme, il lui avoit dit à voix basse, mais avec fureur:—Regardez-le, ce perfide étranger; regardez-le, car jamais vous ne le reverrez. A ces mots Thérèse étoit tombée comme morte à ses pieds; M. d'Ervins étoit fier de la douleur qu'il lui avoit causée; son orgueil ne se reposoit que sur cette cruelle jouissance.

Quand nous arrivâmes à la maison de madame d'Ervins, sa fille Isore, la voyant rapporter dans cet état, jetoit des cris pitoyables, auxquels M. d'Ervins ne daignoit pas faire la moindre attention. On posa Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle l'étoit encore, de guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal; elle avoit l'air d'avoir été frappée de la foudre au milieu d'une fête.

Mes soins la rappelèrent à la vie; mais elle étoit dans un délire qui trahissoit à chaque instant son secret. Je voulois que M. d'Ervins me laissât seule avec elle; mais loin qu'il y consentît, il s'approcha de moi pour me dire que ma voiture étoit arrivée, et que dans ce moment il désiroit d'entretenir sa femme sans témoins.—Au nom de votre fille, lui dis-je, M. d'Ervins, ménagez Thérèse; n'oubliez pas dix ans de bonheur; n'oubliez pas….—Je sais, madame, interrompit-il, ce que je me dois à moi même: croyez que j'aurai toujours présent à l'esprit ma dignité personnelle.—Et n'aurez-vous pas, repris-je, n'aurez-vous pas présent à l'esprit le danger de Thérèse?—Ce qui est convenable doit être accompli, répondit-il, quoi qu'il en coûte; elle a l'honneur de porter mon nom, je verrai ce qu'exigent à ce titre et son devoir et le mien.—Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien voir dans la nature que lui seul, et dans lui-même, que son orgueil. Je retournai encore une fois vers l'infortunée Thérèse; je l'embrassai en lui jurant l'amitié la plus tendre, et lui recommandant la prudence et le courage; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls mots:—Faites que je le revoie.—Je partis le coeur déchiré.

En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de Serbellane qui m'attendoit: combien je fus touché de sa douleur! ces caractères habituellement froids sortent quelquefois d'eux-mêmes, et produisent alors une impression ineffaçable. Il se faisoit une violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d'Ervins; cependant il lui échappa une fois de dire:—Qu'il ne me fasse pas craindre pour sa femme; qu'il ne la menace pas d'indignes traitemens; car alors je trouverai qu'il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et délivrer Thérèse; et si jamais j'arrivois à trouver ce parti le plus raisonnable, ah!—que je le prendrois avec joie!—Je le calmai en lui disant que je reverrois le lendemain Thérèse, et que je lui raconterois fidèlement dans quelle situation je la trouverois. Nous nous quittâmes après qu'il m'eut promis de ne prendre aucun parti sans m'avoir revue.

Aujourd'hui je n'ai pu être reçue chez Thérèse qu'à huit heures du soir; j'y ai été dix fois inutilement; son mari la tenoit enfermée; son état m'a plus effrayée encore que la veille. Ah! mon Dieu, quelle destinée! M. d'Ervins ne l'avoit pas quittée un seul instant, ni la nuit ni le jour; il l'avoit accablée des reproches les plus outrageans; il avoit obtenu d'elle tous les aveux qui l'accusoient, en la menaçant toujours, si elle le trompoit, d'interroger lui-même M. de Serbellane. Enfin il avoit fini par lui déclarer qu'il exigeoit que M. de Serbellane quittât la France dans vingt-quatre heures.—Je ne m'informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l'obtenir de lui; vous pouvez lui écrire une lettre que je ne verrai pas; mais si après-demain, à dix heures du soir, il est encore à Paris, j'irai le trouver, et nous nous expliquerons ensemble: aussi-bien je penche beaucoup pour ce dernier moyen, et il ne peut être évité que s'il me donne une satisfaction éclatante, en s'éloignant au premier signe de ma volonté.

Thérèse avoit tout promis; mais ce qui l'occupoit peut-être le plus, c'étoit la parole que je lui avois donnée il y a quinze jours, d'assurer ses derniers adieux; son imagination étoit moins frappée de la crainte d'un duel entre son amant et son mari, que de l'idée qu'elle ne reverroit plus M. de Serbellane; elle s'est jetée à mes pieds pour me conjurer de détourner d'elle une telle douleur. Ces mots terribles que M. d'Ervins a prononcés au bal, ces mots: vous ne le verrez plus, retentissent toujours dans son coeur: en les répétant, elle est dans un tel état, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on pourroit lui donner la mort: elle dit que si ce sort jeté sur elle ne s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle sera sûre que leur séparation ne doit point être éternelle, elle aura la force de supporter son départ; mais que si ce dernier adieu n'est pas accordé, elle ne peut répondre d'y survivre. J'ai voulu détourner son attention; mais elle me répétoit toujours:—Le verrai-je, lui dirai-je encore adieu?—Et mon silence la plongeoit dans un tel désespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirois à tout ce que voudroit M. de Serbellane; eh bien! dit-elle alors, je suis tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles.

Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de bonté, que je ne devois pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout après l'engagement que j'avois pris antérieurement avec elle. Faut-il vous avouer le sentiment qui me faisoit craindre de consentir à ce qu'elle désiroit? Si Léonce apprend par quelque hasard que j'ai réuni chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse de son époux, m'approuvera-t-il? Léonce, Léonce! est-il donc devenu ma conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce que la générosité et la pitié peuvent exiger de moi?

En sortant de chez Thérèse, j'allai chez madame de Vernon; Léonce en étoit parti; il m'avoit cherchée chez moi, et s'étoit plaint, à ce que m'a dit Matilde fort naturellement, du temps que je passois chez M. d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur l'emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout à coup comprendre qu'il avoit vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du matin, de chez moi, le jour du bal. J'en éprouvai une douleur insensée; je ne voyois aucun moyen de me justifier de cette accusation; je frémissois de l'idée que Léonce auroit pu l'entendre. M. de Serbellane arriva dans ce moment, il venoit de chez moi; il me le dit. M. de Fierville sourit encore; ce sourire me parut celui de la malice infernale; mais, au lieu de m'exciter à me défendre, il me glaça d'effroi, et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe. Il en fut tellement étonné, qu'il ne pouvoit y croire, et son regard sembloit me dire: mais où êtes-vous, mais que vous est-il arrivé? Sa surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas, vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la généreuse bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à prendre M. de Serbellane à part, et lui rendant compte en peu de mots de ce qui s'étoit passé, je lui dis qu'une lettre de Thérèse l'attendoit chez lui, et il partit pour la lire.

Après cet acte de courage et d'honnêteté, car c'étoit moi que je sacrifiois, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je me demandai pourquoi je ne pourrois pas me servir de mon esprit pour écarter des soupçons injustes; mais M. de Fierville étoit calme, et j'étois émue; mais toutes mes paroles se ressentoient de mon trouble, tandis qu'il acéroit de sang-froid toutes les siennes. J'essayai d'être gaie pour montrer combien j'attachois peu de prix à ce qu'il croyoit important; mes plaisanteries étoient contraintes, et l'aisance la plus parfaite rendoit les siennes piquantes. Je revins au sérieux, espérant parvenir de quelque manière à le convaincre; mais il repoussoit par l'ironie l'intérêt trop vif que je ne pouvois cacher. Jamais je n'ai mieux éprouvé qu'il est de certains hommes sur lesquels glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentimens les plus propres à faire impression; ils sont occupés à se défendre de la vérité par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'être compris.

Je souffrois beaucoup cependant de mon embarrassante situation, lorsque madame de Vernon vint me délivrer; elle fit quelques plaisanteries à M. de Fierville, qui valoient mieux que les siennes, et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas qu'elle alloit le détromper sur tout ce qui m'inquiétoit, si je la laissois seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise, combien je fus touchée de cette action, de ce secours accordé dans une véritable détresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un secret qui me pèse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit arriver de moi.

LETTRE XXX.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 4 juillet.

J'ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n'aie pu parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des momens doux, ce jour, mais il m'a laissé de cruelles inquiétudes. En m'éveillant, j'écrivis à madame de Vernon, pour lui demander de me recevoir seule, à l'heure de son déjeûner; et sans lui dire précisément le sujet dont je voulois lui parler, il me semble que je l'indiquois assez clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusoit de ne pas pouvoir accepter mon offre, et finissoit par ces mots remarquables: Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que vous-même, mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous parler.

J'ai réfléchi long-temps sur cette phrase, et je ne la comprends pas bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entretien? Elle m'a dit elle-même, il y a deux jours, qu'elle n'avoit point eu, jusqu'à présent, de conversation avec Léonce, relativement au projet du mariage; auroit-elle deviné mon sentiment pour lui? Seroit-elle assez généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de moi, et sans m'en parler? Combien j'aurois à rougir d'une si noble conduite! Qu'aurois-je fait pour mériter un si grand sacrifice? Mais si elle en avoit l'idée, comment exposeroit-elle Matilde à voir tous les jours Léonce? Enfin, dans ce doute insupportable, je résolus d'aller chez elle, et de la forcer à m'écouter.

Qu'avois-je à lui dire cependant? Que j'aimois Léonce, que je voulois m'opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous avions formés ensemble! Ah! ma Louise, vous donnez trop d'encouragement à ma foiblesse; au moins je ne me livrerai point à l'espérance avant que madame de Vernon m'ait entendue, ait décidé de mon sort.

M. de Serbellane arriva chez moi comme j'allois sortir; le changement de son visage me fit de la peine, je vis bien qu'il souffroit cruellement.—J'ai lu sa lettre, me dit-il; elle m'a fait mal: j'avois espéré que ma vie ne seroit funeste à personne, et voilà que j'ai perdu la destinée de la plus sensible des femmes. Voyons enfin, me dit-il en reprenant de l'empire sur lui-même, voyons ce qu'il reste à faire. Quoiqu'il me soit très-pénible d'avoir l'air de céder, en partant, à la volonté de M. d'Ervins, j'y consens, puisque Thérèse le désire; je ne crains pas que personne imagine que c'est ma vie que j'ai ménagée. Vous, madame, ajouta-t-il, que j'ai connue par tant de preuves d'une angélique bonté, il faut que vous m'en donniez une dernière; il faut que vous receviez après-demain, dans la soirée, Thérèse et moi chez vous. Je partirai ce matin ostensiblement; M. d'Ervins se croira sûr que je suis en route pour le Portugal; quelques affaires l'appellent à Saint-Germain, et pendant qu'il y sera, Thérèse viendra chez vous en secret. Je sais que la demande que je vous fais seroit refusée par une femme commune, accordée sans réflexion par une femme légère; je l'obtiendrai de votre sensibilité. Je n'ai peut-être pas toujours partagé l'impétuosité des sentimens de Thérèse; mais aujourd'hui cet adieu m'est aussi nécessaire qu'à elle; ces derniers événemens ont produit sur mon caractère une impression dont je ne le croyois pas susceptible; je veux que Thérèse entende ce que j'ai à lui dire sur sa situation.

M. de Serbellane s'arrêta, étonné de mon silence; ce qui s'étoit passé hier avec M. de Fierville me donnoit encore plus de répugnance pour une nouvelle démarche: la calomnie ou la médisance peuvent me perdre auprès de Léonce. Je n'osois pas cependant refuser M. de Serbellane: quel motif lui donner? J'aurois rougi de prétexter un scrupule de morale, quand ce n'étoit pas la véritable cause de mon incertitude: honte éternelle à qui pourroit vouloir usurper un sentiment d'estime!

Je ne sais si M. de Serbellane s'aperçut de mes combats, mais, me prenant la main, il me dit, avec ce calme qui donne toujours l'idée d'une raison supérieure:—Vous l'avez promis à Thérèse; j'en suis témoin, elle y a compté; tromperez-vous sa confiance? Serez-vous insensible à son désespoir?—Non, lui répondis-je, quoi qu'il puisse en arriver, je ne lui causerai pas une telle douleur; employez cette entrevue à calmer son esprit, à la ramener aux devoirs que sa destinée lui impose, et s'il en résulte pour moi quelque grand malheur, du moins je n'aurai jamais été dure envers un autre, j'aurai droit à la pitié.—Généreuse amie! s'écria M. de Serbellane, vous serez heureuse dans vos sentimens; je les ai devinés, j'ose les approuver, et tous les voeux de mon âme sont pour votre félicité. Je mettrai tant de prudence et de secret dans cette entrevue, que je vous promets d'en écarter tous les inconvéniens. Je ferai servir ces dernières heures à fortifier la raison de Thérèse, et dans votre maison il ne sera prononcé que des paroles dignes de vous; la nuit suivante je pars, je quitte peut-être pour jamais la femme qui m'a le plus aimé, et vous, madame, et vous dont le caractère est si noble, si sensible et si vrai.—C'étoit la première fois que M. de Serbellane m'exprimoit vivement son estime: j'en fus émue. Cet homme a l'art de toucher par ses moindres paroles; le courage qu'il avoit su m'inspirer me soutint quelques momens; mais à peine fut-il parti, que je fus saisie d'un profond sentiment de tristesse, en pensant à tous les hasards de l'engagement que je venois de prendre.

Si j'avois pu consulter Léonce, ne m'auroit-il pas désapprouvée? il ne voudroit pas au moins, j'en suis sûre, que sa femme se permît une conduite aussi foible. Ah! pourquoi n'ai-je pas dès à présent la conduite qu'il exigeroit de sa femme! Cependant ma promesse n'étoit-elle pas donnée? pouvois-je supporter d'être la cause volontaire de la douleur la plus déchirante? Non, mais que ce jour n'est-il passé!

Je suivis mon projet d'aller chez madame de Vernon, quoique je fusse bien peu capable de lui parler, dans la distraction où me jetoit le consentement que M. de Serbellane avoit obtenu de moi. Je trouvai Léonce avec madame de Vernon: il venoit prendre congé d'elle, avant d'aller passer quelques jours à Mondoville; il se plaignit de ne m'avoir pas vue, mais avec des mots si doux sur mon dévouement à l'amitié, que je dus espérer qu'il m'en aimoit davantage. Il soutint la conversation avec un esprit très-libre; il me parut, en l'observant, que son parti étoit pris; jusqu'alors il avoit eu l'air entraîné, mais non résolu; j'espérai beaucoup pour moi de son calme: s'il m'avoit sacrifiée, il auroit été impossible qu'il me regardât d'un air serein.

Madame de Vernon alloit aux Tuileries faire sa cour à la reine; elle me pria de l'accompagner. Léonce dit qu'il iroit aussi; je rentrai chez moi pour m'habiller, et un quart d'heure après, Léonce et madame de Vernon vinrent me chercher.

Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: madame de R. arriva: c'est une personne très-inconséquente, et qui s'est perdue de réputation, par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante madame d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de paroître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, mesdames de Sainte-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle; mesdames de Sainte-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étoient assises, du même côté que madame de R.; à l'instant toutes les autres femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la chambre madame de Vernon, madame du Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple, car ils veulent, en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.

Madame de R. restoit seule l'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisoit pour s'en approcher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment alloit arriver où la reine nous feroit entrer, ou sortiroit pour nous recevoir: je prévis que la scène deviendroit alors encore plus cruelle. Les yeux de madame de R. se remplissoient de larmes; elle nous regardoit toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvois pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente me retenoit encore; mais un dernier regard jeté sur madame de R. m'attendrit tellement, que par un mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disois-je alors, puisque encore une fois les convenances de la société sont en opposition avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient sacrifiées.

Madame de R. me reçut comme si je lui avois rendu la vie; en effet, c'est la vie que le soulagement de ces douleurs, que la société peut imposer quand elle exerce sans pitié toute sa puissance. A peine eus-je parlé à madame de R. que je ne pus m'empêcher de regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouroient l'assemblée avec inquiétude, pour juger de l'impression que je produisois, mais que la sienne étoit douce.

Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et n'eut pas l'air d'apercevoir ce qui se passoit; je soutins assez bien jusqu'à la fin ce qu'il pouvoit y avoir d'un peu gênant dans le rôle que je m'étois imposé. En sortant de l'appartement de la reine, madame de R. me dit, avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon sacrifice:—Généreuse Delphine! vous m'avez donné la seule leçon qui pût faire impression sur moi! Vous m'avez fait aimer la vertu, son courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années, qu'à compter de ce jour je ne serai plus la même. Il me faudra long-temps avant de me croire digne de vous voir; mais c'est le but que je me proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra.—je lui pris la main à ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de madame du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncèrent leur désapprobation; ils parloient tous les deux à Léonce, et je crus voir qu'il étoit péniblement affecté de ce qu'il entendoit: je cherchai des yeux madame de Vernon; elle étoit encore chez la reine. Pendant ce moment d'incertitude, Léonce m'aborda, et me demanda avec assez de sérieux la permission de me voir seule chez moi, dès qu'il auroit reconduit madame de Vernon. J'y consentis par un signe de tête; j'étois trop émue pour parler.

Je retournai chez moi; j'essayai de lire en attendant l'arrivée de Léonce. Mais lorsque trois heures furent sonnées, je me persuadai que madame de Vernon l'avoit retenu, qu'il s'étoit expliqué avec elle, qu'elle avoit intéressé sa délicatesse à tenir les engagemens de sa mère, et qu'il alloit m'écrire pour s'excuser de venir me voir. Un domestique entra pendant que je faisois ces réflexions; il portoit un billet à la main, et je ne doutai pas que ce billet ne fût l'excuse de Léonce. Je le pris sans rien voir; un nuage couvroit mes yeux: mais quand j'aperçus la signature de Thérèse, j'éprouvai une joie bien vive; elle me demandoit de venir le soir chez elle: je répondis que j'irois avec un empressement extrême: je crois que j'étois reconnoissante envers Thérèse, de ce que c'étoit elle qui m'avoit écrit.

Je me rassis avec plus de calme; mais peu de temps après mon inquiétude recommença; j'avois appris depuis une heure à distinguer parfaitement tous les bruits de voiture: je reconnoissois à l'instant celles qui venoient du côté de la maison de madame de Vernon. Quand elles approchoient, je retenois ma respiration pour mieux entendre, et quand elles avoient passé ma porte, je tombois dans le plus pénible abattement. Enfin, une s'arrête, on frappe, on ouvre, et j'aperçois le carrosse bleu de Léonce qui m'étoit si bien connu. Je fus bien honteuse alors de l'état dans lequel j'avois été; il me sembloit que Léonce pouvoit le deviner, et je me hâtai de reprendre un livre, et de me préparer à recevoir comme une visite, avec les formes accoutumées de la société, celui que j'attendois avec un battement de coeur qui soulevoit ma robe sur mon sein.

Léonce enfin parut; l'air en devint plus léger et plus pur. Il commença par me dire que madame de Vernon l'avoit retenu avec une insistance singulière, sans lui parler d'aucun sujet intéressant; mais le rappelant sans cesse pour le charger des commissions les plus indifférentes. Elle doit, lui dis-je, en faisant effort sur moi-même, chercher tous les moyens de vous captiver; vous ne pouvez en être surpris.—Ce n'est pas elle, reprit Léonce avec une expression assez triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire; je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur.—Ce doute m'étonna; je gardai le silence; il continua:—Si j'avois eu la gloire de vous intéresser, ne penseriez-vous pas aux prétextes que vous donnez à la méchanceté; oublieriez-vous le caractère de ma mère, et les obstacles…. Il s'arrêta, et appuya sa tête sur sa main:—Que me reprochez-vous, Léonce? lui dis-je; je veux l'entendre avant de me justifier.—Votre liaison intime avec madame de R.; madame d'Albémar devoit-elle choisir une telle amie?—Je la voyois pour la troisième fois, répondis-je, depuis que je suis à Paris, je n'ai jamais été chez elle, elle n'est jamais venue chez moi.—Quoi! s'écria Léonce, et madame du Marset a osé me dire….—Vous l'avez écoutée; c'est vous qui êtes bien plus coupable.

Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je; ne m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?—Non, répondit Léonce, je souffrois, mais je ne vous blâmois pas.—Vous souffriez, repris-je avec assez de chaleur, quand je me livrois à un sentiment généreux; ah! Léonce, c'étoit du malheur de cette infortunée qu'il falloit s'affliger, et non de l'heureuse occasion qui me permettoit de la secourir. Sans doute madame de R. a dégradé sa vie; mais pouvons-nous savoir toutes les circonstances qui l'ont perdue? a-t-elle eu pour époux un protecteur, ou un homme indigne d'être aimé? ses parens ont-ils soigné son éducation? le premier objet de son choix a-t-il ménagé sa destinée? n'a-t-il pas flétri dans son coeur toute espérance d'amour, tout sentiment de délicatesse? Ah! de combien de manières le sort des femmes dépend des hommes! d'ailleurs, je ne me vanterai point d'avoir pensé ce matin à la conduite de madame de R., ni à l'indulgence qu'elle peut mériter; j'ai été entraînée vers elle par un mouvement de pitié tout-à-fait irréfléchi. Je n'étois point son juge, et il falloit être plus que son juge pour se refuser à la soulager d'un grand supplice, l'humiliation publique. Ces mêmes femmes qui l'ont outragée, pensez-vous que si elles l'eussent rencontrée seule à la campagne, elles se fussent éloignées d'elle? Non, elles lui auroient parlé; leur indignation vertueuse, se trouvant sans témoins, ne se seroit point réveillée. Que de petitesses vaniteuses et de cruautés froides, dans cette ostentation de vertus, dans ce sacrifice d'une victime humaine, non à la morale, mais à l'orgueil! Écoutez-moi, Léonce, lui dis-je avec enthousiasme, je vous aime, vous le savez, je ne chercherois point à vous le cacher, quand même vous l'ignoreriez encore; loin de moi toutes les ruses du coeur, même les plus innocentes: mais je l'espère, je ne sacrifierai pas à cette affection toute-puissante les qualités que je dois aux chers amis qui ont élevé mon enfance: je braverai le plus grand des dangers pour moi, la crainte de vous déplaire, oui, je le braverai, quand il s'agira de porter quelque consolation à un être malheureux.

Long-temps avant d'avoir fini de parler, j'avois vu sur le visage de Léonce que j'avois triomphé de toutes ses dispositions sévères; mais il se plaisoit à m'entendre, et je continuois, encouragée par ses regards.—Delphine, me dit-il, en me prenant la main, céleste Delphine, il n'est plus temps de vous résister. Qu'importé si nos caractères et nos opinions s'accordent en tout, il n'y a pas dans l'univers une autre femme de la même nature que vous! aucune n'a dans les traits cette empreinte divine que le ciel y a gravée, pour qu'on ne pût jamais vous comparer à personne; cette âme, cette voix, ce regard se sont emparés de mon être; je ne sais quel sera mon sort avec vous, mais sans vous il n'y a plus sur la terre pour moi que des couleurs effacées, des images confuses, des ombres errantes; et rien n'existe, rien n'est animé quand vous n'êtes pas là. Soyez donc, s'écria-t-il en se jetant à mes pieds, soyez donc la compagne de ma destinée, l'ange qui marchera devant moi, pendant les années que je dois encore parcourir. Soignez mon bonheur que je vous livre avec ma vie, ménagez mes défauts; ils naissent, comme mon amour, d'un caractère passionné; et demandez au ciel pour moi, le jour de notre union, que je meure jeune, aimé de vous, sans avoir jamais éprouvé le moindre refroidissement dans cette affection touchante, que votre coeur m'a généreusement accordée.

Ah! Louise, quels sentimens j'éprouvois! je serrois ses mains dans les miennes, je pleurois, je craignois d'interrompre par un seul mot ces paroles enivrantes! Léonce me dit qu'il alloit écrire à sa mère pour lui déclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la promesse de m'unir à lui, quelle que fût la réponse d'Espagne, au moment où elle seroit arrivée. Je consentois avec transport au bonheur de ma vie, quand tout à coup je réfléchis que cette demande ne pouvoit s'accorder avec la résolution que j'avois formée de confier mon secret à madame de Vernon, avant d'avoir pris aucun engagement. La délicatesse me faisoit une loi de ne donner aucune réponse décisive, sans lui avoir parlé. Je ne voulus pas dire à Léonce ma résolution à cet égard, dans la crainte de l'irriter; je lui répondis donc, que je lui demandois de n'exiger de moi aucune promesse avant son retour; il recula d'étonnement à ces mots, et sa figure devint très-sombre; j'allois le rassurer, lorsque tout à coup ma porte s'ouvrit, et je vis entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus extrêmement troublée de leur présence, et je regrettois surtout de n'avoir pu m'expliquer avec Léonce, sur le refus qui l'avoit blessé. Madame de Vernon ne m'observa pas, et s'assit fort simplement, en m'annonçant qu'elle venoit me chercher pour dîner chez elle: Matilde eut un moment d'étonnement lorsqu'elle vit Léonce chez moi; mais cet étonnement se passa sans exciter en elle aucun soupçon: la lenteur de ses idées et leur fixité la préservent de la jalousie.—A propos, me dit madame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part après-demain pour le Portugal?—Je rougis à ce mot extrêmement, dans la crainte qu'il ne compromît Thérèse, et je me hâtai de dire qu'il étoit parti ce matin même. Léonce me regarda avec une attention très-vive, puis il tomba dans la rêverie. Je sentis de nouveau le malheur du secret auquel j'étois condamnée, et je tressaillis en moi-même, comme si mon bonheur eût, couru quelque grand hasard. Madame de Vernon me proposa de partir; elle insista, mais foiblement, pour que Léonce vînt chez elle: M. Barton l'attendoit; il refusa. Comme je montois en voiture, il me dit a voix basse, mais avec un ton très-solennel:—N'oubliez pas qu'avec un caractère tel que le mien, un tort du coeur, une dissimulation, détruiroit sans retour et mon bonheur et ma confiance.—Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant lui parler entourée comme je l'étois; il m'entendit, me serra la main et s'éloigna; mais depuis une oppression douloureuse ne m'a point quittée.

Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra seule. Avant cette heure, Thérèse et son amant se seront rencontrés chez moi; c'est trop pour demain. J'ai vu ce soir Thérèse; elle savoit ma promesse par un mot de M. de Serbellane; je n'aurois pu lui persuader moi-même, quand je l'aurois voulu, que j'étois capable de me rétracter. Son mari croit M. de Serbellane en route; il va demain à Saint-Germain; tout est arrangé d'une manière irrévocable, je suis liée de mille noeuds; mais je l'espère au moins, c'est le dernier secret qui existera jamais entre Léonce et moi. Vous, ma soeur, à qui j'ai tout dit, songez à moi; mon sort sera bientôt décidé.

LETTRE XXXI.

Léonce à sa mère.

Mondoville, 6 juillet 1790.

Je suis dans cette terre où vous avez passé les plus heureuses années de votre mariage; c'est ici, mon excellente mère, que vous avez élevé mon enfance; tous ces lieux sont remplis de mes plus doux souvenirs, et je retrouve en les voyant cette confiance dans l'avenir, bonheur des premiers temps de la vie. J'y ressens aussi mon affection pour vous avec une nouvelle force; cette affection de choix que mon coeur vous accorderoit, quand le devoir le plus sacré ne me l'imposeroit pas. Vous me connoissez d'autant mieux, qu'à beaucoup d'égards je vous ressemble; fixez donc, je vous en conjure, toute votre attention, et tout votre intérêt sur la demande que je vais vous faire.

Je puis être malheureux de beaucoup de manières; mon âme irritable est accessible à des peines de tout genre; mais il n'existe pour moi qu'une seule source de bonheur, et je n'en goûterai point sur la terre, si je n'ai pas pour femme un être que j'aime, et dont l'esprit intéresse le mien. Ce n'est point le rapide enthousiasme d'un jeune homme pour une jolie femme, que je prends pour l'attachement nécessaire à toute ma vie; vous savez que la réflexion se mêle toujours à mes sentimens les plus passionnés: je suis profondément amoureux de madame d'Albémar; mais je n'en suis pas moins certain, que c'est la raison qui me guide, dans le choix que j'ai fait d'elle, pour lui confier ma destinée.

Mademoiselle de Vernon est une personne belle, sage et raisonnable; je suis convaincu qu'elle ne donnera jamais à son époux aucun sujet de plainte, et que sa conduite sera conforme aux principes les plus réguliers; mais est-ce l'absence des peines que je cherche dans le mariage? je ferois tout aussi bien alors de rester libre. D'ailleurs je n'atteindrois pas même à ce but, en me résignant à l'union que l'on me propose. Que ferois-je de l'âme et de l'esprit que j'ai, avec une femme d'une nature tout-à-fait différente? N'avez-vous pas souvent remarqué dans la vie combien les gens médiocres et les personnes distinguées s'accordent mal ensemble! Les esprits tout-à-fait vulgaires s'arrangent beaucoup mieux avec les esprits supérieurs; mais la médiocrité ne suppose rien au-delà de sa propre intelligence, et regarde comme folie tout ce qui la dépasse. Mademoiselle de Vernon a déjà un caractère et un esprit arrêtés, qui ne peuvent plus ni se modifier, ni se changer; elle a des raisonnemens pour tout, et les pensées des autres ne pénètrent jamais dans sa tête. Elle oppose constamment une idée commune à toute idée nouvelle, et croit en avoir triomphé. Quel plaisir la conversation pourroit-elle donner avec une telle femme! et l'un des premiers bonheurs de la vie intime n'est-il pas de s'entendre et de se répondre? Que de mouvemens, que de réflexions, que de pensées, que d'observations ne me seroit-il pas impossible de communiquer à Matilde! et que ferois-je de tout ce que je ne pourrois pas lui confier, de cette moitié de ma vie à laquelle je ne pourrois jamais l'associer!

Ah! ma mère, je serai seul, pour jamais seul, avec toute autre femme que Delphine, et c'est une douleur toujours plus amère avec le temps, que cette solitude de l'esprit et du coeur, à côté de l'objet qui vers la fin de la vie doit être votre unique bien. Je ne supporterois point une telle situation; j'irois chercher ailleurs cette société parfaite, cette harmonie des âmes, dont jamais l'homme ne peut se passer; et quand je serois vieux, je rapporterois mes tristes jours à celle à qui je n'aurois pu donner un doux souvenir de mes jeunes années.

Quel avenir! ma mère, pouvez-vous y condamner votre fils, quand le hasard le plus favorable lui présente l'objet qui feroit le bonheur de toutes les époques de sa vie, la plus belle des femmes, et cependant celle qui, dépouillée de tous les agrémens de la jeunesse, posséderoit encore les trésors du temps; la douceur, l'esprit et la bonté! Vous avez donné, par une éducation forte, une grande activité à mes vertus, comme à mes défauts; pensez-vous qu'un tel caractère soit facile à rendre heureux?

Si vous eussiez pris des engagemens indissolubles, des engagemens consacrés par l'honneur, c'en étoit fait, j'immolois ma vie à votre parole; mais sans doute votre consentement n'avoit point un semblable caractère, puisque vous ne m'avez jamais fait cette objection, en réponse à dix lettres, qui vous interrogeoient, à cet égard. Vous ne m'avez parlé que des injustes préventions qu'on vous a données contre madame d'Albémar.

On vous a dit qu'elle étoit légère, imprudente, coquette, philosophe; tout ce qui vous déplaît en tout genre, on l'a réuni sur Delphine. Ne pouvez-vous donc pas, ma mère, en croire votre fils autant que madame du Marset? Delphine a été élevée dans la solitude, par des personnes qui n'avoient point la connoissance du monde, et dont l'esprit étoit cependant fort éclairé; elle ne vit à Paris que depuis un an, et n'a point appris à se défier des jugemens des hommes. Elle croit que la morale suffit à tout, et qu'il faut dédaigner les préjugés reçus, les convenances admises, quand la vertu n'y est point intéressée! Mais le soin de mon bonheur la corrigera de ce défaut; car ce qu'elle est avant tout, c'est bonne et sensible; elle m'aime, que n'obtiendrai-je donc pas d'elle, et pour vous, et pour moi?

On vous a parlé de la supériorité de son esprit; et comme à ma prière vous avez consenti à venir vivre chez moi l'année prochaine, vous craignez de rencontrer dans votre belle-fille un caractère despotique. Matilde, dont l'esprit est borné, a des volontés positives sur les plus petites circonstances de la vie domestique; Delphine n'a que deux intérêts au monde, le sentiment et la pensée relie est sans désirs, comme sans avis sur les détails journaliers, et s'abandonne avec joie à tous les goûts des autres; elle n'attache du prix qu'à plaire et à être aimée. Vous serez l'objet continuel de ses soins les plus assidus; je la vois avec madame de Vernon; jamais l'amour filial, l'amitié complaisante et dévouée ne pourroient inspirer une conduite plus aimable. Ah! ma mère, c'est votre bonheur autant que le mien, que j'assure en épousant madame d'Albémar.

Vous n'avez pas réfléchi combien vous auriez de peine à ménager l'amour-propre d'une personne médiocre: tout est si doux, tout est si facile avec un être vraiment supérieur! Les opinions même de Delphine sont mille fois plus aisées à modifier, que celles de Matilde. Delphine ne peut jamais craindre d'être humiliée; Delphine ne peut jamais éprouver les inquiétudes de la vanité; son esprit est prêt à reconnoître une erreur, accoutumé qu'il est à découvrir tant de vérités nouvelles, et son coeur se plaît à céder aux lumières de ceux qu'elle aime.

On vous a dit encore, j'ai honte de l'écrire, qu'elle étoit fausse et dissimulée; que j'ignorois sa vie passée et ses affections présentes: sa vie passée! tout le monde la sait; ses affections présentes! que vous a-t-on mandé sur M. de Serbellane? pourquoi me le nommez-vous? Non, Delphine ne m'a rien caché. Delphine fausse! dissimulée!… Si cela pouvoit être vrai, son caractère seroit le plus méprisable de tous; car elle profaneroit indignement les plus beaux dons que la nature ait jamais faits, pour entraîner et convaincre.

Enfin, j'oserai vous le dire, sans porter atteinte au respect profond que j'aime à vous consacrer; je suis résolu à épouser madame d'Albémar, à moins que vous ne me prouviez qu'une loi de l'honneur s'y oppose. Le sacrifice que je ferois alors seroit bientôt suivi de celui de ma vie: l'honneur peut l'exiger; mais vous, ma mère, seriez-vous heureuse à ce prix?

LETTRE XXXII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 6 juillet.

Ma chère soeur, j'étois sans doute avertie par quelque pressentiment du ciel, lorsque j'éprouvois un si grand effroi de la journée d'hier. Oh! de quel événement ma fatale complaisance est la première cause! J'éprouve autant de remords que si j'étois coupable, et je n'échappe à ces réflexions que par une douleur plus vive encore, parle spectacle du désespoir de Thérèse. Et Léonce! Léonce! juste ciel! quelle impression recevra-t-il de mon imprudente conduite? Ma Louise, je me dis à chaque instant que si vous aviez été près de moi, aucun de ces malheurs ne me seroit arrivé. Mais la bonté, mais la pitié naturelles à mon caractère m'égarent, loin d'un guide qui sauroit joindre à ces qualités une raison plus ferme que la mienne.

Hier à deux heures après midi, M. d'Ervins alla dîner à Saint-Germain chez un de ses amis, se croyant assuré du départ de M. de Serbellane. Madame d'Ervins arriva chez moi vers cinq heures, seule, à pied, dans un état déplorable; et peu de momens après, M. de Serbellane vint très-secrètement pour lui dire un adieu, qui sera plus long, hélas! qu'ils ne l'imaginoient alors. Ma porte étoit défendue pour tout le monde, et pour M. d'Ervins en particulier; on disoit chez moi que j'étois partie pour Bellerive, et tous mes volets fermés du côté de la cour, servoient à le persuader. Je fus témoin, pendant trois heures, de la douleur la plus déchirante; je versai beaucoup de larmes avec Thérèse, et j'étois déjà bien abattue lorsque la plus terrible épreuve tomba sur moi.

Au moment où j'avois obtenu de Thérèse et de M. de Serbellane qu'ils se séparassent, un de mes gens entra, et me dit qu'un domestique de madame de Vernon m'apportoit un billet d'elle, et demandoit à me parler; je sors et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d'Ervins! Il étoit déjà dans la chambre voisine, et se débarrassant d'une redingotte à la livrée des gens de madame de Vernon, dont il s'étoit revêtu pour se déguiser: il s'avance tout à coup, malgré mes efforts, se précipite sur la porte de mon salon, l'ouvre, et trouve M. de Serbellane à genoux devant Thérèse, la tête baissée sur sa main. Thérèse reconnoît son mari la première, et tombe sans connoissance sur le plancher. M. de Serbellane la relève dans ses bras, avant d'avoir encore aperçu M. d'Ervins, et croyant que la douleur des adieux étoit la seule cause de l'état où il voyoit Thérèse. M. d'Ervins arrache sa femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise, en l'abandonnant à mes secours; il se retourne ensuite vers M. de Serbellane, et tire son épée sans remarquer que son adversaire n'en avoit pas: les cris qui m'échappèrent attirèrent mes gens; M. de Serbellane leur ordonna de s'éloigner, et, s'adressant à M. d'Ervins, il lui dit:—Vous devez croire à madame d'Ervins, monsieur, des torts qu'elle n'a pas; je la quittois, je la priois de recevoir mes adieux.

M. d'Ervins alors entra dans une colère, dont les expressions étoient à la fois insolentes, ignobles et furieuses. A travers tous ses discours, on voyoit cependant la plus ferme résolution de se battre avec M. de Serbellane. J'essayai de persuader à M. d'Ervins que cette scène pourroit être ignorée de tout le monde; mais je compris par ses réponses une partie de ce que j'ai su depuis avec détail; c'est que M. de Fierville savoit tout, avoit tout dit, et que cette raison, plus qu'aucune autre encore, animoit le courage de M. d'Ervins.

M. de Serbellane souffroit de la manière la plus cruelle; je voyois sur son visage le combat de toutes les passions généreuses et fières; il étoit immobile devant une fenêtre, mordant ses lèvres, écoutant en silence les folles provocations de M. d'Ervins, et regardant seulement quelquefois le visage pâle et mourant de Thérèse, comme s'il avoit besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir.

Il me vint dans l'esprit, après avoir tout épuisé pour calmer M. d'Ervins, de détourner sa colère sur moi, et j'essayai de lui dire que c'étoit moi qui avois engagé madame d'Ervins à venir: je commençois à peine ces mots, que se rappelant ce qu'il avoit oublié, c'est que le rendez-vous s'étoit donné dans ma maison, il se permit sur ma conduite les réflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se contint plus, et saisissant la main de M. d'Ervins, il lui dit:—C'en est assez, monsieur; c'en est assez; vous n'aurez plus affaire qu'à moi, et je vous satisferai.—Thérèse revint à elle dans ce moment. Quelle scène pour elle, grand Dieu! une épée nue, la fureur qui se peignoit dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent bientôt de quel événement elle étoit menacée; elle se jeta aux pieds de M. d'Ervins pour l'implorer.

Alors, soit que prêt à se battre, il éprouvât un ressentiment plus âpre encore contre celle qui en étoit la cause, soit qu'il fût dans son caractère de se plaire dans les menaces, il lui déclara qu'elle devoit s'attendre aux plus cruels traitemens, qu'il lui retireroit sa fille, qu'il l'enfermeroit dans une terre pour le reste de ses jours, et que l'univers entier connoîtroit sa honte, puisqu'il alloit s'en laver lui-même dans le sang de son amant. A ces atroces discours, M. de Serbellane fut saisi d'une colère telle, que je frémis encore en me la rappelant: ses lèvres étoient pâles et tremblantes, son visage n'avoit plus qu'une expression convulsive; il me dit à voix basse en s'approchant de moi:—Voyez-vous cet homme, il est mort; il vient de se condamner; je perdrai Thérèse pour toujours, mais je la laisserai libre, et je lui conserverai sa fille.—A ces mots, avec une action plus prompte que le regard, il prit M. d'Ervins par le bras et sortit.

Thérèse et moi nous les suivîmes tous les deux; ils étoient déjà dans la rue. Thérèse, en se précipitant sur l'escalier, tomba de quelques marches; je la relevai, j'aidai à la reporter sur mon lit, et je chargeai Antoine, le valet de chambre intelligent que vous m'avez donné, de rejoindre M. d'Ervins et M. de Serbellane, et de nous rapporter à l'instant ce qui se seroit passé.

Je tins serrée dans mes bras pendant cette cruelle incertitude la malheureuse Thérèse, qui n'avoit qu'une idée, qui ne craignoit au monde que le danger de M. de Serbellane.

Antoine revint enfin, et nous apprit que dans le fatal combat, M. d'Ervins avoit été tué sur la place. Thérèse, en l'apprenant, se jeta à genoux, et s'écria:—Mon Dieu, ne condamnez pas aux peines éternelles la criminelle Thérèse! accordez-lui les bienfaits de la pénitence; sa vie ne sera plus qu'une expiation sévère, ses derniers jours seront consacrés à mériter votre miséricorde!—En effet, depuis ce moment toutes ses idées semblent changées; le repentir et la dévotion se sont emparés de son esprit troublé: elle ne s'est pas permis de me prononcer une seule fois le nom de son amant.

Antoine, après nous avoir dit l'affreuse issue du combat, nous apprit qu'il avoit eu lieu dans les Champs-Élysées, presque devant le jardin de madame de Vernon. Lorsque M. d'Ervins fut tombé, M. de Serbellane vit Antoine et l'appela; il le chargea de me dire, n'osant pas prononcer le nom de Thérèse, qu'après un tel événement il étoit obligé de partir à l'instant même pour Lisbonne, mais qu'il m'écriroit dès qu'il y seroit arrivé. Ces derniers mots furent entendus de quelques personnes qui s'étoient rassemblées autour du corps de M. d'Ervins, et mon nom seul fut répété dans la foule. Antoine, appelé comme témoin par la justice, ne déposera rien qui puisse compromettre Thérèse, et mon nom seul, s'il le faut, sera prononcé; j'espère donc que je sauverai à Thérèse l'horrible malheur de passer pour la cause de la mort de son mari.

M. d'Ervins a un frère méchant et dur, qui seroit capable, pour enlever à Thérèse sa fille, et la direction de sa fortune, de l'accuser publiquement d'avoir excité son amant au meurtre de son mari. Thérèse me fit part de ses craintes, dont Isore seule étoit l'objet. Nous convînmes ensemble que nous ferions dire partout qu'une querelle politique, que je n'avois pu réussir à calmer, étoit la cause de ce duel. Je priai seulement madame d'Ervins de me permettre de tout confier à madame de Vernon, parce qu'elle étoit plus en état que personne de diriger l'opinion de la société sur cette affaire, et qu'elle avoit de l'ascendant sur M. de Fierville, qui paroissoit le seul instruit de la vérité. Je demandai aussi à Thérèse de me donner une grande preuve d'amitié, en consentant à ce que Léonce fût dépositaire de son secret; je lui avouai mon sentiment pour lui, et à ce mot Thérèse ne résista plus.

C'étoit peut-être trop exiger d'elle; mais redoutant l'éclat de cette aventure, à laquelle mon nom dans les premiers temps pouvoit être malignement associé, il m'étoit impossible de me résoudre à courir ce hasard auprès de Léonce. Je crains, je n'ai que trop de raisons de craindre qu'il ne blâme ma conduite, mais je veux au moins qu'il en connoisse parfaitement tous les motifs: il fut aussi décidé que j'emmenerois madame d'Ervins le soir même à ma campagne, et que nous y resterions quelques jours ensemble sans voir personne, jusques à ce qu'elle eût des nouvelles de la famille de son mari.

On vint me dire que madame de Vernon me demandoit. J'allai la recevoir dans mon cabinet; il falloit enfin que cette journée si douloureuse se terminât par quelques sentimens consolateurs. Je l'ai souvent remarqué, un soin bienfaisant prépare dans les peines de la vie un soulagement à notre âme, lorsque ses forces sont prêtes à l'abandonner. Quelle affection madame de Vernon me témoigna! avec quel intérêt elle me questionna sur tous les détails de cet affreux événement! elle-même me raconta ce qui avoit été la première cause de notre malheur.

Hier au soir madame du Marset crut apercevoir dans la rue M. de Serbellane enveloppé dans un manteau, et le raconta à M. de Fierville. Celui-ci, dînant avec M. d'Ervins, à Saint-Germain, lui soutint que M. de Serbellane n'étoit pas parti pour le Portugal hier matin, comme il le croyoit: il paroît que M. de Fierville le dit d'abord sans mauvaise intention, mais il le soutint ensuite, malgré l'émotion qu'il remarqua chez M. d'Ervins, parce que la crainte de faire du mal ne l'arrête point, et qu'il aime assez les brouilleries quand il peut y jouer un rôle.

M. d'Ervins voulut partir à l'instant même; cet empressement piqua la curiosité de M. de Fierville: il lui demanda de l'accompagner. M. d'Ervins passa d'abord chez lui, et n'y trouva point sa femme: il vint à ma porte; on la lui refusa, en lui disant que j'étois à Bellerive; mais M. de Fierville prétendit qu'il avoit aperçu à travers une jalousie ma femme de chambre qui travailloit, et suggéra lui-même à M. d'Ervins, comme une bonne plaisanterie, d'aller secrètement chez madame de Vernon, et de donner un louis à son domestique pour qu'il lui prêtât sa redingotte.—Et vous ne fermerez pas votre porte à M. de Fierville! dis-je à madame de Vernon avec indignation.—Mon Dieu! je vous assure, me répondit-elle, qu'il ne se doutoit pas des conséquences de ce qu'il faisoit.—Et n'est-ce pas assez, lui dis-je, de cette existence sans but, de cette vie sans devoirs, de ce coeur sans bonté, de cette tête sans occupation? n'est-il pas le fléau de la société, qu'il examine sans relâche, et trouble avec malignité?—Ah! dit madame de Vernon, il faut être indulgent pour la vieillesse et pour l'oisiveté; mais laissons cela pour nous occuper de vous;—et me parlant alors de Léonce, elle vint elle-même au-devant de la confiance que je voulois avoir en elle.

Combien elle me parut noble et sensible dans cet entretien! elle m'avoua que depuis long-temps elle m'avoit devinée, mais qu'elle avoit voulu savoir si Léonce me préféroit réellement à sa fille, et qu'en étant maintenant convaincue, elle ne feroit rien pour s'opposer au sentiment qui l'attachoit à moi. Elle ne me cacha point que la rupture de ce mariage lui étoit pénible; elle exprima ses regrets pour sa fille avec la plus touchante vérité. Néanmoins sa tendre amitié la ramenant bientôt à ce qui me concernoit, elle parut se consoler par l'espérance de mon bonheur. Je n'avois point d'expressions assez vives pour lui témoigner ma reconnoissance; je lui confiai mes craintes sur l'éclat qui venoit de se passer; je lui avouai que je redoutois l'impression qu'il pouvoit faire sur Léonce. Elle m'écouta avec la plus grande attention, et me dit après y avoir beaucoup pensé:—Il faut me charger de lui parler à son arrivée, avant qu'il ait appris tout ce qu'on ne manquera pas de dire contre vous. Il sait que je m'entends mieux qu'une autre à conjurer ces orages d'un jour; je le tranquilliserai.—Quoi! lui dis-je, vous me défendrez auprès de lui, avec ce talent sans égal, que je vous ai vu quelquefois?—En doutez-vous? me répondit-elle.—Son accent me pénétra.

Je veux lui écrire, lui dis-je; vous lui remettrez ma lettre.—Pourquoi lui écrire? reprit-elle; vos chevaux sont prêts pour partir, la nuit est déjà venue; vous n'auriez pas le temps de raconter toute cette histoire.—J'éprouve de la répugnance, lui répondis-je, à hasarder dans une lettre le secret de mon amie; mais je manderai seulement à Léonce que je vous ai tout confié, qu'il peut tout savoir de vous; et s'il vous témoigne le désir de venir à Bellerive, vous voudrez bien lui dire que je l'y recevrai.—Oui, reprit-elle vivement; c'est mieux comme cela; vous avez raison.

Je pris la plume, et je sentis une sorte de gêne, en écrivant à Léonce en présence de madame de Vernon; mon billet fut plus court et plus froid que je ne l'aurois voulu; tel qu'il étoit, je le remis à madame de Vernon; elle le lut attentivement, le cacheta, et me dit qu'il étoit à merveille, et que j'y conservois la dignité qui me convenoit. C'étoit à elle, ajouta-t-elle, à suppléer à ce que je ne disois pas; elle me rassura sur ce que je redoutois; elle me parut convaincue qu'elle me justifieroit entièrement auprès de Léonce; elle en prit presque l'engagement, et se plaisant à me raconter ce qu'elle lui diroit, elle me parla de moi sous cette forme indirecte, avec tant de grâce, de charme et même d'adresse, que je bénis le ciel d'avoir eu l'idée de lui confier ma défense. Non, il n'existe point de femme au monde qui sache faire valoir aussi habilement ceux qu'elle aime. Elle seule connoît assez bien le monde, pour rassurer Léonce sur l'éclat que peut avoir le funeste événement auquel mon nom est mêlé. Un sentiment indomptable d'amour et de fierté me rendroit impossible de m'excuser auprès de lui, si son premier mouvement ne m'étoit pas favorable.

Je finis en recommandant à madame de Vernon de veiller sur la réputation de Thérèse, de ne nommer que moi dans le monde, de me livrer mille fois plutôt qu'elle, et de raconter l'histoire du duel, telle que nous avions décidé qu'on la feroit; elle me le promit: je l'embrassai; nous nous séparâmes; j'emmenai Thérèse et sa fille, et nous arrivâmes à trois heures du matin à Bellerive: quel voyage! quelle journée, ma chère Louise! J'enverrai cette lettre à Paris demain, de peur que la nouvelle de la mort de M. d'Ervins ne vous arrive avant ma lettre, et ne vous effraie pour moi.

Ce soir, pendant que l'infortunée Thérèse avoit désiré d'être seule, je me suis promenée sur le bord de la rivière; j'ai voulu me livrer au souvenir de Léonce; mais je ne sais, une inquiétude que j'avois de la peine à m'avouer, m'empêchoit de m'abandonner au charme de cette idée. Je me rappelai quelques traits sévères de son caractère, ce qu'il en disoit lui-même dans sa lettre à M. Barton. Ce n'étoit plus un amant, c'étoit un juge que je croyois voir dans Léonce; et des mouvemens d'une fierté douloureuse s'emparoient de mon âme en pensant à lui. Enfin, me retraçant tout ce que madame de Vernon m'avoit dit pour me rassurer, je me suis répété qu'un trait de bonté même indiscret ne pouvoit détruire les sentimens qu'il m'a témoignés, et je suis rentrée chez moi plus tranquille.

Hélas! Thérèse, l'infortunée Thérèse est la seule à plaindre! combien vous vous intéresserez à son malheur, bonne, excellente Louise! combien vous serez disposée à me pardonner ce que j'ai fait pour elle! Ce n'est pas vous qui seriez sévère envers les égaremens même de la pitié.

LETTRE XXXIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, 9 juillet.

Depuis trois jours, le croirez-vous, ma chère Louise, je n'ai pas reçu une seule lettre de madame de Vernon; je n'ai pas entendu parler de Léonce! peut-être n'est-il pas encore revenu de Mondoville! J'ai reçu seulement une lettre de madame d'Artenas, la tante de madame de R., qui me mande que la mort de M. d'Ervins fait un bruit horrible dans Paris, et que beaucoup de gens me blâment: elle me demande de l'instruire de la vérité des faits, pour qu'elle puisse me défendre. Eh! que m'importe ce qu'on dira de moi? c'est l'opinion de Léonce que je veux savoir.

J'avois envie d'aller à Paris pour parler encore à madame de Vernon; je ne puis abandonner Thérèse; elle a pris la fièvre avec un délire violent; elle veut me voir à tous les instans; hier j'étois sortie de sa chambre pendant quelques minutes, elle me demanda, et ne me trouvant point auprès d'elle, elle tomba dans un accès de pleurs qui me fit une peine profonde; non, je ne la quitterai point.

LETTRE XXXIV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, 10 juillet.

Ce jour s'est encore passé sans nouvelles, et cependant Léonce est arrivé; un de mes gens, revenu ce soir de Paris, a rencontré un des siens. Je suis descendue vingt fois pendant le jour dans mon avenue, regardant si je ne voyois venir personne, reconnoissant de loin le facteur des lettres, courant d'abord au-devant de lui, mais bientôt forcée de m'appuyer contre un arbre pour l'attendre: les battemens de coeur qui me saisissoient m'ôtoient la force de marcher.

J'ai épuisé toutes les informations que l'on peut prendre sur les lettres, sur les moyens d'en recevoir, sur la possibilité d'en perdre; je suis honteuse auprès de mes gens de ces innombrables questions; je les ai cessées, n'en espérant plus rien.

Il est clair que madame de Vernon n'a pas été contente de Léonce, puisqu'elle ne m'a pas mandé à l'instant même ce qu'il lui a dit; elle espère le ramener. Non, je ne lui écrirai point; non, je n'entrerai avec lui dans aucune justification; je n'irai point à Paris pour le prévenir, pour lui demander grâce; je peux avoir eu tort selon son opinion, mais quand je lui confie mes motifs, mais quand je sollicite presque mon pardon, par l'entremise de mon amie; enfin, quand je suis seule ici dans la douleur, auprès du lit d'une infortunée, qui succombe aux tourmens du repentir et de l'amour, c'est à Léonce à venir me chercher.

LETTRE XXXV.

Léonce à sa mère.

Paris, 11 juillet.

Je vous ai écrit, je crois, il y a quatre jours, de Mondoville, ma chère mère, une lettre que je désavoue entièrement; vous aviez raison de choisir mademoiselle de Vernon pour ma femme. Madame de Vernon m'a remis une lettre de vous décisive; le contrat est signé d'hier au soir, et cependant je vis, vous ne pouvez rien désirer de plus.

J'avois abrégé mon séjour à Mondoville, mais ce n'étoit pas dans ce but. A mon arrivée, j'apprends que M. de Serbellane a tué M. d'Ervins à la suite d'une querelle politique chez madame d'Albémar; tout Paris retentit de cet éclat scandaleux; sur le champ de bataille même M. de Serbellane a nommé madame d'Albémar; il étoit renfermé chez elle depuis vingt-quatre heures; elle m'avoit dit qu'il étoit parti pour le Portugal; dans huit jours elle part pour Montpellier, d'où elle se rendra à Lisbonne, s'il n'est pas permis à M. de Serbellane de revenir en France pour l'épouser. Elle-même m'a écrit que madame de Vernon m'apprendroit toute son histoire. Enfin de quoi me plaindrois-je? elle est libre, son caractère devoit m'être connu: ne m'aviez-vous pas dit, ma mère, qu'il ne s'accorderoit jamais avec le mien? pardonnez-moi de vous en avoir parlé: oubliez-la.

Je le sais; il ne m'est pas permis d'en finir; l'existence que vous m'avez donnée vous appartient; j'ai éprouvé une émotion assez forte de tout ceci; mais ce n'est pas en vain que votre sang m'a transmis le courage et la fierté; j'en aurai, je serai dans deux jours l'époux de Matilde. Que dira madame d'Albémar alors, que pensera-t-elle? Mais qu'importe ce qu'elle pensera? ma mère, vous serez obéie.

Le pauvre Barton s'est démis le bras en tombant de cheval; il est obligé de rester à Mondoville encore quelque temps; il s'est aussi comme moi cruellement trompé; mais qu'en résulte-t-il pour lui? rien. Adieu, ma mère.

LETTRE XXXVI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.

Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; aujourd'hui, à six heures du soir, mon sort a fini, et à neuf, j'ai reçu la lettre qui me l'annonce. J'existe; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous rejoindre dès que madame d'Ervins sera rétablie. Il y a quelques heures que je me suis crue très-mal, mais c'est une des illusions de la douleur: souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.

Lisez cette lettre; je suis parvenue à vous la copier; mais il faut que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux; si je ne la voyois pas, je n'y croirois plus; j'irois trouver Léonce, j'irois lui dire que je l'aime encore; et de ma vie je ne dois le voir, ni lui parler.

Madame de Vernon à madame d'Albémar.

Ce 10 juillet.

La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m'est extrêmement douloureuse. J'ai remis votre billet à Léonce; je lui ai parlé avec la plus grande vivacité, mais il étoit déjà tellement prévenu par le bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a été impossible de le ramener; il prétend que vos caractères ne se conviennent point, que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a de plus cher au monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux mutuellement. Il avoit, d'ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui s'opposoit formellement à ce qu'il vous épousât, et le sommoit de remplir ses engagemens avec ma fille.

J'ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l'a refusée; et comme il étoit décidé à ne point s'unir avec vous, il m'a paru naturel de revenir à nos anciens projets; le contrat de Matilde et de Léonce a donc été signé aujourd'hui, et après-demain, à six heures du soir, ils se marient; je voudrois vous voir avant cet instant si solennel pour moi; venez demain à Paris, et j'irai chez vous. Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin.

SOPHIE DE VERNON

Cette lettre, qui m'est parvenue par la poste, devoit, d'après la date, m'arriver avant-hier: est-ce la fatalité, ou madame de Vernon vouloit-elle s'épargner mes plaintes? Oh! j'en suis sûre, elle a froidement servi ma cause; je me suis confiée dans son amitié pour moi, et j'avois tort; son affection pour sa fille a sans doute affoibli toutes ses expressions en ma faveur. Mais Léonce! juste ciel! Léonce devoit-il avoir besoin qu'on me défendît? la vérité ne lui suffisoit-elle pas?

Ce matin je m'éveillois aux espérances des plus tendres affections du coeur; la nature me sembloit la même; je pensois, j'aimois, j'étois moi; et il se préparoit à conduire une autre femme à l'autel! Il ne me donnoit pas même un regret! il me croyoit indigne de son nom! Je voulois ce soir même aller trouver Léonce, oui, l'époux de Matilde, lui demander la raison de cette cruauté, de ce mépris qui l'avoient forcé de rompre nos liens. Mais quelle honte, grand Dieu! l'implorer! lui, qui me croit dégradée dans l'opinion des hommes! Ah! que je meure, mais que je meure immobile à la place où j'ai reçu le coup mortel.

Qu'avois-je donc fait, cependant, qui pût inspirer à Léonce cette haine subite contre moi? J'avois cédé à la pitié que m'inspiroit l'amour de Thérèse: ne la comprend-il donc pas, cette pitié? Se croit-il certain de n'en avoir jamais besoin? Ma condescendance peut être blâmée, je le sais; mais pouvois-je aimer comme j'aimois Léonce, et n'avoir pas un coeur accessible à la compassion? L'amour et la bonté ne viennent-ils pas de la même source?

Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu'il juge, c'est ce que les autres en ont dit; c'est leur opinion qu'il consulte, pour savoir ce qu'il doit penser de moi; jamais il ne m'auroit rendue heureuse, jamais. Ah! qu'ai-je dit, Louise? aucune femme sur la terre ne l'auroit été comme moi: je me serois conformée à son caractère, je l'aurois consulté sur toutes mes actions; il m'aimoit, j'en suis sûre! sans cet éclat cruel…. Ah! Thérèse, vous nous avez perdues toutes les deux!

J'ai eu soin de lui cacher qu'elle étoit la cause de mon désespoir: elle est assez malheureuse. Cependant elle n'a point à se plaindre de son amant; c'est le sort qui les sépare. Mais Léonce, ce sort, c'est ta volonté, c'est toi…. Louise, est-il sûr qu'ils sont mariés maintenant! qui le sait, qui me le dira? Sans doute, ils le sont depuis plusieurs heures; tout est irrévocable.

J'irai pourtant à Paris demain; je n'y verrai personne, je ne verrai pas madame de Vernon. Qu'a-t-elle affaire de moi? mais je saurai l'heure, le lieu, les circonstances; je veux me représenter l'événement qui sera désormais l'unique souvenir de ma vie: je veux d'autres douleurs que cette lettre, d'autres pensées non moins déchirantes, mais qui soulagent un peu ma tête: elle est là devant moi, cette lettre, je la regarde sans cesse, comme si elle devoit s'animer, et répondre à mes avides questions.

Louise, vous aviez raison de craindre le monde pour votre malheureuse Delphine; voilà mon âme bouleversée; le calme n'y rentrera plus, la tempête a triomphé de moi; vous qui m'aimez encore, il faut que vous me le pardonniez, mais je crois que je ne peux plus vivre; j'ai horreur de la société, et la solitude me rend insensée; il n'y a plus de place sur la terre où je puisse me reposer.